‹ Lycée (volume 4)Chapitre 27 sur 37 · VIRIATE · texte numérisé non relu

VIRIATE

N*achevez point : allez , Je TOUS obéirai phis que vous ne voulez.

Et c'est le grand Corneille qui donne au vieux Sertorius un soupir redoublé ! Voltaire dit en propres termes : <c On n'a jamais rien mis de plus mauvais » sur aucun théâtre. » Et il ne dit que trop vrai.

Cherchons maintenant ce qui a pu égarer à ce point un homme qui avait mis tant de force dans la peinture des grands caractères, et qui fait jouer ensuite aux plus grands hommes un rôle si ridicule. Je n'en vois point d'autre cause que l'esprit dominant de son siècle qui Fa entraîné. Il était de règle de parler d'amour dans toutes nos pièces, modelées pour la plupart sur les pièces espagnoles et sur les romans de chevalerie qui étaient en vogue. Or, dans ces dangereux modèles, l'amoar n'était jamais traité comme une pas^on qui commande, mais comme une mode qu'il fallait suivre. Il était de bienséance que tout chevalier eût une dame de ses pensées , pour laquelle il soupirait par convenance et se battait par habitude. Lisez dans nos grands romans les conversations amoureuses : c'est un échafaudage de sentimens hors de nature; ce sont des délicatesses quintessenciées, des scrupules et des respects sans fin et sans bornes ^ qui devaient ennuyer un peu celles qui en

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étaient les objets. Et malheureusement, lorsque Q>rneille écrivit, personne n'avait traité laihour autrement. Les Grecs , chez qui Ton avait étudié quelques-unes des principales r^les de la tragédie, les Grecs n'y faisant point entrer l'amour, n'avaient pu nous servir de guides dans cette partie de Fart; et Corneille, naturellement porté à tout ee qui avait u& air de grandieur, vrai ou faux , se persuada que l'amour, peint sous ces traits, avait quelque chose de noble et d! héroïque. En ce genre , on retrouve à tout moment chez lui Texagératiou la plus romanesque. Quand Rodogune vient de demander aux deux princes amoureux d'elle la tête de leur mère, Séleucus s'en plaint avec quet que raison«

Une ame si cruelle Méritait notre mère, et deyait naître d*elle.

Mais Antiochns, en amant parfait ^ lui reproche une révolte qui blesse le respect que l'on doit à sa divinité.

Plaignons-nous sans blasphème...»

Il faut plus de respect pour celle qu*on adore.... G*est et d*elle et de lui tenir bien peu de compte , Que faire une révolte et si belle et si prompte.

Cette soumission religieuse qui craint de blas^

^phémer n'est-ce pas celle que la princesse Ald-

diane exige de Pcdexandre , lorsqu'elle lui ordonne

d'allor diqis l'Afrique , à la Chine et dans la grande

3o8 COURS DE LITTÉRATURE.

Tartarie, de là au Thibet et dans les Indes, pour tuer cinq ou six rois ou empereurs assez insolens pour se déclarer amoureux d'elle? Cela nous pa<rait aujourd'hui fort plaisant; mais au temps du sieur de Gomberville , auteur de Polexandre , et membre de TAcadémie française , cela paraissait fort beau : et combien il est rare de n'être pas plus ou moins asservi par les idées de ses contemporains ! Ce fut Boileau qui le premier livra au ridicule ces extravagantes productions; ce fut lui qui enseigna dans son Art poétique quel ton et quel caractère devait avoir l'amour sur la scène tragique.

N*allez pas d*un Cyrus nous faire un Artaméne. Qu'Achille aime autrement que Thjrcis et Philéne.

Mais il faut être juste : avant qu'il donnât le précepte, Racine avait donné le modèle; et quand il fit Andromaque , il fit voir un art nouveau que personne ne lui avait appris. C'est Ik, comme nous le verrons bientôt, un de ses grands titres de gloire. Corneille n'eut pas celle-là , si l'on excepte les scènes du Cid imitées du Guilain de Castro , et celle de Pauline et de Sévère. D'ailleurs, il n'a jamais su traiter l'amour. Il est vrai que, dans ces deux pièces , l'amour est touchant , noble , délicat; mais ce n'est pas à beaucoup près cette passion forcenée , traînant apros elle le crime et le remords, enfin si éminemment tragique quand elle

CORNEILLE. 3og

est telle que Racine et Voltaire Tont représentée. Le rôle de Ladislas aurait pu en donner quelque i dée à Corneille; mais il crut apparemment qu*on ne pouvait donner un amour de cette nature qu'à un personnage peu connu et presque d'invention , et il le crut au-dessous d'un caractère historique. H énonce ses principes dans cette même lettre à Saint-Évremond, que j'ai déjà citée. «J'ai cru » jusqu'ici que l'amour était une passion trop char- ->} gée de faiblesses pour être la dominante dans » une pièce héroïque. J'aime qu elle y serve d'or- » nement, et non pas de corps. Nos doucereux et » nos enjoués sont de contraire avis , mais vous » vous déclarez du mien. » Citons à l'appui de ce passage celui de Fontenelle, qui s'y rapporte entièrement.

« Corneille vit le goût de son siècle se tourner » entièrement du côté de l'amour le plus pas-- 5) sîonné et le moins mêlé d'héroïsme: mais il dé- » daigna fièrement d'avoir de la complaisance » pour ce nouveau goût. »

Ces deux passages peuvent donner lieu à plus d'une réflexion. D'abord , on voit bien clairement en quoi consistait l'erreur de Corneille , et en quoi cette erreur était excusable; car je suis persuadé qu'il était de bonne foi. S'il persista dans son opinion , même après les succès de Racine , qui auraient pu le détromper, c'est qu'il avait été trente ans non-seulement sans maître, mais sans rival.

3lO COURS 0£ Um&KATUHE.

Les morceaux sublimes de ses premières tragédies en avaient couvert les fautes. Personne n'était en état de lui indiquer les plus essentielles ^ et nous avons vu l'Académie elle-même se méprendre entièrement sur le sujet du Cid. Quand son génie ne lui fournit plus les mêmes beautés , on sentit davantage le vide de ces froides intrigues où il n'y a d'amour que le nom ; de cette galanterie de commande mêlée à des dissertations politiques : c'est ce qui occasiona le peu de succès de toutes ses dernières pièces ; mais c'est aussi ce dont il ne paraît pas s'être aperçu dans les examens qu'il en fait. Soit qu'il cherchât à se tromper lui-même, soit qu'en effet ses connaissances ne fussent pas plus étendues, il ne touche jamais dans ses examens le véritable point de la question. Il attribue ses disgrâces , tantôt .au refus d'un suffrage illustre , tantôt au changement de goût daps le public ; une autre fois à certaines opinions : il disserte longuement sur l'unité de temps et de lieu , deux choses qui ne feront jamais le sort d'un ouvrage ; et il ne parle pas de la froideur et de l'ennui , les deux vices mortels et irrémédiables dans la poésie dramatique. Il ne veut jamais voir que cette froideur et cet ennui tiennent principalement à ce que Tamour, quoi qu'il en dise, fait le nœud de toutes ses pièces , sans en excepter une seule, et que cet amour n'est presque jamais ce qu'il doit être dans la tragédie. Il veut quil jf

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serve d'ornement y et non pas de corps ^ et Texpérience bous a appris que Tamour ne peut pas être un ornement de la macliine théâtrale, mais qu'il en doit être un des plus puissans ressorts; que s'il n'est pas une passôon intéressante par ses effets, et convenable au caractère du personnage, c'est un travers et un ridicule, et qu'il faut, par conséquent, le renvoyer à la comédie; que s'il n'est qu'un objet de conversation et d'arrangement , il ne peut pas tourmenter beaucoup celui qui se donne pour amoureux , ni par conséquent les spectateurs , qui restent tout aussi tranquilles que lui, Corndlle trouve cette passion trop chargée de faiblesse pour être la dominante dans une pièce héroïque '^ et l'esqpérience nous a appris que s'il y a quelque chose d'intéressant au théâtre, c'est d'y retrouver nos faiblesses , pourvu qu'elles fiassent plaindre ceux qui les ressentent, et qu'elles ne les &ssent pas mépriser. Les passions alors ne trouvent leur excuse que dans leur excès , et c'est dire assez que ces mêmes /aiblesses doivent être dominantes dans une pièce même héroïque, ou ne pas s'y montrer :

El que Tamour, souTent de remords combattu.

Paraisse une faiblesse et non une vertu.

C'est en rapprochant ainsi les erreurs d'un grand génie et ks leçons d'un excellent esprit que Toa s'éclaire sur la théorie. des beaux-arts.

3l2 COURS DE tïtTÉKATURE.

Qu'une longue habitude de gloire et de sacciS' ait fait illusioi^ à C>>rneille, qu'il ait regardé l'art de Racine comme une innovation passagère , parce qu'il ne l'avait pas connu, rien n'est plus pardonnable. Mais que dire de Fontenelle, qui, en 1742, après les exemples donnés par Racine et Voltaire, vient insulter à cent ans d'expérience et de succès , pour consacrer les fautes de son onde' et rabaisser deux de ses ennemis; vient nous dire, avec un ton de mépris, que le siècle s'est tourné' vers l'amour le plus passionné , comme s'il eût mieux valu se tourner vers l'amour le plus froid; et ajoute , avec une emphase si noble , que Corw neille dédaigna fièrement d! avoir de la complai'* sancepour ce nouveau goût. Passons, si l'on veut, la fierté de Corneille , qui aurait pu être mieux placée; passons le dédain pour un goût qu'il eût mieux valu posséder. Mais si ce goût était nouveau pour Corneille , il ne l'était pas pour Fontenelle. Depuis 1667, époque dijindromaque^ \visc[0^en 1742, il s'était écoulé près de quatre-vingts ans, qui avaient pu consacrer le mérite de Racine tout aussi-bien que celui de Corneille. Pourquoi donc parler de goût comme d'une mode? Pourquoi ajouter : « Peut-être croira-t-on que son âge ne » lui permettait pas d'avoir cette complaisance: » ce soupçon serait très-légitime , si l'on ne voyait » ce qu'il a fait dans la Psyché de Molière, où, » étant à l'ombre du nom d'autrui , il s'est aban*

CORNEILLE. 3l 3

» donné à un excès de tendresse dont il nVuraît » pas youbi déshonorer son nom. H ne pouvait T» mieux braiser son siècle quen lui donnant » Attila, digne roi des Huns. Il règne dans cette » pièce une férocité noble que lui seul pouvait at-^ » traper. »

Des démentis si formels, donnés à la vérité reconnue, autorisent à la dire sans ménagement. Tout est faux et absurde dans cet exposé. Il n'est pas vrai que quelques couplets d'une pièce all^ gorique, où il y a de la douceur et du sentiment^ prouvent que l'auteur aurait pu atteindre au sli-blime de la passion , tel qu'il se trouve dans Her^ mionCy dans Phèdre et dans Roxane. Il y a l'infini entre Psyché et ces rares productions du talent dramatique. Et puis, où va-t-on prendre qu'un poSte déshonore son nom en peignant la tendresse? Il me semble que cet excès n'avait pas déshonoré l'auteur des amours de Didon. Quel renversement de toutes les idées reçues l quel oubli de toute bienséance! Et pourquoi? Pour insinuer que le talent de Racine, qui excelle à peindre l'amour, est peu de chose; qu'il est indigne d'un grand poëte : et, afin qu on n'en doute pas , il cite sur-le-champ Attila ^ joué la même année c^ jindromaqfjte. Corneille , nous dit-il , ne pouvait vmieax braver son siècle. Non, il ne pouvait mieux braiser \e bon sens et le bon goût; et quand Boileau disait, après f Attila, holà! il parlait

3l4 COURS D£ LITTÉRATURE.

comme toute la France. H ne s'agit pas de le proi^ ver; ce serait, malgré l'autorité de Fontenelle, le seul tort que Ton pût ayoir avec lui. S'il est po^ sible à quelqu'un de supporter la lecture de cet incompréhensible ouvrage , il verra que ce qui paraît à Fontenelle une férocité noble ^ digne du roi des Huns, est une démence risible, indigne non-seulement de l'auteur des HoraceSj Xûaàsk^ comme le dit Voltaire, du dernier des versifiash^ teurs. Ceux qui savent ce qu'on doit à Corneille ne se permettent jamais de parler de ces sortes de pièces. Mais quand l'esprit de parti va jusqu'à les exalter, il faut le confondre. De nos jours même , on a imprimé dans une compilation alphabétique, dont les auteurs, qui prétendent juger trois siècles , assurément ne seront jamiais connus du leur , on a imprimé qa Attila , AgésHas et Pulchérie supposaient plus dfi mérite que Mérope., Alùre et Mahomet l Croit -on que ceux qui ont débité cette sottise aient voulu honorer Cor- . neille? Non; ils voulaient outragei» Voltaire ; ik voulaient surtout plaire à ses ennemis , qui n'ont pas manqué de répéter cette ineptie. H n'y a qu«î l'envie humiliée, ou la bassesse voulant flatter la liaine , qui puisse s'exprimer ainsi ; et comme jxi les déteste sans les craindre, je ne les rencontra jamais sans les flétrir.

Il demeure prouvé que Corneille, faute d'avoir su traiter l'amour lorsqu'il en mettait partout.

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a &it des héros de roman de plusieurs de ses principaux personnages , gâté presque tous ses sujets j et refroidi même ses meilleures pièces. Si ce dé- &ut est sensible dans les rôles dliommes , il Test encore bien plus dans les femmes, qui doivent connaître et exprimer encore mieux que nous toutes les nuances de cette passion , et lui conserver toutes les bienséances du sexe. Corneille les a blesses trop souvent, même dans ses ouvrages les plus estimés : c'est un sentiment qu il n avait pas. Chez lui , Pauline dit , en parlant de Polyeucte :

11 est tonjou» aimable , et je suis toujours femme,

Emilie dit qu'elle a promis à Cinna toutes les douceurs de sa possession; que ses faveurs l'attendent. On pourrait citer beaucoup de traits semblables , mais il suffît d'indiquer le défaut général.

C'en est un bien grand encore , et qui revient bien plus fréquenmient , de ne mettre dans la bouche des personnages amoureux que des raisonnemens, des maximes^ des sentimens qui ressemblent, comme le remarque Voltaire, au code de la Cour djimour; de parler toujours de ce que veut un bel œilj de ce que fait nn véritable amant. Racine n'est pas tombé une seule fois dans ce défaut : il est porté dans Corneille au dernier excès; on le trouve à toutes les pages.

3i6 COURS DE UTTÉRATURE.

Dapi^ d'autres genres même , il procède presque toujours par le raisonnement mis à la place du sentiment ; et souvent, au lieu de faire ressortir •le caractère dans le discours, il fait dire crûment: J'ai tel caractère; j'ai de la grandeur, j'ai de l'am- JHtion, j'ai de la politique, j'ai de la fierté. L'art -consiste au contraire à le faire voir au spectateur salis le lui dire. Cette remarque est de Vauvenar- :gues; elle est très-judicieuse.

Corneille , qui dans Cinna parle avec un grand sens des principes du droit public et des vices attachés aux différentes formes de gouvernement, qui, dans la scène entre Sertorius et Pompée, et dans la première scène d^Othoriy développe ^supérieurement la politique d'un chef de parti, montre ailleurs une affectation de la politique de cour, qui est chez lui un caractère trop marqué ^our qu'on puisse n*en pas parler; et cette politique, qui est très-fausse, tient beaucoup plus de 3a rhétorique que de la connaissance des hommes. Ici le siècle où vivait Corneille a visiblement influé sur ses écrits , quoiqu'on ait eu très-grand 4ort de dire que ce siècle avait déterminé la natare de son talent. Non , ce talent était trop décidé, trop caractérisé pour suivre une impulsion étrangère. Ce ne sont pas les troubles de la Fronde qui lui ont fait feire Gnna et les Horaces; mais, accoutumé à entendre parler de factions , de complots et d'intrigues, à voir donner une grande

COKNEILLE. ^f^J

importance à ce qu'on appelait l'esprit de cour, les maidnies de cour , il crut devoir en parler comxoe 3'il eût toute sa vie vécu ailleurs que dans son j^t binet, et chez lui, hommes et femmes ^ vanteat sans cesse de leur politique. Nous avons vu cel|e de Félix. Celle de Cléopàtre dans Rodogune , et d'Arsinoé dans Nicomèdey ne les empêche pjas^ de faire, sans la moindre nécessité^ les confidences les plus dangereuses et les plus horribles. Il semble qu elles ne les fassent que pour avoir occ^^oik de dire : Voyez conwne je suis méchante. L'auteur a Tair de croire que lorsqu à la cour on confine t un crime, on se fait gloire de le conoimettre*, H fait dire à Photin :

I<.e droit des rois consiste à ne rien ëpar^œr.

I^a timide équité détruit Fart de régner :

Quand on craint d*étre injuste, on a toujours à craindre f.

Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre.

Fuir comme un déskonnevr la Tertu qui le p€^ ,

£t voler sans scrupule au crime qui le sert.

Et Ptolémée, en sortant du conseil,, ne manque pas de parler aussi de crime. Allons, dit-il.

Nous ÎBunortaliser par un illwtre aime, ''

Gomme ces fautes ont été imitées de nos joikrs^^^ et que les jeunes gens les prennent volontiers pour de. la force, il &ut leur redire que c'est là précisément une dédaipation de rhéteur, et non pas 1^ langage des hommes d'état. Jamais ceux qui qoo^

3l3 COURS DB UTTJSRÀTUIUB.

mettent ou qui ooiiseillent le crime ne le pr^ sentent sous ses véritables traits : 3s sont trop hideux. Un honmie pasàonné pourrait (Hre : Vous m'entraînez au crime , parce qu'alors sa passion même lui sert cTexcuse. Mais personne ne dira de sang-firoîd : Allons commettre un crime. Personne ne dira au prince même le plus méchant : Fuyez la vertu comme un déshonneur, et valez au crime. Quand la Saint-Barthélemi fut propo* sée dans le conseil intime de Charles IX , elle ne fut sûrement pas présentée comme un crime ^ mais conrnie le seul moyen d étouffer les guerres civiles , de sauver la religion et Tautorité royale. C'est sous des noms sacrés que Ton couvrit le plusr grand de tous les crimes.

Lorsque Attale, dans Nicomède , refuse d'appuyer auprès du roi les calomnies d'Arsinoé, et de profiter de la Mblesse de Prusias pour perdre son frère, elle lui dit

Vous éieft peu du monde et sarez mal la cour.

On dirait que c'^ un principe reçu, que, pour être du monde et savoir la cour, il faut trouver tous les moyens bons pour perdre son frère. Ceux qui le pensent ne le disent pas. Cette violation des bienséances morales revient à tout moment dans des pièces de nos jours , où Ton n imite que les fautes de Corneille. C'est pour cela qu'on vou-

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rak les cansacrer, et c'est pour cela que je dé montre comlMen elles sont condamnables.

Le style est dans Corneille aussi inégal que tout le reste. Il a donné, le premier, de la noblesse à .notre versification; le premier, il a éleré notre langue à la dignité de la tragédie; et, dans ses beaux morceaux , il sem^ble imprimer au langage la fcarce de ses idées : il a des vers d'une beauté aiHdessus de laquelle il n'y a rien. Ce n'est pas qu'on ne puisse, sans se contredire, faire le même éloge de Racine et de Voltaire, parce que, dès qu'il s'agit de beautés de diflPérctts genres , dles peu*» vent toutes être également au plus haut degré , sans admettre de comparaison. A l'égard de la pureté, de l'élégance, de l'harmonie, du tour poétique, de toutes les convenances du style, il faut voir dans l'excellent Commentaire de Voltaire tout ce qui a manqué à Corneille, et tout ce qu'il laissait à faire à Racine.

Fontenelle a la discrétion de ne point parler de cet article dans la Fie de Corneille. H se contente d'affirmer sans restriction quelconque , que Corneille a porté le théâtre ^français à son plus haut point depeifiction. Je doute que ses panégyristes les plus passionnés osassent aujourd'hui en dire autant. Il ajoute : // a laissé son secret à qui s* en pourra servir. Nous verrons que Racine ne s*en est point ser^i , et qu'il en a trouvé un autre.

On peut bien s'attendre qu'il ne laisse pas de

3aO COURS DE LITTÉRATURE.

côté la question de la prééoiinence, que j'ai cn^ y à Texemple de Voltaire , devoir écarter. Ce ne pCHiwait pas même en être une pour un juge qui nous assure que Pulchérie et Suréna sont dignes de la vieillesse dun grand homme, et que ses derniers wivrages sont toujours bons pour la lecture pai' sible du cabinet. Il faut s'en rapporter là-deasua à ceux qui essayeront de les lire. On ne doit pas être étonné s'il finit par prononcer , comme une dé^ clsion généralement établie, que (jomeille à la première place y et Racine la seconde. Peut-être il eût été plus noble et plus convenable de dire : Je ne décide point , parce que G>rneille est mon oncle j et que Racine fut mon ennemi. Mais ce qui peut étonner, c'est ce qui suit : « On fera à son » gré tinteivalle entre ces deux places un peu » plus ou un peu moins grand. » Je crois qu'il l'aurait fait d'une belle étendue. On va en juger : ta C est là ce qui se trouve en ne comparant que i> les ouvrages de part et d'autre. » Les ouvrages! « Mais si Von compare les deux hommes, tiné^ ^ galité est plus grande. »

Jai déjà fait voir qu'on ne devait, qu'on ne pouvait pas même asseoir bien solidement un parallèle personnel. Mais quant à la comparaison des ouvrages, moi qui ne suis, ni parent de l'un, ni ennemi de l'autre, et qui ne considère tout simplement, comme tout homme de bonne foi^ que l'art et mon plaisir, il m'est impossible de me

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rendre à Fautorité de Fontenelle, et je crois que, £'il fallait aller aux voix , les sufl&*ages ne me manqueraient pas, et encore moins les raisons.

Je n ai pas relevé & beaucoup près toutes les erreurs et toutes les injustices de Fontenelle. J'en achèverai la réfutation dans Texamen du théâtre de Racine, où elle trouvera naturellement sa place. J'aurai aussi l'occasion d'y joindre de nouvelles observations sur Corneille , qui naîtront du contraste de leurs diflférens caractères. Us sont opposés de tant de manières , qu^il est impossible de parler de Tun sans se souvenir de l'autre : il sem« b]e qu ils se rapprochent sans cesse dans notre pensée, comme ils s^éloîgnent dans leurs ouvrages.

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