RACINE. LES FRÈRES ENIŒILIS
n est pas le langage de la douleur; elle n a pas assez d'esprit pour faire de paredls sophismes : cet esprit paraissait alors quelque chose de brillant ; mais il ne faut qu^un moment de réflexion pour sentir combien il est faux.
Les Frères ennemis eurent pourtant quelquesuccès , et ce coup d'essai n'est pas sans beautés^ Aja haine des deux frères est peinte avec énergie ^ et. la scène de l'entrevue est très-bien traitée. Le poëte a eu l'art de nuancer deux caractères dominés par un même sentiment ; et ce mérite seul suffisait pour annoncer le talent dramatique que le judicieux Molière aperçut et encouragea dans le premier ouvrage de Racine. Polynice a plus de noblesse et de fierté , Etéocle plus de férocité et de fureur. Quand Jocaste représente à Polynice qu'Étéocle s'est fait aimer du peuple depuis qu'il règne dans Thèbes, le prince répond :
Cest lin tyran qu'on aime , Qui par cent lâcbetés tâche à se maintenir Au rang où par la force il a su parvenir ; Et son orgueil le rend, par un effet contraire. Esclave de son peuple et tjran de son frère.
Pour commander tout seul, il veut Lien obéir. Et se fait mépriser pour me faire bair.
Ce n'est pas sans sujet qu'on me préfère un traître ^ Le peuple aime un esclave , et craint d'avoir un maître. Mais je croirais trahir la majesté des rois.
Si je faisais le peuple arbitre de mes droits*
Ces vers , d'une tournure ferme et d'un grand sens^
ressemblent aux bons vers de Corneille, et font voir que son jeune rival savait déjà imiter quelques-unes de ses beautés.
D'un autre côté, Étéocle trace avec force cette aversion réciproque qui a toujours régné entre son frère et lui. Il n'était pas aisé d'exprimer noblement cette tradition de la fable , qu'Etéocle et Polynice se battaient ensemble dans le sein de leur mère. Le poète y réussit, et tout ce morceau, à quelques fautes près, est d'un style tragique.
Je ne sais si mon cœur s*apaisera jamais :
Ce n^est pas son orgueil , c'est lui seul que je hais.
Nous avons l'un et l'autre une haine obstinée :
Elle n'est pas , Créon , l'ouvrage d'une année ;
£ile est née avec nous ; et sa noire fureur ,
Aussitôt que la vie , entra dans notre cœur.
Nous étions ennemis dés la plus tendre enfance;
Que dis-je? nous l'élions avant notre naissance.
Triste et fatal effet d'un sang incestueux !
Pendant qu'un même sein nous renfermait tous deux.
Dans les flancs de ma mère une guerre intestine
De nos divisions lui marqua l'origine.
Elles ont , tu le sais , paru dans le berceau ^
Et nous suivront peut-être encor dans le tombeau.
On dirait que le ciel , par un arrêt funeste»
Voulut de nos parens punir ainsi l'inceste,
Et que dans notre sang il voulut mettre au jour
Tout ce qu'ont de plus noir et la haine et l'amour.
Et maintenant , Créon, que j'attends sa venue, >
Ne crois pas que pour lui ma haine diminue :
Plus a approche, et plus il me semble odieux;
Et sans doute il faudra qu'elle éclate à ses yeux.
J'aurais même regret qu'il me quittât l'empire : ^
11 faut , il faut qu'il fuie , et non qii*il se retire.
RACIiNii. ALiiAA.NDKS. 33l
Je ne yeux point , Créon , le haïr à moitié , Et je crains son courroux moins que son amitié. Je Yeux, pottr donner cours à mon ardente haines Que sa fureur au moins autorise la mienne ; Et puisqu'enGn mon cœur ne saurait se trahir. Je yeux qu*îl me déteste, afin de le haïr.
Et un moment après , lorsqu'on lui annonce queson frère approche , il s'écrie :
Qu*on hait un ennemi quand il est prés de nous I
La description de leur combat , malgré quelques vers de jeune homme , est en général bien écrite et digne du sujet.
Mais le talent de l'auteur pour la versification se développe bien davantage dans Alexandre.
C'est la première de nos pièces qui ait été écrite avec cette élégance qui consiste dans la propriété des termes , dans la noblesse de l'expression , dans le nombre et la cadence du vers. Ce mérite , que l'auteur porta depuis infiniment plus loin , et le caractère de Porus , marquaient déjà un progrès dans sa composition ; et la pièce eut beaucoup de succès. Mais elle manque de cet intérêt qui soutient seul les .pièces de théâtre, quand on n'y supplée pas par des beautés d'un autre genre, assez supérieures pour en tenir lieu , comme on en voit des exemples dans quelques-unes des pièces de Corneille. L'esprit d'imitation est ici encore plus marqué que dans les Frères ennemis
Alexandre est aussi froidement amoureux d^une reine des Indes que César de celle d'Egypte.
L'amitié sans doute aveuglait Despréaux, quand il met dans la bouche d'un campagnard ces vers en forme de reproche , et dont il veut faire une louange :
Je ne sais pas pourquoi Ton yante FAIexaudre : Ce n*est qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre.
Il n'est pas fort tendre en effet; maïs il est assez galant pour dire à sa maîtresse :
Je vous avais promis que TefTort de mon bra
M* approcherait bientôt de vos divins a])pas ;
Mais, dans ce mcme temps, souvenez- vous , madame y
Que vous me promettiez quelque place en votre âme.
Je suis venu : Tamour a combattu pour moi ;
La victoire elle-même a dégagé ma foi.
Tout cède autour de vous ; c'eât à vous de vous rendre :
Votre CŒur Ta promis ; voudra-t-il s*en défendre ?...
Et un moment après :
Que vous connaissez mal les violens désirs D*uu amour qui vers vous porte tous mes soupirs ! Xavouerai qu*autrefois , au milieu d'une armée , Mon cœur ne soupirait que pour la renommée.
Mais hélas 1 que vos yeux , ces aimables t jrans ,
Ont produit sur mon coeur des effets différens !
Ce grand nom de vainqueur n*est plus ce qu*il souhaite ;
II Tient avec plaisir avouer sa défaite.
^Boileau aurait bien pu placer parmi ses héros
HACINE. ALEXANDRE, 333
de roman un Alexandre qui soupire pour cf oî^ mables tjrranSj et qui yient avouer sa défaite. Il y a des honunes qu^il ne faut jamais £dre soupirer sur la scène ^ et Alexandre est de ces liommes-là. Mais pardonnons à Racine : l'exemple l'entraînai t. n était bien jeune , et depuis il sut faire parlei' k Tamour un langage bien différent.
Un autre défaut essentiel de cette pièce , c'est le manque d'action. Porus est vaincu dès le commencement du troisième acte, et pourtant il reste sur le champ de bataille , jusqu'au cinquième , k disputer une yictoire qu'Alexandre lui-même a déjà déclarée certaine; et, dans ce long intervalle^ Alexandre ne s'occupe qu'à mettre d'accord Axiane et Taxile , dont personne ne se soucie : tout se passe en conversations inutiles. Mais celle du deuxième acte , entre Forus et Éphestion , offre du moins des beautés de détail. Éphestion veut lui parler des exploits de son maitre :
Eh ! ^e pourrais-je apprendre Qui m^abaiase ai fort au-deMot» d'Alexandre ? Serait-ce sans effort les Persana subjugués » Et vos bras tant de fois de meurtres falignës t Quelle gloire, en effet, d'accabler la faiblesse D'un roi déjà vaincu par sa propre mollesse ; D'un peuple sans vigueur et prescpie inanimé » Qui gémissait sous l'or dont il était armé , £t cpii, tombant en foyle* au lien de se défendre^ ^opposait que des morts au grand eaur d* Alexandre I Les autres, cbl6uis de ses moindres exploits , Boni Tcnns à genoux lui demander des lois %
334 COURS DE LITTÉRATCRE.
Et kur crainte écoutant je ne sais quels ondes» ils n*ont pas cru qu'un dieu pût trouver des obstacles» Mais nous, qui d*un autre œil jugeons l%;s conqoérans , Nous saTODS que les dieux ne sout pas des fjrans ; ; £1 , de quelque façon qu'un esdaTe le namme^ Le fils de Jupiter passe ici pour un homme.
Nous n'allons point de fleurs parfumer son chemin • n BOUS trouve partout les armes à la main n voit à chaque pas arrêter ses conquêtes ; Un seul rocher ici hii coûte plus de tétts.
Plus de soins y plus d'assauts et presque plus de temps Que n'en coûte à son bras l'empire des Persans. Ennemis du repos qui perdît ces infâmes , L'or qui naît sous nos pas ne corrompt point nos âmes i La gloire est le seul bien qui nous puisse tenter. Et le seul que mon cœur cherche à lui disputer.
Ces vers ont la vigueur et la dîgnité du genre. Je me souviens d*en avoir vu citer de préférence quatre autres , qui sont peut-être plus brillans , mais qui ne me semblent pas d'un style aussi sain.
Oui , je consens qu'au ciel on élève Alexandre : Mais , si je puis, seigneur, je l'en ferai descendre ; Et j'irai l'attaquer jusque sur les autels Que lui dresse en tremblant le reste des mortels.
Je ne doute pas que ces vers ne fussent applaudis par le parterre; mais je crois qulls le seront moins par les connaisseurs. Il y a de Vemphase et de Tafl^talion dans ces vers; et la véritable grandeur n'en a point : élever au ciel Alexandre pour F en faire descendre a un air de jactance qui sent trop le jeune versificateur. Il
HACINE. ANDROMAQUE. 335
ne doit rien y avoir dans le style tragique qui ressemble le moins du monde à la recherche. Ce sont là de ces vers qu on fait à vingt ans , mais . qu'on effacerait à trente; et , depuis Andromaquej jamais Racine n^en a fait dans ce goût. Aujourd'hui qu'on est en général si éloigné des vrais principes du style, bien des gens seront peut-être surpris de ce jugement sur des vers dont beaucoup d'auteurs se glorifieraient ; mais c^est en lisant les modèles qu'a donnés Racine qu on apprend à être si sévère.
Le premier de ces modèles fut Andromaque.
Racine , peu content de ce qu'il avait produit jusqu'alors ( car le talent sait juger ce qu'il a fait en le comparant à ce qu'il peut faire ) , ne trouvant pas dans ses premiers essais l'aliment que cherchait son âme , s'interrogea dans le silence de la réflexion. H vit que des conversations politiques n^étaient pas la tragédie ; averti par son propre cœur j il vit qu'il fallait la puiser dans le cœur humain , et dès ce moment il put dire : La tragédie m'appartient. H conçut que le plus grand besoin qu'apportent les spectateurs au théâtre , le plus grand plaisir qu'ils y cherchent, c'est de se retrouver dans ce qu'ils voient ; que si l'homme aime à être élevé , il aime encore mieux être attendri , peut-être parce qu'il est plus sûr de sa faiblesse que de sa vertu ; que le sentiment de l'admiration s'émousse et s'affaiblit trop aisément
pour soutenir seul une pièce entière ; que les larmes douces qu'elle &it répandre qudquefob sont bientôt sechées , au lieu que la pitié pénètre jplus avant dans le cœur , y porte une émotion qui croit sans cesse et que Ton aime à nourrir, fait couler des larmes délicieuses qu on ne se lasse point de répandre , et dont Tauteur tragique peut sans cesse rouvrir la source , quand une fois il Ta trouvée. Ces idées furent des traits de lumière pour cette àme si sensible et si féconde , qui , en «'examinant elle-même, y trouvait les mouvemens de toutes nos passions, les secrets de tous nos penchans. Combien un seul principe lumineux , embrassé par le génie , avance en peu de temps sa marche vers la perfection !
Le Cid avait été la première époque de la gloire du théâtre français, et cette époque était brillante. Andromaque fut la seconde, et n'eut pas mcHns <réclat : ce fut une espèce de révolution. On s'ajperçut que c'étaient là des beautés absolument neuves. Celles du Cid étaient dues en grande partie a Fauteur espagnol : Racine , dans Andromaque , ne devait rien qu à lui-même. La pièce d'Euripide n'a de commun avec la sienne que le titre : le jsujet est tout différent ; et ce n'est pas encore ici que commencent les obligations que Racine eut aux Grecs. Quelques vers du troisième livre de ^Enéide lui firent naître l'idée de son Andromoi» •^ue. Ils contiennent une partie du 8u|et ^ ramoiir
RACINE. ANDROMAQUE* ZZf
de Pyrrhua pour Andromaque , et le meurtre de ce prince tué de la main d'Oreste au pied des autels : il y a cette difCerence^ que , dans Virgile^ Pyrrhus a abandonné Andromaque pour épouser Hermione , dont Oreste est amoureux. Voilà tout ce que la Fable a fourni au poète ; et si Ton excepte les sujets absolument d'invention , il y en a peu où Tauteur ait plus mis du sien.
Quel que fût le succès d^ Andromaque , Corneille et Bacine n en avaient pas encore appris assez à la nation pour qu elle pût saisir tout ce qu un pareil ouvrage avait d'étonnant. Racine était dès lors trop au-dessus de son siècle et de ses juges. Il faut plus d'une génération pour que les connaissances^ s'étendant de proche en proche^ répandent un grand jour sur les monumens du génie : il est bien plus prompt à créer que nous ne le sommes à le connaître. Instruits par cent ans d'expérience et de réflexion ^ nous sentons mieux aujourd'hui quel, homme ce serait que Racine y quand il n aurait îaît q\x Andromaque. Quelle marche claire et distincte dans une intrigue qui semblait double! Quel art d'entrelacer et de conduire ensemble les deux branches principales de l'action, de manière qu'elles semblent n'en i'aire qu'une l Tout se rapporte à un seul événement décisif j au mariage d' Andromaque et de Pyrrhus; et les événemens que produit Famour d'Oreste pour Hermione sont toujours dépendans de oelûî V. 22
de Pj^rrhus pour Andromaque. Ce mérite de la difficulté vaincue suppose une science profonde de Fintrigue : il faut le développer.
n y a trois amours dans cette pièce : celai de Pyrrhus pour Andromaque, celui d'Hermîone pour Pyrrhus , et celui d'Oreste pour Hermione. Il fallait que tous trois fussent tragiques, que tous trois eussent un caractère diflFérent , et que tous trois concourussent à lier et à déUer le nœud prînapal du sujet , qui est le mariage de Pyrrhus avec Andromaque , d'où dépend la vie du fils d'Hector. Le poëte est venu à bout de tout. D'abord l'amour est tragique dans tous les trois, c'est-à*dire , au point où il peut produire de grandes catastrophe» et de grands crimes. Si Pyrrhus n'obtient pas la main d' Andromaque , il livrera le fils de cette princesse aux Grecs qui le lui demandent. Ils ont des droits sur leur victime, et il ne peut refuser à ses aUiés le sang de leur ennemi commun , k moins qu'il ne puisse leur dire : Sa mère est ma femme , et son fiils est devei\u le mien. Voilà des motifs suffisans , bien conçus et dignes de la tragédie. Quoique ce sacrifice d'un enfant puisse nous paraître tenir de la cruauté , les mœurs connues de ces temps , les maximes de la politique et les droits de la victoire l'autorisent suffîsamn[ient. Tout est motivé , tout est vraisemblable ; et de peur que Tamour de Pyrrhus ne nous rassurât sur le sort d'ArtyaiiaZy le poëte lui a conservé
RACINE. ANDROMAQUE. SSg^
le caractère fier et impétueux qui convient au fils d'Achille , et cette violente passion qui peut devenir cruelle si elle n'est pas satisfaite. Voici comme il est annoncé dès la première scène :
Et chaque jour encore on lui voU tout tenter
Pour fléchir sa «aptive on poap l'épouranter.
De son fils qu'il lui CAche il menace la tête ,
Et fait couler de$ pleurs qu aussitôt il arrête.
Hermione elle-même a tu plus de cent fois
Cet amant irrité rerenir sous ses lois ,
Et , de ses vœux trouUët lui rapportant Tbommage ,
Soupirer à ses pieds moins d'amour que de rage.
Ainsi naUendez pas que je puisse aujourd'hui
Vous répondre d'un cœur si peu maître dé lui.
II peut, seigneur, il peut,- dans ce désordre extrême ^
Ë|K>user ce qu il hait et perdre ce qu'il aime.
Et ces hommes que la passion laisse si peu maîtres deux-mêmes sont précisément ce qu'il nous faut dans la tragédie. On ne sait pas ce qui arrivera , mais on peut s'attendre à tout : Ton espère et l'on craint , et c'est tout ce qu'on veut au tlîéâtre. Le langage de Pjrrhus confirme ce que Pylade vient d'en dire. Se flatte-t-il de toucher le cœur de celle qu'il aime, il promet tout, rien ne lui coûte.
Madame, dites- moi seulement que j'espère, Je vous rends Totre fils, et je lui sers de père» Je Tinslruirai moi-même à venger les Troyens , .Tirai punir les Grecs de vos maux et des miens. Animé d'un regard, je puis tout entreprendre; Votre II ion encor peut sortir de sa cendre j
340 COURS DE LITTÉRATUBtf.
Je puis , en moins de temps que les Grecs ne Font pris , Dans ses murs relevés couronner votre fils.
Pourquoi ces promesses si singulières dans la bouche du fils d'Achille, loin de nous blesser , nous paraissent-elles si naturelles ? C'est que non- ' seulement elles tiennent à un caractère déjà annoncé , à la fougue de la jeunesse, à l'enthousiasme de la passion , mais encore c^est qu'elles n'ont rien de contraire à l'héroïsme du guerrier. Ce n'est point un froid compliment de galanterie, comme celui d'Alexandre à la reine Cléophile , quand il lui dit que c'est pour elle qu'il est venu en vainqueur jusque dans les Indes : on sent trop que cela est faux , et qu'Alexandre n'avait pas besoin de Cléophile pour avoir la fureur de conquérir le monde. Mais qu'un jeune guerrier qui a renversé Troie se fasse un plaisir et une gloire de la relever pour y couronner le fils de sa maîtresse, le fils d'Hector, cette idée peut flatter à la fois son amour et sa fierté : on sent qu'il ne promet que ce qu'il pourrait faire , et que la passion parle chez lui le langage de la vérité. Ce que je dis , tout le monde l'a senti comme moi ; mais je l'ai détaillé pour répondre à ceux qui font si peu de cas du bon sens qu'ils le croient même contraire à l'imagination et aux grands effets; pour leur démontrer que la tragédie n'en produit pas un seul qui ne soit fondé sur la raison , que ce qui nous a paru froid et ennuyeux était déraisonnable.
BACINE. ANDROMAQUE. 34 1
que ce qui nous intéresse et nous émeut est vrai et sensé.
Ce même Pyrrhus, un moment après, est-il offensé des refus d'Andromaque , ce n'est plus cet homme qui ne demandait seulement qu'à espérer, il ne connaît plus que les extrêmes.
Eh bien 1 madame, eh bien ! Il faut tous obéir,
Il faut TOUS oublier, ou plutôt vous haïr.
Oui , mes yœux ont trop loin pousse leur violence
Pour ne plus s*arréter que dans Tindifrérence. • .i
Songez-j bien : il faut désormais que mon cœur,
S*il n*aime avec transport, haïsse avec fureur.
Je n'épargnerai rien dans ma juste colère ;
Le fils me répondra des mépris de la mère.
La Grèce le demande , et je ne prétends pas
Mettre toujours ma gloire à sauyer des ingrats.
Ce sont là les alternatives et les contrastes naturels de la passion. Heureusement qu'en amour il ne s'agit pas souvent d'événemens de cette importance , mais le fond est le même : les différences sont relatives. Les femmes qui ont rencontré des hommes vraiment amoureux savent qu'il ne faut qu'un mot pour les faire passer des transports de la joie k ceux de la fureur. Cette vivacité d'imagination , nécessaire pour bien peindre les passions humaines , me rappelle un mot de Voltaire aussi vrai que plaisant. Il exerçait une actrice, et tâchait de lui donner plus de feu qu'elle n*en avait : Mais y Monsieur, lui dit-elle, si Je jouais ainsi, on me croirait le diable au corps.
— Eh! oui, Mademoiselle, voilà ce que je vous demande ; pour Jouer la tragédie et pour la faire , il faut avoir le diable au corps.
Si Tamour de Pyrrhus est tragique , celui d'Oreste ïest-il moins ? Oreste remplit parfaitement l'idée que nous en donnent toutes les traditions mythologiques. Il semble poursuivi par une fatalité invincible ; il parait pressentir les crimes auxquels il est réservé , et qui sont comme attachés à son nom. Sa passion est sombre et forcenée, elle est noircie de cette mélancolie sinistre qui est toujours près du désespoir. Il ne voit , n imagine rien que de funeste. Il dit à Pylade , au moment où Hermione se croit sûre d'épouser I^rhus :
Tout lui rirait, Pjrlade ; et moi , pour mon partage ,
Je n'emporterais donc qu'une inutile rag^e ?
Jlrais , loin d'elle encor , tâcher de Foublier ?
Non , ncm : à mes tourmens je ^eux Taseocier.
C'est trop gémir tout seul. Je suis las qu'on me plaigne :
Je prétends qu'à mon tour l'inhumaine me craigne ,
Et que ses yeux cruels, à pleurer condamnés,
Me rendent tous les noms que je leur ai donne».
Quand nos états vengés jouiront de mes soins » L'ingrate de mes pleurs jouira-t-elle moins ?
Que yeux-tu ? Mais, s'il faut ne te rien déguiser. Mon innocence enfin commence â me peser.
Je ne sais , de tout temps , quelle injuste puissance Laisse le crime en paix et poursuit Tinnocence. De quelque part sur moi que je tourne les yeux , Je ne vois que malheurs qui condamnent les dieux.
iiaci]sb:"ândromaque. 343
Mérilous leur courroux, justifions leur haine, El que le fruit du crime en précédé la peine.
On plaint en effet ce malheureux Oreste plus qu'on ne le condamne ; et ce qu'on n'a peut-être pas observé , c'est que l'amitié qui l'unit à Pylade répand sur lui une sorte d'intérêt qui nous porte encore à excuser son crime. On sent confusément qu'un homme à qui il reste un ami peut bien être coupable , mais n'est pas déterminément méchant. On est ému , lorsque , au milieu de ses projets sinistres , résolu d'enlever Hermione au péril de sa vie , le seul sentiment doux qui lui reste est en faveur de Pylade.
Mais toi , par quelle erreur reux-tu toujours sur toi Détourner un courroux qui ne cherche que moi r Assez et trop long-temps mon amitié t'accahie : Évite un malheureux , abandonne un coupable.
Cher Pelade , crois-moi , ta pitié te séduit : Laisse-moi des périls dont j'attends tout le fruit , Porte aux Grecs cet enfant que Pyrrhus m'abandonne. Va-t*en.
Et quelle est la réponse de Pylade? Ce ne sont pas de ces tournures sentencieuses , telles que nous les voyons si souvent dans Corneille. H ne dit pas : Un véritable ami doit tout sacrifier , jusqu'à son devoir. H ne dit pas : Je sais comme doit agir en pareil cas un ami véritable : l'amitié ne connaît point de dangers , etc. H montre tout ce qu'il est par un seul mot :
Allons, seigneur, enlerous Hermione.
344 COURS DE UTTÉRATURE.
Un mot tel que celui de Pylade vaut mieux qu^un traité sur Tamitié; comme tous les mots de pas^ sion de nos bonnes tragédies valent mieux que ce qu*en disent tous les moralistes. C'est un des grands avantages du genre dramatique; c'est la supériorité de l'action sur le discours ; c'est enfin le mot connu de ce Lacédémonien : Ce qu'il a dit^ Je le fais.
Que la réponse d'Oreste est touchante !
J'aLuse , cher ami , de Ion trop d*amitié :
Mais pardonne à des maux dont toi seul as pitié ; Excuse un malheureux qui perd tout ce cpi'il aime, Que tout le monde Lait , et qui se hait lui-même.
Combien de nuances différentes t et toutes sont intéressantes : tout parle au cœur , tout est tragique.
Mais ce qui Test plus que tout le reste, c'est Hermione. C'est une des plus étonnantes créations de Racine, c'est le triomphe d'un art sublime et nouveau. J'oserai dire à ceux qui refusent à Racine le titre de créateur: Où est le modèle d'Hermione? où avait-on vu , avant Racine , ce développement vaste et profond des replis du cœur humain ; ce flux et reflux si continuel et si orageux de toutes les passions qui peuvent bouleverser une âme altière et blessée; ces mouvemens opposés et rapides qui se croisent comme des éclairs ; ce passage si prompt de toutes les imprécations de la haine à toutes les tendresses de l'amour, des effusions de la
RACINE. ANDKOMAQUE. 3^S
joie aux transports de la fureur , de rindiflférence et du mépris affecté au désespoir qui se répand en plaintes, en reproches, en menaces; cette rage , tantôt sourde et concentrée , et méditant tout bas toutes les horreurs des vengeances , tantôt forcenée et jetant des éclats terribles? Pyrrhus, poussé à bout par les rigueurs d*Andromaque, parait-il déterminé à épouser Hermione , de qudL ton elle en narle à sa confidente !
Pyrrhus revient à nous ! Eh bien 1 chère Gléone ,
Conçois-tu les transports de Fheureuse Hermione ?
Sais-tu quel est Pjrrhus ? Tes-tu fait raconter
Le nombre des exploits.... Mais qui les peut compter?
intrépide et partout suivi de la victoire ,
Charmant , fidèle, enfin ; rien ne manque à sa gloire.
Pyrrhus retourne-t-il à Andromaque, elle se tait, et n attend qu'Oreste pour lui demander la tête d^un amant parjure. U conounence , en arrivant , par se répandre en protestations.
£lle l'interrompt :
Vengez-moi , je crois tout.
Oreste se résout , quoique avec peine , à la servir^ et Ton s'aperçoit de tout ce qu il lui en coûte pour se porter à l'assassinat , même d'un rival. Malgré ses promesses , elle ne se croit pas asses sûre de lui.
Pjrrhus n'est pas coupable à ses jeux comme aux miens ^ Et je tiendrais mes coups biefd plus sûrs que les siens.
Quel plaisir de veoger moi-même mou injure , De retirer mon bras teint du sang du parjure; Et, pour rendre sa peine et mes plaisirs plus grands. De cacher ma rirale à ses regards mourans 1 Ahl si du moins Oreste, en punissant son crime, * Lui laissait le regret de mourir ma victime ! Ya le trouver : dis-lui qu il apprenne à l'ingrat Qu*on rimmole à ma haine , et non pas à l'état. ' Chère Cléooe , cours : ma vengeauee est perdue S'il ignore, en mourant, que c'est moi qui le tue.
Elle aperçoit Pyrrhus. Son premier mouvement est celui de l'espérance; son premier cri est rordre de courir après Oreste , et de l'empêcher de rien entreprendre jusqu'à ce qu'il Tait revue. Pyrrhus avoue tous ses torts, et lui confirme la résolution où il est d'épouser Andromaque. Hermione dissimule d^abord ses ressentimens. £De se croirait humiliée de paraître trop sensible h cette offense : c'est le dernier effort de Porgueil qui combat contre l'amour. EDe affecte même de rabaisser ce même héros que tout à l'heure elle élevait jusqu'aux nues. Ses exploits ne sont plus que des cruautés : elle lui reproche la mort du vieux Priam. Pyrrhus lui répond en homme absolument détaché. Il s^applaudit de la voir si tranquille, et de se trouver beaucoup moins coupable qu'il ne le croyait. Il se plait à croire que leur mariage n'était en effet qu'un arrangement de politique. Mais Hermione ne veut pas lui laisser cette excuse : l'amour irrité ne
BAGINE. ANDEOMAQUB. 34?
se contient pas long-temps, et quand Pjrrlms lui dit,
Bien ne tous engageait à m*«imer en effet,
elle édate et se montre tout entière.
Je ne t*«i point aimé^ cmell Qa*ai-je donc fait? J*ai dédaigné pour toi les roux de tous nos princes ; Je t*ai cherché moi-même au fond de tes provinces ; Xj suis encor malgré tes infidélités, Et malgré tous mes Grecs, honteux de mes bontés. Je leur ai commandé de cacher mon injure ; J'attendais en secret le retour d*un parjure : J*ai cm que, t^t ou tard, à ton devoir rendu. Ta me rapporterais un cœur cpii m*était dû.
Je t*aîmais inconstant; ^*aurais-je fait fidèle? Et m^e en ce moment où ta bouche cruelle Tient si tran^illement m*annoncer le trépas.
Ingrat; je doute encor si je ne t*aime pas.
Les reproches amènent bientôt l'attendrissement et la prière : c est la marche de la nature. Et comme le changement de ton est marqué !
Mais, seigneur, s*il le faut, si le ciel en colère Réserve à d'autres ^ux la gloire de vous plaire. Achevez votre hjmen , j'y consens ; mais du moins Ne forcez pas mes yeux d'en être les témoins : Pour la dernière fois je tous parle peut-être ; Difierez-le d'un jour, demain vous serez maître.
Il y a dans cette demande plusieurs sentimens à la fois, dont une âme agitée ne se rend pas compte, et qui l'occupent tous sans qu'elle y pense. Elle s'est attendrie, et ne veut pas que
34® COtJRS DE LITTÉRATURE.
P^hus, en épousant Andromaque, s'expose à . la vengeance des Grecs. Elle ne demande qu'un jour. Ce jour éloigne au moins le plus grand des malheurs ; et l'éloigner , c'est peut-être le prévenir: l'espérance n abandonne jamais l'amour. Mais Pyrrhus parait insensible à cette prière. Elle ne veut qu'un jour, et il le refuse. H ne reste que le désespoir.
Vous ne répondez point?.... Perfide, je le yoî. Tu comptes les momens que tu perds arec moi.
Ton coeur, impatient de revoir ta Troyenne , Ne souffire qu*à regret qu*une autre t*entretienne.
Tu lui parles du cœur, tu la cherches des jeux
Je ne ie retiens plus , sauve-toi de ces lieux :
Va lui jurer la foi que tu m*avais jurée ;
Va profaner des dieux la majesté sacrée.
Ces dieux , ces justes dieux n'auront pas oublié
Que les mêmes sermens avec moi font lie.
Porte au pied des autels ce coeur qui m'abandonne;
Va, cours : mab crains encor d*j" trouver Hermione.
L'amour et la fureur réunis ensemble n'ont jamais eu un accent plus vrai ni plus effrayant. Il serait infini de détailler tout ce quil y a dans ce morceau. L'analyse de cinq ou six rôles des pièces de Racine, faite dans cet esprit, serait une! histoire complète de l'amour : jamais on ne Fa ni mieux connu ni mieux peint. Quelle vérité dans ce vers :
Tu comptes les momens que tu perds avec moi !
Comme cette observation est juste ! Rien n'échappe
HAGINE. ANDROMAQUE. 34^
à la vue perçante d'une femme qui aime, même dans le trouble de la colère. Elle ne peut se cacher que ses reproches y dès qu ils sont inutiles , ne font que la rendre importune , et que celui qui en est Tobjet compare involontairement ces momens si tristes et si insupportables avec ceux qui l'attendent auprès d'une autre. Et cette expression^ ta Trojenne I qu'il y a de haine et de dénigrement dans ce mot ! Ce ne sont , si l'on veut , que des nuances ; mais c'est la réunion des circonstances ^ miéme légères, qui fonde l'illusion de l'ensemble i rien n est petit dans la peinture des passons.. Cette autre expression, tu lui parles du cœur y qu elle est heureuse et neuve ! C'est encore la pas^ sion qui en trouve de pareilles. Sauve-toi de ces lieux pourrait ailleurs être familier : il est relevé par ce qu'il a de cruel dans l'empressement de quitter Hermione. On ne finirait pas; je m'arrête. Et parmi tant de beautés cherchez un mot de trop , un mot à reprendre : il n'y en a point.
Ainsi donc l'amour est vraiment tragique dans Pyrrhus , dans Oreste , dans Hermione : il l'est différemment dans tous les trois, et prend la teinte de leurs diflférens caractères ; ardent et impétueux dans Pyrrhus, sombre et désespéré dans Oreste^ altier et furieux dans Hermione. Jamais dans Corneille il n'avait eu aucun de ces caractères^ Aussi les effets qu'il produit ici sont en propor* tion de son énergie; et, ce qui est de l'essence àtk
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drame , les cliangemeiis de situation qui se succèdent dans la pièce naissent de cette fluctuatiaii naturelle aux âmes passionnées , et produisent de ces coups de théâtre qui ne tiennent pas à des événemens étrangers ou accidentels , mais dont les ressorts sont dans le cœur des personnages. Pyrrhus, croyant que le péril d'un fils doit résoudi'e Andromaque à lui donner sa main, refuse Astjanax aux Grecs. Hermione offensée a promis de partir avec Oreste. Celui-ci s'abandonne à la joie : mais, dans Tintervalle du premier au second acte, Andromaque a rejeté les offres de Pyrrhus ; et dans le moment où Oreste se croit sûr de sa conquête ^ arrive Pyrrhus.
Je vous cherchais , seigneur. Un peu de violence
M*a fait de vos raisons combattre la puissance ,
Je Favoue , et depuis «pie je vous ai quitté ,
J*en ai senti la force et connu Tëquité.
Xai songé, comme vous, qu*à la Grèce, à mon père,
A moi-même, en un mot, je devenais contraire;
Que je relevais Troie , et rendais imparfait
Tout ce qu*a fait Achille et tout ce que j*ai fait.
Je ne condamne plus un courroux légitime ;
Et Fon vous va, seigneur, livrer votre victime.
Oreste demeure frappé de consternation , et le spectateur avec lui. Voilà un coup de théâtre; il est d'un maître. L'intérêt croît avec le péril des principaux personnages; et le nœud capital est la résolution que prendra Andromaque : la conduite de Pyrrhus en dépend; celle d'Hermione