‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderne (volume 2)Chapitre 37 sur 38 · OEDIPE · texte numérisé non relu

OEDIPE

Ah ! pour prix de vos soins , cher prince , que les dieux

Signalent envers vous leur bonté tutélaire ,

Comme ils ont envers moi signalé leur colère !

Où sont-elles? Venez, venez, approchez-vous,

Mes filles , chers enfants , objets jadis si doux !

Touchez encor ces mains aux crimes condamnées ,

Ces mains que contre moi j'ai moi-même tournées.

O mes filles ! voyez , voyez mes maux affreux ,

Ceux que je me suis faits, ceux que m'ont faits les dieux.

Vous pleurez! ah! plutôt, ah ! pleurez sur vous-même :

Je vois dans l'avenir votre infortune extrême.

Quel destin vous attend au milieu des humains!

Enfants haïs des dieux , de combien de chagrins

Ils sèment sous vos pas le sentier de la vie !

Ils ont à l'innocence attaché l'infamie.

A quels jeux, quelle fête, à quel festin sacré

Oserez-vous porter un front déshonoré?

Quels spectacles pour vous auront encor des charmes?

Vous n'en reviendrez point sans répandre des larmes.

Quand l'âge de l'hymen sera venu pour vous ,

Quel père dans son fils voudra voir votre époux ?

Qui voudra de mon sang partager les souillures ?

Celui dont je suis né teignit mes mains impures.

L'inceste m'a placé dans le lit maternel ,

Et vous êtes les fruits de ce nœud criminel.

Il faudra supporter l'affront de ces reproches ;

Vous verrez les mortels éviter vos approches ,

Et vous arriverez au terme de vos ans ,

Sans connaître d'époux, sans nourrir des enfants...

COIJHS I>l-. I.lllKH vrUHK, S39

( A ("réon . )

O vous, le seul appui qui reste h leur misère,

V'ous , HIs de Mt'iu'ct'c , lu'-las ! soyez leiir père.

Elles u'en ont point iraulre ; elles sont sans secours;

La lionte , l'indij^ence , environnent leurs jours.

Des veux tle la pitié re};ar(le7. leur enfance;

Vous ne les devez, pas punir de leur naissance.

Donnez-moi voire ujain , j^af^e de votre foi. {yi ses /îlles. )

Et vous, qui pour jamais vous séparez de moi.

Je vous en dirais plus , si vous pouviez m'entendre ;

Mais que font les conseils dans un Age si tendre?

Adieu ; puisse le ciel , fléchi par mes revers,

Détourner loin de vous les maux que j'ai soulTerls!

Pciit-oii clouter qu'une pareille scène ne fit couler quelques larmes? Je ne sais .si je me trompe, mais il me .semble qu'elle termi-ncrait heureusement la tragédie (VOEpide. Ne faut-il pas, pour que sa destinée s'accomplisse, qu'on le voie partir pour l'exil, qui est le châtiment auquel les dieux l'ont condamné? Ses adieux , son départ, ne fontils pas des lors une partie essentielle de ses malheurs, qui sont l'objet de la pièce? Il y a plus : après que le cœur a été serré douloureusement par l'horreur qu'inspire cette complication de crimes involontaires commis par l'innocence, ce poids de la fatalité qui écrase un homme vertueux, et qui est, à mon gré, un des inconvénients de ce sujet, on éprouve volontiers un attendrissement dont on avait besoin. Jusque là l'on n'a vu que des atrocités dont les dieux sont les seids auteurs ; et les infortunes dOl'Mipe semblent d'affreux mvstèrcs ou la

34o COURS DE LITTÉRATURE.

raison et la justice ont peine à se retrouver. Mais lorsque ce malheureux père, aveugle et banni , ombrasse pour la dernière fois ses enfants, dont il se sépare pour toujours, la nature se reconnaît dans ce tableau : on n'entend pas la plainte d'OEdipe sans être ému de compassion , et l'on donne à ses disgrâces des pleurs qu'on avait besoin de répandre.

Il ne faut point parler de XOEidpe de Corneille : il n'est pas digne de son auteur, et le sujet n'y est pas même traité : il est étouffé par un long et froid épisode d'amour, qui s'étend d'un bout de la pièce à l'autre, et qui n'a pas, comme celui de Philoctète dans XOEdipe de Voltaire, l'avantage d'être au moins racheté, autant qu'il peut l'être, par le mérite du style. Ce dernier a cependant emprunté de Corneille deux beaux vers, l'un qui est la peinture du Sphinx ,

Ce monstre à voix humaine , aigle , femme et lion ;

l'autre qui exprime heureusement l'excommunication en usage chez les anciens ,

Privé des feux sacrés et des eaux salutaires.

On a cité aussi fort souvent un morceau d'une tournure très-philosophique sur ce dogme de la fatalité, si cher aux anciens, et qui anéantit la liberté de l'homme. Ce morceau, quoiqu'il y ait quelques fautes de diction , est écrit et pensé avec une énergie particulière à Corneille , et Voltaire remarque très-judicieusement qu'il naît du sujet,

coins m; 1 .nTiiiiATuni:. .'Vj i

ot n'est point un lieu luininiiii coidiik* tant (r;iiitrt's, ni urio dôclnniatioii «»tini)i,'t'i»' à la pircc. /Jo n'/lcjciuns sur lu Jutiilitc , dit-il , peuvent-elles être inienjc placées que dans le sujet tC OEdipe ? Kl les contribuèrent nième au succès de l'ouvrage , qui resta au théàtiv juscju'au niouicut où il céda sa place à celui tlu jeune rival de Sophocle. Lorsque la pièce de Corneille j)arut, on était fort occupé des querelles sur le libre arbitre , et les amateurs apprirent par cœur cette tirade, qui devint fameuse :

Quoi ! la nécessité des vertus et des vices

D'un astre impérieux doit suivre les caprices;

Et Delphes malgré nous conduit nos actions

Au plus bizarre effet de ses prédictions !

L'àme est donc tout esclave : une loi souveraine

Vers le bien ou le mal incessamment l'entraîne ;

Et nous ne recevons ni crainte ni désir

De cette liberté qui n'a rien à choisir.

Attachés sans relâche à cet ordre sublime ,

Vertueux sans mérite, et vicieux sans crime,

Qu'on massacre les rois , (ju'on brise les autels ,

C'est la faute des dieux , el non pas des mortels.

De toute la vertu sur la terre épandue ,

Tout le prix à ces dieux , toute la gloire est due ;

Ils agissent en nous quand nous pensons agn- ;

Alors qu'on délibère ou ne lait qu'obéir ;

Et votre volonté n'aime, hait, cherche, évite,

Que suifont f]uc d'en haut leur hras la précipite!

D'un tel aveuglement daignez me dispenser.

Le ciel, juste à punir, juste à récompenser,

Pour rendre aux actions leur |)einc et leur salaire ,

Doit ni)u> olVrir son aide . el puis nous laisser faire.

3/j2 COURS DIl LUTliRATURE.

N' enfonçons toutefois ni votre œil ni le mien , Dans ce profond abiine où nous ne voyons rien.

Peut-être ne sera-t-on pas fâché de voir comment Voltaire a rendu précisément les mêmes idées dans un discours sur la liberté de l'homme.

D'un artisan suprême impuissantes machines ,

Automates pensants , mus par des mains divines ,

Nous serions à jamais de mensonge occupés ,

Vils instruments d'un dieu qui nous aurait trompés I

Comment , sans liberté , serions— nous ses images ?

Que lui reviendrait-il de ses hrutes * ouvrages?

On ne peut donc lui plaire , on ne peut l'offenser ;

Il n'a rien à punir , rien à récompenser.

Dans les cieux , sur la terre , il n'est plus de justice ,

Caton fut sans vertu , Calilina sans vice :

Le destin nous entraîne à nos affreux penchants ,

Et ce chaos du monde est fait pour les méchants.

L'oppresseur insolent , l'usurpateur avare ,

Cartouche , Miriwitz , ou tel autre barbare ,

Plus coupable enfin qu'eux ^, le calomniateur

Dira : « Je n'ai rien fait , Dieu seul en est l'auteur,

)i Ce n'est pas moi , c'est lui qui ' manque à ma parole ,

» Qui frappe par mes mains , pille , brûle , viole. »

C'est ainsi que le dieu de justice et de paix

Serait l'auteur du trouble et le dieu des forfaits.

Les tristes partisans de ce dogme effroyable

Diraient -ils rien de plus , s'ils adoraient le diable?

* Faute de français. Brutes ne se dit que des animaux , les brutes. Brut, adjectif, qui signifie grossier, informe, s'écrit sans e, comme on le voit ici , au masculin, un ou^'rage brut, un diamant brutj il ne prend Ve qu'au féminin, une pierre hrute.

^ Hyperbole trop forte.

' Hémistiche trop faible après ce qui précède.

TOURS i>r I rn l'ii \runi:. ^4 >

On retrouve dans ce morceau la brillante facilité de l'auteur; mais, en j^t'iiéral, il j)arait avoir étenilu dans des vers harmonieux cecjue C-oineilU; a resserré dans des veis énergi(|ues ; et mal-^rr le mérite de l'imitateur , la supériorité appartient ici tout entière à l'orii^inal, non-seulement par l'invention, mais encore pour l'exécution.

Compensation faite des beautés et des défauts, il serait difficile de prononcer entre les deux OEdipe. Il n'en est pas de même ^Electre : ([uelque belle que soit celle de Sophocle, celle de Voltaire l'emporte de beaucoup , au jugement des plus sévères connaisseurs. Il a fait ici de Sophocle le plus grand éloge possible , en l'imitant presque en tout, r.e beau caractère d'Electre, l'un des plus dramatiques que l'on connaisse; sa douleur j)rofonde, tour à tour si touchante et si impétueuse, les regrets qu'elle donne à son père qu'elle a perdu, à son frère qu'elle a sauvé et qu'elle attend comme un libérateur; son esclavage , qui n'abat ni son courage ni sa fierté; la soif de vengeance qui l'anime sans cesse; enfin le contraste que forme le rôle de Chrysothémis , qui est l'Iphise de Voltaire , et dont la sensibilité douce et timide fait encore mieux ressortir l'élévation et l'énergie de sa sœur; les ordres d'Apollon, qui recommandent le secret à Oreste comme le ressort de toute son entreprise; le rôle du vieux gouverneur d'Oreste, qui est le Pammène de la pièce française; cette idée si théâtrale d'apporter une urne qui est supposée contenir les cendres du fils d'Agamemnon ,

344 COURS DE LITTÉKATLIUE.

et qui produit une scène fameuse dans toute l'antiquité ])ar le grand effet qu'elle eut à Athènes et à Home; ces alternatives de crainte et d'espérance , causées par la fausse nouvelle de la mort d'Oreste, et par les présents qu'on a vus sur le tombeau de son père; cette situation déchirante de la malheu-» reuse Electre, qui croit tenir en ses mains les cendres de son frère, tandis que ce frère est sous ses yeux; cette reconnaissance si naturellement amenée par l'attendrissement d'Oreste, qui ne peut résister aux larmes de sa sœur; en un mot, cette simplicité d'action et d'intérêt si rare et si admirable, tout cela fait également le fond des deux pièces, tout cela est beau dans Sophocle, et plus encore dans Voltaire. Le poète français a rassemblé dans sa tragédie toutes les beautés qui appartiennent au sujet, et toutes celles que pouvait y joindre un talent tel que le sein , fortifié de ce que l'art a pu acquérir depuis Sophocle. Celui-ci n'avait pas, à beaucoup près, à fournir une carrière si longue et si difficile. Les chœurs et les récits en occupent une partie ; celui de la mort d'Oreste , qui a péri , dit-on , en tombant de son char aux jeux olympiques, tient la moitié du second acte. Il faut remarquer que Sophocle a commis en cet endroit un anachronisme , puisque les jeux olympiques n'ont été établis que long-temps après l'é" poque où se passe l'action de la pièce. Mais les Grecs étaient si amoureux de ces sortes de descripdons, qu'ils pardonnèrent aisément au poète cette liberté , et que ce long morceau descriptif,

COURS Uli LITTÉBATUKE. 34^

qui nous |)araitiait Tort ilc'plact'' , fut un «le ceux ijui altni'icnl le j)lus tl applauilissenicnts à l'auteur. On concevra, on excusera même cet enthousiasme, SI Pou se rappelle que les Grecs regardaient, non sans raison , les jtuix ol\ ni|)i(jues comme inie de plus belles institutions dont ils pussent se glorifier, et qu'ils étaient très-llattés d'en voir le tableau tracé sur leur théâtre par le pinceau de Sophocle. Voltaire n'a pu en faire usage, mais celui qu'il a mis au cin(juième acte, et où il peint en traits si nobles et si frappants lu révolution (pie produit Oreste en se montrant aux anciens soldats d'Agamemnon , lui appartient entièrement, et a de plus le mérite d'appartenir au sujet.

Le poëte français a enchéri encore sur son modèle dans la scène de l'urne. Chez Sophocle, Electre ne voit dans son frère qu'un envoyé de Strophius qui apporte les cendres d'Oreste. Chez Voltaire, Oreste passe lui-même pour le meurtrier.

Des ineurlricrs d'Urcsle , o ciel ! suis-je cnlource?

dit Electre à Oreste et à Pylade ; ce qui rend la situation bien plus douloureuse et plus terrible pour elle et pour son frère. Cette scène, si heureusement imaginée par Sophocle, où Chrysothémis vient avec un transport de joie annoncer à sa sœur que sans doute Oreste est vivant, qu'il est même dans le palais, ])arce qu'elle a vu des offrandes et des cheveux sur le tombeau d'Agamemnon ; cette nouvelie qu'elle apporte à Electre dans l'instant niême ou le bruit de la mort d'Oreste, qui semble

346 COURS DE LITTÉRATUUE.

certaine , vient de la mettre au désespoir , tout cela est encore embelli par l'art de l'imitateur. Dans le grec, cette nouvelle ne fait pas la moindre impression sur Electre, qui se croit trop sûre de la mort d'Oreste , dont elle a entendu le récit qu'on a fait à Clytemnestre devant elle ; elle se contente de plaindre l'erreur de Chrysothémis, et celle-ci se repent elle-même de cette fausse joie qui l'a abusée un moment. Dans l'auteur français, Electre, qui n'a pas encore les mêmes raisons de croire son frère mort, reçoit avidement cet espoir qu'on lui présente. Elle quitte la scène à la fin du second acte, toute remplie de cette joie passagère dont pourtant elle se défie. Ah ! dit-elle à sa sœur en sortant avec elle :

Ah ! si vous me trompez , vous m'arrachez la vie.

On prévoit de là quelle sera sa douleur quand la mort d'Oreste paraîtra confirmée. Aussi rentre-t-elle en disant : •

L'espérance trompée accable et décourage : Un seul mot de Pammène a fait évanouir Ces songes imposteurs dont vous osiez jouir.

Ces mouvements opposés qui se succèdent, ce flux et reflux de joie et d'affliction , sont l'âme de la tragédie , et c'est une des parties de l'art où les modernes ont excellé.

Il y a une scène dont le poète fraiiçais n'a point fait usage, et c'est peut-être la seule des beautés de cette pièce qu'il ne se soit point appropriée.

coins 1)1. I.ITTliRATlIRF. 3/j-

Sophocle en avait j)iis l'idée dans les Cof'phores; mais il l'a exécutée il'iine manière toute dillérente. File est |)lus terrible dans Kscliyle; dans Sojihocle, elle est plus touchante, (llie/. lui, c'est (lu ysotliéuiis qui s'est chargée des olfrand(;s et des expiations de ('.lytemnestre. Celte mère coupable est effrayée d'un songe meniiçant dont elle voudrait détourner le présage. Chrysothémis trouve Electre sur son passage, lui expose les terreurs de leur mère et le dessein qui l'amène. Electre, saisie d'horreur, la conjure de se refuser à un pareil emploi.

Ah 1 ma sœur , loin de vous ce ministère impie ;

Loin , loin de ce tombeau ces dons d'une ennemie !

Voulez-vous violer tous les droits des humains?

Avez-vous pu charger vos innocentes mains

Des coupables présents d'une main meurtrière ,

Des présents qu'ont souillés le meurtre et l'adultère?

Voyez ce monument : c'est à nous d'empêcher

Que jamais rien d'impur ne puisse en approcher.

Jetez , jetez , ma sœur , cette urue funéraire ,

Ou bien , loin de ces lieux , cachez-la sous la terre ;

Et pour l'en retirer, attendez que h» mort

De Clvtemnestre un jour ait terminé le sort.

Aloi-s reportez-la sur sa cendre infidèle :

Allez , de tels présents ne sont faits que pour elle.

Croyez-vous , s'il restait dans le tond de sou cœur,

Après ses attentats , une ombre de pudeur ;

Croyez-vous qu'aujourd'hui la fureur <jui l'anime.

Vînt jus([ue dans >a tombe outrager sa victime.

Insulter à ce point les mânes d'un héros ,

La sainteté des morts et les dieux des tonibeaux?

348 COURS DK IirTKRATURE.

Et de quel œil , ô ciel ! pensez— vous que mon père

Puisse voir ces présents que l'on ose lui faire?

Ah ! n'est-ce pas ainsi, quand il fut massacré ,

Qu on plongea dans les eaux son corps défiguré ,

Comme si l'on eût pu dans le sein des eaux pures

Laver en même temps le crime et les blessures?

Les forfaits à ce prix seraient-ils effacés ?

Ne le permettez pas , dieux qui les punissez !

Et vous , ma sœur, et vous, n'en commettez point d'autres ;

Prenez de mes cheveux , prenez aussi des vôtres. i

Le désordre des miens atteste ma douleur ;

Souvent ils ont servi pour essuyer mes pleurs.

Il m'en reste bien peu ; mais prenez, il n'importe.

Il aimera ces dons que notre amour lui porte.

Joignez-y ma ceinture ; elle est sans ornement ;

Elle peut honorer ce triste monument.

Mon père le permet ; il voit notre misère ;

Lui seul peut la finir, etc.

La naïveté des mœurs grecques se montre ici tout entière , mais Voltaire nous y avait tellement accoutumés dans cette pièce , que ce morceau , sous sa plume , aurait pu, ce me semble , trouver place facilement. N'a-t-il pas su tirer parti même du rôle d'Égisthe , qui n'est rien dans Sophocle , puisqu'il ne paraît que pour être tué par Oreste ? Nous avons déjà vu, dans plus d'une pièce grecque, qu'on ne regardait pas alors comme un défaut de ne faire venir un personnage que pour le dénoûment : aucun de nos auteurs ne se l'est permis. Cependant il ne serait pas impossible qu'il y eût tel sujet où cette marche fut raisonnable , c'est-àdire absolument nécessaire ; car je ne connais pas d'autre manière de la justifier.

coiins in; i.i rri':R Mjnr, '^/jr)

Les |)t rsonnages odieux dans la tragédie servent aux inovens : les personnages intéressants servent à l'eflet. (l'est en eonsiMjiu'nce d(î ce pi iiuipe (jiie Voltai?'e s'est si bien servi d'Kgisthe pour jeter Oreste dans le plus imminent danger depuis la lin du quatrième acte juscpi'au dénoùmenl, et jjoindévelopper le grand caractère de Clytemnestre. C'est par ces deux endroits surtout qu'il est infiniment supérieur à Sophocle, et c'est ce qui mérite d'être détaillé.

Les anciens , chez qui l'intrigue est en général la partie faible , parce que, ayant d'autres ressources dans leur spectacle, ils avaient moins senti le besoin de perfectioimer celle-là , les anciens ne savaient pas nouer assez fortement une pièce pour mettre dans un grand péril les principaux personnages , et les en retirer sans invraisemblance. C'est là l'effort de l'art chez les modernes , et Sophocle lui-même ne l'a pas porté jusque là. Dans son Electre^ Egisthe est absent pendant tout la pièce : il ne revient que pour voir Clytemnestre déjà égorgée, et pour se trouver pris comme dans un piège. Qu'en arrive-t-il ? c'est qu'Oreste n'est jamais en danger. Je sais bien que le sort d'Electre inspire la pitié, et que sa situation et celle de son frère attendrissent l'Ame et soutiennent la curiosité ; mais la pitié même s'use et s'affaiblit, quand la situation est toujours la même pendant quatre actes, et n'est pas variée par des incidents qui font naître la crainte ou (pii augmentent le malheur et le danger. Ce n'est pas assez que les personnages

35o COURS DE LITTÉRATURE.

soient dans une position intéressante, il faut encore que cet intérêt aille en croissant ; s'il n'augmente j3as, il diminue. C'est ce progrès continuel et nécessaire qui rend la tragédie si difficile. Ainsi , dans X Electre française , à peine Oreste est-il reconnu par sa sœur , qu'il est découvert par le tyran , et mis dans les fers avec Pylade et Pammène, en sorte que le spectateur, qui a respiré un moment en voyant le frère et la sœur réunis , n'en est que plus effrayé du péril qui les environne; car rien ne peut arrêter le bras d'Égisthe que Clytemnestre elle-même ; et c'est ici, à mon gré, le coup de maître. Tout ce rôle de Clytemnestre est dans Voltaire une véritable création ; car , dans cette foule de pièces composées sur le même sujet, on ne trouve nulle part le moindre germe de cette idée. Ni Crébillon, ni Longepierre, ni étrangers , ni nationaux, ni anciens, ni modernes, n'avaient imaginé que cette femme , qui avait assassiné son mari , pût défendre contre le complice de son crime le fils dont elle-même doit tout craindre. Les remords sont indiqués dans Sophocle , mais très-faiblement ; et dans Voltaire tout est gradué , développé , achevé avec une égale supériorité.

S'il n'a point fait entrer dans sa pièce cette plainte éloquente d'Electre lorsqu'elle tient l'urne entre ses mains, c'est que l'étendue de ce morceau , proportionnée aux mœurs et aux convenances du théâtre d'Athènes, eût trop ralenti une scène dont faction est plus vive et plus forte dans la pièce française que dans la grecque ; et la traduction de cette espèce

(:f)iiHS m: i 1 1 ri iiatuiif. :M)i

trt'U''^i(Mlrainati(|nefrra icssorlirdavanta^c ladifïcrence tlu grnie dt'sdoiix théâtres, en prouvant (jue les beautés de l'un ne pouvaient pas toujours convenir à l'autre.

J'ai déjà dit que l'expression vraie et ingénue tles afïections de la nature devait être hcuicoup plus facile dans la poésie grecque que dans la notre ; et c'est une raison de plus pour que l'on juge avec quelque indulgence les efforts que j'ai faits dans C(\s différents essais île traduction , où j'ai tâché de me rapprocher de la simplicité antique , autant que me l'a permis la noblesse, quelquefois peut-être un peu trop superbe, de notre langue poétique.

0 monument sacré du plus cher des humains I

Cher Oreste, est-ce toi que je tiens dans mes mains?

0 toi! dont mes secours ont protégé l'enfance,

Toi (jue j'avais sauvé dans luie autre espérance ,

Est-ce ainsi que , pour moi depuis long-temps perdu ,

Mon frère à mes regards devrait être rendu?

Je devais donc de toi ne revoir que ta cendre!

Ah ! (ju'il eût mieux valu , dans l'âge le plus tendre ,

Périr avec ton père , hélas ! et du berceau

Descendre à ses cotés dans le même tomheau !

Et maintenant tu meurs , ô victime chérie !

Sous un ciel étranger et loin de ta patrie ,

Loin de ta sœur!... cl moi , je n'ai pu sur ton corps

Prodiguer les parfums , les ornements des morts !

D'autres ont pris pour toi les .soins que j'ai du prendre :

D'autres sur le hùcher ont recueilli ta cendre !

Ces débris précieux , on les porte à ta sœur ,

Dans une urne vulçaire enfermés sans honneur !

3^2 COURS J>K r,1TTi:RATURF.

O malheureuse Electre ! ô frivoles teudrcsses ! Inutiles travaux el trompeuses caresses!

Soigner tes premiers ans fut mon plus doux plaisir , Et de mes propres mains j'aimais à te nourrir. M'occupant de toi seul , j'ai rempli près d'un frère Le devoir de nourrice , et d'esclave et de mère. Où sont-ils ces beaux jours , ces jours si fortunés! Ah ! la mort avec toi les a donc moissonnés! Oreste! tu n'es plus!... et je n'ai plus de père! Me voilà seule au monde ; et ma barbare mère Avec mes ennemis jouit de ma douleur ! Vainement à mes maux tu promis un vengeur. Oreste a dans la tombe emporté mon attente ; Et qu' est-il aujourd'hui , rien qu'une ombre impuissante ! Que suis-je, hélas! moi-même, après t'avoir perdu , Qu'une ombre , qu'un fantôme aux enfers attendu ! Mon frère , reçois-moi dans cette urne funeste ; D'Electre auprès de toi reçois le triste reste. Les mêmes sentiments unissaient notre sort ; Soyons encor tous deux réunis dans la mort. La mort est seeourable et la tombe tranquille : Ah ! pour les malheureux il n'est point d'autre asile.

Il est honorable pour la mémoire de Sophocle , qu'en voulant trouver le chef-d'œuvre de l'ancienne tragédie, il faille choisir entre deux de .ses ouvrages, XOEdipe roi et le Philoctète. Je ne sais si un intérêt particulier fait illusion à mon jugement; mais j'étais admirateur du second long- temps avant que j'eusse songé à en être l'imitateur , et ma prédilection pour cet ouvrage était connue. Il y a dans XOEdipe, je l'avoue, un plus grand intérêt de curiosité; il y a dans le Philoctète \m pathétique plus touchant. L'intrigue du premier se développe et

rOUHS m I ITTI'HATDRi:. 3r>',')

se (Ifiiouc avec heauLoup il'ai't ; c'i'st pcuit-èlro uu art encore plus admirable tl avoir |)u soutenir la simplicité «If l';iuli('; peut-être «'st-il cticorc j)his difficile de parler toujours au c<eiM' par rexj)ression des sentiments vrais (jue d'attacher rnltention et de la suspendre, pour ainsi dire, au fil des événements. Vous avez vu d'ailleurs qu'on pouvait faire à XOEclipe des reproches assez graves : d'abord la nature du sujet, qui a quelque chose d'odiiîux, puisque l'uniocence y est la victime des dieux et de la fatalité; mais surtout la querelle d'OEdipe avec Créon , épisode de pur remplissage, sans intérêt et sans motif; au lieu que dans le Phiioctète, sujet encore plus simple que YOEclipe^ Sophocle a su se passer de tout épisode. On n'y peut remarquer qu'une scène inutile, celle du second acte, où y\n soldat d'Ulysse , déguisé , vient par de fausses alarmes presser le départ d(^ Pyrrhus et de Phiioctète : ressort superflu, puisque celui-ci n'a pas de désir plus ardent que de j^artir au plus tôt. Cette scène allonge inutilement la marche de l'action , et j'ai cru devoir la retrancher. Mais à cette seule faute près, si l'on considère que la pièce faite avec trois personnages, dans un désert, ne languit pas un moment; que l'intérêt se gradue et se soutient par les moyens les plus naturels , toujours tirés des caractères qui sont supéi'ieurement dessinés; que la situation de Phiioctète, qui semblerait devoir être toujours la même, est si adroitement variée, cpj'après s'être montré le plus à plaindre des houMnes dans l'île de Lemnos , apiès avoir regardé comme

^'î/j COURS OF. LITTÉUATUIIE.

le plus grand bonheur possible que Ton voulût bien l'en tirer, c'est pour lui, dans les deux actes suivants, le plus grand des maux d'être obligé d'en sortir; que cette heureuse péripétie est si bien fondée en raison, que le spectateur change d'avis et de sentiment en même temps que le personnage; que ce personnage est en lui-même un des plus théàtralsqui se puissent concevoir, parce qu'il réunit les dernières misères de l'humanité aux ressentiments les plus légitimes, et que le cri de la vengeance n'est chez lui que le cri de l'oppression; qu'enfin son rôle est d'un bout à l'autre un modèle parfait de l'éloquence tragique, on conviendra facilement qu'en voilà assez pour justifier ceux qui voient dans cet ouvrage la plus belle conception dramatique dont l'antiquité puisse s'applaudir.

On avait regardé comme un défaut, du moins pour nous, l'apparition d'Hercule, qui produit le dénoûment : cette critique ne m'a jamais paru fondée. Certes, ce n'est point ici que le dieu n'est qu'une machine. Si jamais l'intervention d'une divinité a été suffisamment motivée, c'est sans contredit en cette occasion; et ce dénoûment, qui ne choque point la vraisemblance théâtrale, puisqu'il est conforme aux idées religieuses du pays où se passe l'action , est d'ailleurs très-bien amené, nécessaire et heureux. Hercule n'est rien moins qu'étranger à la pièce; sans cesse il est question de lui : la possession de ses flèches est le nœud principal de l'intrigue; le héros est son conjpagnon, son ami , son héritier; Philoctète a résisté et a dû résis-

coins Di: MTTl'nATlIRE. 355

ter à tout : {|iii remportera vui'iu de la Grèce ou de lui?et([ui tranchera plusdi^iuinciil ce ^Mand naiiJ qu'Hercule lui-inème? De j)lus, ne voit-on pas avec plaisir que Pliiloclèle, iustpi'aiors inilexihic, necède (pi'à la voix d'un dunii-dieu, et d'un tlenii-dieu son ami? C'est bien ici qu'on peut appliquer le précepta d'Horace , qui peut-être même pensait au Philuctète de Sophocle quand il dit :

Nec deus inlersit , nisi dignus vindice nodiis.

« Ne faites pas intervenir un dieu, à moins que > le nœud ne soit digne d'être tranché par un » dieu. »

D'après ces raisons et ces autorités, j'ai osé croire que ce dénoiiment réussirait parmi nous comme il avait réussi chez les Grecs, et je ne me suis pas trompé.

Brumoi s'exprime très-judicieusement sur ce sujet, et en général sur les différents mérites de cette tragédie, qu'il a très-bien observés. «Les dieux » font entendre que la victoire dépend de Philoc- » tète et des flèches d'Hercule; mais comment dé- » terminer ce guerrier malheureux à secourir les M Grecs, qu'il a droit de regarder comme les au- » teurs de ses maux? C'est un Achille irrité qu'il » faut regagner, parce qu'on a besoin de son bras, » et l'on a dû voir que Philoctete n'est pas moins » inflexible qu'Achille, et que Sophocle n'est pas » au-dessous d'Homère. Ulysse est employé à cette » ambassade avec Néoptolème : heureux contraste » dont Soj)hocle a tiré toute son intrigue; car

3 56 COUnS DK LITTÉRATURE.

» Ulysse, politique jusqu'à la fraude, et ISéopto- » lème, sincère jusqu'à l'extrême franchise, en font » tout le nœud, tandis que Philoctète, défiant et » inexorable, élude la ruse de l'un, et ne se rend » point à la générosité de l'autre; de sorte qu'il j) faut qu'Hercule descende du ciel pour dompter » ce cœur féroce et pour faire le dénoiiment. On ne » peut nier qu'un pareil nœud ne niéiite d'être dé- » noué par Hercule. »

Après des réflexions si justes, on est un peu étonné de trouver le résultat qui les termine. « ^ » suii're le goût de l' antiquité ^ on ne peut repro- )) cher à cette tragédie aucun défaut considéra- » ble. » Non, pas même à suivre le goût moderne: ici l'un et l'autre sont d'accord. « Tout y est lié , « tout y est soutenu, tout tend directement au ;) but : c'est l'action même telle qu'elle a dii se pas- » ser. Mais, à en juger par rapport à nous , le trop » de simplicité et le spectacle d'un homme aussi j» tristement malheureux que Philoctète , ne peu- )) vent nous faire un plaisir aussi vif que les mal- ■n heurs plus brillants et plus variés du Nicomède » de Corneille. »

Voilà vm rapprochement bien étrange et un jugement bien singulier. Quant au trop de simplicitéy passons que cette opinion, assez probable alors, ne pût être démentie que par les succès. On en disait autant du sujet de Mérope avant que Voltaire l'erit traité, et je n'ai pas oublié ce qu'il m'a raconté plus d'une fois des plaisanteries qu'on lui faisait de tous côtés sur cette tendresse de Mérope

f:OUl\S 1)1 1 I I IKUAI UHF. 'V^7

noiir son i^niml enfant , doiil il xoiilail l;iiit' l'iiitérèt tXwwv tra«;é(lie.Mais t[uc veut tliie liiuinoi sur co rôle ili^ l'Iiilortotc, .s7 trislemcnt inallwiin'ux? Si j'ai l)ien coiiipris dans quel sons ces mois peuvent s'appliquer à un personnai^'e dianialicpic, il ine semble qu'ils ne peuvent convenu- (ju'à celui qui serait dans une situation inonolone et iniMuédiable : c'est alors (jue le malheur alllige plus c[u'il n'intéresse, parce qu'au tliéàtre il n'y a guère d'intérêt sans espérance. Mais Pliiloctète n'est nullement dans ce cas, et ni l'un ni l'autre de ces repi-oches ne peut tomber sur ce rôle, reconnu si éminemment tragi([ue. Eiifin, de tous les ouvrages que l'on pourrait comparer au /^/i/Zoc/è/e, ISicojnède est peut-être celui qu'il était le plus extr;»ordinaire de choisir. Quel rapport entre ces deux pièces, quand le principal mérite de l'une est d'abonder en pathétique, et que le grand défaut de l'autre est d'en être totalement dépourvu ? Qu'estce que ces malheurs si brillants et si variés de Nicomède? A quoi donc pensait Brumoi? Nicomède n'éprouve aucun malheur ;\\ est triomphant pendant toute la pièce; il est, à la cour de son père, plus roi que son père lui-même, et il ne paraît qu'un moment en danger. Son rôle est brillant , il est vrai , mais ce n'est assurément point par le malheur. On peut aussi , sans manquer de respect pour le génie de Corneille, s'étonner du plaisirvif que procure, selon Brumoi, ce drame, qui est en elfet le moins tragique de tous ceux où fauteur n'a pas été absolument au-dessous de lui-même; ce

drame dans lequel il y a en effet quelques traits de grandeur, mais pas un moment d'émotion.

Le grand intérêt du rôle de Pliiloctète n'avait pas échappé à l'un des plus illustres élèves de l'antiquité, Fénelon , qui du chef-d'œuvre de Sophocle a tiré le plus bel épisode du sien : c'est encore un des morceaux du Télémaque qu'on relit le plus volontiers. Fénelon s'est approprié les traits les plus heureux du poète grec , et les a rendus dans notre langue avec le charme de leur simplicité primitive, en homme plein de l'esprit des anciens, et pénétré de leur substance. Mais il faut observer ici une différence très-remarquable entre la tragédie grecque et l'épisode du Télémaque , c'est que , dans l'une, Philoctète ne parle jamais d'Ulysse qu'avec l'expression de la haine et du mépris ; et dans l'autre, ce même Philoctète, racontant, mais long-temps après, tous ses malheurs au fils d'Ulysse, semble condamner lui-même ses propres emportements , et représente Ulysse comme un sage inébranlable dans son devoir, et un digne citoyen qui faisait tout pour sa patrie. Rien ne fait plus d'honneur au jugement et au goût de Fénelon ; rien ne fait mieux voir comme il faut appliquer ces principes lumineux et féconds sur lesquels doit être fondé l'ensemble de tout grand ouvrage , et qui sont aujourd'hui si peu connus. Il sentait combien l'unité de dessein était une chose importante ; que , dans un ouvrage dont Télémaque était le héros , il fallait se garder d'avilir son père , et que d'ailleurs Philoctète, dont les

COURS 1)1 I 11 I ÉnATunE. 3j<)

ressentinu'iits ilcvaii'nl ctrr adoucis par le temps, pouvait alors être capable de vt)ir, sons un point de vue plus juste, la sagesse et le patriotisme d'Ulysse.

C'était sans doute une nouveauté digne d'attention, de voir sur le théâtnî de Paris une pirce grecque, telle à peu près qu'elle avait été jouée sur le théâtre d'Athènes. Nous n'avions eu jusque là que des imitations plus ou moins éloignées des originaux, plus ou moins rapprochées de nos convenances et de nos mœurs ; et je pensais depuis long temps que le sujet de Philoctcte était le seul de ceux qu'avaient traités les anciens qui fiit di; nature à être transporté en entier et sans aucune altération sur les théâtres modernes, parce qu'il est fondé sur un intérêt qui est de tous les temps et de tous les lieux , celui de l'humanité souflrante. Mais quand je songeais , d'un autre côté , que j'allais présenter à des Français une pièce non-seulement sans amour, mais même sans rôle de femme , je sentais qu'il y avait là de quoi effaroucher bien des gens. La seule tentative qu'on eût faite en ce genre, soutenue du nom et du génie de Vollaire dans toute sa force , n'avait pas réussi de manière à encourager ceux qui voudraient la renouveler, La Mort de César ^ si estimée des connaisseurs , n'avait pu encore s'établir sur notre théâtre ; elle ne s'en est mise en possession que depuis que J^liiloctète nous eut un peu accoutumés à cette espèce lie nouveauté. C'est en vain que les étrangers nous reprochaient, et avec raison, la préférence trop

36o COURS DE IITTÉRATURE.

exclusive que nous donnions aux intrigues amoureuses, et d'où naît dans nos pièces une sorte d'uni formité dont les auteurs i!^Athalie et de Mérope s'étaient efforcés de nous affranchir. Ces grands lionnnes, dont le goût était si exquis et si exercé , étaient les seuls qui eussent paru sentir tout le mérite de cette antique simplicité : elle doit devenir aujourd'hui d'autant plus recommandable , qu'elle peut servir d'antidote contre la contagion qui devient de jour en jour plus générale. Atteints delà maladie des gens rassasiés, nous voudrions rassembler tous les tableaux dans un même cadre, tous les intérêts dans un drame , tous les plaisirs dans un spectacle ; transporter l'opéra dans la tragédie, et la tragédie sur la scène lyrique: de là cette perversité d'esprit qui précipite tant d'écrivains dans le bizarre et le monstrueux. On ne songe pas assez qu'il faudrait prendre garde de ne pas user à la fois toutes les sensations et toutes les jouissances, ménager les ressources afin de les perpétuer, admettre chaque genre à sa place et à son rang, n'en dénaturer aucun , et ne pas les con" fondre tous ; ne rejeter que ce qui est froid et faux, et surtout éviter les extrêmes, qui sont toujours des abus.

Racine le fils, à qui son père avait appris à étudier les anciens et à les admirer, mais qui n'avait pas hérité de lui le talent de lutter contre eux, à essayé, dans ses Réflexions sur la poésie^ de traduire en vers quelques endroits de Sophocle, et en particulier de Philoctete. Je ne crains pas qu'on

colins 1)1 i.iri i.i» A iriii . 36 1

m'accuse truno concurrence mal entendue : tel est mon amour poiu- le beau, que, si la version m'avait paiu (li-^Mie tle l'original, je l'amais, sans balancer, substituée à la mienne. Mais ceux (jui entendent le grec verront aisément combien le (ils du ::rand Racine est loin de Sopbocle. Ses vers ont (l(î la collection , et (juelquel'ois de l'élégance; mais ils manquent le plus souvent de vérité, de précision et d'énergie : ses fautes mêmes sont si j)alpables, qu'il est facile de les faire apercevoir à ceux qui ne connaissent point l'original. Je me bornerai à un seul morceau fort court, mais dont l'examen peut servir à faire voir en même temps combien les anciens étaient de fidèles interprètes de la nature, et combien Racine le fds, qui les aime et qui les loue, les traduit infidèlement. Je choisis l'entrée de Phiioctète sur la scène; voici d'abord la version en ])rose littérale :

«Hélas! ô étrangers! qui ètes-vous , vous qui w abordez dans cette terre où il n'y a ni port ni ha- » bitation? Quelle est votre patrie? Quelle est votre » naissance? A votre habit je crois reconnaître la » Grèce , qui m'est toujours si chère ; mais je vou- » drais entendre votre voix. Eh! ne soyez point » effrayés de mon extérieur farouche, ne me crai- » gnez point, mais plutôt ayez pitié d'un malheun reux, seul dans un désert, sans appui. Parlez : si » vous venez comme amis, que vos paroles répon- ))dent aux miennes; c'est une grâce, une justice » que vous ne pouvez me refuser. »

Voilà Sophocle : ce langage est celui (pi'a dû

tenir Philoctète : rien d'essentiel n'y est omis , et il n'y a pas un mot de trop. Voici Racine le fils :

Quel malheur vous conduit dans cette île sauvage , Et vous force à chercher ce funeste rivage? Vous, que sans doute ici la tempête a jetés, De quel lieu, de quel peuple etes-vous écartés? Mais quel est cet habit que je revois paraître? N'est-ce pas l'habit grec que je crois reconnaître? Que cette vue , ô ciel ! chère à mon souvenir. Redouble en moi l'ardeur de 'vous entretenir ! Hâtez-vous donc, parlez. Qu'il me tarde d'entendre Les sons qui m'ont frappé dans l'âge le plus tendre , Et cette langue , hélas I que je ne parle plus ! Vous voyez un mortel qui , de la terre exclus , Des hommes et des dieux satisfait la colère. Généreux inconnus , d'un regard moins sévère Considérez l'objet de tant d'inimitié.

Et soyez moins saisis d'horreur que de pitié.

Ces vers, considérés en eux-mêmes, ont de la douceur, et en général ne sont pas mal tournés ; mais jugez-les sur l'original et sur la situation , et vous serez étonnés de voir combien de fautes pires que des solécismes , combien de chevilles , d'inutilités , d'omissions essentielles. D'abord , quelle langueur dans les huit premiers vers, qui tombent tous deux à deux, et se répètent les uns les autres! Quelle uniformité dans ces hémistiches accouplés, cette île sauvage^ ce funeste rivage, que je revois paraître^ que je crois reconnaitre\ Ce défaut serait peut-être moins répréhensible ailleurs; mais ici c'est l'opposé des mouvements qui doivent se suc-

COURS Dr; 1 1 it^ratuim;. 363

céder avec raj)iclité dans l'àine tle Pliiloctète, et que Sophocle a si bien expiiincs. Où sont ces iiiterroj^ations acciimulces qui doivent se presser dans la bouche de cet intortuné qui voit enfin des hommes? Les relioiivc-l-on dans tes deux vei's si froids et si traînants :

Quel mallu'ur vous roiiduit dniis cclt»- tic saui^agc , Et vous force à tlicnlier ce funeste n\'age?

Supposons un souverain dans sa cour, recevant des étrangers : parlerait-il autrement ? (le tranquille interrogatoire ressemble-l-il à ce premier cri que jette Philoctète : « Hélas ! o étrangers ! qui êtes-vous? » Ce cri demande du secours, implore Ja pitié et peint Timpatience de la curiosité. Rien ne pouvait le suppléer, et les deux premiers vers de Racine le lils sont une espèce de contre-sens dans la situation.

De quel peuple ctes-^'ous écartés ?

Ailleurs cette expression pourrait n'être pas mauvaise ; ici elle est d'une recherche froide , parce que tout doit être simple , rapide et précis : « Quel est votre nom ? Quelle est votre patrie ?» Voilà ce qu'il fallait dire : tout autre langage est faux.

Mais (lucl est cet habit ?

Que ce 7ïiais est déplacé ! et pourquoi interroger hors de propos quand la chose est sous les yeux ? Sophocle dit simplement : « Si j'en crois l'appa-

364 COURS DE LITTÉRATURK.

» rence, votre habit est celui des Grecs. » Et qu'est-ce que V ardeur de vous entretenir ? Il est bien question d'entretien ! c'est le son de la voix d'un humain que Philoctète brûle d'entendre. Sophocle le dit mot pour mot : « Je veux entendre votre voix. » Quelle différence !

Qu'il me tarde d'entendre

Les sons qui m'ont frappé dans l'âge le plus tendre , Et cette langue , hélas I que je ne parle plus !

Ces vers ne sont pas dans le grec , mais ils sont dans la situation , ils sont bien faits ; cependant il eût mieux valu ne pas ajouter ici à Sophocle, et le traduire mieux dans le reste. Ce qu'on lui donne ne vaut pas ce qu'on lui a ôté. Il eût mieux valu ne pas commencer par mentir à la nature, ne pas omettre ensuite ce mouvement si vrai et si touchant : « Ne soyez point effrayés de mon aspect ; » ne me voyez point avec horreur. « C'est qu'en effet , dans l'état où est Philoctète , il peut craindre cette espèce d'horreur qu'une profonde misère peut inspirer. Le traducteur a reporté cette idée dans le dernier vers; mais une idée ne remplace pas un mouvement.

Généreux inconnus , (Tun regard moins sévère Considérez Vobjct de tant d'inimitié.

Tout cela est vague et faible , et n'est point dans Sophocle. Philoctète ne les appelle point généreux , cat il ne sait point encore s'ils le seront, et tout ce qu'il dit peint la défiance naturelle au mal-

COURS DE LU TtHA.TUUE. lOS

liour; et si ItMir nf^anl csl scrcrc, poitriitioi les sn|)|)ose-t-il généreux ? ce sont des elievilles qui amènent des inconséquences. I'oukjuoï Icui' parlel-il de tant d' inimitié? Toutes ces expressions parasites ne vonl point au (ait, ne rendent point ce cpie dit et doit ilirc i'iiiloctete : k Ayez pitic ti un » malheureux abandonné dans un désert, sans se- » cours et sans amis. »

dette analyse j)eut j)araître rigoureuse: elle n'est pourtant que juste; elle est motivée, évidente, et pente sur des fautes capitales. C'est en exannnant dans cet esprit la j)oésie dramatique que Ton concevra quel est le mérite d'un Racine et d'un Voltaire , qui, dans leurs bons ouvrages, ne commettent jamais île pareilles fautes. C'est ainsi que l'on concevra en même temps pourquoi il n'est pas possible de lire une scène d<; tant de pièces applaudies un moment par une multitude égarée , et dont les succès scandaleux nous ramènent à la barbarie.

Il me reste à parler des chœurs que j'ai supprimés. On sait ce qu'ils étaient chez les Grecs : des morceaux de poésie lyrique, souvent fort beaux, qui tenaient à leur système dramatique, mais qui ne servaient de rien à l'action , quelquefois même la gênaient. Je les ai retranchés tous , comme inutiles et déplacés dans une pièce faite pour être jouée sur la scène française. Cette suppression, quoique indispensable , n'a pas laissé que de choquer beaucoup un (unaleiir des anciens ' , qui m'en Ht une

' L'abbé Auger, mort (lc|niis, et qui alors ne se nomma pas.

verte réprimande , et se plaignit encore de quelques autres torts qu'il prétendait que j'avais faits à Sophocle. Je n e répondis point alors à cette diatribe ; mais aujourd'hui qu'elle me fournit l'occasion de nouveaux éclaircissements sur le théâtre des anciens comparé au nôtre, je vais discuter en peu de mots les observations de X auteur anonjme.

Il me reproche de n'avoir pas des idées tout-àfait justes sur la simplicité des anciens drames : sans doute , dit-il , ils étaient simples , rnais non pas nus et sans action.

Pour que ce reproche fut fondé, il ftmdrait que j'eusse dit ou insinué quelque part que les drames grecs étaient nus et sans action ; mais je ne l'ai jamais dit ni pensé. Vous avez vu que j'étabhssais une différence très-grande entre Eschyle et ses deux successeurs, précisément parce que les pièces du premier étaient dénuées faction et d'intrigue, et que les deux autres, plus savants dans l'art , ont mis dans leurs ouvrages ce qui manquait à ceux d'Eschyle. J'ai ajouté, il est vrai, que les choeurs tenant une grande place dans les tragédies grecques , et ne pouvant avoir lieu chez nous , ces pièces, fidèlement traduites, ne pouvaient fournir aux modernes que trois actes, et j'ai avoué que nous avions porté plus loin que les anciens l'art de la contexture dramatique , et mieux connu les ressources nécessaires pour soutenir une intrigue pendant cinq actes : je crois tout cela incontestable. Si j'ai parlé dans un autre endroit de cette simplicité si nue de Philoctète , cela ne voulait pas

COURS DE MTTKIlATHnF.. "^CfJ

(lire qu'il fVit sari\ action ; car inio pièce .<:ans tictio// c<>t t'sst'ntit'llcmcut mauvaise, et ne niérit(» ni (l'être trailiiile ni tliti'e jouée. J'ai voulu duc seulement ([ue Philoctète tétait la pièce la plus simple (les(iiecs , qui n'en ont g;uère que «les très-simples, et (]u'il n'y en a pas une dans Kuripide ni dans Sophocle où l'on ne trouve des incidents |)lus variés, plus de personnages agissants et plus de spectacle.

A l'égard des chœurs supprimés, je pourrais trancher la question en un mot , en m'appuvant sur l'usage établi parmi nous, et rappelant nu critique ce que tout le monde sait, qu'une pièce avec des chœiu's ne serait pas jouée , et que, si les comédiens voulaient exécuter ces chœurs, le public se moquerait d'eux. C'est précisément ce qui arriva à la première représentation de VOEdipe de Voltaire : il avait, par complaisance pour le savant Dacier, laissé subsister un chœur qui ne récitait que quatre vers ; le public se mit à rire, et il fallut retrancher du théâtre ces quatre vers que l'auteur a conservés dans toutes les éditions :

O mort! nous implorons ton funeste secours, etc.

Mais le critique, qui, à l'exemple de Dacier, ne veut pas qu'on ()te rien aux anciens, ne se rendra peut-être pas à l'autorité de l'usage ; il voudra des raisons. Eh bien! il tautlui en donner, et il suffira de lui présenter des observations qui lui paraîtront dé'cisives, s'il les soumet à lui examen impartial et réfléchi.

,'368 COURS DE LITTÉIIATURE.

D'abord , il faut se rappeler que la tragédie et la comédie chez les Grecs ne furent, dans la première origine , rien autre chose que ce que nous appelons un chœur. La scène et le dialogue ne furent inventés que dans la suite, et ce fut à Eschyle qu'on en eut l'obligation. C'est ce que Boileau a si bien exprimé dans ï Art poétique:

Eschyle dans le chœur jeta les personnages , D'un masque plus honnête hahilla les visages , etc.

Mais comme rien n'est plus naturel aux hommes de tous les pays qu'un grand respect pour toute origine antique , il est probable que l'on conserva d'abord les chœurs, parce qu'ils étaient anciens, et qu'on les crut de l'essence de la tragédie , quoiqu'il soit facile de démontrer que s'il y a des occasions où l'on peut admettre un chœur sur la scène , il y serait le plus souvent très-déplacé. Quant à nous, dont les premières pièces ont été dialoguées, nous n'avons pas eu la même vénération pour les chœurs; et^de plus, une raison péremptoire et prise dans la nature des choses a dû les bannir de notre théâtre tragique: c'est que l'exécution en est impossible dans le système de la tragédie déclamée. Comment l'anonyme ne s'est-il pas souvenu que chez les anciens les chœurs, ainsi que le dialogue , étaient chantés ? Or , qui ne voit que dans ce cas , assujettis à l'harmonie et à l'unité d'effet, ils pouvaient produire un plaisir de plus, comme dans nos opéra, au lie;i que des chœurs parlés ne peuvent former qu'une confusion de sons ,

COURS DF MTTKRATDRI-. Siji)

iiiR' cacoplionie ridicule ri <lr.s;i}.^ic;ibl(', csseiiliollcincnt cuuUaiic aux lois ilu tlicàlro, ou rien lU' doit blesser les sons ?

Exaniiiioiis inaintcnant ce (juedit l'anonyme des fonctions ilii cIjo in* chez les aijci<'ns, et ce (jnil voudrait que j'en eusse fait dans P/iilorlctc.

« Le cceur contiibuait beaucoup au spectacle, et » H remplir la scène. »

Oui, mais plus souvent encore il nuisait en blessant la vraisemblance.

« C'était un des personnages de la pièce; il en j) faisait une partie intégrante, et ne pouvait en » être séparé. »

On vient de voir pourquoi il n'en est pasde mêm(; parmi nous, chez qui la tragédie n'est point chantée, etjene vois [)as ce qu'on peutré[)ondre. [/anonyme cite le vers d'FIorace :

Acioris parles chenus, otluiiMuquc virile, etc.

Il n'avait ([u'à continuer à tiansciirc* tout C(^ morceau de \ Art poéticiin' , (jui regarde le chtx'ur : il n'en faut pas davantage pour |>rouver ce (pi'il avait de défectueux, et combien nous sonunes fondés à ne pas l'admettre sur un théâtre perfectionné. Voici donc ce que dit Horace : « Que le chuiu- » tienne la place d'un j)ersonnage et en remplisse » les fonctions; qu'il ne chante rien entre les actes » qui ne tieime au sujet; qu'il favorise les bons et » leur donne des conseils utiles; qu'il réprime la )) colère et encourage la vertu ; (pi'il loue la h'uga-

'^rjQ COURS DE LITTÉRATURE.

» lité, l'équité, conservatrices des lois qui assure » la tranquillité tles états; qu'il garde les secrets^ )) confiés, et qu'il prie les dieux de secourir les » malheureux et d'humilier les superbes. »

Cette morale est excellente; mais n'est-il pas évident que ce personnage moraliste est à peu près étranger à la pièce, puisqu'il ne partage ni les intérêts ni les passions d'aucun personnage, et que lui-même n'en a d'aucune espèce? Or, rien n'est plus contraire à tout système théâtral bien entendu. Horace veut q\i il garde les secrets. Et qu'estce que des secrets confiés à une assemblée ? Cela rappelle ce vers d'une comédie :

On ne le saura pas : le public est discret.

Un seul exemple peut faire voir quels étaient les inconvénients de ce chœur que l'on n'osait jamais bannir de la scène. Phèdre, devant un chœur de femmes, se livre à tous les emportements d'une passion qu'elle a tant de peine à avouer à sa nourrice, et qu'elle voudrait se cacher à elle-même. Il n'y a guère d'invraisemblance plus forte, et voilà ce que peuvent produire l'habitude et le préjugé chez les nations les plus éclairées.

Prenons la supposition la plus ûivorable. Peutêtre l'anonyme aurait-il désiré que j'eusse conservé les chœurs^jion pas dans les entractes pour les y faire parler tous ensemble , mais dans les scènes où ils se seraient mêlés au dialogue, apparemment par " l'organe d'un seul interlocuteur. Je réponds que,

COURS RE LITTKnATlJRE. '.\'J l

dans cette supposition nicmc, j(^ n'aurais rien gagnr ni pour le spectacle' m poiii- l'action : |>onr le spectacle, parce (|n'imc j)oii;M(''(' df soldats grecs, toujours en scène, n'ollVe ni |)nmpc ni vaiict('' ; |)oni" la scène, parce ([ut* cet inlerlocutenr sn|)j)osé n'aurait été qu'un coniident ordinaire; et quand une scène de confident n'est pas nécessaire à l'exposition des faits ou au drveloppenient des situations, c'est un délaut réel qu'il faut soigneusement éviter sur notre tliéàtre, où ion ne craint rien tant que la langueur. C'est j)ar cette raison que, dans toute la pièce, je n'ai fait usage d'aucun confident, d'aucun interlocuteur subalterne, parce que j ai vu qu'il n'y avait pas lui seul moment où ils pussent faire autre chose que répéter ce qu'avaient dit les principaux personnages.

« Un soldat vient annoncer /'roulement que Phi- » loctète approche. »

Je ne vois pas comment il l'aurait amioncé chaudement.

«Cela vaut-il ce cri confus et lamentable qu'on » doit entendre dans l'éloignement, et qiù doit » faire frissonner le spectateur?»

Je me suis bien gardé de faire entendre un cri. Quel effet auraient produit ensuite les cris que pousse Philoctète dans l'accès de douleur qui le saisit? Non bis in idem. Il ne faut pas employer deux fois le même moyen. Si l'on veut montrer Philoctète souffrant à la fin de la scène, il ne faut pas le montrer tel en arrivant; car alors il n'y aurait plus de progression.

^72 COUBS DE LITTÉRATURE.

Voilà ce que l'étude réfléchie des effets du théâtre, observés depuis cent cinquante ans, a pu enseigner aux modernes; voilà cette perfection des détails et des accessoires qu'ils ont pu ajouter à ce bel art que les anciens leur ont appris; et voilà, en un mot, ma justification poiu- le peu de changements et de retranchements que je me suis permis.

L'anonyme finit par un aveu aussi singulier qu'ingénu : c'est c^ilna aucune connaissance de notre théâtre. J'aurais cru que cette connaissance était nécessaire pour juger ce qu'avait dû faire un auteur qui transportait une pièce grecque sur le théâtre français.

Plus j'admirais Sophocle, plus je me suis cru obligé de faire, autant qu'il était en moi, ce qu'il eût fait s'il eût travaillé pour nous. La fin du dernier acte, par exemple, exigeait un retranchement assez important. Après que Philoctète, par un mouvement naturel et irrésistible, s'est jeté sur ses flèches pour en percer Ulysse au moment où il l'aperçoit, Sophocle prolonge en dialogue une scène qui ne comportait plus que de l'action , et Ulysse et Philoctète se parlent encore long-temps avant qu'Hercule paraisse. Ici c'eût été une faute inexcusable. J'ai réuni ces deux moments, et j'ai fait paraître Hercule précisément lorsque l'action est dans son point le plus critique, lorsque Philoctète n'a plus rien à entendre, et qu'Ulysse n'a ])lus rien à dire; lorsque enfin, malgré les efforts de Pyrrhus, la flèche fatale est près de partir : c'est

coiits 1)1 1 1 1 I i';u M i iti'. 37^

alors que le toinuMic i^ioiidr et (|ue l'intervenlion nécessaire {ruii dieu peut seule arrêter la vengeance et la main (le Philoclète. (l'est ainsi (jue ce dénoûnient , qui seiuMail hasaiilé sur notre scène, a paru lorniei" un spectacle Irai^panl et un coiq) dv lliéàtre d iMî grand effet.

Cependant l'anonyme regrette encore les adieux de Fliiloclete dans Sophocle, « ces adieux si tou- » chants qui terminent si bien la pièce, et que l'au- » tein- du rcIcifKKjiic n'a eu garde d'omettre. » Vraiment je les regrette aussi, et si j'avais fait un poème, je ne les aurais pas retranchés. INhiis quand le nœud principal est coupé, quand le spectateur n attend plus rien, des apostrophes accumulées à la himière, à la caverne, aux nymphes, aux fontaines, à la mer, au rivage, |)euvent fournir des vers liarmonieux , et n'être pour nous qu'un lieu commun qui allonge inutilement la pièce. Omne supervacuurn, etc.

On a reproché au fils d'Achille de se plier à la dissimulation , et même de savoir à son âge trop bien dissinuiler. Mais que l'on songe qu'il avait ordre de suivre en tout les conseils d'Ulysse, et que, s'il ne les suit pas , il perd tout espoir de prendre Troie et de venger son père. Sont-ce là de faibles motifs pour Pyrrhus? Les leçons d'Ulysse sont si bien tracées, qu'il ne faut pas une grande expérience pour les suivre; et pourtant combien Pyrrhus résiste avant de s'v rendre ! et avec quel plaisir on voit ensuite ce jeune homme revenir à son caractère qu'il n'a pu forcer qu'un instant, et céder

^74 COURS Di; LITTÉRATURE.

à la pitié après avoir cédé à la politique! Que le inoment où il rend les flèches à Philoctète est noble et attendrissant ! et que c'est bien là le tableau de la nature, telle que Sophocle savait la peindre!

Je crois qu'il a marqué aussi beaucoup de jugement en s'écartant de la tradition reçue, qui attribuait la blessure de Philoctète à l'une de ces flèches terribles qui tomba sur son pied, pour le punir d'avoir violé son serment en révélant le lieu de la sépulture d'Hercule. Sophocle a bien fait, ce me semble, de rejeter cette tradition, comme peu honorable pour son héros , et d'y substituer le serpent du temple de Chrysa.

A l'égard de son style , j'aurais été assez payé de mon travail par ce seul plaisir que l'on ne peut goûter qu'en traduisant un homme de génie. Il est doux d'être soutenu par le sentiment d'une admiration continue , et c'est alors que l'on jouit de ce qu'on ne saurait égaler.

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