MALHERBE
dèle du style noble, et le créateur de la poésie lyrique. H en a l'enthousiasme , les mou vemens et les tournures. Né avec de l'oreille et du goût , il connut les eflfets du rhythme , et créa une foule de constructions poétiques adaptées au génie de notre langue. Il nous enseigna l'espèce d'harmonie imitative qui lui convient, et comment on se sert de l'inversion avec art et avec réserve. Ses ouvrages pourtant ne sont pas encore d'une pureté comparable aux écrivains des beaux jours de Louis XIV : il ne serait pas juste de l'exiger. Mais tout ce qu'il nous apprit, il ne le dut qu'à luimême , et au bout de deux cents ans , on cite encore nombre de morceaux de lui , qui sont d'une beauté à peu près irréprochable. Voyez celte belle paraphrase d'un psaume sur la grandeur périssable des rois.
Ont- ils rendu Fesprit? ce neii plus que poussière
Que cette majesté si pompeuse et si fiére ,
Dont l'éclat orgueilleux étonnait l'univers;
Et dans ces grands tombeaux où leurs âmes hautaines
Font encore les yaines ,
Ils sont rongés des vers.
Là se perdent ces noms de maîtres de la terre, D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre : Gomme ils n'ont plus de sceptre , ils n'ont plus de flatteurs ; Et tombent avec eux , d'une chute commune ,
Tous ceux que la fortune
Faisait leurs serviteurs.
Voilà enfin des vers français, et Ton n'avait rien vu jusque-là qui pût même en approcher.
lOa COURS DE LITTÉRATURE.
Veut-on un exemple de ce beau feu qui doit animer Fode , Toyez celle quH adresse à Louis XIEE partant pour Texpédition de La Rochelle. H faut excuser quelques dâTauts de diction , quelques prosaïsmes ; la limite entre le langage de la poésie et celui de la prose n^était pas encore bien fixée : «n ne peut pas tant faire à la fois. Voyons seulement si les mouvemens et les idées sont d'un poëte-
Gerteft ou je me trompe ou déjà la victoire ,
Qui ^ son plus grand honneur de tes palmes attend.
Est aux bords de Charente, en son habit de gloire.
Pour te rendre content.
Je la Yois qui t*appelle et qui semble te dire : Boi le plus grand des Rois, et qui m*es le plus cher, Si tu yeux que je t*aide à sauver ton empire,
U est temps de marcher.
Que ssifoçon est brave et sa.. mine assurée 1 î Qu'elle a fait richement son armure étoffer i £t que l'on connaît bien, à la voir si parée.
Que tu vas triompher 1 Telle en ce grand assaut où des fils de la terra La rage ambitieuse à leur honte parut , £lle sauva le ciel , et lança le tonnerre
Dont Briare mourut.
ta strophe suivante est remarquable par l'harmome imitative.
Déjà de toutes parts s'avançaient les approches» Ici courait Mimas : là Tjphon se battait; Et là suait Eurjte à détacher les roches Qu'Encelade jetait.
^ loTersion TÎcieuse.
MALHERBK. I03
Dans le premier de ces deux derniers vers on sent le travail du géant qui détache la roche; dans le dernier on la voit partir.
Veut-on de l'intérêt et de la noblesse? écoutons encore la fin de cette même ode où l'auteur a pris tous les tons de la lyre : c'était pourtant la dernière fois qu il la maniait ; c'est la dernière ode qu'il ait faite.
Je suis vaincu du temps ^ : je cède à ses outrages. Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur, Â de ^uoi témoigner dans ses derniers ouvrages • Sa première ligueur.
On a vu s*il dit vrai, et si l'on peut lui pardonner cette sorte de jactance , permise aux poètes quand on peut les supposer inspirés, un peu ridicule quand on sent qu'ils ne le sont pas , et qui dans tous les cas est sans conséquence.
Les puissantes faveurs dont Apollon m'honore , Non loin de mon berceau commencèrent leur court. Je les possédai jeune et les possède encore
A la fin de mes jours.
Ce que j'en ai reçu, je yeux te le produire.
Tu verras mon adresse^ et ton front cette fois Sera ceint de rayons qu'on ne vit jamais luire
Sur la tête des rois.
Quel nombre! quelle cadence! quelle beauté
^ Faute de français. On est vaincu par, et non vainciL de. Mais en poésie cette licence bien placée peut s'excuser.
d'expression! Voyons -le dans des sujets nioîiis grands, et qui demandent de la douceur et de la sensibilité; par exemple, dans les stances qu'il adresse à son ami Dupérier, qui avait perdu sa fille à peine au sortir de l'enfance.
* Ta douleur, Dupérier, sera donc étemelle »
Et les tristes discours Que te met en l'esprit l'amitié paternelle , L'augmenteront toujours.
Observons d'abord le choix du rhythme : ce petit vers qui tombe régulièrement après le premier, peint si bien l'abattement de la douleur ! c'est là le vrai secret de l'harmonie dont on parle tant aujourd'hui : il ne s'agit pas de la travailler avec effort; il faut la choisir avec goût.
Le malheur de ta fille au tombeau descendue
Par un conunun trépas , Est-ce quelque dédale où ta raison perdue
Ne se retrouve pas?
Elle était de ce monde où les plus belles choses
Ont le pire destin , Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
L'espace d'un matin.
Le charme de ces vers est inexprimable. C*est dans cette même pièce que se trouvent les vers sur la ^ mort, trop fameux pour n'en pas parler, trop connus pour les répéter. Les quatre premiers sont faibles; mais les quatre derniers sont d'une beauté parfaite.