XXX NOTICE
Qui s'est fait un devoir de vanter la folie ,
Qui veut nous amuser quand lui-même il s'ennuie ,
Chante la volupté qui s'enfuil de ses bras ,
Et nous glace au récit des plaisirs qu'il n'a pas.
Madame de Cassîni avait profilé de la représentation de Mélanie pour réconcilier rauteur avec Dorât. La Harpe l'en remercie par des stances agréables, composées en inni^\ et, dans les Conseils à un jeune poète, pièce couronnée en 177^ , il n'en poursuit pas moins Dorât, dont il répète les expressions favorites *.
On ne peut, dans les vers qui suivent, méconnaître le langage de Mercier :
Chacun a son enseigne , ainsi que sa doctrine.
Ici l'on a proscrit Despréaux et Racine ;
Le goût est le tyran du génie et des arts.
D'une muse nouvelle on suit les étendards ,
Et le drame bourgeois , nommé le drame honnête ,
Va de notre théâtre achever la conquête '
Se croyant dispensé de toute espèce de ménagement envers Clément de Dijon, il le nomme dans cette même pièce :
Cl** de sa province arrive un drame en poche. Il croit trouver la gloire en descendant du coche ; Mais le public sur lui prend d'abord un travers , • Et l'on est convenu de bâiller à ses vers. Le sénat des foyers poliment lui refuse L'honneur d'être sifflé que demandait sa muse.
* Voyez-les , tom. III , pag. 4^1 • ^ Tome III , pag. 246.
^ Ibidem.
SrU t. A IIAUI'I . XXXJ
Vu aiui lui (lirait (|u'(in U- sert malgré lui , Qu\)u lui sauve la lioiile , en iiuus sauvant l'ennui ; Mais ses sots conipajjnons earess» ni sa «léinence , L'onllenl d'un \aiii courroux, an ru par l'iiupuissance. Vous l'allcz voir, livrant de risihlcs loniliats, Nous ili'uiancler raison des succès qu'il n'a pas. Il se croit de Boileau runiipie Ic^alauc, Et , la Icrule en main , il réjjteiite \ ollaire *.
RK'ssé de la froideur (jue lui lémoii;iiait son ancien condiseiple Pi/ay, pcli l- maître bel -esprit , qui, dit-oii, sans être gentilhomme, prenait le litre de marquis, Il s'en plaint dans le discours intitulé les Prétentions :
Dorllas avec moi fut uni dès l'enfance :
Tout nous était commun , jeux , plaisirs , espérance.
J'étais le confident des secrets les plus chers,
De ses premiers amours et de ses premiers vers.
Il recherchait le monde , et moi la solitude ;
Il aimait le fracas , je préférais l'étude.
Quelquefois cependant il venait en secret
Boire avec son ami le vin du cabaret ;
Mais lorsqu'il fut admis à d'illustres toilettes,
Qu'une duchesse un jour eut acquitté ses dettes ,
Il ne fut plus le même, et son froid embarras
Etonna l'amitié qui lui tendait les bras.
Son sourire apprêté repoussa mes caresses ;
Il me parut distrait , il me fit des promesses.
Je lui trouvai le ton beaucoup trop ennobli ;
Je l'avais vu sensible , et le voyais poli.
Je m'éloignai bientôt : mon humeur confiante
Ne put souffrir long-temps sa réserve offensante.
Je laissai Dorilas , de lui-même ébloui ,
Croire qu'un protégé valait mieux qu'un ami ^.
' Tome III , pag. 25 1 .
* Tome III , page 2^9.
XXXIJ NOTICF
Assurément rien ne serait plus aisé que de multiplier les citations ; mais en voilà bien assez. Voulez-vous entendre parler Fréron? Lisez ce qu'on lui fait dire, sous le nom de Zoïle , dans le discours qui a pour titre le Philosophe, et qui fut couronné à l'académie des jeux floraux en l'y 69'. Ce journaliste figure encore sous les traits de Griffon, dans le discours sur les Préjugés et les Injustices littéraires''.
Dans une Epître à M. le comte de Schowaloff] sur les effets de la nature champêtre , etc.% La Harpe se livre à des détails pittoresques , et montre par là qu'il n'est pas étranger à la poésie descriptive 5 il indique la manière d'y jeter de l'intérêt , d'en éviter les inconvénients et les abus. Roucher, qui cbanta les Mois, est l'objet visible de ses attaques; Saint-Lambert et Delille sont les objets de sa prédilection. Néanmoins le dernier, mécontent de le voir déprécier un genre de composition sur lequel sa renommée est établie, lui a répondu dans la Préface de V Homme des champs. Au lieu de convenir que Fart de décrire les paysages le cède à celui d'émouvoir sur la scène , il prétend tout le contraire, et s'autorise de ce que, dans tous les temps, le nombre des bonnes tragédies a toujours infiniment surpassé celui des bons poèmes didactiques. Cette question , qu'il traite rapidement sous les rapports littéraires, moraux €t politiques, ne serait pas indigne d'un examen plus approfondi.
La Harpe s'est essayé dans tous les genres de poésie, depuis l'ode jusqu'à la chanson , depuis le quatrain jus-
* Tome III , page ?.6o.
2 Tome III , page 291 .
=' Tome III, page 3i4-
SI u i.v iiAHi'K. xxxiij
qu'à répopéo. (Jiidkjuc rAr.ulrinicl'ranraisc ;iil en i -(ij distingué l'ode iiiiiitilt'r le PJiiloaophe des Alpes, (IulIIc ait c'ii 177^^ couioMiié telle .sur la .\(H'igatiori , et le Ditli) iiuiihc aux niilncs tic / ollidrc en 1 "-() , il faut convenir (jue sa Noix ne s'élevait pas sans ellurl au ton lyri(jue : elle se pliait mieux aux poésies légères et gracieuses. Conforniénicnt aux statuts de TAcadéiuie, un de ses uienibres ne doit pas concourir pour les juix (luelle décerne. La Har[)e, académicien dès 177^), ne se fit point eoniiaitre après le jugement sur le concours de 177c). 11 amhiiionna la victoire, et laissa la médaille de douze cents francs à IMurville, qui avait eu l'accessit : ses intentions furent transmises par M. d'Argental. Pour justifier cette infraction aux règles, il a déclaré depuis qu'il avait voulu paraître au premier rang dans tout ce qui se faisait pour honorer la mémoire de Voltaire, qu'il croyait en avoir le droit, et que toutes les circonstances le lui donnaient '. INous parlerons ailleurs des circonstances particulières dans lesquelles il se trouvai t. On lit avec grand plaisir plusieurs de ses pièces fugitives, telles que t Ombre de Duclos dansTÉlysée, la Réponse d'Horace à J oit aire , etc. La première de ces pièces est une satire ingénieuse où figurent Linguet, Querlon, Clément, l'abbé Aubert, Dorât et Mercier. Ecrivant la seconde pièce sous le nom d'un poète illustre de l'antiquité à un poëte vivant non moins célèbre, il a dû ne rien négliger pour la rendre digne de son titre et de son adresse^ il y a mis de l'aisance, de la bonne plaisanterie. Ses vers les plus aimables peut-être sont ceux qu'il adresse à la fontaine de Meudon, et ceux qu'il envoie
* Voyez son u4i.'ertisscment , tom. HT , pag. 36?..
XXXiv NOTICE
pour Etrennes à une société de jeunes femmes. Ses romances ont du naturel elde la sensibilité.
0 ma tendre musette I
est dans toutes les bouches -, les plaintes délicates D'une amante abandonnée
ne sont pas moins connues. Aussi , comme on vantait beaucoup trop les odes de La Harpe en présence de l'abbé Delille , celui-ci répondit par cet impromptu :
De l'admiration réprimez le délire ;
Parlez de sa musette , et non pas de sa lyre.
Tangu et Félime, poëme en quatre chants , imité des contes arabes , est rempli de traits saillants , d'images riantes et voluptueuses : c'est un de nos plus jolis badinages. Il parut en 1^80 avec de charmantes gravures.
Un des premiers recueils publiés par La Harpe , ses Mélanges littéraires ' , oflrait des réflexions sur Lucain^ il y combattait sans aucun ménagement les éloges excessifs donnés à ce dernier par Marmontel , dans son Epître aux poètes. A la suite des réflexions étaient six discours traduits de Lucain. Long -temps après il donna une traduction libre et abrégée, en vers , des deux premiers chants de la Pharsale ', auxquels on a , depuis
* In-12 , 1765.
^ Elle est insérée dans l'édition de ses œuvres, 6 vol. in-8',
Sri\ I,.\ ilAlUT. XXXV
sa mort, joint cclK' du scplu'iiic et ilii (lixit'iiif. Il on érarte rcnlluri' «laiis les "kU'ts, la laussctc dans les rapports , la surabtindanci' dans les drtails. (^)n(ii([u'll y eût peu d'analogif cntic 1 iinitatrnr français cl le poctc original, on rclrouvc souvent ilans l'un les heaulés mâles et fortes de Tautre, défrayées de leurs délauls.
Le Tasse fut pour lui bien plus redoutable : il est plus aisé de réduire à de justes proportions une grandeur démesurée, que de rendre tout le charme d'un poème on 1 ima^jinalion déploie ses couleurs les plus riches et les plus variées, où l'on voit ce que les mccurs pastorales ont de plus simple, ce que la chevalerie a de plus brillant. Il n'est donc pas étonnant que le traducteur eu vers des huit premiers chants de la Jérusalem délivrée ait rarement atteint à la supériorité de son modèle, mais, dans ses notes, Il en apprécie le mérite et les imperfections avec sa justesse ordinaire j il y fait remarquer les endroits sur lesquels ont dû, tomber les reproches de Boilcau \ il y parle aussi d'une préface qu'il avait faite pour sa traduction , et dont on ne saurait trop regretter la perte.
En passant de la poésie à l'éloquence, on reconnaît dans le talent de La Harpe à peu près la même physionomie. Malgré l'emportement de son caractère, qu'il ne faut pas confondre avec la vivacité de l'imagination, le genre tempéré était le sien. La discussion littéraire , qui se revêt avec discrétion des ornements oratoires, était son triomphe. Ses éloges, couronnés la plupart par l'académie française, sont d'un écrivain habile, trèsversé dans l'art d'écrire. L'éloigoenient pour le néologisme et l'afléctation , l'amour du beau, le sentiment des convenances, telles sont les qualités qui constituent son mérite. Cet heureux don de la nature, l'inspira-