‹ Lycée (volume 4)Chapitre 3 sur 37 · MAROT · texte numérisé non relu

MAROT

glorifiait du titre de Père des Lettres, voulut bien être le créancier d'un dehteur qui empruntait de si bonne grâce. Marot eut plus d'une fois besoin de la libéralité et de la protection de son maître. Ses succès en poésie et en amour lui avaient fait des ennemis , et la liberté de ses opinions et de ses discours les irritait encore et leur donnait des armes contre lui. Rien n'est si facile que de trouver des torts à un homme qui a la tête vive et le cœur bon. Il fut plusieurs fois obligé de sortir de France , et mourut enfin hors de sa patrie, après une vie aussi agitée que celle du Tasse , et à peu près par les mêmes causes , mais bien moins malheureuse, parce que le malheur ou le bonheur dépend principalement du caractère, et que celui de Marot était porté à la gaieté , comme celui du Tasse à la mélancolie.

Observons que , dans l'épître qu'on vient de voir et dans plusieurs autres , l'oreille de Tauteur lui avait appris que Tenjambement , qui est par lui-même vicieux dans l'hexamètre, à moins qu'il n'ait une intention marquée et un efiet particulier, non-seulement sied très-bien au vers à cinq pieds , mais même produit une beauté rhythmique , en arrêtant le sens ou suspendant la phrase à l'hémistiche.

Bref \p TiUin ne toi Toamt alltr Pour ti petit..

86 COTJBS DE LITTÉRATURE.

Hnalemant de ïAa' dkaxùhrt il s*en va Droit à retable....

Voilà commeiit depuis neuf mois at ça Je suis traité...

Cette coupe est très-gracieuse dans cette espèce de vers , pourvu qu'on ne la prodigue pas trop ; car on ne saurait trop redire à ceux qui sont toujours prêts à abuser de tout , que l'excès des meilleures choses est un mal, et que l'emploi trop fréquent des n|êmes beautés devient affectation et monotonie. Voyez le commencement de YEpitre sur la Calomnie, de Voltaire.

Écoutez-moi , respectable Emilie :

Vous êtes belle : ainsi doue la moitié Du genre humain sera voire ennemie.

Vous possédez un sublime génie :

On vous craindra. Votre simple amitié Est confîjmte, et vous serez trahie.

Ces vers sont parfaitement coupés, mais si tous les vers de la pièce l'étaient de même , cela serait insupportable.

Marot , en s'élevant fort au-dessus de ses contemporains , n'eut cependant qu'une assez faible influence sur leur goût, et Pon ne voit pas que la poésie ait avancé beaucoup de son temps. Celui qui s'approcha le plus de lui fut son ami Saint- Gelais : il a de la douceur et de la facilité dans sa versification , et Ton^a conservé de toi quelques jolies épigrammes ; mais il a bien moins d'esprit et

de ffAce que Masot« CdisHci ent mie destinée assez singulière: il eut une e^èee d'éœlé deux cents ans après sa mort» C'est vers le milieu de œ siècle y et lorsque la laïque dès k«g-temps fixée était devenue si différente de la sienne , que vint la mode de ce qu'on appelle le marotisme, Rous* seau y qui avait montré tant de goât et parlé un si beau langage dans ses poésies lyrKjues^ s'avisa dans ses é|Mtres, et plus encore dans ses allégories^ de rétrograder jusqu'au seizième siècle , et ce daiH gereux exemple fut imité par une foule d'auteurs. Mais ^e remets à l'article de ce grand poëte a exa^ min^ les effets et l'abus de cette innovation , dont je ne parle ici que pour faire voir combien la tournure naïve de Marot avait paru séduisante , puisqu'on empruntait son langage^ depuis longtemps vieilli y pour tâcher de lui ressembler. A présent il faut poursuivre ïbistoire des progrès de notre poé^e. »

Les premiers qui essayèrent de lui faire ]H*endre un ton plus noble , et d'y transporter qudquesunes des beautés qu'ils avaient aperçues chez les anciens y furent DubeUay et surtout Ronsard. Ce dernier est aussi décrie aujourd'hui qu'il fut admiré de son temps , et il y a de bonnes raisons pour l'un et pour l'autre. Si le plus grand de tous les déËaïuts est de ne pouvoir pas être lu y quel reproche peut-on nous faire d'avoir oublié les vers de Ronsard , tandis que les amateurs savent par

cœur plusieurs morceaux de Marot et même de Saint-Gelais , qui écriyaient tous deux trente ans avant lui ? C'est qu'en effet il n'a pas quatre vers de suite qui puissent être retenus, grâces à l'ëtrangeté de sa diction ( s'il est permis de se servir de ce mot nécessaire et que l'exemple de plusieurs grands écrivains de nos jours devrait avoir déjà consacré). Cependant Ronsard était né avec du talent ; il a de la verve poétique : mais ceux qui , en lui refusant le jugement et le goût , vont jusqu'à lui trouver du génie, me semblent abuser beaucoup de ce mot , qui ne peut aujourd'hui signifie^:* qu'une grande force de talent. Certainement elle ne peut pas consister à calquer servilement les formes du grec et du latin sur un idiome qui les repousse. Ce n'est pas non plus par les idées qu'il peut être grand; elles sont ordinairement chez lui conununes ou ampoulées : ni par l'invention ; rien n'est plus froid que son poëme de la Franciade. Ce qui séduisit ses contemporains, c'est que son style étale une pompe inconnue avant lui : quoique étrangère à la langue qu'il parlait , et plus faite pour la défigurer que pour Tenricliir, elle éblouit parce qu'elle était nouvelle, et de plus parce qu'elle ressemble au grec et au latin , dont l'érudition avait établi le règne , et qui étaient alors généralement ce qu'on admirait le plus.

Ajoutons, pour excuser Ronsard, et ceux qui

Page 1