‹ Lycée (volume 3)Chapitre 6 sur 32 · PÉLISSON · texte numérisé non relu

PÉLISSON

moins difficile à votre Majesté de vaincre l'Espagne. Qu elle regarde de tous côtés : tout a besoin de sa main , mais d'une main douce, tendre, salutaire , qui ne tue point pour guérir , qui secoure j qui corrige et répare la nature sans la dé- I traire. Nous sommes tous hommes , Sire , nous avons tous failli : nous avons tous désiré d'être considérés dans le monde; nous avons vu que sans bien on ne l'était pas ; il nous a semblé que sans lui toutes les portes nous étaient fermées , que sans lui nous ne pouvions pas même montrer notre talent et notre mérite , si Dieu nous en avait donné ; non pas même servir votre Majesté , quelque zèle que nous eussions pour son service. Que n'aurîonsnous pas fait pour ce bien , sans qui il nous était impossible . de rien faire! Votre Majesté, Sire, vient de donner au monde un siècle nouveau , où ses exemples, plus que ses lois mêmes ni que ses châtimens , commencent à nous changer. Nous serons tous gens d'honneur pour être heureux , et nous courrons après la gloire comme nous courions après l'argent , mourant de honte si nous n'étions pas dignes sujets d'un si grand roi , par là véritablement , et après cette seconde formation de nos esprits et de nos mœurs , le père de tous ses peuples. Mais quant à notre conduite passée. Sire, que votre Majesté s'accommode , s'il lui plaît, à la faiblesse, à l'infirmité de sesenfans. Nous n'étions pas nés dans la république de Platon, ni même vni. 8

Il4 COURS DE UTTJÊRATURE.

S0U3 les premières lois d'Athènes écrites de sang, ni sous celles de Lacédémone, où largent et la politesse étaiewt un crime, mais dans la corruption des temps , dans le lu:$:e inséparable de la prospérité des états , dans l'indulgence française, dans la plus douce des monarchies , non^seulement pleine de liberté , mais de licence. Il ne nous était pas aisé de vaincre notre naissance et notre mauvaise éducation, Nous aimons tous votre Majesté ; que rien ne nous reaide auprès d'elle si odieux et ai détestables ; et que, s'empêchant de faillir comme si die ne pardonnait jamais, elle pardonne néan*^ moins comme si elle faisait tous les jours des fautes. Et quant au particulier de qui j'ai entrepris la défease , particulier maintenant et des moindres et de plus faibles, la colère de i^otre Majesté f Sire^ s"* emporterait-elle contre une feuille sèche que h vent emporte ^ ? Car à qui appliquerait^on plus à propos ces paroles que disait autrefois à Dieu même F exemple de la patience et de la misère , qu'à celui qui , par le courroux du ciel et de votre Majesté, s'est vu enlever en un seul jour, et comme d'qn coup de foudre, biens, honneurs, réputa*tion , serviteurs , famille, amis et santé , sans consolation et sans commerce qu'avec ceux qui vien* nent pour l'interroger et pour l'accuser? Enicore queces accusations soient incessamment auiL oreilles

Ml.

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de vot;re Majesté , et que ses défenses n'y soient qu un moment ; epcore qu'on n'ose presque espérer qu'elle voie dans un si long discours ce qu'on peut dire pour Jui sur ces abus des finances , sur ces millions^ sur ces avances , sur ce droit de donner des commissaires , dont on entretient k toute heure votre Majesté contre lui ; je ne me rebuterai i pointj car je ne vejjx poipt douter -auprès d'elle s'il est coupable , mais je ne saurais douter s'il est malheureux. Je ne veux point savoir ce qu'on dira , s'il est puni ; mais j'entends déjà avec espérance, avec joie, ce que tout le nionde doit dire de votre Majesté, si elle fait grâce. J'ignore ce que veulent et que demandent, trop o^vertement néanmoins pour le laisser ignorer à personne, ceux qui ne sont pas satisfaits encore d'un si déplorable malheur ; mais je ne puis ignorer, Sire , ce que souhaitent ceux qui ne Regardent que votre Majesté , et qui n'ont pour intérêt et pour pasr sion que sa seule gloire. Il n'est pgis jusqu'aux lois, Siï*e (c'est un grand Saint qui l'a dit), il n'est pas jusqu'aux lois qui , toutes ^ insensibles , toutes inexorables qu'elles sont de leur nature , ne se réjouissent^ lorsque, ne pouvant 3e fléchir d'elles-mêmes , elles se sentent fléchir d'une main toute-puissante^ telle que celle de votre Majesté ,

^ Faute de français : il faut tout ^ qui , d|ips ce sens , est indéclinable.

Il6 COURS DE LITTÉAATIJBE.

en faveur des hommes dont elles cherchent toujours le salut, lors même qu'elles semblent demander leur ruine. Le plus sage , le plus juste même des rois crieencore à votre Majesté, comme à tous les rois de la terre : Ne soyez point si juste. Cest un beau nom que la chambre de* justice i mais le temple de la Clémence, que les, Romains élevèrent à cette vertu triomphante en la personne de Jules-César, est un plus grand et un plus beau nom encore. Si cette vertu n offre pas un temple à votre Majesté , elle lui promet du moins Tempire des cœurs, où Dieu même désire de régner , et en fait toute sa gloire. Elle se vante d'être la seule , entre ses compagnes, qui ne vit et ne respire que sur le trône. Courez hardiment , Sire , dans une si belle carrière : votre Majesté n'^ trouvera que des rois , comme Alexandre le sou* haitait , quand on lui parla de courir aux jeux olympiques. Que votre Majesté nous permette un peu d'orgueil et d'audace ; comme elle, Sire , quoique non autant qu'elle, nous serons justes , vaillans, prudens, tempérans, libéraux même; mais, comme elle , nous ne saurions être démens. Cette vertu, toute douce, toute humaine qu'elle est , plus fière ( qui le croirait ? ) que toutes les autres, dédaigne nos fortunes privées; d'autant plus chère aux grands et aux magnanimes princes, tels que votre Majesté , qu elle ne se donne qu'à eux; qu'en toutes les autres, quoique au-dessus

PELISSON. n'y

des lois, ils suivent les lois; et qu'en celle-ci ils n'ont point d'autres lois qu'eux-mêmes. Je me trompe , Sire , je me trompe : s'il y a tant de lois de justice, il y a du nïoins, pour votre Majesté , une générale, une auguste , une sainte loi de clémence, qu'elle ne peut violer, parce qu'elle l'a faite elle-même , pour elle-même , conune le Jupiter des fables faisait la destinée, comme le vrai Jupiter fit les lois invariables du monde , je veux dire en la prononçant. Votre Majesté s'en étonne sans doute, et n'entend point encore ce que je lui dis. Qu'elle rappelle, s'il lui plaît , pour un moment en sa mémoire ce grand et beau jour que la France vit avec Itant de joie , que ses ennemis , quoique enflés de mille vaines prétentions , quoique armés et sur nos frontières , virent avec tant de douleur et d'étonnement , cet heureux jour, di&-je, qui acheva de nous donner un grand roi , en répandant sur la tête de votre Majesté , si chère et si précieuse à ses peuples, l'huile sainte et descendue du ciel. En ce jour , Sire , avant que votre Majesté reçût cette onction divine, avant qu'elle eût revêtu ce manteau royal qui ornait bien moins votre Majesté qu'il n'était orné de votre Majesté même, avant qu'elle eût pris de l'autel , c'est-à-dire , de la propre main de Dieu , cette couronne , ce sceptre, cette main de justice, cet anneau qui faisait l'indissoluble mariage de votre Majesté et de son royaume, cette' épée nue

et flamboyante, toute victorieuse sur les ennemis, toute-puissante sur ses sujets , nous vîmes , nous entendîmes votre Majesté, environnée des pairs et des premières dignités de letat, au milieu dés prières , entre les bénédictions et les cantiques , à la face des autels , devant le ciel et la terre , les hommes et les anges, proférer de sa bouche sacrée ces belles et magnifiques paroles , dignes d'être gravées sur le bronze , mais plus encore dans Je cœur d'un si grand roi : Je jure et promets de garder et faire garder t équité et miséricorde en tous jugemens , afin qUe Dieu , clément et fniséricordieux , répande sur moi et sur vous sa miséricorde.

» Si quelqu'un. Sire (nôus le pouvons penser), s^opposait à cette miséricorde, à cette équité royale, nous ne souhaitons pas tnême qu'il soit traité sans miséricorde et sans équité. Mais pour nous qui l*impl6rons pour M. iFouquet, qui ne l'implore pas seulement , mais qui y espère, mais qui s'y fonde , quel malheut en détôtirneràit les eflfets ? Quelle autre puissance si grande et si redoutable dans les états de votre Majesté l'empêcherait de suivre et ce sermelit solennel , et sa gloire , et ses iilclinations toutes grandes , toutes royales , puisque , sans leur faire violence et sans . faire tort à ses sujets , elle peut exercer toutes les vertus ensemble ? L'avenir, Sire ; peut être prévu , réglé par de bonnes lois. Qui oserait encore iriah-

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quer à son devoir quand le prince fait si dignement le sien? Que personne ne soit plus excusé : personne n*îgnore maintenant qu'il est éclairé des propres yenx de son maître. Cest là que votre Majesté fera voir avec raison jusqu'à sa sévérité même, si ce n*e5t pas assez de sa justice. Mais pour le passé , Sire , il est passé , il ne revient plus , il ne se corrige plus. Votre Majesté nous avait confiés à d'autres mains que les bennes : persuadés qu'elle pensait moins à nous, nous pensions bien moins à elle ; nous ignorions presque nos propres offenses, dont elle ne semblait pas s'offenser. C'est là , Sire , le digne sujet , la propre et véritable matière, le beau champ de sa clémence et de sa bonté.»

Que l'on songe à ce qu'étaient Louis XIV , Fouquet et Péliason ; et si l'on veut se faire une idée de la différence des temps, et de ce que peut devenir une nation d'un siècle à l'autre, que l'on considère que , s'il s'était agi , de nos jours , de défendre , non pas un Fouquet , réellement coupable de malversation , et même de crime d'état , puisqu'il avait projeté de se fortifier contre son . roi dans Belle-Isle, mais quelqu'un de ces innocens proscrits, sans aucune espèce de jugement quelconque , par des décrets conventionnels , il ne fie serait trouvé personne qui eût osé adresser à la tyrannie, qu'on appelait gouvernement, une apologie publique en faveur de celui-là-même dont la ca»^ eût été la plus favorable ^ et que , s'il

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se fut élevé un défenseur de ces infortunés, la seule réponse à ses écrits eût été le même arrêt de proscnption. Aussi , dans ces malheureux jours, l'infamie du silence a été égale à celle des paroles; et cette nation , si fière auparavant et si généreuse, semble avoir mérité ses maux inouïs par un avilissement tons exemple ^

SECTION II

Du genre démonstratif, ou des panégyriques, discours d'apparat, etc. — Du genre délibératif et des assemblées nationales.

Quant au genre démonstratif, qui comprend les panégyriques de toute espèce, les harangues de félicitation , de remercîment , d'inauguration , Patru cite sa harangue à la reine Christine , prononcée à la tête de l'Académie , et qm est , dit-il , un panégfrique mêlé (ï actions de grâces^ comme le discours de Cicéron pour Marcellus. Ce n*est pourtant, comme toutes les pièces semblables du même temps, qu'une ampUfication de rhétorique. On n*y aperçoit autre chose que le soin laborieux de construire et de cadencer des périodes et d'entasser des hyperboles. On s'extasiait alors sur la noblesse des expressions et le nombre delà phrase, sans s'occuper assez du fond des idées , parce que * 'fiirmation du langage était encore une affaire

nonce en 1794.

DU GENRE DÉMONSTRATIF. i:2I

capitale. Les complimens de réception à T Académie , contenant Téloge de ses membres, n étaient pas non plus examinés sous un autre point de vue, et la plupart de ceux du dernier siècle sont dans le même goût. Les meilleurs , ceux qui sont au moins purgés de toute déclamation , n offirent rien de plus que de l'esprit et de l'élégance , si l'on excepte celui de Racine à la réception de Thomas Corneille. Les discours sur des points de morale , d'après un texte choisi dans l'Ecriture , proposés pour sujet de prix, étaient de froids traités ou de mauvais sermons ; et ce qu'il y avait de plus passable , comme par exemple un discours de Fontenelle sur la patience , qui fut couronné , n'était pas au-dessus du médiocre pour le style , et ne ressemblait en rien à l'éloquence. Les panégyriques des Saints , ceux même dont les auteurs ont mérité d'ailleurs le plus de réputation ; ceux qui nous restent de Bourdaloue , de Bossuet , de Fléchier , sont au nombre de leurs plus faibles compositions. Les mieux faits sont encore ceux de Fléchier , le premier des rhéteurs de son siècle. Mais quand même ils seraient aussi bons qu'ils peuvent l'être , Patru aurait encore de la peine à nous persuader que ces sortes de sujets pussent avoir autant d'effet sur l'imagination que Pline parlant à la tête du sénat de Rome , et remerciant le maître du monde d*en être le bienfaiteur, ou Gcéron félicitant César d'avoir rendu M arcellus

122 COURS DE Lltî'ÉllATUÎlÉ.

au sénat , ou faisant devant le peuple romain Vé^ loge de Pompée, vaînqueut des nations.

Patru n'a pas asse2 senti quô la différence des lieux , des choses et des tommes est de quelcjue poids dans l'éloquence. Gomme il avait été chargé plus d'une fois de faire la harangue de présentation , lorsqu'un avocat-général était reçu au parlement, il compte aussi ces sortes de discours parmi les sujets d'éloquence moderne* Mais dans le fait , <ïômme ces discours ne sont et ne peuvent guère être autre chose que des politesses et des exagérations convenues, et que le récipiendaire doit toujours être, en vertu de son office et d«la cérémonie , le modèle de tous ceuic de sa profession , ces complimens ne sont jamais sortis de l'enceinte où ils ont été débités.

Il convient du moins que le troisième genre , le délibéra tif, est plus en usage dans les républiques que dans les monarchies. Cependant il revendi- * que , pour les modernes , les discours que l'on peut faire dans les délibérations des corps de magiatrature. Ce genre , dit-il ^pouvait êttû de saison duns le temps de la Fronde-, ce qui veut dire qu'il ne pouvait plus ûvoir lieu sous Louis XIV » qui ne permettait pas que les parlemens délibérassent sur les matières de gouvernement» Mais ce qui nous reste de ces discussions parlementaires dans les Mémoires du temps, et particulièrement dans ceux du cardinal deRetfc, qui en rapporte de long&

00 aSRKE DÉMONàtRÂtiF. ' f Û^

morceaux, est lourd, diffus, de tHàuvàld g^ôût et ennuyeux. Patru ne parle pas dés a^sémUé^s tla- , tionales : c'est pourtant là qu'il aurait trouvé plus . aisément quelque chose de ce qu'il chef cWt ; et - un discours du chancelieîr de l'Hôpital , à l'ouverture des états-généraux , est sans Comparaison Ce . c|ui nous reste de plus solide, de plus sain, de plus noble, de mieux: pensé et de mieux senti . dans tous nos monumens du seizième siècle.

Et i en effet ^ quel champ pour l'éloquence que

: ces assemblées , sans contredit les plud augustes

de toutes ! Quelle carrière pour un vrai citoyen ,

-aoit qu'il ait déjà cultivé le talent de la parole,

• soit que le patriotisme , capable , comme toute

^ grande passion , de transformer les hommes ^ ait

. fait de lui tout à toUp uti orateur ! Flacé*^ dans le

6eîn itiême de la patrie , au-dessus de toutes les

craintes, ou parce quelle peut alors le garantir

de tous les dangers , ou parce qu'elle offre des

. motifs suffisans pour les braver tous ; aU-^ dessus

. de toiis léë intérêts particuliers , parce que , aux

yeux de la taisoti , ils se réunissent tous alors dans

l'iâtérét général ; rien ne lui manque de ce qui

peut échauffer le cœur, élever et fortifier l'âme ,

. et donner à l'esprit des lumières nouvelles : ni la

^grandeur des sujets, puisqu'ils embrassent les

. destinécfs publiques et les générations futures; ni

: cJe doiible aiguillbU des difficultés et des encoura-

gemeiis, selon les anoiena maîtres, si nécessaires

laif COURS DE LITTÉRATURE.

à Torateur , car il est ici en présence de toutes les passions ou connues ou cachées^ généreuses ou abjectes. Il est de toutes parts assiégé, pressé, heurté par la contradiction , ou poussé, entraîné , enlevé par l'assentiment général. Il faut qu'il repousse des attaques furieuses , ou qu'il démasque un silence perfide. Il est au milieu de tous les préjugés , qui sont en même temps un épais et lourd bouclier fait pour mettre les esprits bornés et timides à couvert de la raison , et une arme acérée et dangereuse dont les esprits artificieux se servent pour intimider la raison même. Il est au milieu des accès de l'esprit d'innovation , espèce de fièvre la plus terrible , qui ofiîisque le cerveau des vapeurs de l'orgueil et de l'ignorance, et y allant bientôt jusqu'à la frénésie , se saisit du glaive pour tout abattre , faute de savoir s'en servir pour élaguer. Que d'ennemis à combattre ! mais aussi que de forces et de moyens pour le patriote , le vrai philosophe , l'homme éloquent ! car tous ces caractères qui faisaient l'ancien orateur doivent alors être ceux du nôtre. Il jouit de toute la» liberté , de toute la dignité d'une nation entière, en parlant devant elle et pour elle : les principes éternels de justice sont là dans toute leur puissance naturelle, invoqués devant la puissance qui a le droit de les appliler. Ils sont là pour servir l'homme de bien -ai saura en faire un digne usage, pour faire rou-

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