‹ Lycée (volume 4)Chapitre 1 sur 37 · SUR L'ÉTAT DES LETTRES EN EUROPE · texte numérisé non relu

SUR L'ÉTAT DES LETTRES EN EUROPE

DEPUIS LA FIN DU SIÈCLE QUI A SUIVI CELUI d' AUGUSTE,

jusqu'au Règne de louis xiy,

ff

Tel qu'il fut prononcé en 1797.

Nous avons parcouru ces beaux siècles de la Grèce et de Rome , qui ont été ceux de la gloire et des prodiges de l'esprit humain ; nous avons voyagé au milieu de ces grands monumens dont le temps a respecté du moins une partie qui doit faire à jamais regretter Tautre. Si long-temps ensevelis dans les vastes et profondes ténèbres dont la barbarie obscurcissait la terre , aux premières lueurs de la raison et du goût, le travail et Térudition les débarrassèrent des décombres qui les couvraient et de la rouille qui les avait noircis. Le génie 9 au moment où il s'éveilla comme d'un long

a INTRODUCTION.

sommeil , ne put les contempler qu'avec cet enthousiasme qui apprend à égaler ou du moins à imiter ce qu'on admire, et dans la suite la satiété, le paradoxe et une rivalité mal entendue leur ont insulté avec une orgueilleuse ingratitude , à cette époque où l'esprit devient subtil et contentieux , en même temps que les grands talens deviennent plus rares; où la prétention de juger l'emporte sur le besoin de jouir; où l'on médit de ce qui a été fait , à mesure qu'il devient plus difficile de bien faire; enfin, où l'on ne conserve plus guère d'autre goût que l'amour aveugle de la nouveauté , quelle qu'elle soit; goût pervers et dépravé, qui calomnie le passé , corrompt le présent , et , méconnaissant tous les principes du beau et du bon , laisse à peine l'espérance de l'avenir.

Nous avons suivi des yeux les chantres d'Achille et d'Énée dans la carrière immense de l'épopée , et mêlé nos applaudissemens à ceux de la Grèce assemblée , lorsqu'elle couronnait sur le théâtre les Euripide et les Sophocle , et que dans les jeux olympiques elle décernait des palmes au courage , à l'adresse, à la force, au son de la lyre de Pindare , que nous avons retrouvée depuis dans leB nfiaiiiR de cet heureux Ëivori de la nature et de

Mécène, qui savait passer si facilement du sublime aux chansons , et de la morale du Portique à celle d'Epîcure. Nous nous sommes crus un moment, dans ce lycée, Grecs ou Romains (et c'est ainsi seulement qu'il pouvait nous être permis de le croire), quand l'éloquence elle-même, sous les traits de Gicéron ou de Démosthènes, est montée dans la tribune d'xitliènes ou de Rome , avec cet air de grandeur qu'elle devait avoir dans les anciennes républiques , et ce caractère énergique et fier, si naturellement empreint sur le front des orateurs de la liberté , si ridiculement contrefait de nos jours sur celui de la servitude factieuse ou de l'hypocrite tjTannie.

La muse de l'histoire s'est montrée îi nous non moins majestueuse , entourée de tous les héros qu'elle faisait revivre. Mais, en descendant à l'âge suivant, la décadence nous a déjà frappés- Les traits brillans de Lucain, tout l'esprit de Pline et de Sénèque, les pointes de Martial, n'ont servi qu'à nous faire sentir davantage quels hommes c'étaient que Gicéron , Virgile et Gatulle. La Grèce ne peut plus se glorifier que de son Plutarque , qui se place encore au rang des classiques. Rome

a son QuintUien, qui défend le bon goût du siècle ' 1.

4 INTRODUCTIOir.

précédent contre la corruption du sien; mais, plus heureuse que la Grèce , elle montre encore à la postérité un homme unique , Tacite , qui seul , la tête aussi haute que tout ce qui Ta précédé, reste debout, comme une colonne panni des ruines.

Au delà de ce point où nous nous sommes arrêtés, que trouvons-nous? un désert et la nuit.

Quelles sont les causes de ces étonnantes révolutions de l'esprit humain ? Pourquoi ces éclipses si longues, qui succèdent à l'éclat du plus beau jour? D'où vient qu'on a vu le même flambeau tour à tour briller et s'éteindre, et se rallumer encore chez certains peuples , tandis que chez d'autres il semble avoir disparu pour toujours, ou même ne s'est jamais allumé pour eux? Quelle est cette espèce de prédilection accordée par la nature à certains siècles , où l'on dirait qu'elle a pris plaisir à développer toute sa puissance produc-» tive, à prodiguer ses richesses, à répandre ses trésors comme par monceaux? Inépuisable et toujours la même dans ses productions physiques, est-elle donc si bornée dans son énergie morale , et n'a-t-elle en ce genre qu'une fécondité passagère, qui la condamne ensuite à une longue sté-

rilité? Cette question souvent agitée peut fournir cependant de nouveaux aperçus, quand il s'agira, vers la fin de ce Cours , de chercher un résultat satisfaisant dans la querelle trop longue et trop fameuse sur les Anciens et les Modernes. Aujourd'hui je ne me propose qu'un résumé rapide et succinct, où, ne m'arrêtant qu'aux faits, sans discuter les causes, je rappellerai quel a été, à différentes époques, le sort des lettres et des arts, depuis la fin du siècle qui a suivi celui d'Auguste, jusqu'au temps où le génie vit renaître de beaux jours sous les Médicis, et répandit ensuite sous Louis XIV cette éclatante lumière qui a rempli le monde, qui offusque aujourd'hui plus que jamais la médiocrité jalouse et l'ignorance présomptueuse; mais qui appelle encore les regards des hommes de sens, comme dans une nuit obscure des voyageurs égarés tournent les yeux vers le point de l'horizon d'où l'on verra renaître le jour. Quoiqu'on ait observé , avec raison, que le règne des arts a toujours été chez les Anciens, comme chez les Modernes, attaché à des temps de puissance et de gloire, il paraît cependant que, pour fonder et perpétuer ce règne, ce n'est pas une cause suffisante que la prospérité d'un

iNTRODucnoir. ^

capitale du monde , quand les ressorts de rantorîté étaient affaiblis, quand les barbares menaçaient de tous côtés le peuple dominateur et corrompu, qui ne se défendait plus que par sa discipline militaire, une éloquence nouvelle naquit avec une nouvelle religion, qui des prisons et des échafauds venait de monter sur le trône des Césars. Cette voix auguste et puissante était celle des orateurs du christianisme ; et le cercle des préjugés particuliers rétrécit tellement les idées , que peutêtre entendra-t-on ici avec quelque surprise des noms qui ne sont guère plus cités parmi nous que dans les chaires évangéliques, et qu'on s'étonnera de voir, au rang des successeurs de Cicéron et de Démostbènes, des hommes en qui Von est accoutumé de ne voir que les successeurs des apôtres ^. Mais sans blesser le respect qu'à ce dernier titre

^ Dans le compte qu'a rendu de cette séance un des coopérateurs des Nowelles politiques, distingué par sa touche spirituelle et fine, il est dit que ce morceau a fait languir un moment ^attention, et qu'il aurait été applaudi il y a vingt ans. Je puis assurer que ce même morceau^ où je n'ai rien changé, fut applaudi en 1788. Ce n'est pas qu'il y eàt alors plus de religion qu'aujourd'hui ; il y en avait moins : mais c'était une autre espèc€

doivent tous les chrétiens aux Basile, aux Grégoire, aux Chrysostôme, je puis les considérer ici principalement sous le rapport des talens et du génie. Pourquoi faudrait-il détourner les yeux, quand nous rencontrons ces grands hommes à la place qu'ils doivent ' occuper dans le tableau des différens âges littéraires? Sans doute ils appartiennent particulièrement à l'Église, qui les a consacrés à la vénération publique : c'est surtout

«^'incrédules. Ceux d'alors l'étaient de la façon de Voltaire; ceux d'aujourd'hui le sont de la façon de Chauniette et d'Hébert. Les hommes instruits sentaient que l'orateur remplissait une partie essentielle de son sujet, en examinant une époque aussi remarquable que celle de l'éloquence chrétienne, la seule qui fut connue dans le monde pendant plusieurs siècles. Ils savaient qu'il n'était pas impossible qu'on fût un saint et pourtant qu'on ne fut pas un sot ; qu'on pouvait louer le génie et les vertus d'un saint, même sans être déç'Ot, comme Voltaire a loué saint Louis; qu'on pouvait aller jusqu'à nommer saint Augustin et saint Chrysostôme , sans faire une capucinade. Au reste, ce que j'en dis n'est pas pour me plaindi*e; au contraire, c'est pour nous féliciter de nos progrès. Du temps de Joseph Lebon , celui qui aurait nommé un saint eût été égorgé sur-le-champ. Aujourd'hui les athées jacobins se contentent de crier à la dévotion, en attendant mieux. Quel pas nous avons fait!

à elle à rappeler les services qu'ils ont rendus & la religion y les victoires qu'ils ont remportées sur l'hérésie^ les exemples qu'ils ont donnés de la sainteté pastorale, les lumières qu'ils ont répandues parmi les peuples , les tourmens qu'ils ont soufferts pour la foi; mais ils appartiennent aussi à l'histoire et aux lettres humaines. L'histoire y en nous affligeant du récit des crimes qui furent alors, comme dans tous les temps, ceux de la tyrannie, de l'ambition et du fanatisme, nous offre le contraste de tant d'horreurs dans le portrait fidèle et avoué de ces héros de l'évangile. LTiistoire nous présente en eux les plus touchans modèles des plus pures vertus ; nous les fait voir réunissant la dignité du caractère à celle du sacerdoce, une douceur inaltérable à une fermeté intrépide, adressant aux empereurs le langage de la vérité , au coupable celui de sa conscience qui le tourmente et de la justice céleste qui le menace, à tous les malheureux celui des consolations firatemeUes. Les lettres les réclament à leur tour, et s'applaudissent d'avoir été pour quelque chose dans le bien qu'ils ont fait à l'humanité , et d'être encore, aux yeux du monde, une partie de leur gloire : elles aiment à se couvrir de l'éclat qu'ils

ont répandu sur leur siècle , et se croiront tou* jours en droit de dire qu'avant d'être des confesseurs et des martyrs y ils ont été de grands Ixommes; qu'avant d'être des saints, ils ont été des orateurs.

En les regardant sous ce point de vue, soit que l'on mette à part l'inspiration divine, soit que l'on reconnaisse encore la Providence dans les moyens naturels dont elle se sert, on peut observer les causes qui contribuèrent k donner cette nouvelle vie à l'éloquence, oubliée depuis si longtemps. Un nouvel ordre d'idées et de sentimens à développer , une foule d'obstacles à combattre et d'adversaires à confondre , la nécessité de vaincre par la persuasion et l'exemple , qui étaient les deux seules forces de la religion naissante, voilà ce qui dut animer le génie des fondateurs et des défenseurs du christianisme. Le paganisme , longtemps persécuteur, était encore redoutable , même depuis que Constantin eut fait régner l'évangile. Les zélateurs de l'ancienne religion avaient pour eux , selon les temps et les circonstances , des intérêts de parti , et dans tous les temps l'intérêt de toutes les passions divinisées par le polythéisme. Mais il faut avouer que ce n'étaient , sous aucun

IN TRODUGTIOV» 1 1

rapport , des hommes à comparer aux prédica-* teurs de la foi chrétienne. Il s'en fallait de beaucoup que Gelse, Porphyre, Symmaque, pussent balancer la dialectique d'un TertuUien , la science d'un Origène, ni les talens d'un Augustin et d'un ' Chrysostôme. Ce dernier, dont le nom seul rappelle la haute idée que ses contemporains avaient de son éloquence , peut être opposé à ce que Ta»-* tiquité avait eu de plus grand. Ce n'est pas que dans ses écrits , comme dans ceux de saint Augus* tin , de saint Basile , de saint Grégoire , la crid* qpe n'ait pu remarquer des défauts que n'ont pas «us les classiques grecs et romains. On s'aperçcHt que les orateurs chrétiens n'ont pu échapper entièrement au goût général de leur temps, qui s'était fort corrompu. On y désirerait souvent plus de sévérité dans le style, plus d'attention aux convenances du genre, plus de méthode, plusds mesure dans les détails. On leur a reproché de la difiusion, des digressions trop fréquentes, et l'a*» bus de l'érudition , qui , dans l'éloquence , doit être sobrement employée , de peur qu'en voulant trop instruire l'auditeur, on ne vienne à le refroidir. Mais aussi quel connaisseur impartial n'y ad-* mire^rai pas un mélange heureux d'élévation et de

•douceur, de force et d'onction , de beaux mouvemens et de grandes idées , et en général cette élocution facile et naturelle y Tun des caractères distinctifs des siècles qui ont fait époq[ue dans l'histoire des lettres ?

Celle où je m'arrête en ce moment présente une observation qu'il ne faut pas omettre : c'est -la supériorité des Grec^ sur les Latins. Ceux-ci nous offrent principalement comme écrivains et orateurs, dans ces premiers âges du christianisme, Tertullien , saint Ambroise , saint Cyprien et saint Augustin. Personne ne conteste au premier la vigueur des pensées et du raisonnement; mais perisonne aussi n'excuse la dureté africaine de son style , même dans ses deux ouvrages les plus célèbres, Y apologie et les Prescriptions, dont les l>eautés frappantes sont mêlées d'affectation , d'obscurité et d'enflure. Saint Cyprien qui l'avait pris pour modèle, en a conservé le caractère, mais jégalement affaibli dans les beautés et dans les déiauts. Saint Ambroise a beaucoup plus de douceur tet de pureté ; mais il s'élève peu, et n'a pas comme eux cette foule de traits qui préparait pour la xhaire tant de citations heureuses et brillantes, ^aint Augustin est certainement le plus beaji gé-

INTRODUCTIOir. l3

me de l'Église latine : il est impossible d'avoir plus d'esprit et d'imagination ; mais on convient qu'il abuse de tous les deux. Son style nous rappelle j Sénèque , comme celui de Grégoire , de Basile , de fîhrysostôme rappelle Cicéron et Démosthènes, et c'est dire assez que les pères grecs ont la palme de l'éloquence.

A l'égard du paganisme, on trouve, vers le temps dont je parle , libanius et Thémiste , distingués parmi les philosophes rhéteurs, mais qui avaient plus de littérature que de talent. Le plus glorieux titre du premier, c'est d'avoir eu deux disciples dont le nom éclipsa bientôt le sien , et ce sont ce même Grégoire et ce même Basile qui reçurent de leurs contemporains le nom de grand , et qui furent admirés des païens même. L'autre illustra sa plume et son caractère en se faisant , auprès de l'empereur arien , Valens , le défenseur des catholiques persécutés ; et ce fut un païen qui eut la gloire de donner cette leçon de tolérance et cet exemple de courage, qui furent couronnés par le succès.

Après cet éclat passager que la religion seule rendit aux lettres , les irruptions des barbares , depuis le cinquième siècle jusqu'au dixième ,

t4 UîïTRODUCTION.

étendent et épaississent de plus en plus dans notre occident les ténèbres de l'ignorance et du mauvais goût; et si dans ce long intervalle on aperçoit quelques hommes supérieurs aux autres par les dons de l'esprit; un Photius, qui fit du sien un usage si funeste ; un Abeilard , fameux dans les écoles,' et qui paya par ses malheurs sa réputation et ses fautes; surtout un saint Bernard, qui fut l'oracle de son temps , et dont les écrits sont encore cités dans le nôtre; aucun d'eux ne put relever les lettres dégradées et les arts corrompus. Constantinople en était encore le centre, ipême dans son abaissement ; mais la scolastique et ses controverses, nées de cet esprit sophistique qui, dans tous les temps , fît plus ou moins partie du caractère des Grecs , avait acquis , en se joignant à la religion qu'elle corrompait , une importance mal entendue, qui décourageait les autres études chez tous les peuples qui avaient assis des trônes sur les débris de l'empire romain. Théodoric qui fit pour les lettres, en Italie, beaucoup plus qu'on ne pouvait attendre d'un roi goth, ne parvînt pas à les relever. Charlemagne, comme lui , conquérant poHtique et législateur, mais fort supérieur à lui ^ et sans contredit le plus grand homme

INTBODUGTIOSr* l5

qui ait paru dans ce long intervalle qui a sépare la chute des deux empires, Charlemagne fit entrer les sciences et les arts dans le vaste plan de gou« vemement dont il voulait faire la base d'une puissance qui ne put survivre à son génie. U fci^da l'université de Paris : mais ce ne fut que long-* temps après lui qu elle acquit une splendeur digne de son origine, et devint pour toutes les nations de l'Europe un modèle et un objet d'émulation.... Ici je m'arrête involontairement, les yeux fixés sur le passé, sur le présent et sur l'avenir. Quand je prononçai pour la première fois ce même discours, il y a quelques années,, elle existait encore cette savante et respectable école, la plus ancienne du monde , la mère des sciences et des lettres : elle n'est plus I Vingt autres universités, dignes filles de cette illustre mère, honoraient et instruisaient la France : elles ne sont plus ! Et depuis long-temps , toutes les fois que se rencontre sous ma plume quelqu'une de ces innombrables ruines dont nous sommes envi*^ Tonnes, et que je considère d'un côté ce qu'on a détruit , et de l'autre ce qui en a pris la place , je me prosterne en idée, et je paye à ces tristes et vénérables souvenirs le tribut qufi leur doit tout

ce qui n'a pas renoncé à la raison humaine , tout ce qui a conservé des sentimens d'homme. Car^ qu'y a-t-il aujourd'hui parmi nous de saint et de vénérable, si ce n'est des ruines; à commencer par les autels, qui sont des ruines; par les temples , où l'on adore Dieu sur des ruines ; par les tombeaux, où l'on pleure les morts sur des ruines; par les asiles de la vertu, de l'instruction, de l'humanité où l'on ne marche que sur des ruines ? Et je me dis en gémissant : Ici une race nouvelle et étrangère parmi les hommes, la race révolutionnaire, a passé; et que peut-il rester après son passage , si ce n'est le chaos renouvelé , et le génie du mal planant encore au-dessus du chaos, et s'applaudissant d'avoir tout détruit, comme autrefois le Créateur s'applaudissait d'avoir tout fait? Hommes célèbres, et si dignement célèbres, puisque vous l'êtes surtout pour avoir été utiles ; vous qui fûtes, de siècle en siècle, les instituteurs de la génération naissante, les maîtres et les modèles à la fois de la saine littérature , de la pure morale et de la vraie religion qui en est la sano tion et le soutien; ^ombres des Gerson, des Dumoulin, des Duval, des RoUin, des Hersan, des Gibert, des Coffîn, des Grenan, des Le Beau, et

de tant d'autres qui ont attaché leurs noms à dos monumens à jamais précieux pour les amis des lettres et des mœurs, yous ne rejetterez pas l'hommage que je vous adresse au milieu d'eux. Si j'ose vous le rendre aujourd'hui, c'est que toujours je vous l'ai rendu; c'est que mon langage a toujours été le même à votre égard ; c'est qu'au moment où tous les corps littéraires, tous les établissemens d'instruction publique, étaient déjà hautement menacés par la démence destructive , j'en pris hautement la défense ; j'en rappelai les avantages et la gloire , et , avec autant de reconnaissance que de respect, je proposai seulement dans le plan des études quelques légers changemens, quelques améliorations qu'indiquait l'expérience , que déjà même quelques maîtres adoptaient, et dont l'utilité était généralement reconnue. Mais il n'appartenait pas à l'ignorance barbare, érigée pour la première fois en législatrice, de sentir tout ce qu'il y avait d'utile et di» respectable, tout ce qu'il y avait de vraiment politique dans ces grandes institutions consacrées par les siècles, qui sont l'ornement des empires, et font partie de la dignité qu'un grand peuple

doit toujours avoir chez les autres peuples ; dans V. 2

i8 INTBODUCTHttC

rétendue , dans là stabilité ^ dans la réunion ^ dans la considératioa publique de ces sociétés d^ense»gnement , dont le nom seul inaposait par avance à la légèreté naturelle d'une jeunesse nombreuse , et lui imprimait ce respect sans lequd il ne peut y avoir ni docilité, ni décence, ni progrès; dans ces décorations attachées au mérite d'une profesr sion honorable et laborieuse , et qui , n^attestant que la gloire des lettres et des arts, ne produisaient que Témulation , sans orgueil et sans danger; dans cette noble indépendance des instituteurs, toujours choisis et jugés par leurs pairs , et non pas par une multitude ignorante , ou par des administrations étrangères à la science; dans la nature même des émolumens de leur travail, toujours assurés sur des fonds publics, et dont la répartition fut toujours invariable et n eut jamais rien de précaire ni d'humiliant; dans la perspective encourageante d'une existence toujours la même et toujours distinguée, d'une vieillesse toujours aisée , paisible et honorée , trop juste récompense d'un long dévouement; dans la discipline des maisons d'enseignement, qui commandait la régcir larité des mœurs, attribut indispensable de la professioQDt d'instituteur; dans le goût au tra-

INTRODUCTION. ig

vaîl , résultat naturel de cette discipline et de l'esprit général de ces maisons de doctrine , et qui dédiait sans cesse de nouvelles productions aux lettres, aux sciences, à la morale, h la religion; enfin, dans ces solennités annuelles, dont la pompe innocente , enflammant l'imagination de la jeunesse, lui arrachait des eflforts qui décelaient de bonne heure le secret de ses forces, et furent souvent les prémices du talent et du génie.

Ombres illustres, que j'aime à évoquer ici (car où pourrais-je les évoquer ailleurs?) voilà donc ce qu'ont anéanti les barbares du dix-huitième siècle qui se sont nommés philosophes l Autrefois vous aimiez à tourner encore vos regards sur ces écoles antiques où respirait votre génie , où vos noms étaient vénérés, où vos leçons étaient répétées. AujourdTiui vous les détournez avec horreur et peut-être avec pitié. Et qu'y verriez- vous? des cachots, des solitudes, des dévastations. Ce n'est pas seulement la basse envie , l'envie aveugle et forcenée , qui a voulu frapper tout ce qui l'humiliait : l'insatiable rapacité a cherché des dépouilles, môme où il n'y avait guère de richesses qui fussent à son usage. Tout a été piUé , saccagé,, enlevé; et dés bandits qui ne savaient pas lire ont

envahi les dépôts et les monumens de la science , ont mis à l'encan tout ce qu'ils avaient pris sans le connaître y Font vendu au nom de la nation^ comme si elle eût jamais avoué cette prostitution infâme, comme s'il pouvait y avoir en Europe une nation qui fit sa propriété du brigandage, qtû consentit à se nourrir de sang et de dépouilles , et à laisser mourir de faim ceux qu'elle n'aurait pas égorgés en les dépouillant. Brigands, qui avez spolié, mis dans les fers, torturé, traîné à l'échafaud les successeurs des RoUin et des Fénélon , gardez pour vous le salaire des crimes qui ne sont qu'à vous , et cessez au moins d'outrager la nation, qui n'en a pas plus le produit que la honte, qui vous parle ici par ma voix, comme parlera l'histoire, comme parle l'Europe entière, comme parle quiconque n'est ni votre esclave ni votre complice. Mais qu'importent les plaintes , et où sont les réparations? quelle puissance serait capable de remédier à tant de désastres et de combler tant d'abîmes ? Ah ! si les hommes vertueux dont j'ai appelé les mânes pouvaient aimer la vengeance, je leur dirais : Regardez ce qui a remplacé votre ouvrage ; voyez ces efforts si multiphés et si impuissans pour bâtir sans aucune

INTRODUCTIOir^ Ot

base, pour organiser le désordre et réaliser le Béant; tous ces plans également stériles, tour k tour préconises et rejetés; ces généralités chimériques , qui , en voulant tout embrasser , n'atteignent jamais à rien ; ces théories si follement ambitieuses et si complètement inexécutables , où l'orgueil des mots est en raison du vide des idées; ce charlatanisme puéril qui croit changer les choses en changeant les noms, et qui se retranche obstinément dans les spéculations de l'avenir, quand il est sans cesse repoussé par l'impossibilité actuelle. Voyez cette profonde et honteuse ignorance des premiers principes et des premiers élémens de toute éducation publique ; ignorance portée au point de ne pas même distinguer et classer ce qui convient aux diiSférens âges de l'homme , à l'enfance , à l'adolescence , à la jeunesse, à Tàge adulte; de confondre des académies avec des écoles, des rassemblemens de gens de lettres avec des maisons d'éducation ; d'imaginer qu'il suffit de nommer des maîtres pour attirer des disciples; que l'on peut instruire et former des enfans et des adolescens, sans aucun point de réunion habituelle et obligée , sans aucun but marqué et distinct, sans aucun liea

SL2 UiTJaQBGGTION.

moral d'attacheoifint^ de respect entre les institutteurs et lâs élèves , ^ans aucun frein de dîsciplme;, sans aucun moyen de siAordinattion, et san$ aucun plan d'avancement; qu'on peut rétablir la morale si déplorablement aviHe^ linspirer et l'inculquer à des en&ns, à des addeiscens, avec des méâiodes métaphysiques, sans aucune de ces notions religieuses , si naturelles , pour ainsi dire , à l'instinct de l'homme; les seules qui , réunies à des objets sensibles , aient une véritable autorité sur ce premier âge, parce qu'elles seules parlent à son cœur, et que le cœur devance nécessairement la raison; notions si essentielles et si sacrées , même en politique humaine , qu'en supj)QSattt ( ce qui n'est pas ) qu'elles pussent être inutiles à l'intelligence formée , elles seraient encore d'une indispensable nécessité pour ce premier âge, puisque, incapable de raisonnèmens ab- .straits , il ne peut et ne doit que croire, aimer et obéir. Voyez enfin toute la génération qui a eu le malheur de naître dans ces temps abomina- Ues ^ livrée au plus funeste abandon , à moins de secours particuliers qui sont toujours xares, et fOndamnée à croître au milieu de la plus dévi>xante contagion de principes^ d'âœixiples> d*ao*

iNTaoBucnov. a3

tions et de paroles, qui ait jamais infecté Tespèce humaine; sans que, depuis quatre années, les réformateurs du monde aient pu seulement ouvrir une école où l'enfance puisse apprendre à lire et à éCTire , à honorer Dieu et ses parens.

Mais que me répondraient ces maîtres anciens, si tristement vengés et si affligés de l'être ? qu'il n'arrive que ce qui doit arriver , et que quand une justice suprême , à la fois sévère et prévoyante , a permis que la horde révolutionnaire se déchaînât parmi nous , elle a voulu que l'orgueil devînt stupide en devenant féroce, et que ces mêmes hommes, éminemment armés de tous les nK)yens de détruire , fussent en même temps frappés de l'irrémédiable impuissance de rien édifier.

Et mcH , je dirai aux dignes représentans qui ne peuvent être confondus avec ces ennemis du genre humain , à ceux qui , de concert avec quelques écrivains honnêtes et courageux, luttent contre Tinflaence encoi>e menaçante des derniers fauteurs de la barbarie : Si vous voulez ramener la lumière et les mœurs, après les ténd^res et les crimes , rétablissez les anciennes •écoles , tétà^^Bsexr les avec les réformes très-fadles et très4égèFes que peut comporter la nature d'un gouvernement

libre et légal. Il est aussi trop absurde que des universités ne puissent se concilier avec une république, et qu'une république puisse craindre des universités.

C'est cet intérêt si pressant et si prochain , qui m'a entraîné un moment, non pas hors de mon sujet, mais un peu au delà. Vous le pardonnerez sans doute en faveur de l'intention , quand bien même elle serait sans effet. Je reviens.

Charlemagne retarda peut-être les progrès de la langue française, en faisant régner dans ses vastes états la langue des Romains, qui fut généralement en France celle des lois et des actes publics jusqu'à François I*'. Si nous jetons les yeux sur l'Espagne , l'Angleterre , l'Italie , l'Allemagne , nous les voyons pendant près de six cents ans , foulées tour à tour sous le choc des barbares qui s'en disputent la possession; et lorsque les nations, formées de ce mélange d'indigènes asservis et de conquérans étrangers , ont pris quelque consistance , l'Europe entière , comme arrachée de ses fondemens par cet enthousiasme des croisades que la Providence ne parait pas avouer , se renverse sur l'Asie mineure, sur la Palestine et l'Egypte; et ces longues et violentes secousses éloignent encore le moment

INTRODUGTIOlf. !l5

OÙ les peuples du Nord, qui des provinces romaines de l'Occident avaient fait tant de royaumes, pouvaient déposer par degrés la rouille de leuir origine, et se dégager de cette grossièreté de mœurs et de langage , incompatible avec la culture des arts. Les croisades servirent à l'affranchissement des communes et au développement des idées de commerce; mais en agitant les empires encore peu affermis, elles étaient aux gouvernemens , de qui tout dépend toujours , le loisir et les moyens de s'occuper des lettres.

Dans cet engourdissement des esprits, à qui avons-nous l'obligation d'avoir conservé du moins une partie des matériaux dispersés qui servirent dans la suite à reconstruire l'édifice des connaissances humaines? L'histoire, qu'on ne saurait démentir , répond pour nous que c'est encore aux gens d'église : eux seuls avaient quelque teinture des lettres, et de là vient que le nom de clerc devint le synonyme d'homme lettré , et se donna même par extension à quiconque savait lire , ce qui pendant long-temps fut assez rare pour être un titre privilégié. Je ne dissimulerai point que cet avantage fut un de ceux dont abusa la corruption , qui se mêle à tout bien sans le détruire»

36 I^fiODiDGTION.

Ou s'est quelquefois âonmé que ks peuples et Im rais aiejit souâert patiemment les usurpations de la puissance sacerdotale; la raison s'étonne seule* ment qu'on ait été de nos jours assez injuste et assez inconséquent pour les attribuer à la religion qui les a toujours ccmdamnées ^ et à TÉglise qui les a toujours désavouées* La raison sait que le hien est dans la nature des choses , et le mal dans la nature de Ihomme qui abuse des choses. Cette patience qu on reproche aux peuples n'était pas seulement une conséquence mal entendue du respect, d'ailleurs légitime en lui-même , que Ton rendait à un ministère sacré ; c'était aussi une suite naturelle du pouvoir des lumières sur l'ignorance. Pour remédier à cet abus des lumières ^ qui n'existait plus depuis qu'elles étaient répandues par le secours de rimpiimerie, on a imaginé de nos jours de jfaire régner l'ignorance sur les lumières; et nous n'avons pas besoin d'attendre ce que l'histoire dtra de <^e système nouveau , résumé conaplet et digne résultat de l'esprit révolutionnaire : l'expélâence a été , ce me semble ^ assez forte pour être une leçon suffisante^ ou, si eUe ne suffisait pas, il est douteux ipie la providence elle-même, qui ne Tient que le possible , pût doxmer une leçon plus

efficace. A,près ce que nous avons vu et ce que nous voyons , il ne parait pas qu elle puisse £dre davantage pour corriger une nation tombée en démence , à moins de l'anéantir.

On doit donc aux études des clercs d'avoir pré« paré le rétablissement des lettres par la conser* vation des inanuscrits, trésors uniques avant rimprimeiie : on leur doit la perpétuité des lan* gués grecque et latine , sans laquelle ces trésors devenaient inutiles. La plupart ont été déterrés , en différens temps , dans la poussière des bibliothèques monastiques, et c'est surtout depuis le douzième siècle jusqu'au quinzième que les copies des ouvrages de l'antiquité commencèrent à devenir moins rares , et firent d'abord renaître l'érudition qui long-temps ne s'énonça guère qu'en latin , aucun peuple ne se fiant encore assez à sa propre langue pour la croire capable de faire vivre les productions de l'esprit. La poésie seule, plus audacieuse , avait basardé quelques essais informes , qui ressenfiblaient au bégaiement de l'enfance. Deux hommes pourtant , avant que l'impression fût connue , furent assez heureux pour produire dans leur idiome naturel des ouvrages qui contribuèrent à le fixer y et que leur mérite réel a même

aS INTRODUCTION.

transmis jusqu'à nous. Ce fut l'Italie qui eu cette gloire ; ce qui prouve que sa langue est celle des langues modernes qui a été perfectionnée la première, et que ce fut le pays de l'Europe où , dans les temps de barbarie , il se conservait encore le plus d'esprits et de goût pour les arts. Ces deux hommes furent le Dante et Pétrarque : l'un , dans un poëme d'ailleurs monstrueux, et rempli d'extravagances que la manie paradoxale de notre siècle a pu seule justifier et préconiser, a répandu une foule de beautés de style et d'expressions , qui devaient être vivement senties par ses compatriotes, et même quelques morceaux assez généralement beaux powr être admirés par toutes les nations. L'autre , né peut-être avec moins de génie , mais avec plus de goût , a eu le défaut , il est vrai , de faire de l'amour un jeu d'esprit presque continuel; mais cet esprit a quelquefois saisi le ton et le langage du sentiment , surtout dans ses odes appelées Canzoni , et même a su , dans des sujets plus relevés , tirer de sa lyre quelques sons assez nobles et assez fermes pour nous rappeler celle d'Horace. 5>on plus grand mérite est dans une élégance qui lui est particulière , et qui l'a mis au rang des clasdqiies de son pajs»

INTEODUGTION. 2^

Il fiit le maître de Bocace » qui fit pour la proses italienne ce que Pétrarque avait feit pour les vers, dans ce même pays qui semblait destiné à faire tout renaître. H se distingua , il est vrai , dans ui» genre moins relevé que celui de Pétrarque , mais^ heureusement susceptible , par sa variété , de toosF les caractères d'élégance qui peuvent convenir à* la prose. Le conteur Bocace joignit à la naïveté* du récit une pureté de diction qui, plusieurs' siècles après lui, le rend encore , pour ainsi dire^ le contemporain des auteurs les plus estimés est- Italie; et c'est un avantage que nont point &è France, ni en Angleterre, les écrivains qui ont montré du talent avant que leur langue fût fixée r la tournure de leur esprit a préservé leurs ouvragesde Toubli , mais n a pu empêcher leur langage devieillir.

Le milieu du quinzième siècle fut l'époque mé-^^ morable de rinvenlioa de l'imprimerie, de cet art nouveau dont les effets ont été si étendus en bien et en mal , que les déclamateurs inconsidérés oi» passionnés , dont tout Tesprit consiste k ne montrer qu'un côté des objets, ne pourront jamais^ épuiser ici ni l'éloge ni la satire Le bon sens , qui * est Topposé de la déclamation , commence pas:

reconnaitre: quxL cette inveatiGn-y coFmme toutes celles qui contnhaeat à étsadke Texereice des facultés de rhommey est bcnine wi elleHaftéme , et Tune des plus belles et des plus ingénieuses de l'esprit humain. Si, dans Tapplioation des procédés de cet art ,. il a usé de sa liherté naturdle pour tirer également de Timprinierie de bons et de mauvais effets ^ ce n'est pas l'art qu'il faut accuser, c'est l'homme. C'està Tbistoire àévaluer l'influence, très-sensible sous tous les rapports , qu'a dû exercer l'imprimerie depuis trois siècles. C'est eu l'autorité l^le et à la morale publique , partout où l'une et l'autre existent, à diriger l'usage et à réprimer l'abus , sans pourtant se flatter jamais que l'usage puisse subsister de manière à ce qu'il n'y ait pas lieu à l'abus; absurdité la plus grande possible , chimère de perfection, la plus folle et la plus pernicieuse de toutes les chimères , qui n'était jamais tombée dans la tête d'aucun peuple ni d'aucun gouvernement , et que la postérité marquera comme un des principes originels , un des caractères dîstiactifis de Tesprit révolutionnaire, qui est descendu si fort aihdessous de tout ce qui avait jusque -Ik déshonoré la nature humaine , précisément parce qu'il â^ ocuninencé par voaknr s'élever autdéssus

INTRODUCnOlf. 3l

d'elle; qui n'est devenu asseï atroce pour tout bouleverser , que parce qu'il a été assez sottement orgueilleux pour prétendre tout corriger. On ne se doute pas communément de tout ce que renferme cette féconde et terrible vérité : il n'était pas inutile d'en jeter ici le germe , qui sera développé ailleurs et en son temps.

L'imprimerie , en multipliant avec tant de facilité les images de la pensée , a établi d'un bout du monde à l'autre la correspondance continuelle et rapide de la raison et du génie. En parlant aux yeux bien plus vite que la plume, elle a gagné, au profit de l'instruction , tout le temps que faisaient perdre les difficultés réunies de l'écriture et de la lecture , et il a été permis à l'homme qui pense de communiquer dans le même moment avec tous ceux qui lisent. En tendant les livres aussi communs et aussi populaires que les manuscrits étaient rares et peu accessibles , elle a tiré la science et la vérité de la retraite des lettres , et les a répandues dans l'univers. Elle a donc certainement bâté la renaissance et le nouveau progrès des arts; et il lui a été donné de pouvoir dire à îa barbarie , même après la révolution française, Tu ne régneras pas ; à la puissance injuste , qui art-

3a INTRODUCTION.

paravant n'était guère dénoncée qu'aux temps à

venir , Tu entendras dès ce moment ta sentence

prononcée partout; à Thomme capable de dire la

vérité , Parle , et le monde entier entendra ta voix.

Ce sont là de grands bienfaits sans doute ; le

jaial n'est pas moindre , et je serais dispensé des

preuves, quand même ce serait ici le lieu d'en

parler : elles sont depuis long-temps dans notre

expérience , et tout à l'heure dans notre histoire.

Ce qu'il peut y avoir de consolant, c'est qu'en

cela , comme en tout le reste , le mal ayant môme

j)assé le terme imaginable, nous sommes, par une

juarche irrésistible , ramenés pas à pas vers le bien ;

«t c'est ce qui explique parfaitement l'opposition

-furieuse des auteurs et des fauteurs du mal à cette

liberté de penser et d'écrire dont le nom seul

de l'imprimerie a dû vous rappeler le souvenir.

J'applaudis volontiers aux écrivains honnêtes et

tu>urageux qui en défendent les droits , et je m'hc-

:3iore d'avoir été un des premiers à paraître dans

la lice , quand jai cru pouvoir appuyer la raison

^urla volonté générale. Mais j'avoue que les efforts

àe nos adversaires ne m'ont jamais causé ni éton-

nement ni scandale. Ce n*est pas moi qui leur

TOprocherai d'être en contradiction avec eux-

mêmes , et de vouloir aujourd'hui subordonner à l'action de leur police cette même liberté de la presse qu ils ont tant de fois déclarée supérieure à toute espèce d'autorité* Comme leurs actions m'ont de tout temps appris à connaître leur langage , je sais trop bien qu'il n'a jamais été le nôtre , et que les mêmes mots n'ont pas pour eux et pour nous ]e même sens. C'est en effet la licence qu'ils avaient consacrée pour renverser ou flétrir tout ce que les hommes connaissent de sacré ; et ils étaient si loin de la liberté , que pendant des années on n'a pu écrire autrement que dans leur sens , si ce n'est au péril ou aux dépens de sa vie. Cette liberté a donc été alors muette et enchaînée, et enchaînée par eux ceuls. Depuis qu'une constitution , dont ils se croient obligés de respecter au moins le nom , ne permet plus d'abattre cette liberté avec le glaive , ont-ils cessé un moment de l'attaquer par tous les moyens du pouvoir ou de la corruption ? IS'ont - ils pas été sans cesse occupés à l'anéantir , s'il était possible , par des actes arbitraires qu'ils osent appeler des lois? Je me garderai donc bien de leur dire qu'ils sont inconséquens ; mais je leur dirai cYous êtes bien malheureusement conséquens dans un bien malheureux système.

34 xiimEioimGTroir.

Vbuô voulez à tout prix vous rendre les maîtres dte rôpîuion, parce que Topimoii est aussi une puissance , et la seule que Vous n*a jez pas. Oui , c'en est wae , sans doute, et il faut bien qu elle soit réeHe, puisque , seule et dénuée de toute autre force, elle épouvante encore ceux qui ont toutes les forces dans leurs mains. Eh bien ! il faut la conquérir. Afûs sacbez qu'on n'en vient pas à bout avee des canons et des baïonnettes , ni avec des décrets , pas plus qu'avec la plume de vos mercenaires. Il n'y a qu^une seule et unique voie pour y parvenir, c'est de mettre d'accord la conduite des gouvernans avec la conscience des gouvernés. S'il vous en coûte trop de faire cette alliance avec l'opinion , vous rédùirez-voos à lui imposer encore silence par la terreur ? Je suppose encore possible ce qui tout au plus ne l'a été qu'une fois : vous n'aurez encore rien gagné. Sachez que la vérité n'en est pas moins une puissance , même quand die se tait; car elle reste dans les coeurs jusqu'au moment où elle en sort tout armée; et ce moment, toujours inévitable, ne se &it pas même attendre long-temps. Enfin tuerez^ous tous ceux qui sont capables de la dire? Et qui a tué plus dfe* monde que Robespienre ? Il n'a pas tué la

XKTBOIXKSTIOir* 35

vérité. Elle est éteradle comme son auteur; sans quoi il y a long-temps que le crime serait seul SEiaitre de la terre.

Les premia:s ouyrages que l'impression fit édore &rent dictés par les muses latines , qui revenaient avec plaisir, sous le beau ciel de TAusonie, respirer Tair deleur ancienne patrie. Vida, Fracastor^ Ange-Politien , Sadolet , Érasme , Sannazar et une foule d'autres firent reparaître dans leurs écrits^ non pas encore le génie , mais le goût et l'élégance de l'antique latinité; et il était juste que l'Italie fut le théâtre de cette heureuse révolution. Elle s'étendit à tous les genres, grâces à l'influence ' bienfaisante des Médicis , qui tout-puissans dans Florence et dans Rome , y recueillirent les arts .bannis de Gonstantinople par les armes ottomanes , et par la chute de ce fiintôme d'empire grec , réduit depuis long-temps aux murs de Byzance. Les Médicis eurent la gloire de marquer de leur nom , cher à jamais aux lettrés et aux artistes , cette grande époque du seizième siècle , le premier qui y dans la poésie , ait été le rival du siècle d'Auguste; qui, dans la sculpture et l'architecture , ait retracé ces belles formes , ces proportions élér-

gantes^ cette. expression de la nature , ces dessins

a la fois simples et majestueux, jusque-là connus seulement des Grecs, et des Romains leurs imitateurs; enfin, qui, dans la peinture, ait rempli l'idée du beau, et, au jugement des artistes et des connaisseurs de tous les pays , soit demeuré le modèle invariable de la perfection.

La magnificence et le goût des Médicis encouragèrent cette foule de talens supérieurs qui naissaient de toutes parts. L'Italie se remplit de ces chefs-d'œuvre sans nombre qui attirent encore dans son sein les étrangers de toutes les contrées, et qu elle montre avec une sorte d'orgueil national, qui a passé jusque dans cette classe de peuple, partout ailleurs étrangère aux arts, mais qui semble en avoir naturellement le goût et l'amour dans le seul pays où les beaux-arts soient populaires. L'Europe a jeté un cri d'indignation, un cri entendu et répété même parmi nous , quand elle a vu enlever à ces peuples des monumens qui sont pour eux une propriété publique et l'objet d'un culte particulier. On a dit qu'entre les nations policées, la victoire et môme Texemple des Romains n'autorisaient pas ces spoliations toujours odieuses, également condamnées par la politique et par la morale des nations. Pour moi ,

je Tavoue, je souhaiterais du fond du cœur que ce fut le seul tort qu on eût k nous reprocher. L'enlèvement de quelques tableaux , de quelques statues, de quelques livres, est un mal qui peut être aussi aisément et aussi promptement réparé que commis. Mais jetez les yeux d'un bout de la France à l'autre sur la nudité des temples, et demandez ce qu'est devenue cette prodigieuse quantité de monumens de toute espèce non-seulement sacrés pour la religion des peuples, mais riches et précieux pour les arts, pour les antiquités, pour la gloire et Tornement d'un grand empire : ils ne sont plus , et il faut des siècles pour les remplacer. Parmi tant de maux et de crimes , on ne saiu>ait s'arrêter aux moindres, et c'est un devoir de ménager son indignation et ses larmes.

Médicis , maître de Florence, et le fameux pontife de Rome , Léon X , firent chercher dans toutes les bibliothèques les manuscrits des anciens, et les presses les produisirent, enrichis de recherches instructives et d'observations savantes. Alors fut entièrement déchiré ce voile épais et injurieux qu'une longue barbarie avait étendu sur la belle antiquité. Elle sortit de ses ténèbres , et parut encore toute vivante, comme ces statues qui, ensevelies

^O IKTBODrCTION.

son style : l'autre qui, précédé dans Tépopée par le Trissin, ne prit de lui que cette simplicité de plan» cette unité d'action enseignée par les Anciens; mais qui, rempli du beau feu qui les animait , et que la nature avait refusé au chantre trop faible de Yltalia Uberata^ vint se placer à côté d'Homère et de Virgile , et balança par l'invention et l'intérêt ce qui lui manque pour les égaler dans la poésie de style. On n'ignore pas que ritalic est encore partagée d'opinion entre le Tasse et l'Arioste, comme on se partage encore entre Gk)rneille et Racine, et depuis si long-temps entre Cicéron etDémosthènes; carie génie, ainsi que toutes les puissances conquérantes , divise les hommes en les subjuguant, et ne se fait guère des sujets sans se faire des ennemis. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner les titres des deux concur^ rens , qui passeront dans la suite sous nos yeux , quand nous nous occuperons particulièrement de la littérature étrangère. Us ne sont nommés ici que comme étant du petit nombre des hommes supérieurs dont la gloire devient celle de leur nation , et comme les deux écrivains qui ont donné à la langue italienne, toute la grâce et toute la force dont elle parait susQ^ptible.

C'était le temps où cette langue souple et flexible prenait tous les tons, et s'assurait dans tous les genres des titres pour la postérité. L'auteur du Pastorfido disputait à celui de XAminte la palme de la pastorale dramatique. Guichardin atteignait ë la dignité de l'histoire. Fra-Paolo soutenait la liberté et la constitution de sa patrie , avec la plume et le courage d'un citoyen, contre la politique am- Hdeuse du pontificat romain : heureux si cette louable fermeté n'eut pas dégénéré dans la suite en une partialité blâmable ; si l'historien du con-* cile de Trente, oubliant les querelles de l'avocat de Venise, eût écrit avec autant de fidélité que d'agrément et d'esprit , et si le défenseur de la liberté n'eût pas fini par être un des disciples de Machiavel !

Ce Florentin, nourri dans les con^irations , et qui commença par échapper au dernier supplice en résistant aux tortures , s'est acquis une déplo^ rablë célébrité par son livre intitulé le Prince , qm n'est autre chose que la théorie des forfaits et le code de la tyrannie, et dont on a très-gra^ tuitement voulu justifier Tinteiition , d'après une des rêveries d'Amelot de la Houssaye , qui crut avoir découvert que Machiavel n'avait professé le

4a unaiaBuaisioK.

cacime que pour .en im^pisar llhiMar^ur. iU^suffît de life .fies ouTrageB jpourise eonYaincve que, .osë^u*rellemeBl imbu de la polildque italieuiie de lshul tempfiy qui n'était 'guère que la perfidie «t la -aeéilératesae^ il emplojui ttout >ce qpti'd . avail; d'eqprit^ de talent à réduire eu systèoieiOe qu'il iiroyaitpva* tiquer tous les jours. £î^te sdvte <de fiervershé.fpeut se^encontrer dans un pays de rémlutiûn , tel qu'a* lors était l'Italie. Mais Je doisiobs^ryer aussià loeus fui^ ne connaissant point la mesure des ^dioseB, voient des ressemblances où il n'y a que des xap- |H>rts âoignés , qu'on a iait ihjuiie à Macbiavel «en agrégeant à son «école nos docteurs révolntiogaxmires : la dijSerence est très-gE»nde. JftadiiBvd examine les occasionsion l'assassinat et l'empoiscui* nement, les moyens d'oppression, de diwÎBÎoin et de destruûtîon , peiwent étrciutiles ou nécessaiMs à la puissance qui ne fait pas entoer la jnmmie dans sa politique. H raisonne le crime,,maisiliie le consacre pas ;il n'en dissimnletpas même les dangers , et enseigne à en sauver l'horrear, autant da motus qu'il est possible. Slilfle fiitJtannivé^avecdeslioiMnei qui ne comiussent d'autre politiqae4|aeiepiUagtt universel et lemassaoïe uiiitently«tx[ra posassaiit pour |Kremîàse Jba» de^yiiiiinwmiil l'ibdîtkm

nmBomrancNDr, 4^

de toat ordre social, mocal et légal, comme k £Mit encore anjoard'hui ceux qui voilent à toute force proclamer le goaTemementTéiiolatiomiaire, il n'aurait tu en eux que la Ue dea bandits de TËurope, derenus finis depuis qu'on lésa dédiai* nés ; et Machiavel , en voulant séparer la tyrannie de la démence abidbie, eût vraisemblaUement péri parmi nous, comme étant de lajuetion des hommes d* état y ou de la faction des modérés, ou de la faction des honnêtes gens : on peut choisir.

n .appartient à l'époque dont je parlais , par aa comédie de la Mandragore, qui, de son temps«. eut un grand succès, et dont nous avons: une imita* tion dans les œuvres de J.-B. Rousseau. Tout im* par&ite qu'est pour nous eette pièce, elle donna la pr»[iîèpe idée de l'intrigue et du dialc^e ce* mique, comme la Sophonisbe du Trissin lut la pramière tragédie composée d'après les règles d'A- TÎstote. Mais ces essais , quoique dignes d'estime, fuient alors des semences stériles,, et la poésie dramattc|iie resta dans son enSmce dbea ces mêmes Italiens qui, dans les auties arts , étaient les pré* cepteois des nations.

Elle pmak eqptndant, non pas encore un vol *m Ineniiéglé, mais un essor queiquefeis

très-âevé, chez des peuples que lltalie regardait coimne des barbares. L'flspagne, qui tenait des Maures sa galanterie chevaleresque , ses tournois , ses poésies d'un tour oriental, et ses romances amoureuses, eut alors son Lope de Véga , et, depuis, son Caldéron, qui montrèrent de l'invention , de la fécondité et un génie théâtral. On sait que leurs innombrables drames , divisés en journées y sont dépourvus de tout ce que l'art enseigne, et de tout ce que le bon sens prescrit ; mais il y a des situatioDÂ, des effets, des caractères même, et c'est ce que n'ont point ou presque point nos meilleurs tragiques du même temps, aussi inférieurs aux flspagnols et aux Anglais, que Corneille et Racine leur ont été depuis supérieurs. C'est au même moment que parut chez les Anglais leur Shakespeare, qui eut les beautés et les défauts de Lope et de Caldéron, mais qui, sans porter l'art plus loin qu'eux, l'emporta sur eux par un talent naturel , quelquefois élevé jusqu'au sublime des pensées, à l'éloquence des passions fortes , à l'énergie des caractères tragiques. Dans ces morceaux d'autant plus frappans qu'ils sont dbez lui plus rares et plus mêlés d^alliage , il fut , il est vrai, au-dessus de son siècle, où la véritable

tragédie était ignorée partout; mais dq)uis que des génies du premier ordre, sous Louis XIV et de nos jours, l'ont portée à sa perfection, il n'appartient plus qu'à la prévention nationale chez les Anglais, ou parmi nous à la manie paradoxale, de comparer les maîtres dans le premier des arts cultivés par les nations éclairées à un écrivain qui, dans la barbarie de son pays et dans celle de ses écrits, fit briller des éclairs de génie.

Le Portugal pouvait se glorifier d'avoir donné à l'épopée un poëte de plus, Gamoëns, qui eut, k la vérité , fort peu d'invention , mais qui , dans plus d'un endroit de sa Lusiade, retraça l'élévation d'Homère, et dans l'épisode d'Inès, l'expression touchante de Virgile. Son poëme, trop au-dessous de son sujet, qui était grand; trop défectueux dans le plan, qui est à peu près historique , se recommandait surtout par l'espèce de beauté qui contribue le plus à faire vivre les ouvrages de poésie, celle du style.

Le Nord n avait encore rien produit dans les arts de l'imagination , mais il s'illustrait d'une autre manière par les services qu'il rendait aux sciences; et, quoiqu'elles n'entrent pas dans notre plan, il convient au moins de les rapprocher ici un mo-

mfint sous te coup d'œil général que je dois étendre sur tous les pas que faisait en même temps l'esprit humain, qui y dans tous les états de l'Europe, reprenait le mouvement et la via

Copernic, n'est pas le premier, comme il est trop ordinaire de le croire, qui ait placé le soleil au centre du monde , et qui ait fait tourner autour de œt astre la terre et les planètes. Près de deux mille ans avant lui, un des disciples de Fytbagore , Philolaiis , avait publié ce système : il venait encore d'être discuté et soutenu à Rome , dans le quinzième siècle. Mais il. est resté à Copernic, parce qu'il réussit à le démontrer. Il étendit et perfectionna, par ses méditations, cette ancienne théorie long -temps oubliée , et parvint à expliquer heureusement tous les phénomènes célestes par le double mouvement de la terre , et par les révolutions régulières des planètes autour du soleil , en proportion de la distance où elles sont de cet astre, placé au centre de notre sphère. Galilée, dans l'âge suivant, rendit sensibles aux yeux les vérités enseignées par Copernic. Le Hol* landais. Métius venait, d'inventer les verres d'optique : Galilée , à laide de cette découverte , (pie ses expériences enrichirent encore j, nous montra

de notn^eanx astres dans les. deux. Gxê^es à lui^ et à Toricelli' son disciple , qui nous fit connaitve la pesanteur de Tair, Tltalie, déjà si prédoraif* nante dans les lettres et les arts ^ eut aussi son raa^ dans l'histoire de la philosopbie. En Allemagne, Tycho-Brahé et Kepler, l'un, noalgré se» erreurs, regardé conune le bienfaiteur des sciences auxquelles il consacra son temps et sa fortune , l'autre , nommé par les sayans le législateur de l'astronomie et le digne précurseur de Newton , dédommagèrent lisur patrie de ce qui lui manquait dans les arts d'agrément. L'Angleterre ^ destinée à de^^enir bientôt la législatrice du monde dans les sciences exactes et dans la saine métaphysique, pouvait dès lois opposer à tous les grands hommes que j'ai nommés le chanceHer Bflcon , Tan dé ces' esprits hardis et indépendans qui doivent tout à l'étude approfondie de leurs propres idées, et à l'habitude de considérer 1^ objets comme si personne ne les avait con^dérés sraparaTant. B remplit toute l'étendue du titre qu'il osa cbimer, d- après la conscience de son

génie, à» ee livfe immortdi ^ , qui apprit à la pbi^

^ NiMxnt Scientiamm Û^ganum.

losophie à ne plus faire un pas sans s'appuyer sur le bâton de Texpérience; et c^est en suivant ses leçons que la physique est devenue tout ce qu'elle pouvait et devait être , la science des faits , la seule permise à l'homme, si long-temps condamné par son orgueil à déraisonner sur les causes, fiaiute de reconnaître qu'il était condamné par sa nature à les ignorer.

La France ( il a fallu finir par elle : eUe est venue tard dans tous les* genres ; mais elle a passé , dans phisieurs, les nations qui l'avaient précédée) , la France était alors bien loin de pouvoir balancer tant de gloire. Descartes n'était pas né. La langue n'avait ni pureté ni correction. Ce qu elle avait produit de meilleur en vers et en prose , n'avait pu servir qu'à ses progrès, encore lents et bornés, sans donner à notre littérature cet éclat qui ne se répand au dehors que quand une langue est à peu près fixée. Lhistorien de Thou pouvait être réclamé par les Latins , dont il avait emprunté la langue, et imité l'élégance, le goût. et le jugement. Le théâtre français , devenu depuis le premier du monde , n'existait pas. Amyot en prose et Ma rot en poésie se distinguaient surtout par un caractère de naïveté qui est encore senti au-

jourdliui parmi nous; mais la noblesse et la régularité d'une diction soutenue, et les convenances du style proportionné au sujet, étaient des mérites ignorés. La scène, le barreau, la cbaire, n'avaient qu'un même ton, également indigne de tous trois. Les malheureux ejQforts de Ronsard pour transporter dans le français les procédés du grec et du latin , prouvèrent qu'inutilement rempli du génie des langues anciennes, il n'était pas en état de saisir celui qui était propre à la sienne. Deux hommes seuls, mais sous des rapports aussi éloignés que les degrés de leur mérite, peuvent attirer l'attention : ce sont Rabelais et Montaigne. Le premier était aussi naturellement gai que le second naturellement raisonnable ; mais Tun abusa presque toujours de sa gaieté jusqu'à la plus basse bouffonnerie; l'autre laissa quelquefois aller la paresse de sa raison jusqu'à l'excès du scepticisme. Rabelais, à qui La Fontaine trouvait tant d'esprit , et qui réellement en avait , ne l'exerça que dans le genre le plus facile ;, celui de la satire allégorique , habillée en grotesque. Il voulut se moquer de tous ses contemporains, des rois, des grands, des prêtres, des magistrats , des religieux et de la religion ; et pour jouer impunément ce

5o INTRODUOnOW.

rôle, toujours un peu dangereux, il prit celui de ces fous de cour à qui Von permettait tout, parce qu'ils faisaient rire,] et qui disaient quelquefois la vérité sans danger, parce qu'ils la disaient sans conséquence. ATégard de son talent, on en a dit trop et trop peu. Ceux que rebutait son langage bizarre et obscur, ont laissé là Rabelais conome un insensé : ceux qui ont travaillé à le décbiflfrer ont exalté son naérite en raison de ce qu'il leur avait coûté à entendre. Au fond, il a , pai^i beaucoup de fatras et d'ordures, des traits et même des morceaux pleins d'une verve satirique , originale et piquante; et, après tout, on ne saurait croire qu'un auteur que La Fontaine lisait sans cesse, et dont il a souvent profité , n'ait été qu'un fou vulgaire.

Montaigne était sans doute un esprit d'une trempe fort supérieure. Ses connaissances étaient plus étendues et mieux digérées que celles de Rabelais : aussi se proposa-^t-il un objet bien plus relevé et plus difiicile à atteindre. Ge ne fut pas la satire des vices et des abus de son temps, attaqués déjà de tout côté,; ce fut l'homme tout entier et tel qu'il est partout qu'il voulut examiner en s'examinant lui-même. U avait voyagé et beau-

IKTRODOOnOZr. ^I

coup lu; >mai8 il fondit son érudition dans sa philosophie. Après avoir écouté les Anciens et les Modernes, il se demanda ce qu^il en pensait. L'en*tretien fut assez long, et il y avait en effet dé quoi parler long-temps. Avouons d'abord les dé- Ëiuts : c'est par là qu'il 'faut commencer avec led gens qu'on aime , afin de les louer ensuite plus à son aise. Sa diction est incorrecte , même pour le temps, quoiqu'il ait donné à la langue des expressions et des tournures quiélle a gardées comme de vieilles richesses ; il abuse de la liberté de converser, et perd de vue lé point de la question établie; il cite de mémoire, et fait des applications fausses ou forcées de plus d'un passage; il resserre trop les bornes tie nos conceptions sur plusieurs objets que, depuis lui, l'expérience et la réflexion n'ont pas trouvés inaccessibles. Tels sont, je crois, les reproches qu'on peut lui faire : ils sont effacés par les éloges qu'on lui doit. Comme écrivain , il a imprimé à la langue une sorte d'énergie familière qu'elle -n'avait pas avant lui , et qui ne s'est point usée, parce qu'elle tient à celle des sentimens et des pensées , et qu'elle ne s'él<Hgne pas, comme dans Ronsard, du génie de

notre idiome. Gomme j^hSiosophe, îl a peint

Thomme tel qu'il est, sans Tembelhr ayec complaisance y et sans le défigurer avec misanthropie. Ses écrits ont un caractère de bonne foi qui leur est particulier : ce n'est pas un liyre qu'on lit, c'est une conversation qu'on écoute. Il persuade d'autant plus qu'il parait moins enseigner. U parle souvent de lui , mais de manière k vous occuper de vousj et il n'est ni vain, ni ennuyeux , ni hypocrite ; trois choses très-difficiles à éviter, quand on se met soi-même en scène dans ses écrits. Il n'est jamais sec : son âme ou son caractère sont partout. Et quelle foule d'idées sur tous les sujets! quel trésor de bon sens! que de confidences où son histoire est aussi celle du lecteur! Heureux qui retrouvera la sienne propre dans ce chapitre sur l'amitié, qui a immortalisé le nom de Tami de Montaigne! Ses Essais sont le hvre de tous ceux qui lisent ,.et même de ceux qui ne lisent pas.

Nous avançons vers le dix-septième siècle , qui fut enfin celui de la France. La langue commençait à s'épurer ; elle prenait des formes plus exactes, un ton plus noble et plus soutenu; elle acquérait de l'harmonie dans les vers de Malherbe et dans la prose de Balzac : mais celui-ci , moins occupé

des choses que des mots , et s^appliquant surtout à Tarrangement et au nombre de la phrase , qui semblaient alors des miracles, parce qu'ils étaient des nouveautés, écrivit de manière que sa gloire, moins attachée au méiite de ses ouvrages qu'aux services qu il rendait à notre langue, est presque tombée dans Toubli quand il est devenu inutile. C'est peut -être une espèce d'ingratitude, mais qui ne paraîtra pas sans excuse , si l'on se souvient que. du moins les écrivains de cette classe ont joui d'une réputation proportionnée au plaisir qu'Os procuraient à leurs contemporains ; quQ les jouissances des lecteurs sont la mesure naturelle de la célébrité de l'écrivain , et qu'en ce genre une génération ne se charge guère de la reconnaissance d'une autre. Malherbe plus heureux, animant ses ouvrages du feu de la poésie, et y répandant des beautés de tous les temps , a conservé des droits sur la postérité, en même temps qu'il enseignait, à nos aïeux le rhythme qui convient à notre versification, les règles essentielles de nos dijŒerens mètres et l'art de les entremêler, le mouvement et les suspensions de la phrase poétique, l'usage légitime de l'inversion^ le choix et l'effet de la rime.

54 iKVKODUOTIOKi

' Le bon ' gmit avait cependant bien des obstacles aïoore à snrmonttfr; et il fallait, stdvant une marche assez ordinaire anx^ Hommes, passer^ par toutes les- nnauvaises toutes , avant de rencontrer le bon ehemin. Nos progrès étaient retardés par ce même esprit d'imitation , qui pourtant est nécessaire ail moment où les arts renaissent , mais qui a ses" inoonvénieiis comme ses avantages. Si 4^ premiers- modèles à qui Ton s'atCadie ne sont pas absolument purs , ils sont dangereur , en ce qu'on est d'abord bicm plus fecilement porté à imiter leurs défeuts que leurs Beautés. Quand les BomainS demandèrent aux Grecs des leçons de poésie et d'éloquence, le goût des mattres était assez pai&it pour ne pas égarer les di^ples. Mais l'Italie et l'Espagne, qui donnaient encore le ton k toute l'Europe , quand les lettres naissaient en France , avaient deux défauts très-graves, et malheureusement très^éduisans, qui dominaient dans leur littérature , et dont même leurs meilleurs écrivains n'étaient pas exempts. L'enflure espagnole et l'affectatibn italienne devaient donc régner en France avant qtf on eût appris à étudier le vrai ^bût chez les Anciens. La langue de ces deux nations était familière aux Français : nos fréquentes

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expéditionfl en Italie:, le luxe: det princes de la maison de Médicia et noB allianceB avec eux^ Tép dat du règne de Charles-Quint » linfluence sinistre de Philippe II , du temps de la ligue ; toutes ces causes réunies avaient donné sur nous, à nos voisins du Midi , cet ascendant de la mode qu'ont eu depuis ceux du Nord. Livres, jeux^ spectacles, vétemens, tout fut alors en France italien ou espagnol : leurs auteurs étaient dans les mains de tout le monde , et £gdsaient partie de notre éducation. Nos poëtes se réglèrent sur eux. La poésie galante s'empara de ces pointesdu hel-esprit italien appelées concettiy et de là ce déluge de &deurs alamhU quées, où l'amant qu'on entendait le moins passait pour celui qui s'exprimait le noieux. La poésie dramatique eut la même ambition , et les auteurs les plus estimés en ce genre firent parler Melpomène en épigrammes et en jeux de mots. La Ma^ riamne de Tristan et la Sophonisbe de Mairet sont infectées de ce ridicule style; et c'étaient en-^ Cure les merv^lles de notre théâtre, au moment où Corneille donnait le dcL et Cinna. D'un autre côté , les romanciers e^agnols , dont Cervantes se moquait si agréablement dans son pays, mais qu'on admirait dans le nôtre, nous avaient accou^'

56 IlfTRODUGTIOir.

tumés à donner aux héros de la tragédie un tonampoulé qui ressemblait au- sublime comme la forfanterie révolutionnaire ressemble à la grandeur romaine , et l'exagération des sentimens et des idées se mêlant avec les subtilités épigrammatiqueSy il en résultait 1 assemblage le plus monstrueux. La comédie, également calquée sur celle d'Italie et d'Elspagne^ n'était qu'une autre espèce de roman dialogué , une suite d'incidens destitués h la fois de vraisemblance et de décence , ce qu'on appelle encore aujourd'hui imbroglio , c'està-dire des travestissemens , des déguisemens de sexe , des méprises forcées , de longues scènes de nuit, des friponneries de valet, enfin toutes ces machines grossières, décréditées parmi nous pendant cent ans, depuis que Molière nous eut fait connaître la vraie comédie d'intrigue , de mœurs et de caractère, mais qui de nos jours ont reparu en triomphe sur tous les théâtres , parce qu'enfin il faut du nouveau, et que rien ne parait plus neuf à la multitude que ce qui était usé il y a cent ans. Le style, qui tient beaucoup plus qu'on ne croit communément au caractère général de la composition , puisqu'il est assez naturel de s'exprimer comme on pense, le stvle n'était pas meilleur que

le fond. C'était celui des farces d'Italie, le jargon de Trivelin et de Scaramouche. Ce bas comique, fait pour la populace et non pour les honnêtes gens , était en possession de plaire au point que , même dans la comédie héroïque ou tragi-comédie , il y avait d'ordinaire un personnage bouffon qui était le gracioso des Espagnols; et on le retrouve jusque dans les premiers opéras de Quinault , qui pourtant finit par ei;! purger la scène lyrique , comme le grand Corneille en purgea le théâtre français dans le Cid, représenté d'abord , comme on sait , sous le titre de tragi-comédie.

Cet amour pour la bouffonnerie donna naissance au genre burlesque , qui eut aussi son moment de vogue, et dont Scarron fut le héros.

Mais , pour réunir les deux extrêmes du mauvais goût , il régnait en même temps une autre sorte de travers , le style précieux , qui est l'abus de la déhcatesse , comme le burlesque est l'abus de la gaieté. Une société qui depuis long-temps n'est guère citée qu'en ridicule , mais qui , par le rang et le mérite de ceux qui la composaient , devait avoir une grande influence, le fameux hôtel de Rambouillet contribua plus que tout le reste à mettre en faveur ce langage obscur et affecté^

i£aLOïL prenait pour Texquise politesse , et qui n'était que le pédantisme de T^sprit, remplaçant le pédantisme de l'érudition. Si Ton se rappelle que c'était un Richelieu, un Condé, un Montausier , qui fréquentaient cette maison célèbre , où Tamour et la poésie étaient soumis & l'analyse la plus, sophistique , on concevra également que ces hommes si grands , chacun dans leur classe , pouvaient n'être pas d'excellens maîtres en fait de goût , et pourtant faire la loi à celui des autrea. Quant aux gens de lettres, c'étaient, Chapelain, qui , n'ayant point encore donné sa Pucelle, passait pour le premier des poètes; Ménage, qui d'ailleurs ne manquait ni de connaissances ni même de jugement, puisqu'il fut le premier à rendre justice à Molière , quand Molière la fit des Précieuses Ridicules ; Voiture , de tous les beauxesprits le plusi à la mode, qui, bienvenu à la eour où il avait des places honorables , homme de lettres et homme du monde , avait une de ces réputations imposantes que Ton craint d'attaquer , et devant qui Boileau lui-même , à la vérité jeune encore, se prosterna comme toute la France. Quoiqu'elle ait reconnu depuis, avec ce même Boileau, tous les défauts de Voiture , il ne faut pas

IMTIIOBUOTION. $9

croire qu'il ait été absolument ihutile. U ayait l'esprit fin et délicat, et dans plusieurs de ses écrits il donna la première idée de cet art heureux et difficile que Voltaire a si éminemment possédé dans la poésie badine et dans le style épistolaire , Fart de rapprocher et de familiariser ensemble le talent et la grandeur, sans compromettre ni l'un ni l'autre. L'hôtel de Rambouillet servit aussi à quelque chose : il accoutumait à avoir de l'esprit sur tous les objets; et c'est par là qu'il faut commencer. On apprend ensuite à n'avoir sur chaque objet que la sorte d'esprit convenable ; et c'est par là qu'il faut finir : c'est l'abrégé de la perfection et du goût.

n ouvrit son école à Port-Royal; et si l'esprit de secte, fait pour tout gâter, engagea ces grands hommes dans de malheureuses querelles qui troublèrent leur siècle , et dont le funeste contre-coup s'est fait sentir jusque dans le nôtre , ici nous ne voyons en eux que les bienfaiteurs des lettres, et nous ne pouvons que rendre hommage aux monu^ mens qu'ils nous ont laissés. Héritiers et disciples de la littérature des anciens , ils nous apprirent à le devenir. Les excellentes études qu'ils dirigeaient, leurs principes de grammaire et de logique , les

6o INTRODUCTION.

meilleurs que l'on connût jusqu'à eux , et bons encore aujourd'hui; leurs livres élémentaires ^ qui pnt fourni tant de secours pour la connaissance des langues; tous leurs ouvrages écrits sainement et avec pureté , et ce mérite qui n'appartient qu'à la supériorité , de savoir descendre pour instruire ; voilà leurs titres dans la postérité ; voilà ce qui servit à consommer la révolution que le goût at~ tendait pour éclaira le génie. Pour tout dire , en un mot j c'est de leur école que sont sortis Pascal et Racine : Pascal qui nous donna le premier ouvrage où la langue ait paru fixée, et où elle ait pris tous les tons de l'éloquence; Racine, le modèle étemel de la poésie française.

Ces noms caractérisent l'époque qu'on appelle encore le siècle de Louis XIV. Le dix -huitième

s'ouvre ensuite devant nous : spectacle d'autant plus intéressant qu'il forme presque en tout un contraste avec l'autre , particulièrement par la nouvelle philosophie qu'il vit naître en ses premières années , et que les dernières ont dû nous mettre à portée d'apprécier. Je n'ai pas besoin de dire que sur cet objet de première importance j'énoncerai mon opinion tout entière , telle qu elle est , sans m'embarrasser aucunement de cedx qui croiraient

INTRODUCTION. 6f

voir ici un deroir ou un intérêt à la modifier , ou k la soumettre à de prétendues conâdérations qui, étant étrangères à la vérité , doivent Tétre à celui qui la dit. Je sais la taire lorsqu'elle serait sans eflfet ; mais dès que je la crois bonne à entendre , il n est pas en moi de la dire à demi. H peut exister un pouvoir qui m empêche de parler : il n'y en a point qui m'empêche de parler comme je pense» Ce ne sera pas ma faute si je ne parviens pas à détromper ceux qui se persuadent si follement , ou qui voudraient se persuader encore, qu'ils sont faits pour commander à l'opinion , qu'en faisant le mal ils ont changé la nature du bien , que per-sonne ne peut plus honorer ce qu'ils insultent , ni louer ce qu'ils ont détruit ou voudraient détruire, ni détester ce qu'ils font ou voudraient faire , ni mépriser ce qu'ils voudraient mettre en honneur ; et que si ce n'est plus, comme autrefois, la terre entière , au moins c'est toute la France qui doit être à jamais l'esclave et l'écho de leur atroce extravagance. Il ne tiendra pas à moi de dissiper cet étrange rêve d'un orgjaeil surhumain, et de leur montrer leurs systèmes absurdes , renfermée avec eux dans- le cercle très-étroit de leur existence très-précaire , et conspués avec horreur par

6o iNTBODUonoir.

le monde entier. C'est même , je dois Tavouer , cet intérêt sacré de la vérité nécessaire , qui peut seul me soutenir dans une carrière laborieuse ; dans une carrière qui , après, tant d'événemens , ne peut plus être la même ; qui autrefois , par ses rapports avec mes goûts les plus chers ^ pouvait paraître une suite de jouissances , et qui est aujourd'hui en dle-méme un sacrifice et un dévouement. Non que j'aie pu devenir insensible à ces arts que j'ai tant aimés, ni surtout aux témoignages de bienveillance qu'ils m'ont procurés ici dans tous les temps, et qui sont restés dans mon cceur ; mais , je ne le dkaimulerai point, le charme s'est éloigné et af. faibli ; et que n'altéreraient pas nos longues an nées de révolution ? Je sais que la &culté d'oublier est un des biens de l'honmiey qui ne pourrait guère supporter à la fois et tout le passé et tout kiprésent; mais cette faculté , comme toutes les autres , doit avoir sa mesure ; et qui oublie trop ec trop tôt n'est ni assez instruit ni assez corrigé* J'excuse et n'envie point ceux qui peuvent vivre eomme s'ils n'avaient ni souffert ni vu souffirir ; mais qu'ils me pardonnent de ne pouvoir les imiter. <Ces jours d'une dégradation entière et inouïe de «la nature humaine sont sous mes yeux, pèsent

INTRODUCTlOir. 63

sur mon àme, et retombent sans cesse sous ma plume , destinée à les retracer jusqu'à mon dernier moment. Dans cette situation d'esprit ^ les letti*es ne aont plus pour moi qu une distraction innocente , et les arts ne se présentent plus à mon imagination que pour colorier les imposantes et désolantes idées qui peuvent seules m'occuper tout entier. Sans doute ceux qui ont tout oublié ne sauraient m'entendre ; mais je dirai à ceux qui pleurent encore , et moi aussi je pleure avec vous. La douleur de l'homme sensible est comme la lampe religieuse et solitaire qui veille auprès des tombeaux ; et qui serait assez barbare pour l'éteindre ? D'ailleurs , il ne faut pas s'y tromper , toutes les vérités se tiennent par des liens plus ou moins apparens , mais tonjouns réels ; et bien loin que la morale nuise au goût et au (talent , elle épure et enricbit l'un et l'autre. Je plains ceux qui ne savent pas qu'il y a une dépendance secrète et nécessaire entre les principes qui fondent l'ordre social et les arts qui l'embellissent. Je persisterai donc à joindre l'un avec l'autre, et je ne séparerai point ce que la nature a réuni. Je continuerai à regarder avec compassion, plus encore qu'avec mépris, ces nouveaux précepteurs des nations, qui

si tristement et si fièrement seuls contre l'univers , contre l'expérience des siècles , contre le cri de tous les sages , contre la conscience de tous les hommes , en sont venus à ne pas concevoir que l'on puisse lever les yeux vers la suprême justice qui règne éternellement dans le ciel, quand le crime règne un moment sur la terre : incurables fous , condamnés à ne se douter jamais de l'étendue de leur sottise et de la richesse de leurs ridicules ; semblables à ces malheureux privés de toute raison , qui , étalant leur nudité et leur folie , se moquent de tout ce qui n'est pas dégradé de même, et rient de ceux qm ont pitié d'eux. Enfin je ne cesserai de signaler ceux qui s'efforcent obstinément de séparer la terre du ciel , parce que le ciel les condamne , et qu'ils veulent envahir la terre ; et l'on ne m'ôtera ni l'horreur du mal , ni l'espérance du bien , donec transeat iniquitas.

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