CHAPITRE PREINIIER
Analyse de la Poétique d'Aristote.
Il ne fallait rien moins que tons le pédantisme et tout le fanatisme des siècles qui ont précédé la renaissance des lettres, pour exposer à une sorte de ridicule un nom tel que celui d'Aristote. On l'a presque rendu responsable de l'extravagance de ses enthousiastes. Mais celai qui disait, en parlant de son maître: Je suis ami de Platon ^ mais encore plus de la vérité^ n'avait pas enseigné aux hommes à préférer l'autorité à l'évidence: et celui qui leur
aS COURS DE LITTÉRATURE.
avait appris le premier à soumettre toutes leurs idées aux formes du raisonnement n'aurait pas avoué pour disciples des hommes qui croyaient répondre à tout par ce seul mot : Le maître Va dit. Sa dialectique, étant devenue le fondement de la théologie , rendit sa doctrine pour ainsi dire sacrée, en la liant à celle de l'église : de là ces arrêts des trihunaux , qui , jusque dans le siècle dernier, défendaient d'enseigner dans les écoles une autre philosophie que la sienne. Le sage paisible qui conversait dans le lycée d'Athènes sur les éléments de la logique ne pouvait pas prévoir qu'un jour la rage de l'argumentation se joignant à la frénésie de l'esprit de secte , produirait des meurtres et des crimes, et qu'on s'égorgerait au nom d'Aristote. Mais ce nom , quoiqu'on en ait fait un si funeste abus, n'en est pas moins respectable. Aujourd'hui même que les progrès de la raison ont comme anéanti une partie de ses ouvrages , ce qui lui reste suffit encore pour en faire un homme prodigieux. Ce fut certainement une des tètes les plus fortes et les plus pensantes que la nature ait organisées. Il embrassa tout ce qui est du ressort de l'esprit humain, si l'on excepte les talents de l'imagination; encore, s'il ne fut ni orateur ni poète, il dicta du moins d'excellents préceptes à l'éloquence et à la poésie. Son ouvrage le plus étonnant est sans contredit sa Logique. Il fut le créateur de cette science, qui est le fondement de toutes les autres; et pour peu qu'on y réfléchisse, on ne [)eut voir qu'avec admiration ce qu'il a fallu de sagacité et de travail
roi Ils ni I rnih'.ATrnr. -n)
pour mluirc tons 1rs laisoniK'inoiits possililes à un polit noiuhic de lornu's précises, à Tuicle desquelles ils sont uécossaiienient coiisé(pients, et lioi's cles(pu'il('s ils ne peuveul jamais l'ctrc. H parait avoir senti (|uel honneur cet ouvrage pouvait lui taire; car, à la iin tle ses ,-//m/r//V///rs , où ce eliei-d'ceuvrc de méthode est contenu, il a soin d'avertir ([ue les autres sujets qu'il a traités hii sont communs avec beaucoup d'auteurs , mais que cette matière est toute neuve, et que tout ce qu'il en a dit n'avait jamais été dit avant lui. Il m'en a coûté , ajoute-t-il, l^ie/i du temps et bien de la peine. On me doit donc de l'indulgence pour ce que fui pu omettre ^ et de la reconnaissance pour ce que fui su découvrir.
Un de ses plus grands monuments est son Histoire des animaux , et c'est aussi un des plus beaux de l'antiquité. Pour composer cet ouvrage son disciple Alexandre lui fournit huit cents talents, environ cinq millions d'aujourd'hui, et donna des ordres pour faire chercher les animaux les plus rares dans toutes les parties de la terre. Un |)ai(il présent et de pareils ordres ne pouvaient être donnés que par Alexandre. C'étaient de grands secours, il est vrai; mais ce qu'Aristote tira de son génie est encore au-dessus, si Ton s'en rapporte à un juge dont personne ne niera la compétence en ces matières, à Buffon. Voici comme il en parle dans la premier des discours qui précèdent son Histoire naturelle^ et j'ai cru qu'on entendrait avec quelque plaisir liuffon parlant d'Aristote. « Son Ilis -
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» toire des animaux, dit-il, est peut-être encore » aujourd'hui ce que nous avons de mieux fait en j) ce genre... Il les connut peut-être mieux et sous » des vues plus générales qu'on ne les connaît au- » jourdhui... Il accumule les faits, et n'écrit j)as M un mot qui soit inutile. Aussi a-t-il compris dans » un petit volume un nombre infini de différents » faits; et je ne crois pas qu'il soit possible de ré- » duire à de moindres termes tout ce qu'il avait à » dire sur cette matière, qui paraît si peu suscep- )> tible de précision , qu'il fallait un génie comme » le sien pour y conserver en même temps de l'or- » dre et de la netteté. Cet ouvrage d'Aristote s'est » présenté à mes yeux comme une table des matières «qu'on aurait extraite, avec le plus grand soin, » de plusieurs milliers de volumes remplis de des- » criptions et d'observations de toute espèce ; c'est » l'abrégé le plus savant qui ait jamais été fait , si » la science est en effet l'histoire des faits ; et quand » même on supposerait qu'Aristote aurait tiré de » tous les livres de son temps ce qu'il a rais dans le >isien, le plan de l'ouvrage, sa distribution, le «choix des exemples, la justesse des comparai- » sons , une certaine tournure dans les idées, que «j'appellerais volontiers le caractère philosophi- » que, ne laissent pas douter qu'il ne fût lui-même w beaucoup plus riche que ceux dont il aurait em- « prunté. »
Voilà quel a été cet Aristote que l'on a presque voulu envelopper dans le mépris que, depuis Descartes, on a conçu pour la scolastique. Cette pré-
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tendue science n'est en efïet ([ii'un tissu d'abstractions chiint'ri(jues et île généralitt's illusoires, sur lesquelles on |)eiit disj)uter à l'inlini sans rien apprendre et sans rien comprendre ; et il faut convenir qu'elle est fondée tout entière sur la métaphysique d'Aristote, qui ne vaut j)as mieux. C'est pouitant à lui qu'on est redevable de cet axiome célèbre dans l'ancienne philosophie, et adopté ilans la nùlie, (pie les idées, qui sont les représentations des objets, arrivent à notre esprit par l'organe des sens. C'est le principe fondamental de la métaj)hysique de Locke et de Conddiac; c'était peut-être la seule vérité essentielle qu'il y eut dans celle d'Aristote , et c'est la seule qu'on ait rejetée dans les écoles, parce qu'elle était contraire aux idées innées , regardées long-temps comme une croyance religieuse, et abandonnées généralement depuis les grandes découvertes des modernes, qui sont les vrais fondateurs de la saine métaphysique. Au reste, s'il s'est égaré dans cette carrière à l'époque où la philosophie venait de l'ouvrir, il semble que ses erreurs excusables tiennent à la nature même de l'esprit humain. En effet , il doit arriver dans les sciences naturelles et spéculatives le contraire de ce qu'on a toujours observé dans les arts et dans les lettres : ici le progrès est toujours rapide, la perfection prompte; on vole au but des qu'il est indiqué, parce que ce but est certain, et que la route est bientôt connue : aussi la belle poésie et la vraie éloquence remontent aux é])oques les plus reculées; mais les deux choses qui
contribuent le plus à avancer le succès en ce genre, c'est-à-dire la promptitude à saisir les objets et la disposition à imiter, sont précisément ce qui retarde la marche de l'homme dans la recherche de la vérité. Celle-ci ne se laisse pas approcher aisément : on n'arrive jusqu'à elle que par le chemin de l'expérience , qui est long et pénible. L'esprit humain est impatient, et l'expérience est tardive : de là vient qu'il s'attache à ces fantômes séduisants qu'on appelle systèmes, qui le flattent d'ailleurs par ce qu'il y a chez lui de plus aisé à séduire , l'imagination et l'amour-propre. Il y a plus : c'est que les plus grands esprits sont les plus susceptibles de l'illusion des systèmes. Leur vaste intelligence ne peut souffrir ce qui l'arrête ; le doute est pour eux un état violent, et c'est ainsi qu'un Descartes , un Leibnitz , en cherchant les premiers principes des choses, rencontrent, l'un des tourbillons, l'autre des monades. Quand de pareils guides ont marché en avant, le reste des hommes, naturellement imitateur, suit comme un troupeau, et l'on emploie à étudier les erreurs le temps qu'on aurait pu mettre à chercher la vérité. Les bornes de l'esprit d'Aristote ont été en philosophie, pendant vingt siècles, les bornes de l'esprit humain. Ce n'est qu'au temps des Galilée , des Copernic , des Bacon, qu'enfin l'on a compris qu'il valait mieux observer notre monde que d'en faire un , et qu'une bonne expérience qui apprenait un fait valait mieux que le plus ingénieux système qui ne prouve rien. Alors est tombée la philosophie d'Aristote ,
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mais non pas sa i^loirc avec elle, puisque cette i^loii'e est fondée, comme nous l'avons vu, sur des titres (|iie le temps a consacres.
Ce nt'st pas (pie, dans ses meilleiiis onvrafj^es , sa manière d'écrire n'ait des défauts tres-manpiés. Il pousse jusqu'à l'excès l'austérité du style |)liilosophiipie et l'affectation de la méthode : de là naissent la sécheresse et la diffusion. Il semhie qu'il ait voidii être eu tout l'opposé de son mail te; l'jaton , et que, non content d'enseigner une autre doctrine, il ait voulu aussi se faire un autre stvie. On reprochait à Platon troj> d'ornements : Aiistote n'en a point du tout. Pour se résoudre à le lire , il faut être déterminé à s'instruire. Il tombe aussi de temps en temps dans l'obscurité; de sorte qu'après avoir paru , dans ses longueurs et ses répétitions, se défier trop de l'intelligence de ses lecteurs, il semble ensuite y compter beaucoup trop. On a su de nos jours réduire à un petit espace tout la substance de sa Logique ^ qui est très-étendue. Sa Poétique, dont nous n'avons qu'une partie, qui fait beaucoup regretter le reste , a embarrassé en plus d'un endroit et divisé les plus habiles interprètes. Sa Rhétorique , dont Quintilien a emprunté toutes ses idées principales, ses divisions, ses définitions, est abstraite et prolixe dans les premières parties, mais pf)ur le fond des choses c'est un modèle d'analyse. Ces deux écrits sont , avec ses traités <le Politique ^ ce qu'il a produit de plus parfait. On se souvient avec plaisir qu'Aristote les a composés pour Alexandre, et ces deux noms foiinent, après r. 3
tant (le siècles, une belle association de gloire. C'est une exception de plus (car il y en a encore quelques autres) à ce principe si énergiquement établi par Thomas, sur le peu d'accord qui se trouve ordinairement entre les rois et les philosophes. Leuj' grandeur, dit-il , se choque et se repousse. C'est n'était pas là ce que pensait Philippe, roi de Macédoine , lorsqu'il écrivit à Aristote cette lettre fameuse si souvent citée, et qui ne saurait trop l'être : Je vous apprends qu il m'est né un fils. Je remercie les dieux , non pas tant de me l'avoir donné ^ que de l'avoir fait naître du temps d' Aristote. Le précepteur d'Alexandre ne se sépara de lui qu'au moment où ce prince partit pour la conquête de la Perse. Il obtint du père de son élève les plus grands privilèges pour la ville de Stagyre sa patrie, et pour Athènes, qui était déjà celle des arts. C'est aussi à Athènes qu'il se retira pour philosopher dans une république , après avoir élevé un roi. Les Athéniens lui donnèrent le Lycée pour y ouvrir son école, et ce nom seul vous avertit que ce peu de mots que je viens de dire à sa louange n'était pas déplacé dans cette assemblée. Ce sera peut-être un fait assez remarquable dans l'histoire de l'esprit humain, que, plus de deux mille ans après qu' Aristote eut ouvert le Lycée d'Athènes, son éloge et ses ouvrages aient été lus à l'ouverture du Lycée français.
Passons à l'analyse de sa Poétique.
Quand nous lisons un poème ou que nous assistous à la représentation d'un drame, nous sommes
colins 1)1 I II I KRATURF. '^%
tons poi'tôs à iiotis rciulic compte de ce qui nous a plus ou iiu)iiis aliectés, soit dans renseiuble, soil dans les détails de l'ouvraj^e. (l'est là Tespèce de criti([iit' (jni semble app;iiitiiir a tout le iii<nid(*, et qui est aussi la plus amusante; mais (juand il s'agit lie remonter aux premiers principes des arts, et de suiMC dans cette i(>clierche un pliii()S()j)helégislateur, il laut une attention plus [)ai ticulière et plus soutenue. C'est pour cela qu'on ne lait lire ù la première jeunesse aucun ouvraij;e de ce genre : on croit cette étude trop lorle pour cet âge ; mais elle est attachante pour un âge plus mùr, et l'on voit alors avec plaisir toute la justesse et toute l'étendue de ces vues générales et de ces idées primitives, dont l'application se trouve la même dans tous les temps. Ainsi donc, ayant à parler de la poésie, le plus ancien de tous les arts de l'esprit chez tous les peuples connus, et qui paraît le plus naturel à l'homme, cherchons d'abord, avec le guide que nous avons choisi, pourquoi cet art a été cultivé le premier, et sur quoi est fondé le plaisir qu'il nous procure. Aristote en donne deux raisons. « La poésie semble devoir sa naissance à )» deux choses que la nature a mises en nous. Nous » avons tous pour l'imitation un penchant qui se ;) manifeste dès notre enfance. L'homme est le plus » imitatif des animaux : c'est même une des pro- » priétés qui nous distinguent d'eux. C'est par l'imi- « tation que nous prenons nos premières leçons; » enlin tout ce qui est imité nous plait. Des objets •>(pie nous ne verrions qu'avec peine s'ils étaient
36 COURS DF. LITTÉRATURK.
)) réels, dcsbétes hideuses, des cadavres, nous les » voyons avec plaisir dans un tableau. j>
Toutes ces idées vous paraissent sans doute justes et incontestables , et vous avec dû reconnaître dans la dernière phrase la source où Despréaux a puisé ce morceau de son Jrt poétique :
Il n'est point de serpent ni de monstre odieux
Qui , par l'art imité , ne puisse plaire aux yeux , etc.
Mais en reconnaissant la vérité du principe, remarquons cpi'il est susceptible de quelque restriction , et qu'il en est de même de presque tous ceux que nous avons à établir. Le même bon sens qui les a dictés enseigne à ne pas les prendre dans une généralité rigoureuse, qui n'est faite que pour les axiomes mathématiques. Ainsi, quoique l'imitation soit une source de plaisir, il ne faut pas croire que tout soit également imitable. Dans la peinture même, dont le principal objet est l'imitation matérielle, il y a un choix à faire , et bien des choses ne seraient pas bonnes à peindre; à plus forte raison dans la poésie, qui doit surtout imiter avec choix , et embeUir en imitant. Ce précepte paraît bien simple. Horace et Despréaux ont tous deux fait une loi de cette restriction judicieuse qu'Aristote lui-même a mise en principe général, comme nous le verrons tout à l'heiu-e en suivant la marche qu'il a tenue. Cependant rien n'est si commim que de l'oublier, même depuis que l'art est perfectionné; et si quelque chose peut faire voir combien l'esprit humain est sujet à s'égarer, c'est que, dès le pre-
couHs i>i 11 I II*. Il viiiin:. H^
niiiT [>as (pu' nous laisoiis, NcnaiH a |>(iiit' tir |»nsc'i' une véi'ilc loiiilaïufiitalc , nous niuoulious aussitôt I al>us([u'()u on a lail. Je; ne pailo pas soulcinenl (lis Anglais, à qui l'autoui- du Tciuplc du Coi'il a ilit avoc tant de raison :
Sur votre tliûàUc iiifeclé D'Iiiirrt'iirs , tli- f:;ibt'ls , de carii;«i.'cs , MlIUv. donc |)lus de vérité, Avt'c df plus nobles iinau;es.
jMais noiis-iut'Uies, à <jui rcNcnipIc de ( .oincilk et de Racine apprit dans le siècle dernier à èho plu , délicats, nous commençons à revenir, depuis quelques aimées, aux horreurs révoltantes ou déi!;oi'i tantes qui appartiennent à l'enfance dv Tari. Les exemples en sont si nombreux et si connus, (pTil serait inutile de les citer ici ; nous aurons asse/. souvent l'occasion d'en parler ailleurs.
Quand Voltaire donna Tancri'dc ^ le bruit se répandit que l'on verrait sur la scène Téchalaud ou devait périr Aménaïde. Rien n'était plus faux, et jamais l'auteur n'y avait j)ensé. Quelqu'iui lui écrivit àce sujet : Ganlez-vous bien de donne /cet e. temple ; car si le génie élève un échafaud sur lu scène ^ les imitateurs y attacheront le roué.
Au reste , il est également dans Tordre des choses que la médiocrité produise ces sortes de monstres a l'époque où l'on se tourmente pdiu- trouver le mieux, laute de connaître la limite (\\\ bien, que l'amour de la nouveauté les fasse applaudir, et que la raisoi! s'en mocpie. Mais ce (pii n'est pas juste , cCst lie piélendic aux honmiiis de la sensibilité
quand on a besoin de pareilles émotions, car la sensibilité est encore un de ces mots parasites qui composent le dictionnaire du jour. On en abuse avec une si ridicule profusion, qu'il faut aujourd'hui qu'une personne sensée prenne bien garde où elle place ce mot , si elle ne veut pas tomber dans le ridicule à la mode. C'est l'expression favorite des gens blasés, qui, ne pouvant plus être émus de rien, veulent pourtant qu'on parvienne aies émouvoir, et se plaignent toujours d'un manque de sensibilité, qui, dans le fait, n'est que chez eux. C'est pour eux qu'il faut des spectacles atroces, comme il faut des exécutions à la populace; c'est pour eux que les auteurs ont le transport au cerveau , et que les acteurs ont des convulsions ; en un mot, c'est la manie des extrêmes, si fatale à toute espèce de jouissance ; c'est là ce qu'on appelle aujourd'hui la sensibilité. Quel est pourtant celui qui en a ? C'est Thomme qui laisse échapper une larme quand par hasard il entend au théâtre quelques vers de Racine prononcés avec l'accent de la vérité, et
non pas celui qui crie bravo lorsque Je laisse à
chacun de vous à finir une phrase qui , en vérité , n'est embarrassante que pour moi.
Les réflexions sur la première proposition d'Aristote nous ont menés un peu loin. Revenons à cette espèce de charme que l'imitation a pour tous les hommes, et dont ensuite Aristote veut assigner la cause. « C'est, dit-il, que non-seulement les sawges, mais tous les hommes en général, ont du » plaisir à apprendre, et que poui- apprendre il n'est
cou us 1)1 1 1 rii uAiiiitr. .U)
» poiiil (le voit' plus coinlf (|ii»' riiii;it;c. » (".t'ilc idcr est aussi juste «pu' jirolorulc ; mais il nie semble ([u'ou jioiMiatt lui doiniei' plus d'étendue , eu faisant entier iJim*» uotce iina^'iuation |)()ur beaucoup dans ce (pie l'auteui' attribue ici a la seide i;iisoii. Toute imitation, en elïet, exerce agréai jlcnieiit notie iniaiiination , qui n'est que la faculté de nous représenter les objets comme s'ils étaient piéseuts, et c'est toujours un plaisir pour nous de comparer les imai:;es (jue l'ait nous présente avec celles (pie nous avons déjà dans l'esprit.
La seconde cause originelle de la poésie est, suivant Aristote, le goût que nous avons pour le rhytbnie et le chant, goût qui ne nous est pas moins naturel que celui de l'imitation. Pour sentir combien cette observation est juste, il faut se souvenir que les premiers vers ont été chantés, et de plus, que, dans toutes les langues connues, on ne chante guère que des paroles mesurées ; ce qui prouve l'affinité ou chant et du rhythme. Connue ce dernier mot, tiré du grec, est devenu en français d'un usage très-commun, il est à propos d'en donner une explication précise; car lorsque les mots techniques deviennent usuels, il arrive souvent aux gens peu instruits de les appliquer mal à propos quand ils s'en servent, ou de les entendre mal quand ils les lisent. On définit le rli\ tluiic un espace déterminé, fait pour symétriser ave( un autie du même genre '. Cette définition i^énéiale
' Lf Biillciix. Les Oiiatrr Portiques.
est nécessairement un peu abstraite : elle va devenir l)eaucouj3 plus claire en l'appliquant aux trois choses qui sont principalement susceptibles du rhythme, au discours, au chant et à la danse. Dans le discours, le rhythme est une suite déterminée de syllabes ou de mots qui symétrise avec une autre suite pareille, comme, par exemple, le rhythme de notre vers alexandrin est composé de douze syllabes , qui donnent à tous les vers du même genre une égaledurée , parleurs intervalles et parleurs combinaisons. Dans la danse, le rhythme est une suite de mouvements qui symétrisent entre eux par leur forme , par leur nombre, par leur durée. Il est reconnu que rien n'est si naturelà l'homme que le rhythme. Les forgerons frappent le fer en cadence, comme Virgile l'a remarqué desCyclopes, et même la plupart de nos mouvements sont à peu près rhythmiques, c'est-à-dire ont une sorte de régularité. Cette disposition au rhythme a conduit à mesurer les paroles , ce qui a donné le vers ; et à mesurer les sons, ce qui a produit la musique. On fit d'abord, dit Aristote, des essais spontanés, des impromptus ; car le mot dont il se sert emporte cette idée. Ces essais, en se développant peu à peu, donnèrent naissance à la poésie, qui se partagea d'abord en deux genres, suivant le caractère des auteurs : l'héroïque , qui était consacré à la louange des dieux et des héros; le satirique, qui peignait les hommes méchants et vicieux. Dans la suite , l'épopée, menant du récit à l'action, produisit la tragédie; etla satire, par le même moyen, fit naître
(.oins i)K II ri iiuATiini;. 4 '
la cuiiu'-dit'. Aiislotf a|()iiti' : » La Ira^ôclic l't la lo- » uicdic .s'ctaiil iiiic lois iiinnli'i'cs , tous ceux (luc » leur i;t''nio poilail a l'un ou à raulrt* de ces deux, w genres préléi èrent , les uns, de faire tles coiné- » dies au lieu de satires; les autres, des tragédies )' au lieu de j)o»nu's liéroïques, parce (juc ces nou- » velles compositions avaient plus d'éclat, et doii- >' naient aux poètes plus de célébrité. » Cette remarque prouve que , chez les Grecs connne parmi nous, la poésie dramatique fut toujours mise au premier rang. L'on peut observer aussi que, parmi les différents genres de poésie grecque , dont Aristotepromet de parler dans cette partie de son Traité qui a été perdue, il y en a dont il ne nous reste aucun monument, le dithyrambe, le nome, la satire et les mimes. Les mimes étaient, à ce qu'on croit, d'après quelques passages des anciens, une sorte de poésie très-licencieuse. Le nome était un poème religieux, fait pour les solennités. Le dithyrambe était destiné originairement à célébrer les exploits de Bacchus , et par la suite s'étendit à des sujets analogues, c'est-à-dire à l'éloge des hommes fameux. Une reste rien de tout cela que le nom. On sait qu'Archiloque,Hipponaxet beaucoup d'autres ont fait des satires personnelles ; mais les Grecs appelaient aussi du nom de satire des drames d'une licence et d'une gaieté burlesque. Le Cjclope d'Euripide est le seul drame de cette espèce qui soit parvenu jusqu'à nous : il ne fait pas regretter beaucoup les autri's.
Aristote dit peu de choses dr la comethe et de
l'épopée , parce qu'il se réservait d'en parler dans la suite de son Traité. Selon lui, l'épopée est, comme la tragédie, une imitation du beau par le discours : elle en diffère en ce qu'elle imite par le récit, au lieu que l'autre imite par l'action. A cette différence de forme il joint celle de l'étendue, qui est indéterminée dans l'épopée , au lieu que la tragédie tâche de se renfermer (ce sont les termes de l'auteur) dans un tour de soleil, ou s'étend peu audelà. On voit qu'Aristote est ici fort éloigné de ce rigorisme pédantesque que l'on a voulu reprocher à ses principes. Il laisse à ce que nous appelons l;i règle des vingt-quatre heures cette latitude raisonnable sans laquelle il faudroit se priver de plusieurs sujets intéressants , et il ne donne pas au calcul de quelques heures de plus ou de moins plus d'importance qu'il n'en faut- Quant à l'épopée comparée à la tragédie, il dit très-judicieusement : « Tout ce » qui est dans l'épopée est aussi dans la tragédie ; » mais tout ce qui est dans la tragédie n'est pas dans » l'épopée. » Il regarde celle-ci comme susceptible indifféremment de recevoir la prose ou les vers, opinion qui n'est pas celle des modernes : quelquesuns se sont efforcés de la soutenir ; mais elle est en général regardée comme un paradoxe; et le Tèlémaque^ tout admirable qu'il est, n'a pas pu obtenir parmi nous le titre de poème, que l'auteur lui-même n'avait jamais songé à lui donner. Si l'on cherche la raison de cette indifférence d'avis entre les anciens et nous , je crois qu'elle peut tenir à la haute idée que nous attachons avec justice au nié-
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rite si rare d'éc rire bien en vers (l.ins une laiii^iie où la versification est si prodi^'ieusemeut difficile. Mous n'avons pas voulu séparer ce mérile d'un aussi grand ouvrage que le poème épicpie, et en tout il n'entre giu*re dans nos idées de séparer la j)oésie de la versification. Je crois qu'en cela nous avons très-grande raison. La difficulté à vaincre, non-seulement ajoute aux beaux-arts un charme d<' plus quand elle est vaincue, mais elle ouvre une source abondante de nouvelles beautés. 11 ne faut pas j)rostituer les honneurs d'un aussi bel art que la poésie. Si l'on pouvait être ]>o«''te en prose, trop de gens voudraient l'être, et l'on conviendra qu'il y en a déjà bien assez. Au reste , il ne paraît pas que les Latins aient pensé là-dessus autrement que nous , ni qu'ils aient eu l'idée d'un poëme qui ne fût pas en vers. On peut croire que chez les Grecs même l'opinion générale avait prévalu sur celle d'Aristote. puisqu'on ne connaît aucun passage des anciens d'où l'on puisse inférer qu'un prosateur ait été regardé comme un poëte. Je crois pouvoir rappeler à cette occasion ime expression plaisante de Voltaire, que sans doute il ne faut pas prendre plus sérieusement qu'il nel'entendait lui-même, mais qui peint assez bien l'enthousiasme qu'il voulait qu'un poëte eût pour sou art. l'n de ses amis , entrant chez lui comme il travaillait, voulut se retirer de peur de le déranger. Entrez^ entrez^ lui dit gaiement Voltaire y je nefais que de lu vileprosi'. Quand on songe au mérite de la sienne , on conçoit aisément quelle >alcur il faut donner à cette plaisanterie.
A l'égard de la comédie , voici le peu qu'en dil Aristote : « On sait par quels degrés et par quels au- » tours la tragédie s'est perfectionnée. Il n'en est pas » de même de la comédie, parce que celle-ci n'attira » pas dans ses commencements la même attention. »Ce ne fut même qu'assez tard que les archontes )) en donnèrent le divertissement au peuple. On y » voyait figurer des acteurs volontaires qui n'étaient » ni aux gages ni aux ordres du gouvernement. Mais » quand une fois elle eut pris une certaine forme , » elle eut aussi ses auteurs qui sont renommés. On » sait que ce fut Epicharme et Phormis qui com- » mencèrent à y mettre une action. Tous deux » étaient Siciliens ; ainsi la comédie est originaire » de Sicile. Chez les Athéniens, Cratès fut le pre- » mier qui abandonna l'espèce de comédie nommée » personnelle, parce qu'elle nommait les personnes » et représentait des actions réelles. Ce genre d'ou- » vrage ayant été défendu par les magistrats, Cratès » fut le premier qui prit pour sujets de ses pièces » des noms nventés et des actions imaginaires. »
Tout ce que l'on peut observer ici , c'est l'usage des anciens , de faire des représentations théâtrales une solennité publique. Parmi les archontes, premiers magistrats d'Athènes , il y en avait un chargé spécialement de la direction des spectacles. Il achetait les pièces des auteurs, et les faisait jouer aux dépens de l'état. Cet établissement dut produire deux effets : il empêcha que l'art ne fût perfectionné dans toutes ses parties comme il l'a été parmi nous, où l'habitude d'un spectacle journa-
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lier a cxorcr davaiitai^e l'ospi il des juges, et les a iciuliis plus iliKicili's; mais, trmi autre eùtr, cet ('tal)liss(MM«Mit |)ii*\iiit la satiété, et sOpposa plus loni:;-temj)s a la coniiptioii de 1 ail ; du inoiiis ne voyons-noiis pas (pie les (Irees, aj>res lùiripide et Sophocle , st)ieiit tombés, lomme noiis,tlaMS l'oiil)li total de toutes les règles du bon sens. C'est au temps de ces deux grands honniies, et surtout par leurs ouvrages , (pie la tragédie fut portée à son |)lus haut point de splendeur. « A|)rès divers chanwgenients, dit Aristote, elle s'est fixée à la lorme » <pi elle a maintenant, etqui est sa véritable lorme; » mais d'examiner si elle a atteint ou non toute sa » perfection , soit relativement au théâtre, soit con- )' sidérée en elle-même, c'est une autre question. » Il ne juge point à propos d'entrer dans celte question, que peut-être il traitait dans ce que nous avons perdu. Au reste, cette réserve à prononcer marque un esprit tressage, qui ne veut poser ni les bornes de l'art ni celles du £;énie.
Il définit la comédie u/ie imilalion du mauvais y non du mauvais pris dans toute son étendue^ mais de celui qui cause la honte et produit le ridicule. C'est avoir, ce me semble, très-bien saisi l'objet principal et le caractère distinctif de la comédie. L'expérience a justifié le législateur toutes les fois qu'on a voulu attaquer, dans la comédie, des vices odieux, plutôt que des travers et des ridicules. L'auteur du Glorieux a échoué dans V Ingérai. Ce n'est pas que Tartufe ne le soit, et d'une manière horrible ; mais les grimaces de son hypocrisie et
ses expressions dévotes, mêlées à ses entreprises amoureuses, donnent à son rôle une tournure comique, qui en tempère l'atrocité et la bassesse, et c'est le chef-d'œuvre de l'art de l'avoir rendu théâtral.
Après ces vues générales , Arioste commence à considérer la t ragédie , qu'il paraît avoir regardée comme l'effort le plus grand et le plus difficile de tous les arts de l'imagination. Tl la définit u l'imita- » tion d'une action grave, entière, d'une certaine «étendue; imitation qui se fait par le discours, » dont les ornements concourent à l'objet du » poème, qui doit, par la terreur et la pitié, corri- » ger en nous les mêmes passions. »
Je m'arrêterai d'abord sur le dernier article de cette définition, parce qu'il a été mal interprété, et qu'en effet il était susceptible de l'être. Il n'v a personne qui ne demande d'abord ce que veut dire corriger (purger, car c'est le mot du texte grec ) la terreur et la pitié en les inspirant. Dans le siècle dernier, où tous les critiques s'étaient accordés à vouloir qu'il fût de l'essence de tous les ouvrages d'imagination d'avoir avant tout un but moral, on crut retrouver cette prétendue règle dans le passage dont il s'agit. Toutes les explications se firent en conséquence. Voici celle de Corneille, qui est la plus plausible dans ce sens et la mieux énoncée : « La pitié d'un malheur où nous voyons tom- » ber nos semblables nous porte à la crainte d'un pa- »reil pour nous, cette crainte au désir de l'éviter, » et ce désir à purger, modérer, rectifier et même
(:t)i'RS i>i i.ii 11 HA 11 ut. 47
«ilrraciiKM' en ik)u.s la passion ({iii plonge, à nos )>yenx, dans ce inallieiir, les personnes «jue nous » plaignons, par cilte raison eonintune, mais na- )>turelle et in(inl)itable, que, poiii- ôlerrelïet, il )>faul retranelier la cause. » Celte logicjiie est fort bonne, mais si c'était là ce qu'Aristote voulait dire, il se serait fort mal ex[>liqué dans la chose du monde la plus simple; car alors il n'y avait (jn'à direc[iu' la tragédie corrige en nous, par la teneur et la pitié, les passions qui causent les malheurs dont la représentation produit cettetcrrcur et cette pitié; mais ce n'est point du tout ce qu'il dit : il dit en propres termes, purger, tempérer, modifier (car le mot grec présente ces idées analogues) la terreur et la pitié; et c'est précisément pour n'avoir pas voulu le suivre mot à mot qu'on s'est écarté de son idée. Il veut dire, comme ou Ta trèsbien démontré de nos jours, que l'objet de toute imitation théâtrale, au moment même où elle excite la pitié et la terreur en nous montrant des actions feintes, est d'adoucir, de modérer en nous ce que cette pitié et cette terreur auraient de trop pénible si les actions que Ton nous représente étaient réelles. L'idée d'Arioste, ainsi entendue, est aussi juste qu'elle est claire; car qui pourrait supporter, par exemple, la vue des malheurs d'Œdipe ou d'Andromaque, oud'IIécube,sices malheurs existaient sous nos yeux en réalité? Ce spectacle, loin de nous être agréable, nous ferait mal; et voilà le charme, le prodige de l'imitation, qui sait vous faire un plaisir de ce qui partout ailleurs vous fe-
rait une peine véritable. Voilà le secret de la nature et de l'art combinés ensemble , et qu un philosophe tel qu'Aristote était digne de deviner.
Je me crois obligé de déclarer ici qu'entraîné par l'autorité de tous les interprètes les plus habiles, j'ai moi-même, dans un Essai sur les tragiques grecs, adopté l'ancienne explication que je viens de combattre, quoiqu'en la restreignant beaucoup, et rejetant toutes les conséquences qu'on en voulait tirer, et qui m'ont paru très-fausses. C'est dans la traduction de la Poétique cVAristote, par l'abbé Le Batteux, que j'ai trouvé l'explication nouvelle que je crois devoir préférer. Il s'étend fort au long sur les raisons qui l'ont déterminé : il serait hors de propos de les rappeler ici; mais elles m'ont paru décisives et je me suis rendu à l'évidence.
L'ignorance a voulu quelquefois tirer avantage de ces contradictions que l'on trouve entre ceux qui s'occupent de l'étude de l'antiquité. Quelle foi peut-on avoir en eux, a-t-elle dit, puisque euxmêmes ne sont pas toujours d'accord? On peut en appeler là-dessus au témoignage de quiconque a étudié une autre langue que la sienne, même une langue vivante. C'en est assez pour savoir qu'il n'en est aucune dont les écrivains n'offrent quelques passages susceptibles de discussion pour un étranger qui les lit. A plus forte raison doit-on s'attendre aux mêmes difficultés dans les langues mortes , dont les monuments très-anciens ont pu et ont dû même être fort altérés; ce qui n'em-
CDD lis l)F IiriKUMl m. /i(j
pèche pas ipic, sur la pins ^liiiuic parlic de ces mêmes écrits, Il i»e soit comme impossible de no pas s'accorder, j)arce cjne le j)lus souvent il n'y a pas le moindre nuage , à moins (pi'on ne veuille en chercher.
Reprenons les antres jiarties de la drUniliou. Jm tragédie est riinitation d'une actUui '^ra\'e. Oui, sans doute. Il n'y a cpie les modernes qui se soient écartés de ce princijie. C'est ce mélange du sérieux et du bouffon, du grave et du burlesque, qui défigure si grossièrement les pièces anglaises et espagnoles, et c'est un reste de barbarie. Aristote ajoute que cette action doit être entière et d'une certaine étendue. Il s'explique : « J'appelle M entier, dit-il, ce qui a im commencement, un » milieu et une fin. » Quant à l'étendue, voici ses idées qui sont d'un grand sens : « Tout composé, » pour mériter le nom de beau, soit animal, soit » artificiel, doit être ordonné dans ses parties, » et avoir une étendue convenable à leur propor- »tion; car la beauté réunit les idées de grandeur «et d'ordre. Un animal très-petit ne peut être beau, « parce qu'il faut le voir de près, et que les parties *» trop réunies se confondent. D'un autre coté, un » objet trop vaste, im animal qui serait, je suppose, «de mille stades de longueur, ne pourrait étie vu » que par parties : on ne pourrait en saisir la pro- » portion ni l'ensemble : il ne serait donc pas beau. » Ainsi, de même que, dans les animauv et dans ») les autres corps naturels, on veut une ceitaine » grandeur qui puisse être saisie d'un coup d'oeil,
5o COURS DE LITTERATURE.
); de même clans l'action d'un poëme on veut une » certaine étendue qui puisse être embrassée tout » à la fois, et faire un tableau dans l'esprit. » Mais quelle sera la mesure de cette étendue ? » C'est ce que l'art ne saurait déterminer rigoureu- » sèment. H suffit qu'il y ait l'étendue nécessaire » pour que les incidents naissent les uns des autres » vraisemblablement , amènent la révolution du «bonheur au malheur, ou du malheur au bon- » heur. »
Plus on réfléchira sur ces principes, plus on sentira combien ils sont fondés sur la connaissance de la nature. Qui peut douter , par exemple, que les pièces deLopez de Vega et de Shakespeare, qui contiennent tant d'événements, que la meilleure mémoire pourrait à peine s'en rendre compte après la représentation, qui peut douter que de pareilles pièces ne soient hors de la mesure convenable, et qu'en violant le précepte d'Aristote, on n'ait blessé le bon sens? Car enfin nous ne sommes susceptibles que d'un certain degré d'attention, d'une certaine durée d'amusement, d'instruction, de plaisir. Le goût consiste donc à saisir cette mesure juste et nécessaire, et là-dessus le législateur s'en rapporte aux poètes. Combien , d'ailleurs , ce qu'il dit sur l'essence du beau, sur la nécessité de n'offrir à l'esprit que ce qu'il peut embrasser quand on veut inspirer l'intérêt et l'admiration, est profond et lumineux! Avouons-le : éblouir un moment la multitude par des pensées hardies, qui ne paraissent nouvellesqueparce qu'elles sont hasardées
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et paratloxales, c'est ce qui est ilonné à heaiicoiip iriioiniiu's; mais instruire la postérité par des vues sûres et universelles, tioiiNees toujours plus vraies à mesure «pi'elles sont plus souveiU appliquées; devancer par le jugement l'expérience des siècles, c'est ee(pii n'est donné ([u'auv lioinmes siij)érieurs. I*oursuivons. Aristote lait entrer encore dans sa déilnition les ornements du discours qui doivent concourir à l'ellet tlii |)0('nie. (les ornements se réduisent pour nous à ceux de la versification et de la déclamation : pour les anciens , c'était de plus la mélopée ou le récit noté , et la musique du cliœur et les mouvements rhythmiques (ju'il exécutait. « Il y a donc (conclut-il) six choses dans une tra- » gédie, la fable ou l'action, les mœurs et les carac- » tères (^ici ces cxjjressions sont synonymes), les » paroles ou la diction, les pensées, le spectacle et » le chant. » Substituez au chaut la déclamartion , et tout cela convient également à la traj^édie des anciens et à la nôtre. Mais écoutons ce qui suit, et nous jugerons si Aristote avait connu la tragédie. « De toutes ses parties , la plus importante est » la composition de la fable, ou l'action. C'est la fin » de la tragédie, et la fin est en tout ce qu'il y a de » plus essentiel. Sans action, point de tragédie. Un » peut coudre ensemble de belles maximes, des » pensées ou des expressions brillantes, sans pro- » duire l'effet de la tragédie; et on le produira , si, » sans rien de tout cela, sans peindre des mœurs, B sans tracer des caractères, on a une fable bien » composée. Aussi ceux qui commencent réussis-
Sa COUKS DE MTTliRATURK.
» sent-ils bien mieux dans la diction et dans les » mœurs que dans la composition de la fable. »
Tout cela est aussi vrai aujourd'hui que du temps où l'auteur écrivait. Que le mérite de l'action ou de l'intérêt soit le premier et le plus essentiel au théâtre, c'est ce qui est prouvé par un assez grand nombre de pièces que l'on voit jouer avec plaisir, et qu'on ne s'avise guère de lire. Mais il faut observer ici une différence entre les Grecs et nous : c'est qu'il paraît que chez eux le mérite le plus rare de tous (à en juger par ce que vient de dire Aristote ), c'était celui du sujet et du plan : parmi nous, au contraire, c'est celui du style. Nous avons vingt auteurs dont il est resté des ouvrages au théâtre, et même des ouvrages d'un grand effet, et nous n'en avons encore que deux (je ne parle que des morts; la postérité jugera la génération présente) , nous n'en avons que deux qui aient été continuellement éloquents en vers, et qui aient atteint la perfection du style tragique, Racine et Voltaire. Le grand Corneille est hors de comparaison, parce quêtant venu le premier, il n'a pas pu tout faire; aussi, quoiqu'il ait donné des modèles presque dans tous les genres de beautés dramatiques, il ne peut pas être mis pour le style au rang des classiques. D'où vient cette différence entre les Grecs et nous? Elle tient, je crois, à la nature de la langue et de leur tragédie. L'idiome grec, le plus harmonieux de tous ceux que l'on connaît, donnait beaucoup de facilité à la versification , et la musique» y joignait encore im charme
roi'ns ni i rni'it vri'iir. .')'^
(le j)liis. ( )ii !U' |>i'ul iloiilci' (juc ii'Uc i( iinioii ne (latlàt l)oaiiroii|» los(irocs, |)Mi.s(|iic Aristoli- dil en propres lormt's -.Lu mêloiwc est ce (jiii fait le plus (le plaisir dans la tra^i'dic. Nous en pouvons jnj^cr par nos oj)tTa , ou les impressions les plus lorles i|uc nojis éprouvons sonl dues prineipaleinenl à la luiisicpie. L'autre raison de la (lilf'érence cpie nous examinons, c'est la nature même de la liai^édie cliez les (irecs, toujours r(Miferni(''c dans leur propre histoire, et même, connue le dit expiessênient Arislote, dans un |)etit nombre de fannlles. Parmi nous, le génie du théâtre peut clierch<M- des sujets dans toutes les parties du monde connu. Il existe même j^our lui un monde de plus, que les anciens ne connaissaient pas; et pour comprendre tout ce qu'on en a \n\ tirer, il sulfit de se rappeler y^lzire.
11 n'est donc pas étonnant qu'il soit plus commun parmi nous de rencontrci" des sujets convenables au théâtre que d'écrire la tragédie en vrai poète. Mais un trait remarquable et heureux dans notre histoire littéraire , c'est que ceux de nos auteurs dramatiques qui ont le mieux écrit sont aussi ceux qui ont le plus intéressé; c'est que nos pièces les mieux faites sont aussi les plus éloquentes, et c'est l'ensemble de tous les genres de perfection qui a mis notre théâtre au-dessus de tous les théâtres du monde.
Aristote continue à tracer les règles de la tiagédie. « La fable sera une, non par runité de héros, » mais par runit-' du fait. C,;))- ce nCst pas l'imita-
54 COUUS DE LITTÉHATURE.
» tion de la vie d'un homme, mais d'une seule ac- » tion de cet homme... que les parties soient telle- « ment liées entre elles, qu'une seule transposée » ou retranchée, ce ne soit plus un tout ou le même » tout ; car ce qui peut être dans un tout , ou n'y » être pas sans qu'il y paraisse, n'est point partie « de ce tout. »
Voilà l'idée la plus complète et la plus juste qu'on puisse se former de la con texture d'un drame : voilà la condamnation de tous ces épisodes étrangers , de ces morceaux de rapport dont il est si commun de remplir les pièces, quand on n'en sait pas assez pour tirer tout de son sujet. Aristote reprend : « L'objet du poète n'est pas de traiter le vrai comme )) il est arrivé, mais comme il a dii arriver, et de » traiter le possible suivant la vraisemblance. « De là le vers de Boileau ;
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable,
« La différence essentielle du poète et de l'his- » torien n'est pas en ce que l'un parle en vers et » l'autre en prose; car les écrits d'Hérodote mis en » vers ne seraient encore qu'une histoire; ils diffè- » rent en ce que l'un dit ce qui a été fait; l'autre, ce » qui a pu ou dii être fait. C'est pour cela que la » poésie est plus philosophique et plus instructive » que l'histoire. Celle-ci ne peint que les individus, » l'autre peint l'homme. »
Peut-être cette disparité n'est-elle pas absolument exacte, car il est difficile de peindre bien les
coius ui; M I 11 11 V ii;nr
personnages de l'hisloire sans (|u il iii icsnlle linéique eoiniaissance de rii(nimu- m général. Mais ce passai^e seit à faire voir tjiie les aiieiens considéraient la poésie sons nn j)oint de vue plus séiienx et plus imposant que nous ne faisons aujourd'lmi, et cependant Ma/ionn't il la Jlcnriddc o\\\ pu nous apprendre ce que la poésie ])ouvait faire en morale.
Aristote distingue la tragédie fondée sur l'ijistoire , et celle qui est de pure invention, et il approuve l'une et l'autre; mais il ne nous reste point de tragédies grecques de ce dernier genre. Celui qu'il blâme formellement, c'est le genre épisodique. « J'entends, dit-il, par pièces épisodiques, » celles dont les parties ne sont liées entre elles , » ni nécessairement, ni vraisemblablement; ce qui » arrive aux poètes médiocres par leur faute, et » aux bons par celle des comédiens. Pour faire à » ceux-ci des rôles qui leur plaisent, on étend ime » fable au-delà de sa portée; les liaisons se rompent, » et la continuité n'y est plus. »
On voit que ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on s'est plaint de finévitable tyrannie qu'exercent sur un artiste ceux qui sont les instruments uniques et nécessaires de son art.
A l'égard de la suite et de la chaîne des événements qui doivent naître les uns des autres, il en donne une excellente raison ; « C'est, dit-il, que » tout ce qui parait avoir un dessein produit plus «d'effet que ce qui semble l'effet du hasard. T.ors- «que, dans Argos, la statue de iNIytis tomba sur » celui qui avait tué ce même Mytis , et l'écrasa au
56 COURS DE LITTÉRATURJ;.
)) moment qu'il la considérait, cela fit une grande » impression , parce que cela semblait renfermer >) un dessein. » Je demande si l'on peut choisir un exemple d'une manière plus ingénieuse et plus frappante.
Il distingue les pièces simples et les pièces implexes. Il faut entendre par les premières, celles où tous les personnages sont connus les uns des autres; par les secondes, celles où il y a reconnaissance. Il y met une autre différence : celles, dit-il, dont V action est continue , et celles où il j a péripétie. Ce mot signifie révolution, changement de situation dans les principaux personnages. Mais comme je ne conçois pas qu'une pièce de théâtre puisse se passer d'une péripétie quelconque, il m'est impossible d'admettre cette distinction.
Il indique avec raison les reconnaissances et les péripéties, comme deux grands moyens pour exciter la pitié ou la terreur. Il cite, comme des modèles en ce genre, la situation d'Iphigénie reconnaissant son frère au moment où elle va le sacrifier, et celle de Mérope prête à tuer son propre fils en croyant le venger. De ces deux sujets. Voltaire a rejeté l'un, parce qu'il croyait le dénoûment impossible, et Guimond de La Touche, moins frappé de la difficulté que du pathétique de ce sujet, l'a traité d'une manière si intéressante, qu'on lui a pardonné le défaut inévitable du dénoûment. Quant à Mérope , on sait quel parti Voltaire a tiré de celle de Maffei, combien il l'a surpassé dans l'ensemble, en lui empruntant ses traits les plus heureux ; en-
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iil) , loiiiiiif il est p;iiV('Mii .1 cm laifc l:i plus wvrj)r(ulj;il)lf, l;i plus ilassicpic de ses pièces, (.('lie qui peut le luieiix sotitcnir le j),ii;ilk'lt' avoc la perfection (le Racine.
A civs deux inovens d'intérêt, tirés tlii fond de l'action même, Aristote en ajoute un troisième, le spectacle, c'est-à-dire tout ee (pii Irappeles \cux, comme les meurtres, les poii^iKuds , les combats, l'appareil de la scène, mais il remarque très-judicieusement que ce moyen est inférieur aux <leux autres, et demande moins de talent poétique. « Car, dit-il , il faut que la fable soit tellement » composée, qu'à n'en juger que par l'oreille, on w soit ému, comme on l'est dans l'OEdipc de So- » phocle. Mais ceux qui nous offrent l'horrible et le » révoltant au lieu du terrible et du touchant, ne » sont plus dans le genre, car la tragédie ne doit » pas donner toutes sortes d'émotions, mais celles- M là seulement qui lui sont propres. »
Nous le retrouvons donc ici, ce grand principe qui nous occupait tout à l'heure, etparlecjuelAristotearépondu d'avance, il y a deux milleans,àceux qui croient avoir tout dit par ce seul mot, cela est dans la nature; connue si toute nature était bonn<": à montrer aux hommes rassemblés, comme si les spectacles et les beaux-arts étaient l'imitation de la nature commune, et non pas de la nature ciioisie. Au reste, nous aurons occasion de revenir à ce .sujet, quand nous réfuterons spécialement quelques-unes des princijiales erreurs contenues dans les poétiqu<\s modernes.
58 COURS DE LITTJÎRATURE.
Nous voilà déjà bien avancés dans celle d'Aristote, dont je ne vous ai présenté que les idées sommaires , en écartant tout ce qui est particulier aux accessoires de la tragédie grecque , et m'arrêtant à tout ce qui peut s'appliquer à la notre. J'ose même quelquefois n'être pas tout-à-fait de son avis ; ce qui pourtant est infiniment rare. Il dit, par exemple : « Ne présentez point de personnages vertueux, qui » d'heureux deviendraient malheureux; car cela ne » serait ni touchant ni terrible, mais odieux. » Je crois que cette règle est démentie par beaucoup d'exemples. Hippolyte est vertueux, et cependant sa mort excite la pitié et ne révolte point. Britannicus est dans le même cas. On en pourrait citer plusieurs autres; mais ce qui suit ne saurait se contester : « Des personnages méchants qui de- » viennent heureux sont ce qu'il y a de moins » tragique. » C'est un des grands défauts de la tragédie iS! Atrée , où ce monstre , à la fm de la pièce , insulte, avec une joie barbare, à l'horrible situation où il a mis le malheureux Thj^este, et finit par ce vers :
Et je jouis enfin du fruit de mes forfaits.
Jamais les hommes n'aimeront à remporter d'un spectacle une pareille impression. H est vrai que dans MaliumetXo. crime triomphe; mais du moins ce scélérat est-il puni en perdant ce qu'il aime; il a des res^rets et des remords ; et cependant, malgré tout l'art de l'auteur, on sent le vice de ce dénoù-
COI us Di: 1 11 ri-ii V 11 HF. .'>9
nuMit, et c'est !;i seule taclie de ce grand ouvrage. «Si un lioimuc liés-inécliant , iriicun'ux devient » malheureux, ii |)('iil v nvoii- un exeniple, mais il » n'y a ni pitié ni teneur ; cai- la pitit' naît du mal- )> heur qui n'est j)as mérité, et hi terreur (hi inal- » heur voisin de nous ; et tel n'est j)as pour nous M celui du niécliant. » Cette remarque très-juste n'empêche pas qu'il ne suit très-bon de punir le méchant dans un drame; mais Aristote veut dire seulement que ce n'est pas là ce qui produit la terreur et la })itié, et qu'il faut les tirer d'ailleurs. Il a raison; car , lorsque le méchant , l'oppresseur, le tvran , sont punis sur la scène , ce n'est pas leur châtiment qui produit la terreur ou la pitié: l'une et l'autre sont le résultat du danger ou du malheur où sont les personnages à qui l'on s'intéresse; et comme la punition du méchant les tire de ce malheur ou de ce danger, c'est là ce qui produit l'effet dramatique. Ainsi, dans cette Jpliigéiiie dont nous parlions tout à l'heure, queThoas soit égorgé par Pylade, qui vient on ne sait d'où, ce n'est pas ce qui rend le dénoùment tragique; mais cette mort délivre Oreste et Iphigénie, qui étaient les objets de l'intérêt, et le spectateur est content. Ainsi dans Bodogune ^ le moment de la terreur et de la pitié n'est point celui où Cléopâtre boit elle-même le poison qu'elle a jjréparé pour son fils; c'est le moment où ce fils, (hins la situation la plus affreuse où un homme puisse se trouver, entre une mère et une amante qu'il peut soupçonner également, porte à ses lèvres la coupe empoisonnée; c'est cet instant
(jui lait firmif, qui deniande et obtient grâce pour toutes les invraisemblances qui précèdent.
« Il y a un milieu à prendre ; c'est que le person- » nage ne soit ni absolument bon, ni absolument )■> méchant, et qu'il tombe dans le malheur , non par » un crime ou une méchanceté noire, mais par » quelque faute ou erreur humaine qui le précipite « du faîte des grandeurs et de la prospérité. »
Il faut toujours se souvenir qu'Aristote ne parlait que des personnages qui doivent produire l'intérêt ; et ce qu'il dit ici de cette sorte de caractères que Corneille, dans ses dissertations, appelle mixtes, a paru à ce grand homme un trait de lumière qui jette un grand jour sur la connaissance du théâtre , et en général de toute grande poésie imitative. En effet, on a observé que rien n'était plus intéressant que ce mélange si naturel au cœur humain. C'est sous ce point de vue que le caractère d'Achille paraît si dramatique dans V Iliade, et que Phèdre ne l'est pas moins au théâtre par ses passions et par ses remords. Rien ne fait mieux voir combien se trompent et combien sont injustes tous ceux qui se sont fait, pour ainsi dire, im point de morale de ne s'intéresser au théâtre qu'à des personnages irréprochables, et qui jugent une tragédie sur les principesde la société. Qu'un personnage passionné fasse une belle action pardesmotifs quitiennentàsa passion même : cela serait plus beau , disent-ils , si l'action était faite par des motifs purs. C'est une grande erreur; cela serait plus beau en morale, mais fort mauvais au ihéâlrc. Vous n'éprouveriez
couus DiiiriLu A riJKi:. (ji
(|tr(iii(' :i(linii'aliou lioidc, :iii licii <|ti(> le personnage mù pai' la passion, même dans ce (pTil l;iit de louable , vous émeut et vous entraine.
A toutes ecs sources du patlu'tupie il en JMUt joindre une, la plus ahondaiitc de toutes, et dont Aristote ne parle pas, parce cpie les Grecs n'y ont puisé qu'une fois : c'est l'amour malheureux ; c'est cette passion dont les modernes ont tiié un si grand parti, et dont les anciens n'ont point fait usage dans la tragédie, si Ton excepte le rôle de Phèdre, dont l'aventure était célèbre dans la Grèce , et qui, même dans Euripide, n'est pas, à beaucoup près, aussi intéiessante que dans Riicine. Cette seule différence entre le théâtre des Grecs et le notre, dont l'un a employé l'amour comme ressort tragique , et dont l'autre Ta négligé, suffirait pour rendre l'art beaucoup plus riche et |)lus étendu pour nous qu'il ne pouvait l'être chez eux. Quel trésor pour le théâtre, qu'une passion à qui nous devons Za/re, Tancrcde ^ Inès , u-triane , et quelques autres encon; consacrées par ce mérite particulier qui en supplée tant d'autres, et fait pardonner tant de fautes, le mérite de faire répandre des larmes !
Pour ce qui est du dénoûment, Aristote préfère les pièces dont la péripétie, dit-il , se fait du bonheur au malheur. Voici connne il s'exprime sur Euripide à ce sujet : « C'est à tort qu'on blâme » Euripide de ce que la plupart de ses pièces se .) terminent par le malheur. Il est dans les prin- » cipes. La preuve est que sur la scène les pièces de w ce genre paraissent toujours, toutes choses égales
02 COURS DE LITTIÎRATURE.
«d'ailleurs, plus tragiques que les autres. Aussi » Euripide, quoiqu'il ne soit pas toujours heureux » dans la conduite de ses pièces, est-il regardé » comme le plus tragique des poêles. «
N'oublions pas ce qui a été dit ci-dessus , qu'en lait de goût il n'est pas nécessaire que tous les principes soient d'une vérité absolue, mais seulement d'une vérité suffisante, c'est-à-dire applicable dans un grand nombre d'occasions. Tel est ce principe d'Aristote sur les dénoûments : il est généralement vrai. Les quatre pièces que je viens de citer en sont la preuve ; elles sont toutes quatre dans le cas dont parle Aristote, et sont au nombre des pièces les plus intéressantes. Il est cependant d'autres dénoûments d'une espèce toute contraire, et qui produisent aussi un grand effet : ce sont ceux qui tirent tout à coup d'un grand péril des personnages que le spectateur désire vivement de voir heureux, et qui opèrent cette révolution par des moyens naturels et inattendus. Tel est au Théâtre Français le dénoîiment ai Adélaïde. J'avoue que j'en connais peu d'aussi beaux. J'aurai occasion d'en parler dans la suite. Il suffit aujourd'hui de l'avoir indiqué comme une exception, ainsi que quelques autres, au principe d'Aristote ; mais quand il dit que les dénoûments doivent toujours sortir du fond du sujet, je n'y connais point d'exception.
Il s'étend beaucoup moins sur les mœurs et les caractères , parce que cette partie de l'art est moins compliquée. Il veut, et tous les législateurs l'ont dit après lui, qu'un personnage soit tel à la fin qu'il
r.oiins i>i. I II iiHAiijjii:. G)
est au coinniciut'iiicnt. lie prcccpttî vst général pour toute osprce de dranu', et jajnais peut-élre il n'a été ri'inpli (rime niauirri' plus Ir appaiitc et plus heurouse tpie dans iiiif |)iéc(.', (railleurs uicdiotic, l'/rrôo///, de Destoiiilus. (cl ///c.so///, apii's avoir balancé pendant toute la pièce entre deux léinmes qu'il veut épouser, se détermine enlin , car il faut finir ; mais à peine est-d marié, qu'il se dit à luimême, en quittant la scène, ce vers, qui est le dernier de l'ouvrage :
J'auniis mieux lail , je nois, tl épouser Céliiuène.
On ne peut sur ce même sujet adresser aux poètes une leçon plus utile, et qui mérite d'être plus méditée que celle-ci, qui contient tqut : « Dans la peinture des mœurs et des caractères, » le poète doit toujours avoir devant les yeux , M ainsi que dans la composition de la fable , ce qui » estvraisemblable etnécessaire dans l'ordre moral, » et se dire à tout moment à lui-même : Est-il vrai- » semblable que tel personnage agisse ou parle » ainsi ? » il ne faut pas s'étonner si ce principe est si souvent violé, c'est que, pour le mettre en pratique , iltaut une raison supérieure , qui n'est guère plus commune ([u'une belle imagination , et toutes les deux sont nécessaires pour faire une bonne tragédie. Que sera-ce si l'on ajoute « que le public est » devenu très-dilficile; que, comnu; on a eu des » poètes qui excellaient chacun dans leur genre, on » voudrait aujourd'hui que chaque poète eût à lui
64 COURS DE LIITÉRATUUE.
» seul ce qu'ont tous les autres ensemble. » C'est Aristote qui parlait ainsi il y a plus de deux mille ans. Que dirait-il donc aujourd'hui ?
Il a traité l'article du style en grammairien qui parlait à des Grecs de leur propre langue, et renvoyé à sa Rhétorique l'article des pensées , parce que sur cet objet les règles sont les mêmes en prose comme en vers. Ce qui regardait le chant , dernière partie de l'imitation dramatique chez les anciens , a été perdu , et ne servirait d'ailleurs qu'à nous donner sur leur musique des notions qui nous manquent , mais étrangères à notre tragédie. Je me bornerai donc à ce qu'il prescrit de plus général pour la diction. Il veut qu'elle soit élevée au-dessus du langage vulgaire, c'est-à-dire ornée de métaphores et de figures, mais cependant tresclaire. « L'usage trop fréquent des figures, dit-il , fait » du discours une énigme , et la quantité de tery> mes empruntés des autres langues devient bar- )) barie. » Il recommande donc beaucoup de réserve sur ces deux articles. Nous verrons dans la suite combien nous avons besoin d'une semblable leçon. « C'est un grand talent , dit-il , de savoir bien emj) ployer la métaphore ; c'est la production d'un » heureux naturel, le coup d'œil d'un esprit qui » voit les rapports. »
Tout ce qui regarde l'épopée est contenu dans deux chapitres , parce que beaucoup de principes généraux lui sont communs avec la tragédie. Je remets à examiner le peu qu'Aristote en a dit dans un discours sur l'épopée , qui précédera la lecture
cou lis 1)1 IllirUATURF. (jf)
(riIomèrOjqu'Aristoto cite partoiil comme riini(jue modèle en ce genre.
Le dernier îles vingt-cinq rliajMtres (|iii nous restent de la PotV^y//t' d'Aristotc loulc sur une de ces questions assez oiseuses tlont il paiail (lue les Grecs s'occupaient ainsi que nous. II s'agit de savoir laquelle tles deux l'emporte sur l'autre, de la tragédie ou de l'épopée. Qu'importe, pourvu que l'une et l'autre soient boiuies? Au reste, la discussion n'est pas fort longue. Il propose les raisons pour et contre, et décide en faveur de la tragédie. Il ne me conviendrait pas d'être d'un avis différent du sien.
(jG COliKS DF. LITTÉHATURE.
CHAPIIRE II.
j4naljse du Traité du sublime de Longin^
Si quelque chose semble se refuser à toute analyse, et même à toute définition , c'est sans cloute le sublime. En effet, comment définir ce qui ne peut jamais étrepréparé par lepoëte ou l'orateur, ni prévu par ceux qui lisent ou qui écoutent, ce qu'on ne produit que par une espèce de transjîôrt, ce qu'on ne sent qu'avec enthousiasme, enfin ce qui met également hors d'eux-mêmes , et l'artiste qui compose, et la multitude qui admire? Comment rendre compte d'une impression qui est à la fois la plus vive et la plus rapide de toutes? et quelle explication n'est pas aussi froide qu'insuffisante, lorsqu'il s'agit de développer aux hommes ce qui a si fortement ébranlé toutes les puissances de leur âme? Qui ne sait que dans tous les sentiments extrêmes , il y a quelque chose au-dessus de toute expression , et que, quand notre âme est émue à un certain degré, c'est pour elle une espèce de tourment de ne plus trouver de langage? S'il est reconnu que la faculté de sentir s'étend fort loin au-delà de celle d'exprimer, cette vérité est surtout applicable au sublime, qui émeut en nous tout ce qu'il est possible d'émouvoir, et nous donne
coins i)f f I II l'iiv niRi:. (i^
le plus «^iMiul |)laisif ([tic nous puissions ('iJi-ouNcr, f'ost-;i-iliri' l.i joiiissiincc intime de tout ce tpie la n;itiiii'a mis l'ii nous de scnsihiiitc.
1 .oiscpie nous venons d'en tindrc une hellc scène, lui beau discours, un beau nioneau de poésie, si quelqu'un venait nous demander pourquoi cela nous a lait j)laisir, pour([U()i nous avons applaudi, chacun de nous, suivant ses connaissances, pourrait renilre compte de son jugement et louer plus ou moins dans l'ouvrage, rensembleou les détails , les pensées, la diction, l'harmonie, enfin tout ce que l'art enseigne à bien connaître, et le goiit à bien apprécier. jMais lorsque le vieil lîorace a prononcé le laineux qa il mouràt , lorsqu'à ce mot les spectateurs ont jeté tous ensemble le même cri d'admiration, si quelqu'un venait leur demander pourquoi ils trouvent cela si beau, qui est-ce qui voudrait répondre à cette étrange question? et que pourrait-on répondre, si ce n'est : Cela est beau , parce que nous sommes transportés; cela est beau, parceque nous sonmies hors de nous-mèmes?Quand le grand Scipion , accusé par les tribuns, parut dans l'assemblée du peuple, et que pour toute défense, il dit : Romains , il j a vingt ans qu'à pareil jour je vainquis Annibal et soumis Carthage. Allons au Capitole en rendre grâces aux dieux , un cri général s'éleva, et tout le monde le suivit. C'est que Scipion avait été sublime, et qu'il a été donné au sublime de subjuguer tous les hommes.
Le sublime dont je parle ici est nécessairement rare et instantané ; car ri(Mi de ce qui est extrême
()(S COURS DE LirrÉRATURE.
ne peut être commun ni durable. C'est un mot, un trait, un mouvement, un geste, et son effet est celui (le l'éclair ou de la foudre. 11 est tellement indépendant de l'art, qu'il peut se rencontrer dans des personnes qui n'ont aucune idée de l'art. Quiconque est fortement passionné, quiconque a l'âme élevée, peut trouver un mot sublime. On en connaît des exemples. C'est une femme d'une condition commune, qui répondit à un prêtre, à propos du sacrifice d'Isaac, ordonné à son père Abraham * Dieu n aurait jamais ordonné ce sacrifice à une mère.
Ce mot est le sublime du sentiment maternel. Il y a plus : le sublime peut se rencontrer même dans le silence. Ce fameux ligueur Bussi Leclerc, se présente au parlement, suivi de ses satellites. Il ordonne aux magistrats de rendre un arrêt contre les droits de la maison de Bourbon , ou de le suivre à la Bastille. Personne ne lui répond, et tousse lèvent pour le suivre. Voilà le sublime de la vertu. Pourquoi? C'est que nulle réponse ne pouvait en dire autant que ce silence; car sans prétendre définir exactement le sublime (ce que je crois impossible) , s'il y a un caractère distinctif auquel on puisse le reconnaître, c'est que le sublime , soit de pensée, soit de sentiment, soit d'image, est tel en lui-même, que l'imagination, l'esprit, l'âme, ne conçoivent rien au-delà. Appliquez ce principe à tous les exemples , et il se trouvera vrai. Ce qui est beau, ce qui est grand, ce qui est fort, admet le plus ou le moins. Il n'y en a pas dans le sublime.
COURS m I 1 1 1 tlUTUHK. (j(j
Ivssayo/. d'iinai^iih r ([ii(lc|ut> chose qucScipioii cùi |)(i (lire au lieu de ce (|u'il a dit; siil)slitiie/. (juel- (jue discours ([lie ce soit au silence des mai^istrats, et toujoiMs vous resterez, au-dessous. Alettez-vous ilans la situation du \\ri\ lloi-ace, et clicrclu'z c(; (|ue peut imagiiiei- le sentiment le plus exalté du patriotisme et de riionneui", et vous ne concevrez, lien au dessus du <y//// ///o///y//, Rappelez.-voiis une autre situation, celle d'Ajax qui, dans le moment où les Grecs plient devant les Troyeiis que Jupiter protège, se trouve enveloppé d'une obscurité i;!treuse, qui ne lui permet pas uiémede combattre, et cherchez cequel'audace orgueilleuse d'un gueirier au désespoir peut lui suggérer de plus fort; l'imagination même, qui est si vaste, ne vous fournira rien au-dessus de ce vers si souvent cité :
Grand Dieu ! rends-uous le jour et combats contre nous -.
Observons, en passant, que c'est Lamotte qui a resserré ainsi en un seul vers les trois vers de IV- //We', queBoileau a traduits plus littéralement par ces deux-ci :
Grand Dieu ! chasse la nuit qui nous couvre les yeux , El combats contre nous à la clarté des cicux.
J'ai parlé de ces mouvements produits par un uistinct sublime. En voici un exemple singulier , arrivé dans le dernier siècle. Un lion s'était échap[)é
Le grec dit : " Lt fais-nous périr même , si lu veux , pourvu ■ (|ue ce soit .ui grand jour. »
no COLKS Ul£ LITTIÎRATUUE.
de la ménagerie du grand-duc de Florence , et courait dans les rues de la ville. L'épouvante se répand de tous cotés, tout fuit devant lui. Une femme qui emportait son enfant dans ses bras le laisse tomber en courant. Le lion le prend dans sa gueule- La mère éperdue se jette à genoux devant l'animal terrible, et lui redemande son enfant avec des cris déchirants. Il n'y a personne qui ne sente que cette action extraordinaire , qui est le dernier degré de l'égarement et du désespoir; cet oubli de la raison , si supérieur à la raison même , cet instinct d'une grande douleur, qui ne se persuade pas que rien puisse être inflexible, est véritablement ce que nous appelons ici le sublime. Mais ce qui suit est susceptible déplus d'une explication. Le lion s'arrête, la regarde fixement, remet l'enfant à terre sans lui avoir fait aucun mal, et s'éloigne. Le malheur et le désespoir ont-ils donc une expression qui se fait entendre même aux bêtes farouches? On les connaît capables des sentiments qui tiennent à l'habitude, et l'on cite beaucoup de traits de leur attachement et de leur reconnaissance. Mais ici cette mère , pour arrêter la dent de l'animal féroce, n'avait qu'un moment et qu'un cri. Il fallait qu'il entendît ce qu'elle demandait, et qu'il fut touché de sa prière; et il l'entendit, et il en fut touché! Comment? C'est ce qui peut fournir plusieurs réflexions sur la correspondance naturelle entre tous les êtres animés, mais qui ne sont pas de mon sujet. J'y reviens.
Sur tout ce que j'ai dit du subhme, la première
cor us Di. I 1 1 I i'h vil Ht. 'J l
(juestion qui se prt'senlc est celle ci : pnistiuil ne pt'iil être ni dilini ni analysé, qu'csl-ce donc (jii'a lait Ltm^iii dans son '/'/\u'(r dit siidliinc? C'est qu'il n'a pas voulu liaitcrde celui-là, mais de ce (|ue les iln'teuis appellent \v sl\lf .suhliinc, pai' opj)osilion au stN le simple et ;iu st\ le temjieré , (jni tient le milieu entie les deux; le style {[ui convient aux grands sujets, aux sujets élevés, à la poésie épique, dramatique, lyrique; à Téloquence judiciaire, délibérative ou démonstrative, quand le sujet est suscej)tible de grandeur, d'élévation, de force, de pathétique. C'est ce que l'examen même du Traité de Longin peut prouver avec évidence. Ce n'est pourtant jias l'opinion de Boileau; mais il a été réfuté sur cet article par de savants philologues, entre autres par (iibcrt, dans le Journal des Savants. Ce qui a pu linduiro en erreur, c'est qu'en effet il y a quelques endroits de Longin qui peuvent s'appliquer à l'espèce de sublime dont je viens de parler, et quelques exemples qui s'y rapportent; mais la suite et l'ensemble du Traité font voir que ces exemples ne sont cités que comme appartenant au style sublime, dans lequel ils entrent naturellement. On pourra demander encore comment l'objet de ce Traité peut donner matière au doute et à la discussion, puisqu'il semble que l'auteur a du commencer j)ar déterminer d'une manière précise ce dont il allait parler. Le commencement de l'ouvrage va réj>ondre à cette question. 11 suffit d'avertir aupaiavant qu'il existait du ttMnj^s de Longin un Trailc dn
ya COURS DE LITTERATURK.
sublime , d'iin autre rhéteur nommé Cécilius ; traité qui a été entièrement perdu, et qui ne nous est connu que par ce qu'en dit Longin. Voici comme s'exprime celui-ci dans l'exordede son ouvrage, qu'il adresse au jeune Térentianus, son disciple et son ami.
« Vous savez , mon cher Térentianus, qu'en exa- » minant ensemble le livre de Cécilius sur le su- » blime, nous avons trouvé que son style était au- » dessous de son sujet, qu'il n'en touchait pas les » points principaux , qu'enfin il n'atteignait pas le » but que doit avoir tout ouvrage , celui d'être » utile à ses lecteurs. Dans tout traité sur l'art, il y » a deux objets à se proposer : de faire connaître » d'abord la chose dont on parle; c'est le premier «article : le second pour l'ordre, mais le premier » pour l'importance, c'est de faire voir les moyens » de réussir dans la chose dont on traite. Cécilius » s'est étendu fort au long sur le premier, comme » s'il eût été inconnu avant lui, et n'a rien dit du » second. Il a expliqué ce que c'était que le su- » blime , et a négligé de nous apprendre comment » on peut y parvenir. »
Longin part de là pour s'autoriser à passer trèslégèrement sur la nature du sublime; et, parlant à Térentianus comme à un jeune homme très-instruit : fc Je me crois dispensé , continue-t-il , de » vous montrer que le sublime est ce qu'il y a de » plus élevé et de plus grand dans les écrits , et que » c'est principalement ce qui aimmortahsé les meilw leurs écrivains. Il prouve ensuite, suivant la mé-
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tliodc lies pliilusoplies et des rhéteurs, qu'il \ ;i un art (lu sublime ; il spécifie les viees du styh; (jui lui sDiit le plus oppos»s; et , après cette esj)ece d'avaiit-propos , il entre en matière , et assigne les sources principales du suMuiic, (|ui sont, selon lui, au nombre de ciiHj.. Mais avant île le suivre dans le cours de sou ouvinge, il convient du dire u\\ mot de l'auteur.
. Longin était né à Athènes, et florissait vers la fin dn troisième siècle de notre ère. C'était l'homme le plus célèbre de son temps pour le goût et l'éloquence, et la seule lecture du traité qui nous reste de lui suffit pour justifier cette réputation. Ily règne un jugement saiu , un style animé et un ton d'éloquence convenable au sujet. La fameuse Zénobie, reine de Palmyre, qui lutta si malheureusement contre la fortune d'Aurélien, avait fait venir Longin à sa cour pour prendre de lui des leçons de langue grecque et de philosophie. Découvrant dans son maître des talents supérieurs, elle en avait fait son principal ministre. Lorsque après la perte d'une grande bataille qu'elle livra aux Romains , elle fut obligée de se renfermer dans sa capitale , et reçut d'Aurélien une lettre qui l'invitait à se rendre , ce fut Longin qui l'encouragea à se défendrejusqu'àrextrémité,et qui lui dicta la réponse noble et fière que l'historien Vopiscus nous a conservée. Cette réponse coûta la vie à Longin. Aurélien , vainqueur, maître de la ville de Palmyre et de Zénobie, réserva cette reine pour son triomphe, et envoya Longin au supplice. Il y ])orla le même
courage qu'il avait su inspirer à sa reine , et sa mort fit autant d'honneur à sa philosophie que de honte à la cruauté d'Aurélien. Il avait fait quantité d'ouvrages dont nous n'avons plus que les titres. Ils roulaient tous sur des objets de critique et de goût. La traduction de son Traité du Sublime pa|^ Boileau n'est pas digne de cet illustre auteur. Elle manque d'exactitude , de précision et d'élégance , et je n'ai pu en faire que peu d'usage. Ce n'est pas qu'il ne sût bien le grec ; mais s'étant mépris sur le but principal de l'ouvrage, il est obligé souvent de faire violence au texte de l'auteur pour le ramener à son sens : on sait d'ailleurs que saprose est en général fort au-dessous de ses vers ; elle est lâche , négligée et incorrecte, quoique dans plusieurs préfaces , et dans les réflexions qui suivent sa traduction, il y ait encore des endroits où l'on retrouve le sel de la satire et ce sens droit qui le caractérisait partout.
Ce que nous avons vu de l'exorde de Longin fait apercevoir déjà qu'il ne s'agit point de ce sublime proprement dit, dont j'ai parlé jusqu'ici. Comment pourrait-il dire en ce sens , qu'il y a un art du sublime ? Cela ne saurait se supposer d'un homme aussi judicieux quille paraît dans tout le reste. On peut, avec du talent, apprendre à bien écrire; mais certes, on n'apprend point à être sublime. Le titre littéral de son ouvrage est De la Sublimité ; ce qui doit s'entendre naturellement de la perfection du genre sublime. Voici les cinq choses principales qui, selon lui, peuvent y conduire : une
COLIl^ Ul. 1 11 ILltATLIti;. ^5
.'iiulacc* lioiiiciisc (l;iiis li's ix'iisres , l'cnthoiisiusiiic lit* la passion, I iisa<;e tU's li^iirt's, le tlioix des mots on iilociilion , cl ce (jiu* les ancii-ns appelaient la composition , c'cst-à-tlire ranani^cini'nt (ics paroles , rclatiNciiK ni an nonihre et à l'harmonie. Qni ne voit que ce sont là les ciiKj ( lioses (jni forment la perlection d'un ouvrage, mais qu'elles peuvent s'} réunir toutes sans tpi'i! y ait un trait de ce sublime qui transporte tous les hommes avec luj seul mot, tandis qu'au contraire ce seul mot peut se trouver dans un ouvrage «pii n'aura d'ailleurs aucun mérite ? Citons des exemples : Brilanm'eus est assurément un des plus beaux monuments lie notre lanjj;ue. Il y a des morceaux d'un stvle sublime , entre autres, le discours de Burrhus à Néron. Il n'y a rien cependant qui produise le même effet d'admiration que cet endroit delà Médée de Corneille (pièce très-mauvaise de tout point), que l'on a toujours cité parmi les traits sublimes de ce srand homme :
Voyez en quel état le sort vous a réduite! Votre pavs vous liait , votre époux est sans foi. Dans un si grand revers , que vous resle-t-il ?
Moi.
Moi , dis-je , et c'est assez.
Des gens difficiles ont prétendu que ce dernier hémistiche affaiblissait la beauté du moi : c'est se tromper étrangement : bien loin de diminuer lesublime , il l'achevé , car le premier moi pouvait n'être qu'un élan daudace désespérée; mais le se-
76 COURS DE LITIÉRATURE.
coud est de léllexion : elle y a pensé, et elle insiste ; moi, dis-Je, et cest assez. Le premier étonne , le second lait trembler quand on songe que c'est Médée qui le prononce.
Et dans Nicomède , tragédie d'ailleurs si défectueuse et si souvent au-dessous du tragique, quand le timide Prusias dit à son fils :
Je veux mettre d'accord l'amour et la nature , Etre père et mari dans cette conjoncture :
Nicomède lui répond :
Seigneur, voulez-vous bien vous en fier à moi ? Ne soyez l'un ni l'autre. . .