‹ Lycée (volume 4)Chapitre 35 sur 37 · RACINE. BRITANNICUS. S^S · texte numérisé non relu

RACINE. BRITANNICUS. S^S

Mais je veux que ma mort te soit même inutile. Ne crois pas qu'en mourant je te laisse tranquille . Rome, ce ciel , ce jour que tu reçus de moi , Partout, à tout moment, m'offriront devant toi. Tes remords te suivront comme autant de furies ; Tu croiras les calmer par d'autres barbaries. Ta fureur, s'irritant soi-même dans son cours , D'un sang toujours nouveau marquera tous tes jours . Mais j'espère qu'enfin le ciel , las de tes crimes , Ajoutera ta perte à tant d'autres victimes ; Qu'après t'étre couvert de leur sang et du mien , Tu te verras forcé de répandre le tien ; Et ton nom paraîtra, dans la race future , Aux nlus cruels tyrans une cruelle injure.

Voilà un exemple de cet art si fréquent dans Bacîne , de donner aux idées les plus fortes l'expression la plus simple. Dire à un homme que son nom sera une injure pour les tyrans est déjà terrible; mais, />oi^r les plus cruels tyrans une cruelle injure ! je ne crois pas que l'invective puisse imaginer rien au delà ; et pourtant il n'y a rien de trop pour Néron : son nom est devenu celui de la cruauté.

Quelle vérité effrayante dans la peinture de ce monstre naissant! C'est une des productions les plus frappantes du génie de Racine, et une de celles qui prouvent que ce grand homme pouvait tout faire. Néron , comme l'observe fort bien Racine , n'a pas encore assassiné son frère , sa mère , son précepteur; il n'a pas encore mis le feu à Borne ; et pourtant tout ce qu'il dit , tout ce qu'il

fait dans le cours de la pièce, annonce une âme naturellement atroce et perverse. Mais combien il a fallu de temps pour que l'on reconnût le prodigieux mérite de ce rôle I Cest nne obligation que l'on eut à l'inimitable Lekain; et Touvrage d'un grand acteur est de mettre à la portée de la multitude ce qui n'était senti que par les connaisseurs. Comme le nom de Néron semble promettre tout ce qu'il y a de plus odieux ^ et que, dans la nouveauté de Britannicus , les têtes étaient encore montées au ton que Corneille avait introduit pendant trente ans, on fut étonné qu'il n'eût pas sans cesse à la bouche àe» maximes infernales , qu'il ne ae glorifiât pas d'être méchant , qu'il eût quelque honte de passer pour empoisonneur; enfin, on le trouva trop bon ; c'est le mot dont Racine se sert dans sa préface. Il est vrai qu'il n'a pas la rhétorique du crime ; mais il en a bien ratrocité tranquille et raffinée, la profondeur réfléchie. Examinons sa conduite. Il entend parler de la beauté de Junie : son premier mouvement est de l'enlever avant même de l'avoir vue; et, sur le seul soupçon que Britannicus pourrait bien en être aimé, son premier mot est de dire :

D'autant plus malheureux qu il aura su lui plaire, Narcisse , il doit plutôt souhaiter sa colère : • Néitm impunément ne sera pas jaloux.

A peine a-t-il vu Junie un moment , et déjà la

BAGINK. BBITÂIINICUS* i^S

mort de son nyal et de son frère est pronoocée dans son cœur. Mais il lui prépare un autre supplice : il veut que Junie elle-même lui dise ou lui £isse entendre qu'il faut renoncer à elle ; et ^i pour Ty forcer, il lui déclare que Britannicus est mort, si elle n'obéit pas. On a dit que c était uu petit moyen y et peu digne de la tragédie, de faire cacher Néron > pendant Tentrevue des deux amans : cela est vrai; mais je crois qu'ici Tefiet relève et justifie le moyen. Le péril est si prodiain et si réel , que la scène est tragique ; et je n'ai besoin, pour le prouver, que d'en aj^ler à l'effet du théâtre. Ce moment e^ cdiû où l'amour de Britannicus et de Junie devient intéressant , parce qu'il y a de la terreur et de la pitiés Leur situation est cruelle, et l'on ne peut s'empêcher de trembler pour eux quand on se souvient de ces vers terribles de Néron ;

Cache prés de cet lieux » je vous Terrai . madame. Renfermez votre amour dans le fond de yotre âme Vous n* aurez point pour moi de langages secrets ; J'entendrai des regards que tous croirez muets , Et sa perte sera Finfaillible salaire û*un geste ou d'un soupir échappé pour lui plaire.

Avec ce style et cette situation l'on peut tout ennoblir. ObseiTons, en passant^ que l'efiet théâtral peut faire pardonner des moyens faux, mais ne les justifie pas; au lieu qu un moyen commun

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et petit par lui-même peut être relevé par Fart que Ton met à s*en servir , et n'est plus un défimt: Néron, sûr de l'amour de Junie pour Britannicus , ne médite plus que des vengeances et des crimes. Il fait arrêter son frère; il donne des gardes à sa propre mère; et s'apercevant , par l'entretien qu'il a eu avec elle, que les droits de Britannicus à l'empire peuvent être une arme contre lui, il ne balance pas un moment, et donne ordre de l'empoisonner. Mais comment 1 Avec quel sang-firoid odieux et quelle fourbe réfléchie ! C'est en paraissant se réconcilier avec Agrippine et Britannicus , en prodiguant les caresses , les soumissions , les embrassemens ; en donnant dans son palais une scène de tendresse filiale :

GardeSf qu'on obéiane aux ordres de ma mère I

Voilà de quelle manière il se prépare au fratricide. Et la voilà bien cette politique des cours corrompues dont Corneille aimait tant à parier. Mais ici elle est en action, et non pas en paroles; c'est*à-dire qu'elle est dans l'imitation théâtrale la même chose qu'en réalité : c'est la perfection de l'art. Néron ne se conduit pas autrement que Charles IX. A peine Agrippine l'a-t-elle quitté » que sa rage renfermée ne peut plus se contenir* Il se croit sûr de Burrhus, parce qu' Agrippine en est mécontente; et c'est devant un homme

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vertueux qu'il avoue le projet d'un cnine, d'ua empoisonnement.

Elle se hâte trop , Burrhus , de triomplier : J*embrasse mon rival , mais c est pour réioufier.

G*en est trop : il faut^e sa ruine

Me déliyre à jamais des fureurs d*Agrippine.

Tant qu'il respirera je ne yb qah. demi :

Elle m*a fatigué de ce nom ennemi , Et je ne prétends pas que sa coupable audace Uoe seconde fois lui promette ma place.

Avant la fin du jour, je ne le craindrai plus.

Parler ainsi à Burrhus, cest montrer tout Néron» Il n'y a qu'un scélérat consommé qui puisse , sans rougir , se montrer tel qu'il est devant un honnête homme : c'est une preuve qu'il a tout surmonté , même la conscience. Les autres scélérats se démasquent devant des confidens dignes d'eux; il n'y a que Néron qui puisse se démasquer devant Burrhus. Cet exemple est unique au théâtre , et c'est un trait de génie. Mahomet ne cache pas k Zopire sa politique et son ambition ; mais il y a de la grandeur dans ses projets , tout criminels qu'ils sont; il espère de gagner Zopire , et il en a les moyens. Ici rien de tout cela : Néron avoue le plus lâche des forfaits , et n*a nul besoin de Burrhus pour l'exécuter. Cette confidence sans nécessité , et faite pour aind^ dire d'abondance de cœur, serait ailleurs un grand défaut : ici c'est le coup de pinceau d'un grand maître. Il est évident

que Néron ne croit pas même faire un crime:

c'est à ses yeux la chose du monde la plus simple que d'empoisonner son frère ; et ce qui le prouve , c'est qu'il est tout étonné que Burrhus ne l'ap* prouve pas; c'est que , dans la scène suivante , il dit à Narcisse, comme la seule chose qui l'arrête.

Ils mettront ma yengeance au rang des parricides

Ce dernier mot n est pas d'un tyran ^ mais d'un

monstre.

Ici commence ce grand spectacle si moral et si dramatique, ce comhat du vice et de la vertu , sous les noms de Narcisse et de Burrhus se disputant Tâme de Néron ; et c'est ici que vont se développer ces deux caractères, aussi parfaitement tracés que ceux de Néron et d'Agrippine. Burrhus est le modèle de la conduite que peut tenir un homme vertueux, placé par les circonstances auprès d'un mauvais prince et dans une cour dépravée. H est entouré de passions, d'intérêts, de vices, et les combat de tous côtés. Il ne prononce pas une seule sentence sur. la vertu, non plus que Néron sur le crime; mais il représente l'une dans toute sa pureté , comme Néron représente l'autre dans toute son horreur. H résiste à l'ambition inquiète d'Agrippine et à la perversité de son maître, et dit la vérité à tous les deux , mais sans ostentation , sans bravade, avec une fermeté noble et modeste , ne cherchant point à offenser et ne craignant point

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de déplaire. Il parle à Tun comme à son emp^air, à Tautre comme à la mère de César. Il remplit tous ses devoirs et observe toutes les bienséances Mais lorsque son coupable élève ose lui découvrir un projet horrible, alors cet homme si calme devient tout de feu : sa tranquillité le rendait grand , son indignation le rend subhme. L'éloquence est dans sa bouche ce quest la vertu dans son âme, sans faste, sans effort, mais toute pleine de cette chaleur qui pénètre y de cette vérité qui terrasse , de cette véhémence qui entraine. Il émeut jusqu'à Néron même, et sort plein d'espérance et de joie , pour aller consommer près de Siitannicus une réconciliation qu'il croit sûre. A l'instant même entre Narcisse : au pathétique, à l'enthousiasme d'une belle âme va succéder tout Tart de la bassesse et de la méchanceté ; et dans ces deux peintures contrastées l'auteur est également admirable. Mais pour les placer ainsi Tune auprès de l'autre, il fallait être bien sûr de sa force. Plus l'effet de la première était grand et infaillible , plus l'autre était dangereuse. L'expérience du théâtre apprend combien il y a de danger à remplacer tout de suite des sentimens doux et chers, auxquels le spectateur aime à se livrer, par ceux qu'il hait et qu'il repousse. Ceci ne s'applique pas aux scélérats hardis qui ont de l'énergie et de l'élévation , mais aux personnages vils et méprisables; et Narcisse est de ce nombre. Ces sortes de carac-

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tères, quelquefois nécessaires dans la tragédie^ ^onC très-difficiles à manier. Le spectateur veut Inen haïr, mais il ne veut pas que le mépris se joigne à la haine , parce que le mépris n'a rien de tragique. Voltaire , en blâmant sous ce point de vue les rôles de Félix , de Prusias et de Maxime •dans Corneille , cite celui de Narcisse comme le tnodèle qu il faut suivre quand on a besoin de personnages de cette espèce. H admire la scène de Jîarcisse avec Néron; mais remarquant le peu id'effet qu'elle produit toujours , il croit qu'elle en ferait davantage si Narcisse avait un plus grand intérêt à conseiller le crîme. Je ne sais si cette réflexion est bien juste. Sans doute si Narcisse , pour tenir la conduite qu'il tient, avait à surmonter ^elqu'un des sentimens de la nature, comme Félix qui se détermine à faire périr son gendre de peur de perdre son gouvernement , la proportion 'des moyens manquerait. Mais Narcisse , qui cherche à gouverner Néron comme il a gouverné Claude, en flattant ses passions, n'a aucun intérêt à sauver Britannicus. Dans son caractère établi , tous les moyens lui doivent être bons; il ne Ikit que suivre son naturel bas et pervers; et si la scène entre lui et Néron , malgré la perfection dont elle est , n'est pas , à beaucoup près , applaudie comme celle de Burrhus, c'est que, dans aucun •cas, dans aucune supposition, elle ne peut feire le môme plaisir : et j'en trouve la raison dans le

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cœur humain. L'âme vient de s'épanouir en écoutant Burrhus; elle se resserre et se flétrit en voyant Narcisse. Le rôle qu'il joue est un de ceux qui ne peuvent être que supportés et qui ne peuvent jamais plaire. Ne reprochons pas aux hommes as* semblés un sentiment qui leur fait honneur , la répugnance invincible pour ce qui est vil. Ces caractères-là, dans le drame, peuvent être placé» pour les moyens , et jamais pour les eflfets. Le plus grand eflfort de Tartiste, c'est de les faire tolérer au théâtre, et admirer du connaisseur qui ne juge que l'exécution; et il ne peut en venir à bout qu'eo leur donnant au plus haut degré ce que peut avoir un homme bas et méchant , l'artifice et l'adresse*. C'est ce que Racine a fait dans le rôle de Narcisse,, Quelle entreprise que celle de ramener Néroa après l'impression qu'il vient d'éprouver, et que le spectateur a si vivement partagée ! Quel chemi» il y a du moment où il envoie Burrhus près de son frère pour consommer la réconciliation , à celui où il sort avec Narcisse pour aller empoisonner son rival! Et cependant tel est l'art détestable de Narcisse, ou plutôt tel est l'art admirable du poëte , que cette révolution, l'ouvrage de quelques mstans, parait vraisemblable, naturelle et même nécessaire. Le venin de la mahgnité est si habilement préparé , qu'il doit pénétrer l'âme du tyranr et l'infecter sans remède. Cette scène étonnante mérite d'être détaillée.

38^ COURS D£ LITT£KATtIU2.

HAICISSE.

Seigmeor, j*ai Umi préru pour une mort si juste;

Le poison est tout prêt ? la f«eine Loeostie

A redoublé pour moi ses soins ofiBeieux:

Elle a fait expirer nn esclave à mes jeux;

Et le fer est moins prompt pour trancher une TÎe

Que le novreau poison ^e sa main me confie.

VBBOir.

Narcisse, c*est assez : je reccmnais ce soin , Et ne souhaite pasqoe tods alliez plus loin.

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