‹ Lycée (volume 4)Chapitre 2 sur 37 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DE LA PoésiE FRÂKÇAISB AYANT ET DEPUIS MAROT

jusqu'à CORKEILLE.

La poésie a été le berceau de la langue française y comme de prescjue toutes les langues connues. L'idiome provençal, qui était celui des troubadours , nos plus anciens poètes y est le premier parmi nous qu elle ait parlé y et même avec succès, pendant plusieurs siècles. Us nous donv. 5

66 COURS . DV ITWTÈnàSVKB.

nèrent la rime, soit qu'ils en fussent les inven^ teurs, soit quils Teusseot empruntée des Maures d'Espagne , comme on le croit, avec d autant plus de vraisemidance (jgïe li rmie ckeelêsr ^abes étai de la plus haute antiq[uité , et que l'on sait d'ailleurs que ces peuples conquérans, lorsqu'ils passèrent d*AfKque dans fe nritfi de PEurope, au huitième siècle, la trouvèrent entièrement barbare y et portèrent les premiers dans nos climats méridionaux \e goût dt la poéûe galante et quelque teinture des arts. Les troubadours, qui professaient la science gaie (cfest aûsi cp»ils l'appelaient ) , et qui couraient le monde en chantant l'amour et les dames , furent honorés et recherchés. Leur profession eut bientôt tant d'éclat et d'avantages; les femmes « toujours sensibles à la louange, traitèrent si bien ceux qui la dispensaient j que des souverains se glorifièrent du titre et même du métier de troubadours^ Us fleurirent jus^ qu'au quatorzième siècle : ce fut le terme de leurs prospérités. Ils s'étaient fort corrompus en se multipliant , et, par des abus et dies désordres de toute espèce, ils forcèrent le gouvernement de les réprimer , et tombèrent dans le discrédit. Ils firent pkce aux poètes français proprement dits , c'està^lire à ceux €fpi écrivaient dans la langue nommée originairement Isqague romance, formée d^un mélange du latin et du celte ^ et qui vers le on-» dème siècle s'appela langue française : c*est le

ANCBKS* 90ÈTEB WRAXIÇkS&. Qf

tmof» OÙ' €3it^ parait awîr ea des auticles. Elle adupfo llsi' nme; et , «pioîcpie eette invenidon soit: faeaviconp moîa» ftivoraUe^ à la poésie xpm le yecan méirique- àes^ &rec» et des Latins, elle pandtt absolbmast esBentiellë à laver^cation de nos lai»*gués modernes , si ékngnées de la> prosodie presque mosicalié' dës^ anciens. La rime est Toisine da Id monotome^mnis dl6 est agiiéabli» en eHe-même y comme' toud? espèce de retour symétrique; car la symétrie plàit naturel! entrait ans hommes, et entre phis ou moin» dans^les procédés de' tous* les arts* d'agrément. Voltaire a eir raison dé dire :

La rime, est nécessaire à nos jargons nouyeaui^ Enfans demi-polis des Normands et des GblBs.

Les novateurs Uzatres , telft que La Motte, qui ont voulu ôter là rime à nos vers, s'y connaissaient un peu moins que Pàuteor dé la Ifienriade.

Des fiibliauœ et dfes chansons^, voilèi nos pre* miers essais poétiques. On sait que lesjbbïîausx sont des contes rimes, souvent 'fort gais et plaJK Kimment imaginés. Ce qui le prouve, c'est <^e La Fontaine en a tiré plusieurs de ses plus jolis contes, Pëtrarqne un assez grand nombre de ses Nouvelles y et Molière même qu^ques scènes. Un recuril où les nationaux et^ les étrangers ont ^a^ ement puisé ne peut être san» méritei A T^ard du langage, il est aujourd'hui difficile à entendre; mais, en rétudiantr, on^y Irovvc ùiie manière de

raconter qui n'est pas sans agrément. Les sujets roulent la plupart sur Tamour , et ont quelquefois de l'intérêt. Nos chansonniers modernes en ont fait usage, et de là vient que les chansons qui expriment les malheurs ou les plaintes de Tamour s^appellent encore des romances^ du nom que l'on donnait anciennement à la langue française.

Nous avons des chansons provençales de Guillaume, comte de Poitou, troubadour qui vivait sm onzième ^ècle. Les chansons françaises de Thibault, comte de Champagne, sont du treiadème. 11 était contemporain de saint Louis, et a beaucoup célébré la reine Blanche. On voit par les noms des poètes français inscrits dans les recueils bibliographiques , qu'il y en eut un nombre prodigieux sous le règne de saint Louis , et que l'enthousiasme des croisades échauffa leur verve : mais la langue était encore très-informe. On croit que Thibault est le premier qui ait employé les vers à rimes féminines; mais ce ne fut que bien long-temps après que Malherbe nous apprit à les entremêler régulièrement avec les vers masculins. Quand on lit les chansons de Thibault, qu'à peine pouvons-nous entendre, on ne conçoit pas que dans l'anthologie française on ait imaginé de lui attribuer cette chanson , qu'on a depuis imprimée partout sous son nom :

Las! si j*aTai8 pouroir d*oiibner

Sa beauté» ton bien dire, «

ANCIENS POÂTES FRANÇAIS. 69

Et 8<m tant doux, tant doux regarder.

Finirait mon martjre.

Mais, lasl mon cotur je n'en puia 6tar :

Et grand a£Eblage Bfest d'espërer.

Mais tel serrage ^

Donne courage \

A tout endurer.

Et puis comment, comment oublier

Sa beauté, son bien dire.

Et son tant doux, tant doux regarder 1 Mieux aime mon martjrre.

Que Ton fasse attention qu'il n y a dans cette dbanson naïve et tendre que le mot S^affolag^ qui ait yieflli , quoique nous ayons conservé affo^ 1er et raffoler (car, pour le mot servage y oa remploie encore très-bien dans le style familier); que d'ailleurs toutes les constructions sont exactes , à l'inversion près , qui a régné jusqu'au temps de Louis XIV ; qu'il n'y a pas un seul de ces hiatus qu'on retrouve encore jusque dans Voiture; que iKm compare ensuite ce style au jargon rude et grossier que l'on parlait au treizième siècle, et Ton verra qu'il est impossible que cette chanson date du règne de saint Louis , et qu'elle ne peut pas être plus ancienne que les poésies de Marot , dont les madrigaux, qu'il appelle épigrammes^ ne sont pas tous si gracieusement tournés : il s'ea fallait bien que la langue eût fait tant de progrès, il y a cinq cents ans. C'est alors que parut le Rihman de la Rose , commencé par Lorris et ache^

^ COURS DE UTTERATimE.

îpar Jean de Meun. Cjest, jparu&iles ,¥ieuK monumens de notre poésie 'jdafis^««i enfance, celui qui eut le plus de Tépatation ; et ^l n^y h rien qui approche de cette chanson . attribuée au comte de Champagne. Tout T^sprit ide Tauteur , morale , galanterie, satire, tottt-est-en-rilégorie, genre de fiction le plus froid de tous.

La ballade , le rondeau^ le triolet , toutes les sortes de poésies à refrain , soift celles qui furent en vogue jusqu'au seizième siècle. Il faut savoir ^é aux auteurs de ce temps d'avoir senti que ces refrains avaient une grâce particulière^ conforme au caractère de douceur et de naïveté , Je seul que notre poésie ait eu jusqu'à Marot, qui le .premier j joignit un tour £n et délicat. Dès le quinzième siècle., Villon^ et auparavant Gharks d'Orléans., père de Louis XII, tournaient la ballade et le rondeau avec assez de fietcilité. Voici des vers de ce dernier sur le retour du printenips : il faut se souvenir., en les jugeant^ de quelle date ils sont.

Le temps a laiBoé -fioa raa»f4wii

De .yent, de froiduES et de jtluîe»

Et 8*e*t vêtu de broderie.

De s^il luisant, id[air«t iMsu.

11 n j a !béte ni oiseau

Qu en .son jargon ne ^chante ou crie. :

Le temps a laissé son manteau

De Tent, de froidure et de phite.

On peut remanguer ^§ue4oute8 icB aaaorfii 4e

ANCIENS POÈTES FIUNÇ^S. gj

vecs étaient jdès lors en usage, excepté l'hexamètre ou Valexandrin, ainsi nommé, à ce qu'on croit, d'un poëme iotîKxdé jâkKondrey qui est du douzième siècle, et où ce yers est employé pour la première fois* Il fut depuis très-rare de s'en servir jusqu'à lUibellay et Ronsard. La noblesse, qui est le caractère tlecc vers, n'était pas encore celui de notre langue, Xies vers de Marot sont presque tous de cinq pieds. Leur tournure «gréoide €)l fpMpiaxite s'aeoosdait très-lûen anœ celle de 8Q»j3i|rrit.<On trcHiveidAns iOrétin et da|i# Martial 4e Baris des. idylles ea yers de quatre et GÎiiq syllabes. Le dernier , qui vivait du temps d« Qiarlfis NM^ ifit une espèce d'élé^ sur la moM de ne priaoe. En voici quelques vers, doQt ;k aftascbe rest «îaée jet coulante.

.Mieux vaut la liesse , L*amour et simplesse De 'wftfgW'8 tui^teors , ' - Qu^avoir à largesse Or, argent, ricbesse.

Ni ha geIltil^e8se De ces grands seigneurs. rOir pMir nos lalMur»

Nous :« vous msa cesse Les beaux prés et fleurs , Tmitages, odeim, Bt joit à jMBicimim»

; Sans mal gui jddus blesse.

'£ii voici de £lrétiii qiXL unt une ^qrllabe df

^a COURS DE LITTEAATL'RE,

ÎDioins 9 et qui ont aussi bien moins de douceur :

Ptotiiirt lojmiz.

En oet jours beaux.

Je TOUS oooTÎe

A jeux BouTeaux.

Bergères franches

Cueillez des branches

De lauriers Terts» etc.

Je ne les cite que comme des exemples fort anciens d une espèce de mètre qui peut quelquefois dtre employée avec succès, pourvu que ce soit avec sobriété ; car l'oreille serait Inentôt fatiguée du retour trop fréquent des mêmes sons. Madame Deshoulières et Bernard se sont servis heureusement de -tes petits vers dans des sujets gracieux. Rousseau , dans sa belle cantate de Circé » a su les rendre propres aux images fortes. Tout le monde sait par cœur ces vers :

Sa voix redoutable Trouble les enfers ^ etc.

Mais il les a placés trèfr-judicieusement dans une espèce de poëme musical où ils occupent peu de place, et où, parmi de» vers de différente mesure , ils forment une variété de plus. Il y aurait de Tinconvénient à les prolonger : ils ne sont faits que pour des pièces de peu d'étendue. Comme la difficulté de se resserrer dans un rhvtbme très-

ANCICJfS POÈTES FRANÇAIS. f]%

étroit est on de leurs mérites , cette difficulté tr<^ long-temps vaincue ne paraîtrait qu'un jeu d'esprit , un effort artificiel; et c'est ce qu'il faut évî«^ ter en tout genre.

On ne cite guère qu'en ridicule les vers de Scarron à Sarrazin, d'une mesure encore plus gênante, puisqu'ils ne sont que de trois syllabes i

Sarrtzin

Mon YoUin, etc.

Cette fantaisie convenait à un poëte burlesque*. On a été plus loin de nos jours ; on a mis la pas-> sîon en vers d'une seule syllabe. Voici un échan-^ tillôn de cette pièce bizarre qui, je crois, n*a jamais été imprimée , et qui n'est connue que de quelques curieux :

De Ce

Lien,

Dieu

Mort

Sort;

Sort

Fort

Dur,

Mais

Tré»-

Sûr.

Ces prétendus tours de force ne prouvent que la manie puérile de s'occuper laborieusement de petites choses , et l'on en peut dire autant des^

y4- CQIIfiS D£ LITTÉRATPRE.

acrosdehes et de toutes les belles inveations de ce «genrç , imaginées apjparemment par ceux €jpi avaient an temps, à perdre.

Le nom de M arot est la première épo^e vraiment remarquable dans l'histoire de notre poésie , bien plus par le talent qui brille dans ses ouvrages et qui lui est particulier I que psur les progrès qu il fit faire à notre versification , progrès qui fiireiït très-lents et très-peu sensibles depuis lui jusqu'à Malherbe. On retrouve dans ses écrits les deux xices de versification qui- dominèrent avant et après lui ,9 ÏQ&, hiatus ou concours de voyelles, etTinob* servation de -cette alternative nécessaire entre les rimes masculines et féminines. Mais on ne lui a jKis rendu justice , quand on lui a reproché d'avoir laissé subsister le muet au premier hémistiche, défaut capital qui anéantit la césure et le nombre y en faisant disparaître le jrepos où Toreille doit s'arrêter. Cette faute, très*commune avant lui, est infiniment rare dans ses vers, et ne reparait presque plus dans les poètes de quelque nom qui l'ont suivi. H faut donc le louer d'avoir contribué beaucoup à corriger ce défaut, destructeur de toute harmonie. Mais ce n'est là qu'un de ses moindres mérites : il eut un talent infiniment supérieur à tout ce qui l'a pf<écédé , et même à tout ce qui l'a suivi jusqu'à Malherbe. On remarque chez lid un tour d^espnt qui lui est propre* La nature liu avait donné ce qu^on n'acquiert pœirt x

«lie Tavak -doué de jgiàce. Son jBkjie a «ndiiifiC clu cluucme,y «J: ^e x^haimae ttiaat à une .nanieté de tournure et d'expression qui se joint à la délicatesse des idées et des «entimei». Peraoune n a mieux connu que lui, même de nos jours /le ton qui convient à Tépigranmie, soit celle que nous appelons ainsi propifement., soit odOe qm \a pris depuis le nom de madrigal , en é'appfiquant à Tamour et à la galanterie. Pers<Kine n a mieux connu le rhythme du vers à cinq pieds et le vrai ton du genre épktolaire., ^à 4}ui cette ee^pèeede vecs sifid si Juen; C'est dans les l)eBia joues du siècle de Louis. XIV que Boileau a dit :

Imitons de Marot rélégant badinage.

Il fut, sans doute, beaucoup plus élégant que tous ses contemporains; mais, comme le choix des termes n'est -pas .ce .qui dûmine Je plus dans son talent, et que son langage était encore3pen épuré^ on aimerait mieux dire., ce me senoihle :

Imitons de Marot le ckanxiant Ladinage.

Pour peu qu on soit fait à un certain nombre de motsetde constructions.gui ont irieilli depuis , on lit éencûce aujourdluii avec «n .iivès^grand.pkàsîr

faire^ ,et.il«ii'a jmsjB^éusgi dans^iaiït. Ses psmwwsj ^par ejL€jjagfi^iy^igaBX^ià8.^f^

^6 COURS DE LITTiRATURE.

les églises protestantes. Mais quoi de plus galant et même de plus tendre que cette chanson?

Puisque de tous je n ai autre risage,

Je iii*eD Tais rendre hermite en un désert.

Pour prier Dieu , si un autre tous sert ,

Qu'ainsi que moi en votre honneur soit sage.

Adieu amour, adieu gentil corsage, •

Adieu ce teint, adieu ces friands jeux :

Je n*ai pas eu de vous grand avantage ; -.

Un moins aimant aura peut-être mieux.

Que de sentiment dans ce dernier vers ! On a depuis employé souvent la même pensée ; mais jamais elle n'a été mieux exprimée.

On a tant de fois cité la petite pièce intitulée le Oui et le Nenni^ qu'on me reprocherait, avec raison , de Tomettre ici.

' Un doux nenni avec un doux sourire Est tant honnête 1 il vous le fiiut api»«ndre. Quant est de oui, si venîea à le dire, i

D*avoir trop dit je voudrais vous reprendre.

Non que, je sois ennujé d*entreprendre D'avoir le fruit dont le désir me point; Mais je voudrais qu'en me le laissant prendre, Yous me disiez : Non , vous ne Taurez point.

Nos agréables rimeurs , qui se sont plaints si souvent au public de trouver des maîtresses trop ftciles , n'ont fait que conuonenter et paraphraser ces vers de Marot, et ne les ont sûrement pas égalés. On a de même imité et retourné de cent

MAHOT. 57

manières Tidée ingénieuse de ce madrigal^ qm n'est pas moins joli que le précédent :

Amour tronya celle cpn m*est amère

( Et j'j étais : j'en sais bien mieux le conte).

Bonjour, dit-il, bonjour, Vénus ma mère;

Puis tout à coup il Toit quil se mécompte, '•*

Dont la couleur au visage lui monte,

I)*ayoir failli honteux. Dieu sait combien!

Non, non. Amour, lui dis-je, n*i^re2 honte;

Plus clainrojans ^e tous sj trompent bien»

En voici un autre où il y a moins d'esprit , mais beaucoup de sensibilité; et Vun vaut bien Vautre*

Un jour la dame en qui si fort je pense.

Me dit un mot de moi tant estimé Que je ne puis en faire récompense, Fors de Favoir en mon cœur imprimé ; ^ . ■ »

Me dit ayec un ris accoutumé : .'■''■*

m Je crois qu*il faut quà t*aimer je parvienne. » Je lui réponds : « N*ai garde qu*il m^advienne ^ » Un si grand bien, et si j*ose affirmer » Que je deyrab crÉindre que cela vienne^ • Car j*aime trop quand on me veut aimer. •

Voltaire citait souvent Tépigramme suivante , qui est d'un genre tout différent : c'est ce q[ue Despréaux appelait le badinage de Marot.

Monsieur Fabbé et monsieur son yalet

Sont faits égaux tous deux comme de cire :

L*uu est grand fou, Tautre petit follet;

L*un veut railler, Tautre gaudir et rire;

L*un boit du bon, Fautre ne boit du pire.

Mais vn'ddiat le soir entre eux s'émeut; [■■

^ COURS DE- LITrtHATURE.

GâriiiMtMflUbà*toiile]aiiuiît jui -fOHt Être sans vin, ^•.SAnft.saooiuv.DeiBeiirft, Et son -valet jamais dormir ne peut , Tandis qu'au pot une-goutU en. demeure.

On connaît Iti fin tragique db Samblençay , surintendant dfes finances sous François P'. , et condamné à mort, quoique, innocent. Il fut nfiené au supplice par le lieutenant-criminel Maillard , dont la réputation était aussi mauvaise que celle de Samblançay était respectée. Nous avons sur ce sujpt une épigramme de Marot, dans le goût de ceUes des anciens , où l'on traitait quelquefois des sujets nobles , -ce qui n est point contraire au caractère de l'épigramme , qui peut prendre tous les tons, et qui peut finir aussi-bien par une belle pensée que par un bon mot^ Bfertial, Rousseau, Sannazar et beaucoup d'autres Tont prouvé. Celle de Marot est d^autant plus remarquable que c'est la seule où il ait soutenu le ton noUe , qui n est pas le sien.

Lorecpie Maillard, jvge d*enfer, menait

A Montfaucon Samblançay Tame rendre ,

A -voire ayis , lequel des deux tenait

Meilleur maintien ? Pour tous le faire entendre ,

Maillard semblait homme que mort ya piendre.

Et Samblançaj fut si ferme yieillard.

Que Ton cuidait pour yrai qu*il meuàt pendre

A Montfaucon le lieutenant Maillard.

Maintenant il fiiut'eBtendre'Mfeirot dans la fami*

MABOT. ^ ^

Carité Ba£ne âa style ^isCohfre ec (fe^ se» copiw respondances amoureuses; car ses ouvrages sonff pleins de ses amours , qui ont trouBlé sa vie et emBelIi ses vers, comme il arrive presque toujours. On sait quel éclat firent à la cour dte François l^*, les intrigues du poète avec Diane de Poitiers*, qui depuis fut à peu près reine de France sous le règne de Henri II, et avec Mai^erite de Valois,

d'abord ducbesse d*AIencon et ensuite reine de

Navarre . Ces noms-là font honneur à la poëssé et au poète qui élevait si haut ses hommages* Diane , la beauté la plus^ fameuse de son temps, écouta les vœux dé Marot avant de se rendbre à ceux d'un roi. H paraît qu'ils ne furent pas mal ensemble, puisqu'ils finirent par se brouiltep. Marot eut le malheur de déshonorer son talent jusqu'à l'employer contre celle même à qui d'abord il avait consacré ses chants. Cela fait tant de peine que, pour l'excuser un paiy Ton voudrait croire qu'il l'aimait encore , tout en lui disant des injures , et Ton pardonne bien des choses à l'amour en colère. Diane pourtant ne lui pardonna pas : elle se servit de son crédit auprès de Henn , alors dauphin , pour faire emprisonner Marot , qu'en accusait de favoriser le» néuvrile» opinions des réformés. Il subît un procès criicnind , en Tabsence de François P'. , qui l'aimait et le protégeait , et qui alors était prisonnier en Espagne. Marot fut mis en liberté par mr ordre erpr èi du roi , qu'il

«vait sollicité en langage poétique , en lui envoyant fine pièce fort plaisante intitulée VEr^fer^ composée dans sa prison ; car sa verve et sa gaieté ne l'abandonnèrent jamais. Cet Enfer ^ c'est le Chà- Cdet^et les juges en sont les démons. Marguerite de Valois y dont il était valet de chambre ^le servit beaucoup en cette occasion auprès du roi son ficère. La reconnaissance dans un cœur tendre devient bientôt de Tamour , et celui de Marot pour Marguerite, éclata d'autant plus qu'il fut trè&-bien mccueilli. Nous avons encore des vers de cette princesse adressés à Marot , qui dut en être content. Une lettre qu'elle lui écrivit , et que nous ne connaissons que par la réponse, dut lui faire encore plus de plaisir , puisqu'on y joignait l'ordre de la brûler. C'est là-dessus qu'il lui écrit :

Bien heureuse est la main qui la ployA Et qpi vers moi de grâce TexiTOja; Bien heureux est qui enyojer la sut ^ Et plus heureux celui qui la reçut.

H peint avec une vérité touchante le regret qu'il «ut et l'effort qu'il se fit en jetant cette lettre au feu.

Aucune fois au feu je la mettais Pour la hrûler, puis soudain Fen ôtais.

Puis Vj remis, et puis l'en reculai; Mais à la fin à regret la brûlai , Disant, d lettre! (après FaToir haisée) Puisqu'il le faut, tu seras embrasée,

MAKOT. 8f

Gtr j*aime miens deuil en obéktant.

Que tout plaisir eu désobéissant.

La Fontaine, qui lisait beaucoup IViarot, parait avoir imité la peinture qu'on vient de voir , dans cet endroit d'une de ses meilleures fables, où il dit des soiuîs ,

Mettent le nez à Tair, montrent un peu la tête , Puis rentrent dans leurs nids à rats.

Puis ressortant font quatre pas.

Puis enfin se mettent en quête.

Mais le cbef-d'œuvre de Marot dans le genre de Tépître, c'est celle où il raconte à François I". comment il a été volé par son valet. Otez ce qui a vieilli dans les termes et les constructions, c'est d'ailleurs un modèle de narration , de finesse et de bonne plaisanterie.

On dit Lien vrai :,la mauvaise fortune Ne vient jamais qu'elle n'en apporte une.

Ou deux ou trois avecques elle : sire.

Votre cœur noble en saurait bien que dire ; Et moi, chétif , qui ne suis roi ni rien, L*ai éprouvé , et vous conterai bien , Si vous toulez, comme vint la besogne.

J*avais un jour un valet de Gascogne , Gourmand , ivrogne et assuré menteur, Pipeur, larron , jureur, blasphémateur.

Sentant la hart de cent pas à la ronde.

Au demeurant le meilleur fils du monde.

Ce vers, si plaisant.apris Ténumération des belles T. 6

8a COURS DE LITTÉRATURE.

qualités de ce valet , est devenu proverbe, et se répète encore tous les jours dans le même sens.

Ce vénérable îlot fat averti

De quelque argent qne maviez départi ,

Et que ma bourse avait grosse apostume.

Si se leva plus tôt que de coutume ,

Et me va prendre en tapinois icelle ,

Puis vous la mit très-bien sous son aisselle ,

Argent et tout, cela se doit entendre,

El ne croîs point que ce fut pour la rendre ;

Car oncques puis n^en ai ou! parler.

Bref le vilain ne s*en voulut aller

Pour si petit, mais encore il me happe

Saje et bonnets, chausse, pourpoint et cape.

De mes habits en effet il pilla

Tous les pins beaux, et -puis s*en habilla

Si justement, qu*à le voir ainsi être,

Yous Teussiez pris en plein jour pour son maître.

Finalement de ma chambre il 8*en va Droit à retable , où deux chevaux trouva , Laisse le pire , et sur le meilleur monte , Pique et s*en va. Pour abréger mon conte , So;)rez certain qu*au partir dndit lieu , ^l'oublia rien , fors à me dire adieu.

Ainsi s*en va , chatouilleux de la gorge , Ledit valet, monté comise un Saint-Geoi^, Et vous laissa monsieur dormir son saoul, Qui au réveil n*eiit su finer d'un sou.

Ce monsieur-là, sire, c*était moi-même.

Qui , sans mentir, fus an matin bien blême , Quand je me TÎ8,8an8 honnête véture, Et fort fâché de perdre ma monture.

Mais pour Targent que vous m*aviez donnée Je ne 6» point ds Je.perdbt étonné;

HAROT. 83

Car Toire argent , trés-dëbonnaire prince , Sans point de faute» est «ujet à Ja plnoe.

Bientôt après cette fortune-là ,

Une autre pipe encore se mêla

De m* assaillir, et chaque jour m'assaut.

Me menaçant de me donner le saut»

Et de ce saut m'enrojer à l'envers

Rimer squs terre et y faire des Teni*

C*est une longue et lourde maladie De trois bons mois, qui m'a tout étourdie La pauvre tête , et ne veut terminer; Ains me contraint d'apprendre à cheminer, Tant faible suis : bref à ce triste corps Dont je vous parle , il n'est demeuré , fors Le pauvre esprit qui lamente et soupire, Et en pleurant tâche à tous faire rire»

Voilà comment depuis neuf mois en ç&

Je suis traité : or ce que me laissa ■ .

Mon larronneau , long-temps a , L'ai vendu ,

Et en sirops et juleps dépendu.

Ce néanmoins ce que je vous en mande

N*est pour tous faire ou requête ou demandé*

Je ne veux point tant de gens ressembler,

Qui n*ont souci autre que d'assembler.

Tant qu*ils vivront « ils demanderont, eux;

Mais je conunence à devenir honteux ,

Et ne veux plus à vos dons m*arrêter.

Je ne dis pas, si youlez cien prêter.

Que ne le .prenne : il n*est point de préteur, S'il veut prêter, qui ne fasse un debteur.

Et savez-vous, aire, comment je fitûe?

Nul ne le sait si premier ne Fessaie.

Youa.meilevm» si je pnâs • du retour,

84 COURS DE LITTÉRATUBE

Et vous ferai encores un Lon tour, A celle fin qiiil ny ait faute nulle.

Je vous ferai une belle cédule; A vous pajer, sans usure s*entend. Quand on yerra tout le monde content; Ou , si voulez , à payer ce sera Quand Totre los et renom cessera*

Depuis Horace , on n avait pas donné à la louange une tournure si délicate.

Je $ais assez que tous n*avez pas peur Que je m*enfuie ou que je sois trompeur :

Mais il fait bon assurer ce qu*on prête.

Bref, Yotre paie, ainsi que je Tarréte, Est aussi sûre, avenant mon trépas.

Comme avenant que je ne meure pas* Avisez donc si vous avez désir De me prêter : vous me ferez plaisir.

Car depuis peu j*ai bâti à Clément, Là où j*ai fait un grand déboursement; Et à Marot , qui est un peu plus loin , Tout tombera qui n*en aura le soin.

Voilà le point principal de ma lettre; Vous savez tout : il n*j faut plus rien mettre. Rien mettre ; las ! Certes , et si ferai , ^ Et ce faisant mon style hausserai ;

Disant : O roi , amoureux des neuf muses Roi en qui sont leurs sciences infuses.

Roi , plus que Mars d*honneur environné , Roi , le plus roi qui fut onc couronné !

Dieu tout-puissant te doint, pour fétrenner.

Les quatre coius du monde à gouverner.

Tant pour le bien de la ronde machine.

Que pour autant que sur tous en es digne.

On imagine sans peine que François T'.^ qui se

Page 1