RONSARD. 9<J
on fit aussi une Pléiade française du temps de Ronsard. Ceux qui la composaient avec lui étaient Belleaujfiaïf, Jodelle, Jean Daurat, Dubellay , Ponthus. Belleau et Baïf n'eurent guère que les défauts de Ronsard sans avoir son mérite. Dubartas fut pire encore : jamais la barbarie ne fut poussée plus loin. Il semblait que Térudition mial entendue et le pédantisme scolastique eussent conspiré la ruine de la langue française. Les latinismes , les héllénismes, les épithètes entassées et les métaphores outrées avaient tout envahi. Cest un des caractères de la médiocrité d'esprit de voir l'art tout entier dans ce qui n'est qu'une partie de l'art ; et un genre de beauté nouvellement découvert est d'abord employé avec profusion. On avait vu dans Ronsard l'efiFet de quelques belles épithètes , de quelques métaphores expressives ; on ne voulut plus faire autre chose , et l'on entendit de tout côté , dans Tode et le poëme , des vers tels que ceux-ci :
grand Dieu qui nourris la rapineuse engeance
Des oiseaux ramageux.,..
Par toi le gras bétail des rousses çacheries. Par toi r humble troupeau des blanches bergeries... Ici se vont haussant les neigeuses montagnes i Là vont s'aplanissant les poudreuses campagnes.
Si la profusion des épithètes est un défaut en poésie, c'en est un bien plus grand encore dans la prose dont le ton doit être plus sîmple. Ce n'est pas apparemment l'avis de beaucoup de prosateurs
gS COURS DE LITTERATUBE.
de nos jours, qui s'imaginent avoir de la force et du coloris en accumulant des mots. Cela donnait parfois un peu d'humeur à Voltaire qui écrivait à ce sujet : Ne pourru-t^n pas leur faire comprendre combien P adjectif est souvent ennemi du substant^, quoiqu'ils s* accordent en genre , en nombre et en c€ls ?
A l'égard des figures , on va voir comme on les emplo}nait d'après Ronsard. Chassîgnet , par exemple , traduisant un psaume , disait à Dieu :
Par toi le mol ZépKire, aux ailes diaprées, Hefrise d*un air doux la perruque des prées ,
Et sur les monts Toisins, ËTentaut ses soupirs par les Tignes pamprées. Donne la vie aux fleurs et du suc aux raisins.
Remarquons, à travers ce fatras , que pour rendre le dernier vers fort bon , il n j a qu'à changer un seul mot et mettre ,
Donne la vie aux fleurs et le suc aux raisîot*
Chassignet continue sur le même ton :
Par toi le doux Soleil à la Terre sa femme t
D'un œil tout plein d*amour communique sa flamme.
Et tout à Tenyiron Lui poudre les cbeTeux, set vélemens «mliàmCy Et de fhûlB et de |;rains lui joncke le {[îraB.
Nous lavons vu tout à l'heure donner vœpei^
ruque aux prairies : il ne s'en tient pas là , il en donne une aussi au soleil.
Soit que du beau Soleil la perrnqne empourprët Redore de ses rais cette basse contrée»
n faut avouer que le dieu du jour , qui de temps immémorial est en possession ehez les poètes d'avoir la plus belle chevelure du monde, ne doit pas être content de Chassignet qui s'avise de le mettre en perruque.
Dubartas a imité , dans une description du déluge, le morceau connu des Métamorphoses d'O* vWe. H y a quelques vers qui ont de la précision et de l'énei^e. Son style a beaucoup de rapport avec celui de Ronsard : on voit qu'il b'était modelé sur lui. Voici la fin de cette description , qui , malgré des fautes sans nombre , n^est pas sans beautés. Cette citation suffira pour faire voir ce que les poètes de ce temps avaient de talent, et à quel point ce talent était dépourvu de goût.
Tandis 1 la sainte nef, sur réchine 2 azurée
3 Du superbe océan, naviguait assurée,
Bien que sans mât , sans rame , et loin , loin de tout port :
Car rÉterael était son pilote et son nord.,.
Trois fois cin9[uante jours le géndnU naujh^ 4
^ "Pour cependant.
^ Racine a dit : /^ dos de la plaine liquide*
^ Enjambement.
* Ne dirait-on pas que c'est un général qui s'aj^^ait Naufrage?
lOU G0T3BS DE LITTERATUBE.
Bëyasta Funivers. Enfin d*un tel rarage L'Immortel attendri n*eut pas sonné sitôt 1 La retraite des eaux, que soudain flot sur flot Elles vont s*ëcouler : tous les fleuyes s'abaissent ; La mer rentre en prison; les montagnes renaissent ^ • Les bois montrent déjà leurs limoneux rameaux; 3 Déjà la terre croit par le décroît des eaux; Et bnif la seule main du dieu darde^tonnerre ^ ^ Montre la terre au ciel et le ciel à la terre.
Desportes écrivit beaucoup plus purement que Ronsard et ses imitateurs. U effaça la rouille imprimée à notre versification , et la tira du chaos où on l'avait plongée. H parla finançais : il évita avec assez de soin Venjambement et l'hiatus ; mais faible d'idées et de style , il n'a pu , dans l'âge suivant, garder de rang sur notre Parnasse. U imita Marot dans les pièces amoureuses , et resta fort inférieur à lui. Il devança Malherbe dans des stances qu'on ne peut pas encore appeler des odes, quoique la tournure en soit assez douce et facile , et Malherbe le fit oublier.
Celui-là fut vraiment un homme supérieur : c'est son nom qui marque la seconde époque de notre langue. Marot n'avait réussi que dans la poésie galante et légère : Malherbe fut le premier mo-
^ Enjambement.
2 Belle expression.
3 Beau vers.
* Epithète grecque.
^ Beau vers.