HOMÈRE ET L'ILIADE
Il n'y a point d'écrivain dont les ouvrages aient tant occupé la postérité; il n'y en a point dont la personne soit moins connue. Un adorateur d'Homère pourrait dire que ce poète ressemble à la Divinité, que l'on ne connaît que par ses œuvres. On ne sait où il est né , ni même bien précisément quand il a vécu. On conjecture, avec assez de vraisemblance , que l'époque de sa naissance remonte à près de mille ans avant Jésus-Christ, et trois cents ans après la guerre de Troie. Ce qu'on a dit de .sa pauvreté, qui le réduisait à demander l'aumône, n'est fondé que sur des traditions incertaines , et peut-être sur l'hospitalité qu'il recevait dans les différents endroits où il récitait ses vers. Suidas fait monter à quatre-vingt-dix le nombre des villes qui se disputaient l'honneur d'être la ])atrie d'Homère. L'empereur Adrien consulta les
(Oins ni I I M M» AU lu:. i<k)
oracles pour savoir à qui cv litn; appartenail , «t ils répondirent qu'Homère était né dans l'ile d'itliaipie. ÎNIais eoniine les oraeles «'laieiU déjà loi l tléerédilés, leur autorité ne tiécitia pas la ipieslioii. La ville de Smyrne et Tlle de Cliio sont les ileux contrées tpii ont produit le plus do titres en leur laveui'. Des savants ont écrit là-tlessiis de ^ros volumes qui ne nous ont rien ajjjjris ; et qu'importe, après tout, quel pays puisse se vanlei d'avoir produit Homère? il suffit cpic riiumanilé s'honore de son génie , et que ses écrits appartiennent au monde entier. Ce qu'on a écrit sur son origine et sur sa vie est aussi fabuleux que ses poèmes. Le commentateur Eustathe, qui le fait naître en Egypte , assure qu'il fut nourri par une prétresse d'Isis, dont le sein distillait du miel au lieu de lait ; qu'une nuit on entendit l'entant jeter des cris qui ressemblaient au chant de neuf différents oiseaux, et que le lendemain on trouva dans son berceau neuf tourterelles qui jouaient avec lui. Héliodore prétend qu'il était fils de Mercure. Diodore de Sicile nous apprend qu'Homère avait trouvé le manuscrit d'une certaine Daphné , prétresse du temple de Delphes, qui avait un talciil admirable pour rendre en beaux vers les oracles des ilieux , et que c'est de là qu'Homère les a transportés dans ses poèmes. D'autres le font descendre en droite ligne d'Apollon , de Linus et d'Orphée ; et suivant les idées que ces noms réveillent en nous, on ne peut nier que celui d'Homère, mis à côté deux, n'ait au iiionis un air de
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famille. Enfin il y en a qui prétendent que, longtemps avant lui , une femme de Memphis , nommée Phantasie , avait composé im poëme sur la guerre ; et vous observerez qu'en grec, (^«.vrcuaîa. , dont nous avons ïnil fantaisie , veut dire imagination. L'allégorie n'est pas difficile à pénétrer, et toutes ces traditions fabuleuses prouvent seulement le goût constant et décidé des Grecs pour les contes allégoriques, goût qui ne les abandonna pas même dans le moyen âge, puisque la fable du miel et des tourterelles, dans Eustathe, désigne évidemment la douceur des vers d'Homère, et que celle d'Héliodore , qui lui donne Mercure pour père , fait allusion à l'invention des arts, attribuée à Mercure. Quant aux vers de la sibylle Daphné , la vérité est que ceux d'Homère étant très-répandus, les oracles s'en servaient souvent pour rendre leurs réponses. 11 faudrait compiler des volumes sans nombre pour rassembler tous les divers jugements qu'on a portés de lui; car il était de sa destinée d'être un sujet de discorde dans tous les siècles. Horace a placé Homère, pour la morale, au-dessus deChrysippe et de Crantor, deux chefs de l'école , l'un du Portique, l'autre de l'Académie. Porphyre, dans des temps postérieurs, a fait un traité sur la philosophie cP Homère. Mais , d'un autre côté , Pytha- »ore, qui ordonnait à ses disciples cinq ans de silence , et qui apparemment ne f^ùsait pas grand cas du talent de bien parler, a mis Homère dans le Tariari' pour avoir donné de fausses idées de la- Divinité. L'on sait communément que Platon vou-
» »)i us i»i II I I uH vriiHi'. \Gn
!ail le l);iMiiii (K* sa /iepti/'/tf^f/c ; iii;iis it iiCsl n.is aussi cuininiiii de savoii- i-oiiiiiicnt m poiii'qitoi. ( )ii va recoiiiiaîliH; des idées alisti aitcs cl élevées, mais aussi des eousecjui'iicu's loicees et sophisliciiies, dans les uiotits de l'exil au([iiel il (oiulamiie les |)oëtes; et en nieuie temps Ton IrouM-ia sa belle iuiaginaliou dans la maiiieie dont il veut (jue cet e\il sexécute. Jl laul d'ahoitl saNoir <|iu' l'Iafou n'admet ilans la nature ([ue dvu\ cliuses : l'idée; originelle, et Tètre (jui est la ressemblance de l'iilée", ou la copie du modèle. Par l'idée originelle, i{ enlenil Dieu ou la j)ensée divine; et par les autres êtres, toutes les formes que Dieu a\ait créées conformément à sa pensée. Il n'y a rien justpie là que de grand et de philosophique; mais il ajoute: a Tous les objets n'étant (pie des copies de ce pre- » mier modèle, les aits (jui les imitent ne font que » copier des copies : à quoi cela est-il bon ? » Ici , le philosophe n'est plus qu'un sophiste; mais ce qui suit fait voir que, si sa métaphysique était (juelquefois forcée, son imagination était douce et riante. « Donc, dit-il, s'il se présente jiarmi nous » (c'est-à-dire parmi les citoyens de celte républi- )» que qui n'a jamais existé que dans les livres de >) Platon) un poëte qui sache prendre toutes sortes » de lormes et tout imiter, et cpiii vienne nous )> présenter ses poëmes, nous lui témoignerons » notre vénération comme à un homme sacré qu'il » tant achnirer et chérir; mais nous lui dirons : • Nous n'avons parmi nous j)ersoniie qui vous ' ressemble, et ilans notre constitution politique
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» il ne nous est pas permis d'en avoir; et ensuite » nous le renverrons dans une autre ville, après » avoir répandu sur lui des parfums et couronné w sa tête de fleurs. » Avouons qu'on ne peut pas donner à un arrêt de bannissement une tournure plus aimable , et que , si la république de Platon existait, un poète serait tenté d'y aller, ne fût-ce que pour en être renvoyé.
Au reste , quand il en vient à Homère lui-même , il témoigne la plus grande admiration pour son génie ; il avoue qu'il lui faut du courage pour le condamner; que le respect et l'amour qu'il a depuis son enfance pour les écrits d Homère devraient enchaîner sa langue; qu'il le regarde comme le créateur de tous les poètes qui l'ont suivi , et particulièrement des poètes dramatiques; mais qu'enfin la vérité l'emporte sur tout. Alors il lui fait des reproches un peu plus clairement motivés que l'espèce de proscription politique prononcée ci-dessus, et prouve fort au long que les dieux de V Iliade sont faits pour donner une idée aussi fausse qu'indigne de la Divinité; ce qui certainement n'était pas difficile à démontrer en philosophie.
Pour justifier ces dieux d'Homère, les anciens et les modernes ont eu recours à l'allégorie, et dans ce système ils ont mêlé , comme dans tout le reste , la vérité à l'erreur. Il est hors de doute que les allégories et les emblèmes sont de la plus haute antiquité. Ce fut partout la première philosophie et la première religion : c'était particulièrement l'esprit des Orientaux et la science des Egyptiens. Ho-
COUHS 1)1 l.iriÉKATUHE. l()()
mère avait loii^'- temps voyaijé chez oiix, et, soil qu'il fût né dans laCirèce même, un dans une des colonies greeques qui couvraient les côtes d'ionie, il tint èlre iinbu,d(.'s son enlance, des notions les plus laniilières aux peuples de ces contrées, I^es mystères d'Eleusis n'étaient autre chose que des emblèmes île morale : il est pr-ouvé que le sixième livre de lEricidc est une descrij)tion exacte de ces mystères et un résumé de la philosophie de Pythagore. Plusieurs des fictions d'Homère ont un sens allégorique si évident, qu'on ne peut s'y refuser. On sait aussi que, long-temps après lui, c'était ui\ usage général parmi les poètes de désigner Tair par Junou , le feu par Vulcain , la terre par Cybèle, la mer par Neptune, etc. Tout cela est incontestable : mais ne voir dans toute l'Iliade que des êtres moraux personnifiés, est une idée aussi fausse en spéculation qu'elle serait froide en poésie; et, ce qu'il y a de pis, c'est que cette explication forcée et chimérique ne sauve rien, et qu'en prenant Jupiter pour la puissance de Dieu , le Destin pour sa volonté , Junon pour sa justice , Vénus pour sa miséricorde, et Minerve pour sa sagesse, il y a encore plus d'inconséquences à dévorer qu'en les prenant pour ce qu'elles sont dans l' Iliade, c'est-à-dire pour des divinités conduites par toutes les passions des hommes. Ne vaut-il pas mieux laisser les choses comme elles sont, et avouer qu'Homère a peint les dieux précisément tels que la croyance vulgaire les représentait? C'est pour nous un défaut, sans doute; et ce qui prouve qu'on l'a senti long-temps
i^O COUUS DE LUTKRAÏURK.
avant nous, c'est que Virgile, qui a ("ait usage des mêmes divinités, les fait agir d'une manière plus raisonnable et plus décente , parce que son siècle était plus éclairé; ce qui n'empêche pas que dans V Enéide même on ne trouve bien des choses aussi étrangères à nos mœurs et à nos idées que dans l'Iliade et V Odyssée. Rentermons-nous donc dans cette seule apologie si simple et si plausible, que les devoirs d'un poète et d'un philosophe sont trèsdifférents; que, si l'on demande à l'un de s'élever au-dessus des idées vulgaires qu'il doit rectifier, on ne demande au poète que de bien peindre ce qui est. 11 est l'historien delà nature, et n'en est pas le réformateur; et l'on peut dire à ceux qui ne sont pas contents des dieux et des héros d'Homère: Que vouliez-vous donc qu'il fît ? Pouvait-il faire une religion autre que celle de son pays, et peindre d'autres mœurs que celles qu'il connaissait ?
On n'a pas épargné ses héros plus que ses dieux , et ils sont tout aussi aisés à justifier par le même principe. Il est incontestable que de son temps la force du corps faisait tout; que les guerriers étant couverts de fer et d'airain, celui qui pouvait soutenir facilement l'armure la plus forte et la plus pesante, porter le coup le plus vigoureux, percer avec le plus de force les cuirasses et les boucliers, était un homme formidable, était un héros. Cette supériorité, une fois reconnue, réglait son rang; et de là vient que, dans riliade,\\ est si commun de voir im guerricn- Irès-biave avouer qu'un autre lui est supérieur, et se retirer devant lui. Aujourd'hui
couHs 1)1 I iiTi-HA riJi\i:. 171
(juc i!is iuiiics c^.ilcuuiil l;uiu'^ ;i tiKiiinT [xnif tout U' moiulc, cl If |)i'mfi[)c ilc 1 lioiiiicui- ([iiulc'leiul à iiii liomiiu' de céder à iiii atilic liomiuc, ont mis sur la mèinc li^iu' tous ceux (jui peuvent combattre, on serait hl«;ssé avec raison tle voii* un «uerrici" fuir lievaul uu autic et s'avoucM- son intérieur; mais tians Homère, l'-née dit sans honte à Acliille :.le suishien qui' tu es plus vailldntcjuc inoi^ ce qui signifie seulement , je sais que tu es j)lus fort. H est vi'ai qu'il ajoute: Mais pourlaiil si quelque dieu me protège, je pourrai te L'a///tve. Et voila le princij)e le plus généralement répandu dans l'Iliade, c'est que tout vient des dieux, la force, le succès, la sagesse. Lorsque Âgamemnon veut se justifier d'avoir outragé Achille, il dit que quelque dieu avait troublé sa raison. C'est la protection de tel ou tel dieu qui fait triompher tour à tour les héros grecs et troyens, aujourd'hui Hector et demain Diomède. Ce sont les dieux qui répandent la consternation dans les armées ou qui les animent au combat, et il ne faut pas croire que cette intervention des dieux diminue lagloiiedes guerriers, parce que l'on voit clairement que, dans leurs idées, ce qu'il y a de plus glorieux poui' \\n mortel, ce qui le relève le plus aux yeux des autres hommes, c'est d'être favorisé du ciel. Achille dit à Patrocle : « Garde-toi d'attaquer Hector; il a tou- >i jours près de lui (juelque dieu qui le protège, yy Aussi n'y a-t-il pas un seul des héros de r Iliade, Achille excepté, à (|ui il n'arrive de se retirer devant un autre. Ce <[ui distingue les plus braves,
in '2 COURS m. LITTIÎHATURE.
tels qu'Ajaxet Diomède, c'est de se retirer en combattant; et l'on peut observer, à la gloire du poëte, que, malgré cette puissance des dieux , qui semblerait devoir tout confondre, il conserve à tous ses personnages la grandeur qui leur est propre et le caractère qu'il leur a donné. C'est un de ses plus grands mérites , aux yeux de tous les bons juges , que cet art de soutenir et de varier un grand nombre de caractères, et de donner à tous ses personnages une physionomie particulière. Lamotte lui a contesté ce mérite, et c'est une de ses injustices. Agamemnon est le seul, si j'ose le dire, qui me paraisse jouer un rôle peu noble et peu digne de son rang. Je ne lui reproche pas sa querelle avec Achille , puisqu'elle est le fondement du poème, et que d'ailleurs elle est suffisamment motivée par le caractère altier que le poëte lui donne ; mais d'ailleurs il ne fait rien qui excuse ses torts envers Achille, et qui justifie la prééminence qu'il a parmi tous ces rois. Il n'assemble deux fois les chefs de l'armée que pour les exhorter à la fuite; et quelques subtilités qu'on ait imaginées pour pallier cette conduite, elle n'en est pas moins inexcusable. Le vrai modèle d'un général, c'est le Godefroi du Tasse, et c'est aussi le Tasse qui peut seul le disputer à Homère dans cette partie de l'épopée, qui consiste dans la beauté soutenue et l'attachante variété des caractères.
Achille est en ce genre le chef-d'œuvre de l'épopée, et Lamotte lui-même, ce grand détracteur d'Homère, en est convenu. On a dit très-légère-
rouHs 1)1 irMrit\riinr. \'j\
iiKMil ([lie sa valciii n avait ririi <|iii oxcitAl radniiration, parce (pTil ôtait in\ iiliiciaMc. (.eux (jiii se sont arrêtés à cette iahleilu talon d' Achille, répandue depuis Hoinèt'e, n'ont j)as songé qu'il n'en est pas dit un mot dans X Iliade ; et s'ils l'avaient lue, ils auraient vu([ue, bien loin d'élfe invtdîierable, il est blessé une fois à la main , et voit couler son sang. IMais une adresse admirable du poète, c'est, comme l'a très-i)ien remanpié Lainotte , d'avoir donné à ce jeune héros la certitude qu'il périra devant les murs de Troie. Il ne fallait rien moins pour balancer cette supériorité reconnue cpi'il a sur tous les autres guerriers. Il a beau porter la mort de tous cùtés, il peut la trouver à chaque pas, et quoiqu'il ne puisse rencontrer un vainqueur, il est sur de marcher à la mort. Sa jeunesse , sa beauté, ime déesse pour mère, tous ces avantages qu'il a sacrifiés à la gloire quand il a accepté volontairement une fin prématurée et inévitable , tout sert à répandre d'abord sur lui cet éclat et cet intérêt qui s'attache aux hommes extraordinaires. Dès lors on n'est plus étonné que le ciel s'intéresse à ce point dans sa querelle , que Jupiter promette à Thétis de le venger et de donner la victoire aux Troyens , jusqu'à ce que les Grecs humiliés exjiient son injure et implorent son appui. Et quelle haute et sublime idée que d'avoir fait du repos d'un guerrier l'action d'un poëme! Cette seule conception suffirait pour caractériser un homme de génie. Tous les événenients sont disposés dans V Iliade pour agrandir le héros, et tout ce qui est grand autour
it/J cours de littérature.
(le lui le relève encore. Quand les Grecs fuient devant Hector, l'attention se porte aussitôt sur Achille, qui , tranquille dans sa tente , plaint tant de braves gens immolés à l'orgueil d'vVgamemnon , et s'applaudit de voir cet orgueil abaissé. Il voit la Grèce entière à ses pieds , et il est inexorable ; mais il cède aux larmes d'un ami, et permet à Patrocle de combattre sous l'armure d'Achille. Avec quelle tendresse il lui recommande de s'arrêter quand il aura repoussé les Troyens, et de ne pas chercher Hector ! Dans quelle profonde douleur le jette la perte de cet ami si cher , le compagnon de son enfance ! La vengeance lui a fait quitter les armes , la vengeance seule peut les lui faire reprendre. Ce n'est pas la Grèce qu'il veut servir , c'est Patrocle qu'il veut venger. 11 pleure encore Patrocle en traînant le cadavre de son meurtrier, et mêle aux larmes de l'amitié les larmes de la rage. Mais il pleure aussi en lendant au vieux Priam le corps de son malheureux fils : il s'attendrit sur cet infortuné vieillard, et menace encore en s'attendrissant. Ainsi , de ce mélange de sensibilité et de fureur, de férocité et de pitié , de cet ascendant qu'on aime à voir à un homme sur les autres hommes, et de ces faiblesses qu'on aime à retrouver dans ce qui est grand, se forme le caractère le plus poétique qu'on ait jamais imaginé.
Les mœurs sont aussi une des parties les plus importantes de l'épopée , et ce n'est pas celle sur laquelle les critiques aient été le moins injustes envers Homère, llsont un double tort, celui d'oublier
rt)iiKs m-: i rni it \ 1 1 iti . i^5
(|ut' II" |K)«'le av;iil ilii iiciiulir les iiunifs de son temps, cl n'jivail pu iiuino l'ii pciiulrt' d'juitrcs , et celui lie ne pas reconnaître (pie ces mêmes tnd'Ui's, <p»()i([ne loiléloii^néi'sde la délicatesse rallinée des iii"»ti-es, «'t (iiiclcpielois cluxpiaulcs en elles-mènies, sont souvent d'une simplicité éi^alenienl int« ressantcen moialeeten |)()ésie. Lamott»' s('mi)le plaindre le siècle dllonure tie n'avoir pas coiuiu la niai^iùticence du notre. « On ne voit point autour des ') rois, dil-il, un(> foule d'oHiciers ni de c^ardes; les » enfants des souverains travaillent aux jardins et » gardent les troupeaux de leur père. Les palais ne > sont point superbes, les tables ne sont j)oint "Somptueuses. Agamemnon s'habille lui-même, et ') Achille apprête de ses propres mains le repas qu'il » donne aux députés de l'armée. Il nefaut point en » taire un reproche à Homère ; mais son siècle était » grossier, et j)ar là la peinture en est devenue dé- » sagréable à des siècles plus délicats. »
Quand il ne serait pas bien démontré d'ailleurs que Lamolte n'était pas né pour sentir la poésie, ce seul passage suffirait pour m'en convaincre. Il faut être bien étranger dans les arts pour ne pas savoir que plus les objets d'imitation sont rapprochés du premier modèle, qui est la nature ( sans tomber toutefois dans le bas et le dégoûtant), j^lus ils sont favorables à l'artiste, propres à développer son talent et à produire l'effet qu'il se propose. Un ])oëte n'a pas plus besoin de pompe et de luxe pour faire briller ses couleius, qu'un sculpteur n'a besoin dor et d'argent pour faire une belleslatne. On
inC) COUKS DE LITTÉRATURE.
sait ce mot de Zeuxis à un peintre médiocre qui avait représenté Vénus chargée d'atours et de pain res : 7'm as raison^ mon ami, de la faire riche , ne pouvant pas la faire belle. Qu'on donne pour sujet à un peintre les ambassadeurs d'un grand roi demandant en mariage pour leur maître la fille d'un roi voisin, et entourés de toute cette magnificence moderne qui paraît à Lamotte une si belle chose , et demandez-lui s'il lui sera facile de mettre dans ce tableau tout l'intérêt que Greuze a mis dans V Accoidée de village. Faites la même proposition à un poète , donnez-lui le choix des deux sujets , et vous verrez s'il balancera. La raison en est simple; c'est que dans l'un il n'est guère possible de parler qu'aux yeux et à l'imagination, et dans l'autre, il est aisé de parler au cœur. Les poètes anciens et modernes sont remplis de peintures touchantes de la pauvreté, de la simplicité , de la frugalité. Ce sont des morceaux que l'on cite , que l'on sait par cœur , et tout le luxe des cours n'a fourni que quelques détails l)rillants qu'à peine on a remarqués. Lamotte ne pouvait s'accoutumer à voir Achille préparer lui-même le repas qu'il donne aux députés d'A£;amemnon ; mais qu'on lise cet endroit dans V Iliade , que l'on entende le héros dire à son ami de remplir un grand vase du vin le plus pur, et de distribuer des coupes, parce qu'il reçoit, dit-il, sous sa tente les hommes qu'il chérit le plus; qu'on le voie ensuite, avec Patrocle et Automédon, se partager les soins du repas, mettre sur le feu les vases d'airain , placer sur les charbons ardents la chair
COURS DK MTIKR.VH nr. X'J'J
d'un agiioaii et il'im chevreau, préparer et distribuer les viandes, et qu'on se demande si l'on aimerait mieux (prAcliille dit à son maître <ri»ùlel d'ordoiuier à son cuisinier un grand rcpa^.. (Jui est-ce qui ne sentira pas cond)ien le taMeau d'Homère est vivant ri animé.' combien celte iiospilalit»'- simple el franche , ct's soins, ces emj)ressemenls de la part iFun héros tel ([u'Achille recevant Ajax et L'Iysse, bien loin de rabaisser à nos yeux une granileiuréelle, la rendent plus aimable et plus intéressante, eu la rapprochant de nous dans ce qui est commun à tous les hommes! Un poète (pii aurait à traiter cet endroit de 1 histoire où Curiiis reçoit les députés de Pyrrhus , qui viennent pour le corrompre par des présents, s'aviserait-il de retrancher les légumes que Curius ap|)réle lui-même, et qu'il sert aux députés en leur disant : ^ous vojez que celui qui vit de cette sorte na besoin de rien. Les Bo mains ne se soucient point d'avoir de Vor, ils veulent commander à ceux qui en ont. Avouons que le plat de légumes ne gâte rien à cette réponse. Des gens qui se croient délicats ont été blessés de voir Nausicaa , lafilled'Alcinoiis,roidesPhéaciens,aIlerelle-méme avec ses femmes laver ses robes et celles de ses frères. C'est un des endroits de l'Odyssée que Fénelon aimait le mieux, el avec raison. Il n'y en a point où Homère ait mis plus de grâce et de vérité. On est charmé de la modestie , de l'ingénuilé, de la relemie et de la bonté noble et compatissante de celte jeune princesse, lorsque Ulysse, échappé du naufrage, se présente devant elle et implore sa
lyS COURS UK IJÏTÉRATLIRK.
protection et ses secours. Avec quel plaisir on voit la compassion si naturelle à son sexe surmonter la frayeur que doit lui inspirer la vue d'un homme à moitié couvert de feuillage, enfin dans l'état déplorable d'un malheureux sauvé des flots ! Elle écoute la prière du suppliant ; elle arrête ses compagnes qui s'enfuyaient avec de grands cris, lui fait donner des habits, lui promet son assistance et celle de ses parents ; et , remontant sur son char pour reprendre le chemin de la ville , elle a soin de ralentir la course de ses chevaux, afin qu'Ulysse fatigué ait moins de peine à la suivre. C'est en sachant descendre à propos à cette vérité de détails que l'on saisit la nature et qu'on la fait sentir. C'est un mérite qui manque trop souvent aux modernes. Fénelon nous a reproché là-dessus une délicatesse dédaigneuse , qui tenait également à nos mœurs et à notre langue. «On » a, dit-il, tant de peur d'être bas , qu'on est d'or- M dinaire sec et vague dans les expressions. Nous » avons là-dessus une fausse politesse semblable à » celle de certains provinciaux qui se piquent de » bel esprit , et qui croiraient s'abaisser en nom- » mant les choses par leur nom. » Cette remarque de Fénelon n'est que trop juste. Aussi les vrais connaisseurs savent-ils un gré infini à ceux de nos écrivains qui se sont heureusement efforcés de corriger la langue et le style de cette délicatesse mal entendue , et qui ont su employer avec intérêt toutes les circonstances que le sujet pouvait leur fournir \
' La Fontaine est un de ceux en qui ce mérite est le plu»
CODItS Dr T IlTÉllATTinE. I ^Q
Un lies irproclu's los [)lus fondes que l'on ait laits à rauteur dv. C llimlc, c'est la continuité des combats qui en retuplissent à peu pivs la moitié. C'est trop sans iloutc, et (pialrc ou cituj chants de suite, ijui ne coutieinieul ([iie des batailles, out
remarqiiaMc, ft l'fst uiir suite di- «e naUinl licMircnx qui est le caractère de son talent. Voyez comme il peint Philémon et l^aiicis recevant dans leur cabane Jupiter et Mercure déf^iisés en voyageurs, et qui n'ont trouvé nulle part l'Iiospilalilé (ju'ils demandaient.
Près enlin de qaittcr un séjour si profane,
ils virent à l'écart nue étroite cabane,
Demeure hospitalière, humble et chaste maison.
Mercure frappe, on ouvre; aussitôt Philémon
Vient au-devant des dieux , et leur tient ce langage :
>< "Vous me semblez tous deux fatigaés du voyage.
» Reposez-vous ; usez du peu que nous avons :
• L'aide des dieux, a fait cjue nous le conservons ;
» Usez-en. Saluez ces pénates d'argile.
» Jamais le ciel ne fut aux humains si facile
>• Qoe quand Jupiter même était de simple bois :
» Depuis qu'on l'a fait d'or, il est sourd à nos voix,
>Baacis, ne tardez point, faites tiédir cette onde :
» Encor qne le pouvoir au désir ne réponde , » Nos botes agréeront les soins qui leur sont dus. " Quelques restes de feu sous la cendre épandus D'un souffle haletant par Baucis s'allumèrent : Des branches de bois sec aussitôt s'enflammèrent. L'onde tiède, on lava les pieds des voyageurs, Philémon les pria d'excuser ces longueurs; Et , pour tromper l'ennui d'une attente importune , Il entretient les dieux, non point sur la fortune , Snr ses jeux, sur la porape et la grandeui* des rois , Mais snr ce que les champs , les vergers et les bois Ont de pins innocent , de plus doux, de plus rare. Cependant par Baucis le festin se prépare.
l8o COURS DE LITTÉRATURE.
nécessairement un ton trop uniforme , et sont un défaut réel que Virgile et la Tasse ont su éviter. Mais en convenant de ce défaut , qui tient à la fois à la simplicité du plan et à l'étendue du poème , j'oserais dire qu'il n'y avait qu'Homère qui fût ca-
La table où l'on servit le champêtre repas
Fut d'ais non façonnés à l'aide du compas ;
Encore assure-t-on, si l'histoire en est crue,
Qu'en l'un de ses supports le temps l'avait rompue.
Baucis en égala les appuis chancelants
Du débris d'un vieux vase, autre injure des ans.
Voilà de ces morceaux qui sont sans prix pour les âmes sensibles. Et à quoi tient le charme de cette peinture ? A cette vérité des plus petits détails de l'extrême indigence jointe à l'extrême bonté , et que le poète a su exprimer de manière à être toujours tout près de la nature, et jamais au-dessous de la poésie. Vous voyez tout , et tout vous fait plaisir. Vous voyez la bonne vieille souffler le feu , chauffer de l'eau , dresser la table ; mais comment ! et combien le poète est peintre ! ce souffle haletant de Baucis ; voilà la faiblesse de l'âge , et cette faiblesse relève son empressement. Donnez à un poè'te vulgaire à peindre une table à moitié pourie , soutenue avec un pot cassé ( car, il faut bien le dire , c'est là ce que peint La Fontaine), on désespérerait d'en venir à bout. C'est pourtant ce qui lui fournit deux vers divins :
Baucis en égala les appuis chancelants
Du débris d'un vieux vase , autre injure des ans.
Comme ce dernier hémistiche , qui semble vieillir à la fois tout ce qui est autour de Philémon et Baucis, achève le tableau en fixant l'imagination sur cette injure des ans , à qui rien ne peut échapper ! Voilà ce qu'on appelle proprement l'intérêt de style dans son plus haut degré , et c'est le secret des grands écrivains.
c:i)i lis \)L i.ii I r H.vi'LJur. i S r
jiable tlt' lachoter <.etto laiitt* , vt iimiikî de .s\'ii faire, sous un autre point de vue, un mérite réel, par rétonnante richesse (l'imaj^inatiou ([u'il a protlif^née tlans ces couihals. (U* n'est j)ouit ici le langaj^e d'une ailiniralion outrée pour l'antiquité. Je rends un compte exact de l'impression (pie j'ai tout récemment éprouvée. Il y avait hicu des années qu'il ne m'était arrivé de lire de suite plus d'un chant ou deux de rUiade. On ne peut guère en lire davantage quand on se livre au plaisir de détailler les beautés d'un style tel que celui d'Homère , et d'une langue que l'on goûte davantage à mesure qu'on l'étudié. Mais, en dernier lieu, voulant prendre une idée juste de l'effet total du poëme, je lus de suite les douze premiers chants. Je fus frappé de la marche simple et noble de l'ouvrage, de l'intérêt de l'exposition, de la manière dont les premiers mouvements des deux armées commencent, par un combat singulier entre Ménélas et Paris , les deux principales causes de la querelle, et de l'art que montre le poète en faisant intervenir les dieux pour interrompre un combat dont l'issue devait terminer la guerre. Je remarquai cet endroit où Hélène passe devant les vieillards troyens, qui la regardent avec admiration, et ne s'étonnent plus, en la voyant, que l'Europe et l'Asie se soient armées pour elle; et cette conversation avec Priam , à qui elle fait connaître les principaux chefs de la Grèce, que le vieux roi, assis sur une toiu* élevée, voit combattre sous les murs. Je fus attendri de cette scène touchante des
l8l COURS DE Ll'lTÉRATUIlE.
adieux d'Hector et d'Andromaque , quand ce héros , qui a quitté le champ de bataille pour venir ordonner un sacrifice , retourne au combat, et sort de Troie pour n'y plus rentrer. Cependant, plus ces morceaux me faisaient de plaisir, plus je regrettais qu'il n'y eût pas un plus grand nombre de ces épisodes, pour varier l'uniformité de l'action principale, qui, depuis le quatrième chant jusqu'à la fin du huitième, me montrait toujours les Troyens combattant contre les Grecs. Le neuvième chant me parut l'emporter sur tout ce qui avait précédé : c'est ce chant si dramatique où Homère, aussi grand orateur que grand poète , a donné des modèles de tous les genres d'éloquence , dans les discours de Phénix, d'Ulysse, d'Ajax , qui tour à tour s'efforcent de fléchir l'inexorable Achille , et dans cette belle réponse du héros, où il déploie son âme tout entière. Après cette scène si attachante, je trouvai faible l'épisode de Diomède et d'Ulysse qui vont la nuit enlever les chevaux de Rhésus; épisode que Virgile, en l'imitant, a passé de si loin dans celui de Nisus et Euryale. Je voyais avec regret, je l'avoue, que les combats allaient recommencer après l'ambassade des Grecs; et je me disais qu'il était bien difficile que le poète fît autre chose que de se ressembler en travaillant toujours sur un même fonds. Mais quand je le vis tout à coup devenir supérieur à lui-même dans le onzième chant et dans les suivants , s'élever d'un essor rapide à une hauteur qui semblait s'accroître sans cesse, donner à son action une face nouvelle, sub-
coins ui i.rii iiiAiLHi:. i 8 >
slitiier à (}iu'l(|iic.s lomhals j);ii ticiilicis 1»; clioc éjxuivantablf tk* deux gr.mtlts masses |)i('ci|)il(';es l'une contre l'antre par les héros ([ui lusconnnanilcnt et les dieux qui les animent , balancer longtemps avec un art inconcevable une victoire que les décrets de Jupiter ont promise à la val<;ur d'Hector, alors la verve du poète me parut embrasée de tout le feu des deux armées; ce que j'a- \ais lu juscpie là, et ce que je lisais, me ra|)pelait l'idée d'un incendie qui, après avoir consumé quelques édifices, aurait paru s'éteindre faute d'aliments, et qui , ranimé par un vent terrible, aurait mis en un moment tout une ville en flammes. Je suivais, sans pouvoir respirer, le poète qui m'entraînait avec lui ; j'étais sur le champ de bataille, je voyais les Grecs pressés entre les retranchements qu'ils avaient construits et les vaisseaux qui étaient leur dernier asile; les Troyens se précipitant en foule pour forcer cette barrière, Sarpédon arrachant un des créneaux de la muraille, Hector lançant un rocher énorme contre les portes qui la fermaient, les faisant voler en éclats, et demandant à grands cris une torche pour embraser les vaisseaux; presque tous les chefs de la Grèce, Agamemnon, Ulysse, Diomède, Ein-ypyle, Machaon, blessés et hors de combat; le seul Ajax, le dernier rempart des Grecs , les couvrant de sa valeur et de son bouclier, accablé de fatigue, trempé de sueur, poussé jusque sur son vaisseau, et repoussant l'eiuienii vainqueur; enllii, la llanune s'élevant de la (loi te embrasée, et dans ce moment
l84 r.OimS DE LITTÉRATURE.
cette grande et imposante figure d'Achille monté sur la poupe de son navire, et regardant avec une joie tranquille et cruelle ce signal que Jupiter avait promis, et qu'attendait sa vengeance. Je m'arrêtai, comme malgré moi, pour me livrer à la contemplation du vaste génie qui avait construit cette machine, et qui, dans l'instant où je le croyais épuisé, avait pu ainsi s'agrandir à mes yeux; j'éprouvais une sorte de ravissement inexprimable ; je crus avoir connu, pour la première fois, tout ce qu'était Homère ; j'avais un plaisir secret et indicible à sentir que mon admiration était égale à son génie et à sa renommée, que ce n'était pas en vain que trente siècles avaient consacré son nom ; et c'était pour moi une double jouissance de trouver un homme si grand, et tous les autres si justes.
Mais lorsque ensuite je passai de cette espèce d'extase au désir si naturel de communiquer l'impression que j'avais reçue à ceux qui devaient m'entendre, et qui ne pouvaient entendre Homère, je songeai avec douleur qu'aucune des traductions que nous avons, quel qu'en soit le mérite, que je suis loin de vouloir diminuer, ne pouvait justifier à vos yeux ni faire passer en vous ce que j'avais ressenti, et je souhaitais du fond du cœur qu'il s'élevât quelque jour un poète capable de vous montrer Homère comme on vous a montré Virgile.
Un autre sentiment que je ne dissimulerai pas, et qui paraîtra bien naturel à ceux qui aiment véritablement les arts, c'est que, dans le transport
COIUIS Di; Ml 1 I II A I lHh. l85
tlo tua roc'oimaissance (car oi» |u'til en avoir poiii ctHix cjiii nous loiit j)a.ss('rilos iiioim'nl.s.si clrliciouxj, je me reprocliais avec une sorti' de honte cravoir eu le courage d'observer juscjue là (|U('l(jues fautes et quelques faiblesses : tout a\ail disparu devant cet amas de beautés. J'eus besoin, pour nir j)ardonner à moi-même, de me rajipeier (pie les amateurs les plus éclairés et les plus sensibles, tels (pic liollin lui-même, avaient rencontré dans i Iliade (et je me sers ici des termes de ce judicieux critique), « des endroits faibles, défectueux, traînants; » des harangues trop longues ou déplacées, des )» descriptions trop détaillées, des répétitions dés- » agréables, des comparaisons trop uniformes, » trop accumulées ou dénuées de justesse. » C'est sur c§s détails que Lamotte a eu raison. On lui a tout nié, et Ton a eu tort. Il fallait avouer tout, et se borner à cette réponse : La meilleure critique ne détruit pas le mérite d'un ouvrage en montrant ses défauts : il n'y a de critique vraiment redoutable que celle qui montre l'absence des l)eautés. Celles d'Homère sont d'abord dans son plan et dans son ordonnance générale. On ne les peut nier sans injustice, et on les démontrerait sans peine. Il y en a d'autres, les ])lus puissantes pour faire vivre un ouvrage dans la mémoire des hommes, parce qu'elles contribuent plus que tout le reste à le faire relire : ce sont celles du style : elles sont perdues pour nous en partie, quant à ce qui regarde la diction, que les Crées seuls pouvaient bien apprécier ; mais elles sont sensibles, même [xmr nous.
l8G COURS DE LlTTÈKATUKE.
dans ce qui regarde les idées , les images, l'harmonie et le mouvement. Apprenez le grec, Lamotte ! lisez Homère dans sa langue, et si vous n'admirez pas assez ses beautés pour excuser ses défauts, gardez-vous de le juger ; car vous serez seul contre trois mille ans de renommée et contre toutes les nations éclairées; et surtout gardez-vous de le traduire, car c'est le seul mal que vous puissiez lui faire. Lamotte, l'un des esprits les plus antipoétiques qui aient jamais existé, anéantit Homère dans sa version abrégée. Il détruit tout ce qu'il touche. Phénix dit à son élève Achille (dans l'original) :
Filles de Jupiter , les modestes Prières ,
Plaintives et baissant leurs humides paupières ,
Le front couvert de deuil , marchent en chancelant :
Elles suivent de loin , d'un pied faible et tremblant ^
L'Injure au front superbe , à la marche rapide ;
L'une frappe et détruit dans sa course homicide ;
Les autres , à leur suite amenant les bienfaits ,
Arrivent pour guérir tous les maux qu'elle a faits.
Heureux qui les accueille ! heureux qui les honore !
Il en est écouté quand sa voix les implore.
Si l'Orgueil les rebute , aux pieds du roi des dieux
Elles vont accuser les mépris odieux ,
Et demandent de lui que l'Injure inflexible
S'attache sur les pas du mortel insensible.
Qu'est-ce que Lamotte substitue à cette charmante allégorie , si conforme aux idées relimeuses des Grecs, et si bien placée dans la bouche d'un vieillard suppliant? Rien que ces deux vers:
On offense les dieux ; mais par des sacrifices , De ces dieux irrités on fait des dieux propices .
coulis DE LITTiSraTLIIE. I 87
Quel malheureux don (fue F esprit^ s'écrie Voltaire , s'il a empêché Lamotte de sentir de pareilles beautés!
11 en fait aussi un bien malheureux usage , quand il s'épuise en frivoles soj)hisnu's pour nous persuatlor que la grande réputation (riloniére n'est qu'un préjugé quia passé des anciens juscju à nous. On lui objecte l'opinion d'Aristote, qui n'a nulle paît le ton de l'enthousiasme, et qui a toujours celui de la raison tranquille; qui, dans vingt entlroits de ses ouvrages, cite toujours Homère comme le meilleur modèle à suivre, et le met sans aucune comparaison au-dessus de tous les poètes. La réponse de I^unotte est curieuse. D'abord il imagine que le philosophe a fort bien pu n'admirer Homère que pour faire sa cour à son élève Alexandre, qui était adorateur passionné du poète. Mais n'est-il pas un peu plus vraisemblable que c'est le précepteur qui sut inspirer à son disciple cette grande vénération pour Homère? Il ajoute : « Je crois du )) moins que , son esprit de système lui ayant fait » entrevoir un art dans le poème d'Homère, il est » devenu amoureux de sa découverte, et qu'il a » employé pour la justifier cette subtilité obscure w qui lui était si naturelle. »
Il est difficile d'entasser dans une phrase des idées plus évidemment fausses. Il ne fallait assurémeui aucun esprit de système pour eiitrei'oir un art dans i Iliade et t Odyssée. Le bon sens le plus commun suffit pour reconnaître un art dans tout
l88 COUnS DE LITTÉRA.TURr:.
ce qui présente un dessein, un plan , une distribution de parties arrangées pour former un tout, un but vers lequel tout marche et tout arrive. Il n'y a point de découverte à faire sur ce que tout le monde aperçoit du premier coup d'oeil. A l'égard de la subtilité naturelle à Aristote, on peut en trouver dans sa philosophie; mais un esprit qui n'aurait été que subtil n'aurait pas transmis à la postérité le meilleur ouvrage élémentaire qui existe sur les arts de l'imagination, le plus lumineux, le plus fécond en principes vrais et essentiels. Ici Lamotte n'est pas meilleur juge d'Aristote que d'Homère. Il dément tous les faits, confond toutes les notions reçues pour soutenir sa thèse erronée. Il veut absolument que l'estime qu'on eut pour Homère soit un effet de l'ignorance des Grecs, qui ne connaissaient rien dans le même genre , et qui ne lui voyaient point de concurrent ; et il oublie que Fabricius compte soixante-dix poètes qui avaient écrit avant Homère dans le genre héroïque. Leur existence est attestée par les témoignages les plus anciens, et l'on cite les titres de leurs ouvrages, quoiqu'ils ne soient pas venus jusqu'à nous. Il oublie que, quand Aristote écrivit sa Poétique j Euripide et Sophocle avaient perfectionné la tragédie , Démosthènes l'éloquence , et que tous les arts étaient cultivés avec éclat dans Athènes. N'y avaitil pas alors assez de lumières et de goût pour juger les poèmes d'Homère? Ce n'est , dit-il, que la connaissance du parfait qui nous dégoûte du médiocre. Voilà une expression étrangement placée à propos
r.oims i)t irrréuArtinF. iHc)
(Vllomore. ijui iroirait cjnc r;iiilfiir de rHiadc ImI un luMiuiK' im'tliocri"? Laïuoltc pouvait-il ignofor <[iK' l'on M apprlli* iih'iliocic ([im; ce ({iii \w. s'élève point aux i^ianilcs boautcs, et <ju'uu ouvia^o ({iii en est iein[)li peut être très-iniparlait, s'il est mêlé (le beaucoup êa délauts, mais ne |>otit jamais èta^ rncdiocre? Assiu'énient il y a beaiKoup ilc fautes dans (innd : Qs,\.-cc luie production //icdiocrc ? De plus , je demanderais à Lamotte où était donc cette perfection (\\\\\ croyait pouvoir opposer à la médiocrité d'Homère? Ce n'est pas même Virgile; car s'il est sujiéricur au poète grec par le fini des détails, par la sagesse des idées, par le tact des convenances, r Enéide, de l'aveu de tout le monde, est très-inférieiu'e à V Iliade par le plan , l'ordonnance, la nature du sujet, le caractère du héros, enfin par Teftet total. C'est une vérité reconnue. On sait qu'il a fondu dans un poème de douze chants les deuxpoèmesd'Homère,quien ont chacun vingtquatre; ce qui prouve qu'il avait judicieusement senti , ainsi que nous, que le poète grec était troj> long et trop diffus. Il a imité continuellement VOdjssée dans ses six premiers livres , et V Iliade dans ses six derniers. L'on convient que s'il a prodigieusement surpassé l'une, il est resté fort au-dessous de l'autre, et que la seconde moitié de son poème est absolument sans intérêt : c'est même , à ce qu'on croit, par cette raison qu'il voulait, en mourant, brûler son ouvrage. Il a donc fait en ce sens un double honneur à Homère. Quel honnne, que celui qui a servi de modèle et de guide a un poète tel
iqO COURS DE LITTERATURE.
que Virgile, et qui, malgré ï Enéide, a conservé le premier rang! Lamotte ne parlé ni du Camoëns ni de Milton, qui alors n'étaient pas connus en France. Il ne dit qu'un mot du Tasse ; ce qui est d'autant plus étonnant , que c'était le seul dont il pût se servir avec avantage, puisque le Tasse est le seul que l'on ait mis au-dessus d'Homère luimême, pour l'ensemble et l'intérêt de l'ouvrage, en avouant qu'il n'en approche pas pour le style. Apparemment que Lamotte ne savait pas l'italien, ou qu'il était subjugué par l'autorité de Boileau. Mais quels sont enfin les modèles de cette perfection qu'il ne trouve pas dans V Iliade? Ce sont (on ne s'y attendrait pas) le Clovis de Desmarets, et le Saint-Louis du père Lemoine. « Ils m'ont paru , » dit-il, de beaucoup meilleurs que V Iliade , par » la clarté du dessein, par l'unité d'action, par des » idées plus saines de la Divinité, par un discerne- » ment plus juste de la vertu et du vice , par des » caractères plus beaux et mieux soutenus, par des » épisodes plus intéressants , par des incidents «mieux préparés et moins prévus, par des dis- » cours plus grands, mieux choisis et mieux arran- » gés dans l'ordre de la passion, et enfin, par des » comparaisons plus justes et mieux assorties. » En voilà beaucoup , et si tout cela était vrai, on ne se consolerait pas que tant d'avantages aient été perdus dans des poèmes que , de l'aveu même du panégyriste , il est impossible de lire ; car c'est par là qu'il finit, et c'est le cas d'appliquer à ces illisibles modèles d'irrégularité le mot du grand Condé, à
roDRs DE inTÉnATunt. kji
propos de la Zènohie de l'abbé d'Aubi^nac, (|iii avait lait bâiller tout Paris, et (jui était , tlisait-on, parlaileineiit tonlornie aux yv^\vs : Je jxirdoiuic volontiers à iahbc tl\lubi^nac (ïavoir suivi les ri'gles ; mais je ne pardonne /mis nu.r rèj^des (fafin' r fait faire à l\ibl)é d\lnhiy^nae une si nuiueaise pièce, llassurons-noiis pourtant : il ne faut pas plus en croire Lamotte sur toutes les qualités qu'il accorde à Desmarets et au père Lemoine (jue sur celles qu'il refuse à Homère. Il y a des étincelles de génie dans le Saint-Loaisy et fauteur avait de la verve; mais en général, ce poëme et le Clocisne sont guère meilleurs pour le fond que pour le style, et j'en trouve la preuve dans Lamotte luimême, qui, après tout ce grand éloge, cherche pourquoi ces deux poèmes, les meilleurs , dit-il, de la langue française y n'ont point de lecteurs, et avoue ingénument, sans s'embarrasser si cela s'accorde avec ce qu'il vient de dire, que non-seulement leur style ne vaut rien, mais que leur merveilleux est ridicule i cs^xils se sont égarés dans la multiplicité des épisodes ^ (\\\ils ont imaginé des aventures singulières qui détournent de Faction principale ( remar([uez qu'il vient de les louer sur l'unité d'action et sur le choix des épisodes) , qu'/'/^ ont fait un assemblage fatigant de choses rares y dont peut-être aucune ne sort absolument de la vraisend)lance , mais qui toutes ensemble paraissent absurdes à force de singularité. Voilà d'étranges modèles de perfection ; et , pour moi , je confesse que j'aimerais beaucoup mieux être critiqué
par Lamotte, comme l'a été Homère, que d'en être loué comme Lemoine et Desmarets. Dieu nous garde d'être vantés par un homme qui conclut de ses louanges qu'on est ridicule, illisible, ennuyeux et absurde !
Et c'est lui qui reproche à Aristote la subtilité sophistique ! Mais quel autre nom donnerons-nous aux inconséquences d'un homme d'esprit qui s'embarrasse ainsi dans une cause insoutenable ? Pour achever de la confondre, en faisant voir que la réputation d'Homère chez les anciens n'a pu être fondée que sur le mérite supérieur de ses poèmes et sur le plaisir qu'ils faisaient, il suffit de rappeler les faits, et d'exposer en peu de mots comment ses écrits sont parvenus jusqu'à nous. Ils furent d'abord répandus dans l'Ionie ; ce qui prouve que , soit qu'il fût né dans la Grèce d'Europe , ou dans les colonies grecques d'Asie, c'est dans ces dernières qu'il a vécu et composé. Les rapsodes gagnaient leur vie à chanter ses vers ; ce mot grec signifie recouseurs de vers, parce que, suivant ce qu'on leur demandait , ils chantaient un endroit ou un autre, comme la querelle d'Achille et d'Agamemnon, la mort de Patrocle, les adieux d'Hector, etc. ; car Homère n'avait point divisé son poëme par livres; et de là vient qu'on les appela rapsodies quand on les eut rassemblés, et qu'ils portent encore ce titre dans toutes les éditions. On ne croirait pas que ce mot, aujourd'hui expression de mépris , qui désigne un recueil informe de choses de toute espèce et de peu de valeur, fut
coiits i>i: Il I 1 l'ii \ii Kl-:. IÇ)'^
origiiiaiirmciit l;i (liiiomiiiatioii ili's ouvraj^cs «lu priiict' (les jxxtt's, tant les mots cbaii^ent d'acception avti- le trin|).s! ( )n ne sait pas si le nom de rups(hU's n rtail jKis donn»', avant lloincrc, anx |)ot'tes (jiii oliantaii'iil leurs propres onvra^rs. Mais appalemnienl (piaprès lui on ne voulut plus en entendre d'autres; car ce nom resta particulièrement à ceux qui, pour de Tarifent, cliaiitaient l' Iliade vX I Odyssée sur les théâtres et dans les places |)ul)liques. Ce lutLycurguc qui, dans son voyage dlonie Jes recueillit le premier, et les apporta à I.acédômone, d'où ils se répandirent dans la Grèce. Ensuite, du temps de Solon et de Pisistrate, Hipparque, fils de ce dernier, en fit à Athènes une nouvelle copie par ordre de son père, et ce fut celle qui eut cours depuis ce temps jusqu'au règne d'Vlexandre. Ce prince chargea Callisthcne et Vnaxarque de revoir soigneusement les poèmes d'Homère, qui devaient avoir été altérés en passant par tant de bouches, et courant de pays en pays. Aristote fut aussi consulté sur cette édition, qui s'appela l'édition de la cassette , parce que Ah^xantlre en renferma un exemplaire dans un petit coKre d'un prix inestimable, pris à la journée d'Arbelles parmi les dépouilles de Darius. Alexandre avait toujours ce coffre à son chevet, a II est juste, di- » sait-il , que la cassette la plus précieuse du monde » entier renferme le plus bel ouvrage de l'esprit » humain. » C'est là-dessus que Lamotte a dit . Je récuse d'abord Alexandre, (jin ne s'} coinniissait
IQ^ COURS DE LIlTlilRATURE.
pas. La récusation * est brusque et tranchante; niais la remarque de madame Dacier est curieuse : Que Darius aurait été heureux s'il avait su , comme M. de Lamotte, écarter Alexanchel Voilà une exclamation qui va bien au sujet.
Après la mort d'Alexandre, Zénodote d'Éphèse revit encore cette édition sous le règne du premier des Plolémées. Enfin , sous Ptolémée Philométor, cent cinquante ans avant Jésus-Christ, Aristarque, si célèbre par son goût et par ses lumières , fit une dernière révision des poèmes d'Homère, et en donna une édition qui devint bientôt fameuse et fit oublier toutes les autres. C'est cellelà qui nous a été transmise , et qui paraît en effet très-correcte et très-soignée, puisqu'il y a peu d'auteurs anciens dont le texte soit aussi clair, aussi suivi , et offre aussi peu d'endroits qui aient l'air d'avoir souffert des altérations essentielles.
Je demande à présent s'il est probable que tant d'hommes éminents par leur rang ou leurs connaissances se soient occupés à ce point, et à des époques si éloignées, des ouvrages d'un poète qui n'aurait eu qu'une reiiommée de convention; si c'est tant de siècles après la mort d'un auteur, chez
* Elle est fondée sur un passage d'Horace , d'où l'on peut conclure en effet que ce prince n'avait pas laissé la réputation d'un amateur éclairé des lettres et des arts. « Dès qu'il s'agis- >> sait d'en juger, dit Horace, c'était un vrai Béotien. »
JiocoUnn in crasso jnra'es aère tiatnm.
(CHUS in; LU ri-.UATrni'. if)5
dos |)i'ii|)lrs (|iii parlent sa langue , (\nc son nu'rito peut II avoir clc (|u Un prcin^c. Iiioii ne nie paraît plus contraire a la raison cl a Texpérience. Un succès de préjugé peut exister dn vivant d'un auteur, et tenir à une languie cpii n'est j)as encore lorniée, à une époque où le goût n'est pas bien épuré, k lies circonstances personnelles, à la faveur des princes et des grands, à res})rit de parti, enfin à toutes les causes passagères tpii peuvent égarer l'opinion publique. Telle a été ])arnii nous la grande célébrité de Ronsard, de Desportes, de Voiture ; mais elle ne leur a pas survécu. Après eux , elle est tombée d'elle-même, et sans que personne s'en raélàt. Au contraire, Homère a été attaqué dans tous les temps, depuis Zoïle et Caligula jusqu'à Perrault et Lamotte : il a eu pour adversaires des hommes puissants, ce qui prouve que l'éclat de son nom pouvait irriter l'orgueil ; et dos hommes de beaucoup d'esprit, ce qui prouve qu'il pouvait prêter à la critique ; et ni l'une ni l'autre espèce d'ennemis n'a pu entamer sa réputation, ce qui prouve en même temps que son mérite était réel, et de force à soutenir toutes les épreuves : c'est là, ce me semble, le résultat de l'équité.
De tout temps il eut aussi ses enthousiastes, et l'on sait que l'enthousiasme va toujours trop loin. On en vit un exemple terrible, s'il en faut croire Vitruve. Selon lui, ce Zoïle, qui s'était rendu le mépris et l'horreur de son siècle en attaquant Homère avec une fureur outrageante, fut brûlé vif par les habitants de Smvînc, qui se cruient iiité-
iq6 COURS DE LITTÉRATURE.
ressés plus que d'autres à venger la mémoire du poëte qu'ils réclamaient comme leur concitoyen. Vitruve ajoute que Zoïle avait bien mérité son sort, et madame Dacier ne s'éloigne pas de cet avis. Ainsi le fanatisme des opinions littéraires peut donc devenir atroce comme toute autre espèce de fanatisme. Cet assassinat de Zoïle en l'honneur d'Homère , et celui de Ramus en l'honneur d'Aristote, font voir de quels excès l'esprit humain n'est que trop capable.
0 miseras hominum mentes ! 0 pectora caeca !
Madame Dacier eût mieux fait d'observer seulement, comme un trait particulier à Fauteur de l'Iliade, que le nom de son détracteur, Zoïle, est devenu une injure, et celui de son éditeur, Aristarque , un éloge.
Tl ne nous est rien resté des invectives que Zoïle vomissait contre Homère; mais elles ne pouvaient guère être plus grossières que celles dont madame Dacier accable Lamotte. On est d'autant plus révolté qu'une femme écrive d'un ton si peu décent, que celui de son adversaire est un exemple de modération et de politesse. On est également fâché de voir l'un dégrader son esprit par de mauvais paradoxes, et l'autre déshonorer son sexe ert la science par une amertume qui semble étrangère à tous les deux. Elle traite avec un mépris très-ridicule un homme d'im mérite très-supérieur au sien, et qui n'avait d'autre tort que de se tromper. Le
toi Hs ui. i.ii'i linviLiiii:. Kjy
los li\ rc ijii «.'lit' a l'cnl toiiln' lui ii i'?>l i;ii(rc (|u un amas d'injures pcsauniUMil ;u'( tunuiccs, et de mauvaises raisons déhitées or^iu:illeusemenl. A dtmx ou trois l'ndroils pies, elle réfute tres-mal Lamotte, <[Ui, le plus souvent, a raison sur K .s détads, et à (jui Ton Ml" de\ail i;nei'e couli'.ster (jue ses principes et ses conséquences. Son ouvrai;*;, malgré ses erri'urs, est d'mie élégance et d'un a^rénjenl (pu le lonl lire avec quelque plaisir. Cielui de son antagoniste, intitulé : De la ionuptiofi du ^oûf, n'est en etlet »pi un objet de dégoût. Elle trou\edans Homère tant de sortes de mérite c[ui n'y sont pas, ipiil est même douteux qu'elU; ail bien senti la supéiiorité de ses beautés réelles. A pro[)os d'une sentenet; fort commune en elle-même, et, tie plus, mal placée, elle s'écrie pédantesquement : Sentence grosse de sens, et quun voit bien que JlUnerve a inspirée. Soit intéiét d amour-propre en laveur des traducteurs en prose, soit désir d'envelopper dans une proscription générale f Iliade de Lamotte, qui est en vers, elle ne craint pas d'affirmer ce qui, comme principe, est précisément le contraire de la vérité : (Jue les poètes traduits en vers cessent d'être poètes, qu'ils devieiuieul plats, rampants, défigurés , etc. Le lait a été souvent trt)p vrai ; mais tout ce qu'on en peut conclure, c est qu'alors le poëte n'est pas traduit par un poëte, et la remarque de madame Dacicr ne subsiste pas. Lamolte attaque Homère lort mal à j)ropos sur la morale ; ce reproche est grave, et c'est un de ceux sur lesrpiels ce poète peut et doit être justifié.
ig8 COURS DE LITTÉRATURE.
Le critique prétend qu'Homère n'énonce pas son opinion comme il le devrait, sur ce qu'il y a de vicieux dans le caractère et les actions de ses personnages. Il censure en particulier celui d'Achille, mais de manière à faire, sans s'en apercevoir, l'éloge de l'auteur qu'il reprend. « Homère donne à » de certains vices un éclat qui décèle assez Fopi- » nion favorable qu'il en avait. On sent partout » qu'il admire Achille : il ne semble voir dans son » injustice et sa cruauté que du courage et de la » grandeur d'ame; et l'illusion du poète passe sou- » vent jusqu'au lecteur. »
Ici, Lamotte donnait beau jeu à madame Dacier, si elle avait su en profiter. Mais toujours occupée de lui opposer des autorités à la manière des commentateurs, elle néglige les raisons. Il s'en offre de péremptoires, et Homère lui-même les fournissait à son apologiste. D'abord , comment Lamotte n'at-il pas songé que le poète avait fait ce qu'il y avait de mieux à faire , en donnant du moins cet éclat et cette noblesse à ce qu'il y a de moralement vicieux dans le caractère de son héros ? N'est-ce pas deviner l'art et le créer, que de sentir, en établissant un personnage poétique sur qui doit se porter l'intérêt, que ce qu'il y a de défectueux en morale doit être couvert et racheté par cette énergie de passions et cet air de grandeur qui est l'espèce d'illusion momentanée qu'il est obligé de produire ? C'est à quoi Homère a réussi parfaitement , de l'aveu même du critique. Mais comment prévenir le mauvais effet que peut avoir en morale cette es^.
COLHS nL I.ll riillATUIU . I()(J
pèce irailiniratioii iiivolonlairo l'I incllciliic pour ce qui est coiulaïunable eu soi' Kii laisaiil ce ([iTa fait Iloiiière; t'ii mettant dans la l)oiuhe du héros lui-uu'Hie, (jiiaïul il est de saii<^-fioi(l , la coiidaiiiuation tles fautts que la passion fait lonunellre et excuser ; en taisant blâmer ces fautes par les dieux mêmes qui s'intéressent au héros. Ecoutons Achille après la mort de Patrocle; écoutons ces vers cpie. j'ai hasardé de traduinî, ainsi quequehjues autres :
Âh ! périsse à jamais la Discorde bar);are !
Qu'à jitniais replongée aux cachots du Tarlare ,
Elle n'iiitccte plus de sou souflle odieux
Le séjour des mortels et les palais des dieux !
Périsse la colère et ses erreurs affreuses !
Périsse la Vengeance et ses douceurs trompeuses !
Son miel empoisonneur assoupit la raison :
Il nous plaît ; mais bientôt la vapeur du poison
Monte et noircit le cœur d'une épaisse fumée.
Ah I l'on hait la Vengeance après l'avoir aimée.
J'en suis la preuve , hélas ! Où m'a précipité
De mes emportements la bouillante fierté !
Qu'il m'en coûte aujourd'hui 1 cruelle expérience l
Injuste Agamemnon ! j'ai vengé mon offense:
En suis-je assez puni ?
Eh bien ! le poète pouvait-il mieux nous faire comprendre ce qu'il pense et ce qu'il faut penscîr de la colère, de l'orgueil, de la vengeance ? Aurait-on mieux aimé qu'il prît la parole pour moraliser lui-même ? Et qui peut mieux nous éclairer sur les malheiu'eux effets de ces passions aveugles et violentes, que celui-là même (pii vient de s'y
aOO COURS DE LITTÉRATURE.
livrer à nos yeux avec tous les motifs qui peuvent les excuser, et toute la grandeur qui semble les ennoblir ? Dans ces moments où la raison se fait entendre par la voix d'Achille, ce n'est pas seulement ses propres erreurs qu'il condamne, c'est aussi notre illusion qu'il nous fait sentir ; et c'est en cela que les leçons du philosophe sont moins frappantes que celles du poète. Celui-ci a d'autant plus d'avantage, qu'il nous est impossible de nous en défier ni de songer à le combattre ; qu'il nous prend pour ainsi dire sur le fait, et ne nous éclaire qu'après nous avoir émus ; qu'il nous force de reconnaître des fautes qu'il nous a fait partager, et qu'il nous rend juges du coupable après nous avoir rendus ses complices.
Lorsque Achille, plongé dans sa douleur muette et farouche, traîne le cadavre d'Hector autour du ht où est étendu Patrocle , et refuse obstinément la sépulture à ces restes inanimés, derniers aliments de sa rage , l'amitié en deuil et la force terrible de son caractère mêlent une sorte d'excuse à cet éefarement du désespoir. Mais cependant que pensent les dieux, témoins de ce spectacle, ces mêmes dieux qui ont favorisé la vengeance d'Achille ? Jupiter appelle Thétis :
Dites à votre fils que sou aveugle rage
A blessé tous les dieux , en prodiguant l'outrage
Au cadavre d'Hector dans la fange traîné :
Tout l'Olympe en murmure , et j'en suis indigné.
Allé/. : qu'il rende Hector à son malheureux père ,
S'il ne veut s'exposer aux traits de ma colère.
COLIIS 1)F I lllIHATUBK. 1ii\
Aiii.si les (lieux tl les lioimncs se réimisseiil \ci pour fonclaniner ce qui cbl vicieux, l/auleui', cjui nous avait séduits couiine j)oet(', uous corrige cumule moraliste; il arrête le iei,Mr(i IraïKjuille et sûr (le la laison sur ces mêmes objets cju il ne nous avait montrés que sous les couleurs ilu prisme |)oéti<pie. Il lait servir à nous instruire ce <pii avait d'abord servi à nous émouvoir. N'est-ce |)as remplir tous ses devoirs à la lois ? et pouvait-il faire davan-
tage ?