CHAPITRE IX.— De l'Ode, et de Rousseau
La carrière de J.-B. Rousseau , prolongée assez avant dans ce siècle, son nom si souvent mêle avec celui de Voltaire , et le malheureux éclat de leurs querelles , nous ont accoutumés à le compter parmi les poètes qui appartiennent à l'âge présent. Il n'en est pas moins vrai que le siècle de Louis XIV peut le réclamer avec plus de jtistice. Rousseau, né en 1671 , disciple de Despréaux, et qui eut l'avantage précieux de travailler vingt aiit» sous les yeux de ce grand maître, dont il apprit ( nous dit-il lui-même ) fout ce qu'il savait en poésie; Rousseau avait fait, avant la mort de Louis XIV, la plupart des ouvrages qui le mettent au nombre de nos écrivains classiques. Ses Psaumes, ses belles Odes, ses Cantates, avaient paru avant la fatale époque de 1710, qui l'éloigna de la France , et qui , en commençant ses maL heurs , parut marquer en même temps le déclin de son génie. Il est donc juste de ranger la poésie lyrique, dans laquelle il n'a point de rival , parmi les titres de gloire qui sont propres au siècle dont je retrace le tableau. ^
Rousseau en eut tous les caractères dans le genre où il a excellé : l'heureuse imitation des anciens , la fidélité aux bons princii»es , la pureté du langage et du goût. Dieu vous bénira , disait le marquis de La Fare, car voiis faites bien les vers. Malgré cette prédiction , il éprouva bientôt que , si le talent d'écrire en vers est un beau présent de la nature, ce n'est pas toujours une bénédiction du ciel.
Bien des gens regardent ses psaumes comme ce qu'il a produit de plus parfait .-c'est au moins ce
qu'il paraît avoir le plus travaillé ; mais son talent est plus élevé dans ses odes , et plus varié dans ses cantates.
La diction de ses psaumes est en général élégante et pure, et souvent très poétique. Il s'y occupe d'autant plus du choix des mots , qu'il a moins à faire pour celui des idées. Ses stroplies , de quelque mesure qu'elles soient , sont toujours nombreuses , et il connaît parfaitement l'espèce de cadence qui leur convient. C'est peut-être, de tous nos poètes, celui qui aie plus travaillé pour l'oreille, et c'est la preuve qu'il avait une aptitude naturelle pour le genre de poésie que l'oreille juge avec d'autant plus de sévérité (pi'elle eu attend plus de plaisir, et que la diversité du mètre fournit plus de ressources et plus d'effets. Quoique les pensées soient partout un mérite essentiel , elles le sont dans une ode moins que partout ailleurs, parce que l'harmonie peut plus aisémenfen tenir lieu. Des penseurs trop sévères, et entre autres Montesquieu , ont cru que c'était une raison de mépriser la poésie lyrique. Mais il ne faut mépriser rien de ce qui fait plaisir en allant à son but ; et le poète lyrique qui chante n'est pas obligé de penser autant que le philosophe qui raisonne. Rousseau possède au plus haut degré cet heureux don de l'harmonie , l'un de ceux qui caractérisent particulièrement le poète. On en peut juger par les rhythmes différents qu'il a employés dans ses psaumes, et toujours avec le même bonheur.
Seigneur , dans ta gloire adorable
Quel mortel est digne d'entrer?
Qui pourra , grand Dieu . pénétrer
Ce sanctuaire impénétrable , Oii tes saints inclinés , d'un œil respectueux , Contemplent de ton front l'éclat majestueux.
Ces deux alexandrins, où l'oreille se repose après quatre petits vers , ont une sorte de dignité conforme au sujet.
La strophe de dix vers à trois pieds et demi , l'une des plus heureuses mesures qui soient du domaine de l'ode , a deux repos où elle s'arrête successivement, et peut, dans son circuit, embrasser toutes sortes de tableaux , comme elle peut s'allier à tous les tons.
Dans une éclatante voûte
Il a placé de ses mains
Ce soleil qui dans sa route
ticlairc tous les bumains.
Knvironné de lumière ,
Cet astre ouvre sa carrière
Cormne un époux glorieux ,
Qui , dès l'aube matinale ,
De sa coucbe nuptiale
Sort brillant et radieux.
A CjBtte coin[)araison le psalniiste en ajoute une autre qui n'est pas moins bien rendue i»ar le poète
français , et n'offre pas une peinture moins complète :
L'univers , à sa présence ,
Semble sortir du néant.
Il prend sa course , il s'avance
Comme un superbe géant.
Bientôt sa marche féconde
Embrasse le tour du monde
Dans le cercle qu'il décrit ,
Et , par sa chaleur puissante ,
La nature languissante
Se ranime et se nourrit.
La strophe de cinq vers , composée de quatre alexandrins à rimes croisées , tombant doucerùerlt sur un petit vers de huit syllabes , convient davantage aux sentiments réfléchis. C'est celle que Rousseau a choisie dans l'ode qui commence par ces vers ,
Que la simplicité tTnne vertii paiisimé
Est sûre d'être heureuse en suivant le Seigneur , etc.
ode dont le sujet rappelle un morceau fameux de Claudien sur la Provideiice.
Pardonne , Dieu puissant , pardonne à ma faiblesse : Aàlaspect des méchants , confus , épouvanté , Le trouble m'a saisi , mes pas ont hésité. Mon zèle m'a trahi , Seigneur, je le confesse ,
En voyant leur prospérité.
Cette mer d'abondance , où leur ame se noie , Ne craint ni les écueQs ni les vents rigoureux. Us ne partagent point nos fléaux douloureux; Us marchent siu" les fleurs , ils nagent dans la joie.
Le sort n'ose changer pour eux.
Et un peu après :
J'ai vu que leurs honneurs, leur gloire, leur richesse, IN'e sont que des filets tendus à leur orgueil , Que le port n'est pour eux qu'un véritable écdèil , Et que ces lits pompeux où s'endort leur mollesse
Ne couvrent qu'un affreux cercueil.
Comment tant de grandeur s'cst-elle évanouie? Qu'est devenu l'éclat de ce vaste appareil? Quoi! leur clarté s'éteint aux clartés du soleil? Dans un sommeil profond ils ont passé leur vie ,
Et la mort a fait leur réveil.
Cette autre espèce de strophe, formée de qnâtfe hexamètres suivis de deux petits vers de trois pieds, est très favorable aux peintures fortes, rapides , effrayantes ; à tous les effets qui deviennent plus sensibles, quand le rhythme, prolongé dans les grands vers , doit se briser avec éclat sur deux vers d'une mesure coinle et vive. Tel est celui de l'ode sur la VenQeanve divine , appliqitée à la défaite des Turcs :
Du haut de la montagne ou sa grandeur réside , Il a brisé la lance et l'épéc homicide Sur qui l'impiété fondait sou ferme appui. Le sang des étrangers a fait fumer la terre ,
El le feu de la guerre
S'est éteint devant lui.
Lue affreuse clarté dans les airs répandue A jeté la frayeur dans leur troupe éperdue :
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POESIE
Par l'effroi de la mort ils se sont dissipés ; Et l'éclat foudroyant des lumières célestes
A dispersé leurs restes
Aux glaives échappés.
L'ambition guidait vos escadrons rapides; Vous dévoriez déjà , dans vos courses avides , Toutes les régions quéclaire le soleil.
Mais le Seigneui' se lève , il parle , et sa menace
Convertit votre audace
En un morne sommsil.
L'expression de ces derniers vers est sublime.
Six hexamètres partagés en deux tercets, où deux rimes féminines sont suivies d'une masculine , ont une sorte de gravité uniforme , analogue aux idées morales : aussi ce rhythme forme plutôt des stances qu'une ode véritable. Racan s'en est servi dans ime de ses meilleures pièces , celle sur la Retraite . et Rousseau , dans la paraphrase d'un psaume sur l'aveuglement des hommes du siècle , qui vivent comme s'ils oubliaient qu'il faut mourir.
L'homme en sa propre force a mis sa confiance :
Ivre de ses grandeurs et de son opulence ,
L'éclat de sa fortune enfle sa vanité.
Mais , ô moment terrible , ô jour épouvantable ,
Où la mort saisira ce fortimé coupable
Tout chargé des liens de son iniquité !
Que deviendront alors , répondez , grands du monde ,
Que deviendront ces biens où votre espoir se fonde,
Et dont vous étalez l'orgueilleuse moisson?
Sujets , amis , parents, tout deviendra stérile ,
Et dans ce jour fatal , l'homme , à l'homme inutile ,
Ne paiera point à Dieu le prix de sa rançon.
Ces idées , il est vrai , ont été souvent répétées dans toutes les langues ; mais elles sont relevées ici par l'expression. C'est un art nécessaire que n'a pas toujours Rousseau , qui sait mieux colorier de grands tableaux qu'il ne sait embellir la pensée. Il serait trop long de parcourir toutes les diverses espèces de rhythme lyrique qu'il a formées du mélange des rimes et de celui des vers de différente mesure. Toutes n'ont pas un dessein également marqué; mais toutes sont susceptibles de beautés particulières. Une des plus harmonieuses, et qu'il a le plus fréquemment employée, c'est la strophe de dix vers de huit syllalies. Si la mesure du vers ne peut avoir la pompe et la majesté de l'alexandrin , la strophe entière y supplée par une marche nombreuse et périoili([ue qui suspend deux fois la phrase avant de la terminer, et par le rapprochement des rimes dont le son frappe plus souvent l'oreille : ces avantages la rendent propre aux grands effets de la poésie. Je n'en prendrai pour exemple en ce moment que le psaume image du bonheur temporel des méehauts, composé dans ce rhythme, qui est aussi celui de l'ode à la Fortune. Quelques strophes nous offriront tour-à-tour des peintures fortes ou
riantes, des mouvements pleins de vivacité ou de douceur.
Mais quoi? les périls qui m'obsèdent IVe sont point encore passés !
De nouveaux ennemis succèdent A mes ennemis terrassés I Grand Dieu ; c'est toi que je réclame. Lève ton bras, lance ta flamme, Abaisse la hauteur des cieux *, Et viens sur leur voûte enflammée.
D'une main de foudres armée , Frapper ces moûts audacieux.
Ces hommes qui n'ont point encore
Éprouvé la main du Seigneur
Se flattent que Dieu les ignore.
Et s'enivrent de leur bonheur.
Leur postérité florissaute ,
Ainsi qu'une tige naissante ,
Croît et s'élève sous leurs yeux ;
Leurs fdles couronnent leurs tètes
De tout ce qu'en nos jours de fêtes
Nous portons de plus précieux.
De leurs grains les gi-anges sont pleines;
Leurs celliers regorgent de fruits;
Leurs troupeaux , tout chargés de laines ,
Sont incessanunent reproduits :
Pour eux la fertile rosée ,
Tombant sur la terre embrasée ,
Kafraichit son sein altéré ;
Et pour eux le flamljeau du monde
Nourrit d'une chaleur féconde
Le germe eu ses flancs resserré.
Le calme règne dans leurs villes ;
Nul bruit n'interrompt leur sommeil :
On ne voit point leurs toits fragiles
Ouverts aux rayons du soleil.
C'est ainsi qu'ils passent leur âge.
Heureux , disent-ils , le rivage
Où l'on jouit d'un tel bonheur!
Qu'ils restent dans leur rêverie :
Heureuse la seule patiie
Où l'on adoi'e le Seigneur !
La richesse des rimes, essentielle à tous les vers lyriques, l'est surtout à ceiix où, comme ici , le voisinage des rimes en fait ressortir l'intention et la beauté. I,'oreille est flattée de ce retour exact des mêmes sons qui retombent si juste et si prés l'un de l'autre, et ce plaisir tient en partie à je ne sais quel sentiment d'une difficulté heureusement vaincue , qui sera toujours pour les connaisseurs un des charmes de la poésie , quand il ne sera pas seul; et, de plus, chaque strophe, formant un petit cadre séparé, ne laisse apercevoir que l'agrément de la rime et en dérobe la
' J baisse la hauteur -des cieux est d'une beauté frappante. Voltaire l'a transporté dans sa Henriadc :
viens, des cieux euflauioiés abaisse la tiauteur.
Mais enflammes n'ajoute rien à l'idée, et le petit vers de Uonsseau est d'un plus grand effet que l'hexamètre de Voltaire, parce qu'il n'y a rien d'inutile , et qu'il a eu soin de commencer le vers par le mot essentiel, abaisse.
monotonie. C'est un des grands avantages que le vers de l'ode a sur l'hexamètre; mais aussil'ode ne peut traiter que des sujets d'une étendue t;ès bornée. Nous ne pourrions pas supporter un lor.g poème coupé continuellement par strophes : cts interruptions régulières nous fatigueraient au point de devenir à la longue plus monotones cent fois que l'alexandrin. D'ailleurs, cette coupe uniforme et périodique montre l'art trop à découvert, et ne pourrait se concilier, ni avec la vivacité et la variété du récit , ni avec la vérité et l'abandon du style passionné; et c'est par cette raison que l'épopée et le drame se sont réservé le grand vers, chez les anciens comme chez les modernes. Ce vers, toujours le même pour l'espèce, quoiqu'on puisse et qu'on doive en varier les formes pour l'effet, n'est pour ainsi dire qu'une sorte de donnée, un langage de convention, qui, une fois établi , n'étonne guère plus que le langage ordinaire; au lieu que la strophe ne peut jamais faire oublier le poète , parce que le mécanisme en est trop prononcé; et c'est encore une autre raison pour la bannir du genre dramatique , où l'auteur ne peut pas se montrer, et de l'épique , où il fait si souvent place aux personnages. Peut-être objectera-t-on que les octaves italiennes , dans l'épopée , semblent déroger à ce principe; mais on peut répondre que le vers des octaves est le grand vers italien , que les rimes n'y sont jamais qu'alternées, et que CCS octaves n'étant point obligées de finir, comme nos strophes françaises, par une chute plus ou moins frappante , et pouvant enjaml)er les unes sur les autres, ne forment guère que des intervalles de phrases un peu plus réguliers que ceux de la versification continue.
A l'élégance, à la noblesse, à l'harmonie, à la richesse qu'on admire dans les psaumes de Rousseau, il faut joindre cette onction qu'il avait puisée dans l'original. Ce n'est pas qu'on ne puisse en désirer davantage , surtout quand ou a lu les chœurs de Racine : il y a dans ceux-ci plus de sentiment, comme il y a plus de flexibilité dans les tons , et plus d'habileté à passer continuellement de l'élévation et de la force à la douceur et à la grâce, et à faire contraster la crainte et l'espérance, la plainte et les consolations. Mais il est juste aussi de remarquer que les chœurs de Racine, mélangés de toutes les sortes de rhythme, se prêtaient plus facilement à cette intéressante variété : c'était des odes que Rousseau voulriit faire. Il est vrai encore que dans la seule où il ait employé le mélange de rhyrhmes (pi'il aurait peutêtre pu mettre en usage plus souvent, il n'en a pas tiré, à beaucoup près , le même parti (pie Racine dans ses chœurs. IMais enfin l'on peut avoir
moins de sensibilité que Racine , et n'en être pas dépourvu ; et c'est encore dans ses psaumes que Rousseau en a le plus. Je n'en veux pour preuve que le cantique d'Ézéchias, le morceau le plus touchant qu'il ait fait :
J'ai vu mes tristes journées
Déclijier vers leur penchant :
Au midi de mes années
Je toucliais à mon couchant
La mott , déployant ses ailes ,
Couvrait d'ombres éternelles
La clarté dont je jouis ;
Et, dans cette nuit funeste,
Je cherchais en vain le reste
De mes jours évanouis.
Grand Dieu ! votre main réclame
Les dons que j'en ai reçus ;
Elle vient couper la trame
Des jours qu'elle m'a tissus.
Mon dernier soleil se lève ,
Et votre souffle m'enlève
De la terre des vivants ,
Comme la feuille séchée ,
Qui , de sa tige arrachée ,
Devient le jouet des vents.
Ainsi de cris et d'alarmes Mon mal semblait se nourrir, Et mes yeux , noyés de larmes , Etaient lassés de s'ouvrir.
Je disais à la nuit sombre O nuit! tu vas dans ton ombre M'ensevelir pour toujours.
Je redisais à l'aurore :
Le jour que tu fais éclore Est le dernier de mes jours , etc.
Je ne reprocherai pas aux poésies sacrées de Rousseau le retour fréquent des mêmes idées et des mêmes images : je crois que cela était inévitable dans ime imitation des psaumes, dont les sujets se ressemblent beaucoup. Mais on pourrait désirer qu'il ne se fût pas dispensé quelquefois de rajeunir, par une expression plus neuve, des idées devenues trop communes. Dans ces stances morales, par exemple, dont j'ai cité les deux plus belles, il y en a plusieurs de trop faibles.
Vous avez vu tomber les plus illustres tètes , Et vous pourriez encore , insensés que vous êtes , Ignorer le tribut que l'on doit à la mort! Non , non : tout doit franchir ce terrible passage ; Le riche et l'indigent , l'imprudent et le sage , Sujets à même loi , subissent même sort.
Ces derniers vers surtout sont trop prosaïques et trop secs. Comparez-les à cet endroit d'un discours en vers de Voltaire, (jui dit précisément la même chose :
C'est du même limon que tous ont pris naissance; Dans la même faiblesse ils traînent leur enfance ; Et le riche et le pauvre, et le faible et le fort. Vont tons également des douleurs à la mort.
Quelle différence ! et puisepie les idées sont les mêmes , elle tient uniquement à re (ju'on appelle
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
l'intérêt de style , qualité rare , et qui rachète souvent chez Voltaire ce qu'il a de moins parfait dans d'autres parties.
Le dix-septième des psaumes de Rousseau presque tout entier,
Mon ame , louez le Seigneur, etc. , pèche par ce même vice de sécheresse prosaïque.
Renonçons au stérile appui
Des grands qu'on implore aujourd'hui ; Ne fondons point sur eux une espérance folle :
Leur pompe , indigne de nos vœux ,
N'est qu'un simulacre frivole, Et les solides biens ne dépendent pas d'eux.
Heureux qui du ciel occupé.
Et d'un faux éclat détrompé , Met de bonne heure en lui toute son espérance !
// ' protège la vérité ,
Et saura prendre la défense Du juste que l'impie aura persécuté.
C'est le Seigneur qui nous nourrit ,
C'est le Seigneur qui nous guérit :
11 prévient nos besoins , il adoucit nos gènes ;
Il assure nos pas craintifs ;
Il délie, il brise nos chaînes; Et nos tyrans par lui deviennent nos captifs.
Il n'y a pas, à proprement parler, de fautes dans ces vers; mais c'en est une grande, dans une pièce de huit strophes , d'en faire trois où il n'y a pas la moindre beauté poétique. C'est une de ses plus médiocres , il est vrai ; mais plusieurs autres ne sont pas exemptes du même défaut ; et je ne veux pas épuiser des citations que tout lecteur judicieux peut suppléer.
Quelquefois aussi il paraphrase longuement et faiblement ce qui est beaucoup plus beau dans la simplicité de l'original.
Les cieux instruisent la terre A révérer leur auteur ; Tout ce que leur globe enserre • Célèbre un Dieu créateur.
Quel plus sublime cantique Que ce concert magnifique De tous les célestes corps!
Quelle grandeur infinie , Quelle divine harmonie Résulte de leurs accords !
Comme le reste du psaume est fort supérieur, on le cite souvent aux jeunes gens, et j'ai vu ce même commencement rapporté avec les plus grands éloges dans vingt ouvrages faits pour l'éducation de la jeunesse. Il serait utile au contraire de leur faire apercevoir la différence de cette première strophe aux autres. Les deux premiers vers sont beaux, quoiqu'ils ne vaillent pas, à mon gré, la simplicité si noble de l'original ' : les cieux ra-
' X quoi se rapporte il ?
- Cœli enorrant gloriam Dei . et opéra )mtnuum ejv.s onvunlinl fînnamenlum. (Ps. xviii.)
content la gloire de l'Eternel , et le ftrmanunt annonce l'ourraqe de ses mains. Mais tous les vers suivants sont remplis de fautes. Enserre est un mot dur et désagréable, déjà vieilli du temps de Rousseau. Le (jlobe des cieux est une expression très fausse. Résulte de leurs accords termine la strophe par un vers aussi lourd que prosaïque. .Jamais le mot résulte n'a dû entrer que dans le raisonnement. Mais ce qu'il y a de plus vicieux, c'est la redondance de tous ces mots, presque synonymes, sublime cantique, concert magnifique ^ divine harmonie , grandeur infinie : c'est un amas de chevilles indignes d'un bon poète.
On pardonne de légères négligences , de petites imperfections, même dans un morceau de peu d'étendue, où d'ailleurs les beautés prédominent ; mais un terme absolument impropre , un vers absolument mauvais , ne saux-aient s'excuser dans une ode qui n'en a que trente ou quarante.
Les remparts de la cité sainte Nous sont un refuge assuré.
Dieu lui-même dans son enceinte A marqué son séjour sacré.
Une onde pure et délectable Arrose avec légèreté Le tabernacle redoutable Où repose sa majesté.
Arrose avec légèreté serait mauvais même en prose, où il faudrait dire arrose légèrement.
Sans une ame légitimée
Par la pratique confirmée
De mes préceptes immortels , etc.
On ne sait ce que c'est qu'une ame légitimée : c'est une expression inintelligible. Ces sortes de fautes sont rares , il est vrai , dans les poésies sacrées de Rousseau , mais elles ne devraient pas s'y trouver. Ailleurs il dit en parlant à Dieu , Ta crainte, pour dire, la crainte que tu dois inspirer; ce qui n'est nullement français. Toutes ces taches plus ou moins fortes n'empêchent pas que l'ouvrage en général ne soit bien travaillé , et que l'auteur n'ait lutté avec succès contre la difficulté. Mais il fallait les faire observer, parce que les fautes des bons écrivains sont dangereuses , si on ne les rend pas instructives.
Livré à son génie , et ne dépendant plus que de lui-même dans ses odes , il me semble y avoir mis plus d'inspiration , une verve plus soutenue. On a beaucoup parlé de l'enthousiasme lyrique ; et ces deux vers de Despréaux sur l'ode ,
Son style impétueux souvent marche au hasard ;
Chez elle un beau désordre est un effet de l'art,
ont donné lieu à bien des commentaires. Les uns ont confondu ce qu'on appelle fureur poétique avec la déraison ; les autres se sont perdus dans ime métaphysique subtile pour expliquer mctho-
diquemenl ce beau désordre de l'ode. Avec un peu de réflexion il est facile de s'entendre ; et quand on ne veut rien outrer, tout s'éclalrcit. Le poète lyrique est censé céder au besoin de répandre au dehors les idées dont il est assailli , de se livrer aux mouvements qui l'agitent, de nous présenter les tal)leaux qui frappent son imagination : il est donc dispensé de préparation , de méthode , de liaisons marquées. Comme rien n'est si rapide »iue l'inspiration , il peut parcourir le monde dans l'espace de cent vers , entrer dans son sujet par où il veut , y rapporter des épisodes qui semblent s'en éloigner; mais à travers ce désordre, qui est un effet de l'art , l'art doit toujours le ramener à son ol)jet principal. Quoi([ue sa course ne soit pas mesurée , je ne dois pas le peidre entièrement de vue; car alors je ne me soucierai plus de le suivre. S'il n'est pas ol)ligé d'exprimer les rapports qui lient ses idées, il doit faire en sorte que je les aperçoive; puisque enfin c'est un principe général que ceux à qui l'on parle , de quelque manière que ce soit, doivent savoir ce qu'on veut leur dire. Tout consiste donc à procéder par des mouvements, et à étaler des tableaux : c'est là le véritable enthousiasme de l'ode. Les écarts continuels de Pindare ne sont pas un modèle qu'il nous faille suivre rigoureusement. On n'a pas fait attention que les sujets qu'il traitait lui en faisaient une loi. Ils étaient toujours les mêmes, c'étaient toujours des victoires dans les jeux olympiques. Il n'y avait donc que des digressions qui pussent le sauver de la monotonie; et l'on sait l'histoire du poète Simonide , et de son épisode de Castor et Pollux : cette histoire est celle de Pmdare. Il se tira en lionime de génie d'une situation emljarrassante ; et , de plus , ses digressions roulaient sur des objets toujours agréables et intéressants pour les Grecs. Horace , qui avait la liberté de choisir ses sujets , s'est permis beaucoup moins d'écarts , et sa marche , quoique très l'apide , est beaucoup moins vague. Il a soin de la cacher; mais on l'aperçoit, et c'est le meilleur guide (jue l'on puisse se proposer. Malherbe , occupé principalement de la langue et du rhythme qu'il avait à former, n'a pas assez de verve et de mouvements : son mérite consiste surtout dans l'harmonie et les images. Les vrais modèles de la marche de l'ode en notre langue sont dans les belles odçs de Rousseau , dans celles au comte du Luc, au prince Ewjéue , au duc de Vendôme^ à Malherbe. Comparons les idées principales de ces quatre odes avec tout ce que le talent du poète y a mis, et nous comprendrons comment il faut faire une ode. La meilleure théorie de l'art sera toujours l'analyse des bons modèles.
Le comte du Luc , l'un des protecteurs de Rousseau , plénipotentiaire à la paix de Bade , et ambassadeur en Suisse, avait bien servi la France dans ses négociations. Il était d'une mauvaise santé : le poète veut lui témoigner sa reconnaissance , le louer des services qu'il a rendus à l'état, et lui souhaiter une santé meilleure et une longue vie. Ce fond est bien peu de chose : voici ce qu'il en fait. Il commence par nous peindre l'état violent où il est quand le démon de la poésie vent s'emparer de lui. Il se compare à Protée quand il veut échapper aux mortels (jui le consultent, au prêtre de Delphes quand il est rempli du dieu qui va lui dicter ses oracles : il nous apprend tout ce que doit coûter de travaux et de veilles cette laborieuse inspiration. Ce début serait fort étrange, et ce ton serait d'une hauteur déplacée , si le poète allait tout de suite à son but , qui est la santé du comte du Luc : il n'y aurait plus aucune proportion entre ce qu'il aurait annoncé et ce qu'il ferait; il ressemblerait à ces imitateurs maladroits qui depuis ont tant abusé de ces formules rebattues d'un enthousiasme factice qu'il est si aisé d'emprunter, et qui deviennent si ridicules quand on ne les soutient pas. Mais ici Rousseau est encore bien loin du comte du Luc , et le chemin qu'il va faire justifiera la pompe et la véhémence de son exorde.
Des veilles , des travaux , un faible cœur s'étonne. Apprenons toutefois que le fils de Latoue ,
Dont nous suivons la cour.
Ne nous vend qu'à ce prix ces traits de vive flamme , Et ces ailes de feu qui ravissent une ame
Au céleste séjour.
C'est par là qu'autrefois d'un prophète fidèle L'esprit s' affranchissant de sa chaîne mortelle ,
Par un puissant effort , S'élançait dans les airs comme un aigle intrépide^ Et jusque chez les dieux allait d'un vol rapide
Interroger le sort.
C'est par là qu'un mortel , forçaijt les rives sombres , Au superbe tyran qui règne sur les ombres
Fit respecter sa voix :
Heureux , si , trop épris d'une beauté rendue , Par un excès d'amour il ne l'eût pas perdue
Une seconde fois !
Telle était de thébus la vertu souveraine , Tandis qu'il fréquentait les bords de i'Hippocrène
Et les sacrés vallons.
Mais ce n'est plus le temps , depuis que l'avarie» , Le mensonge flatteur, l'orgueil et le cajjrice
Sont nos seuls Apollons.
Ah ! si ce dieu sublime , échauffant mon génie , Ressuscitait pour moi de l'antique harmonie
Les magiques accords ; Si je pouvais du ciel franchir les vastes routes , Ou percer par mes chants les infernales voîites
De l'empire des morts !
Je n'irais point, des dieux profanant la retraite, Dérober aux destins , téméraire interprète,
Leur» augustes secrets ;
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POESIE
Je n'irais point chercher une amante ravie. Et , la lyre à la main , redemander sa vie
Au gendre de Cérès.
Entlammé d'une ardeur plus noble et moins stérile , J'irais, j'irais pour vous, ô mon illustre asile!
O mon fidèle espoir!
Implorer aux enfers ces trois fières déesses Que jamais jusqu'ici nos vœux et nos promesses
N'ont eu l'art d'émouvoir.
Nous savons donc enfin où il en voulait venir. Nous concevons qu'il ne lui fallait rien moins que cette espèce d'obsession dont il a paru tourmenté par le dieu des vers, puisqu'il s'agit de tenter ce qui n'avait réussi qu'au seul Orphée, de fléchir les Parques et d'attendrir les Enfers. Il va faire pour l'amitié ce qu'Orphée avait fait pour l'amour, et sa prière est si touchante , le chant de ses vers est si mélodieux , qu'il paraît être véritablement ce même Orphée qu'il veut imiter.
Puissantes déités qui peuplez cette rive , Préparez , leur dirais-je , une oreille attentive
Au bruit de mes concerts.
Puissent-ils amollir vos superbes courages En faveur d'un héros digne des premiers âges
Du naissant univers !
Non , jamais sous les yeux de l'auguste Cybéle , La terre ne vit naître un plus parfait modèle
Entre les dieux mortels ; Et jamais la vertu n'a, dans un siècle avare, D'un plus riche parfum ni d'un encens plus rare
Vu fumer ses autels.
C'est lui , c'est le pouvoir de cet heureux génie , Qui soutient l'équité contre la tyrannie
D'un astre injurieux.
L'aimable Vérité, fugitive , importime.
N'a trouvé qu'en lui seul sa gloire, sa fortune,
Sa patrie et ses dieux.
Corrigez donc pour lui vos rigoureux usages; Prenez tous les fuseaux qui pour les plus longs âges
Tournent entre vos mains :
C'est à vous que du Styx les dieux inexorables Ont confié les jours , hélas ! trop peu durables
Des fragiles humains.
Si ces dieux , dont unjour tout doit être la proie , Se montrent ti'op jaloux de la fatale soie
Que vous leur redevez , Ne délibérez plus , tranchez mes destinées , Et renouez leur fil à celui des années
Que vous lui réservez.
Ainsi daigne le ciel , toujours pur et tranquille , Verser sur tous les jours que voire main nous file
Un regard amoureux !
Et puissent les mortels amis de l'innocence Mériter tous les soins que votre vigilance
Daigne prendre pour eux!
C'est ainsi qu'au-delà de la fatale barque Mes chants aidouciraient de l'orgueilleuse Parque
L'impitoyable loi :
Lachésis apprendi-ait à devenir sensible , Et le double ciseau de sa sœur inflexible
Tomberait devant moi.
II tomberait sans doute, si l'oi-eille des divinités infernales était sensible au charme des beaux vers.
C'est là qu'est bien placé l'orgueil poétique , devenu aujourd'hui un lieu commun postiche parmi nos rimeurs , qui ne sentent pas combien il est ridicule (juand on ne sait pas le rendre intéressant. Il l'est ici , parce que le poète , encore tout bouillant de l'inspiration , tout plein du .sentiment qui lui a dicté son éloquente prière , ne croit pas qu'on puisse lui résister, et nous fait partager cette confiance si noble et si naturelle. Quelle foule de beautés dans ce morceau ! Pas une expression qui ne soit riche , pas un détail qui ne rappelle ce langage des dieux que devait parler le rival d'Orf»hée. Un homme vertueux est ici le plus parfait modèle que la terre ait vu naître entre les dieux mortels. Le protecteiu- de l'équité est ici celui qui la soutient contre la tyrannie d'un astre injurieux. La durée de notre vie est la fatale soie que les Parques redoivent aux dieux du Styx. Partout la poésie de l'ode.
Il continue et fait souvenir le comte du Luc que les dieux, en lui prodiguant leurs dons, ne l'ont pas exempté de la loi commune , qui mêla pour nous les maux avec les biens; et cette idée est rendue avec la même élégance.
c'en était trop , hélas ! et leur tendresse avare , Vous refusant un bien dont la douceur répare
Tous les maux amassés , Prit sur votre santé , par un décret funeste , Le salaire des dons qu'à votre ame céleste
Elle avait dispensés.
Il rappelle tout ce que son héros a fait de mémorable; et quand il a tout dit, il se sert de l'artifice permis en poésie, il suppose qu'il n'est pas en état de remplir un si grand sujet. Il demande quel est l'artiste qui l'osera, quel sera l'Apelle de ce portrait. Pour lui, las de sa course, il revient à luimême , et termine son ode aussi heureusement qu'il l'a commencée.
Que ne puis-je franchii- cette noble barrière ! Mais , peu propre aux efforts d'mie longue carrière ,
Je vais jusqu'où je puis ; Et, semblable à l'abeille en nos jardins éclose. De différentes fleurs j'assemble et je compose.
Le miel que je produis.
Sans cesse en divers lieux errant à l'aventure , Des spectacles nouveaux que m'offre la nature ,
Mes yeux sont égayés ; Et tantôt dans les bois , tantôt dans les prairies , Je promène toujours mes douces rêveries
Loin d^s chemins frayés.
Celui qui , se livrant à des guides vulgaires , Ne détourne jamais des routes populaires
Ses pas infructueux , Marche plus sûrement dans une humble campagne Que ceux qui , plus hardis , percent de la montagne
Les sentiers tortueux.
Toutefois , c'est aiiisi que nos maîtres célèbres Ont dérobé leurs noms aux épaisses ténèbres
De leur antiquité ;
COURS DE LITTÉRATLRE.
Et ce n'est qu'en suivant leur périlleux exemple Que nous pouvons, comme eux, arriverjusqu'au temple De l'Immortalité.
Notre poésie lyrique a pu traiter de plus grands sujets , el offrir de plus grandes idées. Les idées ne sont pas ce qui brille le plus dans Rousseau; mais pour l'ensemble et le style , je ne connais rien dans notre langue de supérieur à cette ode. On peut y apercevoir quelques taches , mais légères et en l)ien petit nombre. Le seul vers qu'il eût fallu , je crois, retrancher de ce chef-d'œuvre, est celui-ci :
Et je verrais enfin , de mes froides alarmes Fondre tous les glaçons.
Cette métaphore est de mauvais goût.
VOde au prince Eugène n'est pas, à beaucoup près, aussi finie dans les détails. Plusieurs strophes sont faibles et communes; mais elle offre aussi des beautés du premier ordre; et le plan, quoiqu'il y ait bien moins d'invention , est lyrique. Elle roule principalement sur cette idée, que le prince Eugène n'a rien fait pour la renommée, et tout pour le devoir et la vertu. Un auteur qui n'aurait eu que des pensées et point d'imagination, Lamothe , par exemple , eût nivelé sur ce sujet des stances philosophiques. Mais le poète , qui veut parler de la Renommée , commence par la voir devant lui , et il nous la montre sous les traits qne lui a prêtés Virgile.
Est-ce une illusion soudaine
Qui trompe mes regards surpris ?
Est-ce un songe dont l'omijre vaine
Trouble mes timides esprits ?
Quelle est cette déesse énorme,
Ou plutôt ce monstre difforme ,
Tout couvert d'oreilles et d'yeux .
Dont la voix ressemble au tonnerre,
Et qui , des pieds touchant la terre ,
Cache sa tête dans les cieux ?
C'est l'inconstante Renommée ,
Qui , sans cesse les yeux ouverts ,
Fait sa revue accoutumée
Dans tous les coins de l'univers.
Toujours vaine , toujours errante ,
Et messagère indifférente
Des vérités et de l'erreur,
Sa voix , en merveilles féconde ,
Va chez tous les peuples du monde
Semer le bruit et la terreur.
Quelle est cette troupe sans nombre
D'amants autour d'elle assidus ,
Qui viennent en foule à son ombre
Rendre leurs hommages perdus?
La vanité qui les enivre
Sans relâche s'obstine à suivTC
L'éclat dont elle ' les séduit;
Mais bientôt leur ame orgueilleuse
Voit sa lumière frauduleuse
Changée en éternelle nuit.
' Elle est amphibologique. Est-ce la vanitc? est-ce la renommée .'
O toi qui , sans lui rendre hommage.
Et sans redouter son pouvou-.
Sus toujours de cette volage Fixer les soins et le devoir ; Héros , des héros le modèle , Était-ce pour cette infidèle Qu'on t'a vu , cherchant. les hasards , Braver mille morts toujours prêtes'.
Et , dans les feux et les tempêtes , Défier les fureurs de Mars?
Le poète arrive à son héros ; mais il nous y a conduits sans l'annoncer , et à travers une galerie de tableaux. Cette suspension qui nous attache est un des moyens de la poésie lyrique dans les grands sujets; mais il faut prendre garde, en voulant irriter la curiosité, de ne pas l'impatienter. Ici, comme partout ailleurs , la mesure est nécessaire ; et surtout , lorsqu'on vient au fait, il faut que nous saisissions le rapport avec ce qui a précédé. Cest ce qu'on a vu dans l'Ode au Comte du Luc , et ce qu'on retrouve dans celle-ci.
Rousseau veut dire au prince Eugène que le temps et l'oubli dévorent tout ce que la sagesse et la vertu n'ont point consacré : mais il ne s'arrête pas à l'idée morale; elle lui fournit une peinture, et une peinture sublime :
Ce vieillard qui , d'un vol agile , Fuit sans jamais être arrêté , Le temps , cette image mobile De l'immobile éternité , A peine du sein des ténèbres Fait éclore les faits célèbres , Qu'il les replonge dans la nuit; Auteur de tout ce qui doit être , Il détruit tout ce qu'il fait naître A mesure qu'il le produit.
Ces deux vers ,
Le temps , cette image mobile De l'immobile éternité ,
sont au nombre des plus beaux qu'on ait faits dans aucune langue. L'immobile éternité est une des ligures les plus heureusement hardies qu'on ait jamais employées * , et le contraste du Temps mobile la rend encore plus frappante.
Mais la déesse de mémoire ,
Favorable aux noms éclatants ,
Soulève l'équitable histoire
Contre l'iniquité du temps;
Et dans le registre des âges
Consacrant les nobles images
Que la gloire lui vient offrir.
Sans cesse en cet auguste livre
Notre souvenir voit revivre
Ce que nos yeux ont vu périr.
Soulève l'équitable histoire est un emprunt que
* On ne sera peut-être pas fâché de voir ici comme cette idée est rendue dans le Timc'c de Platon. Voici le texte original : Etziva 3 i-tvoîï ( à Oibi ) xivtjt^v Ttva ui&vo; TzoïfiisM , //.ivoyzoi uiCivoi iv tvi, toûrov ov Zri y^pàvij ùvoti,v.r.'j.fi.iv.
SIÈCLE DE LOUIS XtV. - POÉSIE.
l*élève lie Despréaux fait à son maître. Celui-ci avait dit :
Et soulever poiii' toi l'équitable avenir. Le mot registre ne semble pas fait pour les vers ; mais le registre des âges est ennobli par la grandeur de l'idée , comme celui de la revue accoutumée dans la strophe de la Renommée,
Dans le reste de l'ode , l'auteur faiblit et ne se relève que par intervalles. La comparaison des exploits d'Eugène avec ceux des héros de la Fable est une froide hyperbole.
L'avenir faisant son étude De cette vaste multitude D'incroyables événements , Dans leurs vérités authentiques , Des fables les plus fantastiques , Retrouvera les fondements.
Celte idée est fausse. Comment les triomphes réels d'Eugène seront-ils les fondements des fables fantastiques? Et remarquez que presque toujours, quand on pense mal, on ne s'exprime pas mieux. La diction a déjà perdu de son coloris , quoiqu'elle ait encore du nombre : dans ce qui suit , il n'y a plus rien.
Tous ces traits incompréhensibles ,
Par les fictions ennoblis ,
Dans l'ordre des choses possibles ,
Par là se verront rétablis.
Chez nos neveux moins incrédules ,
Les vrais Césars , les faux Hercules ,
Seront mis au même degré ;
Et tout ce qu'on dit à leur gloire ,
Et qu'on admire sans le croire ,
Sera cru sans être admiré.
Les idées sont aussi fausses que les vers sont prosaïques et traînants. Comment Eugène sera- 1- il cause que les vrais Césars et les faux Hercules seront au même degré ? Comment le poète peut-il confondre , ou croire que l'on confondra jamais les faits très attestés de César et les faits chimériques d'Hercule • et dire , des uns comme des autres, qu'on les admire sans les croire, et que, grâces à Eugène , ils seront crtis sans être admirés? Quoi l'on n'admirera plus César parce que Eugène a été un grand guerrier? Quelle foule d'exagérations dénuées de sens ! Ce n'est pas ainsi que Boileau louait Louis XIV. Mais Boileau avait un très bon esprit, et c'est ce qui manquait à Rousseau. On ne le voit que trop dans ses autres ouvrages ; et l'on s'en aperçoit même dans ses odes , où ce défaut pouvait être moins sensible , parce qu'en ce genre il est plus aisé de le couvrir par la diction poétique, la seule qualité que Rousseau possédât éminemment.
Les lieux communs sont un mohidre défaut que les hyperboles puériles ; mais trois ou quatre strophes de suite répétant la même pensée et une
pensée très commune , sans la soutenir par l'expression , jetteraient de la langueur datis le plus bel ouvrage. •
Ce n'est point d'un amas funeste De massacres et de débris , Qu'une vertu pure et céleste Tire son véritable prix.
Cela est trop \Tai : il est trop évident qu'une vertu céleste ne peut pas tirer son prix de massacres : il y aurait contradiction dans les termes. L'auteur veut dire que les massacres et les débris ne sont pas les titres d'une veriu céleste; mais il ne le dit pas; et quand il le dirait, cette vérité est si vulgaire , qu'il faudrait l'orner davantage.
Les dernières strophes sont plus soutenues; mais il y a encore des fautes , et en général toute cette seconde moitié de l'ode n'est pas digne de la première. Celle qui est adressée au duc de Vendôme, à son retour de IMalte, a de moins grandes beautés , mais elle est beaucoup plus égale. L'auteur met l'éloge de ce prince dans la bouche de Neptune , qui ordonne aux Triions et aux Néréides de porter son vaisseau et d'écarter les tempêtes. Cette fiction lui fournit un début imposant : le discours de Neptune y répond; et quand le poète reprend la parole, c'est avec un ton ferme et assuré.
Après que cette île guerrière ,
Si fatale aux fiers Ottomans ,
Eut mis sa puissante barrière
A couvert de leurs armements ,
Vendôme , qui , par sa prudence ,
Sut y rétablir l'abondance ,
Et pourvoir à tous ses besoins ,
Voulut céder aux destinées ,
Qui réservaient à ses années
D'autres climats et d'autres soins.
Mais , dès que la céleste voûte
Fut ouverte au jour radieux
Qui devait éclairer la route
De ce héros ami des dieux ,
Du fond de ses grottes profondes ,
Neptune éleva sur les ondes
Son char de Tritons entouré ;
Et ce dieu , prenant la parole ,
Aux superbes enfants d'Éole
Adressa cet ordre sacré :
Allez, tyrans impitoyables ,
Qui désolez tout l'univers ,
De vos lempètes effroyables ,
Troubler ailleurs le sein des mers.
Sur les eaux qui baignent l'Afrique ,
C'est au Vulturne pacifique
Que j'ai destiné votre emploi.
Partez , et que votre furie ,
Jusqu'à la dernière Hespérie,
Respecte et subisse sa loi.
Mais vous , aimables Néréides ,
Songez au sang du grand Henri :
Lorsque vos campagnes humides
Porteront ce prince ehéi i ,
Aplanissez l'onde orageuse ,
Secondez l'artleiir courageuse De ses fidèles matelots ; Allez , et d'une main agile Soutenez son vaissgau fragile , Quand il roulera sur mes Ilots.
Rousseau , qui sait faire l'usage le plus heureux des épillîètes , en abuse aussi quelquefois , et les prodigue sans effet , comme dans une des strophes précédentes, où les tyrans impitoyables et les tempêtes effroyables forment des rimes trop faciles ; mais dans cette dernière strophe , le choix en est admirable. Ces six vers ,
Aplanissez l'onde , etc., semblent composés de syllabes rassemblées à dessein pour peindre à l'imagination le léger sillage d'un vaisseau qui vogue par un vent favorable.
II s'offre encore dans celte ode quelques endroits trop peu poétiques.
O détestable Calomnie , Fille de ïobsnire Fureur, Compagne de la Zizanie , Et mève de l'aveugle Erreur!
Zizanie ne peut jamais entrer dans le style noble. L'obscure fureur est vague , et c'est dire trop peu de la calomnie , que de la nommer mère de V erreur. Elle a été la mère d'une foule de crimes, et le poète en cite des exemples.
nés lors , quels périls , quelle gloire , .N'ont point signalé son grand cœur!
Ils font le 2)ius beau de l'histoire D'un héros en tous lieux vainqueur.
Le plus beau de l'histoire est beaucoup trop familier. Mais dans la strophe qui suit , les premiers exploits de la jeunesse de Vendôme fournissent une très belle comparaison.
Non moins grand , non moins inti'épide , On le vit , aux yeux de son roi , Traverser un fleuve rapide , Et glacer ses rives d'effroi :
Tel que d'une ardeur sanguinaire Un jeune aiglon , loin de son aire , Emporté plus prompt qu'un éclair.
Fond sur tout ce qui se présente , Et d'un cri jette l'épouvante Chez tous les habitants de l'air.
Rousseau dans une de ses lelti-es, dit, en parlant de l'Ode à Malherbe , qu'il la croit assez pindarique. Il y a en effet des mouvements d'enthousiasme , et un bel épisode du serpent Python tué par le dieu des arts , et dont le poète fait l'emblème de la vie. Cependant l'ensemble de cette ode est inférieur à celle qu'il fit pour le comte du Luc ; et, quoique une des mieux écrites , elle ne se soutient pas partout. Nos insolents propos, expression au-dessous du genre; des temps d'infirmité , pour dire des temps d'ignorance.
Et de la naissent les sectes
De tous ces sales insectes .
La rime est riche , mais ne saurait faire passer des sectes d'insectes. C'est à peu près tout ce qu'il y a de répréhensible , et les beautés sont nombreuses. Rousseau s'élève contre les détracteurs des talents :
Impitoyables zoïles ,
Plus sourds que le noir Pluton ,
Souvenez-vous , aines viles ,
Du sort de l'affreux Python ;
Chez les filles de Jtémoire
Allez apprendre l'histoire
De ce serpent abhorré ,
Dont l'haleine détestée ,
De sa vapeur empestée ,
Souilla leur séjour sacré.
Lorsque la terrestre masse
Du déluge eut bu les eaux ,
Il effraya le Parnasse
Par des prodiges nouveaux.
Le ciel vit ce monstre impie ,
Né de la fange croupie
Au pied du mont Pélion,
Souffler son infecte rage
Contre le naissant oinTage
Des mains de Deucalion.
Mais le bras sûr et terrible
Du dieu qui donne le jour.
Lava dans sou sang horrible
L'honneur du docte séjour.
Bientôt de la Thcssalie ,
Par sa dépouille ennoblie ,
Les champs en fui-ent baignés ,
Et du Céphise rapide
Son corps affreux et livide
Grossit les flots indignés.
Tous ces détails sont brillants de poésie. Le na'issant ourrafje des mains de Deucalion, pour dire l'homme nouvellement formé , est bien d'un poète lyrique, qui doit répandre sur tout ce qu'il exprime le coloris des figures. C'est un des mérites les plus fréquents dans R^ousseau , celui qui prouve le plus sa vocation pour le genre où il s'est exercé, et qui fait regretter davantage que, dans ses odes les mieux faites, il ait laissé des traces de prosaïsme ou d'incorrection. Cette inégalité est remarquable dans les deux strophes suivantes de la même pièce.
Une louange équitable , Dont l'honneur seul est le but , Du mérite véritable Est l'infaillible tribut.
En quatre vers , deux expressions visiblement impropres. On ne sait ce que c'est que l'honneur qui est le but de la louauçie. Le but de la louange est de rendre justice, d'exciter l'émulation. Et, de plus , la louange n'est point le tribut dumérite; elle en est la récompense , quand elle est le tribut de l'équité. Les six autres vers de la inêine strophe sont excellents :
Un esprit noble et sublime ,
Nourri de gloire et d'estime ,
Sent redoubler ses chaleurs ,
Comme une tige élevée ,
D'une onde pure abreuvée, Voit mullii)licr ses fleurs.
Même disproportion dans la strophe d'après :
Mais cette flatteuse amorce D'un hommage qu'on croit dû , Souvent prête même force Au vice qu'à la vertu.
Qu'on croit dû afflige étrangement l'oreille, et jamais une amorce n'a prêté de la force. Le poète se relève aussitôt par six vers superbes :
De la céleste rosée
La terre fertilisée,
Quand les frimas ont cessé ,
Fait également éclore
Et les doux parfums de Flore ,
Et les poisons de Circé.
Et il ajoute tout de suite, en finissant cette ode par un élan singulièrement lyrique :
Cieus , gardez vos eaux fécondes Pour le myrte aimé des dieux ; Ne prodiguez plus vos ondes A cet if contagieux.
Et vous , enfants des nuages , Vents , ministres des orages , Venez , fiers tyrans du nord , De vos brûlantes froidures Sécher ces feuilles impures Dont l'ombre donne la mort.
On a pu voir dans l'analyse de ces quatre odes, malgré quelques imperfections que j'ai observées, les qualités essentielles du genre , et particulièrement l'espèce de fictions et d'épisodes qui lui conviennent. Il n'y en a point dans VOde sur la bataille de Péterwaradin : c'est une description d'un bout à l'autre ; mais elle est pleine de feu , et de la plus entraînante rapidité : la critique la plus sévère n'y pourrait presque rien reprendre. Ici le poète entre dans son sujet dès les premiers vers, et débute par une comparaison qui sert à l'annoncer.
Ainsi le glaive fidèle
De l'ange exterminateur
Plongea dans l'ombre étemelle
Un peuple pi'ofanateur,
Quand l'Assyrien terrible
Vit, dans une nuit horrible ,
Tous ses soldats égorgés ,
De la fidèle Judée ,
Par ses armes obsédée ,
Couvrir les champs saccagés.
Où sont ces fils de la Terre ,
Dont les fières légions
Devaient allumer la guerre
Au sein de nos régions ?
La nuit les vit rassemblées ,
Le jour les voit écoulées
Comme de faibles ruisseaux ,
Qui, gonflés par quelque orage,
Viennent inonder la plage
Qui doit engloutir leurs eaux.
flelte (;ompraison est admirable. Il y en avait
déjà une dans la première strophe , mais celle-ci est d'une tournure toute différente; et d'ailleurs l'ode , comme l'épopée , permet de multiplier cette espèce d'ornements, pourvu qu'ils soient bien placés. Rousseau excelle dans cette partie. On voit d'ailleurs qu'il procède ici bien différemment de ce qu'il a fait dans les otles précédentes : ni préparation ni détours ; il est toat de suite sur le champ de bataille , et cette vivacité brusque est parfaitement analogue au sujet.
Autant sa muse est impétueuse quand il chante une victoire, autant il sait la ralentir quand il pleure la mort du prince de Conti. C'est la différence d'un chant de triomphe à un hymne funèbre, également marquée dans le rhythme et dans le style. Au lieu de ces petits vers de trois pieds et demi qui semblent se précipiter les uns sur les autres , trois hexamètres se traînent lentement , et se laissent tomber , pour ainsi dire , sur un vers qui n'est que la moitié d'un alexandrin. Peuples dont la douleur aux larmes obstinée De ce prince chéri déplore le trépas , Approchez , et voyez quelle est la destinée Des grandeurs d'ici-bas.
Il n'est plus , et les dieux , en des temps si funestes , N'ont fait que le montrer aux regards des mortels. Soumettons-nous : allons porter ces tristes restes Au pied de leurs autels.
Je ne pousserai pas plus loin les citations.
Les odes dont j'ai parlé, qui toutes ont une marche différente, sont les plus brillantes productions du génie de Rousseau dans le genre le plus relevé, et dans ce qu'on appelle les grands sujets. On peut y joindre VOde aux princes chrétiens : Ce n'est donc point assez que ce peuple perfide , etc.
Il y a de belles choses dans VOde sur la paix de Passarou'ilz,
Les cruels oppresseui s de l'Asie indignée, etc. dans VOde au roi de Pologne, dans VOde sur la paix; mais elles sont en total fort inférieures, et le déclin de l'auteur s'y fait apercevoir. Ce déclin est bien plus sensible dans presque toutes les odes du dernier livré. Quoique l'autein- ne fiU pas fort avancé en âge , sa muse avait vieilli avant le temps. Je n'ai point parlé de VOde sur la naissance du duc de Bretagne, qui est la première de son recueil : il y a du nombre et de la tournure ; mais le talent de l'auteur n'était pas mûr encore , et ce n'est guère qu'une application de rhétorique , un amas de froides exclamations , une imitation maladroite d'une églogue de Virgile. Il demande la lyre de Pindare ; et pourquoi? Pour nous annoncer que
Les lemps prédits par la sibylle A leur terme sont parvenus :
COIHS bl. LilTÉKATUKE.
Nous touchons au règne tranquille Du vieux Saturne et de Janus.
Un nouveau monde vient d'éclore s L'univers se reforine encore Dans les abîmes du chaos.
Les éltSments cessent leur guerre ,
Les cieux ont repris leur azur ;
Un feu sacré purge la terre
De tout ce qu'elle avait d'impur.
On ne craint plus l'herlje mortelle.
Et le crocodile infidèle
Du Nil ne trouille plus les eaux ;
Les lions dépouillent leur rage ,
Et dans le même pâturage
Bondissent avec les troupeaux.
Toute cette mythologie de l'âge d'or est très déplacée et très voisine du ridicule. La poésie peut daas tous les temps fouiller la mine , quoique un peu épuisée , des fables de l'anliquilé ; mais, pour donner cours à cette vieille monnaie, il faut la refrapper à notre coin. Il faut surtout se servir de la fable de manière à ne pas choquer la raison ; et l'on sent bien que la naissance d'un duc de Bretagne ne pouvait , en aucun sens , refoi-mer l'univers dans les abymes du chaos , ne faisait rifn aux crocodiles du Nil, et ne pouvait pas familiariser les lions avec les troupeaux : c'est de la poésie d'écolier, et Rousseau est depuis devenu un maître. L'ode est susceptible de tons les sujets. Il y en a d'héroïques , et ce sont celles dont je viens de faire mention : il y en a de morales, de badines , de galantes , de bachiques, etc. Horace surtout a fait prendre à l'ode tous les tons, et Rousseau en a essayé plusieurs. La plus célèbre de ses pièces morales est Y Ode à la fortune : il y a de belles strophes, mais la marche eu est trop didactique. Le fond de l'ouvrage n'est qu'un lieu commun, chargé de déclamations et même d'idées fausses. On la fait apprendre aux jeunes gens dans presque toutes les maisons d'éducation. Elle est très propre à leur former l'oreille à l'harmonie; il y en a beaucoup dans celte ode : mais on ne ferait pas mal de prémunir leur jugement contre ce qu'il y a de mal pensé , et même d'avertir leur goût sur ce que la versification a de défectueux.
Fortune . dont la main couronne
Les forfaits les plus inouïs ,
Du faux éclat qui fenviroiuie
.Serons-nous toujours éiilouis ?
Jusques à quand , trompeuse idole ,
D'un culte honteux et frivole
Honorerons-nous tes autels?
Verra-t-ou toujours tes caprices
Consacrés par les sacrifices
Et par l'hommage des mortels?
l^e peuple , dans ton moindre ouvrage ,
Adorant la prospérité ,
Te nomme grandeur de courage.
Valeur, prudence, fermeté.
Du titre de vertu suprême 11 dépouille la vertu même Pour le vice que tu chéris , Et toujours ses fausses maximes Erigent en héros sublimes Tes plus coupables favoris.
Mais de quelque superbe titre Dont ces héros soient revêtus , Prenons la raison pour arbitre.
Et cherchons en eux leurs vertus.
Je n'y trouve qu'extravagance.
Faiblesse , injustice , arrogance , Trahisons , fureurs , cruautés : Étrange vertu , qui se forme Souvent de l'assemblage énorme Des vices les plus détestés!
D'abord ces trois strophes ne sont- elles pas trop méthodiquement raisonnées ? et Rousseau , qui reprochait à Lamothe ses odes par ariicles , ne l'a-t-il pas un peu imité en cet endroit ? De quelque superbe titre qu'ils soient revêtus , prenons In raison pour arbitre ; et cherchons, etc. , ne sontce pas là toutes les formules de la discussion en prose ? Une ode , quelle qu'elle soit , doit-elle procéder comme un traité de morale ? Otez les rimes, qu'y a-t-il d'ailleurs qui ressemble à la poésie ? Un défaut plus grand , c'est que ces trois strophes redisent trop prolixement la mêms chose : ce sont des pensées communes délayées en vers faibles. Enfin , si l'on examine de près le style, on y trouvera des fautes d'autant moins pardonnables que les vers doivent être plus sévèrement soignés dans une pièce de peu d'étendue , et dans un genre où l'on ne saurait être trop poète. Qu'estce qu'wii culte frivole? Cela ne peut vouloir dire qu'un culte sans conséquence; car ce qui est frivole est l'opposé de ce qui est sérieux , important, rélléchi. Et le culte qu'on rend à la fortune n'estii pas malheureusement trop réel , n'est-il pas très suivi , très médité ? n'a-t-il pas les suites les plus sérieuses? Il n'est donc rien moins que frivole. Jusques à quand houorerons-nous est une suite de sons désagréables. Du titre de vertu suprême : suprême est là pour la rime et contre le sens. Comment dèpouille-t-on la vertu du titre de vertu suprême? Il faudrait pour cela que la vertu fût nécessairement la vertu suprême , et cela n'est pas : il y a des degrés dans la vertu comme dans le vice. Extravagance , faiblesse , injustice , arrogance, trahisons, fureurs, cruautés: trois vers qui ne sont qu'un assemblage de substantifs ne sont pas d'une élégance lyrique. Étrange vertu qui se forme souvent : souvent est rejeté d'un vers à l'autre contre les règles de la construction poétique. De plus , il forme une espèce de contradiction. Peut-on dire qu'une vertu où l'on ne trouve que trahisons, fureurs , etc. , est souvent un as-
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POESIE
semhh(je de vices? Elle l'est loujours, et nécessairement..
Apprends que la seule sagesse Peut faire des lieras pm-faiLi-
La sagesse ne fait point des héros ; et qu'est-ce qu'un héros parfait? Toutes ces idées-là manquent de justesse. Les trois strophes suivantes sont fort belles, si l'on excepte le rapprochement d'Alexandre et d'Attila, qu'il ne fallait pas mettre sur la même ligne.
Quoi ! Rome et l'Italie en cendre Me feront honorer Sylla !
J'admirerai dans Alexandre Ce que j'abhorre en Attila!
J'appellerai vertu guerrière Une vaillance meurtrière Qui dans mon sang trempe ses mains ; Et je pourrai forcer ma bouche A louer un héros farouche Né pour le malheur des humains!
Quels traits me présentent vos fastes , Impitoyables conquérants?
Des vœux outrés , des projets vastes , Des rois vaincus par des tyrans ; Des murs que la llamme ravage ; Des vainqueurs fumants de carnage , Un peuple au fer abandonné ; Des mères pâles et sanglantes , Arrachant leurs iilles tremblantes Des bras d'un soldat effréné.
Juges insensés que nous sommes, >'ous admirons de tels exploits!
Est-ce donc le malheur des hommes Qui fait la vertu des grands rois? Leur gloire , féconde en ruines , Sans le meurtre et sans les r.ipines ÎS'e saurait-elle subsister?
Images des dieux sur la terre, Est-ce par des coups de tonnerre Que leur grandeur doit éclater ?
Voilà du feu, du mouvement, des images : nous avons retrouvé l'ode. Je ne prétends pas que tout doive être de la même force ; mais rien ne doit s'écarter du genre, ni tomber trop au-dessous. Ici du moins la poésie est sans reproche : mais la raison peut-elle approuver que l'on ne melie aucime différence entre Alexandre et Allila ! Est-il possible , quand on a lu l'histoire avec quelque attention , de les regarder du même œil ? Le poète , quand il veut être moraliste, n'est-il pas obligé d'être juste et raisonnable? Certes, l'ambition d'Alexandre n'est pas un modèle de sagesse ; mais on a d^yjà observé que jamais conquérant n'eut des motifs plus légitimes , et n'usa de sa fortune avec plus de grandeur. J' abhorre dans Attila un dévastateur qui ne conquérait que pour détruire, qui depuis les Palus-îMéotidesjus(iu'aux Alpes marcha sur des ruines, dans des torrents de sang , et à la lueur des villes incendiées; un aventurier insolent, qui traînait des rois à sa suite pour en faire les
TOMK I".
jouets de sa férocité brutale : un homme qui se fait gloire du titre de jléau (le Dieu doit être l'horreur du monde. Mais j'arfjH/re dansle jeune Alexandre un guerrier qui, chargé à vingt ans de la juste vengeance des Grecs , si souvent en proie aux invasions des Perses , traverse en triomphateur l'empire du grand roi , depuis l'ilellespont jusqu'à l'Indus ; renverse tout ce qui veut l'arrêter, et pardonne à tout ce (jui se soumet ; ne doit ses victoires qu'à une fermeté d'ame qui résiste à l'ivresse du succès, comme elle fait tête aux dangers; entrelient la discipline dans une armée riche des dépouilles du monde; respecte, dans l'âge des passions, les plus belles femmesde l'Asie, ses captives, et se fait chérir de la famille du monarque vaincu, au point de leur coûter des larmes à sa mort. J'admire un vainqueur qui joint les vues de la politique à la i\apidité des conquêtes, fonde de tous côtés des villes florissantes, éfablit partout des communications et des barrières, aperçoit vers les bouches du Nil la place que la nature avait marquée pour être le centre du commerce des trois parties du monde, ouvre dans Alexandrie une source de richesses dont tant de siècles n'ont pu tarir le cours, et qu'aujourd'hui même la barbarie ottomane n'a pu fermer entièrement. Aussi le nom d'Alexandre, que tant de monuments ont consacré, est-il en vénération dans toute l'Asie. Et qu'est-il resté d'Attila , qui n'est connu que dans notre Europe? Rien que le nom d'un brigand fameux.
Je suis fâché qu'Alexandre, qui fut tel que je viens de le peindre , du moins jusqu'au moment 011 l'orgueil de la prospérité l'égara , ait été si mal avec nos poètes, que Boileau l'ait voulu mettre aux Petites-Maisons , et que Rousseau le confonde avec Attila.
Pvousseau, pour rabaisser Alexandre , a recours à une supposition qui ne si'gnifie rien :
Vous , chez qui la guerrière audace
Tient lieu de toutes les vertus ,
Concevez Socrate à la place
Du fier meurtrier de Clitus :
Vous verrez un roi respectable ,
Humain , généreux, équitable.
Un roi digne de vos autels ;
Mais , à la place de Socrate ,
Le fameux vainqueur de l'Euphrale
Sera le dernier des mortels.
Mais d'abord faut-il mettre im honnne hors de sa place pour le bien juger? Fallait-il que Turenne et Condé , pour être grands , se trouvassent à la place du chancelier de l'Hôpital ou du philosophe Charron ? Est- il bien vrai d'ailleurs qu'Alexandre, à la place de Socrate , eût été le dernier des mor. tels? Rien n'a tant illustré Socrate que sa mort : est-il bien sûr qu'Alexandre n'eût pas su mourir comme lui ? Socrate prêchait la morale : Alexandre
m COURS DE Ll
n'en a-t-il pas quelquefois donné les plus beaux exemples? Il est même très difficile de deviner le sens de l'iiypothèse de Rousseau. Concevez Alexandre à la place de Socrate : mais comment? Est-ce Alexandre avec son caractère , transporté dans telle ou telle circonstance de la vie de Socrate? Est-ce Alexandre chargé de la destinée entière de Socrate, et obligé de n'être que philosophe ? Eh bien ! Alexandre , conservant son caractère, aurait voulu être le premier des philosophes, connue il a voulu être le premier des rois. Pounfiioi aurait-il été le dernier des mortels*?
Mais je reux que dans les alarmes
Réside le solide honneur :
Quel vaint|utur ne doit qu'à ses armes
Ses Irioinplies et son bonlieur?
Tel qu'on nous vante dans l'histoire
Doit peut-être toute sa gloire
A la honte de son rival :
L'inexpéiience indocile
Du compagnon de Patd-Émile
Fit tout le succès d'Annibal.
Que veut dire le solide honneur qui réside dans les alarmes? Ce n'est pas là exprimer sa pensée. Celle de Rousseau était sûrement ,
«Je veuï que l'honneur consiste à braver les dangers, à triompher dans un champ de bataille ; » mais il ne l'a pas rendue. Il n'est pas ici plus juste pour Annibal que pour Alexandre : il n'est pas vrai qu' Annibal doive toute sa (jloire à la honte de Varron. Il profita de ses fautes , et c'est une partie du talent militaire ; mais Fabius , qui n'en commit point, n'eut aucun avantage sur lui, et il battit Marcellus, qui en savait plus que Yarrou. Seize ans de séjour dans un pays ennemi , où il tirait presque toutes ses ressources de lui-même , et le seul projet de sa marche vers l'Italie, depuis Sagonte jusqu'à Rome, à travers les Pyrénées, les Alpes et l'Apennin; cette seule idée, exécutée avec tant de succès, est d'une grande tête, et prouve un autre talent que celui de battre de mauvais généraux. Annibal est apprécié depuis long-temps par les juges de l'art autrement que par Rousseau.
Héros cruels et sanguinaires .
Cessez de vous enorgueillir De ces lauriers imaginaires Que Bellone vous fit cueillir.
Il me semble qu'ici l'expression ne rend pas l'idée du poète : les lauriers de la victoire ne sont point imafjinaires. Il peut y avoir, et il y a en effet une autre gloire bien préférable : la gloire de Cicéron sauvant sa patrie valait mieux aux yeux
• Montaigne avait dit ( E.isais , III , 2) : « Je conçois aisé- « ment Socrate eu la place d'Alcxandie; Alexandre en celle «de Scrate , je ne puis. » Rousseau exagère cette pensée.
TTÉRATURE.
de la raison que tous les lauriers de César; mais la raison elle-même ne les trouve pas imaginaires. Ce qui suit vaut beaucoup mieux :
En vain le destructeur rapide
De Marc-Antoine et de Lépide
Remplissait l'univers d'horreurs;
Il n'eût point eu le nom d'Auguste,
Sans cet empire heureux et juste
Qui lit oublier ses fureurs.
Montrez-nous, guerriers magnanimes.
Votre vertu dans tout son jour;
A oyons comment vos cœurs sublimes
Du sort soutiendront le retour.
Tant que sa faveur vous seconde,
Vous êtes les maîtres du monde ,
Votre gloire nous éblouit :
Mais au moindre revers funeste ,
Le masque tombe, l'homme reste.
Et le héros s'évanouit.
Il n'y a ici qu'à louer ; et je n'insisterai point sur le mot funeste, qui est mis évidemment pour remplir le versj car en prose on dirait : Au moindre revers le masque tombe. Mais ce sont là de ces légères imperfections rachetées par les beautés qui les entourent , et inévitables dans notre versification, si difficile et si peu mamable. Je ne réprouve que ce qui blesse ouvertement le bon sens , l'oreille ou le goût , et ce qui , par conséquent , ne doit pas rester, surtout quand on n'a que des vers à faire.
Je crois que VOde à la Fortune aurait mieux fini par la strophe que je viens de citer : celles qui la suivent ne la valent pas.
L'otle que Rousseau adresse à M. d'Ussé , en forme de consolation , et qui roule sur les vicissitudes de la vie humaine , finit par deux strophes charmantes.
Pourquoi d'une plainte importune Fatiguer vainement les airs?
Aux jeux cruels de la Fortune Tout est soumis dans l'univers.
Jupiter fit l'homme semblable A ces denx jumeaux que la Fable Plaça jadis au rang des dieux ; Couple de déités bizarre , Tantôt habitants du Ténare , Et tantôt citoyens des cieux.
Ainsi de douceurs en supplices.
Elle nous promène à son gré.
Le seul remède à ses caprices , C'est de s'y tenir préparé; De la voir du même visage Qu'une courtisane volage , Indigne de nos moindres soins, Qui nous traliit par imprudence.
Et qui revient par inconstance, Lorsque nous y pensons le moins.
On désirerait de retrouver plus souvent dans les odes de Rousseau cet agrément et cette facilité. C'est le mérite de son Ode aune Preuve, des stances à l'abbé de Chaulieu, et de quelques unes de celles qu'il lit pour l'abbé Courtin. Dans ces der-
SIÈCLE DE LOU
«itères , il maltraite un peu trop Epictète. Il ne voit clans son Manuel de philosopliie que Yesdave d'Épaphrodite. Il me semble que rien ne sent moins l'esclave que cet ouvrage , qui n'a d'autre défaut que de porter trop haut les forces morales de l'homme.
J'y trouve un consolateur Plvs affligé que moi-même.
Non, Epictète n'est pas affligé, et l'on sait que sa conduite fut aussi ferme que sa doctrine. Mais il défend à l'homme de s'affliger jamais , et c'est à peu près comme s'il lui défendait d'être malade.
Rousseau traite encore plus mal Brutus.
Toujours ces sages hagards , Maigres, hideux, et blafards, Sout souillés de quelque opprobre , Et du premier des Césars L'assassin fut homme sobre.
C'est abuser d'un mot de César, qui était fort juste. Il ne craignait, disait-il, que les gens d'un aspect sombre et d'un visage austère : il avait raison. Cet extérieur est la marque d'un caractère capable de résolutions fortes et inébranlables, tel qu'était celui de Brutus, Mais il ne faut pas dire, même en prêchant le plaisir, que l'austérité est toujours souillée de quelque opprobre. Ce n'est pas d'ailleurs une chose convenue, que l'action de Brutus ait souillé sa mémoire. C'est encore aujourd'hui un problème que l'on ne décide guère que suivant les rapports de l'opinion avec le gouvernement. En bonne morale, et dans les principes de notre religion, l'assassinat n'est jamais permis. Dans les anciennes républiques, l'opinion avait consacré le meurtre des tyrans; et c'est au moins une excuse pour Brutus, dont l'action, dirigée par les maximes romaines, fut illégitime, mais ne fut pas toi opprobre.
La strophe qui suit clioque étrangement le rapport qui doit toujours se trouver entre des idées qui tendent à la même proposition. L'auteur, qui vient de parler de Brutus, continue ainsi :
Dieu bénisse nos dévots :
Leur axe est vraiment loyale.
Mais jad ; es grands pivots
De la ligue îutiroyale ,
Les Linccstres , les Aultris ,
Qui contre les deux Hemis
Prêchaient tant la populace ,
S'occupaient peu des écrits
D'Anacréon et d'Horace.
Ce rapprochement n'est pas tolérable. Que peutil y avoir de commun entre Brutus et le cure de Saint-Côme, prédicateur de la Ligue? Il est impossible de saisir la pensée du poète , ni d'apercevoir aucune liaison entre cette strophe et la précédente , quoique dans toutes les deux il veuille établir la même chose. Il y a une logique naturelle
IS XIV. - i>OÊSîE. 07i)
I dont il ne faut jamais s'écarter dans quelque sujet que ce soit, à plus forte raison dans des stances morales.
On peut compter parmi les meilleures de ce genre VOdeà M. de La Fare, sur le contraste de l'homme civil et de l'homme sauvage. C'est encore un lieu commun , il est vrai; mais le style est en généra! d'une précision énergique , malgré quelques faiblesses : et si les idées ne sont pas toujours exactement vraies pour la raison , qui considère les objets sous toutes les faces , elles le sont assez pour la poésie, qui peut^ comme l'éloquence, ne les présenter que sous un seul aspect.
Ses Cantates sont des morceaux achevés : c'est un genre de poésie dont il a fait présent à notre langue , et dans lequel il n'a ni modèle ni imita teur. C'est là qu'il paraît avoir en le plus de souplesse et de flexibilité : il sait choisir ses sujets , les diversifier, et les remplir. Ce sont des morceaux peu étendus , mais finis. Le récit est tou • jours poétique; les couplets sont toujours élégants, quelquefois même gracieux. Plusieurs de ces poésies, qu'on peut appeler galantes, sont de nature à être coiDparées aux vers lyriques de Quinault. Rousseau a moins de sentiment et de délicatesse , mais sa versification est bien plus soutenue et bien plus forte. La Cantate de Circé est un morceau à part; elle a toute la richesse et l'élévation de ses plus belles odes, avec plus de variété : c'est un des chefs-d'œuvre de la poésie française. La course du poète n'est [sas longue; mais il la fournit d'un élan qui rappelle celui des chevaux de Neptune, dont Homère a dit qu'en trois pas ils atteignaient aux bornes du monde.
On sait combien Rousseau a excellé dans l'épigramme. Tout homme d'esprit peut en faire une bonne ; mais en faire un si grand nombre sur tous les sujets, et les faire si bien, est l'ouvrage d'im talentparticulier. Ce talent consiste pnncipalement dans la tournure concise et piqiiante de chaque vers, car le mot de l'épigramme est souventd'emprunt. Il en a peu de mauvaises , et on les trouve parmi celles qui roulent sur l'amour ou la galanterie, quoiqu'il en ait de très bonnes, même de cette espèce. Ses épigrammes, satiriques ou licencieuses, sont pariaiies; et quoique dans ces dernières on puisse réussir à bien peu de frais, celles de Rousseau font voir qu'il y a dans les pins petites choses un degré qu'il est rare tl'atteiiidre ou du moins d'atteindre si souvent; car une saillie de débauche, quelque heureuse qu'elle soit, n'est pas un effort d'esprit. Nous avons des couplets sur ce ton, du temps de la Fronde, dont les auteurs ne sont pas même connus; et l'on ne sait pas beaucoup de gré à Auguste de son épigramnie or-
COURS DK LiTTÉKATVRE.
{Itirière contre Fulvie, qiioi(]ue peut-être on n'en ait jamais fait une meillenre.
Les Epures de Rousseau , dans le temps où elles parurent, furent accueillies par l'esprit de parti avec des louanges que ce même esprit a reportées depuis dans les compilations littéraires ou périoiliques , et que la multitude répétait sans réflexion, mais qui toujours ont été démenties par les bons juges, dont la voix commence enfin à l'emporter. L'auteur les composa presque toutes en pays étranger : toujours plus ou moins remplies de satires directes ou indirectes contre des hommes très connus , elles étaient reçues avidement dans une capitale, toujours pleine d'hommes oisifs , inquiets , passionnés , pour qui la médisance est une espèce de besoin, où il entre encore plus de désœuvTement que de malignité. Rousseau d'ailleurs, éloigné et malheureux, excitait une sorte d'intérêt qui pouvait paraître excusable : il avait beaucoup de partisans, et ses adversaires avaient beaucoup d'ennemis. Il affectait dans la plupart de ses pièces un ton de dévotion très propre à lui concilier tous ceux qui crayaient favoriser en lui la cause de la religion , sans songer qu'il en violait le premier précepte , et que la piété véritable n'écrit point de méchancetés. MaLs quand ces petits intérêts du moment sont passés , quand on ne cherche plus dans l'ouvrage que l'ouvrage même, alors, s'il n'a pas un mérite réel, la satire non seulement n'est plus un attrait, elle devient même un tort de plus. C'est ce qui est arrivé aux Épîtres de Rousseau, et l'on doit à la vérité de convenir qu'elles sont presque partout aussi mal pensées que mal écrites. Ce n'est pas qu'il n'y ait (jnelques endroits qui nous rappellent le talent du versificateur; mais qu'est-ce qu'un très petit nombre de vers bien frappés , qui se montrent de loin en loin dans des pièces du plus mauvais goût et du plus mauvais esprit ; dans des pièces surchargées de déclamations insipides ou absurdes, de vers chevillés, durs, incon-ects; dans des pièces composées d'un mélange d'injures triviales, de verbiage obscur, et de figures forcées ? Telles sont en général les Épîtres de Rousseau : si l'on était obligé de le prouver par une lecture suivie et détaillée , la preuve irait jusqu'à l'évidence ; mais l'évidence irait jusqu'à l'ennui. Je me borne à une courte analyse et à un certain nombre de ciiations , où tous les défauts que j'ai indiqués (dominent au point qu'on pourra juger qu'ils tiennent au caractère de l'ouvrage et à la manière de l'auteur.
L'abus du marotisrae est un des vices qui les défigurent. Je dis l'abus, car, employé avec choix et sol)riété dans les genres (pii le comportent , tels
que le conte , l'épigrarame, l'épître badine, et tout ce qui tient au genre familier, il contribue à donner au style de la naïveté et de la précision. La Fontaine en a fait usage avec succès dans ses contes, et l'a judicieusement exclu de ses fables, où la morale et la raison n'admettent point cette bigarrure , et où les animaux qu'il introduit devaient parler la même langue. Voltaire s'en est servi de même, avec ce goût exquis qui savait distinguer les nuances propres à chaque sujet. Le style marotique permet de retrancher les articles et les pronoms, comme on les retranchait au temps de ^Lirot ; ce qui donne à la phrase un tour plus vif. Il permet une espèce d'inversion qui ne va pas au style sérieux, et quelques constructions anciennes (|ue notre langue empruntait du latin avant qu'elle eût une syntaxe régulière. Ces formes vieillies ont l'avantage de nous rappeler le premier caractère de notre langue, qui était la naïveté; et d'ailleurs, tout ce qui est ancien prend à nos yeux un air de simplicité, parce que l'élégance est moderne. Il n'est personne qui n'ait remarqué , quand un étranger, homme d'esprit , parle notre langue, et y mêle involontairement des tournures de la sienne , que son expression en reçoit quelquefois une sorte d'agrément et de vérité qui nous plaît : dans les femmes surtout, un accent étranger est bien souvent une grâce, et leurs phrases, moitié françaises, moitié étrangères, ont quelque chose qui leur sied fort bien, comme les enfants nous charment et nous persuadent en balliutiant leurs pensées. C'est le principe du plaisir que peut nous faire le vieux langage, quand on s'en sert à propos et avec ménagement, comme dans cette épigramme de Rousseau :
Le bon vieillard qui brûla pour Bathylle , Par amour seul était ragaillardi :
Aussi n'est- il de chaleur plus subtile Pour réchauffer un vieillard engourdi.
Pour moi , qui suis dans l'ardeur du midi , Merveille n'est que son flambeau me brûle. Mais quand du soir viendra le crépuscule, Temps où le cœur languit inanimé , Uu moins , amour, fais-moi bailler cédule D'aimer encor , même sans être aimé.
Il n'y a là de marotisme que ce qu'il en faut. Aussi n'est-il de chaleur est une construction très commode pour resserrer dans la mesure du vers cette phrase qui en bon français serait plus longue, s'il fallait dire , comme dans le style soutenu , aussi n'est-il point de c/taleur plus subtile. Merveille n'est, au lieu de dire il n'est pas étonnant, ou ce n'est pas merveille, est vif et rapide. Fais-moi bailler cédule est une vieille locution, mais (jue tout le monde entend, et qui, signifiant autrefois une obligation, un engagement, est ici
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POESIE
d'un choix très heureux. Il n'en est pas de même des épigrammes suivantes :
Soucis cuisants , ou partir de Caliste . Jà coinmenraient à me suppiicicr , Quand Cupidon, qui me vit pâle et triste. Me dit : Ami, pourquoi te soucier ?
Lors m'envoya pour me solncier.
Tout son cortège et celui de sa mère , etc.
yiu partir ne vaut pas mieux qu'ait départ , et c'est parler mal sans y rien gagner. Supplicier est une expression désagréable , parce qu'elle ne signifie plus aujourd'hui que mener au supplice , et qu'elle rappelle l'idée d'une exécution. Te soucier ne se dit plus dans le sens absolu pour prendre du souci ; et comme il se met encore avec un régime, se soucier de quelque chose, il fait un mauvais effet pour nous, qui sommes accoutumés à lui donner un sens très facile, et qui savons qu'un amant fait beaucoup plus que se soucier de l'absence de sa maîtresse. C'est donc du marolisme très déplacé, puisqu'il affaiblit le sens, au lieu d'y ajouter. Solacier est bien pis : c'est un mot dur et rebutant, autrefois emprunté du latin, pour dire consoler, et qu'aujourd'hui on n'entend plus. Il ne faut ressusciter les vieux mots que quand l'oreille les adopte. Les mêmes défauts sont encore plus choquants dans cette autre épigramme, adressée à une femme qui chassait :
Quand sur Bayard , par bois ou sur montagne ,
A giboyer vous prenez vos ébats ,
Dieux des forêts d'abord sont en campagne ,
Et vont en ti'oupe admirer vos appas.
Amis Sylvains , ne vous y fiez pas ;
Car ses regards font souvent ^jires niches
Que feu ni fer ; et cœurs en tels pourchas
Risquent du moins autant que cerfs et biches.
Pires niches est affreux à l'oreille; et peut-on comparer des niches au feu et au fer ? Pourchas est encore plus dur qu'il n'est vieux, et c'est un des défauts du marotisme de Rousseau de choisir très mal les vieux mois qu'il veut rajeunir : ceux que leur dureté a fait tomber en désuétude ne peuvent jamais renaître.
J'ai pris ces exemples dans les épigrammes , parce qu'elles admettent le style marotique. L'épitre sérieuse et morale en est bien moins susceptible, et il gâte souvent celles de Rousseau.
Comte, pour qui, terminant tous délais ,
Avec vertu fortune a fait la paix ,
Jaçoit qu'en vous gloire et haute naissance
Soit alliée à titres et puissance ,
Que de splendeurs et d'honneurs mérités
Votre maison luise, de tous côtés ;
Si toutefois ne sont-ce ces bluettes
Qui vous ont mis en l'estime où vous êtes , etc.
Il est clair que le marotism^ bien loin de donner aucun reUef à ces vers , les rend maussades et ridicules: d'abord , parce qu'il est étranger au fond
des idées, qui est très sérieux; ensuite, parce qu'il est employé sans choix et sans goût. Je ne m'arrête pas au premier vers, terminant tous délais , qui est évidemment une cheville j mais dans le second la suppression des articles,
Avec vertu fortune a fait la paix , est anti-harmonique. Jaçoit , pour quoique, ne s'entend plus, et siuemenl ne vaut pas mieux ; et il convient de ne parler la langue du quinzième siècle que de manière à être entendu du nôtre. Une maison qui luit de splendeurs ne vaut rien dans aucun temps. Si toutefois ne sont-ce est très dur. A quoi donc sert ici le langage de Marot?
Ce n'est le tout; car en chant harmonique Non moins primez qu'en rime poétique; Et s'avez los de bon poetiqueur, Aussi l'avez de bon harmoniqueur.
S'avez pour .si vous avez est barbare. La particule si ne peut s'élider dans notre langue sans dénaturer le mot auquel elle se joindrait , et sans dérouter entièrement l'oreille. Car en chant fait mal à entendre. Poetiqueur, harmoniqueur, quel jargon ! On trouve , un peu après , des mortels de vertus réfulxjents, pour des mortels brillants de vertus : c'est parler latin en français. Serait-ce point Apollon Delphien? Ce n'est pas là imiter Marot; c'est ressusciter Ronsard.
Il est vrai que le vers de cinq pieds , qui a pour ainsi dire une allure familière, semble se prêter plus que tout autre au style marotique, et d'autant plus que c'était le vers que Marot employait le plus volontiers ; mais encore une fois , tout dépend de l'usage qu'on en fait. Voltaire , dans le Temple de l'Amitié , dont le ton est moitié gai, moitié sérieux, a tiré un grand parti d'une inversion marotique.
Un riche abbé , prélat à l'œil lubrique , Au menton triple , au col apoplectique , Porc engraissé des dîmes de Sion , Oppressé fut d'uuc indigestion.
S'il eût mis fut oppressé, l'effet du vers était perdu. Oppressé fut marque l'étouffement avec l'hémistiche, et frappe le coup de l'apoplexie. C'est là se servir habilement des licences du genre. IVIais quand Rousseau, dans son Épitre à Marot, lui dit,
Mon nom par vous est encore connu , Dont bien et mal m'est ensemble advenu : Bien , par trouver l'art de m'étre fait lire ; Mal , par avoir des sots excite l'ire , etc.
ces constructions marotiques ne font que des vers horriblement durs, et ce n'est pas là une trouvaille. Quand il dit dans la même pièce , Tout beau , l'ami , ceci passe sottise , Me direz-vons ; et ta plume l)aptise De noms trop doux gens de tel acabit :
COURS DE LlTTÉllATURE.
Ce sont trop bien niitroufles que Dieu fit. Maroufles soit : je ne veux vons dédire, etc.
Car de quels noms plus doux et plus musqués
Puis-je appeler tant d'esprits disloqués?...
Et si parfois on vous dit qu'un vaurien
A de l'esprit . examiiiez-le bien :
Vous trouverez ([u'il n'en a que le casque , etc.
Je m'en rapporte à tout lecteur bénin ; Et gens sensés craindront plus le venin D'un fade auteur qui , dans ses vers en prose , A tous venants distille son eau rose , Toujours de sucre et d'unis saupoudré.
Fiez-vous-y : ce rimeur si sucré Devient amer quand le cerveau lui tinte , Plus (\\\'alocs ni jus de coloquinte, etc.
cet amas d'expressions basses, grossières, bizarres, n'a rien de marotique, et n'est autre chose (|ue l'absence totale de l'esprit et du goiit. Cette J':pitre à Marot est pourtant une de celles où il y a quelques bons endroits , quoiqu'elle soit fondée tout entière sur ce principe très faux , qu'un sot ne peut pas être honnête homme , et qu'un malhonnête homme ne peut pas avoir de l'esprit. Le contraire est tellement prouvé par l'expérience , que ce paradoxe ne mérite pas de réfutation. VÈpitre au comie de Botmeval est très ma'^vaise de tout point, VÉpîtrc à RoUin ne vaut guère mieux. Dans ce qu'il y a de raisonnable sur l'utilité des ennemis, l'auteur ne fait que noyer, dans un style traînant et diffus, ce qu'a dit Boileau sur le même sujet dans un très petit nombre de très bons vers de VÉpitre à Racine. Tout le reste est un froid et ennuyeux sermon. Le principe si comm de la réunion de l'utile à l'agréable dans les écrits, I'mi\\e dulci d'Horace , peut-il être plus misérablement délayé que dans ce morceau ?
Tout écrivain vulgaire ou non commun.
N'a proprement (jr M c de deux objets l'un.
Ou d'éclairer par un travail utile ,
Ou d'attacher par l'agrément du style;
Car, sans cela , quel auteur, quel écrit
Peut , "par les yeux , percer jusqu'à l'esprit ?
Mais cet esprit, lui-même en tant d'étages
Se subdivise à l'égard des ouvrages.
Que du public tel charme la moitié,
Qui très souvent à l'autre fait pitié.
Du sénateur la gravité s'offense
D'un agrément dépourvu de substance.
Le courtisan se trouve effarouché
D'un sérieux d'agrément détaché.
Tous les lecteurs ont leurs goûts , leurs manies.
Oiicl auteur donc peut fixer leurs génies ?
Celui-là seid qui , formant le projet
Ds réunir et l'unet l'autre objet.
Sait rendre à tous l'utile délectable ,
Et l'attrayant utile et profitable.
Voil.'i te rentre et l'immuable point
Oii toute lignr atxmtU < I se Joint.
Or, ce grand but , ce point malhcinatique ,
C'est le vrai seul , le vrai qui nous l'indique.
I Tout hors de lui n'est que futilité,
j Et tout en lui devient sublimité, etc.
! n'est pas nécessaire d'appuyer sur toutes les faui es de ces vers, les termes impropres, les contre- I sens, les platitudes : elles sautent aux yeux. S'agit-il de la Renommée , ce n'est plus celte belle peint me que nous avons admirée dans l'Ode au prince EtKjèue : nous en sommes bien loin.
Fantôme errant qui , nourri jjar le bruit , Fuit qui le cherche , et cherche qui le fuit, Mais qui , du sort enfant illégitime, Et quelquefois misérable victime , N'est rien en lui qu'un être mensonger. Une ombre vaine, accident passager, Qui suit le corps , bien souvent le précède. Et plus souvent l'accourcit ou l'excède.
Cherchez du sens dans ce plat amphigouri. Veutil parler des calomniateurs :
Le danger de se voir insulté N'est pas restreint à la difficulté De réfuter les fables romancières , De ces fripiers d'impostures grossières, Dont le venin , non moins fade qu'amer. Se fait vomir comme l'eau de la mer : Il est aisé d'arrêter leurs vacarmes , Et de les vaincre avec leurs propres termes.
Je n'insiste pas sur l'incohérence des figures , sur des fripiers, qui ont du venin et dont on arrête les vacarmes ; mais quel contre-sens dans le dernier vers !
Et de les vaincre avec leurs propres armes.
A coup sûr il ne veut pas dire qu'il est aisé de les vaincre par l'imposture et la calomnie, qui sont leurs armes; et pourtant il le dit formellement. Quelle bévue plus impardonnable que de dire le contraire de ce qu'on veut dire, et de tomber, sans y prendre garde , dans le sens le plus odieux et le plus absurde ! On a cité dans quelques livres les vers sur l'histoire , qui sont en effet ce qu'il y a de plus passable, mai» qui ne sont pas exempts de fautes.
c'est un théâtre . un spectacle nouveau , Où tous les morts , sortant de leur tombeau , Viennent encor sur une scène illustre , Se présenter à nous dans leur vrai lustre , Et du public dépouillé d'intérêt.
Humbles acteurs, attendre Ifur arrêt.
Là , retraçant leurs faiblesses passées , Leurs actions , leurs discours , leurs pensées, A chai[ue état ils reviennent dicter Ce qu'il faut fuir, ce qu'il faut imiter. Ce que chacun , suivant ce qu'ilpeut être , Doit pi-atiquer, voir, entendre , connaître.
Les deux derniers vers sont bien tristement pro saïques. On n'entend pas trop l'épithète d'illustre, qui caractérise trop vaguement la scène de l'histoire. Dans leuftrai lustre est encore moins juste , car beaiiC()ii[> des acteurs de l'iiistoire n'ont aucune espèce de lustre. Mais enfin ces vers , en
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE
lolal , sont raisonnables , et cela est rare dans les Épîtres de Rousseau. Celle qui s'adresse à Racine le fils est une espèce d'homélie extrêmement faible de diction et de pensées; on y a distingué cependant le morceau suivant, où il y a de la poésie et de la vérité :
Mais dans ce siècle, à la révolte ouvert ',
L'impiété marche à front découvert :
Rien ne l'étoime , et le crime rebelle
N'a point d'appui plus intrépide qu'elle.
Sous ses drapeaux , sous ses fiers étendards,
L'œil assuré , courent de toutes parts
Ces légions , ces bruyantes armées
D'esprits substils , d'ingénieux pygmées ,
Qui sur des monts d'arguments entassés ,
Contre le ciel burlesquement haussés ,
De jour en jour, superbes Encelades,
Vont redoublant leurs folles escalades,
Jusques au sein de la Divinité
Portent la guerre avec impunité ,
Viendront bientôt , sans scrupule et sans honte ,
De ses arrêts lui faire rendre compte ;
Et déjà même , arbitres de sa loi ,
Tiennent en main , pour écraser la foi ,
De leur raison les foudres toutes prêtes.
Y pensez-Tous, insensés que vous êtes . etc.
Ces métaphores sont justes et sontenues.
VÉpître à Thalie, sur ce qu'on nomme le comique larmotjant^ qui commençait alors à être en vogue, contient d'assez bons principes , mais souvent fort mal exprimés. Toute la première moitié est très mauvaise : le portrait de la vraie comédie, telle qu'elle est dans Molière , est entièrement calqué sur celui qu'en a fait Boileau dans l'Art poétique, et la copie est bien inférieure à l'original ; remarque qu'on peut faire dans tous les endroits où Rousseau a voulu imiter celui qu'il appelait son maître. Boileau surtout avait toujours le mot propre, parce qu'il était sûr de sa pensée. Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement.
S'il eût voulu dire que la comédie ne doit guère présenter des modèles de perfection morale, il n'eût point dit,
L'art n'est point fait pour tracer des modèles ; car il aurait dit le contraire de la vérité et de sa pensée. Mais il aurait applaudi à ces vers très sensés sur le style recherché :
Car tout novice , en disant ce qu'il faut , Ne croit jamais s'élever assez haut.
C'est en disant ce qu'il ne doit pas dire , Qu'il s'éblouit , se délecte et s'admire ; Dans ses écarts non moins présomptueux Qu'un indigent superbe et fastueux , Qui , se laissant manquer du nécessaire , Du superflu fait son imique affaire.
VEpitre à madame iVUssé, sur l'amour platonique, n'est qu'un verbiage alambiqué , souvent
' Expression impropre.
même inintelligible , et dont rien ne rachète l'ennui. Enfin, sur quatorze épitres, il n'y en a que quatre où les défauts soient du moins balancés par un certain nombre de morceaux bien écrits : ce sont celles que l'auteur adresse aux Muses , au comte du Luc , au baron de Breteuil , et au père Brumoy. La première est une imitation de la satire neuvième de Boileau, et l'intervalle est immense entre les deux pièces. Celle de Rousseau offre pourtant des endroits (pii lui font honneur. Tel est celui-ci :
Tout vrai poète est semblable à l'abeille •• C'est pour nous seuls que l'aurore l'éveille, Et quelle amisse, au milieu des chaleurs, Ce miel si doux tiré du suc des fleurs. Mais la nature , au moment qu'on l'offense , Lui fit présent d'un dard pour sa défense , D'un aiguillon qui , prompt à la venger. Cuit plus d'un jour à qui l'ose outrager.
Tel encore cet adieu aux Muses :
Muses , gardez vos faveurs pour quelifue autre ;
Ne perdons plus ni mon temps , ni le vôtre ,
Dans ces débats où nous nous égayons :
Tenez , voilà vos phiccaux , vos crayons ;
Reprenez tout : j'abandonne sans peine
Votre Hélicon, vos bois , votre Hipijocrène,
Vos vains lauriers d'épine enveloppés ,
Et que la foudre a si souvent frappés.
Car aussi bien, quel est le grand salaire
D'un écrivain au-dessus du vulgaire ?
Quel fruit revient aux plus rares esprits
De tant de soms à polir leurs écrits,
A rejeter les beautés hors de place ,
Jrettre ' d'accord la force avec la grâce ,
Trouver aux mots leur véritable tour.
D'un double sens démêler le faux jour.
Fuir les longueurs , éviter les redites ,
Bannir enfin tous ces mots parasites
Qui , malgré vous dans le style glissés ,
Rentrent toujours, quoique toujours chassés ?
Quel est le prix d'une étude si dure ?
Le plus souvent Une injuste censure ,
Ou tout au plus quelque léger regard
D'mi courtisan qui vous loue au hasard ,
Et qui, peut-être avec plus d'énergie.
S'en va prôner une fade élégie.
Et quel lionneur peut espérer de moins
Un écrivain libre de tous ces soins ,
Que rien n'arrête , et qui , sûr de se plaire ,
Fait sans travail tous les vers qu'il veut faire ?
Il est bien vrai ([u'à l'oubli condamnés ,
Ses vers souvent sont des enfants morts-nés ;
Mais chacun l'aime , et nul ne s'en défie ;
A ses talents aucun ne porte envie.
Il a sa place entre les beaux-esprits ,
Fait des sonnets , des bouquets pour Iris ,
Quelquefois même aux bons mots s'abandonne ,
Mais doucement , et sans blesser personne ,
Toujours discret , et toujours bien disant ,
Et , sur le tout , aux belles complaisant.
' L'exactitude grammaticale veut que l'on répète la préposition, à mrttre ; et nous avons déjà vu la même licence. Je la crcis autorisée en poésie , quand elle ne rend la construction ni dure ni obscure.
COUKS DE Ll'l TÉ RATURE.
Que si jamais , pour faire une a>uvru en fomiie ,
Sur rudiieon Phébus permet qu'il dorme,
Voilà d'abord tous ses chcrs confidents ,
Uc sou mérite admirateurs ardenîs ,
Oui , 2'('>' cantons répandus dans la ville ,
Pour l'élever dégraderont "S'irgile ;
Car il n'est point d'auteur si désolé,
Qui dans Paris n'ait un parti zélé.
Tout se débite : Ln sot , dit la satire,
Trouve toujours un plus sot qui l'admire.
La plupart de ces idées sont dans ce même Despréaux (ju'il vieiU de ciLei'j mais le style est celui du genre; il a de la facilite et de la verve satirique. C'est la seule espèce de verve qui l'anime quelquefois dans ses épîtres : il ne faut guère y chercher antre chose. Il y en a une qui roule sur un stijetque Yoîtairea traite, sur la Calomnie: celle de Vol! aire adressée à madame Du Châtelet; celle de Ptousseau au comte du Luc. Cette dernière ne peul [)as soutenir la comparaison , quoiqu'il y ait des parties bien traitées. Le faux esprit s'y montre tle temps en temps comme dans les autres.
Le zèle que Rousseau fait souvent paraître en faveur de la religion, et qui n'est pas assez éclairé poiu- être fort édifiant , revient encore dans VlJpitre an hurun de Bietcuil; et c'est malheureusement ce qu'elle a de plus mauvais. Il se tire mieux des morceaux dont l'intention est satirique; et celui-ci, dirigé contre La Motte, est un de ceux qu'il a le mieux écrits.
J'ai vu le temps, mais , Dieu merci, tout passe,
Qu(; Calliope, au sonmiet du Parnasse ,
Chaperonnée en burlesque docteur,
IS'e savait plus qu'étourdir l'auditeur
D'un vain ramas de sentences usées ,
Qui , de l'Olympe excitant les nausées ,
Faisaient souvent, en dépit de ses soeurs,
Transir de froid jusqu'aux applaudisseurs.
Nous avons vu , presque durant deux lustres ,
Le Pinde en proie à de petits illustres
Oui , traduisant Sénèque en madrigaux ,
Et rebattant des sons toujours égaux.
Fous de sang-froid, s'écriaient. Je m'égare,
Pardon, messieurs, j'imite IropPindare;
Et suppliaient le lecteur morfondu
De faire grâce à leur feu prétendu.
Comme eux alors a[)prenti philosophe ,
Sur le papier nivelant chaque sti-ophe ,
J'aurais bieu pu du bonnet doctoral
Embéguiner mon Apollon moral ,
Et i-assembler sous quelques jolis titres
Mes froids dizains rédigés eu chapitres ,
Puis , grain à grain tous mes vers enfilés ,
Bien arrondis et bien intiiulés ,
Faire servir votre nom d'épisode ,
Et vous offrir sous le pompeux nom d'ode ,
A la faveur d'un éloge apprêté ,
De mes sermons l'ennuyeuse beauté.
liais mon génie a toujours , je l'avoue,
Fui ce faux air dont le bourgeois s'engoue.
Et ne sait point , prêcheur fastidieux ,
D'un sot lecteur éblouissant les yeux ,
Analyser inie vérité fade
Qui fait vomir ceux qu'elle persuade.
Et qui , irainant toujours le même accord ,
Nous instruit moins qu'elle ne nous endort.
Si Rousseau écrivait toujours ainsi, ses Epîtres, sans valoir celles de Despréaux, pourraient être mises au rang des bons ouvrages. Mais en les condamnant en général, j'en extrais ce qu'il y a de louable : c'est le seul dédommagement de la nécessité de condaumer.
L'Épitre au lière Brumoij est tout entière contre Voltaire, contre ses amis et ses admirateurs, parmi lesquels il ne craint pas de désigner le maréchal de Villars. Tel est le malheur de la haine : voilà jusqu'où elle nous conduit! à insulter un héros pour attaquer un grand écrivain. Cette pièce roule en grande partie sur la rime, que Voltaire a en effet trop négligée; mais était-ce ime raison pour lui dire :
Apprends de moi , sourcilleux écolier, Que ce qu'on souffre , encore qu'avec peine , Dans un Voiture ou dans un La Fontaine , Ne peut passer, malgré tes beaux discours , Dans les essais d'un rimeur de deux joui's.
C'est venir un peu tard pour mettre Voiture à côté de La Fontaine et au-dessus de Voltaire. Cet écolier, quand l'épitre de Rousseau parut , avait fait la Henriacle, OEdipe.Brutus, et Zaïre. C'est porter un peu loin le zèle pour la rime , que de Irailerd' écolier l'auteur de si beaux ouvrages. Oh ! qu'il faut se garder d'être l'eimemi du talent, surtout lorsqu'on en a soi-même ! Ce qu'écrivent les sots meurt du moins avec eux; mais les injustices d'un grand écrivain vivent autant que ses écrits; elles sont immortelles comme sa gloire, et y impriment une tache qui ne s'efface pas.
Les Allégories de Rousseau sontd'un style moins inégal et moins incorrect que ses Epîtres; mais elles ont le plus grand de tous les défauts; elles sont mortelleaienl ennuyeuses. La fiction en est toujours très connnune , quelquefois forcée et invraisemblable; la versification en est monotone. Plusieurs se ressemblent trop pour le fond, et toutes roulent sur deux ou trois idées alongées dans deux ou trois cents vers. Quelques tableaux poéti- (piement coloriés , tels que celui de l'Envie , qu'on a cité dans tous les recueils dialectiques , ne peuvent pas racheter cette insipide prolixité , et la satire même ne peut pas les rendre plus piquants. Qui de nous se soucie de toutes les injures entassées contre le directeur de l'Opéra, Francine, dans l'allégorie intitulée le Masque de Laverne? Celle qui a pour titre Phiton est tout entière contre le parlement qui l'avait condamné : la fable en est absurde. Il suppose que Pluton, trompé par ses tlatleurs , laisse la justice des Enfers à la merci de juges corrompus qui se laisL-enl gagner i)ar ar-
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POESIE
gent , et envoient les honnêtes gens dans le Tartare , et les méchants dans l'Elysée. Comment se prêter à un emhlème qui dément toutes les idées de la mythologie sur laquelle il est appuyé ? N'estil pas reçu dans le système des anciens , que ce n'est qu'au tribunal des Enfers qu'il n'y a plus ni passion, ni erreur, ni injustice, et que chacun y est traité selon ses mérites? Comment les juges des Enfers auraient-ils besoin d'argent? Eaque, Minos et Rhadamante ont toujours eu, il faut l'avouer, une grande réputation d'intégrité , et la mauvaise allégorie de Rousseau ne la leur ôtera pas.
Il a fait deux comédies : elles sont oubliées. On en joua deux : le Capricieux , qui n'eut point de succès; le Flatteur, qui en eut dans sa nouveauté, et qui n'en eut point à la reprise. L'intrigue en est froide et le style faible , quoique assez pur. Il n'y a de comique que dans une ou deux scènes , et ce n'est pas assez pour soutenir cinq actes. Aussi la pièce n'a-t-elle point reparu ; et le talent de Rousseau était [)eu propre au théâtre. Ses opéras sont encore bien au-dessous de ses comédies : c'est tout ce qu'il convient d'en dire.
On a inséré dans quelques éditions de ses œuvres les couplets qui lui furent si funestes , et que son procès a rendus si fameux. Je ne me permettrai pas d'avoir une opinion sur un tait qui a été tant discuté sans être jamais éclairci ; mais je crois pouvoir remarquer que la réputation qu'ils ont long-temps conservée prouve combien l'on est peu difficile en méchanceté.
• Le style n'y fait rien ;
Pourvu qu'il soit méchant , il sera toujours bien.
Les éditeurs s'extasient sur le mérite poétique de ces couplets. Quelques uns, à la vérité, sont bien tournés; mais la plupart sont très mauvais. L'auteur, quel qu'il soit, a l'air d'être toujours enragé : mais il n'est pas souvent inspiré.
Je le vois , ce perfide cœur Qu'aucune religion ne touche , Rire au-dedans , d'un ris moqueur, Du Dieu qu'il confesse de bouche.
C'est par lui que s'est égaré L'impie au visage effaré , Condamné par nous à la roue , Boindin , athée déclaré , Que l'hypocrite désavoue.
Ainsi finit l'auteur secret.
Ennemis irréconciliables , Puissiez-vous crever de regret !
Puissiez- vous être à tous les diables ! Puisse le démon Couplegor, S'il se peut , embraser encor Le noir sang qui bout dans mes veines , Bien pour moi plus précieux que l'or, Si je puis augmenter vos peines!
Ce sont là de détestables vers s'il en fut jamais, et il y en a bien d'autres qui ne Aalent pas mieux. IMais ce qui peut fournir matière aux réflexions , ce qu'il est bien étonnant qu'on n'ait pas remarqué, c'est qu'en deux couplets voilà quatre vers qui manquent de mesure; et la copie que nous avons est autlientique. Or, parmi ces couplets, il y en a d'assez bien laits pour qu'on ne puisse pas douter que l'auteur ne sût beaucoup plus que la mesure des vers , et mènie qu'il ne fût exercé à en faire. Ainsi de deux choses l'une, ou les couplets sont de plusieurs mains , ou celui qui les a faits seuls a voulu dérouter les conjectures en commettant des fautes grossières qu'un écolier ne commettrait pas ; et c'est peut-être aussi la raison de l'extrême inégalité du style. Cette observation peut mener à plusieurs conséquences; mais aucune n'irait plus loin que la probabilité , et en matière criminelle il n'y a rien que la certitude.
Résumons. Il ne reste jamais dans la balance de la postérité que les bons ouvrages : ce sont eux et eux seuls qui décident la place d'un auteur. Les Odes et les Cantates de Rousseau ont fixé la sienne parmi nos grands poètes ; mais il n'y a que l'esprit de parti qui ait pu , pendant quelque temps , affecter de lui domier un rang à part, et de l'appeler le grand Rousseau, le prince de la poésie française, comme je l'ai vu dans plus d'une brochure. Les gens désintéressés savent fort bien comment s'était établie , dans une certaine classe de gens de lettres, cette dénomination que je n'ai vue dans aucun écrivain accrédité , et qu'aujourd'hui l'on ne répète plus. Il semble que ce titre soit un honneur rendu au génie ; c'était un présent fait par la haine : les ennemis de Voltaire crurent l'affliger en déifiant son ennemi.
Je ne suis point détracteur de Rousseau ; et pourquoi le serais-je? mais je ne puis le regarder comme le prince de la poésie française. Ce nom de fjrand, fait pour si peu d'hommes, si justement accordé à Corneille , au créateur Corneille , qui a tiré le théâtre de la barbarie , et répandu tant de lumière dans une nuit si profonde, me paraît fort au-dessus du mérite de Rousseau , qui , venu longtemps après Malherbe , a trouvé la langue toute créée; qui, venu du temps de Despréaux, a trouvé le goût tout formé ; et qui , avec tous ces secoui's , est resté fort au-dessous d'Horace , dont il n'a ni l'esprit ni les grâces, ni la variété ni le goût, ni la sensibilité ni la philosophie , et qui manque surtout de cet intérêt de style qui vient de l'ame et qui se communique à celle des lecteurs. Et de quel titre se ser\'ira-t-on pour les Racine , les Voltaire , pour ces hommes qui ont été si loin dans les arts les plus difficiles où l'esprit humain puisse
s'exercer; qui ont fait plus de chefs-d'œuvre dramatiques que Rousseau n'a fait de belles odes; pour ces enchanteurs si aimables , à qui nous ne pouvons jamais donner autant de louanges qu'ils nous ont donné de plaisir ? Si Rousseau est grand pour avoir fait de beaux vers , qui souvent ne sont que des vers, que seront ceux qui ont dit tant de belles choses en vers aussi beaux ; ceux qui non seulement savent flatter notre oreille , mais qui remuent si puissamment notre ame, éclairent et élèvent notre esprit; ceux que nous relisons avec délices, que nous ne pouvons louer qu'avec transport? Que de jeunes tètes exaltées, pour qui le mérite seul de la versification est le premier de tous, soient plus frappées d'une strophe de Rousseau que d'une scène de Zaïre ou de Mahomet, on le pardonne à l'effervescence de leur âge ; mais l'expérience nous apprend que celui dont le plus grand mérite est de bien faire des vers est relu par ceux qui aiment les vers par-dessus tout, mais que les poètes qui parlent au cœur et à la raison sont relus par tout le monde.