BAC AN. 1CU
Deux poètes, élèves de Malherbe, eurent, mênie de son vivant, une réputation méritée : Racan vt Majnard.
Racan , dans la poésie lyrique , est demeuré fort au-dessous de son maître; mais, comme poëte bucolique, il a justifié l'éloge qu'en a fait Boileau , quand il a dit :
Hacan chante Philis, les bergers et les bois.
n a le premier saisi le vrai ton de la pastorale qu'il avait étudiée dans Virgile. Son style , malgré les incorrections et les inégalités que Malherbe lui reprochait avec raison, respire cette mollesse gracieuse et cette mélancolie douce que doit avoir l'amour quand il soupire dans une solitude champêtre, et qui rappelle ce mot d'une fenmie d'esprit à qui l'on demandait , dans ses dernières années , ce qu'elle regrettait le plus de sa jeunesse : un beau chagrin dans une belle prairie. Les bons vers de Racan ont du nombre et quelquefois tme élégance heureuse et poétique.
Plaisant ^ séjour des Âmes affligées ^ ^ Vieilles forêts de trois siècles âgées ,
Qui recelez la nuit, le silence et l'effroi; Depuis qu'en ces déserts les amoureux, tans crainte 2,
^ Plaisant se dictait alors pour agréable, et se trouve encore pris en ce sens dans Boileau , comme adjectif ver* bai venant du verbe plaire.
^ II faut prendre garde à ces constructions équivoques*
Viennent fcàrt leur plainte , En a-t-on tu quel^'un phis malheureux que moi f
Soit que le jour dissipant les étoiles
Force la nuit à retirer ses voiles »
Et peigne Forient de diverses couleurs, Ou que Fombre du soir, du faîte des montagnes ^
Tombe dans les campagnes, L*on ne me voit jamais que plaindre mes douleurs*
Ainsi Daplmis rempli d* inquiétude,
Contait sa peine en cette solitude , Glorieux d*étre esclave en de si beaux liens. Les nympbes des forêts plaignirent son martjrre ;
Et l'amoureux Zépbire Arrêta ses soupirs pour entendre les siens.
n y a quelques fautes dans ces stances , dont la première est imitée d'Ovide ; mais elles sont en général d'un ton intéressant. Le rhythme en est tien choisi , à l'exception des deux premiers vers. On peut remarquer , pour peu qu'on ait l'oreille sensible , que le vers de quatre pieds se mêle trèsbien avec l'hexamètre; jamais le vers à cinq pieds , qui n'est fait que pour aller seul.
Racan , qui £)rmait son goût sur celui des anciens, emprunta souvent leurs idées morales sur la rapidité et l'emploi du temps , sur la nécessité de mourir , sur les douceurs de la retraite ; mais il paraphrase un peu longuement , et s'il imite leur naturel, il n'égale pas leur précision. C'est
Sans crainte se rapporte à if iennent faire leur plainte p et parait à ForeiUe se rapporter d'abord à amoureux*
RAGAN. 1 07
le seni défaut de ces stances sur la retraite ^ phrs d'une fois citées par les amateurs, comme un de ses meillairs morceaux. Les yers se lient facilement les uns aux autres ; ils sont doux et coulans : mais comme la pièce est un peu longue, cette sorte de langueur qu on aime pendant trois ou quatre stances, derienl monotone quand om en lit sept ou huit. £n voici quelques-unes :
Tîrcîs, îl fant penser ï. faire la ^ retraite : La course de nos jovrs est plus <{u'à demi faiu s L'âge insensiblement nous conduit à la mort.
Nous ayons assez vu, sur la mer de ce monde , Errer au gré des flots notre nef yagabonde :
n eaC temps de jouir des délices dn port.
Le bien de la fortune est un bien périssable ;
Quand on bâtit sur elle on bâtit sur le sable :
Plus on est élevé , plus on court de dangers.
Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête
El la rage des renia brise plutôt le faite
Des maisons de nos rois €jue les toits des bergers.
O bien beureux celui qui peut de sa mémoire Effacer pour jamais les vains désirs de gloire , Dont l'inutile som traverse nos plaisirs; Et qui loin retiré de la foule importune, Vivant dans sa maison , content de sa fortune , A. selon son pooroir mesuré ses désirs.
C'est un objet de comparaison assez curieux, que de voir précisément les mêmes idées renfer-
^ L'article est de trop : il faut dhe/aù^ retraite*
I08 COURS DE LITTÉRATUBE.
mées dans le même nombre de vers par le grand versificateur Despréaux.
Quheureux est le mortel ^i, du inonde rgnoiff»
Vit content de lui-même en un coin retiré, ^
Que Tamour de ce rien qu*on nomme renommée
N*a jamais eniyré d*une vaine fumée.
Qui de sa liberté forme tout son plaisir.
Et ne rend qu*à lui seul compte de son loisir l
Peut-être serait-il difficile de choisir. L'expression est certainement plus poétique dans les derniers ; mais il règne dans les autres je ne sais quel abandon qui peut balancer Télégance.
La diction est plus soignée dans les vers de Maynard; la langue s'y épure de plus en plus , mais ses vers plus travaillés n'ont pas le caractère aimable de ceux de Racan. On a de lui des sonnets et des épigrammes d'une bonne tournure et d'une expression choisie; mais il est toujours un peu froid. Si jamais on a pu apphquer particulièrement à quelqu'un ces vers de madame Deshoulières , qui sont assez vrais de tout le monde ,
Nul n*est content de sa fortune, Ni mécontent de son esprit,
c'est surtout à Maynard. Il loue sans cesse son talent , et même un peu au delà des libertés pmtiques, et se plaint continuellement du peu de fruit qu'il en retira. C'est ce qu'on verra dans le sonnet suivant , qui peut d'ailleurs faire juger de
MATNARD. IO9
sa manière d'écrire dans le genre noble , et de la clarté , de la correction et de la pureté de ses vers*
Mes veilles qui partout se font des partisans , N*ont pu touclier le cœur de ma ^ grande princesse p Et le Palais -Royal va traiter mes vieux ans De même que le Louvre a traité ma jeunesse.
Jamais un bon succès n*accompagna mes vœux.
Bien que ma voix me fasse un des cygnes de France ; Douze lustres entiers ont blanchi mes cheveux, Depuis que ma vertu se plaint de T espérance.
Un si constant reproche à la fin m*a lassé ,
Et je vois à regret, en mon âge glacé,
Que la faveur me fuit et que la cour me trompe.
Voisin, comme je suis du rivage des morts, A quoi me servirait d*acquérir des trésors, Qu*à me faire enterrer avecque plus de pompe.
Ses deux pièces les plus connues et les meilleures sont celles qui regardent le cardinal de Richelieu ; et malheureusement l'une est un éloge , et l'autre une satire.
Armand , Tàge affaiblit mes yeux , Et toute ma chaleur me quitte ; Je verrai bientôt mes aïeux Sur le rivage du Gocyte.
G*est où je serai des suivans De ce bon monarque de France »
Qui fut le père des savans Dans un siècle plein dlgnorance-
^ La reine Anne.
"Dès que j'approcherai de lui »
U voudra que je lui raconte Tout ce que tu fais aujourd*hm Pour combler TEspa^e de konle.
Je contenterai son désir Par le keim récit de ta TÎe, Et cbarmerai le déplaisir Qui lui fait maudire Pavie.
Mais 8*il demande à quel emploi Tu m*as occupé dans ce monde.
Et quel bien j*ai reçu de toi , Que veux-tu que je lui réponde?
On sait la réponse du cardinal : rien. Et quelque temps après, Maynard fit le sonnet suivant, qui est d'un tour très-philosopliique, et vaut beaucoup mieux que Tautre, mais finit par un trait piquant contre le ministre qu il venait de louer.
Par votre humeur le monde est gouverné ; Yot volontés font le calme et ToFage , Et vous riez de me voir confiné^ Loin de la cour ^ , dans un petit village.
Cléomédon , mes désirs sont contens ; Je trouve beau le désert où j'habite ; Et connais bien qu'il faut céder «a temps , Fuir 2 l'éclat et devenir ermite»
^ Aujourd'hui ce ne serait pas trop la peine qu'un poëte fît remarquer quH vît loin de la cour ; mais il faut se souvenir que du temps de Richelieu tous les poètes étaient courtisans , excepté le grand Corneille.
^ Fuir était alors de deux syllabes. L'oreille apprit depuis à n'en faire qu'une.
sARRAasnr. m
Je suis heureux de vieillir sans emploi»
De me cacher, de yiyre tout à moi, D*ayoîr dompté la crainte et respéranocf
Et si le ciel , qui me traîle si hitsa , Ayait pitié* de tcmis et de la France , "Votre bonheur serait égal an miea.
Bien n'a fait plus de fortune que son épitaphe ^ devenue depuis la devise de convenance ou de nécessité , adoptée par tant de gens.
Las d*espérer et de me plaindre Des Muses, des grands et du sort, C'est ici que j'attends la mort Sans la désirer ni la craindre.
Sarrazin , écrivain faible et inférieur à ces deux poètes , osa pourtant prendre en main la lyre de Malherbe, et en tira même quelques sons assez heureux dans l'ode sur la bataille de Lens. On a remarqué cette strophe , la seule qui en effet soit belle , et qui de plus a été imitée par Tauteur de la Hennade.
n monte un cheyal supenie^ ^}m, forieux waaLtxuahA^ A peine £nt courber l*hed)e Sous la trace de ses paa.
Son r^ard semble farouche, LTécume sort de saboadie; Prêt an moindre mouvement, 21 £rappe du pied la leire, £t seaible appeler la guerre ; Par uu fîer hennissement.
Voltaire a dit :
Les momens lui sont cliers : il parcourt tous les rangs Sur un coursier fougueux , plus léger ^e les yents; Qui , fier de son fardeau , du pied frappant la terre 9 Appelle les dangers et respire la guerre.
Cette description est rapide; mais elle est, si ^"ose le dire, moins énergique et moins animée que celle de Sarrazin. jdppelle les dangers ne me semble pas aussi beau qa appeler la guerre , et ce vers y par un fier hennissement , est un trait qui dans l'imagination achève le tableau.
Gombaud et Malleville furent plutôt des écrivains ingénieux que des poètes, surtout le premier, qui nous a laissé un recueil d'épigrammes, ou plutôt de bons mots. Il est bien vrai que Boileau a dit :
' L'épîgramme , plus libre , en son tour plus borné , N'est souvent qu'un bon mot de deux rimes orné.
Mais, sans blesser le respect dû au législateur du Parnasse , osons dire que cette définition ne caractérise guère que l'épigranmie médiocre. Celle dont Marot a donné le modèle , surpassé depuis par Racine et Rousseau, doit être piquante par l'expression commeparl'idée. L'épigramme a son vers qui lui appartient en propre, et ceux qui en ont fait de bonnes ( ce qui n'est pas extrêmement rare ) le savent bien. Gombaud ne le savait
MALLE7ILLE. Il3
pas , et c'est ce qui fait que ses épigranimes sont oubliées
Et Gombaud tant loué garde encor la boutîcpe,
disait Boileau; et depuis ce temps, elles nen sont pas sorties. Celle-ci m'a paru une de ses meilleures :
Gilles reut faire yoîr qu*il a bien des afiaires ; On le trouve partout, dans la presse, à Técart; Mais ses -voyages sont des erreurs volontaires : Quoiqu'il aille toujours, il ne va nulle part.
M alleville fut renommé surtout pour le sonnet et le rondeau. Mais il s'est mieux soutenu dans ce dernier genre que dans l'autre. Son fameux sonnet de la belle Matineuse , tant vanté lors du règne des sonnets , est fort au-dessous de sa renommée. Il y a trop de mots et trop peu de pensées : celle qui le termine tient de cette galanterie des poètes italiens , dont la France reçut les sonnets vers le XVP. siècle, et qui comparent toujours leurs belles au soleil. La comparaison est brillante; mais elle a été usée de bonne heure; et, long-temps avant Molière , les valets de comédie s'en servaient. A cela près, le sonnet deMalleville n'est pas trop mal tourné , et de son temps il a pu faire illusion.
Le silence régnait sur la terre et sur Fonde, L*air devenait sereiii et TOljrmpe yermeil ;
Il4 COI}RS DE LITTÉRATUBE.
* Et l'amoureux Zéplijre , (tffhméld du sommeil. Ressuscitait les fleurs, d*une haleine féconde 1.
L*Âurore déployait For de sa tresse blonde , Et semait de rubb le chemin du Soleil ; Enfin ce dieu venait au 2 plus grand appareil Qu'il soit jamais yenn pour éclairer le monde
< Quand la jeune Philis au visage riant , Sortant de son palais p/uj clair que f orient. Fit voir une lumière et plus vive et plus Belle.
Sacrés flaml)eaux du jour , n en soyez point jaloux
Vous parûtes alors aussi peu devant elle.
Que les feux de- la nuit avaient fait devant vous.
J'aime mieux, je l'avoue, son petit rondeau contre Tabbé de Boisrobert dont Richelieu avait fait un riche bénéficier et non pas un bon eccléâastique.
Coiffé d*un froc bien raffiné.
Et revêtu d'un doyenné Qui lui rapporte de quoi frire , Frère René devient measire Et vit comme un déterminé.
Un prélat ricKe et fortuné.
Sous un bonnet enluminé , En est, s'il le fitut^ainsi dire, CoifTé*
Ce n'est pat que frère René
D'aucun méri^ soit oméf
Qu'il soit docte, qu'il sache écrire,
^ Fin de vers traînante: Tinver^ioA était ici.de nécessité. ^ n faut dahsïeplus ff^and. Au ne peut remplacer dans le (fae loni^^est (juestion d'un Heu.
VOÏTtJR«» lî5
Ni ^*il diM U ttiot pour rire; Maïs seulement c'est c|a*il ert ne
Coiffé.
Boisrobert est peint assez fidèlement dans cô joli rondeau , hors un seul trait. Il est très-sûr c[u il n'était ni savant ni bon écrivain ; mais il n'est pas vrai qu'il fût sans gaieté. Un homme qui faisait rire le cardinal de Richelieu , devait avoir le mot pour rire.
Voiture et Benserade , les deux poètes de la cour, par excellence, durent aussi leur fortune â un esprit aimable et liant , et à des talens agréables. On n'ignore pas que le premier, d'une naissance très-commune , s'éleva par l'amitié des grands et la faveur de la reine-mère , à un assez haut degré de considération- Ses places et son crédit répandirent sur lui un éclat qui rejaillit toujours sur la réputation littéraire. La sienne fut mie des plus grandes dont un homme de lettres ait joui de son vivant. On a reproché à Boileau d*en avoir été la dupe; mais il faudrait se souvenir aussi que dans la suite il restreignit beaucoup ses éloges : la postérité , encore plus sévère , les a réduits presque à rien. Ses lettres, autrefois si recherchées , et qui faisaient les déUces de la cour et de la ville , ne sont plus lues que par curiosité et comme on va voir dans un garde-meuble les modes du temps passé. Cependant il fatit convenir qu'il eut une sorte d^esprit qui \m était particu-
lia COURS DE LITTÉRATUAE.
lière et qui devait le distinguer : c'était un enjouement quelquefois délicat et fin , qui contrastait avec l'empliase oratoire de Balzac et la galanterie fade et alamLiquée des poëtes et des romanciers de son temps ; mais chez lui Taffectation gâte tout, et ses succès même servirent à l'égarer. On lui trouvait de l'agrément : il voulait être toujours agréable , et cessa d'être naturel. Il se mit à raffiner sur tout , et à travailler son badinage et sa gaieté, qui dès lors ne furent le plus souvent que de mauvaises équivoques , des quolibets, des pointes énigmatiques , un jargon prédeux; enfin il. trouva le moyen de tomber dans ce qu'on appelle le phéhus en voulant être gai , comme tant d'autres en voulant être sublimes. Il ressemblait à ces plaisans de profession , à ces bouffons de société , qui , se croyant toujours obligés de faire rire , pour deux ou trois traits heureux qu'ils rencontrent, se permettent cent sottises. Tel est Voiture dans ses lettres. A l'égard de sa versification , elle est lâche , diffuse et incorrecte , et souvent prosaïque jusqu'à la platitude. C'est à lui surtout qu'on peut apphquer ces vers de Voltaire :
U dit avec profusion
Des riens en rimes redoublées.
La seule pièce de lui qui ait quelque mérite, celle qu'il adressa au grand Condé , au stojet d'une ma-
VOITUBE. 117
iadie qui attaqua ce prince après la campagne de 1 643 y est en général d'un ton facile et enjoué y mais ne roule que sur deux ou trois idées prolixement délayées dans trois cents vers. Ce défaut serait moins sensible, si l'expression poétique remplissait le vide des pensées; mais elle manquait entièrement à l'auteur, beaucoup plus bomme d'esprit que poëte. Citons un morceau de cette épître.
La mort, qui dans le champ de Mars,
Parmi les cris et les alarmes,
Les feux , les glaives et les dards ,
La fureur et le bruit des armes,
Vous parut avoir quelques charmes , -
Et vous sembla belle autrefois
A cheval et sous le harnois,
N*a-t-elle pas une autre mine
Lorsqu*à pas lents elle chemine
Vers un malade qui languit ?
Et semble-t-elle pas bien laide
Quand elle vient, tremblante et froide
Prendre un homme dedans son lit?
Lorsque Ton se voit assaillir
Par un secret venin qui tue ,
Et que Ton se sent défaillir
Les forces , Tesprit et la vue ;
Quand on voit que les médecins
Se trompent dans tous leurs desseins ,
Et qu*avee un visage blême
On voit quelqu*un qui dit tout bas :
Mourra-t-il? ne mourra-t-il pas?
Ira-t-il jusqu*au quatorzième ?
Monseigneur, en ce triste état
Convenez que le cœur tous bat ,
Gomme il Cait à tant que nous sonmies ,
Il8 COURS DE LITTÉRATURE.
3M ^e TOM antres dcmS-dÎMuCy Quand U mort leme aussi wo$ yauxy
At^ peur comme d*auftres liommes.
Tout cet appareil des mourans, Un confesseur qui tous exhorte, Ua iini qni m dé^r^^iU^ ^ Des Talets tmtes et pleurans.
Nous font voir la mort plus horrible.
Je crois quelle était moins terrible, Et marchait ayec moins d'efifroi , Quand vous la yites aux montagnes De Fribour^, et dans les campagnes Ou de Nordlingue ou de Rocroi.
Malgré toutes les répétitions, toutes les inutilités, toutes les fautes de ce morceau, le contraste delà nlort qu'on brave dans les batailles et qu'on craint dans son lit est une idée assez heureuse , et il y a quelque grâce à dire à un héros tel que Condé , que celui qui n'a pas eu peur du canon peut avoir eu peur des médecins. C'est là l'esprit de Voiture , et cet art d'assaisonner la louange du sel de la plaisanterie mérite des éloges.
Voltaire , qui savait a bien se servir de l'esprit d'autrui , parce qu'il en avait prodigieusement , a employé dans une ode ce contraste des deux espèces de mort ; et il est assez curieux d'observer la ressemblance des idées, avec la différence de ton qui doit se trouver entre une épître familière et une ode.
Lorsqu^en des toiivl^llonf de flamme et de fumëe Cent tcKUMires d'airain, préoëd^s des éclairs «
VOITURE. il y
De leurs globes brùlans écrasent une armée ; -y
Quand de guerriers mourant les sillons sont couTerts,
Teas «eux cpi'épsrgna la foudre,
Yojrant rouler dans la poudre
Leurs compagnons massacrés.
Sourds & la pitié timide
Marchent d*un pas intrépide
Sur leurs membres dédbirés.
Ces féroces humains, plus durs, plus inflexible^ Que Tacier qui les couvre au milieu des combats , S*étonnent à la fin de devenir sensibles.
D'éprouver la pitié qu'ils ne connaissaient pas.
Quand la mort qu'ils ont bravée ,
Dans cette foule ahreuvie ^
Du sang qu'ils ont répandu ,
Vient d'un pas lent et tranquille.
Seule aux portes d'un asile
Où repose la vertu. o
Ces trois derniers yers qui sont beaux rappellent ceux-d de Voiture :
Ifa-t-elle pas une autre mine Lorsqu'à pas loats elle chemine Yeis un malade qui languit ?
La couleur est différente , mais le tableau est le même. Voiture dans cette même épître dit au prince :
Que d'une force sans seconde La mort sait ses traits Pioneer, Et qu'un peu de plomb sait casser La plus beBe tète du monde.
^ A quoi se rapporte abreiwée? est-ce à la mort? estce à \di foule? C'est une amphibolc^e condamnable.
Cette idée a encore été imitée, mais bien embellie par Voltaire, qui dit au roi de Prusse :
Et qu*un plomb dans un tube , entassé par des sots , Peut casser d*un seul coup la tête d*un héros.
La tête d'un héros vaut un peu mieux que la plus belle tête du monde ,• et cet hémistiche , entassé par des sots , est d'un homme qui savait multiplier les contrastes et non pas les chevilles.
Les plus jolis vers de Voiture ne se trouvent point dans ses œuvres, ni même dans les recueils qu'on a faits depuis. C'est madame de Motteville qui nous les a conservés dans ses mémoires. La reine Anne étant à Ruel aperçut Voiture qui se promenait dans les jardins , d'un air rêveur. Elle lui demanda à quoi il pensait : quelques momens après il lui porta les stances suivantes. H faut se souvenir qu'après avoir été persécutée par Richelieu , elle était alors régente , et que sous le règne précédent le duc de Buckingam avait eu la hardiesse de se déclarer amoureux d'elle.
Je pensais si le cardinal ( j'entends Cv^lui de la Valette ) Pouvait voir /éclat sans égal Dans lequel maintenant vous êtes !
Tentends celui de la beauté; Car , auprès je n'estime guère , Cela soit dit sans vous déplaire Tout Téclat de la majesté.
Je pensab que la destinée, Après tant d'injustes malbeurSy