‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderne (volume 2)Chapitre 10 sur 38 · XXXVJ NOTICE · texte numérisé non relu

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lion, qui fait l'orateur, ne lui était pas sans doute étrangère; mais il est moins perlé à émouvoir qu'à raisonner. Quand il éclate contre les oppresseurs, alors l'indignation l'élève au-dessus de lui-même, et lui fait prendre tout son essor.

Il entra dans la carrière des concours académiques au moment où Thomas la quittait. Ses éloges n'annoncent ni des recherches aussi profondes , ni la même passion pour le bien ; mais le ton en est plus naturel , plus conforme à la différence des sujets. Il ne peint pas la sagesse pi'écoce de Charles V comme la valeur brillante de Henri IV, le génie modeste et guerrier de Catinat comme la piété céleste de Fénelon, la naïveté négligée de La Fontaine comme la perfection désespérante de Racine. On remarque surtout les éloges de Racine et de Fénelon. Le premier est l'ouvrage d'un littérateur consommé dans la théorie et dans la pratique du théâtre ' : c'est un morceau précieux , dans lequel on ne rend pas toutefois assez de justice à Corneille. L'éloge de Fénelon est peut-être le mieux écrit de tous; il est du moins le plus attachant '. L'académicien Gaillard, dans un article consacré à la mémoire de La Harpe , son confrère et son ami , nous apprend que cet éloge fut « pro- )) scrit par le plus ignorant des ministres (le chancelier )) Maupeou) ^. « En effet, à l'occasion de ce bel éloge, dans lequel l'autorité ecclésiastique dénonça des propositions hasardées, le gouvernement fit revivre un règlement tombé en désuétude, qui soumettait à l'appro-

' Cet Éloge , envoyé trop lard à l'Académie de Marseille , fut public en 1772.

^ L'Académie Française lui décerna le prix en 1771.

' Encyclopéflii' méthodique , histoire , supplément , t. VI.

SUI» l A II VUl'L. xxxvij

balioii Je deux docleursiie Sdibuime les pièces présentées aux concours de l'Académie l"'rati^*aise '. L'auieiii retrancha quj'lijucs lignes dans cet éloge, en Vinséranl dans ses ieu\res, et depuis il y a fait des cliangements'. L'éloge de La Fontaine ollVe les idées les plus saines : le génie du fabuliste y est très-bien saisi , et pomlanl le poète original, (jui, à l'esprit d'observation le plus (in, joignit la bonhomie la plus ingénue, aurait pu lournir des aperçus plus piquants. Aussi, l'académie de Marseille, en 1774 5 décerna-t-ellc le prix à Chamfort, ([ui envisagea son sujet sous un aspect plus neuf et plus étendu. La Harpe lui-même semble à cet égard avoir reconnu l'avantage de son ingénieux rival; il a, dans lo Cours de Ullcrature, prolilé de quelques-unes de ses observations, et son premier travail y est augmenté d'à peu près un tiers.

Dans les éloges de Fénelon, de Racine et de La Fontaine, il traite des questions qui lui sont familières. Dans ceux de Charles V et de Henri IV, les premiers qu'il ait composés*, il ne domine pas également sa matière. Celui deCatinat leur est supérieur; il est plus approfondi. Les différents mérites de ce héros-philosophe, de ce véritable sage, y sont parfaitement appréciés. Cet éloge fut couronné en 1 776 par l'Académie Française. Dans la même séance, l'auteur obtint le prix de poésie par un«^ pièce intitulée Conseils à un poète , et le premier accessit par une ^pï^rea/i Tasse. Au mois de janvier 17^)7, dans une séance extraordinaire, on lui avait décerné le

* L'arrêt du conseil est du 2 1 septembre 1771-

' Voyez à la fin de la Notice, 11° 1 , les changemeiil!. faiu dans les É!o<res.

* I/iin en 176'; , l'aulre en i'j68.

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premier prix d'éloquence, dont un anonyme avait fait les fonds , pour un discours sur le sujet suivant : Des niaîlieins de la guerre et des avantages de la paix. Le second prix fut adjugé à Gaillard , qui , dans ses œuvres, réclame contre ce jugement.

Une anecdote transmise par Chabanon trouve ici naturellement sa place, puisqu'elle est relative à ce discours de La Harpe, l'un de ceux où il a mis le plus d'ostentation dans le style. « Quelque confiance qu'il )) put avoir dans ses forces , dit Chabanon en parlant de » La Harpe, l'extrême infériorité de son âge, comparé » à celui de Voltaire, semblait lui prescrire de la défé- )) rence pour les conseils d'un homme tout à la fois si )) habile et si expérimenté. Un jour cependant il résis- M tait à une critique de Voltaire, énoncée avec les mé- )) nagements les plus doux. La défense était moins douce )) que l'attaque. Tout autre que Voltaire eût pu se sentir y) ofl'ensé de ce qu'on lui disait. — N'en parlons plus; » cela restera sûrement. — Loin d'être découragé par » cette réponse , au moins vigoureuse , — Mon fils , re- )) prenait-il, vous me ferez mourir de chagrin, si vous » ne changez pas la métaphore; — car une métaphore, » au fait, était l'objet de tout ce bruit. O vanas homi- 1) niim mentesl l'orateur, en parlant du commerce , avait » dit : Ce grand arbre du commerce étendant au loin » ses branches fécondes , etc. — Voltaire condamnait M cette figure; il prétendait qu'un arbre, immobile de y» sa nature, ne pouvait pas servir d'emblème au com- » merce, toujours inséparable du mouvement. Je gar- » dais le silence dans ce long débat, où les tons mal as- » sortis des deux contendants me causaient tant de ■» surprise. Sommé plusieurs fois de déclarer mon sen- )) liment, j'opinai en faveur de l'orateur. — Les deux

SMl LA llAItl'li. \X\ix

■» luélapliorcs , tlis-ji: alors, de hranclies du commerce » vl du fruits du commerce sont ^éiiéralcmcnl reçues : >' dès-lors fiirbre rst tout venu. — lloiiil dit Nollaire, ') il V a bien (|ui'l»|uc cliosc de \ rai là-dcdaiis ; mais !uoii )> (ils n\'ii jtllcra {)as moins sou arhrc à bas'. »

\oItaire avait raison : Tusaj^e veut (jue les métaphores soient fondées sur i'analoi^ie des objets. Il permet de dire les branches, les fruits du commerce , parce que le commerce, ainsi qu'un arbre, se divise en branches et donne des fruits ; mais il no s'ensuit pas que l'on puisse dire l'arbre du commerce. La comparaison cesse alors d'être juste, l'un étant immobile, et l'autre toujours en mouvement. La Harpe a fini par changer sa métaphore en celle-ci , qui , sans être heureuse, est du moins plus régulière : Cette grande chaîne du commerce, qui étend dun bout du monde à l'autre les liens de la fraternité^.

Dans l'espace de dix ans, il obtint onze médailles, dont huit à l'Académie Française , sans compter plusieurs accessit. Dans ces joutes honorables, où la victoire lui sourit tant de fois , il éprouva néanmoins plus d'un désagrément. Lorsque l'Académie de La Rochelle proposa l'éloge de Henri IV, il s'empressa de concourir. Le succès lui parut tellement infaillible que , dans des cercles nombreux, il fit de fréquentes lectures de son ouvrage. On lui présageait le triomphe, et Gaillard le remporta. S'il faut eu croire Collé ^, cet éloge contenait une apostrophe du pauvre cultivateur aux riches inu-

* Tableau de quelques circonstances de ma vie, pag. i44-

* Tome Y, page 26.

' Journal historique , ou Mémoire* critiques et littéraires , 1807, tom. ni , pag. 4' 3.

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tiles; déclamation si véhémente, qu'une académie ne pouvait y applaudir sans se compromettre, et que Saurin ne permit pas de l'imprimer, lorsque l'auteur lui demanda son approbation comme censeur. Collé ajoute que l'avocat-géuéral Dupaty avait dépensé 10,000 francs à faire frapper la médaille de Henri IV, et qu'il en envoya une en argent à La Harpe , en lui annonçant qu'il aurait obtenu le prix, s'il avait été permis de le lui décerner. Ce qu'il y a de certain, c'est que Dupaty, remplissant les fonctions de directeur de l'Académie de La Rochelle', dit qu'on retrouve dans le discours de Gail-! lard les sentimens de HenrilV , au lieu qu'en désignant celui de La Harpe, il parle de morceaux sublimes que l'on y remarque.

Nous avons vu que l'Académie de Marseille avait proposé l'éloge de La Fontaine , et que La Harpe s'était mis au nombre des concurrents. Pour le servir d'une manière utile et délicate , M. Necker ajouta 3,000 francs à la valeur du prix annoncé "^ ^ mais Chamfort , en obtenant cette riche couronne , trompa l'espérance de son rival et l'intention du donateur. Le triomphe de Gaillard, dont la cause paraît connue, ne dut pas affliger le vaincu; celui de Chamfort l'affecta d'autant plus vivement , que le public confirma la décision des juges, et que ce n'était pas la première fois que son adversaire l'emportait sur lui. L'issue de ce dernier concours fut une ruptui^e ouverte entre les deux rivaux, jusqu'alors très -unis. Chamfort, que le succès aurait dû rendre généreux,

* Le 28 décembre iiyôS.

* M. de Landine prétend que cette somme fut donnée par le comte de Schowaloff; ce qui est contredit par des personne^ bien instruites. Voyez l'ouvrage intitulé Couronnes académiques, lom. Il , pag. 1 1 .

suit i,.\ ii.vniM. xlj

s'ouLlia jusqu'à dire iK- La Harpe : « Il st' seride scsdc- )) l'auls poui- caclur s»'s vices. » Ce mol est cruel et prolond -, mais peut-il s"appli(juer à un liomriu! d<uil i liumeur iiliièrc était portée justpi'à rimpiudeuce?

Si, dans les discours académiques de La llaipe, ou désire (jueiqueluis plus de chaleur et plus de vaiiélé, il laul bien se garder de lui reprocher, comme l'a fait Diderot, de n'avoir pas mis, dans l'éloge de Fémloii , toute la véhétnencc ([ue eompoite l.i tribune au milieu des passions déchainécs. Un esprit fougueux, qui bravait les bienséances littéraires et sociales, ne pouvait guère aimer la composition régulière d'un écrivain plein de goût. Voici ce qu'il en dit avec sa triviale énergie : ... « Il coule, » maisil ne bouillonne point; il n'arrache point sa rive, et » n'eutraineavecluiniles arbres, ni les hommes, ni leurs )) habitations... Son ton est partout celui de l'exorde... » Rien ne lui bat au-dessous de la mamelle gauche... » Diderot s'exprime avec un dédain non moins injuste sur les poésies de La Harpe. Voici l'anathème qu'il lance contre la pièce intitulée les Talents , couronnée à l'Académie Française en 1771 : « Cela commence froide- » ment , continue et finit froidement-, ce sont des vers M enfilés les uns au bout des autres 5... c'est une eau fado » qui distille goutte à goutte ' . . . »

Pour plaire au duc de Choiseul , son bienfaiteur, La Harpe avait entrepris de traduire les Douze Césars , de Suétone'. Trop confiant en son propre savoir pour recourir à celui des autres, il comprit mal eu plusieurs endroits le sens de son original. Sans égard pour la pu-

' Correspondance de Grimm , et OEmncs de Diderot , édition de Belin , tom. I, pag. 177 i .

' D»'ux \t)l. in-H , i-To.

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relé de la diction , ses ennemis osèrent conclure, des inadvertances échappées à un travail précipité , que l'un des élèves dont l'université s'honorait le plus n'était pas assez bon humaniste pour entendre la latinité plutôt sèche que difficile du biographe des premiers empereurs romains. Le Discours préliminaire du. traducteur est plein de substance. Dans ses réflexions sur chacun des Césars , il réfute victorieusement les paradoxes de Linguet , qui , pendant quelque temps, lui adressa tous les lundis une épigramme contre lui. Fréron ne rendit aucune justice à la traduction ni aux morceaux qui l'accompagnent. « Avant M que de traduire un auteur latin, il faut, dit-il, en- » tendre le texte original; il faut savoir la langue dans » laquelle on le traduit ; il faut avoir un style : tout cela M manque à M. de La Harpe'. « Le reproche le plus grave, le mieux motivé que le journaliste adresse à ce dernier, c'est de ne pas reconnaître tout le mérite du Discours (de Bossuel) sur V Histoire universelle , dont il a pnrlé plus dignement dans le Cours de littérature. En insérant parmi ses moixeaux de critique sa Réponse à un article de V j4.nnée littéraire , concernant la traduction de Suétone , le traducteur y joignit la note suivante : « C'est sur cet ouvrage que les ennemis de l'auteur ont » le plus ridiculement invectivé pendant des années en- « tières. Ils avaient l'avantage d'avoir raison sur quel- M ques phrases de latinité , et cela leur était arrivé si » rarement, qu'il fallait bien en triompher. Mais quel » pauvre ti iomphe ! comme il prouve la misère de ceux » qui en jouissent! Ne dirait-on pas que l'auteur avait )) attaché sa gloire à une traduction de Suétone, et qu'il

• Année littéraire , 3 janvier 1771.

si'u i.v iiAiii'i:. xliij

» ne lui jaiM.iis ;uii\«'- (jH.! lui ilr m- lr()iti|tt'i' ( m tr.nlui- ») saiil! (Quelle pitié! »

Malj^'rt' sfs travaux imiltiplii's, La Harpe l'ut hii'ii tics aiiiu'cs dans la ^vuv. Par !<• «"irdil de; \ultairf, il avait t»l»t»iiii la place lie secrélairi' iiiliiiu' de M, I5(iiitiii, iiitt-ndaiit des iiiianccs; mais il m- la j^aida pas loii-^-tcmps, cl l oti croit (jiKî racharncniciil de ses eniieiiiis la lui lit perdre. Ce mémo Voltaire priait, en i^^v^jINI.d'Argenlal de donner \ingt-cinq louis de sa part à son élève, qui lui paraissait u être dans une situation assez pressante '. » Ce lut encore rinl'alii^able vieillard qui lui rendit un service important, en lui procurant l'honneur d'entretenir avec le grand -due de Russie une correspondance littéraire.

Depuis long-temps la voix publique appelait La Harpe à r Académie Française. Après bien des obstacles , il y fut nommé à la place deCoIardeau,et vint y prendre séance le ?.o juin 1776' Son discours de réception est remarquable par la manière dont il le termine. Il semble vouloir y pressentir l'opinion sur le retour de \oltaire à Paris, et sur les honneurs qui l'y attendaient. « Il ne lui » manque, dit-il, que d'entendre vos acclamations. Quel M moment, Messieurs, si nous pouvions le voir, à la fin » de sa carrière , jouir à la fois de sa gloire et de sa pa- » trie^ s il pouvait sur ce théâtre, qu'il a tant de foisem- M belli de ses chefs-d'œuvre, s'avancer courbé sous l'a- » mas de ses couronnes; répondre par des larmes de joie )) aux cris de la France assemblée, et, plus heureux que )) Sophocle, survivre à son triomphe * ! » Eu répondant au récipèndiaire, Marmontel lui donna sur sa violence

' Lettre du 3o décembre. i-j'-S.

* OEuvrrs de La Harpe, tome V, pag. Hi).

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dans la discussion , sur l'opinion avantageuse qu'il avait de lui-même, des leçons indirectes et polies, que le public accueillit par dos applaudissements redoublés.

A peu près à cette époque, sur une version littérale du texte portugais , faite par Vaquette d'Hermilly , La Harpe publia une traduction de la Lusiade de Camoëns , qu'il avait soigneusement retouchée sous le rapport de l'élégance du style. Sa prose est poétique , mais d'une simplicité sagement ornée. Il y a des notes historiques et critiques, nécessaires pour l'intelligence du poëme, ainsi qu'une notice sur la vie et sur les ouvrages du poëte'.

\^' Ahrégé de V Histoire générale des voyages ' fut une entreprise plus vilile à sa fortune qu'à sa renommée, et pour laquelle il eut peut-être autant d'indulgence, que de sévérité pour celle de son devancier. « La » grande collection de l'abbé Prévost , faite d'api^ès les » Anglais, et dont le fond était riche et instructif, n'é- » tait réellement pas lisible, écrit-il au grand -duc de )) Russie : c'était un chaos où l'on se perdait , un assem- » blage confus de matériaux entassés sans ordre et sans » choix, et surchargés d'inutilités et de répétitions. Je » l'ai réduite des deux tiers-, j'y ai joint tous les voya- » geurs célèbres qui ont écrit depuis l'abbé Prévost, M Bougainville , Phips , Banks , Solander, Byron , Wal- » lis , Carteret , et enfin le fameux Cook , qui a péri si )) malheureusement dans les mers du Kamtschatka ^ en- » fin, j'ai taché de mettre dans cet Abrégé ce qui man- » quait absolument h l'ouvrage de l'abbé Prévost, de )) l'ordre, de la précision, et parfois même du style : par

* Deux vol. in-8\ 1776.

' Vingt-un vol. in-S", 1780.

SL'U I \ Il xrti'i . \lv

» cxi'mitK", dans K" piécis historique des expédilloiis des » Porlui^ais '. »

Afin df répondre à ceux (|iil Icti iiialfiil des donlcs sut la sincérité de son altaclifincnt [toiu la nu-nioirc de \ oltaire, il eu composa l'éloge , I un des plus approfondis <jui soient sortis de sa plunu*, el que Ton ui(;t à eùlé de celui de Racine. Le parallèle de ces deux grands poêles en est le morceau le plus saillant. Au uiilieu des raj)proeheinents (ju il présente, ou dislin^'ue ceux-ci, où l'amour du disciple pour le maître va jus([u'à Tadoratiou : (( Ou admire dans Racine celte perfection lou- » jours plus étonnante, à mesure qu'elle est plus exa- » minée; on adore dans Voltaire celte magie qui donne » de l'attrait même à ses défauts. L'un vous parait tou- » jours plus grand par la réflexion -, l'autre ne vous laisse » pas le maître de réfléchir : il semble que l'un ait mis )) son amour-propre à déGer la critique, el l'autre à la M désarmer ^. »

Voltaire, pendant son dernier séjour à Paris, après avoir entendu la lecture des Barmécides, dit à l'auteur: « Mon ami , cela ne vaut rien ; jamais la tragédie ne pas- » sera par ce chemin-là. » Blessé de cette franchise , La Harpe porta l'oubli des devoirs jusqu'à s'exprimer durement, dans le Mercure, sur Zulime , 1 un des plus faibles ouvrages de l'homme qui semblait l'avoir adopté, et qui venait de fermer les yeux. On prétendit qu'il était aigri d'avoir été oublié dans son testament : ce fut pour détruire cette odieuse imputation ([u il le loua el en vers et en prose. M. le marquis de Villev prit la défense

' Correspondance littéraire, tom. If , lettre CXXVI , p. 258.

^ In-8°, 1779.

' OF.m-rrs r/r I.n Harpe , toin. IV, paj;. 353.

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de Voltaire. Sa lettre apologétique, écrite avec le lou de ri rouie la plus sanglante, fut insérée dans le Journal de Paris le lo juillet 1778, la veille de la représentation des Barmécides; ce qui n'était pas un moyen de concilier à celte pièce la faveur publique. La Harpe répondit en avouant son tort '.Quatorze ans après , eu 1792 , sans nommer celui qu'il regardait comme le véritable auteur d'une attaque aussi réfléchie , il le désigna sous des traits auxquels plusieurs lecteurs veulent reconnaître Condorcet^.

La tournure d'esprit de La Harpe le portant à disserter, un attrait de prédilection le ramenait sans cesse vers l'épineuse profession de journaliste. Pendant quarante ans , il enrichit divers journaux d'articles où régnent les principes conservateurs du bon goût , lorsqu'aucun motif de partialité ne l'égaré, et qu'il croit devoir adoucir l'humeur dénigrante qui lui est naturelle. Il traitait si rudement la plupart des écrivains soumis à sa censure, que D'Alembert lui appliqua un jour assez plaisamment ce vers burlesque :

Gille a cela de bon , quand il frappe , il assomme.

Ses remarques sont quelquefois minutieuses \ quelquefois il s'étend avec trop de complaisance sur des lieux communs , mais en général sa discussion annonce le vrai talent de l'analyse. Dans les morceaux qu'il soigne , sa dialectique est sûre et pressante : à la clarté , à la précision, à la correction de sou style, on reconnaît le disciple zélé de nos classiques. Lorsqu'il donna la collec-

* La lettre de M. le marqiiis de Villev — et la réponse de La Harpe sont placées à la fin de la Notice, numéros 2 et 3.

* OEiuTCs de La Harpe , tom. III , pag. 363.

SI U I.A IIARI'E. Xlvij

lion de ses principaux ouviîiyes ', il eut le soin d'y insérer les arlieles les plus eurieiix cju'il avail fournis , soit au Mercure de France, soit au Journal de politique et de littérature. Ces articles ne fonuaient pas seulement la portion la plus considérable du recueil : aux veux des connaisseurs impartiaux, ils promettaient à l'auteur la place (pi'il s'est depuis ac(piis<' paiiiii les critiques, s'il consacrait tous ses ellorts à la ( oiii|Kisition d'un cours de liltératuie.

Au mo\cn de ses pensions et du proiluit de ses lonys travaux, il se trouvait, pour un liouinic de lettres, dans une sorte d'opulence. 11 tenait l'une des premières places dans la littérature ; les leçons publiques qu'il prononçait au lycée étaient écoutées avec respect; les personnages du plus haut rang le recherchaient avec un empressement marqué, lorsque la révolution française éclata : on ne sut ni la prévenir ni la diriger. Jouets de leur inexpérience et plus encore de leur ambition, la plupart des écrivains propagèrent des illusions démocratiques, dont finirent par être victimes ceux qui avaient le plus de bonne foi. Partisan des nouvelles réformes, sur lesquelles il consultait plutôt ses préventions que son jugement, La Harpe applaudit, dans des écrits périodiques, à la ruine de nos anciennes institutions. Il a si bien reconnu ses écarts, il en a si bien réparé le scandale par les larmes du repentir, qu'en les consignant ici, nous crovons moins ternir sa gloire que lui donner un nouveau lustre. Quand le fantôme de la liberté eut fait place à une terreur trop réelle, il fléchit le genou devant l'horrible divinité. Les hommages qu'il eut la iaiblesse de lui présenter ne purent le mettre à

• 6 vol. in-8\ 1778,

Xlviij JVOTICE

l'abri de ses coups 5 eu vaiu il couvrit sa lèlc du hideux bonnet rouge 5 en vain le 3 décembre 1792, à Touverture du lycée, il prononça un hymne de sa composition, devenu trop fameux; en vain, pendant le cours de 1 793 et les premiers mois de 1 794 , il rédigea le Mercure français dans un sens propre à flatter les aveugles fondateurs de la république 5 en vain parut-il ménager les brigands dont les forfaits la souillaient dans son berceau.

En 1794 5 il fwt détenu quatre ou cinq mois dans le palais du Luxembourg, transformé en l'une des prisons pour les suspects. Il s'y réfugia bientôt dans le sein de la religion , asile le plus sûr pour les infortunés que nos tyrans populaires dévouaient à l'échafaud. Abandonné des hommes , il chercha des consolations dans ce livre que le philosophe Fontenelle met au-dessus de tous les autres , et il nous apprend que sa conversion fut entièrement opérée , lorsqu'ouvrant au hasard V Imitation de Jésus - Christ , il tomba sur ces paroles : « Me voici , )) mon fils, je viens à vous, parce que vous m'avez in- » voqué. » Pendant sa détention , il traduisit le Psautier, à la tête duquel il a mis un très-bon Discours sur T esprit des livres saints et le style des prophètes. En manifestant son mépris pour l'hypocrisie et pour les prétentions oratoires de Robespierre, il avait encouru la haine de ce vil déclamateur, qui joignait à un amourpropre excessif la plus froide, la plus lâche atrocité, et que la fatalité des événements porta si haut, sans qu'il sût où il allait. La chute du monstre sauva la vie au censeur indiscret, qui n'avait payé jamais aussi cher le droit déjuger, qu'il regardait comme son partage. M. Garât prétend que le nouveau converti , du fond de sa prison , adressa une lettre éloquente au grand pontife de

si'ii i,A HAïU'i:. \lix

lajèlcà lEU'cSiipicnic. jxuir \v U-licili-r sur son discours, si beau , .si rcligiru.r . .st pal/iclir/uc' . Pour faire croire à ccl c\i:ès di* J)asscssc , ne l.iudiail - il pas en louriiir la preuve .'

l.f |U(iui(i- usai^e tjiie J.a Harpe lit de sa lilnilc lut de reprendre ses leçons puMicjues ', ipi il a icuiiies sous ce litre : Cours de liltci aturc (inciciiiic et invilarnc.Cvl ouvrage, publié par portions délacliécs ', paraissait à l'époque où il était le plus nécessaire, lors{jue Tenipire de la morale et des lettres était en proie à l'invasion des plus lunestes erreurs. C'est le Iruit des éludes de la vie entière d un écrivain laborieux. 11 l'avait entrepris en ij86, à l'occasion de rélablisscrnenl protégé par les augustes frères de Louis X^ I , cl connu sous \r. nom de Lycée^ auquel il était attaché comme professeur-, il le continua tant qu'il vécut, autant (|ue le permirent nos bouleversemens poliirques.

Ce nionunu'nt, sur lequel se fonde sa gloire littéraire, devait être une histoire raisonnée des productions de l'esprit et de 1 imaginalion depuis Homère jusqu'à nos jours. On devait y trouver, sur la littérature étrangère, des détails suffisants pour apprécier les grands écrivains qui l'ont illustrée. Une mort prématurée empêcha le critique d'exécuter sou plan dans sa vaste étendue ; mais son ouvrage, dans l'étal d'imperfection où il l'a laissé, est d'un ensemble imposant, et les défauts v sont plus que compensés par des qualités solides et précieuses. Des

' Mémoires historiques sur la vie de M. Suard , lom. H, pag. 33c). Robespierre ])rononoa ce discours le 8 juin I7f)4 (9.0 prairial an H ).

' Le 3i déceTnl)re i7C)4-

^ Les premiers volumes du Cours de Litfcraturr parurent en i-jcjc). Divers morceaux en avaient été détachés auparavant. l. d

1 ifSOTICE

discours généraux, placés en tête des principales divisions, conlicnnent l'extrait des traités lumineux où le génie de l'observation , appuyé sur l'expérience , a déposé ses oracles. Le célèbre professeur passe en revue les préceptes d'Aristote, de Longin, etc.; il maintient la pureté des bonnes traditions , il développe des principes éprouvés, il les distribue avec ordre, il en fait des applications judicieuses, surtout quand il ne juge pas ses contemporains.

Un long exercice de la composition lui en avait révélé les mystères dans presque tous les genres , et lui donnait un immense avantage sur les écrivains qui se bornent aux fonctions de critiques : par là sa plume avait acquis une souplesse qui lui permet d'approprier son ton|^à la nature des ouvrages dont il rend compte. Vous entretient-il du plus grand et du plus ancien des poètes connus ? on voit qu'il s'est familiarisé avec les riches couleurs de l'Iliade et de l'Odyssée. Parle-t-il de Démosthène et de Cicéron? il se rapproche de la véhémente rapidité du premier et de la magnifique abondance du second. Fait-il le portrait de Tacite? il lâche de lui emprunter sa concision et sa profondeur. Il devient gracieux avec Anacréon, tendre et touchant avec Tibulle. Enfin, s'il ne peut, comme auteur, se placer auprès des modèles, il a du moins , comme critique , toute la flexibilité de talent nécessaire pour les caractériser de la manière la plus convenable.

Le manque de proportion dans ses parties est le reproche le plus grave que doive essuyer le Cours de littérature. Ce défaut ne tient pas seulement, comme on l'a dit, à l'envie de plaire à un auditoire plus avide d'amusement que d'instruction 5 il tient aussi à la manière dontrouvrage a été composé. L'auteur fait usage de mor-

SUR l.\ llAHI'i;. Ij

ccaiix qu'il avait insérés dans Irs journaux cl dans ses œuvres ; il n'en relrancbe presque rien , ({uoiqu'iis excèdent souvent dts articles d'une plus liante- importance. 11 est permis d'en inférer qu'il n a pas toujours eu, dans l'intervalle de ses leçons, le temps de donner à ces derniers articles l'étendue qu'ils comportent. 11 consacre , par exemple, à Lucain trois fois plus d'espace qu'à Virgile-, il glisse légèrement sur les historiens de la (irèee: Hérodote, Thucydide et Xénophon entre eux n'ont pas plus de ({uatre pages. Comme il avait fait précéder sa traduction de Suétone d'un examen des historiens latins , il a eu soin de le conserver avec quelques changements. Il y a joint la version de harangues tirées de Quinte-Curcc, de Salluste, de Tite-Live, de Tacite; version qui rend si bien la physionomie des originaux, que l'on regrette que le traducteur n'ait pas mis autant de persévérance à faire revivre celle des deux grands orateurs d'Athènes et de Rome dans les passages qu'il en cite.

Quoique la Littérature moderne ne laisse pas autant à désirer que la Littérature ancienne , la même disproportion s'y fait sentir. Molière y obtient quelques aperçus envoyés autrefois à l'un des concours de l'Académie française, tandis que Beaumarchais et Fabre d'Eglantine y remplissent un volume. Bourdaloue est à peine nommé, et l'abbé Poulie occupe cent cinquante pages. La Harpe ne réparc peut-être pas d'une manière assez complète ses vieilles injustices à l'égard de P. Corneille et de J.-B. Rousseau, dans lesquelles sa déférence pour Voltaire paraiiTavoirentramé. Il reproduitcontre VOde a la fortune les objections de Vauveuargues, sans le nommer.

Néanmoins on ne connaît pas de cours littéraire d'une

lij NOTICE

fixécution aussi bonne en général , quand il s'agit d'exposer les théories de tous les temps , de faire sortir de l'analyse des chefs-d'œuvre Tautorité des règles. Jamais on n'a mieux découvert les procédés du génie, et su payer à ses créations le tribut d'une admiration mieux motivée : c'est la fleur , c'est le suc de la belle littérature présentés aux jeunes étudiants, aux gens du monde, même aux orateurs , aux poètes de profession. Tous y puiseront des lumières : les uns y trouveront le complément de leurs études , les autres la confirmation des principes qui doivent les diriger dans la pratique de leur art. Il est fâcheux que l'auteur n'ait pas assez vécu , non-seulement pour terminer ce grand ouvrage, mais pour le refondre suivant le projet qu'il en avait conçu. On regrette qu'il attache trop d'importance à des adversaires indigues de ses efforts : il faut bien sans doute qu'il s'approche du sophisme et de l'ignorance pour les abattre ; mais on désirerait qu'après leur avoir porté des coups décisifs, il poursuivît sa route, sans revenir à chaque instant sur ses pas. En retranchant des longueurs, en réparant des omissions, en rectifiant des inexactitudes et des jugements peu mesurés, leQuintilien français aurait parmi nous obtenu l'ascendant dont jouissait l'immortel rhéteur latin par son goût, par sa sagesse et sa modération.

On compare si souvent le Cours de littératurej par La Harpe, avec les Eléments de littérature , par Marmontel, qu'il n'est pas inutile d'en faire ici le rapprochement.

Marmontel a compris , sous le titre d'Eléments de littérature, les articles qu'il avait fournis à VEncrclopéf/ie, auxquels il en joignit d'autres pour compléter l'entreprise la plus importante qu'il eût formée. L'ordre

MH I.V IIAIUT. Ilij

alphal)i'lit|iif iju il ad^plo a plusieurs axaula^cs : il teni- [H'iv la sécheresse des préccplt'S j)ar raltrail de la variété, dispense d'une lecture suivie, et montre cha(jue objet sous ses divers rapports-, mais il est peu favorable à reiuliaiuement des idées. Pour vu rétablii- la liaison, une table méthodique est un lil à laide (liKjiiel ce dictionnaire peut se liriî comme une suite de le(<ins dépendantes les unes des autres. Kcrivant pour des h cleurs t[ui méditent dans le recueillement du cabinet, ISIarmontel n'a pas dû procéder comme La Harpe, qui s'adressait à un nombreux auditoire : certes, tous deux se pi'oposenl d'instruire; mais chez le premier les moyens de plaire sont un accessoire indispensable ; chez le second ils semblent être rol)jct principal. L'un , embrassant chaque genre de composition dans son étendue, et forcé néanmoins de le renfermer dans de justes limites, ne peut se permettre ces longs développements qui soulagent rintelligence; l'autre, s'attachant à faire l'application des principes sur les chefs-d'œuvre, se plaît à descendre dans des analyses et dans des citations à la portée de ceux qui l'écoutent. Les FAénicnts de littérature, remplis de réflexions sur les arts, de définitions abstraites, exigent des connaissances pour être consultés avec fruit. Le Cours de littérature, presque toujours animé par la voie des exemples, peut instruire les esprits les moins cultivés. Cette diflérence dans les deux ouvrages explique pourquoi celui-là n'est guère lu que par des hommes éclairés, tandis (jue celui-ci l'est souvent par les gens du monde. « L'envie de paraître un » homme indépendant, qui n'est d'aucun pays ni d au- » cun siècle, qui n'a nul souci des jugements du vul- » gaire', » contribua, peut-être plus que sa proj)re ma- ' Ce sont les propres expressions que Marmontcl emploie,

liV NOTICE

ilière de voir , à jeter Marmonlel dans des paradoxes auxquels le fil renoncer une tardive expérience. Toutes ses erreurs n'ont pourtant pas été abjurées ; la persévérance de son injustice envers Despréaux étonne encore. Quoi qu'il en soit, on lui est redevable de plusieurs théories neuves , supérieurement discutées. Palissot luimême, son ennemi déclaré, n'ose pas refuser son suffrage à (( des articles vraiment dignes d'éloges , et qui » supposent de très -bonnes études. » Il en conseille la lecture à nos jeunes littérateurs. « Ils y puiseront , dit-il , » des lumières utiles à leurs progrès, étant avertis sur-r » tout que l'auteur ne mérite 'pas toujours une entièrç )) confiance '. »

Le changement opéré dans les idées religieuses de La Harpe infiua sur ses opinions politiques, mais trop peu sur son caractère. Il combattait avec une violence qui nuisait à sa cause ceux qui ne partageaient pas ses nouveaux sentiments. Dans sa chaire, dans des brochures, dont la principale est intitulée du Fanatisme dans la langue révolutionnaire , enfin dans un journal (le Mémorial) rédigé avec MM. de Fontanes et de Vauxcelles , il attaquait sans relâche la domination du directoire, ce qui le fit comprendre parmi les proscrits du 4 septembre 1797 (18 fructidor an v.) Il fut assez heureux pour trouver aux environs de la capitale, à Corbeil, une retraite où quelques amis pénétraient en secret, d'où même il entretenait des communications pour l'impression de sou Cours. La modeste et courageuse personne qui lui donna l'hospitalité n'a pas besoin d'un hommage 5 mais on

en parlant de lui-même, dans ses Mémoires, l8i8, liv. V^ pag. 274.

^ Mémoires de Littérature.

srn i.A iiAïU'K. Iv

éprouve le hi-Miin de la iciui rc it r au nom des Icllics et Uo l luunanile '.

l.a journée ilu 9 novi'uibre >7<)9(>^ hrumaire au vui) leutUl à I.a Harpe la lilterlé de reparaître au Lycée, où sa présence excitait de plus en plus les applaudissements. Il pouvait y achever sa carrière dans un calme lionoialile ; mais, accoutumé à vivre dans une lutte continuelle, il porta lui-même atteinte à sou repos et à sa considération, en divulguant la Coirespuiidunct liuârain; que, depuis 1774 jusqu'en 1791, il avait entretenue avec le grand-duc de Russie. C'est un journal dans lequel il juge presque tous les écrivains avec la dernière rigueur. Sou amour-propre s'y montre sans aucun détour; il transcrit tous les petits vers échappés à sa musc; il n'oublie aucun des compliments qui lui sont adressés, et le plus souvent il prononce avec une hauteur dédaigneuse sur le mérite de ses concurrents et de ses confrères. 11 s'exposa à des représailles de la part de ceux qui existaient, en livrant au public une correspondance qui ne lui était pas destinée. S'il eut l'imprudence d'en mettre au jour, en 1801 , les quatre premiers volumes , il n'eut pas celle d'y joindre les deux suivants, qui le compromettent davantage : il faut en accuser l'éditeur, qui les publia en 1807. Dans ces deux volumes, moins substantiels que les précédents, des lacunes considérables sont évidentes j l'ordre des dates n'est pas seulement interverti , souvent , dans une même page , on a mêlé des faits qui ne sauraient avoir été fournis par la même lettre. Le langage de 1 auteur n'est pas toujours conforme aux opinions politiques qu il professait alors dans le Mercure de France. D'un

* Cette personne , cjui probablement vit encore , est mademoiselle Rezard.

Ivj NOTICE

côté, il peint le fameux Mirabeau comme lui bateleur qui souffle le feu de la discorde^ de l'autre, comme un sublime transfuge tic l'ordre de la noblesse , en un mot, comme le Déniosthène français.

Les écrits et les discours de La Harpe contre le parti philosophique, que Buonaparte semblait favoriser lorsqu'il croyait en avoir besoin, lui attirèrent un ordre qui l'exilait à vingt-cinq lieues de Paris. Il obtint ensuite de regagner , à Corbeil , la retraite dans laquelle il avait échappé aux luarais infects de Sinamary 5 mais le dépérissement de sa santé lui fit bientôt accorder la permission de revenir à Paris. De ce moment on reconnut en lui les effets de la résignation chrétienne 5 et, malgré les secours de Fart , il expira le 1 1 février 1 8o5 (22 pluviôse an XI ), dans sa soixante -quatrième année. M. deFontanes, au nom de l'Institut, prononça sur sa tombe un discours noble et précis , dans lequel l'amitié satisfit à toutes les convenances'. Au contraire, son successeur à l'Académie française, M. Lacretelle l'aîné, dans sa harangue de réception , en parla avec une sévérité qui parut aussi déplacée qu'excessive.

L'exécuteur testamentaire de La Harpe , dont le nom seul inspire la confiance '', nous a plusieurs fois attesté qu'il refusa une pension de 4^000 francs , que Buonaparte voulut lui accorder sans aucune condition. Ce refus, sur les motifs duquel l'ombrageux consul ne pouvait se méprendre, n'était pas moi.-is un acte de courage que de désintéressement.

Si sa vie littéraire fut agitée, sa vie domestique ne fut pas plus heureuse. Presque à l'entrée de sa carrière, il

^ Voyez ce discours, n° 4? ^1** ^'^ de la Notice. "" M. Boulard.

SMl l..\ IIAHI'I. Ivi)

épousa, uiii(jiit'niiiil , ilil-on, par \ui pi iii(ij»c tic jnol>itc', une ji'UiiL' personne jolie, .limahU", spiriincllc , (illc d'un liiiioiiadii r tU* la rue des Oiiatic-N ents , noiiuiu'-i- Monlniaveux , dans la maison diMpicj il loi;('alt. l'aile n'exigeait rien, parce (ju il n avait licu promis; cependant il ne balança point à contracter un mariage <|iii nu'ttall le comble à sa détresse, (a-tti' femme, dont \ oltalrea vanté le talent pour jouer la comédie, a fini par se jeter dans un puits à Saint-Germain, sans autre cause (ju'un dégoût in\ iuciblepour la vie ; dégoi'it que Ton conçoit aisément à une pareille époque , quoique ce fût après le 9 tbermidor (t>^ juillet 1794)- Plusieurs années aj)rès , à un âge où la sagesse interdit un senlinunt (pii ne saurait être partagé, La Harpe s'unit à une peisonne de vingt-trois ans, qui, de son côté, s'aperçut trop tard de réloignemcnl qu'elle ressentait pour un homme dont la célébrité avait d'abord intéressé son amour-propre. Ces nœuds, mal assortis, furent presque aussitôt rompus que formés. L'époux, déçu dans ses espérances de bonheur, fut réduit à souflrir un divorce que repoussaient ses nouvelles opinions, mais auquel il ne pouvait s'opposer. A ce sujet il écrivit, le 19 mai (1800), une lettre remplie de modération à M"' Récamier, qui en possède plusieurs autres, dont peut-être on ne jouira jamais, parce que l'auteur y rend une justice complète à celle qui , dii-il, « a connu toute la noblesse et toute la déli- » catesse des procédés de la plus pure amitié, et, au mi- » lieu de tous les hommages , s'est souvenue d'uîi pro- » scril, » (27 août 1799.)

La Harpe était d'une petite taille ; son caractère se peignait sur sa figure^ dans la société, il portait son esjirit criti([uc et tranchant. Saint-Lambrrt , ayant passé quelque temps a\ec lui à la campagne, disait : u En huit

Iviij NOTICE

» jours de conversation presque continuelle , il ne lu» » est échappé ni une erreur en matière de goût, ni un » propos qui annonçât le moindre désir de plaire à per- •» sonne. » Buflon le nommait \c fanfaron littéraire, et Voltaire même lui reprochait un orgueil mêlé d'impolitesse et de dureté ' . Ce caractère fut pour lui une source intarissable de chagrins. Aussi écrivait-il à Bureau de La Malle : « Un parti nombreux et forcené de rage , com- » posé d'hommes de toute espèce , a formé le projet , non » pas de me tourmenter, de m'humilier, de me déchi- )) rer, mais de me perdre, s'il est possible, et d'y em- » ployer tous les moyens imaginables. Ce projet existe, )) et n'est pas même caché. Mon grand malheur est d'être » marié. Sans cela, il y a long-temps que je me serais » dérobé à la fureur de mes ennemis. J'aurais été chez )) l'étranger jouir de la considération et des avantages

)) qu'on m'y présente \ous vivez avec Tacite, et je

» vis au milieu des monstres qu'il a peints '... »

On a prétendu qu'il s'était rendu coupable d'ingratitude envers Dorât : il passe pour constant néanmoins que des lettres de celui-ci , qui ne devaient pas voir le jour, ayant été remises à La Harpe, non - seulement il refusa de s'en servir, mais qu'il dénonça cet abus de confiance à son ancien ami.

Il avait fait imprimer douze volumes de son Cours de littérature. Après sa mort , on en a donné quatre autres , qui contiennent en grande partie des fragments sur la Philosophie du dix-huitième siècle , parmi lesquels on distingue une réfutation complète du pernicieux système d'Helvétius.

* Pièces inédites de Voltaire , in-8", 1820 , pag. 44 1- ' Mes voyages aux cm' irons de Paris , par J. Delort , 1821 , tom. I", lettre du -j août 1778.

SL'U LV IIAIU'I. lix

Oïl s'il perçoit en général que la dornlèi c main n'a pas été mise à ces fragments. Les deux recueils formés par MM. Saignes et IVirbier, pour servir de suppléments au Cours Je littcruture, ne renfermant qui' des moreeaux écrits avant la conversion de l'auleurj il n'est pas étonnant qu'il y soit en opposition avee ceux qu'il a l'.iits depuis.

Ia' Commentaire sur Racine, composé en lyejfïet i^»/), fut publié par M. dermaiii darnier en 1807, ^ vol. in-8. La Harpe y prodigue les épilliètes les moins ménagées à l'ancien commentateur Luneau de Boisjermain , sans doute parce que cçlui-ci passait pour avoir employé le travail de Blin de Sainmore, à qui l'auteur de Wanvick en voulait personnellement. A ce défaut près, les préfaces, les remarques dont il accompagne les pièces d'un grand poëte sont d'un juge très -habile : sous tous. les rapports , elles sont bien supérieures à celles deGconVoy.

Le Commentaire sur le Théâtre de f^ohaire, i vol. in-S", i8i4, est d'une époque fort antérieure. Ces deux ouvrages n'oflVent pas le même objet que le Cours de littérature. Dans ce Cours , on s'attache à discuter la fable, 1 intrigue, les caractères des pièces. Quant aux commentaires, et principalement celui qui est relatif à ^ oltaire , resserrés dans un plan moins vaste, ils consistent dans uu examen détaillé du style.

Dans les Fragments de fyïpo/ogie de la Religion, l'auteur rapporte, en les réfutant, les raisonnements qu'il faisait en 1793 contre les cultes établis. Il déclare ne rien devoir aux défenseurs du christianisme. Voici ses propres expressions : « Les livres saints me disaient

V tout, parce que Dieu m'a fait la grâce de les ouvrir

V dans la bonne foi , et de les lire avec amour. »

JLe Tiiowphe de la Religion, ou le Roi martyr, épo-

Ix NOTICE

pée en six chants, i8i4 , était annoncé comme une production où le talent du poëte, fortiGé par des idées sublimes, se montrait avec une vigueur, une originalité qu'il n'avait jamais evies : l'impreséion n'a pas confirme les espérances que l'on avait fait concevoir. Malgré l'intérêt si douloureux du sujet, La Harpe franchit rarement les limites accoutumées de sa shpère poétique 5 il a peu d'élans, peu d'abandon, peu de tableaux fortement coloriés-, il épuise les détails 5 sa marche est lente et monotone : les six chants qui restaient à faire n'excitent pas, en conséquence, des regrets bien vifs. Dans une composition de ce genre, qui est , sans contredit, l'un des plus beaux efforts de l'esprit humain, il ne suffit pas de juger sainement les personnages, il faut de plus que l'imagination les peigne à grands traits, qu'elle les fasse habilement mouvoir et contraster. Une lettre manuscrite, adressée par l'auteur à M""-' Récamier, laisse entrevoir qu'il n'attendait pas moins de cet ouvrage pour sa renommée que pour l'utilité générale. La religion n'était pas seule à le consoler; les illusions de la gloire adoucissaientencoreles joui"s de son exil. « Assurément, » dit-il en parlant de son poëme épique, les couleurs » en seront neuves ; car j'ai peint ce que le monde n'a » vu qu'une fois, et il n'y a pas ici beaucoup de mérite » à être original. Les leçons qui résultent des peintures » leur sont analogues; car jamais la Providence ne s'é- » tait vue obligée d'en donner de semblables, et malheu- ■» reusement peu de gens paraissent les avoir entendues. » Je répète à tout moment qu'o/z Jie connaii pas la rêvo- « lution. C'est là jusqu'ici mon refrain; mais j'espère 1) qu'il ne sera pas toujours vrai. )) (Lettre du i5 octobre [1798].)

De tout ce que nous avons dit , on conclura qu'en vers

stiu i.A ii\i;i'j. Ixj

el ru prose, La Harpe. iiial;^it'- la vari»'tr de ses talents , ost plutôt propiH" à tliili'i- des piétcptcs (pi'à fournir «les cxeuiplcs ; (pic s'il est, coniuie porte et connue orateur, liiu tics iiounnes les plus distingués du second ordre, il est au premier rauf; des critiques par ses excellentes vl ses nombreuses leçons '.

SAINT-StIRIN,

* Pour que l'éililion îles Ol'iifrcs de La Harpe , à la([iu'lle cette notice est destinée, laisse le moins possible à désirer, on donne ci-après, u' i , les cliangemenls qu'il a faits aux Elof(cs de sa composition. Ceux qui se trouvent dans V Eloge de Fénclon sont les plus remarquables ; ils sont d'ailleurs attestés par une lettre de l'auteur, du i-j juin 1802 , insérée dans l'ouvrage intitulée rues f'oyagcs aux cnt'irons de Paris, tom. P'', pag. 168. La lettre de M. le marquis de Villevieille , attribuée à Condorcct , est placée sous le n" 2 , et la réponse de La Harpe l'est sous le n 3. On lit , sous le n" 4 » 1<^ discours prononcé par M. de Fontanes aux obsèques de l'auteur. Le n" 5 offre la prétendue prophétie de Cazotte , imprimée pour la première fois sfins aucun retranchement. Les n"* 6 , 7 et 8 présentent un extrait du testament de La Harpe , une déclaration ajoutée à son codicdle , son épitaphe mise dans le cimetière de la rue de Vaugirard.

PIECES .Il SÏIFICATIVES.

C/iurigcnicii(s Jdits dans Icditiun i>oslliuinc tic iHoG.

rs» I.

tLOGE DE FENEU)N.

A la page -jS de cette édition (1821) , on lit : •< Je ne rc- »• cherche point le triste plaisir d'accuser les mines d'un ino- » narque illustre (Louis XIV). » Cette phrase se trouve de la manière suivante dans l'édition corrigée de 1806 : « Je ne re- » cherche point le triste plaisir d'accuser les mânes d'un mo- » narque illustre , dont la mémoire est à jamais révérée. »

lùid. « En déplorant ces abus horribles ( les violences envers » les calvinistes) dont je suis forcé de parler, je ne les impute » ni au prince qui fut séduit , ni à la religion qui les désavoue , » ni à la nation qui les déteste. » (Edition de 1821.) « En dé- » plorant ces abus horribles dont je suis forcé de parler, je ne ») les impute ni au prince à qui on les cacha toujours , ni à la >i religion qui les désavoue , ni à la nation qui les condamne. » (Edition 1806. )

Jbid. « Le roi le charge (Fénelon) d'une mission dans la » Saintonge ; mission qui devait être, comme les autres , sou- » tenue par les armes et escortée de soldats. (Edit. de 1821. ) Les sept lignes qui suivent ces mots ont été supprimées.

Page -jg. « Hélas ! il est si commun d'être humain par ca- » ractère et cruel par principe ! On ne connaît que trop celle » pitié stérile et barbare qui plaint les malheureux qu'elle ini- >• mole. » (Edit. de 182 1.) « Hélas! il est si commun d'être >' humain par caractère et cruel par politique! D'autres que » Fénelon connaissaient les droits de l'humanilé ; mais lui seul • la défendit. » (Édit. de i8o6.)

Ixiv PIÈCES

Ibid. « Une sensibilité profonde et éclairée... l'élevait (Fénelon) alors au-dessus de son siècle. » (Edit. de 1821.) « Une » sensibilité profonde... l'élevait alors au-dessus de la politique >) du moment. » (Edit. de 1806. )

Ibid. « (Fénelon) déclare qu'il ne se chargera point de por- » ter la parole divine , si on lui donne des soutiens qui la dés- » honorent , etc. » (Edition de 1821.) « Il déclare qu'il ne se » chargera point de poi'ter la parole divine, si on lui donne » d'autres soutiens que ceux de la charité , qui en est le prin- » cipe. » (Edit. de 1806.)

Ibid. <i D'autres se contentèrent de gémir , en exécutant des » ordres rigoureux ; d'autres eurent des remords ; lui seul eut ■>• de la vertu. >. (Édit. de 1821 .) « D'autres se contentèrent de " gémir , en exécutant des ordres rigoureux ; d'autres peut- « être eurent des remords ; lui seul eut de la vertu. » (Édit. de 1806.)

Page 80. « Dans une cour (celle de Louis XIV) où les prin- » cipes de l'honneur et l'élévation du caractère entraient au » moins pour quelque chose dans les talents de plaire ou les » moyens de s'agrandir. » (Edit. de 1821.) « Dans une cour où •> les principes de l'honneur et l'élévation du caractère en- » traient pour beaucoup dans les talents de plaire ou les moyens « de s'agrandir. » (Edit. de 1806. )

Page 81. « L'orgueil peut être flatté d'un pareil choix; « l'ambition peut s'en applaudir : combien les sentiments qu'é- » prouve Fénelon sont plus nobles et plus purs ! Cette âme , » enflammée de l'amour des hommes , \a donc travailler pour » leur bonheur ! Elle pourra faire passer dans l'âme d'un prince » ce feu sacré qui l'anime elle-même , et qui , semblable au » feu de Vesta , qui assurait jadis les destins de Rome , tant » qu'il brûlait sur les autels, assurerait de même le bonheur » des empires , s'il brûlait toujours dans le cœur des souve- » rains! » (Édit de 1821.) « L'orgueil, etc. Cette âme pourra » faire passer dans l'âme d'un prince ce feu sacré qui l'anime > elle-même , et qu'elle a puisé à la source la plus pure , dans

H'STII IC, VI IVFS. IXV

» crltf n'lij;i«)ii tout»- (i'ninoiir t-t de hoiilf que t'«'-iu-l()ii élail >> si (ligne de flinir! •> ( Kdit. «li- iSoii.

Ibul. « Ti»ut of (jn'il ;) comu cl dtsiif v\\ faveur du «(cnrc >■ luiuiaiii \a f;tT!Hi'f dans le sein de son an-^uste élève. •• ( Kdit. de i8:xi .) " T«>nt «e (|u'il a eon< ii et «lésiré eu fav«'ur de ut patrie » va germer dans le cœur de sou él«'ve. >• ( Mdit. do iSoCi. )

Pa<;c S>. .. Il y avait «leux écueils également à craindre » pour lui, et où vienueut échouer |)res(|ue tous «eux ciui se >• couilannient à élever la jeunesse. » (Kdit. de i8ai.) .< Il y >« avait deux écueils également à craindre j)our lui , où vicn- » nent échoner ceuv qui se dcfiniciit à élever la jeunesse. » (Édit. de i8o(). )

Page 8tr " C'est lui (le duc de Bourgogne) dont IVuue était » ouverte à l'attrait des beaux-arts , aux lumières de la pjiilo- » Sophie , etc. » (Kdit. de 1821.) « C'est lui dont l'àme élait >i ouverte à l'attrait des beaux-arts et aux lumières de la «science. » (Edit. de 180G. )

Pa^^c 8-. « Ce prince pensait que les hommes , depuis

>. qu'ils ont secoué le joug de l'ignorance et de la superstition, ■> sont dignes de ne plus porter que celui des lois, dont les rois » sont les vivantes images, etc. » (Edit. de 18?. i.) » Ce prince >• pensait que les hommes, depuis qu'une religion sainte leur a •• fait secouer le joug de l'ignorance et de la superstition, ont » dû apprendre à porter volontiers celui de l'autorité légitime, » qui est la loi vivante consacrée par Dieu même. » (Edit. de 1806.)

Page 88. li . . . La fureur de la guerre est une maladie des « rois... » (Edit. de 18?. 1.) « La fureur de la guerre est trop » soui>cnt une maladie des rois. » (Edit. de 1S06.)

Page 8c). « Ces tournures nombreuses où se développent tous • les secrets de l'harmonie ^;cWof//(7«t', etc. » On a ritranché le mot périodique, et deux fois le mot nui (pii se trouvait dans la même ])hrase.

Page C)-?.. '< ... Et l'éducation du due de Bourgogne achevée > le mettait au rang des bienfaiteurs de l'état, lorsqu'une dt"— >• plorable querelle (avec Rossuet) , qm- son nom seul pouvait I. e

Ixvj piiîrF.s

» reiulic fameuse , vint troubler sou lieurcuse et ))riUante car- » rière. » Le mot querelle a été changé en celui de guerre.

Pages qS et siiw. Les six premières pages de la deuxième partie de V Eloge de Fcnelon, jusqu'aux premières lignes de la page 99 inclusivement , ont subi de si grands changements dans celle de 1806, que nous donnons en entier ce morceau.

Page 99. « Une religion à la fois sublime et tendre , la seule » qui nous apprenne à connaître et à aimer Dieu , ce qui suf- » firait pour attester qu'elle seule est émanée de lui , produit » naturellement un saint enthousiasme dans les âmes ardentes » et les imaginations vives; et de là ces innombrables prodiges » de zèle , de constance , de courage dans ces solitaires , ces mar- » tyrs , ces missionnaires , tous également animés de ce désir » généreux de procurer aux autres un bonheur dont eux seuls 1) sentaient tout le prix. Mais l'homme n'a rien reçu de si ex- » cellent qu'il ne soit malheureusement capable d'en abuser. » Tant de novateurs se sont égarés par orgueil ! Fénelon du 11 moins ne pouvait s'égarer qu'à force de sensibilité. C'était » chez lui la qualité la plus précieuse, celle qui embrasait son » âme de l'amour de l'ordre , de la vérité et de la paix , biens » éternels réunis dans l'idée d'un Dieu ; et si Dieu permit que » ce même amour l'emportât un moment hors des bornes , » c'était pour nous rappeler celles qu'il nous a marquées lui- 1) même en tout , même dans le bien qui ne peut être inlini qu'en » lui seul. Fénelon exlt voulu que les hommes aimassent Dieu » comme il est aimé des anges, et il oublia que ce qui nous est » promis comme une récompense dans le monde de l'éternité ne » nous est pas donné dans le monde du temps. Il se trompa donc, » comme il le reconnut lui-même d'après la sentence de l'é— » glise ; mais son erreur, si bien réparée par sa soumission , ne » pouvait être qu'un excès d'amour ; c'était l'essence de Féne— » Ion : sa religion n'était qu'amour ; et l'amitié même , toute » belle qti'elle est quand elle est jointe à la vertu , ne pouvant » suffire «à cette intarissable sensibilité , il lui fallait un objet im- » mortel. Ses pensées toutes célestes le faisaient anticiper sur » cet état à venir, où il pourrait aimer Dieu sans intérêt et sans

JrSTIFICATIVFS. Iwij

» crainte ; et tr lut là Imite son (iiriii , <|ui porU' son excuse >> aviH" file, «1 (IduI sa docilité si édiliaiite lit nii nom eau » Irioinplie puiir lui.

'» I.ist'7. dans le 'l\^lcma<juc la deseription de 1*1*11 vs^e , et voiis » verre/. eoiui>ieii il se trniisportuil Licileinenl dans un antre or- " dre de cliose. Ce morceau est le chef-d'œuvre d'une imagi- » nation passionnée : toutes les expressions semblent au-dessus » l'bumnin. C'est la peinture d'un Ixtniieur cpii n'appartient pas '• à l'homme terrestre, et (jui ne peut être conçu et senti (|ue par «une substance immortelle. En le lisant, on est enlevé dans i> les cieux, et l'on respire en quelque sorte l'air de l'immorta- » lité. Ceux qui ont observe que l'on a toujours réussi à peindre » l'enfer, et jamais le paradis , n'ont qu'à jeter les yeux sur l'É- »> Irsée du Télémaqiie, et ils feront du moins une exception.

» Ce qui intéresse encore sa mémoire et notre admiration, " c'est le contraste de sa conduite avec celle de plusieurs de ses » adversaires. A Dieu ne plaise que je veuille obscurcir du moin- » dre nuage la victoire décernée à leur doctrine ; mais peut-on » se dissimuler tout ce que mêlèrent les intérêts humains à la » cause de la vérité , qui n'en demeure pas moins respectable? » En parcourant les mémoires du siècle, on voit les athlètes de » Port-Royal , fatigués de cette longue et pénible lutte , où ils » se vengeaient par la célébrité de leurs écrits des anathèmes » du Saiul-Siége et de l'animadversion du gouvernement , se >• retirer de la lice avec adresse , et alarmer la religion et la cour » sur une hérésie naissante , qui était loin de ressembler à la » leur. On arme la jalousie .secrète de tous ceux qu'avait blessés » l'élévation de l'archevêque de Cambrai ; on entraîne madame •1 de Maintenon , (pii ne devait pas entrer dans des discussions "de théologie. Cette adroite favorite, née avec un esprit dén licat et im caractère faible, qui avait plus de vanité que d'amn bition , et plus d'ambition que de sensibilité, (jui ne pouvait » ni être heureuse à la cour , ni la quitter ; plus jalou.sc de » gouverner le roi que l'état, et surtout plus savante à gouver— » ner l'un que l'autre; cette femme, qui eut une destine'e sin- » gulière sans laisser une réputation éclatante, avait aimé Fé-

Iwiii piÈCKs .

'. iielon comiiu' elle aiiiiu Racine , et les abandonna tous les » deux. Elle fit plus, elle se joignit à ceux qui sollicitaient à " Rome la condanuialion de l'arclievèque , soit qu'elle fût bles- » sée , comme on l'a dit , de n'avoir pas obtenu sur son esprit » et sur ses opinions tout l'ascendant qu'elle prétendait et » qu'elle ne devait pas avoir, soit qu'elle n'eiit jamais la force » de résister à Louis XIV, alors conduit par Bossuet. A ce nom » justement respecté , à ce nom qu'on ne peut pas confondre » dans la foule des ennemis de Fénelon , rejetons d'abord les " idées injurieuses qui n'ont pu naître dans nos jours que de » la haine de la religion. Ce qu'on a voulu faire passer pour » violence dans ses écrits et dans ses démarches , ne fut jamais » que le zèle inflexible d'un théologien qui craint pour la saine » doctrine. Est-il permis de fouiller dans le cœur d'un grand » homme , pour y chercher des sentiments qui terniraient sa » mémoire , en démentant sa vie et ses principes ? Non , ce n'est » pas dans un Bossuet que le génie peut devenir le persécu- » teur de la vertu : il ne pouvait être qiie l'ennemi de l'erreur. » Non , Bossuet, qui avait vu s'élever la jeunesse de Fénelon » et naître sa fortune et sa gloire , qui même avait voulu lui » imprimer de ses mains le caractère de la dignité épiscopale, » ne les vit pas avec les yeux d'un concurrent, après l'avoir i> vu si long-temps avec les yeux d'un père. S'il était et dut » être vraiment effrayé des dangereuses illusions d'un ministre » de l'église et d'un Fénelon , pouvait-il l'être de ses succès » et de sa renommée ? Souvenons-nous au moins qu'il était » placé trop haut comme orateur et comme écrivain , pour des- » cendre jusqu'à la jalousie. S'il poursuivit la condamnation » de son frère égaré , ce fut avec la vivacité d'un apôtre , et non » pas avec l'animosité d'un rival; et en demandant pardon à » Louis XIV de ne lui avoir pas révélé plus tôt une hérésie plus » dan""ereuse encore que le calvinisme , il n'était agité que des » saintes terreurs d'un chrétien , d'un évèque , et non pas animé » de l'ambition d'un courtisan qVii ne fut jamais la sienne ; et » ce n'est pas à lui qu'il faut s'en prendre des dispositions se- » crêtes du monarque, qui , n'étant pas juge en ces matières ,

MM IFI<\ I IN I s. I\IX

■> élait |»«ut-«''ln' fil I iVfl inoiiis lili>sc des Minimes ilcs .Sdinl.t ', " ijiH- tl«'s iiiaxitiK's (lu 'l\lciiui(/tic , «loiit |ilii>iriii's pouvaient "lui para lire (les reproches, lllal^ ilmit Iiii-iik'iik- en mouraiit " eoiifessj» la vtrilé.

» ÎSIais >i l'on est loivc d eNliincr dans Miis>ii(l i illc ardeur >• (lévoruiile , ee zilv de la maison ilu Sri^iitur, (pii eliez lui » l'eniporlail sur tout , on elx'ril dans FiJneUm la luodi'ralioit » de sa défense, la sineériti^* de sa soumission cl riuiiiiilit(' de » sa défaite. En nw'ine temps (|u'il persévère à désavouer les » conséquenees tjue l'on tire de ses principes . en UKMnc temps >« qu'il persiste dans le refus d'une rétractation qui pou\ait pr(;- » venir sa disgrâce , il déclare que s'il ne croit pas devoir céder »à ses adversaires qui lui paraissent mal interpréter ses pen- » sées , il ne résistera jamais à l'autorité du Saint-Siège, qui Il a le droit de les juger. Il attend ce jugement avec une rési- >• gnation profonde ; il ne se plaint ni des invectives que l'on » mêle aux réfutations , ni des imuMPuvres qu'on emploiejjoui » le perdre ; car ses antagonistes n'étaient pas tous aussi pur.s » que Bossuet, et ne se servaient pas d'armes aussi légitimes. » Lui-même il couvre d'un voile tous ces ressorts que lont >• jouer les passions humaines ; il défend, à son agent , à la cour » de Rome , de se prévaloir des découvertes qu'il a pu faire sur " les intrigues de ses ennemis , et surtout de se servir des mêmes. » moyens. "

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