‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderne (volume 2)Chapitre 28 sur 38 · L'ODYSSÉE · texte numérisé non relu

L'ODYSSÉE

Je dirai peu de chose de l'Odyssée. Elle a beaucoup moins occupé les critiques, et c'est déjà peutêtre un signe d'infériorité. Tout le fort du combat est tombé sur F Iliade : c'était là comme le centre de la gloire d'Homère, et l'on attaquait l'ennemi dans sa capitale. L'admiration appelle la critique , et l'une et l'autre s'étant épuisées sur V Iliade , j'ai du les discuter toutes les deux. Quant à V Odyssée ^ je me suis confirmé, en la relisant, dans cet avis, qui est celui de Longin et de la plupart des critiques, que des deux poèmes d'Homère, celui-ci est fort inférieur à l'autre. Je ne vois dans VOdjssée ni ces grands tableaux, ni ces grands caractères, ni ces scènes dramatiques, ni ces descriptions lemplies de feu, ni cette éloquence de sentiment, m cette force de passion, qui font de F Iliade lui tout plein d'âme et de vie.

Homère avait beaucoirp voyagé ; il savait beau-

a02 COURS DE LITTKRATURE.

coup; il avait parcouru une partie de l'Afrique et de l'Asie mineure. Ses connaissances géographiques étaient si exactes, que des savants anglais, qui de nos jours ont voyagé dans ces mêmes contrées, ses ouvrages à la main, ont vérifié souvent par leurs recherches ce qu'il dit de la position des lieux, de leurs aspects, de la nature du sol, et quelquefois même des coutumes , quand le temps ne les a pas changées. Il paraît qu'Homère , dans sa vieillesse , s'est plu à composer un poëme où il pût rassembler les observations qu'il avait faites , et les traditions qu'il avait recueillies. Il est très-fidèle dans les observations, et très-fabuleux dans les traditions. C'est un genre de merveilleux qui rappelle à tout moment celui des Cojites arabes. L'histoire de Polyphéme et celle des Lestrigons , que Virgile, en les abrégeant beaucoup, n'a pas dédaigné d'imiter, parce qu'elles lui fournissaient de beaux vers, sont absolument dans le goût des Mille et une Nuits. On peut en dire autant des métamorphoses opérées par la baguette de Circé, de ces tranformations d'hommes en toutes sortes d'animaux : on les retrouve dans toutes les fables orientales. Lorsque le poète parle de cette poudre merveilleuse qu'Hélène jette dans la coupe de chaque convive à la table de Ménélas , et qui avait la vertu de faire oublier tous les maux, au point que celui qui en avait pris dans sa boisson n aurait pas versé une larme de toute la journée , quand même il aurait vu mourir son père et sa mère, ou tuer son frère et son fds unique; ne reconnaissons-

CODRS DE LITTIiHATURF. ^O*^

nous pas , dans les effets de cette poudre dont la reine iri'.i,'ypto avait lait présenta Hélène, ropiuin, dont l'iisaj^e et niènie l'ahiis fut de tout temps familier aux peuples d'Orient, et qui produit l'irresse la plus complète et l'oubli le j>lus absolu de toute raison ?

L'Iliade et l'Odyssée sont également remplies de fables; mais les unes élèvent et attachent l'imagination, les autres la dégoûtent et la révoltent; les unes semblent faites pour des hommes, les autres pour des enfants. Quand Homère me montre le Scamandre combattant avec tous ses flots contre Achille, je vois dans cette fiction un fond de vérité, le péril d'un guerrier téméraire prêt à être englouti dans les eaux d'un fleuve où il a poursuivi des fuyards. J'y vois de plus l'art du poète , qui , après avoir signalé plus ou moins tous ses héros dans les batailles , met Achille aux prises avec un dieu , avec un fleuve irrité qui se déborde dans sa fureur. Mais Ulysse et ses compagnons enfonçant un arbre dans l'œil du cyclope endormi après qu'il a mangé deux hommes tout crus ne m'offrent rien que de puéril. Les fables de l'Arioste amusent , parce qu'il en rit le premier; ce qui rend sa manière de compter si piquante et si originale; mais Homère raconte sérieusement ces extravagances, qui d'ailleurs sont en elles-mêmes beaucouj) moins agréables que celles du poète de Ferrare.

La marche de VOdyssée est languissante. Le poème se traîne d'aventures en aventures sans fornier un noiid ([iii attache l'attention , et sans exci-

2o4 COURS Dli LITTÉRATURE.

ter assez d'intérêt. La situation de Pénélope et de Télémaque est la même pendant vingt-quatre chants. Ce sont, de la part des poursuivants de la reine, toujours les mêmes outrages, dans le palais toujours les mêmes festins , et la mère et le fils forment toujours les mêmes plaintes. Télémaque s'embarque pour chercher son père, et son voyage ne produit rien que des visites et des conversations inutiles chez Nestor et Ménélas. Ce n'est pas ainsi que Fénelon l'a fait voyager, et il y a beaucoup plus d'art dans l'imitation que dans l'original. Ulysse est dans Ithaque dès le douzième chant de l'Odyssée, et, jusqu'au moment où il se fait reconnaître, il ne se passe rien qui réponde à l'attente du lecteur. Le héros est chez Eumée, déguisé en mendiant; il y reste long-temps sans rien faire et sans que l'action avanced'un pas. L'auteur, il est vrai, a eu l'adresse d'ennoblir ce déguisement en faisant dire par un des poursuivants que souvent les dieux , qui se revêtent à leur gré de toutes sortes de formes, prennent la figure d'étrangers dansles pays qu'ils veulent visiter pour y être témoins de la justice qu'on y observe, ou des violences qu'on y commet. Cela prépare le dénoiiment , mais n'empêche pas que ce déguisement ignoble ne donne lieu à des scènes plus faites pou r un conte que pour un poème. On n'aime point à voir Ulysse couvert d'une besace aux portes de la salle à manger , dévorant avec avidité les restes qu'on lui envoie; un valet qui lui donne un coup de pied et le charge des plus grossières injures; un

( (»i us Di I rrn it vi nitr . qo >

des jKMirsiiivaiit^ ([ni lin |cttr .« I;i tt'tc' un pied d<* bœiil, lin .iiilif (|iii If Itapi»' d unr cscahcllc à l'épaulr; un i^nciix , niniinic ////.s, (|iii vient lui disputer la plaie (pi'il occupe, et le i^iaud Idysse jetant son luaiileau et se Laltaiit à coups de poing avec ce misérable. Je ne sais si j«' nie trompe, mais il me semble qu'<'u celte occasion lloinere a outré l'effet des contrastes et passé toute mesure. 11 fallait sans doute que le héros fût dans l'abaissement, mais non pas dans rabjeclion; qu'il fût méconnu, outragé, poui- se montrer ensuite avec plus d'éclat et se venger avec plus de justice; mais il fallait aussi le placer dans des situations qui ne fussent pas indignes de l'épopée. Ce n'est pas ainsi qu'il faut descendre, et Raphaël ne prenait pas les sujets de Callot. Le massacre des poursuivants est plus épique, mais la protection trop immédiate de Minerve et la présence de l'égide affaiblissent le seul intérêt qu'il peut y avoir, en diminuant trop le danger réel du héros. Enfin la reconnaissance des deux époux, attendue si long-temps, est froide, et ne |)roduit pas les émotions dont elle était susceptible. Pénélope, qui n'a pas voulu reconnaître Ulysse à sa victoire sur ses ennemis, tonte merveilleuse qu'elle est, le reconnaît à ce qu'il lui dit de la structure du lit nuptial, qui n'est connue que de lui seul. Kst-ce là un ressort bien épique? Ce qu'il y a de pis dans ce dénoûment, c'est que, contre la règle du bon sens, qui prescrit de mettre à la fin du poënie tous les personnages dans luie situation décidée, lîlvsse vient à

i06 COURS DE LITTÉRATURE.

peine de revoir Pénélope, qu'il lui apprend que le destin le condamne encore à courir le monde avec une rame sur l'épaule, jusqu'à ce qu'il rencontre un homme qui prenne cette rame pour un van à vanner. Je le répète : ce ne sont pas là les fictions de r Iliade.

Son séjour dans l'île de Calypso et dans l'île de Circé n'offre rien d'intéressant; et s'il est vrai que Calypso soit l'original de Didon , c'est la goutte d'eau qui est devenue perle. Qu'on en j uge par la manière dont Circé débute avec Ulysse : c'est lui-même qui raconte cette première entrevue.

« Elle me présente dans une coupe d'or cette » boisson mixtionnée, où elle avait mêlé ses poi- » sons qui devaient produire une si cruelle méta- » morphose. Jepris la coupe de ses mains, et je bus, » mais elle n'eut pas l'effet qu'elle en attendait. » Elle me donna un coup de sa verge, et en me » frappant, elle dit : Va dans l'étable trouver tes » compagnons, et être comme eux. En même «temps, je tire mon épée, et me jette sur elle » comme pour la tuer. Elle me dit, le visage cou- » vert de larmes : Qui êtes-vous? d'où êtes-vous? » Je suis dans un étonnement inexprimable, de voir » qu'après avoir bu mes poisons vous n'êtes point ï* changé. Jamais aucun autre mortel n'a pu résis- » ter à ces drogues^ non-seulement après en avoir » bu, mais même après avoir approché la coupe de » ses lèvres. 11 faut que vous ayez un esprit supé- » rieur à tous les enchantements, ou que vous » soyez le prudent Ulysse; car Mercure m'a tou-

rotins i)i; iiiti-uatuiii:. 207

» jours (lit tiuil viendrait ici au rotour tlo Iroie. » Mais rcinelto/ votre épée dans le iouireau et ne » pensons qu'à l'amour. Donnons-nous des gages » d'une |)assion réciproque, jiour établir la con- )) fiance qui doit régner en Ire nous. » 1^ Iracluction de madame Dacier. )

L;i déclaration est un peu précipitée, surtout après la coupe de poison. QueUpie privilège qu'aient les déesses en amour, encoie faut-il que les avances soient un peu moins déplacées et un peu mieux ménagées; car enfin les déesses sont des femmes. Il y a loin de là aux amours de Didon,

La descente d'Ulysse aux Enfers est aussi mauvaise que celle d£néc est admirable, et Ton peut dire ici : Gloire à l'imitateur qui a montré ce qu'il fallait faire! Ulysse s'entretient avec une foitle d'ombres qui lui sont absolument étrangères. Tyro, Antiope, Alcmène, Epicaste, Cbloris, Léda , Ipbimédée, Pbèdre, Procris, Ariane, Eripbile, lui racontent, on ne sait pourquoi, leurs aventures, dont le lecteur ne se soucie pas plus qu'Ulysse. Virgile, sans parler ici de tant d'autres avantages, a montré bien plus de jugement en ne mt;ttant en scène avec Énée que des personnages qui doivent l'intéresser. Il n'y a, dans la multiplicité des récits d'Homère, ni cboix, ni dessein. jNIais il avait appris ces bistoires dans les différents pays qu'il avait visités, et il voulait conter tout ce qu'il savait. Le seul endroit remarquable, c'est le silence d'Ajax tjuand Ulvsse lui adresse la parole : il s'éloigne de lui en détournant les yeux, sans lui répondre.

Didon en fait autant dans X Enéide , quand Énée la rencontre aux enfers, et la situation est encore plus dramatique. Mais ce que Virgile n'a eu garde d'imiter , c'est la mauvaise plaisanterie que fait Ulysse à un de ses compagnons, Elpénor, qui s'était tué en tombant du haut du palais de Circé : « Elpénor, comment êtes-vous parvenu dans ce » ténébreux séjour ? Quoique vous fussiez à pied, » vous m'avez devancé, moi qui suis venu sur un » vaisseau porté par les vents. » Il faut être madame Dacier pour trouver un grand sens dans cette raillerie froide et cruelle.

Ulysse , pendant son séjour chez Eumée, s'occupe la nuit des moyens qu'il emploiera pour se défaire de ses ennemis : cette juste inquiétude ne lui permet pas de se livrer au sommeil. Mais le poëte , comme s'il craignait que le lecteur ne la partageât, se hâte, pour le rassurer, de faire descendre Minerve, qui reproche aigrement au héros de ne point reposer quand il le faudrait, et lui répète que , quand il aurait affaire à cinquante bataillons, il doit être sûr qu'avec le secours de Minerve il en viendra facilement à bout. Ulysse reconnaît sa faute, obéit et s'endort. Était-ce la peine de faire venir du ciel une déesse pour ordonner à un héros de dormir? C'est encore un des passages où madame Dacier fait remarquer l'art du poëte.

Avouons-le : c'est ainsi que, dans le siècle dernier, les traducteurs et les commentateurs des anciens leur avaient nui réellement dans l'opinion l^ublique, en leur vouant une admiration aveugle

roi its 1)1 i.irri II \Tim;. -loo

et exclusive qui convertissait les défauts mêmes en beautés. Cet l'xees rcvolta des lioiuiius de l)eaiicouj) d'esprit, ([ue la contradiction jeta , comme il arrive (rordinaire , dans un excès tout opposé, et il \ eut des sacrilèges, parce qu'il y avait eu des fanatiques; ce qui pourrait se dire avec autant de vérité dans un ordre de choses plus important. De meilleurs esprits, des hommes plus mesurés et plus sûrs dans leurs jugements, ont réparé le mal, et ramené l'opinion à son vrai point, en ne dissimulant pas les défauts des anciens , mais en s'occupant à démêler et à faire bien sentir leurs véritables beautés. Aussi est-ce de nos jours que le<i grands écrivains de l'antiquité, généralement mieux appréciés et mieux traduits, ont paru reprendre leur influence sur la bonne littérature, ont excité plus de curiosité et d'intérêt, et ont heureusement servi de dernier rempart contre l'invasion du mauvais goût. On ne m'accusera pas d'être leur détracteur : je crois avoir fait mes preuves en ce genre; mais en consacrant à leur génie un culte légitime, il faut encore laisser à la raison le droit de juger les divinités qu'on s'est faites dans son enthousiasme. D'ailleurs, la même sensibilité qui nous passionne pour ce qu'ils ont d'admirable, repousse ce qu'ils ont de répréhensible ; et si l'on confond l'un avec l'autre, on paraît entraîné par l'autorité plus que par ses propres impressions, et c'est infirmer soi-même son jugement.

Celui que j'ai porté sur rodjssée n'est pas un attentat à la gloire d'Homère, mais une preuve de '• '4

inon entière impartialité. Ma franchise sévère , quand je relève ses défauts, prouve au moins combien je suis sincère quand je proclame ses beautés. Je ne suis point insensible à celles de V Odyssée , tout en les mettant fort au-dessous de celles de r Iliade : je conviendrai que, dans ce poème, nonseulement Homère intéresse notre curiosité , comme peintre de ces siècles reculés dont il ne reste point de monuments plus authentiques, plus précieux , plus instructifs que les siens, mais aussi par l'attrait que souvent il a su répandre sur ces peintures des mœurs antiques, de la simplicité et de la bonté hospitalière, du respect des jeunes gens pour la vieillesse, si bien représenté dans la réserve et la modestie de Télémaque chez Nestor et chez Ménélas. Le caractère de ce jeune homme est précisément celui qui convient à son âge et à sa situation ; il a du courage, de la candeur, de la noblesse; et , en général, il tient à sa mère et aux poursuivants le langage qu'il doit tenir. On en peut dire autant de Pénélope, dont le caractère est nécessairement un peu passif dans tout le cours de l'ouvrage, comme l'exigeaient les mœurs de ce temps-là, mais qui, à la reconnaissance près, un peu froide , à ce qu'il m'a paru, ne dit et ne fait que ce qu'elle doit dire et faire. Ulysse , quoique trop dégradé sous son déguisement, et trop long-temps dans linaction , ne laisse pas de produire une suspension et une attente du dénoûment qu'il eût été à souhaiter que l'auteur rendît plus forte et plus vive. Le carnage des poursuivants est tracé avec

coins m: I II I M! M i;hf. i i i

des couleurs (jiii lappcllciil le peiiitiv de' niiiulc. Mais celle-ci sera toujours la couroiiiio trUomère : c'est elle ijui assure à sou auteur le titre du plus beau géuie poétiijue ilont rantifjuitc j)uisse se glorifier.

Page 1