MINERVE
Redoutez donc ces dieux , dont vous êtes l'ouvrage , Ne prononcez jamais un mot qui les outrage. Que l'éclat des grandeurs ne vous puisse éblouir : Vous voyez qu'un moment peut les anéantir. Gardez que la valeur , le pouvoir , la richesse , Ne vous fassent de l'homme oublier la faiblesse. Le courage modeste est protégé des cieux , Et le mortel superbe est en horreur aux dieux.
Cette morale religieuse et cette honorable protection que Minerve accorde aux Grecs devaient leur plaire également , et c'était tm double mérite pour l'auteur. Quant à l'égarement d'Ajax , observons que les anciens et les modernes ont employé sur le théâtre l'aliénation d'esprit comme un moyen d'intérêt. Les Anglais surtout en ont fait un fréquent usage , mais avec plus de succès dans leurs romans que dans leiu's drames . La folie, l'une des misères les plus humiliantes de la condition humaine , nous inspire aisément cette pitié dont nous voyons avec plaisir qu'Ulysse lui-même ne peut se défendre dans la scène de Sophocle ; mais aussi n'ou-
<;oi us i)t II ni u V I iinK. ^o^
l)lioii.s p.is <|in' Im folie fsl tout pirs du ridicule. Il f;ml donc l)Cimcoii|» d'art pour la luoiitrcr aux lioinincs, et surtout il faut (ju'elle ne soit que j>assagère ,et tienne à une de ces grandes passions ou de ces grandes infortunes qui peuvent troul)ler la raison. i)n sent (pi'il serait tro|) aisé de faire déraisonner iiii homme pendant tout une pièce , et que ce spectacle, à la longue, ne peut être que dégoûtant et fastidieux. T.'art consiste à jeter dans le langage confus ([ui convient à ces sortes d'accès des choses vraies et senties, où l'âme paraît se traliir elle-même, et se peint sans le vouloir par des mots qui s'échappent d'une tète en désordre, et nous frappent comme des éclaii*s dans la nuit; car la fohe est comme l'enfance , elle intéresse, parce qu'elle ne trompe pas. Sophocle ne montre celle d'Ajax que dans une scène très-courte, et qu'il relève, autant qu'il est possible, par la noble compassion d'Ulysse et les sages leçons de Minerve ; car d'ailleurs la démence d'Ajax ne produirait sur nous aucun effet, et nous serions peu toucliés de le voir rentrer dans sa tente pour aller battre de verges Ulysse, qu'il a, dit-il, attaché à luie colonne. Mais ce qui est intéressant, c'est le moment où Minerve, pour le punir, permet qu'il revienne à lui-même et retrouve toute sa raison. C'est alors qu'en voyant les excès honteux où il s'est emporté, il tombe dans un désespoir digne d'un héros qui s'est avili : c'est là que son rôle devient pathétique et théâtral; sa douleur profonde intéresse, et l'on admire ensuite sa fermeté tranquille quand il se
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résout à mourir. Tecmesse , épouse d'Ajax , autrefois sa captive , attirée par les cris des Salaminiens qui demandent à voir leur roi, leur fait une peinture très-touchante de l'état où il est réduit. « Il » est revenu de îsa fureur, dit-elle ; mais son mal » n'en est que plus terrible. Plongé dans une som- » bre tristesse , il me fait trembler. Il ignorait son » malheur, et il le connaît, » Mot d'une grande vérité. Elle l'entend qui appelle son fils Eurysace. a Ah, mon fils! s'écrie-t-elle en frémissant, il t'ap- » pelle! )> Mouvement naturel , que peint bien tout ce qu'on peut craindre d'Ajax. Il paraît , et Sophocle le fait parler avec cette éloquence tragique que la prose dégraderait trop , et que la poésie seule peut rendre. Les anciens excellaient à peindre ces douleurs de héros, à prêter à ces personnages fameux un langage proportionné à l'idée de leur grandeur; mais cette grandeur a besoin de la perspective du théâtre et des couleurs poétiques. La prose, trop rapprochée de nous, la dément pour ainsi dire, et fait tomber l'illusion. Cette raison seule suffirait pour faire voir combien c'est dénaturer la tragédie que de lui ôter le langage qui lui appartient. Rien ne fait moins d'honneur à notre siècle que d'avoir imaginé cette ridicule innovation. Une tragédie en prose ne peut être qu'un monstre né de l'impuissance et du mauvais i^oût, et il faut pardonner aux artistes de ne pas voir de sang-froid qu'on abuse à ce point de l'esprit philosophique pour attenter aux beaux-arts. C'est aussi par ce motif que, toutes les fois que
roi'ns ni r iTi in \'nnr. 3o5
j'ai voulu ilomiei' iiiu* iiltc des hcaiitt-s du tliôàtrc grec, j'ai essayé de vaincre la dilfieulté de traduire en vers, conune l'ai lait ci-dcvanl pont- Escliyle , et comme je le ferai encore tout à Ihiurc noui- Sophocle et Kuripide.
Tecinesse, qui prévoit le luneste (h'ssein d'Ajax, emploie, pour- l'eu détouiiier, tout ce que l'amour conjugal et maternel a de j)lus louchant. Il demande à voir son fils encoie eulaul, et ces scènes puisées dans la nature sont, conune on sait, le triomphe des poètes grecs. Tecmesse le conjure encore au nom des dieux... Il l'interromj)! : « Tgno- » rez-vous que je ne dois plus rien aux dieux?» Cependant il commence à craindre que sa femme et ses sujets ne s'opposent à sa résolution. Il feint de céder, et sort comme pour aller se purifier dans une fontaine lustrale , et ensevelir dans la terre la fatale épée qu'il a reçue d'Hector, et dont il a fait un si honteux usage. Arrive un envoyé de Teucer, qui demande Ajax. On lui répond qu'il est absent. Là-dessus il s'écrie qu'un oracle de Calchas avait marqué ce jour comme celui que Minerve destinait à sa vengeance, et avait prédit que si dans ce jour Ajax sortait, c'était fait de lui. Tout cet acte est un peu de remplissage. Il v a des longueurs que notre théâtre ne comporte point, et l'oracle annonce trop l'événement qui va suivre. Ajax rentre. Il a enfoncé la garde de son épé(^ dans la terre pour se précipiter sur la pointe, tandis que tout s'est dispersé pour aller le cherciur. il \ a de l'adresse dans l'auteur à écarter ainsi tout ce qui I. 20
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pourrait s'opposer au dessein d'Ajax , et l'on connaît ici les vraisemblances théâtrales qu'il a observées le premier.
Pour bien juger le monologue qui termine le rôle d'Ajax , il faut se souvenir de l'importance extrême que les anciens attachaient aux honneurs de la sépulture. En être privé était pour eux un des plus ciuels affronts et un des plus grands malheurs : ce n'était qu'après l'avoir reçue avec les cérémonies accoutumées que leur ombre pouvait passer le Styx et reposer dans la demeure des morts : c'était sur leurs tombeaux qu'ils recevaient encore , lorsqu'ils n'étaient plus , les hommages pieux de leurs parents et de leurs amis. Tout concourait chez eux à lier les idées de la vie présente et celles de la vie future ; et c'est ce qu'il ne faut jamais perdre de vue quand on lit les ouvrages de ces siècles reculés. Ne soyons donc pas surpris qu'Ajax , avant de mourir , niéle à ses imprécations contre ses ennemis des vœux ardents et inquiets pour le retour de son frère Teucer , de qui le héros attend les derniers devoirs. Rappelonsnous aussi que les imprécations des mourants étaient regardées comme des prédictions qui devaient être accomplies, et que par conséquent elles produisaient plus d'effet sur l'ancien théâtre que sur le nôtre.
Oui , le glaive est tout prêt ; il va finir ma vie. Enfoncé dans les flancs d'une terre ennemie , Placé dans des rochers où l'a fixé ma main , Il présente la poiqte oii s'appuiera mon sein.
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l.r lion (I un rimcim i|ii(' la (irccM" ili'lr>lf , (]«• lor , pit'Sfiit (l'I II» t(ir , (|in dut m l'iir IuimsIo, Aujoiinriiiii s»Mil icmitK' aux Loi rcurs df mon sort, Ufuil un il«'iiiit'r st'ivir»' à ijui tln-n lie la uiorl. O vous ! ô »!ieux puiss;uit«; ! exaucez ma piièn- 1 Je ne tieniaïule pas une faveur trop dure ; Mais au moins, dans l'instant où je p«'rdrai le jour, De Teucer en ces lieux, dieux , hâtez le retour ! Que Teucer me retrouve, et qu'il reiule à la terre Le cadavre sanj^lant de sou malheureux frère. De peur (ju'uu ciint-mi , prévenant ses secours. Ne m'abauilouue en proie aux avides vautours. Que le fds de ]M;iïa , qui sur les rives sombres Des pavots de son sceptre endort les tristes ombres , Dans le dernier sommeil suspendant mes ennuis , Y plonge mollement mes mânes assoupis.
Vous, filles de la Nuit, dcités implacables, Qui, la torche à la main, poursuivez les coupables. Ministres des enfers , dont le regard vengeur Observe incessamment le crime et le malheur, Je vous in\oquc ici , puissantes Euménidesl Voyez ce que m'ont fait les injustes Atrides. Auteurs de tous mes maux , leur superbe mépris Insulte à mon trépas : payez— leur-en le prix. Qu'ainsi que par mes mains ma vie est terminée, La main de leurs parents tranche leur destinée ; Que les Grecs soient punis et leur camp ravagé ; N'en épargnez aucun : tous ils m'ont outragé. Soleil , arrètc-toi dans ta course divine; Détourne tes chevaux aux murs de Salamine; Raconte à Télamon , chargé du poids des ans , Et les destins d'Ajax , et ses derniers moments. Oh! combien ce récit va frapper sa vieillesse I Oh! qu'il va de ma mère aflligcr la tendresse! J'entends ses cris perçants, sa lamentable voix... Je te parle , ô Soleil ! pour la dernière fois :
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Pour la ilerniôre fois mon œil voit la lumière.
O mort ! ô mort ! approche et ferme ma paupière ,
Approche : ton aspect ne peut m'épouvanter.
A jamais avec toi je m'en vais habiter.
0 jour ! ô Salamine ! ô terres paternelles I
Fleuves sacrés , et vous mes nourrices fidèles !
Noble peuple d'Athène, à mon sang allié !
Troie , où , pour mon malheur , les dieux m'ont envoyé !
Vous , que ma voix appelle à cette dernière heure ,
Recevez mes adieux ; il est temps que je meure,
Que je termine enfin ma plainte et mes revers :
Mon ombre va chercher du repos aux enfers.
Pour nous ce monologue serait trop long dans le moment où il est prononcé , et les apostrophes paraîtraient trop multipliées; mais voilà ce que les anciens appelaient novissima verba , les dernières paroles , les paroles de mort , qui avaient chez eux une sorte de sanction religieuse et redoutée. On voit qu'Ajax n'oublie rien dans ses adieux, pas même ses nourrices. Les apostrophes sont multipliées dans ce monologue : en général, elles sont plus fréquentes chez eux que parmi nous, parce qu'ils personnifiaient une foule d'êtres qui ne nous présentent que des idées purement physiques , les fontaines, les foyers domestiques, les bocages, les fleuves; ils animaient et consacraient tout. Ils parlaient plus à l'imagination , et nous à la raison. La poésie s'accommode bien mieux de l'une que de l'autre. Aussi ceux des modernes qui se sont appliqués avec succès à la grande poésie et à la grande éloquence se sont approchés le plus qu'ils ont pu de la manière antique.
COURS DE I.ITTÉR A rilRt. !io( )
A|)ic.s Ir moifcan ([iToii vient il CiiU-iulrc cl l;i mort (l'Ajax , la piccc serait liiiic pour nous. Mlle' no l'est pas poin- les (Ireis; cac il s'agit iU' Savoie ce que clevienilia le coips tl'Ajax. Lt; cIkiui- entre d'un côté, Tecniesse de liiiilre ; Teucer, alleiulii si lon^-temps , se montre eiiliii. Il appicnd K; mal- In'ur lie son Irère. J^e chœur leinarcjue ([u'Ilector, lorsqu'il fut traîné par Acliille, était attaché avec le baudrier qu'il avait reçu d'Ajax, et qu'Ajax à son toiu- s'est jHMcé du glaive qu'Ilectoi" lui avait donné. Ces dons mutuels et funestes de deux ennemis ont sans doute , dit-il, été fabriqués par les Furies. Toujours des idées et <.lesprésag«'s attachés aux êtres inanimés : c'est là U^ langage de Tanliquité. Ménélas vient , de la part des chefs de l'armée, défendre à ïeucer d'ensevelir Ajax, qui a voulu faire périr les Atrides : dispute très-vive entre iNlénélas et Teucer. Le premier se retire en menaçant d'employer la force. Teucer coupe de ses cheveux et de ceux d'Eurysace, et, obligé de s'éloigner un moment pour trouver un lieu propre à la sépulture d'Ajax, il ne laisse pour le gaider que sa femme Tecmesse et son fds Eurysace. Il met ces restes sacrés sous la protection de la faiblesse et de l'enfance. « Périsse, dit il, (juicon- » que oserait toucher à ce dépôt! Que lui et tous » les siens tombent comme cette chevelure est )) tombée sous le ciseau ! » Transportons-nous dans ce siècle si difféient du notre , et voyons si ce n'est pas un spectacle touchant (|ue le corps du père menacé d'être enlevé par ses ennemis, et
gardé par une femme et un enfant ; voyons si ce tableau'', qui serait beau sur la toile , le serait moins sur le théâtre, et avouons que cette religion était poétique et théâtrale, et que Sophocle et Homère s'en sont servis en grands hommes.
Au cinquième acte , Agamemnon lui-même vient renouveler la défense de Ménélas et la querelle avec Teucer. C'est un défaut réel : c'en est un surtout que deux scènes qui ont le même objet sans que l'action ait fait un pas. Ulysse vient à propos pour mettre fin à cette indécente contestation , portée aux plus violentes injures. Il soutient la noblesse de son caractère, et fait sentir au fils d'Atrée qu'il est indigne de s'acharner sur un ennemi mort. Agamemnon se rend , et la pièce finit.
Deux actes ont été employés à savoir si le corps d'Ajax serait enseveli. Voici une pièce entière, et ce n'est pas une des moins touchantes de Sophocle, où il ne s'agit d'autre chose que de la sépulture refusée à Polynice : c'est Antigone. Elle eut à Athènes trente-deux représentations, et l'auteur eut pour récompense la préfecture de Samos. Le vieux Rotrou en donna une imitation qui eut du succès dans son temps , et qui n'est pas indigne de l'auteur de Venceslas.
Cette pièce est la suite tie la Tliébaïde. Les deux fils d'OEdipe sont morts; OEdipe lui-même est enseveli dans une retraite profonde. Créon règne à Athènes ; et le premier acte de son autorité est de défendre que l'on donne la sépulture
COURS DE LITTÉRATDRE. 3l I
à PoUiiut', lur k's aniH's à la iiiaiii coiitii; sa paliio. INoiis avons déjà vu cv sujet laire une partie des Cot^phorcs d'EsciiNle, mais à j)eiiie y est-il iiidi(jué. Il est traité supiTieureniciit dans SopliocK'. Je me Ixunciai a un cxlrail Inrt succinct. L'exposition est très-simple, et se fait Imiin'uscnieul pai- une scène contrastée entre les deux sceurs de Polynice, Isniène et Anti^'one. 1/une craint de désobéir et de s'attirer la colère du roi, l'autre est résolue de tout braver et de n'en croire que la voix de la nature, qui lui ordonne de lendre les derniers devoirs à son frère, que tout le monde abandonne. Nous reverrons ailleurs ce même contraste de la faiblesse et de la fermeté dans les deux sœurs d'Oreste , Electre et Clirysothémis : c'est encore une beauté dramatique dont Sophocle a donné les premiers modèles. Antigoiic exécute son généreux dessein ; elle est arrêtée par les gardes de Créon et menée devant le tyran ; car son caractère atroce lui mérite ce nom. Elle lui répond avec nue fierté couiageuse qui ne fait que l'irriter davantage. Il parait déterminé à la faire mourir comme rebelle. Son fils IJémon , promis j)oui' époux à Antigone, s'efforce de le fléchir; mais , voyant que le roi est inexorable, il lui fait les reproches les plus vifs , et lui déclare que , s'il persiste dans sa cruelle résolution , il peut s'attendre à ne plus revoir son fils. Créon, plus furieux que jamais, condamne Antigone à être renfermée dans une grotte pour y mouiirde faim.
A peine est-elle sortie pour aller au lieu de son
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supplice, que le divin Tirésias, aveugle et conduit par un enfant, vient annoncer à Créon les plus affreux malheurs en punition de sa barbarie. Créon, qui d'abord a mal reçu le vieillard , est effrayé de ses prédictions menaçantes : il balance entre la crainte qu'elles lui inspirent et la honte de révoquer ses ordres. Il cède à la fin, et sort pour aller lui-même empêcher l'exécution de sa sentence. Mais il n'est plus temps, et l'on apprend, au cinquième acte, que Créon n'est arrivé que pourvoir Antigone étranglée avec ses voiles , et le prince Hémon se percer de son épée, et mourir en l'embrassant. Ce récit se fait par un officier du palais, et s'adresse à Euridice, femme de Créon. Elle sort sans rien dire , et se tue de la même manière qu'Antigone. C'est encore un défaut sur un théâtre perfectionné. Il ne faut pas introduire un personnage uniquement pour mourir , et celui d'Euridice est ici absolument inutile, et multiplie tout aussi inutilement les meurtres dans une pièce où il y en a déjà assez. Je ne m'arrêterai qu'à une réflexion que cet ouvrage doit naturellement faire naître. Si jamais il y eut un drame où l'amour dut occuper une grande place, c'est sûrement celui-ci, où un père condamne à la mort une princesse aimée de son fils, et qu'il lui avait destinée en mariage, et où ce jeune prince, après avoir inutilement essayé de sauver sa maîtresse, se donne la mort pour ne pas lui survivre. Il y a là de quoi fournir aux modernes plus d'une scène très-tendre, et remplie de tous les développements d'une passion malheu-
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reuse. Eh bien ! il n Cm est |);is niciiu! question clans la pièce de Sophocle. Hun ne piouvc plus évidemment (jue les anciens ne regaiilaient point l'amour conune lait pour entrer dans la tragédie. Nous, de notre cùté, pi-enons garde (ju'une préférence trop exclusive pour les sujets d'amour n'égare notre jugement «t ne borne nos plaisirs. 11 un en a jamais trop : n'en excluons aucun. Tiop dcî gens sont portés à regarder connue des ouvrages froids ceux où l'amour ne joue pas un très-grand rôle, et nous en avons de très-beaux qui n'ont point cette sorte d'intérêt. Mais quoi donc! n'y en a aurait-il plus d'autres? L'amour est-il le seul sentiment dramaticjue? La tragédie n'a-t-elle pas une foule d'autres ressorts qu'elle met en œuvre tout aussi heureusement , et souvent même avec plus de mérite? On s'est accoutumé à un étrange abus d'expression, qui est encore de nos jours : c'est de ne reconnaître de sensibilité dans les ouvrages, que celle qui peint les sentiments tendres, comme s'il en fallait moins pour peindre les passions fortes et violentes; c'est une sensibilité d'un autre caractère, mais qui n'a ni moins d'effet ni moins d'énergie. Un auteur peut-il être regardé comme froid lorsque, sans employer l'amour, il sait attacher, échauffer, transporter même le spectateur? Le cinquième acte de Cinna, le quatrième des Horaces, ne vous font pas fondre en larmes , ne vous déchirent pas? Et quoiqu'on ait vu bien des gens qui ne veulent plus reconnaître la tragédie qu'à ces seuls caractères, oseraient-ils nier cpic ces beaux
morceaux ne donnent à notre âme une des émotions les plus vives et les plus douces qu'elle puisse éprouver, puisqu'ils l'élèvent et l'attendrissent à la fois ? Ne cherchons donc jamais à rabaisser un genre de mérite pour en élever un autre : admettons-les chacun à leur place, et que jamais une préférence ne devienne une exclusion. Laissons à l'esprit de parti cette logique trop commune : « Tel M ouvrage n'est pas dans tel genre , donc il n'est pas » bon. » Encore cette logique est-elle sujette à d'étranges alternatives, comme l'est toujours celle des passions. L'auteur que l'on veut décrier a-t-il fait un ouvrage touchant où il est impossible de nier les larmes, alors tout ce qu'il y a de plus commun dans le monde, c'est, dit-on, le talent de faire pleurer. En a-t-il fait un autre d'un intérêt différent, et qui remue l'âme sans la bouleverser, alors il n'existe plus d'autre mérite que de faire répandre des larmes. Les mêmes variations se représentent en d'autres genres; et ce n'est pas la première fois que j'ai cru devoir m'élever contre toutes ces poétiques du moment, à l'usage de la haine et de l'envie. Quelle est au contraire la poétique des écrivains honnêtes et de bonne foi , celle qu'on ne peut jamais accuser de partialité? C'est celle qui, fondée sur des principes invariables, se retrouve la même dans tous les temps, depuis Aristote jusqu'à Quintilien, et depuis Horace jusqu'à Despréaux; qui, sans faire valoir aucune partie de fart aux dépens de toutes les autres, démontre leur dépendance mutuelle et leurs effets différents; qui, en distin-
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guant les i^ienrcs sans exaltci I iiii pom- tlcprécicr l'autiv, inoDtit' Cl- (|in' rhaniii (l'ctix a de mérite, en laissant à tout le monde la liberté de choisir. A'oilà celle dont on ne ])eiit sculélier sans injustice. Il faut être au-dessus des petites jjassions poui" trouver la vérité , et c'est encore un ni<)\ en de j)lus |)i)Ui' avoir l'esprit juste cpie (rii\()ir- un cdirr- honnête et droit.
Le sujet iXOEdipe à Colonne a été transporté, du moins en partie, dans une tragédie moderne, ï Œdipe chez Adtnele ^ de M. Ducis, et Ton aurait souhaité que l'auteur ne l'eût pas mêlé avec ÏAlceste d'Euripide : la réunion de deux pièces étrangères l'une à l'autr'e doit nécessairement nuire à toutes les deux. INIais tout ce qu'il avait emprunté de Sophocle a été généralement goûté; ce qui prouve qu'il a su imiter en homme de talent. Il a même, dans les scènes tirées du poète grec, des traits d'une grande beauté qu'il ne doit point à Sophocle, et qui en sont dignes : ces deux vers , |)ar exemple, que prononce OEdipe dans son imprécation contr'e Polynice :
Je rends grâce à ces mains cjiii , dans mon di'scspoir , M'ont d'avance affranchi de l'horreur de le voir.
Le sentiment et l'expression sont d'iuie égale énergie. Le théâtre de l'Opéra s'est aussi emparé du même sujet, et avec beaucouj) de succès : feu pailerai ailleurs.
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Une sépulture , un tombeau , voilà encore le fond que nous retrouvons ici ; mais le contraste de l'ingratitude dénaturée de Polynice et de la tendresse héroïque et fidèle de ses soeurs, Ismène et Antigone; la situation d'OEdipe, le développement de ses longues douleurs et de ses profonds ressentiments, voilà les ressorts de l'intérêt, ressorts trèssimples comme tous ceux qu'employaien t les Grecs , et qui n'en sont pas moins puissants. A cet intérêt général s'en joignait un particidier aux Athéniens : c'est la tradition établie dans la pièce , qu'OEdipe a choisi son tombeau dans l'Attique; et les oracles, accrédités par la croyance populaire, avaient déclaré que le pays où OEdipe choisirait sa tombe serait favorisé des dieux, et deviendrait funeste aux Thébains. Ceux-ci , dans le temps où la pièce fiit représentée, étaient au moment d'une rupture avec les Athéniens. Ainsi des circonstances politiques ajoutaient au mérite de l'ouvrage. L'ouverture est imposante, pittoresque et pathétique : on voit un bois sacré, un temple, une ville dans l'éloignement, et un vieillard aveugle conduit par une jeune fille. L'exposition est tout entière en spectacle et en action, comme dans V OEdipe roi, que nous verrons tout à l'heure. C'est un très-grand mérite dans une tragédie , parce qu'il importe beaucoup d'attacher d'abord les yeux, la curiosité et l'imagination. Ce mérite, dont tous les sujets ne sont pas susceptibles, est particulier à Sophocle , qui l'a porté au plus haut degré. Eschyle ne lui en avait point donné l'exemple , et Euripide ne l'a pas
(u>iins i>F. I nri'.RATUiiE. 3i7
imité, ('omnu' Ol.dipc tlu'irlic un asile, il est loiit natiiicl que sa lilie Anli^onc s'inlorine du lieu où elle est. In iiabitanl l'en instruit en détail, et j)ar là le speetateur apprcnil tout ee (ju'il doit savoir, (jue la vilU' ([uc I On déeouvre est Athènes, que le lieu où l'on est se iionnne Colonne , que le ternple et le boeage sont consacrés aux lùnnénides, (jue Thésée règne dans le pays, l.e chœur , composé de Colonniates qui se sont rassemblés autour du vieillard étranger, l'avertit de sortir du bocage où il est entré, et où il n'est permis à aucun mortel de s'asseoir. On lui dit même que, s'il s'obstine à y demeurer, personne ne peut ni l'écouter ni lui répondre. Il sort donc de son asile, et vient se placer sur une pierre. Antigone implore l'hospitalité pour son père et pour elle. OEdipe demande que Thésée vienne le trouver, parce qu'il a, dit-il, à lui révéler des secrets importants. Il se met sous la protection des Euménides, et les prie de le recevoir et de souscrire à l'oracle d'Apollon , qui a prédit que leur temple serait le lieu où il trouverait le terme de ses malheurs, et que sa présence y deviendrait un présage funeste pour ceux qui l'avaient chassé, et heureux pour ceux qui le recevraient. Il se nomme enfin, et ce nom fait frémir tous ceux qui lentendent. Au milieu de cet entretien, Antigone voit arriver sa sœur Lsmène, qui, animée des mêmes sentiments qu'elle, a quitté Thèbes pour venir s'attacher au sort de son père. Elle leur apprend que la guerre est déclarée entre Etéocle et Polynice; que ce dernier est banni de
rlîèbes; que les Thébains, instruits de l'oracle qui attache de si grandes destinées au tombeau d'OEdipe, vont lui députer Créon pour le supplier de revenir à Thèbes. Le chœur alors commence à comprendre combien ce vieillard aveugle et proscrit est un personnage important, et combien les dieux et les hommes s'occupent de lui. Remarquez qu'il ne fallait rien moins pour rendre vraisemblable la démarche d'un roi tel que Thésée , qui va venir lui-même chercher un étranger suppliant, réduit à la plus extrême misère : c'est ainsi que Sophocle sait observer la vraisemblance. L'entrevue entre OEdipe et Thésée est ce qu'elle doit être : d'une part des offres sincères et généreuses, de l'autre une noble résignation. Thésée propose au vieillard de venir dans son palais; mais OEdipe préfère de demeurer où il est, et, quoi qu'on lui dise des desseins de Créon contre lui, il ne peut croire qu'on ose employer la violence pour enlever l'hôte d'un roi tel que Thésée. Cependant , après que ce prince s'est retiré , Créon arrive avec une suite de soldats, et d'abord essaie de fléchir OEdipe; mais, voyant qu'il n'en peut rien obtenir, il prend le parti qu'il croit le plus sûr pour le forcer de revenir à Thèbes : c'est de lui ôter ses deux derniers soutiens, ses deux filles, qu'il enlève en effet malgré les cris et les plaintes d'OEdipe et du chœur, qui, n'étant formé que de vieillards désarmés, ne peut résister à la force. Mais Thésée , qui n'est pas éloigné, met en fuite les ravisseurs, ramène les deux princesses, et fait à Créon des reproches éga-
COURS in; i.iri 1 II \ iiiur. 3ir)
leiiuMit nobles et niodriés sur riiulii^in' violence où il s'est empoité. Il se prt'sente ici deux observations relatives aux progros th; l'art: l'une, (ju'il ne faut pas mettre sur la scène deux personnages tels (ju'Isnjène et Antigone. faisant absolument la nicme cbose, et n'ayant ([u'un mcme objet dans la pièce, parce que c'est diviser mal à propos l'intérêt qui doit se réunir siu' l'une des deux sœurs. Aussi, dans la pièce de M. Ducis, n'a-t-on vu qu'Antigone, et non pas Ismènc. Deux filles vertueuses au lieu d'une , et deux appuis au lieu d'un, diminuent l'effet de la situation, bien loin de le doubler. C'est un principe d'une vérité sensible: la vertu dont on ne voit qu'un modèle nous frappe plus que celle qui est commune à deux, et l'infortune avec deux soutiens est moins à plaindre que celle qui n'en a qu'un. L'autre observation rapjielle un préce[)te d'Aristote, qui dit que rien n'est plus froid qu'un personnage qui ne paraît dans une pièce que pour tenter une entreprise qui ne réussit pas. Tel est ici Créon , qui veut enlever deux princesses, et qui, après y avoir éclioué, ne reparaît plus. Cet épisode, dont il ne résulte qu'un péril passager, est donc une espèce de hors d'œuvre. Règle générale : rien de ce qui forme "un nœud dans un drame, rien de ce qui met en danger les personnages, ne doit se dénouer qu'à la fin, sans quoi c'est un moyen avorté, ce qui est toujours dnii très-mauvais effet au théâtre. Ici, par exemple, on sent bien que la venue de Créon et l'enlèvement des deux princesses ne sont qu'un remplissage;
car il est tout simple que Créon n'ait aucun pouvoir sur l'esprit d'OEdipe , et l'on s'attend bien que Thésée ne laissera pas enlever chez lui les deux filles dont il a pris le père sous sa protection. Quel est donc le nœud véritable? C'est Polynice. Les remords du fils, soutenus des supplications de la sœur, l'emporteront-ils sur les justes ressentiments d'OEdipe, que ses deux enfants ont indignement chassé de Thèbes? Voilà l'intérêt qui doit nous occuper. Il ne commence qu'avec le quatrième acte; mais aussi quel parti Sophocle en a tiré ! Thésée annonce d'abord simplement qu'un étranger est venu embrasser l'autel de Neptune, et qu'il demandesûreté pour voir OEdipe. G'estPolynice, c'est mon frère, dit Antigone à Ismène, qui ne doute pas non plus que ce ne soit lui. Elles le disent en tremblant à leur père, qui défend d'abord qu'on l'introduise devant lui : les deux princesses engagent Thésée à joindre ses prières aux leurs, pour obtenir qu'OEdipe veuille entendre un fils suppliant. Il cède à leurs instances réitérées , mais de manière à faire comprendre que Polynice n'a rien à espérer. Il faut se rappeler ici tout ce qui fonde cette situation, pour en bien juger l'effet. OEdipe, dans les premiers transports de son désespoir, quand sa malheureuse destinée lui avait été révélée, s'était condamné lui-même à l'exil. On s'y était d'abord opposé, et il était resté à Thèbes; mais dans la suite Polynice, sacrifiant la nature à son ambition , avait eu la cruauté de forcer son père à exécuter contre lui-même ses fatales imprécations,
<'«)l HS DE IinKKVIIJKK. 3 J I
loiS(ju il .se r(|K'iil;iil dt' Irs a\()if |)H)ii(Hict'es, et (jiie sa (loiil(Mir conmn'Mcait à se calmer, (l'était (lorie Polyiiico tjiii avait reiioiivelé contr*! son père l'arrêt de proscription, et qui l'avait, pour ainsi (lire, rendu aux Furies, en l'arrachant du sein de sa patrie; et de ses dieux domestiques. Depuis ce temps, OKdipe a été réduit à errer et à mendier son pain. Polynice,à son tour, baïuii deTlièhcs, dépouillé du trône par son IVèrc Kléoclc, forcé de demander du secours à des rois alliés, et sachant combien il importe à sa cause qu'OEdipe se raneje de son parti; tourmenté d'ailleurs par les remords qui s éveillent dans l'infortune, frappé d'effroi, d'horreur et de pitié à la vue de l'état où il a réduit son père et ses sœurs, est certainement dans une des situations les plus violentes où un homme puisse se trouver. Il a le plus grand intérêt à fléchir OEdipe; et tout ce qu'il voit doit lui en oter l'espérance. Il regarde son père, et il pleure. Il fait les derniers efforts pour l'émouvoir, et n'obtient pas même de réponse. Le vieillard, assis sur la pierre, les yeux b.iissés, immobile, garde un moine silence. Ses deux fdies, qui ont tant de droits sur son cœur, intercèdent pour le coupable, mais (>n vain. Le chœur alors prend la parole, et représente que Pol) nice est envoyé par Thésée , roi d'Attiquc , qui exerce Thospitalité envers (Mïldipe; qu'ainsi le vieillard, tout irrité qu'il est, ne peut refuser de lui répondre. A ce grand mot d'hospitalité, si sacré chez les anciens, OLdipe sent qu'il est de son devoir de parler à celui que Thésée lui adresse: mais '• v>i
.s;i réponse est telle que ce long et terrible silence a (lu la fjiire présumer :
Puisqu'il ose parler , puisqu'il faut le confoudre , En faveur de Thésée , oui , je vais lui répondre ; Si de Thésée ici vous n'attestiez les droits , Polyuice jamais n'eiit entendu ma voix.
Mais ce coupable fils qui vient braver un père N'en remportera pas tout le fruit qu'il espère. Perfide ! c'est toi seul , c'est toi qui m'as banni ; Tu m'as chassé de Thèbe , et les dieux t'ont puni. Tu ne peux maintenant , sans une honte anière , Voir mes vêtements vils , souillés par la misère. Ah! fils dénaturé ! toi seul m'en as couvert. Si tu souffres l'exil comme je l'ai souffert , C'est de tes cruautés le prix trop légitime. En voyant ton malheur, je rappelle ton crime. Je vois deux fils ingrats que Némésis poursuit. Barbare ! en quel état tous deux m'oht-ils réduit î Errant de ville en ville , aveugle , je mendie L'aliment nécessaire â ma pénible vie , Et je l'aurais perdue, hélas! depuis long-temps^ Si mes filles , prenant pitié de mes vieux ans, Au-dessus de leur sexe , au-dessus de leur âge , N'avaient de ma misère accepté le partage. Je dois tout à leurs soins : leur tendre piété Assiste ma vieillesse et ma calamité , S'acquitte d'un devoir qui dut être le votre : Voilà, voilà mon sang, et je n'en ai plus d'autre. Va contre Thèbes , va porter tes t'tendards ; Mais ne te flatte pas d'abattre ses remparts. Vous tomberez tous deux au pied de ses murailles , Et le chan)p des combats verra vos funérailles. J'ai prononcé sur vous , en présence du ciel , Les imprécations du courroux paternel ;
(ouns i>F. i.n ri^h.vTURE. '^>'\
Je lc> |>iuiiuiu*e eiicor : inu voix , ma voix furic»!*-
A|)|H"llc fiicor sur vtms la vcMim'aiHc ttlislc.
Mfs lillfs , iiu's t'iiiiuils , i|ui miomI su rr.spritcr,
Ilcritri'out du (rùtir où xous dcvii-/. luonti-r;
I\écom|H'nse lro|) juslc , tt (juc Inir a jinMaisc
La Justice (^trrncllr , nu haut di's ciiiix assise,
Et trnunt la lialance auprès de Jupiter.
Pour toi , fuis de mes jeux ; va , nioustre 1 que l'eufer
Aceunude , à ma voix, sur ta tète iierfidc
Tous les maux qu'il prépare à l'eutaul parricide!
Fuis , remporte avee toi , remporte avec liorreiu
Mes malédictions qu'enleud le ciel vengeur.
Puisses-tu ne rentrer jamais dans ta ])atrie,
Exhaler sons ses murs ton exécrable vie ,
Verser le sang d'un frère cl mourir sous ses coups !
Et vous, dieux infernaux, vous que j'invo([ue tous,
Toi , plus terrible qu'eux , ministre de colère ,
Ombre triste et sanglante, ô Laïus! ô mon père!
Et toi , dieu des combats , Mars exterminateur,
0 Mars! qui dans leur sein as versé ta fureur;
Noires divinités de ce couple barbare ,
Hûtez-vous, l'heure approche, entraînez.-le au Tartarc.
Reporte maintenant ma réponse aux Thébains ;
Dis quels vœux j'ai formés pour deux fils inhumains.
Dis que je vais mourir ; que , pour votre partage,
Je vous laisse à tous deux cet horriiile héritage.
Polynice se retire désespéré, et court accomplir les fatales prédictions de son père. On entend un coup de toinierre, qii'OIùlipe reconnaît poiu" le signal de sa (in prochaine. Thésée revient , et le vieillard annonce d'un ton majestueux et j)rophéti(jue que les dieux rappellent j)ar la voix des foudres et des vents. Il se sent inspiré par eux, et va,
dit-il , marcher sans guide vers le lieu où il doit expirer. « Les destins me forcent d'y arriver. Sni- »vez-moi,mes filles; je vous servirai de guide, » comme vous m'en avez servi jusqu'à ce jour. » Qu'on me laisse, qu'on ne m'approche pas. Seul, » je trouverai l'endroit où la terre doit m'ouvrir » son sein. C'est parla , suivez-moi , Mercure et les » déesses des enfers sont mes conducteurs. Cher » Thésée , et vous, généreux Athéniens , soyez tou- )i jours heureux et souvenez-vous d'OEdipe. » Un chœur sert d'intervalle entre sa sortie et lé récit de sa mort, récit aussi rempli de merveilleux que toute la fable de cette pièce. Arrivé à l'endroit où le chemin se partage en diverses routes, il s'est assis, a quitté ses vêtements, s'est fait apporter de l'eau puisée dans une source voisine, et, après s'être purifié , s'est couvert de la robe dont on a coutume de revêtir les morts. La terre a tremblé; il a fait ses derniers adieux à ses filles, qui se frappaient la poitrine en gémissant. Une voix s'est fait entendre du ciel : « OEdipe, qu'attendez-vous? » Il a embrassé ses filles, les a recommandées encore à Thésée, et leur a ordonné de s'écarter pour n'être pas spectatrice d'une mort dont Thésée seul , suivant Tordre des dieux, doit être le témoin, et conserver le secret. Tout le monde s'est éloigné, et, un moment après , l'on n'a plus vu OEdipe , mais seulement Thésée, se couvrant le visage de ses mains, comme si ses regards eussent été éblouis d'un spectacle céleste. « Pour OEdipe ( continue celui » qui fait ce récit) , on ignore le genre de sa mort;
COURS 1)K LITlEHArURF. J i J
» mais sans doute l;i tt'ire s'rst ouverte [toui- lere- » voir sans doulcm- et sans violence. »
Il rei;ne dans iDute cette |)ieir une sorte de terreur religieuse, luie nnstérieuNe horreur qui plaît beaucouj) à c<'U\ ([iii aiment la trai^édie. Il y a des beautés éternelles; mais je crois (|u"il faudrait beaucoup d'art pour accommoder le denoùment à nolic théâtre, et n'en pas faire une scène d'opéra.
Cette race des Labdacides, si souillée de meurtres, d'incestes et de toute sorte d'attentats, a fourni trois pièces à Sophocle. Celle qui se j)résentaitlapremière, ensuivant l'ordre des événements, c'était ÏOEclIpe roi, dont je vais parler; maisje l'ai réservée, ainsi que l'iîVÉ'r/re, pour réunir les deux ouvrages que Voltaire a jugés dignes de lui servir "de modèles.
Le sujet diOIùlipe roi est si universellement connu, que je crois devoir me borner à quelques remarques sur ce que les deux pièces ont de commun et sur ce qu'elles ont de différent.
L'ouverture et l'exposition de Sophocle sont heureuses et théâtrales. Des vieillards, des entants, un grand-prétre, des sacrificateurs, la tète ornée de bandelettes sacrées , et des rameaux dans les mains en signe de supplications, sont prosternés au pied d'un autel qui est à l'entrée du palais d'Œdipe. 11 jiarait, et a voulu, dit-il, s'assurer par ses veux de la situation de ses malheureux sujets. Le grand-j)rétre prend la parole, et fait un tableau pathétitpie des ravages ((ue la [)este cause dans
3a6 COURS DE LITTÉRATURE.
Thèbes. Les Thébairis implorent les seuls appuis qui leur restent, les dieux et leur roi, ce roi si sage et si heureux qui les a délivrés du sphinx, et qui a déjà été leiu* sauveur avant d'être leur souverain. Il a prévenu leur demande et envoyé à Delphes son beau-frère Créon, pour savoir ce qui attire sur Thèbes la colère du ciel. Il attend à tout moment Créon , qui devrait être de retour. Ce prince paraît, et annonce que l'oracle ordonne de rechercher les auteurs du meurtre de Laïus et de venger sa mort. Œdipe s'engage à donner tous ses soins à cette recherche, et prononce par avance les plus terribles imprécations contre le meurtrier; imprécations dont l'effet est d'autant plus grand pour le spectateur, qu'elles retombent sur celui qui les prononce. Voltaire les a rendues en beaux vers :
Et vous, dieux des Thébains, dieux qui nous exaucez, Punissez l'assassin , vous qui le connaissez. Soleil , cache à ses yeux le jour qui nous éclaire ! Qu'en horreur à ses fils , exécrable à sa mère , Errant , abandonné , proscrit dans l'univers , Il rassemble sur lui tous les maux des enfers , Et que son corps sanglant , privé de sépulture , Des vautours dét'or^ints devienne la pâture !
Toute la marche de ce premier acte est parfaite. Voltaire n'a point fait usage de cette belle exposition; et, ce qu'il y a de pis, c'est qu'au lieu de regretter le parti qu'il aurait pu en tirer, il en parle avec un mépris très-injuste dans des lettres
COURS 1)1 I 1 1 I I i; \ I i;iii . .):>.']
(jin parmciil à la siiito tic la incimi'rc fililion iXOEdipc , «l (iiii' liii-iuriiU' Mippiiiiia dans toutes les oiiitiuns jjjt'iUMalos de ses œiivies , mais (ju On a remises dans celles (|ni ont parti pendant ses dcrnieics années, cl dont il a\ail laisse le soin a des libruires. (le n'est pas tpic ces lettres ne soi«'nl curieuses €t tièsrdignes de l'impression , puisqu'elles contiennent une très-bonnecriti(jue(lcson Olùlipe ^ taite par lui-nirnie, et cUîs réilexions jucluieuses sur ce sujet. Il est à présumer que quand il les retrancha, c'est qu'il sentit tju'il n'avait |)as parlé d'un ton convenable de ce même Sophocle , à qui depuis il rcudit plus de justice dans la préface à Ores te ; et j'ose croire que s'il avait relu ces lettres quand on l(\s réimprima, il n aurait pas laissé subsister les censures très-dé[)lacées qu'il hasarde contre cette exposition de ÏOEdlpe grec, (ju'il eût mieux fait d'imiter. Voici comme il en parle , sans donner à l'auteur la plus légère louange.
« La scène ouvre par un chœur de Thébains j)ro- » sternes au pied des autels. Œdipe, leur libérateur » et leur roi, paraît au milieu d'eux. Te .y«/.y OEcliih, » leur dit-il, si vanté par tout le monde. H y a cpiel- » que apparence que les Thébains n'ignoraient pas » qu'il s'appelait Œdipe. »
Non, ils ne l'ignoraient pas; mais Voltaire ignorait la langue grecque; et faisant dire à Sophocle ce qu'il ne dit pas , il s'est exposé à tomber dans des méprises qui avertissent de ni' ju^er que île ce
'^•iS COUfiS DE I.lTTliUATUilE.
tjiie l'on .sait. Que dirait-on d'un critique qui, entendant ce premier vers cViphigéniey
Oui , c'est Agamemnon , c'est ton roi qui t'éveille ,
reprocherait à Racine d'avoii- dit : Je suis Agamemnon^ je suis ton r-oi, et ajouterait : Ilj- a quelque apparence quArcas connaissait son roi, connaissait Agamemnon? On lui dirait que c'est une manière de parler très-convenable et très-reçue, et qu'il est tout naturel qu'Arcas étant surpris d'être éveillé par son roi, celui-ci l'assure qu'il ne se Irompe pas, que c'est bien Agamemnon^ que cest son roi qui l'éveille; ce qui , pour le dire en passant , annonce déjà une situation critique qui nécessite une pareille démarche. Cette explication même est si claire, qu'on ne la croirait nécessaire que pour un étranger, moins instruit que nous des tournures de notre langue. Eh bien! le vers d'Agamemnon est précisément celui d'Œdipe, et l'un n'est pas plus ridicule que l'autre: «Je suis » sorti ( dit-il ) au bruit de vos gémissements, et » n'ai pas voulu m'en rapporter à d'autres. Je suis y) venu moi-même, moi, cet Œdipe dont le nom » est dans la bouche de tous les honmies. « Remarquez que l'énigme du sjDhinx l'avait rendu trèscélèbre, et que les anciens ne faisaient nulle difficulté d'avouer que leur nom était fort connu; témoin ce que dit à la reine de Carthage le modesle Enée, de tous les héro.s le moins accusé d'orgueil : « Je suis le pieux Enée dont la renom-
COrUS UK II I IKHAI LUI. V^tJ
» iiit'e s'cK'Vf juscjnaiix ciiMix. » (t-ttc extrême lései've (luimposciil K'S hiiiiscMiiccs scuiales, et qui (léteiid à r;iiii()iir-|>i()|>ic de cliaciiii de se montrer en (jiioi (|iie ce si)it , de peur de l)les,ser eeliii de tous, cette modestie de convention et de lallinenient n'était point un devoir dans îles inours plus simples el plus iVanclies, et tous les héros de l'anticpiité en sont la j)reiive. Il n'y a donc |)oinl d'orf^ueil dans ce qu'Olùlipe dit de lui-même, comme il n'v a point de siniplicilë grossière dans la manière dont il se nomme, comme il n'v a rien de déplacé à faire la peinture des maux qui accablent les Thébains ; car quoique Olviipe n'ignore pas que la peste règne dans Ibebes, ces sortes de développements naturels au malheur ne sont point hors de propos et font plaisir au spectateur, en peignant à l'imagination tout ce qu'il y a d'affreux dans la situation des j)ersonnages. Qu'on juge d'après cela si Voltaire était fondé à terminer ainsi ses critiques inconsidérées. «Tout cela n'est guère » une preuve de cette perfection ou l'on prétendit, M il y a (pielqnes années, que Sophocie avait jjorlé » la tragédie. ( C'étaient Racine et Boileau qui l'a- )» valent prétendu. ) li ne paraît pas qu'on ait grand » tort dans ce siècle de refuser son admiration à » un poc'te qui n'emploie d'autre aili(ue,pour faire » connaître ses personnages, que de faire dire : Je » suis OEdipe. Cette grossièreté ne s'appelle plus » une noble simplicité. «
On est un peu étonné cpic Voltaire refuse son admiration a Soj)hocle dans le temps où il lui ein-
33o ÇPURS DE LITJ 1;RATUJBE.
primte toutes les beautés qui ont tait le succès de sa tragédie. Tout ce qu'on peut dire pour son excuse, c'est qu'alors il était très-jeune, et que luimême probablement s'était condamné depuis , puisiqu'il avait jugé à propos de retrancher ces lettres de toutes les éditions dont il a été le rédacteur.
Il me semble aussi aller beaucoup trop loinquand il soutient que la pièce de Sophocle est finie au se-r cond acte, et que les paroles du devin Tirésias sont si claires, qu'OEdipe ne peut manquer de s'y reconnaître. Pour juger de ce reproche, voyons ce que dit le devin. C'est le chœur qui conseille au roi de le faire venir, et le roi répond que Créon lui a déjà donné le même avis, qu'en conséquence il a déjà envoyé deux fois chercher cet interprète des dieux si révéré dans Thèbes, et qu'il s'étonne que Tirésias tarde si long-temps. Le vieillard aveugle, à qui le ciel a donné la connaissance de ce qu'il y a de plus secret, et qui est parmi les mortels ce qu'Apollon est parmi les dieux, est amené sur la scène ; et j'avoue que ce personnage me paraît mieux adapté au sujet, et produire plus de curiosité et de terreur que celui du grand-prêtre dans la pièce française, rôle beaucoup moins caractérisé que celui de Tirésias. Tous les deux tiennent d'abord le même langage, tous deux résistent longtemps avant que de parier, et ne se déterminent qu'à regret à nommer OEdipe comnie le meurtrier de Laïus. Il s'emporte également dans les deux pièces, et le gi-and-prêti'e et Tiiésias sont également trai-
COUU6 L>i iji ntiiAïUKi!:. 3'^i
tés tl'iiuposteurs. Mais voici comme Voltaiiv, dans la fin (!«' la sx."t'iic, a ri'Strt'int st>M iiiiitalion :
VcMis iiH- tniitt-y. toiijoiiiii tic Irnitir «'t d'imposteur. Volir prif , iiiitrHuis, lUC croyait plu» siii<<'rr.
OKOII»*..
Arrrlc : ipif dis-lii? (juui ! l'dh l)f .' iimii pcrt'I...
LF. GiuNU— Piu'rur .
Vous iippniuln-/. trop toi votre luiustc sort : Ce jour va vous douuir l;i naissance cl la iiiorl.
Ce vers propliftique est admirable J.c vers dv Sophocle |>eiit faire connaître combien la langue grecque était plus hardie que la nùlie dans son expression: Ce jour voi/s eii/à/itcraef vous tuc'/ a; L't le vers de Voltaire lait voir comme il iaut traduire:
Vos destins sont comblés : vous allez vons connaître. Malheureux 1 savez-vous quel sang vous donna l'être? " Entouré de forfaits ù vous seul réservés, Savez-vous seulement avec qui vous vivez?
Jusqu'ici le poète français traduit : là il s'arrête et termine ainsi la scène :
O Corinthe ! 6 Phocide , exécrable hyraénée ! Je vois naître une race impie , infortunée , Digne de sa naissance , et de qui la lureur Remplira l'univers d'épouvante et d'horreur. Sortons.
Tirésias en dit beaucoup davantage : « Je vous le » <iis pour la dernière fois : Cet homme que vous M cherchez , ce criminel , ce meurtrier est dans » Thèbes. On le croit étranger , mais on saura bien- » tôt qu'il jest fliébain. Sa fortune va s'évanouir
aSa COURS DE LllTiRATURE.
» comme un songe. Aveugle, réduit à l'indigence, » courbé sur un bâton, on le verra errer dans les » contrées étrangères. Quelle confusion quand il » se reconnaîtra frère de ses fils, époux de sa mère, » incestueux et parricide ! Allez, prince, éclaircis- » sez ces terribles paroles, et, si vous les trouvez » trompeuses, je consens de passer pour un faux » prophète. »
Je conviens qu'il y a plus d'art dans le poète français, qui se borne d'abord à ne faire voir dans OEdipe qne le meurtrier de Laïus, et enveloppe le reste dans des paroles vagues et obscures qui ne peuvent faire naître que des soupçons. C'est se conformer aux règles de la progression dramatique, que de développer par degrés toutes les horreurs de la destinée d'OEdipe, et de ne le montrer incestueux et parricide qu'à la fin de la pièce. Le moderne a mieux observé ce précepte que l'ancien, et c'est en cette j^artie surtout que le Français de vingt-quatre ans , comme l'a écrit Rousseau, qui dans ce temps était juste, l'a emporté sur le Grec de quatre-vingts. C'est un progrès que l'art a dû faire; mais il est vrai que les paroles de Tirésias, qui en apprennent trop aux spectateurs, révèlent tout le sort d'OEdipe si clairement, qu'il faut, dit Voltaire, que la tele lui ait tourné s'il ne regarde pas Tirésias comme un véritable prophète. Cet arrêt me paraît beaucoup trop sévère ; car enfin OKdipe qui se croit toujours et qui doit se croire fils dePolybe, roi de Corinthe, OEdipe à qui l'on )i'a pas encoie dit \\\\ seul mot qui puisse lui faire
COURS Ut LiriLHAïuni:. 33'^
coimaltrc iju'il est fils di' Laïus, ()Ltli|) |»tiil-il deviner tout cela , parce tjiroii lui a dit (|wc U; ineiirti'ier de Lams se trouvera le mari de sa mère et le frère de ses eulants? Ce ([ui <»st vrai, c'est (ju'il (levait être frappé du rappoi l qui se tiouve eutte les paroles du deviu et l'oracle de Delpbes, (pii lui a prédit autrefois, à lui, Ol-^dipe (comme il va l'avouer tout à riieiu'e à Jocasle), préciséuieut les u)émes choses dont le menace Tirésias : ce rapport devrait finquiéter, et ici la critique est juste. Mais de ce qu'OEilipe ne fait j)as ce qu'il y a de niieuv à faire, et ne dit pas ce qu'il y a de mieux à dire, il ne s'ensuit pas (jue son destin soit si manifestement dévoilé, que Ici pièce est entièrement finie ; et conclure que Sophocle ne savait pas même préparer les événements et cacher sous le voile le plus mince la catastrophe de ses pièces, et qu'il viole les rèi^les du sens commun pour ne pas manquer on apparence à celles du théâtre, c'est joindre, ce me semble, beaucoup d'injustice dans les jugements à beaucoiip de dureté dans les termes.
Un tort plus grand, et qui paraît à peine concevable, c'est d'avoir lu avec tant de précipitation l'ouvrage qu'il imitait, ou d'eu parler de mémoire si légèrement, qu'il trouve dans Sophocle ce qui n'v est pas, et qu'il n'y voit pas ce que tout le monde peut y voir. « Lorsque OEdipe (dit-il/ ap- » prend de Jocaste que le seul témoin de la mort » de Laïus, Phorbas, vit encoie, il ne songe seule- » ment pas à le faire chercher. Le chœiu' lui-même , » qui donne toujours des conseils à OKdipe, ne lui
334 COUKà îm LIÎTÉRATTJÏVE.
» donne pas celui d'interroger ce témoin. Il le prie » seulement d'envoyer chercher Tirésias. » Rien de toMt cela n'est conforme à la vérité. C'est au troisième acte qu'Œdipe apprend de Jocaste que Phorbas est vivant, et le chœur ne peut pas lui donner là-dessus le conseil d'envoyer chercher Tirésias; car ce conseil a été donné dès le premier acte, et exécuté au second , et Jocaste ne voit Œdipe qu'après la scène où le devin a parlé au roi. Le chœur ne peut pas lui conseiller de faire venir Phorbas ; il n'en a pas le temps, car le premier mot d'OEdipe, dès que Jocaste lid a parlé , est celui-ci : Faites venir Phorbas au plus vite. Jocaste s'en charge ; et avant de la quitter il lui répète encore : Songez , je vous en conjure^ à faire venir ce Phorbas qui peut seul éclaircir mon sort. C'est par là que finit le troisième acte, et Phorbas, qui est retiré à la campagne , arrive à la scène quatrième du quatrième acte. 11 ne panùt pas qu'il y ait de temps perdu, suivant les règles de la vraisemblance; car il faut observer que les anciens n'avaient pas, comme nous, d'entr'actes proprement dits, qui laissent le théâtre vide pendant un certain temps , et permettent de supposer un intervalle tel à peu près qu'on le veut pour les événements qui se passent derrière le théâtre. Leurs actes n'étaient séparés que par des intermèdes que chantait le chœur, qui ne quittait point la scène, et qui, par conséquent, rendait la règle d'unité de temps beaucoup plus rigoureuse que parmi nous. Aussi arrivet-il que , dans leurs pièces, les événements parais-
colins DE MTri!:R\TnnK. 33')
sent ([lU'UjiK'lois précipitas. D'apivs l'exposé fidèle qu'on vient (renterulre, (pir deviennent les criti- (pies de Voltaire, (pii icprotlu' à Sophocle de n'avoir pas tait pivci sèment tout ce qu'il a fait ?
Ailleurs il lui fait diie ce qu'il n'a j)as dit : c On » avait prédit à Jocaste que son fils porterait ses >' crimes jusqu au lit de sa mère, et lorscpie ( Hldipe » lui dit : On m'a prédit que je souillerais le lit de » ma mère, elle doit répondre sur-lc-chamj) : On » en avait jnédit autant à mon fils. » IN on, elle ne saurait faire cette réponse; car elle ne dit nulle part qu'on lui ait prédit cela de son fds : elle dit seulement que ce fils, suivant l'oracle, devait être le meurtrier de son père. Voltaire a ajouté, il est vrai, dans sa pièce , et le mari de sa mère. Mais smce qu'il fait dire à son OEdipe, il ne doit pas juger celui de Sophocle, qui n'en a pas dit lui mot. Il prétend (\\\à moi/ts d'i/n aveuglement inconcevable, la conformité qui se trouve entre les prédictions faites à son fds et celles que l'oracle a faites à Œdipe, et celles de Tirésias doit lui faire connaître manifestement la vérité. Mais Jocaste croit mort ce fils qu'elle a fait exposer; mais ( )iùlipe croit que Polybe est son père : mais Sophocle a eu soin de donner à Jocaste, dans tout son rôle, un mépris marqué pour les oracles , depuis qu'on a vu périr par la main de brigands inconnus ce même Laïus qui devait périr par la main de ce même fils qu'elle a exposé et qu'elle croit mort. J'ose penser encore que toute cette intrigue est fort bien nouée, (pie les incertitudes et Ips obscurités v sont suffisam-
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ment ménagées, et que ce n'est pas sans raison qu'on a regardé XOEclipe comme ce que les anciens avaient fait de mieux en ce genre. 11 n'y a de défaut réel que celui qui est inhérent au sujet, et qui se trouve dans le poète français comme dans le poète grec : c'est le peu de vraisemblance que Jocaste et OEdipe n'aient fait depuis si long-temps aucune recherche sur la mort de Laïus. Mais heureusement ce défaut est dans l'avant-scène , et c'est à ce propos qu'Aristote observe que, quand un sujet a des invraisemblances inévitables, il faut au moins les placer avant l'action. Voltaire convient lui-même qu'à moins de perdre un très-beau sujet, il faut passer par-dessus cette invraisemblance; et l'on remarque en général que le spectateur ne se rend pas difficile sur ce qui a précédé l'action. Il permet au poète tout ce que celui-ci veut supposer , et ne se montre plus sévère que sur ce qui se passe sous ses yeux.
A ce vice du sujet, qui n'est pas, après tout, fort important , il faut ajouter une faute réelle , qui est celle du poète; c'est la querelle très-mal fondée qu'OEdipe fait à Créon, et l'accusation intentée si légèrement contre lui, d'avoir suborné Tirésias pour accuser le roi. Cet épisode, très-mal imaginé, remplit tout le troisième acte de Sophocle. OEdipe y tient un langage et une conduite également indignes d'un roi; il accuse et condamne Créon avec une témérité inexcusabîe, et il faut que Jocaste obtienne de lui, avec beaucoup de peine, de ne pas sévir contre un prince innocent. C'est encore
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là un (le cos incidents épisotliqnes qui, ni' produisant rien, sont vicieux dans tout système dramatique, parce qu'ils ne fout qu'occuj>er une place (pi'iisùtentà ractioii principale. (Vest prohahleiuent parce (pie celle dOlùlipe est en elle-même extrêmement simj)le, que Sophocle, pour y remédier, est tombé dans ce défaut que Voltaire n'a fait que remplacer par un autre, en introduisant son Philoctète, plus étranger encore au sujet que Créon. A l'égard du cinquième acte de Sophocle, Voltaire le trouve entièrement hors d'œuvre, et soutient que la pièce est finie quand le destin d'OILdipe est déclaré. Cela peut être vrai pour nous; mais je ne pense pas qu'il en fut de même pour les Grecs, et ce que nous avons déjà vu de leiu' théâtre confirme assez cette opinion. Ce cinquième acte contient la punition d'Œpide, la mort de Jocaste qui se tue elle-même, et les adieux que vi.ent faire à ses enfants ce père infortuné, qui s'est condamné à l'exil et à l'aveuglement. J'avoue que je ne vois rien là que j'aie envie de rejeter; et en supposant, ce dont je doute encore, que la scène du père et des enfants nous parût superflue au théâtre, il est sûr au moins qu'on ne peut la lire sans attendrissement. La voici. 11 a recommandé ses fils à Créon qui va régner pendant leur minorité, et il demande ses deux filles qui sont encore dans l'enfance.
Que je les touche encor de mes mains paternelles. Laissez-moi la douceur de pleurer avec elles, 0 généreux Créon ! C'est mon dernier espoir. Oui , ipie je les euibras.<ic , el je croinii les voir. I. 2 2
Que (lis-je ? Vous avez exaucé ma prière ; Vous avez eu pitié de ce malheureux père. Ne les entends-jc pas?