NARCISSE
Elle s'en est vantée assez publicpement.
XfÉROIf.
De quoi?
TIÂRCISSE.
Qu'elle n'avait qu'à vous voir un moment; Qu'à tout ce grand éclat , à ce courroux funeste On verrait succéder un silence modeste ; Que vous-même à la paix souscririez le premier : Heureux que sa bonté daignât tout oublier.
îfEEOIf.
Mais , Narcisse , dis-moi : Que veux-tu que je fasse ?
Remarquons ici la vérité du dialogue et la simplicité de la diction : elle n'est pas au-dessus de la conversation soutenue, et ne devait pas en effet aller au delà. D'un côté , c'est un scélérat froid et réfléchi, qui ne songe pas à parer son langage; les fripons ne se passionnent guère : de l'autre,
un homme intérieurement agîté , qui ne répond que par quelques mots pénibles. Toute figure poétique devait disparaître. Nos critiques du jour, qui affectent de ne pas reconnaître d'autre poésie , ne manqueraient pas y si Racine était vivant , de le trouver bien froid et bien faible. « Quels vers , diraient-ils , que ceux-ci :
Agrippîne, Seigneur, se Tëtait bien promis
£IIe s*en est vantée assez puLlicpiement.
Mais, Narcisse, dis-moi : Queyeux-tu que je fasse?
•» S'exprimerait-on autrement en prose? » Et c'est précisément pour cela qu'ils sont excellens , car ils sont ce qu'ils doivent être. Le dernier, tout ample quil est, fait trembler; le tigre va se révdller :
Je n ai que trop de pente à punir son audace ; £t, si je m*en crojais, ce triomphe indiscret Serait bientôt suivi d'un éternel regret.
Mais de tout Funivers quel sera le langage?
Sur les pas des tyrans veux-tu que je m'engage, £t que Rome, effaçant tant de titres d'honneur. Me laisse pour tout nom celui d'empoisonneur? Ils mettront ma vengeance au rang des parricides.
Ici Narcisse commence à être plus à son aise. Il a voulu sonder l'àme de Néron. Elle s'ouvre, et il voit que la nature n'y a pas jeté un cri , qu'il ii*j a pas un remords . pas un sentiment de vertu ;
RACINE. BRITANNIGUS. 385
qne Néron ne fait rien, ni pour son frère, ni pour sa mère, ni pour Burrhus, mais seulement <ju^il craint encore Topinion publicpie, le dernier frein de l'homme pervers et puissant, quand il a de Tamoup-propre. Néron en a encore, et c'est par son amour-propre même que Narcisse va se res« saisir de lui.
£t prenes-Tous, seigneur , leurs caprices pour guides?
Âvez-Yous prétendu qu'ils se tairaient toujours?
Est-ce à TOUS de prêter Foreille à leurs discours?
De Yos propres désirs perdrez-vous la mémoire ,
£t serez-YOus le seul que yous n*oserez croire?
Mais, seigneur, les Romains ne yous sont pas connus;
Non , non : dans leurs discours ib sont plus retenus.
Tant de précaution aiSaiblit Yotre règne :
Us croiront, en effet, mériter qu'on les craigne.
Voilà, de toutes les suggestions, la plus perfide et la plus sûre auprès des mauvais princes; c'est d'irriter en eux l'orgueil du pouvoir. Qui peut savoir combien de fois l'adulation a répété dans d'autres termes ce que dit ici Narcisse? H ne lui reste plus qu'à rassurer bien pleinement Néron sur lopinion et les discours des Romains.
Au joug depuis long-temps ils se sont façonnés;
Ils adorent la main qui les tient euchsdnés :
Yous les verrez toujours, ardens à yous complaire.
Leur prompte servitude a fatigué Tibère.
Moî-méme, revêtu d*ua pouvoir emprunté ""
Que je reçus de Claude avec la liberté,
Xai cent fois, dans le cours de ma gloire pa/Mée»
Tenté leur patience et ne Fai point lassée.
386 COURS DE litt£ratub£«
Efim empodsQimemeiit tous craignez la nokiceiir? Faites périr le frère, aBandonnez la sceur; Hcone , snr lès: autels prodiguant les Tictimes',i EoBBenipikiimiacensv Imir trouver» des crimes* Vous yencez. mettre au rang, des^jours infortunés Ceux où jadis la sœur et le frère sont. nés.
CT'esl' eof eSet cer cjui: arrivap après I0 d'Agrippine, et rabjection des Romains, est ici avec rénergique fidélité des crayons de Tacite. Néron , déli^^é^ non. pas de ses scrupules^ mais de ses craintes , ne se défend pins qne bijen Ëi3>Ie-> ment.
Narcièse-, encore mx «onp, je ner puis T^ntreppendre»
J*ai promis- à Bixrdius'y il a fallu me rendre.
Je ne veux point encore, en lui' manquant de fg^
Donner àsaiTcrtu der armes contre moi.
J*oppose à ses raisons un courage inutile ;
Je nedJëjBouie poiat^aTec un. cceur tragaqMÎiLa.
lî ne reste, donc plus à détruire qu'un reste d'égard pour Burrhusiji exprimé de manière à faire voir que les conseils d'iin vertueux gouverneur pèsent étrangement à Néron, impatient de secouer toute espèce de joug. C'est Hnstant dte porter le dernier coup ; et Narcisse emploie l'arme si familière auxf nxéchanc^, la^ calomnie. H; attnbue à Burrhus, à Sénèque , à tous ceux qui s'eflSjrçaîent encore de contenir les vices de Néron, lès propos les plus injurieux et les plus amers* Cet arti&ce des flatteurs ne manque presque jamais soa effet. Us mettent dans la bouche de celui quHs vèulebt
HAGIRB. BRITANNXCX7S. 387
perdre tout le mépris cpi'ils ont an fond du cœu^ pour le maître qu'ils veulent tromper.
Burrlius ne pense pas , seigneur , tout ce qn*il dit :
Son adroite vertu ménage son crédit ;
Thi plutôt ils n'ont tous qu'une même pensée :
Us Terraient par ce coup leur puissance abaissée.
Vous seriez libre alors , seigneur:; et devaitt vous
£es maîtres orgueilleux fiéclnraient comme aong.
Quoi donc I ignorez-vous tout ce qu'ils osent dire ?
« Néron , s'ils en sont crus, n'est point né pourTempire ;
» Il jie dit, il ne fait que ce qu'on lui prescrit :
» Burrbus ccmduit son cceur , Sënëque son espeiL
» Pour toute ambition, pour vertu singulière,
» II excelle à conduire un char dans la carrière,
» A ^êàspiÉber des prix indignes de ses mains ,
» A se donna* kii-mème ^en «pectacle aux iRomains^
» A venir prodiguer sa voix sur un Ibéàtre ,
» A réciter des cbants qu'il veut qu'on idolâtre ;
» Tandis que des soldats , de momens en momens ,
<• Yoniasgràcherpour lui 'des epplaudissemens. »
Abl ne voulez-vous pas les forner-à je taine?
Pour le coup , il est impassible que Nânm résiste à cette adresse infernale. Chaque mot est mi trait gui le perce. On le jM?endii la Ibis ^par ioutes ses faiblesses : il faut qu'il succombe.
Viens y Narcisse; allons vm£t>(pi^nem^àmm»iMm.
n ne dît pas pofiîtin^eBieiiit qoâ pordil prendra , mais on voit que son parti est déjà pris.
Cotte jcène est pecft-^ètre 1b plus grande leçon ifoe jamaiB Tart ârsnstfàqne tôt flomxëe aux sou-
388 C0UB8 DE UTT£|ULTUBE.
verains. On assure qae l'endroit qui regarde les spectacles fit assez d'impression sur Louis XIV pour le corriger de l'habitude où il était , dans sa jeunesse , de représenter sur la scène dans lés fôtes de sa cour. C'était une chose de peu d'importance ; mais cette scène bien méditée peut donner de tout autres leçons : et pour ce qui regarde la politique des cours, dont Corneille parle si souvent , et que Fontenelle et tant d'autres prétendent si supérieurement peinte dans Othonjje crois que c'est ici qu'il faut la chercher ; qu'il n'y en a que quelques traits généraux dans ce petit nombre de vers qu'on a retenus d'Othoriy pièce que d'ailleurs on lit si peu; mais que le tableau entier se trouve dans les rôles d'Agrippine, de Burrhus et de Narcisse.
Je ne parlerai du beau récit de la mort de Britannicus que pour observer le seul endroit où Bacine, égal à Tacite dans tout le reste (et c*est ce qu'on peut dire de plus fort ) , parait être resté au-dessous de lui. Il s'agissait de peindre les différentes inipressions que produisît sur les courtisans le moment où Brîtannicus expire empoisonné.
La moitié s*ëponyante et sort aTec des cris : Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage , Sur les yeux de CSésar composent leur yisage.
Peut-être ne désirerait-on rien de plus , si Ton ne connaissait pas le texte de Tacite : €jt quitus
AACINB* BBITANNIGUS* 38^
altior inteUectuSf résistant defixi, et Cœsarem intuentes. Mais ceux qui voient de plus loin restent immobiles , les yeux attachés sur César. »
Rien n'est plus firappant <jue cette immobilité absolue dans un événement de cette nature. Demeurer maitre de soi à un seml)lable spectacle, au point de n avoir pas un mouvement avant d'avoir vu celui du maitre, est le dernier eflFort de l'habitude de servir , et le sublime de l'esprit de courtisan. C'est ainsi que Tacite sait peindre. Mais Racine, un moment après, se rapproche de lui dans ces vers qu'il ne doit point à l'imitation :
Son crime seul n*e8t pas ce qui me désespère ;
Sa jalousie a pu Tarmer contre son frère.
Mais, 8*il TOUS faut, madame , expliquer ma douleur, ^
Néron Ta vu mourir sans changer de couleur :
Ses jeux indifférens cmt déjà la constance
D'un tjran dans le crime endurci dès l'enfance.
Quel nerf d'expression ! Tel est dans cent endroits le style de cet honmie à qui l'on ne voulait accorder que le talent de peindre l'amour.
Un des caractères du génie, et surtout du génie dramatique, est de passer d'un sujet à un. autre sans s'y trouver étranger, et d'être toujours le même sans se ressencd)ler janoiais. Nous avons vu quel pas étonnant Racine avait &it lorsque, malgré le succès i£ Alexandre j revenant par sa propre force à la nature et à lui-même, il fixa, à Tâge de vingt-sept ans^ une époque ausoi glorieiifle
300 COCfSS 1^ TMTÈRATXTRE,
yê» la FVaaice ^e yowr lui, en offrant dans Andromaque pn nouveau igenre de tragédie. On pouvait dire alors : "QucHe distance d^ Alexandre à Andromaque! On peut dire ensuite : Quelle différence d! Andromaque à Britamiicus î On passe dans un mondfe nouveati, et la iaSile et l'histoire ne sont pas plus loin Tune de Fautre que ces deux pièces. Mais comment , parmi des beautés si sévères , a-t-îl pu placer la tendresse ingénue et naïve de deux jeunes amans tels que Britannicus €t Junie, et se jnréserver de ces disparates qui nous ont si souvent Messes dans Corneille? C'est parce que le sort de ces deux amans qui nous intéressent dépend sans cesse de ces persoimages imposans qui se meirvent autoor dTeux*; c'est surtoiît par l'art des nuances et de la gradation insensible des couleurs. Junie n'est que tendre avec Britanndcus ; mais quand elle parait devant Néron , qui lui offire l'empire, elle nest pas seulement une amante fidèle , elle devient noble : elle refuse les o&es de INféron et le trône du monde ^ sans &ate^ sans efforts, avec une modesôe toucbante; elle nel>raye point llïëron, ^onune tant d^autres n^auraient pas manqué de le faire ; cSle ne met point d'orgueil dans ses refus; elle s^exprime de manièreli se£dre estimer de l^éron , si Néron jpouvaât estimer la vertu, et à le flëcliir en faveur de Britanmcus, s'il était suscepi3)le d'un sentiment bonnête etloua- He. H Pe32borte à passer du côte de T empire ^ à
oïdJier SddtanmGUftr àéâmàiié par Ckitdfl. ËDe répond i
Il a su me toucher , Seigneur, et je n'ai point prétendu m*en cacher. Cette* sincérité sans doute est peu discrète; Mais^ toujours! dt.mon cfBur.iDa.]ntudie est.rinterprctÉr Absente de la cour, je n.ai pa& du penser, .
Seigneur, qu*én Fart de feindre il fallût m'exercer. J^'aime Brrtannicus ; je Itii fus destinée Quand Tâmpire deyait suivre son hyménée.
Mai6 cesjuémes malheurs qulllen^ont écarté,.
Ses Honneurs abolis , son palais déserte , Ea fuite d'une cour que sa chute" a bannie.
Sont autant de liens qiâ. retiennent Junie.
TQut.ce.(pia vauSL yoyez. conspire à y<)s désirs ; Vos jours toujours sereins coulent dans les plaisirs ; f empire en est pour vous F inépuisable source : Ou si quelque chagmn ea, interrompt la course , Tout F univers, soigneux de. les entretenir.
S'empresse à Feffacer de votre souvenir.
Britannicus est seul , quelque ennui qui le presse , H' ne voit k son sort qu^ moi qui s'intéresse, Et n a pour tout plaisir, seigneur, que quelques piéton Qpi lui font quelquefois oublier ses malheurs*
Ce langage ferme et décent , ce désintéressement: généreux, ces pleurs qui consolent un prince infortuné du trône, qu'il a perdu, élèvent l'amour de Junie à la dignité, de la tragédie. Elle n'est point abaisfiée devant le maître du mponde.: ce n'est point là parler d'aïaaour pour ea paiier ; c'est l'amour tel que nous le sentons , natucdlensent mêlé à de grands intérêts, et s'expliquant d'un ton qui ne les dément pas; Tôïestle mérite des convenances propres à chaque sujet
39^ COUBS BB UTpfalATUBE»
Cet amonr n'émeut pas fortement comme cdm cfHermione; mais il plaît , il attache, il intéresse; et c'en est assez dans un ouvrage qui produit d'autres effets : l'essentiel était qu'il n'y parût pas déplacé. De même, Britannicus surpris par Néron aux pieds de sa maîtresse ofie, à la vérité , une situation qui peut appartenir à la comédie conmie à la tragédie; mais le péril de Britannicus et le caractère connu de Néron relèvent cette situation ; et la scène qui en résulte entre les deux rivaux est un modèle de ces contrastes dramatiques où deux caractères opposés se heurtent avec violence, sans que l'un soit écrasé par l'autre. Le dialogue est parfait : on y voit avec plaisir la vivacité libre et fière d'un jeune prince et d'un amant préféré lutter contre l'ascendant du rang suprême et contre l'orgueil féroce d'un tyran jaloux. Le caractère de Britannicus et l'avantage de plaire à Junie le maintiennent dans un état d'égalité devant l'empereur, et le spectateur est toujours content de voir la puissance injuste humiliée. C'est ainsi que, dans cette pièce, les intérêts de la politique et ceux de l'amour se balancent sans se nuire, et que des teintes si diflférentes se tempèrent les unes par les autres , loin de paraître se repousser.
FIN DU TOMfi CINQUIÈME.