‹ Lycée (volume 4)Chapitre 34 sur 37 · RACINE. BRITANNICUS · texte numérisé non relu

RACINE. BRITANNICUS

^ion si vive et si prompte s'affaiblit par degré».. L'homme, revenu de son premier étonnement^ relève la vue , et ose fixer d'un regard attentif ce que d abord il n'avait admiré qu'en se prosternant» Bientôt il s accoutume et se familiarise avec l'objet de son respect : il en vient jusqu'à y chercher des défauts, jusqu'à en supposer même : il semble qu'il ait à se venger d'une surprise faite à son amour-propre , et le génie a tout le temps d'ex— pier par de longs outrages ce moment de gloire et de triomphe que ne peut lui refuser l'humanité qu'il subjugue en se montrant.

» Ainsi fut traité l'auteur diAndromaque. Oa l'opposa d'abord à Corneille : et c'était beaucoup^ si l'on songe à cette adnciiration si juste et si profonde qu'avait dû inspirer l'auteur du Cid^ de Cinna , des Horaces , demeuré jusqu'alors sansrival , maître de la carrière , et entouré de ses trophées. Sans doute même les ennemis particuliers de ce grand honmie virent avec plaisir s'élever ua jeune poëte qui allait partager la France et la renommée : mais ces ennemis étaient alors en petit nombre; sa vieillesse, trop malheureusement féconde en productions indignes de lui, les con-^ solait de ses anciens succès. Au contraire, la supériorité de Racine , dès ce moment si décisive et si éclatante, devait jeter TeâGroi parmi tous les aspirans à la palme tragique. Hoa conçoit aisé-> ment combien un succès tel que celui â^Andro*^

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maque dut exciter de jalousie et humilier tout ce qui prétendait à la gloire. A ce parti nombreux des écrivains médiocres, qui, sans s'aimer d'ailleurs et sans être d'accord sur tout le reste, se réunissent toujours comme par instinct contre le talent qui les menace, se joignait cette espèce d'hommes qui, emportés par un enthousiasme exclusif, avaient déclaré qu'on n'égalerait pas Corneille, et qui étaient bien résolus à ne pas souflrîr que Racine osât les démentir. Ajoutez à tous ces intérêts qui lui étaient contraires cette disposition secrète qui, même au fond, n'est pas tout-à-laît injuste, et qui nous porte à proportionner la sévérité de notre jugement au mérite de l'homme qu'il faut juger. Voilà quels étaient les obstacles qui attendaient Racine après Andromaque : et quand Britannicus parut, l'envie était sous les armes.

» L'envie, cette passion si odieuse et si vile qu'on ne la plaint pas, toute malheureuse qu'elle est, ne se déchaîne nulle part avec plus de fureur que dans la lice du théâtre. C'est là qu'elle rencontre le talent dans tout l'éclat de sa puissance, et c'est là surtout qu'elle aime à le combattre; c'est là qu'elle l'attaque avec d'autant plus d'avantage, qu'elle peut cacher la main qui porte les coups. Confondue dans une foule tumultueuse , elle est dispensée de rougir : elle a d'ailleurs si peu de chose à faire; et l'illusion théâtrale est si frêle et

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si £icile à troubler, les jugemens des homines rassemblés sont alors dépendans de tant de circanstances dont l'auteur n'est pas le maître, et tiennent quelquefois à des ressorts si faibles, que, toutes les fois qu'il y a eu un parti contre un bon ouvrage de théâtre , le succès en a été troublé ou retardé. Les exemples ne me naanqueraient pas; mais quand je n'aurais à citer que celui de Britanmeus abandonné dans sa nouveauté, n en serait-ce pas assez? » Eloge de Racine.

On voit, par la préface que l'auteur mit à la tète de la première édition de sa pièce , qu'il ressentit vivement cette injustice. Il n'est que trop ordinaire de faire aux hommes, dé talent un crime de cette sorte de sensibilité , quoique peut-être il Ji'y en ait point de plus excusable, ni qui soit pins dans la nature. Sans doute il y aurait beaucoup de philosophie à se détacher entièrement de ses ouvrages, du moment où on les a composés; mais je demanderai à ceux qui connaissent mi peu ïé cœur humain comment cette froide indifférence peut être compatible avec la vivacité d'imagina^ tion nécessaire pour produire une belle tragédie. Exiger des choses si contradictoires, c'est être à peu près aussi raisonnable que cette femme dont parle La Fontaine, qui voulait un mari point froid et point jaloux j et le fabuliste ajoute judi* cieusement : Notez ces deux points-ci. Je connais l'objection vulgaire, qu'un auteur ne peut pas

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se juger soi-même. Non sans doute , quand un ou« vrage vient de sortir de ses mains , et même ea aucun temps, s'il nest quun homme médiocre:

dans ce cas, il nest pas plus capable de se juger que de bien faire ; il ne voit pas au delà de ce qu'il a fait. Mais une expérience constatée prouve que, passé le moment de la composition, un homme supérieur par le talent et par les lumières se juge aussi bien et même mieux que qui que ce soit. J'en citerai des preuves bien frappantes, quand je parlerai de Voltaire. Aujourd'hui , tout ce que je demande , c est qu'on pardonne à Racine d avoir eu raison de se fâcher quand ses juges avaient tort de le condamner^

Le public revint bientôt de sa méprise : Britan* meus resta en possession du théâtre; et Badne, dans l'édition de ses OEuvres réunies , supprima cette première préface : on pardonne aisément Tinjustice , quand elle est réparée. H ne l'avait pourtant pas oubliée : on s'en aperçoit à la manière dont il s'exprime sur le sort de cette tragédie. « Voici celle de mes pièces que je puis dire que » j'ai le plus travaillée. Cependant j'avoue que 9 le succès ne répondit pas d'abord à mes espé- D rances. A peine elle parut sur le théâtre , qu'il » s'éleva quantité de critiques qui semblaient la ■9 devoir détruire. Je crus même que sa destinée M serait à l'avenir moins heureuse que celle de M mes autres tragédies ; mais enfin il est arrivé à

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» cette pièce ce qui arrivera toujours à des ou- 31 vrages qui auront quelque bonté : les critiques 9 se sont évanouies , la pièce est demeurée. Cest D maintenant celle des miennes que la cour et la » ville revoient le plus volontiers; et si j'ai fait p quelque chose de solide et qui mérite quelque » louange, la plupart des connaisseurs demeu- » rent d'accord que c'est ce même Britannicus. » Voltaire ne semble pas s'éloigner de cet avis. 11 a dit quelque part : Britannicus est la pièce des connaisseurs. Cependant il lui préférait Athalie pour le mérite de la création et la sublimité du style , et Andromaque et Iphigénie pour VeSet tbéàtral. Mais , dira-t-on, si cet effet est le premier objet de l'art , comment se peut-il qu'il y ait quelque chose que les connaisseurs préfèrent ? Je réponds : Rien , sans contredit , lorsqu'à cet effet se joignent les autres sortes de beautés que ce même art comporte , comme dans Iphigénie et Andromaque. Mais ces connaisseurs distinguent dans un ouvrage ce que la nature du sujet donnait à l'auteur, et ce qu'il n'a pu devoir qu'à lui-même* Nous avons des pièces qui , sur la scène , font verser beaucoup de larmes , et qui pourtant n'ont pu valoir à leurs auteurs une grande réputation ; par exemple , Ariane et Inès. Pourquoi ? C'est qu'avec de l'intérêt , elles manquent de beaucoup d'autres qualités qui constituent la perfection dramatique , et la faiblesse des autres productions

de ces mcmes auteurs a fait voir qu*uii homme cfun talent médiocre, en traitant certaines situations plus aisées à manier que d'autres , et plus facilement intéressantes , pouvait obtenir du succès : au lieu qu'il est d'autres sujets où l'auteur ne peut se soutenir que par une extrême habileté dans toutes les parties de l'art , et par des beautés qui n'appartiennent qu'au grand talent ; et de ce genre est Bfitannicus,

Ce qui peut émouvoir la pitié dans cette pièce, c^est Vamour mutuel de Brîtannicus et de Junie , et la mort du jeune prince ; mais l'amour est ici bien moins tragique et d'un effet bien moins grand que dans Andromaque. Cependant Funion des deux amans est traversée par la jalouse de Néron ; la vie du prince est menacée dès que le caractère du tyran se développe , et sa mort est la catastroplic qui termine la pièce. D'où vient donc que l'amour y produit des impressions bien moins irives que dans Andromaque ? Il faut en chercher la raison , et nous verrons que l'étude de la tragédie est en même temps celle du cœur. Je crois avoir remarqué qu'au théâtre l'amour combattu par des obstacles étrangers, quelque intéressant qu'il soit alors, ne Test jamais autant que par les tourmens qui naissent de l'amour même; et, comparant ensuite le théâtre à la nature dont il est l'image, j'ai vu que ce rapport était exact, et que les plus grands maux de l'amour n'étaient

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pas ordinairement ceux qui lui viennent d'ailleurs, mais ceux qu'il se fait à lui-même. Rien n'est à craindre pour les aman^ autant que leur propre cœur. Les difficultés, les dangers, l'absence, la séparation , rien n'approche du supplice de la jalousie, du soupçon de l'infidélité, de l'horreur d'une trahison. J'aurai occasion d'appliquer et de développer ce principe quand il s'agira d'examiner pourquoi Zaïre et Tancrède sont les deux pièces où l'amour est le plus déchirant , et fait couler les larmes les plus abondantes et les plus amères.

Junie et Britannicus sont deux trèsrjeunes personnes qui s'ainoient avec toute la bonne foi , toute la candeur de leur âge. La peinture de leur amour ne peut offrir que des teintes douces : leur passion est ingénue comme leur caractère : ils sont sûrs l'un de l'autre ; et si l'artifice de îîéron cause à &itannicus un moment d'inquiétude, elle ne peut le porter à rien de funeste, et un moment après il est rassuré. Cet amour n'a donc pas de quoi prendre un très-grand empire sur l'âme des spectateurs , dont on ne peut s'emparer entièrement que par des secousses fortes et multipliées. Aussi la mort de Britannicus y racontée au cinquième acte en présence de Junie , produit plus d'horreur pour Néron que de compassion pour elle : son amout n'a pas occupé assez de place dans la pièce pour que la catastroplie &sse une

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impression bien vive. Le caractère doux et faible ^e Junie ne fait rien craindre de sinistre , et le parti qu'elle prend de se mettre au nombre des irestales, quoique assez conforme aux mœurs et aux convenances , n est pas un dénoûment trèstragique. Ce cinquième acte est donc la partie faible de Touvrage , et c'est ce qui donna le plus <le prise aux ennemis de Racine : mais ils ferinaient les yeux sur les beautés des quatre premiers; ^ ces beautés sont telles , que depuis un siècle -elles semblent chaque jour plus senties et excitent plus d'admiration. Les ennemis de l'auteur, pour se consoler du succès à^Andromaque , avaient dit cp'il savait en eflFet traiter l'amour, mais que ^'était là tout son talent ; que d'ailleurs il ne saurait jamais dessiner des caractères avec la vigueur xle Corneille , ni traiter comme lui la politique des cours» Telle est la marche constante des préjugés : on se venge du talent qu'on ne peut refuser à un écrivain , en lui refusant par avance x^elui qu'il n'a pas encore essayé. Burrhus , Agrippîne , Narcisse , et surtout Néron , étaient une terrible réponse à ces préventions injustes ; mais -cette réponse ne fut pas d'abord entendue. Le Tnérite d'une pièce qui réunissait l'art de Tacite -et celui de Virgile échappa au plus grand nombre des spectateurs. Le mot de politique n'y est jajinais prononcé; mais celle qui règne plus ou imoins dans les cours , selon qu'elles sont plus on

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moins corrompues, na jamais été peinte avec des traits si vrais , si profonds , si éner^ques , et les couleurs sont dignes du dessin. Boileau , et ce petit nombre d'hommes de goût qui juge et se tait quand la multitude crie et se trompe , aperçurent dans ce nouvel ouvrage un progrès quant à la diction. Dans celle âiAndromaque , quelque admirable qu'elle soit , il y avait encore quelques traces de jeunesse , quelques vers faibles , ou incorrects , ou négligés. Ici tout porte l'empreinte de la maturité : tout est mâle ; tout est fini ; la conception est vigoureuse , et l'exécution sans au- » cune tache. Agrippine est, comme dans Tacite, avide du pouvoir, intrigante, impérieuse, ne se souciant de vivre que pour régner, employant également à ses fins les vices, les vertus, les faiblesses de tout ce qui l'environne , flattant Pallas pour s'emparer de Claude , protégeant Britannicus pour contenir Néron , se servant de Burrhus et de énèque pour adoucir le naturel féroce qu'elle redoute dans son fils , et faire aimer son empire qu'elle partage. Si elle s'intéresse pour l'épouse de Néron , c'est de peur qu'une maîtresse n'ait trop de crédit. Elle met en usage jusqu'à la tendresse maternelle qu'elle ne sent point , pour regagner Néron qui lui échappe.

Je n ai qu un fils. O ciel , qui m'entends aujourd'hui I T'ai-je fait quelques vœux qui ne fussent pour lui? Remords, craintes, périls, rien ne m'a t^tenue.

3^0 COLKS DE LITTÊRATtjRE. I

Tai yaîucu ses mépris ; j^ai détourné ma rue !

Des malheurs tjui dès lors me furent aoTionct^s,

J'ai fait ce que j*ai p« : Tons régnez, c'est assez.

Avec ma liberté ({ue vous m'avez ravie.

Si vous le souhaitez , prenez encor ma vie ,

Pom*vu que par ma mort tout le {>euple irrité

Ne TOUS ravisse pas ce cpii m'a tant coûté.

Quelle adresse dans ces deux derniers vers !

Elle n'ose pas menacer directement Néron : il a déjà pu la faire arrêter ; il peut aller plus loin : il vient de s'expliquer de manière à lui faire entendre qu'il veut secouer le joug ; elle craint de mettre le tigre en fureur. C'est à Burrhus qu'elle disait un peu auparavant : Qu'il songe

Qa*en me rédnisant à la nécessité D*éprouver contre lui ma faible autorité, U expose la sienne , et que dans la balance Mon nom peut-^tre aura plus de poids qu^il ne pense.

Mais ce n'est pas à Néron qu'elle ose dire : Si vous attentez sut moi , craignez pour vous-même. Elle se contente de le lui faire comprendre sans qu'il puisse s'en offenser, et donne à la menace le ton de l'intérêt et de l'amitié.

Mais à peine Néron, qui dissimule encore mieux qu'elle , lui a-t-il dit :

Eh bien donc! prononcez : Que voulez-vous qu'on fasse?

elle reprend tout son orgueil dès qu'elle se croit sûre de son pouvoir; elle dicte des lois.

De mes accusateurs qu*on punisse Taudace;

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Qiie de Britannlcus on calme le courroux;

Que Junie à sou choix puisse prendre un époux;

Qu'ils soient libres tous deux , et que Pallas demeure.

Le ressort n'était que comprimé ; il agit et s'échappe avec plus d'impétuosité. C'est ainsi qu'un caractère se montre tont entier sur ]a scène. Et quand Junie, toujours occupée des alarmes inséparables de l'amour, parait conserver quelque défiance de la sincérité de Néron, avec quelle hauteur Agrippîne le lui reproche !

Doutez-vous d'une paix dont je fais mon ouTrage.

11 suffit : j'ai parlé , tout a changé de face.

N'est-ce pas là cette politique ordinaire à tous ceux qui jouissent d'un pouvoir emprunté ? Un des moyens de le conserver, c'est de faire qu'on y croie. Le détail où elle entre ensuite avec Junie a un double eiFet, il fait connaître au spectateur l'ivresse orgueilleuse où s'abandonne Agrippîne dans la joie de sa nouvelle faveur, et la profonde dissimulation dont Néron a été capable. Je ne dis rien du style ; il est au-dessus des éloges.

Ah ! si vous aviez vu par combien de caresses

Il ma renouvelé la foi de ses promesses!

Par quels embrassemens il vient de m'arréter !

Ses bras, dans nos adieux, ne |)Ouvaient me quitter.

Sa facile bonté, sur son front répandue «

Jusqu'aux moindres secrets est d'abord descendue.

11 s'épanchait en fils qui vient en liberté

Dans le sein de sa mère oublier sa fierté.

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Mais bientôt, reprenant un visage sévère, Tel que d'un empereur qui consulte sa mère.

Sa confidence auguste a mis entre mes mains Des secrets d'où dépend le destin des humains.

Quelles superbes expressions ! et comme eUes sont faites pour donner une haute idée de sa puissance !

Non , il le faut ici confesser a sa gloire , Son cœur n*enferme point une malice noire ; Et nos seuls ennemis , altérant sa bonté »

Abusaient contre nous de sa facilité.

Mais enfin , à son tour , leur puissance décline } Borne encore une fois va connaître Âgrippine. Déjà de ma faveur on adore le bruit.

On adore le bruit de ma faveur ! Quelle heureuse hardiesse dans le choix des mots ! Et cette hardiesse est si bien mesurée , qu elle parait toute simple : la réflexion seule l'aperçoit; le poëte se cache sous le personnage.

Enfin, quand Britannicus empoisonné a fait voir tout ce qu'on pouvait attendre de Néron , Agrippine , qui n'a plus rien à ménager, ne songe plus qu'à l'épouvanter de ses fureurs.

Poursuis, Néron : avec de tels ministres, Par des faits glorieux tu vas te signaler.

Poursuis : tu n*as pas fait ce pas pour reculer. Ta main a commencé par le sang de ton frère ; Je prévois que tes coups viendront jusqu*à ta mère. Dans le fond de ton cœur je sais que tu me hais ; Tu voudras t' affranchir du joug de mes bienfaits, *-

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