N° VIII
Epitaphc de La Harpe , mise dans le cimetière de la rue de Vaugirard.
1er GISENT les dépouilles mortelles de Jean— François DE LA HARPE, l'un des quarante de l'Académie française*, et membre de l'Institut national, décédé à Paris , âgé de 64 ans, le 22 pluviôse an xi (ou 1 1 février i8o3).
Poète, orateur et critique célèbre, ses écrits dureront autant que la langue franc-aise.
Plein de courage pour défendre ceux qui étaient dans le malheur ^, il fut bon parent et bon ami.
' Il était aa&si de celle de Roaen.
' Soas le Directoire , ^I. de La H;irpe sVst f\p<c.- ixiiir défendre les jiit'ires déportés à Cayenne.
XCiv PIÈCES JUSTIFICATIVES.
Sincèrement attaché à la religion et à sa patrie , il leur aurait sacrifié ses jours.
Ses veilles et ses travaux les ont abrégés.
Ses derniers vœux ont été que chaque citoyen s'occupât de soulager les infortunés , et d'entretenir la paix et la concorde dans son pays.
Lecteurs , faites ce que vous pourrez pour accomplir ces vœux , et priez pour le repos de son âme ' .
' Cette épitaphe a été composée par M. Boulard , exécuteur-testamentaire de La Harpe.
Notions pénérnles sur l'art iCrcrirr , sur la rraliic rt la nécessite de ret art , sur la nature des préceptes , sur l' alliance de la fihilosophic et des arts de l'imagination , sur l'accention det mots de goût et de génie.
Les modèles en tout j^cnrc ont derancé les préceptes : le c;énio a considéré la nature, et l'a endjellie en l'imitant : des esprits observateurs ont considéré le génie , et ont dévoilé par l'analyse le secret de ses merveilles. En voyant ce qu'on avait fait , ils ont dit aux autres hommes : Voilà ce qu'il faut faire ; ainsi la poésie et l'éloquence ont précédé la poétique et la rhétorique. Euripide et Sophocle avaient fait leurs chefs-d'a'uvre, et la Grèce comptait près de deux cents écrivains dramatiques lorsque Aristote traçait les rèoles de la tragédie ; et Homère avait ('té suhlime bien des siècles avant que Longin essayât àv défmir le siAlime.
(Juand l'imagination créatrice eut élevé ses premiers monuments, qu'est— il arrivé? Le sentiment général fut «l'ajjord , sans doute , celui de l'admiration. Les hommes rassen)blés durent concevoir une grande idée de celui qui leur faisait connaître de nouveaux plaisirs. Dès lors pourtant dut commencer à se manifester la diversité naturelle des impressions et ùin jugements. Si le premier jour fut celui de la reconnaissance , le .second d\it être celui de la critique. Les différentes parties d'tm même ouvrage, différenmient goûtées, donnèrent lieu aux com|>arai.sons , aux préférences, aux exclusions. Alors s'établit pcuir la première fois la distinction du bon ri du mauvais 1- I
a INTRODUCTION.
e'est-à-dire de ce qui plaisait ou déplaisait plus ou moins ; car la multitude, que l'homme de génie voit à une si grande distance , s'en rapproche cependant par l'inévitable puissance qu'elle exerce sur lui. Telle est la balance qui subsiste éternellement entre l'un et l'autre : il produit, elle juge ; elle lui demande des plaisirs , il lui demande des suffrages ; c'est lui qui brigue la gloire , c'est elle qui la dispense Mais si cette même multitude, en n'écoutant que son instinct, en exprimant ses sensations, a pu déjà , au moment dont nous parlons , éclairer le talent , l'avertir de ce qu'il a de plus heureux , et l'inquiéter sur ce qui lui manque, combien ont dii faire davantage ces esprits justes et lumineux qui voulurent se rendre compte de leurs jouissances, et fixer leurs idées sur ce qu'ils pouvaient attendre des artistes ! car bientôt ils parurent ea foule ; les premiers inventeurs trouvèrent des imitateurs sans nombre et quelques rivaux. Déjà les idées s'étendent et se propagent : on découvre de nouveaux moyens ; on tente de nouveaux procédés ; on développe toutes ses ressources pour se varier et se reproduire : c'est le moment où l'esprit philosophique peut faire de l'art un tour régulier, l'assujettir à une méthode , distribuer ses parties , classer ses genres , s'appuyer sur l'expérience des faits pour établir la certitude des principes et porter jusqu'à l'évidence l'opinion des vrais connaisseurs , qui confirme les impressions de la multitude quand elle n'écoute que celles de la nature , les rectifie quand elle s'est égarée par précipitation , ignorance ou séduction , et forme à la longue ces cent voix de la Renommée qui retentissent dans tous les siècles.
Il y a donc un art d'écrire : oui , sans doute. Cet art ne peut exister sans talent ; mais il peut manquer au talent : ce qui le prouve , c'est qu'on peut citer des auteurs nés avec de trèsheureuses dispositions pour la poésie, et qui pourtant n'ont jamais connu l'art d'écrire en vers. Tels étaient sans contredit Brébeuf et Lemoine , l'un traducteur de Lucain , l'autre auteur du poème de Saint Louis. C'est de l'un que Voltaire a dit , en
iTmoniicTiox. 3
(•it;nit un mnrn'au i\v lui : // y a tiii/finirs (jnchiiirs vers linirrux (tans luihriil ; r'csl <1«' l'imli»- (jii'il a \;mti' riiiui^iiialioii cii dtploiMiit Miii in;iii\;iis j;<n'it. Tous {\r\i\ :iv;iinil Ixaiicoiii) di- ce qu'on ;nt|Kllc csiinl |)(n'li(juc ; tous deux mit dis itiissages d'une 1k';iuIc r(in;ir(|u;d>lc , «1 tous deux ont «'prouv»' depui» icut iuis l;i ir|ir(ili;iliiiii l;i |>lii> < ((iiiplctc , ccllf de ii';i\oir i)()iut de U'tteurs. (loiuMt'u «cl exemple doil lr;ipper ceux (pii se pt i- Kuadciit (pi'a\cc tpu-lipies vers liieii louiués , (pulipus morceaux frappants , mais perdus dans de ti cs-uKun ai> il de Irès-ennuycux ouMa};(S , ils doivent alliier les regards de leur siècle et de la postérité! Ils ne doivent attendre tout au plus «jue la place de Brébeuf et de Lenioine, c'est-à-dire d'auteurs tlont ou saitl<\s noms, mais qu'on ne lit pas. Je dis tout au i)lus car , pour ne pas faire heaueouj) mieux qu'eux aujourd'hui , il faut être fort au-dessous d'eux.
— Mais cet art , qui l'a révélé aux premiers honmies qui ont écrit? — Je réponds qu'ils ne l'ont pas connu. Les premiers essais en tout genre ont dû être et ont été très-imparfaits. Cet art , comme tous les autres , s'est formé par la succession et la comparaison des idées, par l'expérience, par l'imitation, par l'émulation. Combien de poètes que nous ne connaissons pas avaient écrit avant qu'Homère fît une Iliade I Condiien d'orateurs et de rhéteurs avant qu'on eût un Démostbènes , un Périclès ! et les Grecs n'ont-ils pas tout appris aux Romains? et les uns et les autres ne nous ont-ils pas tout ensei'Mié ? Voilà les faits ; c'est la meilleure réponse à ceux qui s'ima'n'neni honorer le génie en niant l'existence de l'art , et qui font voir seulement qu'ils ne connaissent ni l'un ni l'autre.
11 n'y a point de sophismes (jue l'on n'ait accumulés de nos jours à l'appui de ce paradoxe insensé. On a cité des écrivains qui ont réussi , dit-on , sans coimaitre ou sans observer les règles de l'art , tels que le Dante , Shakespeare , Milton et autres. C'est s'exprimer d'une manière très-fausse. Le Dante et Milton connaissaient les anciens , et s'ils se sont fait un nom avec des ouvrages monstrueux , c'est parce qu'il y a dans ces monstres
4 KXTRODCCTlOiN.
quelques bolles parties exécutées selon les principes. Ils ont manqué de la conception d'un ensemble , mais leur génie leur a fourni ces détails où règne le sentiment du beau ; et les règles ne sont autre chose que ce sentiment réduit en méthode. Ils ont donc connu et observé des règles , soit par instinct , soit par réflexion , dans les parties de leurs ouvrages où ils ont produit de l'effet. Shakespeare lui-même , tout grossier qu'il était, n'était pas sans lecture et sans connaissances : ses oeuvres en fournissent la preuve. On allègue encore , dans de grands écrivains , la violation de certaines règles qu'ils ne pouvaient pas ignorer, et les beautés qu'ils ont tirées de cette violation même; et l'on ne voit pas qu'ils n'ont négligé quelques-unes de ces règles que pour sui\ re la première de toutes , celle de sacrifier le moins pour obtenir le plus. Quand il y a tel ordre de beautés où l'on ne peut atteindre qu'en commettant telle faute , quel est alors le calcul de la raison et du goût? C'est de voir si les beautés sont de nature à faire oublier la faute ; et dans ce cas il n'y a pas à balancer. Cela est si peu contraire aux principes , que les législateurs les plus sévères l'ont prévu et prescrit. C'est le sens de ces vers de Despréaux :
Quelquefois dans sa course un esprit vigoureux. Trop resserré par l'art , sort des règles prescrites , Et de l'art même apprend à franchir les limites.
Il en est de même dans tous les genres. Combien de fois un orand général n'a-t-il pas manqué sciemment à quelqu'un des principes reçus , quand il a cru voir un moyen de succès dans un cas d'exception I Dira-t-on pour cela qu'il n'y a point d'art militaire et qu'il ne faut pas l'étudier?
Une autre erreur , qui est la suite de celle-là , c'est de prétendre justifier ses fautes en alléguant celles des meilleurs écrivains : on a même été plus loin , et l'on a dit qu'il était de l'essence du génie de faire des fautes. Cela n'est vrai que dans le sens de Quintilien , quand il dit: Ils sont grands , mais pour-
iNiiioni rii().>. >
tant ils tant hoininci ' ; i-l il.m^ li sens d'Ildi.u c , i|uaii(l il «lil qu'llomèrr , loul lidiiKi'c tju'il rs| , soiiiiiK-illt- (jucli|ui'loi.s. Muis ce i|ui caiaittrisi" Miilalilrmciit li- j;riiif , c'est (l'a\«)ir assez i\i' li«aulr> pour taire pardonner les l'aules ; el île plus, riiuliili;encc se mesure eiieore sur le temps où l\ui a écrit , cl sur le plus uu muins de modèles ipie Ton a<ai(. (Juaud une l'ois ils sont en grund nombre , les lautcs ne sont plus raclit:taliles ipi'à force de heautcs. C'est donc là— dosus (|u'il faut s'examiner sérieuscnu-nt , et se demander si l'on n'est poirU dans le cas de dire eouiiiie Hippolyte , (piand il se compare à Tht'sée :
\ucuns monstres par moi domptes jusqu'aujourd'hui Ne m'ont ac<juis le droit de faillir eomuic lui.
Les emiemis des règles de l'art , ne sachant à qui s'en prendre , en ont fait un crime à la philosophie ; et parce que les meilleurs crili(|ues ont été de bons philosophes , on leur a reproché d'avoir mêlé la sécheresse de leurs procédés aux mouvements libres de l'imagination. Pour tout dire en un mot on a prétendu de nos jours que la philosophie nuit aux beaux-aris et contribue à leur décadence. Ce reproche bien examiné se trouve faux sous tous les rapports. D'abord , à considérer les choses en général , il est impossible que la philosophie , qui n'est que l'étude du vrai , nuise aux beaux-arts , qui sont l'imitation du vrai. Et que font le philosojihe moraliste et le poète ? L'un et l'autre observent le cœur liumain ; l'un pour l'analyser, l'autre pour le peindre et l'émouvoir. Le but est différent , mais l'objet considéré est le même. L'historien , l'orateur, peuvent-ils se passer de cette science du raisonncinml . de cette logique qui est la première leçon que donne la philosophie? Les études de la raison ^loivent donc nécessairement éclairer les travaux de l'imagination. Aussi n'est-ce que dans
Sumim ium , hominci (amen.
ce siècle qu'on a voulu séparer ce que toute l'antiquité regardait comme inséparable. L'esprit le plus vaste et le plus éclairé qu'elle ait eu , Aristote , de la même main dont il traçait les principes de la logique, de la politique et de la morale , a gravé pour l'immortalité les règles essentielles de la poétique et de la rhétorique ; et son ouvrage , après tant de siècles révolus , est encore celui qui contient les meilleurs éléments de ces deux arts. Cicéron fut à la fois le plus grand orateur et le meilleur philosophe dont l'ancienne Rome se glorifie ; et il est à remarquer que ses livres didactiques sur l'éloquence sont tous , ainsi que ceux du sage de Stagyre , fondés sur des idées philosophiques , quoique traités avec plus d'agrément et une dialectique moins sévère.
Quintilien , regardé encore aujourd'hui comme le précepteur du goût , a consacré un chapitre de ses Institutions oratoires à prouver l'alliance nécessaire de la philosophie et de l'éloquence ; et Plutarque et Tacite sont distingués par le titre d'^écrivains philosophes. Boileau est appelé le poêle de la raison , et la philosophie d'Horace est celle de tous les honnêtes gens. Le morceau le plus éloquent de la poésie anglaise est celui où Pope a développé les idées de Leibnitz et de Shaftesbury , comme Lucrèce celles d'Epicure. On sait combien Voltaire a semé d'idées philosophiques jusque dans ses ouvrages d'imagination. Ce n'est pas que ses passions n'aient égaré souvent sa philosophie. Mais ce n'est pas ici le lieu d'examiner l'influence que cet homme extraordinaire a eue sur son siècle , soit en bien ^ soit en mal.
Pourquoi donc a-t-on dit que la philosophie avait corrompu le goût ? Pourquoi a-t-on cité à ce sujet l'exemple de Fontenelle et de Sénèque? C'est qu'on ne s'est pas entendu; c'est qu'on a pris l'abus pour la chose , et les défauts de l'homme pour ceux du genre. Ce n'est pas la philosophie qui a gâté le style de Sénèque ; au contraire , ce qui fait le mérite de ses ouvrages , c'est une foule de pensées ingénieuses, fortes et vraiment philosophiques, rendues plus piquantes par la tournure
i.N I itnoi n i<)\. n
fl IVx pression. Son tit'iaiil «-ii|)il;il , «'t-sl l;i inallu'uri'usr lacililô de rctouiiuT sa |u'nsii' simn toutes les loriiies possibles , jusqu'à ce qu'il l'ail épuisée. Il m- s;iil ni s'arrêter ni choisir; il vous rassasie d'espnt , et relte stérile aliondanee n'a rien de conunun avee la philosopliie. Ce n'est pas elle non |ilus «pii a mêlé aux agréments de Fontenelle l'alTeetation , la subtilité, la reelierehe , qtii n>n'srnt nn peu au mérite de ses Momies, et reiulenl fatigante la lecture de ses Dialogues , mais dont heureusement on retrouve peu de traces dans ses excellents Klo^es des acadcmicicns ; dans son Histoire des oracles ; et la vraie philosophie qui se montre dans ces deux ouvrages, embellie des grâces du style , ne peut en aucune façon avoir produit les travers du faux bel-esprit que l'on reproche à ses autres productions.
Si , depuis qu'il est de mode de paraître penser, on a voulu être penseur à toute force et à tout propos , si l'on s'est cru obligé de s'appesantir sur les matières délicates, et d'approfondir ce qui était simple ; si l'on a vu des pièces de tliéàlrc n'être qu'une suite de moralités triviales et de lieux communs emphatiques , ce n'est pas une raison , ce me semble , poui- eu accuser la ])hilosophie, comme il ne faut pas s'en prendre à la poésie et à l'éloquence de ce qu'aujourd'hui l'on veut être poêle dans une dissertation , et orateur dans une adiche.
Mais , dit-on , le siècle de la philosophie a succédé chez les Romains à celui de l'imagination , et celte époque a été celle de la cornqjlion du goiît et de la décadence des lettres. Il est \Tai ; mais l'on tombe ici dans un sophisme très-commun, et que l'on emploie souvent faute de réflexion ou de bonne loi : de ce que deux choses sont ensemble, on conclut que l'une est la cause, et l'autre l'effet. Rien n'est moins conséquent. Après qu'à Rome la poésie et l'éloquence curent été portées à la jitrfeclion , il arriva ce qui doit toujours arriver par la nature des choses et le caractère de l'esprit humain , ce qui nous est arrivé à nous-mêmes après le siècle de Louis XIV, mais |)(>Mrlant , quoi (pi'on en dise , avec beaucoup plus de dédommagements
et de gloire tju'il n'en resta aux Romains après le siècle d'Auguste. En effet , au moment où le génie s'éveille chez une nation , les premiers qui en ressentent l'inspiration puissante s'emparent nécessairement de ce que l'art a de plus heureux , de ce que la nature a de plus beau. Ceux qui viennent après eux , même avec un talent égal , ont déjà moins d'avantages : la difliculté devient plus grande en même temps que les juges deviennent plus exigeants ; car l'opulence est superbe , et la satiété dédaigneuse. Quelques hommes supérieurs , assez éclairés pour sentir que le beau est le même dans tous les temps , luttent encore contre les premiers maîtres ; et , puisant à la même source , cherchent à en tirer de nouvelles richesses ; mais les autres , ne se sentant pas la même force , se jettent en foule dans toutes les innovations bizarres et monstrueuses que le mauvais goût peut inspirer, et que le caprice et la nouveauté font quelquefois réussir. Alors, l'art, les artistes et les juges sont également corrompus ; c'est l'époque de la décadence. Mais dans ce même moment les esprits , en général plus exercés et plus raffinés , se sont tournés vers les sciences physiques et spéculatives : on cherche une gloire plus nouvelle à mesure que celle des beaux-arts s'use par l'habitude. Ainsi s'établit le règne de la philosophie après celui des lettres et du génie : ce sont deux puissances qui se succèdent , mais dont l'une n'a ni combattu ni détrôné l'autre.
Laissons donc ceux qui se trompent ou qui veulent tromper confondre sans cesse l'usage et l'abus , et ne voir dans les meilleures choses que l'excès qui les dénature. Le moyen de se défendre de leurs erreurs, c'est d'en bien démêler le principe. On le retrouve très— bien exprimé dans un vers d'Horace , traduit par Bûileau :
In 'vitittm diicit ciilpœ fiiga.
C'est ta crainte d'un mal qui conduit dans un pire.
Dans le siècle dernier, des pédants, qui ne savaient que des
INTIIODUCTION. ()
mots, injuriait-i)t (iorntillc it Racine au nom d'Ari.slotr, ipii iLSSuri'innit n'y clait pour rii'ii ; (l'iiMiraiciil <les lit'autés (iiTils ii'élauiil jias ca|ial>lfs tir stiitii , tu niant ilts rrf;l«'s (juils ii'ctaii>nt pas à porlic tir l>itii appli(|uri' ; prenaient en main les inliièts du goût, (|Ui ne U-s auiait pas avoués pour ses apôtres. C'était lin travers sans doule : de nos jours, on s'en est servi pi>ur accréditer un travers tout (»pj)osé. On a rejeté tout(*s les rèj;Us connue les tvrans du génie, cjunitju'elles ne soient en effet que ses guides; on a prêché le néologisme, en soutenant (]ue chacun avait droit de se faire luie langue pour ses jxnsées, quoi(|ue avec ce svstènu* on courût riscpie, au Ixmt (!<• (|uelque temps, de ne plus s'entendre du tout. On a décrié le goût comme timide et pusillanime, quoi(jue ce soit lui seul (pii enseigne à oser heureusement. Ces nouvelles doctrines ont germé pendant quelque temps dans une foule de tètes, surtout dans celles des jeunes gens : il semblait que le talent et le goiîl ne pussent désormais se rencontrer ensemble ; on vantait avec une sorte de fanatisme ceux qui avaient, disait-on, dédaigné d'afoir du goût *. ÎS'en est— ce pas assez ])ovu" que de jeunes tètes, faciles à exalter, aient aussitôt la prétention d'être de moitié dans ce noble orgueil et dans ce dédain sublime, et se persuadent que, dès que l'on manque de goût, on a infailliblement du génie? N'est-on pas trop heureux de pouvoir leur citer les Sophocle, les Démosthènes, lesCicéron, les Virgile , les Horace , les Fénelon , les Racine , les Despréaux ^ les Voltaire , qui ont bien voulu s'abaisser jusqu'à avoir du goût, et qui n'ont pas cru se compromettre ?
Au reste, dans ce moment, où mon but est surtout d'établir quelques notions préliminaires et de combattre quelques erreurs plus ou moins générales, je m'arrête sur une remarque essentielle , et dont l'application pourra souvent avoir lieu dans le cours de nos séances. Elle porte sur rinconvcnicnt attaché à CCS mots de génie et de goût , aujourd'hui si souvent et si mal
Expressions ridicules de Leiourneui , en parlant de Sbakeïpcjre.
lO INTRODUCTION.
à propos répétés. Ce sont , ainsi que quelques autres termes particuliers à notre langue , des expressions abstraites en ellesmêmes , vagues et indéfinies dans leur acception , susceptibles d'équivoque et d'arbitraire ; de manière que celui qui les emploie leur donne à peu près la valeur qui lui plaît. Ces sortes de mots , et beaucoup d'autres du même genre qui se sont établis depuis (pi'on a porté juscpi'à l'excès l'envie de généraliser ses idées , semblent donner aux formes du style une tournure philosophique et une apparence de précision ; mais dans le fait elles y répandent des nuages , si elles ne sont pas employées avec beaucoup de réserve et de justesse. Aussi l'accumulation des termes abstraits, qui couvrent souvent le défaut de pensées et favorisent l'erreur et le sophisme , est un des vices dominants dans les écrivains de nos jours, même dans plusieurs de ceuxqui ontd'ailleurs un mérite réel. Ce vice est particulièrement de notre siècle , et de Ik vient l'habitude d'écrire et de parler sans s'entendre. Des exemples rendront cette observation sensible. Il n'y a rien de si commun aujourd'hui que de disputer sur le génie , de voir des hommes instruits mettre en question si tel ou tel auteur (et il s'agit des plus célèbres) en avait ou non ; on entend demander encore tous les jours si Racine , si Voltaire étaient des hommes de génie, et remarquez que ceux qui élèvent ce singulier doute conviennent qu'ils ont fait de très-beaux ouvrages , des ouvrages qui peuvent servir de modèles; mais , au mot de génie, la dispute s'élève, et l'on ne peut plus s'accorder. ]N 'est-il pas très-probable qu'une pareille discussion ne peut venir que de la différence dos significations qu'on attache à ce mot, et même de la diillculté qu'on éprouve à le définir clairement ? car la plupart de ceux qui s'en servent sont trèsembarrassés quand il faut l'expliquer , et c'est encore un nouveau sujet de controverse. A la faveur de cet abus de mots, on trouve le moyen de refuser le génie aux plus grands écrivains et de l'accorder aux plus mauvais, et l'on conçoit qu'il y a bien des gens qui s'accommodent de cet arrangement. Mais <|ue l'on s'arrête à des idées nettes cl précises ; qu'on examine , par
INTRODUCTION. Il
exemple, quaiul il t-st (|iu'stioii d'im poi-le trapii|ue , si les sujets lie ses pièees stml bien tlioisis, U-s plans bien eoiuais, les situutiuiis iutéressanles el vraiseiiililables , 1rs earaetùres conformes à l'.i nulnn- ; si If dialof^ue est raisonnable , si le style esl l'expression juste des sentiments el des passions, s'il est toujours en proportion avi-e le sujet et les personnages , si la diction est pure et harmonieuse, si les scènes sont liées les unes aux autres, si tout est clair et motive : tout cela peut se réduire en démonstration. Je suppose que , cet examen fait , l'on demande encore si celui qui a renq)li toutes ces conditions a du jjénie (et Racine et Voltaire les ont reniplies toutes); je crois qu'alors la question pourra paraître un pou étrange. Aussi , pour se sauver de l'évidence , on se cache encore dans les ténèbres d'un mot abstrait. Tout ce que vous venez de détailler, dit -ou, c'est l'affaire du goût. Le goût est le sentiment des convenances, et c'est lui qui enseigne tout ce que vous venez de dire. Oui , j'avoue que le goût est le sentiment des convenances ; mais si son partage est si beau et si étendu, qxi'il contienne tout ce que je viens d'exposer, je demande ce qui restera au génie. On répond que le génie , c'est la création , et nous voilà encore retombés dans un de ces termes abstraits qu'il faut définir. Qu'est-ce que créer? Ce ne peut être ici faire quelque chose de rien ; car cela n'est donné qu'à Dieu : encore faut-il avouer que cette création est pour nous aussi incompréhensible qu'évidente. C'est donc simplement produire. — Oui , dit-on encore ; mais le génie seul produit des choses neuves : en un mot , il invente , et l'invention est son caractère distinctif. — ï^xpliquons-nous encore. Qu'est-ce qu'on entend par invention? Est-ce celle d'un art? Le premier qui en ait eu l'idée est-il le seul inventeur? L arrêt serait dur; car enfin Raphaël n'a pas inventé la peinture, ni Sophocle la tragédie, ni Homère lui-même l'épopée, ni Molière la comédie , et il me semble qu'on ne leur conteste pas le génie.
11 faut donc eu n\ eiiir à n'exiger d'autre in\eiilion que celle
des ouvrages, et toute la difticultc sera trasslgner le degré de tfénic, selon qu'ils seront plus ou moins heureusement inventés. Nous sommes donc parvenus, de définition en définition , à nous rapprocher de la vérité ; car , indépendamment des ouvrages où Racine et Voltaire ont été imitateurs, on ne peut nier qu'il n'y en ait qui leur appartiennent eu toute propriété ; et les voilà , non pas sans quelque peine , rentrés dans la classe des hommes de génie, depuis qu'on est convenu de s'entendre sur ce mot.
En relisant les ouvrages de Boileau, j'y rencontre deux passages , dont le dernier surtout est très - remarquable , et qui tous deux achèvent de prouver que ce mot de génie , qui , dans l'usage universel , désigne aujourd'hui la plus grande supériorité en fait d'esprit et de talent , et qui est devenu le titre qu'on prend le plus exclusivement pour soi , et qu on dispute le plus aux autres , ne voulait dire , dans tous les écrivains du siècle de Louis XIV , que la disposition à telle ou telle chose.
On a vu le vin et le hasard Inspirer quelquefois une muse grossière, Et fournir sans génie un couplet à Linière.
Génie est là bien évidemment pour aptitude naturelle , pour ce que nous appelons talent, dans le sens même le plus restreint. Il n'exprime aucune idée de prééminence , au lieu que , lorsque nous disons c'est un homme de génie , il y a du génie dans cet ouvrage , nous croyons dire ce qu'il y a de plus fort. Écoutons maintenant Boileau dans une de ses préfaces :
« Je me contenterai d'avertir d'une chose dont il est bon » qu'on soit instruit , c'est qu'en attaquant dans mes satires les » défauts de quantité d'écrivains de notre siècle , je n'ai pas pré- » tendu pour cela oter à ces écrivains le mérite et les bonnes » qualités qu'ils peuvent avoir d'ailleurs. Je n'ai pas prétendu ,
i;\nu)i>tirri()N. i3
•> dis-jc, que ClKi|>t- laiii , |>.ir exemple, quoique iissoz inéc-liniil >• poète , n';iil |>;>s liiil iintrelois , je ne s;us eoinment , une assez •> Itelle ode, et qu'il ii'v eût point (l'ispi'it ni <rii{;iément dans » les ouvrages de M. (^)uiiiault , (pioique si éloignés de la |Mr- » l'eetion de Virgile. J'ajouterai niènie. sur ee dernier, (|ue , » dans le temps où j'éerivis eontre lui, nous étions tous deux " fort jeunes , et qu'il n'uvait pas fait alors beaueoup d'ouvrages » qui lui ont dans la suite acquis une juste réputation. Je veux » bien aussi avouer qu'il y a du f^énic dans les écrits de Saint- » Aniand , de Brébeuf, de Scudéri , de Cotin , et de plusieurs » autres que j'ai critiqués. »
Ainsi donc, de l'aveu de Boileau , voilà Scudéri, Sainl- Ânuiud , Brébeuf et Cotin qui ont du génie. J'ai peur qu'il n'y ait là de quoi dégoûter un peu ceux qui ont tant d'en\ie d'en avoir ; car il est clairqu'avecdu^c'«iVon pcutse trouver, au moins chez Despréaux, en assez mauvaise compagnie. Avouons que, pour les philosophes qui se sont amusés à observer les différentes valeurs des ternies en dillérents temps, ce n'est pas une chose peu curieuse que de voir Despréaux accorder à Gitin ce qu'aujourd'hui bien des gens refusent à Voltaire.
Je suis loin de conclure qu'il faille condumucr l'usage où l'on est d'employer ces termes dans un sens absolu : cet usage est universel , et l'on doit parler la langue de tout le monde. J'ai voulu faire voir seulement qu'il ne fallait s'en servir qu'en y attachant une idée claire et déterminée. Commençons donc par les considérer en grammairiens ; car la grammaire est le fondement de toutes nos coiuiaissancrs , puisqu'elle rend compte des mots , qui sont les signes nécessaires des idées. Génie vient d'un mot latin gcniiis , qui signifie, dans les fictions de l'ancienne mythologie , l'être imaginaire que l'on sin)posait présider à la naissance de chaque homme, influer sur sa destini-e et sur son caractère, et faire son bonheur ou son malheur, sa force ou sa faiblesse. De là viennent, chez les anciens, ces idées de bon et de mauvais génie , qui , sous différens noms , ont fait le tour (hi monde. C'est dans ce .sens que Ra< ine , qui savait si
bien adapter le style aux mœurs cl aux personnages , fait dire a Néron , en parlant d'Agrippine :
Mon génie étonné tremble devant le sien.
Les Latins l'appliquèrent par extension au caractère et à l'humeur ; ils avaient même une manière de parler qui nous paraîtrait bien singulière en français : se lû'rer à son génie * voulait dire chez eux se réjouir, s'abandonner à tous ses goûts. En empruntant d'eux ce mot de génie , on l'a d'abord employé , comme eux , pour bon et mauvais génie , et pour synonyme de caractère , perfide génie, farouche génie; ensuite on l'a étendu à la disposition naturelle , aux sciences et atix arts de l'esprit et de l'imagination , et alors on le modifiait en bien ou en mal par une épithète :
Dans son génie étroit il est toujours captif...
Je mesure mon vol à mon faible génie...
Et les moindres défauts de ce maigre génie...
car on le personnifiait aussi , et l'on disait un génie pour un homme de génie.
Et par des envieux un génie excité
Au comble de son art est mille fois monté.
Mais ce qui pourra surprendre , c'est que ces deux mots , le génie, le goût , pris abstractivement, ne se trouvent jamais ni dans les vers de Boilean, ni dans la prose de Racine, ni dans les dissertations de Corneille, ni dans les pièces de Molière. Cette façon de parler , comme je l'ai déjà dit , est de notre siècle. Que signifie donc ce mot, le génie, pris ainsi éminem-"
' Genio indulgere.
iNTRonmio.v,
nicnl «•! i\.\w^ le stiis le plus t'itndii .' (a- iu- |»iiif rtic .iiifnrliosf (jur la su|)rriiii itr (l'i'>|>rit v-l di- laliiil, ft (•(nist'<junii— iiu-iit t-llc ailintt le plus il le inniiis, et |)(-ut s'.'i|)|ili*|iirr à tout fc (jiii ilfiifiid (les laciillcs intcllrcl im-I1i'<. Viiim Inii ni'ul dire, fil polititiiu- , 11' gi'iiu' de Knliclicu ; eu luatliiiMatKiues , le génie lie Newton; ilaiis l'art imlilaiie , le ^éiiie de lureuiic , et ainsi des autres. Eu s'altacliaut à cette iléliiiitiou , l'on est sur au moins de savoir de quoi l'on parle, neiuaiide-l-oii si l'écrivain a du génie? examine/, ses ouvrages. A-t-il atteint le liiit de son art? a-t-il de ces beautés qu'il est donné à peu d'Iiommes <lc proiluire? Cet examen peut se ])orter jusqu'à l'évidenee, en partant des principes et considérant les elVels. Si le résultat est en sa faveur , c'est donc un homme supérieur ; il a donc du génie. Mais en u-t-il plus ou moins que tel ou tel? C'est ici que la discussion n'a plus de terme, et que la réunion des avis est comme impossible. On est encore partagé entre Démostliènes et Cicéron, entre Homère et Virgile ; on Ip sera encore long-temps entre Corneille et Racine. C'est que chacun voit avec ses yeux , et sent avec ses organes. Tel tableau est plus ou moins beau , selon l'œil qui le regarde ; telle pièce plus ou moins belle, selon les connaissances et le caractère de ceux qui l'entendent. Chacun choisit ses auteurs, comme on choisit ses plaisirs et ses sociétés. Ces sortes de questions aiguisent l'esprit des hommes éclairés , et amusent le loisir des ignorants. Nos jugemens d'ailleurs sont en proportion de nos lumières. Plus un auteur est près de la perfection, moins il a de vrais juges ; en un mot , après le talent , rien n'est plus rare que le goiàt.
Ce mot, plus facile à définir que le génie , n'est eniplové dans Despréaux et dans Molière qu'avec une épithète qui le modifie :
I.o mativ.Tis goût du siècle en cela me fait petir, dit le Misanthrope; et quant à ce même Despréaux , qui a été
l'oracle du goût, le mot de goût ne se trouve que deux fois
dans ses ouvrages :
Il rit du mauvais goût de tant d'esprits divers... Au mauvais goût public la belle fait la guerre.
Ce mot , en passant du propre au figuré , peut se définir connaissance du beau et du vrai, sentiment des convenances. Voltaire en a fait une divinité , et l'on sent qu'elle l'inspirait quand il lui a élevé un temple. C'est depuis lui surtout que l'on a employé si souvent ce mot dans un sens absolu ; mais on en a abusé beaucoup en voulant trop le séparer du génie et du talent , dont il est cependant une partie essentielle et nécessaire. Il est aussi impossible rn'un autenrécrive avec beaucoup de goût sans avoir qv >lque talent, qu'il le serait qu'un homme montrât un grand talent sans aucun goût. Seulement il en est de cette qualité comme de toutes les autres qui constituent l'artiste : on en a plus ou moins , comme on a plus ou moins de facilité , de fécondité , d'énergie , de sensibilité , de grâce , d'harmonie. Croit-on , par exemple , que Corneille n'ait pas montré quelquefois un excellent goût dans ses beaux ouvrages? Et sans cela comment aurait-il purgé le théâtre de tous les vices qui l'infectaient avant lui? Comment aurait-il fait les premiers vers vraiment beaux , vraiment tragiques , qu'on ait entendus sur la scène? Il eut sans doute moins de goût que Racine et Voltaire , et Infiniment moins ; mais il succédait de bien près à la barbarie , et c'est ce qu'oublient sans cesse ou ce qu'affectent d'oublier ceux qui veulent s'autoriser de son «xemplc pour justifier leurs fautes. Ils ne songent pas que ces fautes ne sont plus excusables quand l'art et la langue sont formés et perfectionnés. Ce n'est pas qu'ils ne sentent cette vérité mais ils voudraient y échapper. C'est pour cela qu'ils appellent défaut de goût ce qui est défaut de talent , qu'ils s'efforcent de persuader que les préceptes du bons sens et du goût intimident, énervent, rétrécissent le génie. Pour leur répon-
INTKODIICTION. in
tire , on rst oldij^»' do rrvélcr li'ursorrt't : c'est celui de r;im«uipropre i-t de riin|)iii.s5:iiu-c. Kii cdet , qjiaiid on Ifur a déinnntré tontes les fautes qu'ils ont commises, (|uell»' ressonrei; loue reste— t— il , si ee n'est d'alVetler un mépris aussi faux ipie ridicule pour tons ces principes sur le.Mpicls on les jug»-? Mais la dernière réponse à leur faire (et cette réponse est pén-niptoire), c'est que tout ce (ju'il y a eu de grands hommes depuis la uaiss;ince des arts jusqu à nos jours a suivi ces règles (ui'iJs dédaignent , et qu'en les suivant on s'est élevé aux jdus grandes lieaulés , et on a su éviter les fautes. Alors commenl diseonvenir qu'il n'y ail plus de faiblesse que de force à ne pas fairo de même? Et si , parmi ceux qui ont du génie, on cite quel • qu'un dont les ouvrages offrent pourtant beaucoup de trèsgrands défauls, tel qu'a été parmi nous Crébillon , tout ce qu'on en peut conclure , c'est qu'il avait un génie moins heureux et nu)ins parfait, et qu'en conséquence il ne peut être mis au p-remier rang ni placé dans la classe des maîtres et des modèles.
J'ai dit que ces deux mots , le pénie et le goût , pris ainsi dans un sens absolu , étaient particuliers ;i notre langue , et cela me conduit à une dernière remarque sur ces abstractions , qui ont été aussi nuisibles en littérature qu'en métaphvsique, iKuce {[u'elles ont donné lieu à une foule de mauvais raisonnemeuls. Ces deux mots, employés abstractlvement , n'ont point de synonyme exact , point d'équivalent dans les langues anciennes. En grec et en latin, le gotît ne pourrait guère se traduire que par jugement , et ce n'est pas à beaucoup près toute l'étendue que nous donnons à ce terme. Quant à celui de génie. , le mot grec ou latin* qui pourrait mieux y répondre n'exprime que l'esprit, l'intelligence dans tous ses sens , et , comme on voit , ne rendrait pas notre idée. Ils n'auraient pas pu exprimer en un seul mot la dillerence que nous mettons entre l'esprit et lu
' N'i!^; . ingeiiitim.
génie : il leur faudrait des épilhètes et des périphrases. Ces deux vers de Voltaire , par exemple :
Ils sont encore au rang des beaux-esprits, Mais exclus du rang des génies,
seraient impossibles à traduire en grée ou en latin , autrement qu'en spécifiant les différences que les anciens spécifiaient toujours, qu'en disant : Ils sont encore au rang des esprits agréables , mais exclus du rang des esprits sublimes. Quant à la question proposée ci-dessus, Si un homme qui a fait de beaux ouvrages a du génie , comme , dans les termes correspondants de leur langue , on aurait l'air de demander si cet homme a la qualité sans laquelle il n'a pu faire ce qu'il a fait , il faudrait , je crois , bien du temps et des phrases pour la leur faire entendre ; et , quand ils l'auraient comprise , ils pourraient bien n'y trouver aucun sens.
Les deux vers de Voltaire que je viens de citer nous rappellent encore un autre changement assez remarquable arrivé dans notre langue , relativement à la signification de ce mot de bel-esprit. Il ne se prenait autrefois que dans un sens trèsfavorable : c'était le titre le plus honorifique de ceux qui cultivaient les lettres; Boileau lui-même, au commencement de son Art poétique , s'exprime ainsi :
O vous donc qui, brûlant d'une ardeur périlleuse, Courez du bel-esprit la carrière épineuse...
On dirait aujourd'hui la carrière du talent, la carrière du o^énie , parce que le mot de bel-cspril ne nous présente plus que l'idée d'un mérite secondaire. Ce changement a dû s'opérer quand le nombre des écrivains qui pouvaient mériter d'être qualifiés de beaux-esprits est venu à se multiplier davantage. Alors ce qui appartenait à tant de gens n'a plus paru une dis-
n ruoDcciiov. i()
tiiii-lHiii ;l.v^«•/. liKiiuralilf, ri l'on a ilunlic »l'.iulir> Uriiu-a nom exprimt r la su|>iiiorilr.
Kii v«)U> arrclaiit, iue:>sifurs, sur l'aiialvsc que je viens de ilrtailItT, iintn (IfS-M-iii a clé tli- laiic sculir luinliiL-n il t'iait im- |)orlanl, surloul dans ks uiali«'-rfs (It'licalcs (|ut- nuu> aurons à trait» r, tir s'assurer, a\ec lu plus grande précision pussible, du rapport des inols avec les idées, et j'ai cru ipie ce devait être l'objet de mon premier travail. Avant de passer en re\ ue les siècK-s méuiorables que l'on a nommés par excellence h-s sièclesdu géuieel du goût, il fallait commencer par bien entendre ci-s deux mots , objets de taut de véiu'ration et sujets de tant de méprises. J'ai parlé de la conncxiuu qui existe nécessairement entre la pbilosophic et les beaux -arts, parce que nous aurons souvent occasion d'en oliserver les ellets, les avantages et les abus , et qu'une jioéli(|ue faite j)ar un ])liilosoplie sera le premier ouvrage (jui nous occupera. Les Iristitutioiis oratoires de Quiiililicn, les Dialogues de Cicéron sur l'éloquence précéderont la lecture des orateurs, et, en étudiant ces éléments des arts, ces lois du bon goût, en les appliquant ensuite à l'examen des modèles, vous reconnaîtrez avec plaisir que le beau est le même dans tous les temps , parce que la nature et la raison ne sauraient changer. Des ennemis de tout bien ont voulu tirer avantage de cette vérité pour taxer d'inutilité les discussions littéraires. A les entendre, tout a été dit et remarquez que ces gens à qui on ne peut rien apprendre ne sont pas ceux qui savent le plus. Je n'ignore pas que la raison, qui est très-moderne en philosophie , est très-ancienne en lait de goût; mais, d'un autre côté, ce goût se conq)ose de tant d'idées mixtes, l'art est si étendu et si varié, le beau a tant de nuances délicates et fugitives, qu'on peut encore, ce me semble, ajouter aux principes généraux une foule d'observations neuves, aussi utiles qu'agréables, sur rapj)liealioudeees mêmes principes; et ce genre de travail (si l'on peut donner ce nom à l'exercice le plus piquant pour l'esprit , le plus intéres.sanl |if»ur l'âme) ue peul avoir lieu que dan> la lecture et l'anahM- de»
3lO INTRODUCTION.
écrivains tic tous les rangs. Les cinq siècles qui ont marque dans l'histoire de l'esprit humain passeront successivement sous nos yeux. On peut les caractériser sans doute par des traits généraux; mais, dans ces aperçus rapides, il y a plus d'éclat que d'utilité. Ce qui est vraiment instructif, c'est l'examen raisonné de chaque auteur, c'est l'exact résumé des beautés et des défauts , c'est cet emploi continuel du jugement et de la sensibilité, et ne craignons pas de revenir sur des auteurs trop connus. Que de choses à connaître encore dans ce que nous croyons savoir le mieux I Qui -de nous, en relisant nos classiques , n'est pas souvent étonné d'y a oir ce qu'il n'avait pas encore vu? Et combien nous verrions davantage, s'il se pouvait qu'un Racine , un Voltaire , nous révélât lui — même les secrets de son génie I Malheureusement c'est une sorte de confidence que le génie ne fait pas. Tachons au moins de la lui dérober, autant qu'il est possible , par une élude attentive , et surprenons des secrets où nous n'étions pas initiés. Hélas ! le malheur des grands artistes , celui qui n'est connu que d'eu x seuls, et dont ils ne se plaignent qu'entre eux, c'est de n'être pas assez sentis. Il y a, je l'avoue, un effet total qui constate le succès , et qui suffit à leur gloire ; mais ces détails de la perfection, mais cette foule de traits précieux, ou par tout ce qu'ils ont coûté, ou même parce qu'ils n'ont rien coûté du tout,^ voilà ce dont quelques connaisseurs jouissent seuls et dans le secret , ce que les applaudissements publics ne disent pas , ce que l'envie dissimule toujours, ce que l'ignorance ne peut jamais entendre, et ce qui, s'il était bien connu , serait la première récompense des vrais talents.
Eh bien î imaginons-nous ( car ce n'est pas dans ce temple des arts qu'on nous défendra les illusions heureuses de l'imagination ) , imaginons-nous que les ombres de ces grands hommes sont présentes à nos assemblées , et tachons de leur rendre , au moins après leur mort , la seule jouissance peutêtre qui leur ait niainpié pendant leur vie, et que le génie consolé puisse se dire , pendant nos séances : Us m'ont entendu.
INIHODI CHON. -J» I
M:ii^ s'ils V(>ii](*iit iiNt>ir en llnll^ diN ndiiiiiatcurs , il l;iiit (Hi'ils nous |u-rtnrlt('nl d'nsir rire lcui>< ju^ts ; cl c'est en ce iiionuiit (|u'il ciiin iciit de juslilirr |i:it° iu.iiicc cr i|uM peut y a\(>U" (le hiueiile ;i|i|i,M'eule ;i rele\<T (lf> l;Miti's ilaiis des auteurs cousacrés par une lon};ue renonnuée et par l'aduMialinu i^éuérale. (/est pouitaiil celle aduiiiatidii nu'ine (pii autorise eu uous celle lilterte , paice (pie c'est celle iiièine lil)eilé (lui fonde radmiratioii. Il eu lu'-siille ipic (die- ci n'est ni aveiiulc ni superslilieuse , el (pie l'aulre n'est ni injurieuse ni Miali^ue. D'ailleurs, ce (pi'il laiit \oir ici, ce n'est pas seulement iiii liounne de lettres parlant des maîtres de l'art , c'est un si(>cle eulier d'oliservations el (re\p(!rience , dont les liiini('-res , se rétlccliissant sur tout ce qui l'a prinn-dt', en éclairent (ji;;denienl les lieautt-s et les (l(!rauts. Qu'il soit donc , une fois | our toutes, bien slatu(!' , Itien reconnu, (piehjue sujet (|ue uous traitions, (juehpie auteur (Inut nous parlions, (pic uous n'avons ni ne pou\ous avoir d'autre dessein , d'autre ohjet (pu' le.(l(!sir Irt'S-iunoceut et U\s-raisonnable de nous instruire en nous amusant ; je dis nous, messieurs , car vous me permettrez, sans doute , de vous mettre Ions eu commun dans ces discussions litl»;raires , où je me (latte de n'd-tre le plus souvent (jue votre interprète , el (pie , sans cette coiifiance , je n'aurais jamais eu le courage d'entreprendre , ni la force de ])oursuivre.
Evoquons sans crainte ces ombres illustres : (pie r(jclal ([ui les environne ofTus(|ue et importune l'ignorance et l'envie; mais nous , (jui ne clierchons (pie l'instruction, rassemblons, s'il est possible , tous les rayons de leur gloire pour en lormei le jour de la vt-rité , el faisons de tant de clartt-s rt'unies un foyer de lumière (pii repousse les tén(^bres dont la baibarie menace de nous envelopper.
En vous invitant à ce lyciîe , on a voulu v r(''unir tous les genres d'inslruction et d'amusement. Eu est-il un plus noble, plus intéressant »pie celui (ju'on vous y propose ;' (l'esl de vivre et de coinerseï avec les plus grands hommes de tous les âges , depuis Homère jii.^(pra \ oltain , et depuis .\rcliini(>de jusqu'à
11 (NTROOUCTION.
Buffon. Ce ne sera donc pas en vain que notre nalion se fjlorifiera d'avoir mieux connu que les autres les avantages de la sociabilité , et tous les plaisirs des âmes honnêtes et des esprits cultivés. Il existera chez elle im lieu d'assemblée où les amateurs se réuniront pour étudier les chefs-d'œuvre de l'esprit humain , et dont heureusement ne sera point exclu ce sexe qui, par sa seule présence, avertit de donner à l'instruction des formes plus douces et plus attirantes , commande à tout ce qui a reçu quelque éducation la décence et la réserve si nécessaires dans les assemblées littéraires , et , par un tact siir et une sensibilité promple , répand sur toutes les impressions qu'il partage plus de charme et plus d'effet. Ici paraîtront ces auteurs immortels que le temps a consacrés , non plus , comme dans les écoles , hérissés de tout l'appareil du pédantisme ; non plus, comme sur nos théâtres, entourés d'illusions et de prestiges, mais avec la grandeur qui leur est propre et la simple majesté de leur génie. Ici leurs noms ne seront prononcés qu'avec les témoignages d'une vénération que n'affaiblira point l'aveu de quelques fautes mêlées à tant de beautés. C'est auprès de vous que viendra se réfugier leur gloire outragée , et que reposeront entiers, au milieu de vos hommages, leurs monuments que l'on voudrait mutiler. Nous sommes tous également leurs admirateurs et leurs disciples. Ce n'est point ma faible voix qui fera leur éloge ; c'est votre admiration qui marquera leurs beautés , et je croirai avoir atteint le but le plus désirable pour moi , si mes pensées ne vous paraissent autre chose que vos propres souvenirs. Peut-être aussi pourrai-je me flatter de n'avoir pas été tout-à— fait inutile , si le peu de moments que vous passerez ici vous porte à en consacrer quelques autres à l'étude de ces écrivains classiques , mal connus dans la première jeunesse, faits pour être sentis dans un âge plus mûr, mais trop souvent négligés dans les distractions d'une vie dissipée. L'on ne s'instruit bien que par ses propres réflexions : c'est l'habitude , c'est le choix de la lecture qui entretient le goût du beau et l'amour du vrai ; et pour finir par un précepte du grand
i\ iiioiii ( rioîi. a[\
li(nmiif (|ui a lins m miuvi-iiI (Irs vt-nlcs utili» iiaii> dis vers ('liariiiaiil> :
S'iK'ciipcT, f'f.Hi kiiviiii jiiiiu ; lAiiiiivt'lé j)<^«' et tuiiniifiitc.
I.'àiiie f<il lin frii qu'il fiiiil noiii'fir, l''t (|iii s'éteint s'il ne s'.iugineiite.
A'. Ji. On a jastiiic ici la phiKi.supliie des reproches (jui ne doivent ea etïet toiuber (|iie sur l'abns qu'on en :i fait; et c'est cet abus (pii a si iiuillieureiiscinent inilué sur les lel très comme sur la morale , sur le goût comme sur les mœars. On ne peut trop se garantir de celte erreur commune, de confondre l'abus avec la chose ; et ce qui proare que c'est seulement l'abus qu'il faut accuser, c'est que l'examen fera voir que ce ne sont point les véritables philosophes qui ont corrompu le goût , comme tout le reste, mais des hommes qui usurpaient ce titre et le déshonoraient : c'est ce qui sera développé dans la partie de cet ouvrage où je traiterai de la philosophie (lu dix-haitième siècle.