ROLAND
pù suis-je? juste ciel! où suis-je? malheureux !
Quand le célèbre Piccini vint embellir cet ouvrage de sa musique enchanteresse, notre parterre , apparemment plus délicat que la cour de Louis XIV , et plus coimaisseur que Voltaire , trouva cet endroit de Roland fort ridicule. Ce jugement étrange vint probablement de ce qu'on prétendait , depuis quelque temps , que l'opéia fût la tragédie ; et il est siir que cette scène n'est pas d'une couleur tragique. Mais il ei'it fallu se souvenir que Roland, quoique intitulé, suivanj: l'usage, tragédie lyrique, parce que les deux principaux personnages sont une reine et un héïos , n'est pourtant pas une tragédie : c'est une pastorale héroïque , dont le sujet n'est autre chose
que la préférence qu'une reine donne à un berger aimable sur un guerrier renommé. Rien dans ce sujet n'est traité d'une manière tragique , et le quatrième acte est du ton de tout le reste de la pièce. Il n'y a donc aucun reproche à faire au poète , si ce n'est que , cet acte excepté , le fond de ce drame est un peu faible , et que l'intrigue est peu de chose. L'amour d'Angélique et de Médor n'éprouve aucun obstacle étranger , et on les voit dès le commencement à peu près d'accord. Il s'ensuit que c'est un mérite dans l'auteur d'avoir relevé son action par l'intéressant tableau du désespoir de Roland, et les rieurs du parterre attaquaient précisément ce qu'il y avait de plus louable ; mais aussi ce n'était pasà Quinault qu'on en voulait. Qui n'a pas entendu répéter cent fois, par ceux qui ont l'oreille sensible à la mélodie des vers lyriques , ce monologue de Roland :
Ah! j'attendrai long-temps : la nuit est loin encore.
Quoi! le soleil veut-il luire toujours?
Jaloux de mon bonlieur , il prolonge son cours
Pour retarder la beauté que j'adore.
O nuit! favorisez mes désirs amoureux ; Pressez l'astre du jour de descendre dans l'onde ; Déployez dans les airs vos voiles ténébreux : Je ne troublerai plus par mes cris douloureux ^'otre tranquillité profonde.
Le cliarmant objet de mes vœux N'attend que vous pour rendre heureux Le plus fidèle amant du monde.
O nuit ! favorisez mes désirs amoureux .
Ce n'est même que dans Roland et dans Armide que Quinault s'élève jusqu'au subliine des grands sentiments ; car on peut qualifier ainsi ce trait de Roland, lorsqu'il lit sur l'écorce des arbres le nom de Médor :
Médor en est vainqueur ! Non : je n'ai point encor Entendu parler de Médor.
Ce mouvement est d'un héros.
Enfin, le poète a tellement soigné ce quatrième acte, que le style en est soutenu jusque dans les paroles des divei'lissements , si souvent négligées dans Quinault , et qui sont ici pleines d'él«;;ance et de douceur. Q'on en juge par celles-ci :
Quand on vient dans ce bocage , Peut-on s'empêcher d'aimer?
Que l'amour sous cet omlu'age Sait bientôt nous désarmer !
Sans effort il nous engage Dans les nœuds qu'il veut former.
Que d'oiseaux sous ce feuillage!
Que leur chant nous doit charmer!
Nuit et jour par leur ramage Leur amour veut s'exprimer.
Quand on vient dans ce bocage , Pout-on s'empêcher d'aimer?
Horace et Anacréon n'auraient pas désavo'ié la? naïveté amoureuse de ces deux chansons : Angélique est reine , elle est belle ;
mi
cou us bK Ll i lÉHAJ CRE.
Mais ses gi andeurs ni ses appas
Ne me rendraient pas infidèle:
Je ne quitterais pas Ma bergère pour elle.
Quand des riches pays arrosés par la Seine
Le charmant Médor serait roi .
Quand il pourrait quitter Angéliciue pour moi ,
Et me faire une grande reine ,
Non , je ne voudrais pas encor
Ouiller mon berger pour Médor.
Quinaiilt eut , comme Racine, ce bonheur assez rare, que le dernier de ses ouvrages fut aussi le plus beau. Sa muse , qui mil sur la scène les fabuleux enchantements d'Armide , était la véritable enchanteresse : c'est là que l'élégance du style est le plus continue , que les situations ont le plus d'intérêt , qu'il y a le plus d'invention allégorique, le plus de charme dans les détails. L'expositson est très belle : c'est Armide plongée dans une sombre tristesse, entre deux confidentes qui s'empressent à l'envi l'une de l'autre à lui vanter sa gloire , sa fortune , ses succès dans le camp de Godefroi :
Ses plus vaillants guerriers , contre vous sans défense , Sont tombés en voti-e puissance.
Elle répond par ce vers, qui suffit pour annoncer son caractère, ses ressentiments, et le sujet de la pièce :
Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous. La scène finit par un songe qui n'est pas, comme tant d'autres , un lieu commun • c'est un récit simple et touchant.
Un songe affreux m'inspire une fureur nouvelle Contre ce funeste ennemi.
J'ai cru le voir , j'en ai frémi ; J'ai cru qu'il me frappait d'une atteinte mortelle. Je suis tombée aux pieds de ce cruel vainqueur : Rien ne fléchissait sa rigueur ; Et par un charme inconcevable , Je me sentais contrainte à le trouver aimable Dans le fatal moment qu'il me perçait le cœur.
La scène suivante avec Hydraot est terminée par un trait sublime :
Le vainqueur de Renaud , si quelqu'un le peut être , Sera digne de moi.
Il suffit de rappeler cet admirable monologue :
Enfin il est en ma puissance , etc.
Peu de morceaux de notre poésie sont plus généralement connus , et il y a peu de tableaux au tliéàtre aussi frappants. C'est dans le rôle d'Armide que se trouvent les seuls endroits où le poète ail osé confier à la musique des développements de passion qui se rapprochent de la tragédie : tel est ce monologue ; et telle est encore la scène où Renaud se sépare d'Armide, et où l'auteur a imité quelques endroits de la Didon de Virgile. A la vérité , il ne l'égale pas ; et qui pourrait égaler ce que Virgile a de plus parfait? Mais il n'est pas indigne de marcher près de lui , et c'est beau-
coup. La passion n'est-elle pas éloquente dans ces vers , quoique bien moins poétiques que ceux de Didon ?
Je mourrai si tu pars , et tu n'en peux douter :
Ingrat, sans toi je ne puis vivre.
Mais . après mon trépas , ne crois pas éviter
Mon ombre obstinée à te suivre.
Tu la verras s'armer contre ton cœur sans foi: Tu la trouveras inflexible Comme tu l'as été pour moi ; Et sa fureur , s'il est possible , Egalera l'amour dont j'ai brûlé pour toi.
Armide soutient son caractère altier , lorsque , maîtresse du sort de Renaud , indignée de ne devoir qu'à ses enchantements tout l'amour qu'il lui montre, elle s'efforce de le haïr, et appelle la Haine à son secours. C'est la plus belle allégorie qu'il y ait à l'opéra , et jamais ce genre de fiction, qui est si souvent froid , n'a été plus intéressant. Ce ballet de la Haine n'est pas une fête de remplissage , comme il y en a tant ; c'est une peinture morale et vivante. L'on reconnaît le cœur humahi , et l'on plaint Armide lorsqu'elle s'écrie :
Arrête , arrête , affreuse Flaine !
Laisse-moi sous les lois d'un si charmant vainqueur : Laisse-moi ; je renonce à ton secours horrible. Non , non , n'achève pas ; non , il n'est pas possible De m'ôter mon amour sans m' arracher le cœur.
Et la réponse de la Haine !
Tu me rappelleras peut-être dès ce jour;
Et ton attente sera vaine :
Je vais te quitter sans retour.
Je ne te puis punir d'une plus rude peine , Que de l'abandonner pour jamais à l'amour.
Le seul défaut de cette pièce , c'est que le quatrième acte forme une espèce d'épisode qui tient trop de place, et arrête trop long-temps l'action: c'est un trop grand sacrifice fait à la danse et au spectacle. L'auteur a suivi pas à pas la marche du Tasse, qui fait revenir Renaud à lui-même à la seule vue du bouclier de diamant qui lui montre l'indigne état où il est. Cette idée ingénieuse peut suffire dans un poème épique , rempli d'ailleurs d'une foule d'autres événements ; mais dans une pièce où celui-ci est capital , je crois que les combats du cœur d'un jeune héros entre l'amour et la gloire seraient d'un plus grand effet que cette révolution subite et merveilleuse qui se passe en ce moment.
Si vous lisez, après Quinault, les opéras faits de son temps , vous ne rencontrez que de froides et insipides copies qui ne servent qu'à mieux attester la supériorité de l'original. Des hommes qui ont eu de la réputation dans d'autres genres ont entièrement échoué dans le sien. Les opéras de Campistron et de Thomas Corneille sont au-dessous de leurs plus mauvaises tra;;édies; Oi.'U.\ de liouit^au
et de La Fontaine ne semblent faits que pour nous apprendre le danger que l'on court à vouloir sortir de son talent. Thétis et Pelée , de Fontenelle , eut long-temps de la réputation : elle était bien peu méritée. Voltaire l'a loué dans le Temple du goût, on par complaisance pour la vieillesse de Fontenelle, \ ou pour ne pas démentir une opinion encoreélablie j sur un objet qui lui paraissait de peu d'importance, i Il faut croire que la musique et tous les accessoires du théâtre en firent le succès : en le lisant, on a peine à le comprendre. Le drame n'est pas mal coupé; mais il est froid , et le style est à la glace. Les vers sont extrêmement faibles, et souvent plats. Il n'y a pas dans tout ce poème, prétendu lyriipie, une idée de l'harmonie ni une étincelle de feu poétique. On vantait beaucoup autrefois ces deux vers :
Va , fuis : te montrer que je crains ,
C'est te (lire assez que je t'aiine.
Il y aurait de l'esprit à les avoir faits, si Tonne trouvait pas dans Quinault :
Vous m'apprenez à connaître l'amour ; L'amour m'apprend à connaître la crainte.
J'ai entendu louer aussi , par des vieillards , la scène où Pelée consulte le Destin. Voici comme elle commence :
O destin! quelle puissance Ne se soumet pas à toi ?
Tout fléchit sous ta loi; Tes ordres n'ont jamais trouvé de résistance.
Malgré nous tu nous entraînes Où tu veux ;
C'est toi qui nous amènes Tous les événements heureux ou malheureux. Tu les as liés entre eux Avec d'invisibles chaînes.
Par des moyens secrets
Ton pouvoir les prépare ,
Et chaque instant déclare
Quelqu'un de tes arrêts.
Ce sont là d'étranges platitudes dans une scène qui devait être imposante. Les anciens oracles qui parlaient en vers , et qui ne passaient pas pour en faire de bons, n'en ont guère fait déplus mauvais.
Fontenelle fit deux autres opéras , Endymion , fort inférieur encore à Thétis et Pelée , et Enée et Lavinie , qui n'en eut ni le succès ni la renommée, et qui pourtant le vaut bien pour le moins, car il y a une scène qui a du mérite j c'est celle où l'ombre de Didon apparaît à Lavinie , prête à prononcer entre Énée et Turnus , et à se déclarer pour le premier.