Tome I
écrits apparlieiment au monde entier. Ce qu'un a écrit .sur son origine el sur sa vie est aussi fabuleux que ses poèmes. Le commentateur Eustathe, qui le fait naître en Egypte, assure qu'il fut nourri par une prêtresse d'Isis , dont le sein distillait d:i miel au lieu de lait; <iu'une nuit on entendit l'enfant jeter des cris qui ressemblait au chant deneufdifférents oiseaux, et que le lendemain on trouva dans son berceau neuf tourterelles qui jouaient avec lui. Héliodore prétend (ju'il était lils de ftlercure. Diodore de Sicile nous apprend qu'Homère avait trouvé le manuscrit d'une certaine Daphné, prêtresse du temple de Delphes, qui avait un talent admirable pour rendre en beaux vers les oracles des dieux , et que c'est de là qu'Homère les a transportés dans ses poèmes. D'autres le font descendre eu droite ligne d'Apollon, de Linus, et d'Orphée; et, suivant les idées que ces noms réveillent en nous, on ne peut nier que celui d'Homère, mis à côté d'eux, n'ait au moins un air de famille. Enfm il y en a qui prétendent que, longtemps avant lui, une femme de Memphis, nommée Phantasie, avait composé un poème sur la guerre; et vous observerez qu'en grec, pavra^ea, dont nous avons fait fànlaisie, veut dire imagination. 1^'allégorie n'est pas difficile à pénétrer ; et toutes ces traditions fabuleuses prouvent seulement le goût constant et décidé des Grecs pour les contes allégoriques, goût qui ne les abandonna pas même dans le moyen âge, puisque la fable du miel et des tourterelles, dans Eustathe, désigne évidemment la douceur des vers d'Homère, et que celle d'Héliodore, qui lui donne Mercure pour père, fait allusion à l'invention des arts , attribuée à Mercure. Quant aux vers de la sibylle Daphné, la vérité est que ceux d'Homère étant très répandus, les oracles s'en servaient souvent pour rendre leurs réponses. Il faudrait compiler des volumes sans nombre pour rassembler tous les divers jugements qu'on a portés de lui ; car il était de sa destinée d'être un sujet de discorde dans tous les siècles. Horace a placé Homère, pour la morale, au-dessus de Chrysippe et de Crantor, deux chefs de l'école, l'un du Portique, l'autre de l'Académie. Porphyre, dans des temps postérieurs, a fait un traité sur la philosophie d'Homère. Mais, d'un autre côté, Pythagore, qui ordonnait à ses disciples cinq ans de silence, et qui apparemment ne faisait pas grand cas du talent de bien parler, a mis Homère dans le Tartare pour avoir donné de fausses idées de la Divinité. L'on sait communément que Platon voulait le bamiir de sa BéjmMique ; mais il n'est pas aussi commun de savoir comment ni pourquoi. On va reconnaître des idées abstraites et élevées, mais aussi des conséquences forcées et sophistiques dans
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les motifs de l'exil auquel il condanine les poètes; et en même temps l'on trouvera sa belle imagination dans la manière don( il veut que cet exil s'exécute. Il faut d'abord savoir que Platon n'admet dans la nature que deux choses : l'idée originelle, et l'être qui est la ressemblance de l'idée , ou la copie dn modèle. Par l'idée originelle , il entend Dieu ou la pensée divine; et par les autres êtres, toutes les fonnes (jiie Dieu avait créées conformément à sa pensée. Il n'y a rien jusque-là que de grand et de philosophique; mais il ajoute :
« Tous les objets n'étant que des copies de ce premier modèle, les arts qui les imitent ne font que copier des copies : à quoi cela est-il bon ? »
Ici, le philosophe n'est plus (ju'un sophiste; mais ce qui suit fait voir que, si sa métaphysique était quelquefois forcée , son imagination était douce et riante.
<t Donc, dit-il , s'il se présente parmi nous (c'est-àdire parmi les citoyens de cette république qui n'a jamais existé que dans les livres de Platon ) , un poète qui saclie prendre toutes sortes de formes et tout imiter, et qu'il \ienne nous présenter ses poèmes, nous lui témoignerons notre vénération comme à un homme sacré qu'il faut admirer et chérir ; mais nous lui dirons : Nous n'avons parmi nous personne qui vous ressemble, et dans noire constitution politique il ne nous est pas permis d'en avoir; et ensuite nous le renverrons dans mie autre ville, après avoir répandu sur lui des parfums et couronné sa tète de fleurs. » ( République, liv. III. )
Avouons (lu'on ne i)eul pas donner à un arrêt de bannissement une tournure plus aimable, et que, si la république de Platon existait, un poète serait tenté d'y aller, ne fût-ce que pour en être renvoyé.
Au reste, quand il en vient à Homère lui-même, il témoigne la plus grande admiration pour son génie ; il avoue qu'il lui faut du courage pour le condamner, (jue le respect et l'amour qu'il a depuis son enfance pour les écrits d'Homère devraient enchaîner sa langue; qu'il le regarde comme le créateur de tous les poètes qui l'ont suivi, et particulièrement des poètes dramatiques ; mais ([u'en- (in la vérité l'emporte sur tout. Alors il lui fait des reproches un peu plus clairement motivés que l'espèce de proscription pnlitiipie prononcée cidessus, et prouve fort au long que les dieux de l'Iliade sont faits pour donner une idée aussi fausse ([u'indigne <le la Divinité; ce qui certainement n'était pas difficile à démontrer en philosophie.
Pour justifier ces dieux d'Homère, les anciens et les modernes ont eu recours à l'allégorie, et dans ce système ils ont mêlé , connue dans tout le reste , la vérité à l'erreur. Il est hors de doute que
les allégories et les emblèmes sont de la plus haute antiquité. Ce fut partout la première philosophie et la première religion. C'était particulièrement l'esprit des Orientaux et la science des Egyptiens. Homère avait long-temps voyagé chez eux, et, soit qu'il fût né dans la (irèce même, ou dans une des colonies grecques qui couvraient les côtes d'Ionie, il dut être imbu, dès son enfance, des nolions les plus familières aux peuples de ces contrées. Les mystères d'Eleusis n'étaient autre chose que des emblèmes de morale : il est prouvé que le sLxième livre de l'Enéide est une description exacte de ces mystères et un résumé de la philosophie de Pytliagore. Plusieurs des fictions d'Homère ont un sens allégorique si évident, ([u'on ne peut s'y refuser. On sait aussi que long-temps après lui c'était un usage général parmi les poètes de désigner l'air par Jupiter, le feu par Yulcain , la terre par Cybèle, la mer par Neptune, etc. Tout cela est incontestable. Mais ne voir dans toute V Iliade que des êtres moraux personnifiés est une idée aussi fausse en spéculation qu'elle serait froide en poésie ; et ce ([u'il y a de pis , c'est que cette explication forcée et chhnérique ne sauve rien, et qu'en prenant Jupiter pour la puissance de Dieu, le Destin pour sa volonté , Junon pour sa justice , Vénus pour sa miséricorde , et !Minerve pour sa sagesse , il y a encore plus d'inconséciuences à dévorer qu'en les prenant pour ce qu'ils sont dans l'Iliade , c'està-dire pour des divinités conduites par toutes les passions des hommes. Ne vaut-il pas mieux laisser les choses comme elles sont, et avouer qu'Homère a peint les dieux précisément tels que la croyance vulgaire les représentait ? C'est [»our nous un défaut, sans doute; et ce qui prouve qu'on l'a senti long-temps avant nous, c'est que Virgile, qui a faii usage des mêmes divinités , les fait agir d'une manière plus raisonnable et plus décente , parce que son siècle était plus éclairé; ce qui n'empêche pas (jue dans V Enéide même on ne trouve bien des choses aussi étrangères à nos mœurs et à nos idées, que dans /7/iaf/e et l'Odyssée. Pvenfermons-nous donc dans (;ette seule apologie, si simple et si plausible, que les devoirs d'un poète et d'un philosophe sont très différents; que, si l'on demande à l'un de s'élever au-dessus des idées vulgaires qu'il doit reclilier, on ne demande au poète que de bien })eindre ce qui est. Il est l'historien de la iiatm'e, et n'en est pas le réformateur; et l'on peut dire à ceux qui ne sont pas contents des dieux et des héros d'Homère : Que vouliez-vous donc (ju'il fit? Pouvait-il faire une religion autre que celle de son pays, et peindre d'autres mœurs que celles qu'il connaissait ?
On n'a pas épargné ses héros plus que ses dieux,
ANClEiNS.
POESIE
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et ils sont toiU aussi aisés ù justifier par le même principe. Il est incontestable que de son temps la force du corps faisait tout; que les guerriers étant couverts de fer et d'airain, celui qui pouvait soutenir facilement l'armure la plus forte et la plus pesante, porter le coup le plus vigoureux, percer avec le plus de force les cuirasses et les boucliers, était un homme formidable , était un héros. Cette supériorité, une fois reconnue, réglait son rang; et de là vient que dans l'Iliade il est si connnun de voir un guerrier très brave avouer qu'un autre lui est supérieur, et se retirerdevant lui. Aujourd'hui que des armes également faciles à manier pour tout le monde, et le principe de l'honneur qui défend à un homme de céder à un autre homme, ont mis sur la même ligne tous ceux (jui peuvent combattre, on serait blessé avec raison de voir un guerrier fuir devant un autre et s'avouer son inférieur. Mais dans Homère, Enée dit sans honte à Achille : Je sais bien que tu es plus vaillant que moi, ce qui signifie seulement, je sais que tu es plus fort. Il est vrai qu'il ajoute : 3Iais pourtant siquelque dieu me protérje, je pourrai te vaincre. Et voilà le principe le plus généralement répandu dans l'Iliade , c'est que tout vient des dieux , la force, le succès, la sagesse. Lorsque Agamemnon veut se justifier d'avoir outragé Achille, il dit que quelque dieu avait troublé sa raison. C'est la protection de tel ou tel dieu (jui fait triompher tour à tour les héros grecs et troyens, aujourd'hui Hector, demain Diomède. Ce sont les dieux qui répandent la consternation dans les armées , ou qui les animent an combat. Et il ne faut pas croire que cette intervention des dieux diminue la gloire des guerriers, parce que l'on voit clairement que, dans leurs idées, ce qu'il y a de plus glorieux pour un mortel , ce qui le relève le plus aux yeux des autres hommes, c'est d'être favorisé du ciel. Achille dit à Paîrocle :
« Gunle-tot d'attaqiwr Hector, H a toujours pris de lui quelque dieu qui le protège. »
Aussi n'y a-t-il pas un seul des héros de l'Iliade , Achille excepté , à qui il n'arrive de se retirer devant un autre : ce ([ui distingue les plus braves, tels que Ajax et Diomède, c'est de se retirer en comtettant; et l'on peut observer à la gloire du poète, <jue, malgré cette puissance des dieux qui semblerait devoir tout confondre , il conserve à tous ses personnages la grandeur qui leur est propre et le caractère qu'il leur a donné. C'est un de ses plus grands mérites aux yeux de tous les bons juges, que cet art de soutenir et de varier un grand nombre de caractères , et de donner à tous ses personnages une physionomie particulière. La îMotte lui a contesté ce mérite, et c'es( une de ses injustices.
Agamemnon est le seul, si j'ose le dire, qui me {)araisse jouer un rôle peu noble et peu digne de son rang. Je ne lui reproche pas sa ({uerelle avec Achille, puisqu'elle est le fondement du poème, et que d'ailleurs elle est suffisamment motivée par le caractère altier que le poète lui donne; mais d'ailleurs il ne fait rien qui excuse ses torts envers Achille , et qui justifie la prééminence qu'il a parmi tous ces rois. Il n'assemble deux fois les chefs de l'armée que pour les exhorter à la fuite; et quelques subtilités qu'on ait imaginées pour pallier cette conduite, elle n'en est pas moins inexcusable. Le vrai modèle d'un général, c'est le Godefroi du Tasse, et c'est aussi le Tasse qui seul peut le disputer à Homère dans cette partie de l'épopée qui consiste dans la beauté soutenue et l'attachante variété des caractères.
Achille est en ce genre le chef-d'œuvre de l'épopée , et La Motte lui-même, ce grand détracteur d'Homère, en est convenu. On a dit très légèrement que sa valeur n'avait rien qui excitât l'admiration, parce qu'il était invulnérable. Ceux qui se sont arrêtés à cette fable du talon d'Achille, répandue depuis Homère, n'ont pas songé qu'il n'en est pas dit un mot dans l'Iliade; et s'ils l'avaient lue, ils auraient vu que, bien loin d'être invulnérable , il est blessé une fois à la main, et voit couler son sang. !\Iais une adresse admirable du poète, c'est comme l'a très bien remarqué La Motte , d'avoir donné à ce jeune héros la certitude qu'il périra devant les murs de Troie. Il ne fallait rien moins pour balancer cette supériorité reconnue qu'il a sur tous les autres guerriers. Il a beau porter la mort de tous côtés, il peut la trouver à chaque pas; et quoiqu'il ne puisse rencontrer un vainqueur, il est sûr de marcher à la niort. Sa jeunesse, sa beauté, une déesse pour mère, tous ces avantages qu'il a sacrifiés à la gloire quand il a accepté volontairement une fin prématurée et inévitable, tout sert à répandre d'abord sur lui cet éclat et cet intérêt qui s'attache aux hommes extraordinaires. Dès lors on n'est plus étonné que le ciel s'intéresse à ce point dans sa querelle, que Jupiter promette à Thétis de le venger et de donner la victoire aux Troyens, jusqu'à ce cpie les Grecs humiliés expient son injure et implorent son appui. Et quelle haute et sublime idée que d'avoir fait du repos d'un guerrier l'action d'un poème ! Cette seule conception suffirait pour caractériser un homme de génie. Tous les événements sont disposés dans l'Iliade pour agrandir le héros; et tout ce qui est grand autour de lui le relève encore. Quand les Grecs fuient devant Hector, l'attention se porte aussitôt sur Achille, qui, tranquille dans sa tente, plaint tant de braves ifens immolés à l'orgueil (l'Agaïueni'
non, et s'applaiidit de voir cet orgueil abaissé. Il voit la Grèce entière à ses pieds, et il est inexorable; mais il cède aux larmes d'un ami, et permet à Patrocle de combattre sous l'armure d'Achille. Avec quelle tendresse i! lui recommande de s'arrêter quand il aura repoussé les Troyens, et de ne pas chercher Hector ! Dans quelle profonde douleur le jette la perte de cet ami si cher, le compagnon de son enfance! La vengeance lui a fait quitter les armes, la vengeance seule peut les lui faire reprendre. Ce n'est pas la Grèce qu'il veut servir, c'est Patrocle qu'il veut venger. Il pleure encore Patrocle en traînant le cadavre de son meurtrier, et mêle aux larmes de l'amitié les larmes de la rage. Mais il pleure aussi en rendant au vieux Priam le corps de son malhem-eux fils; il s'attendrit sur cet infortuné vieillard, et menace encore en s'attendrissant. Ainsi , de ce mélange de sensibilité et de fureur, de férocité et de pitié, de cet ascendant (ju'on aime à voir à un honune sur les autres hommes, et de ces faiblesses qu'on aime à retrouver dans ce qui est grand , se forme le caractère le plus poétique qu'on ait jamais imaginé.
Les niffurs sont aussi une des parties les plus importantes de l'épopée, et ce n'est pas celle sur laquelle les critiques aient été le moins injustes envers Homère. Ils ont un double tort, celui d'oublier que le poète avait dû peindre les mœurs de son temps , et n'avait pu même en peindre d'autres, et celui de ne pas reconnaître que ces mêmes mœurs , quoique fort éloignées de la délicatesse raflinée des nôtres, et quelquefois choquantes en elles-mêmes, sont souvent d'une simplicité également intéressante en morale et en poésie. La Motte .semble plaindre le siècle d'Homère de n'avoir pas connu la magnificence du nôtre.
« On ne voit point autour des rois, dit-il, une foule d"i)ffici('rs ni de gardes; les enfants des souverains travaillent aux jardins et gardent les troupeaut de leur père. Les palais ne sont point superbes , les tables ne sont pointsonaptucuses. Aganiemnon s'habille lui-même, et Achille apprête àc ses projires mains le i-epas qu'il donne aux députés de rarniée. Il ne faut point en faire un reproche à llDUière ; mais son siècle était grossier, et par-là la peinture en est devenue désagréable à des siècles plus délicats. »
Quand il ne serait pas bien démontré d'ailleurs (jue La Motte n'était pasjié jtour sentir la poésie, ce seul passage suflirait pour m'en convaincre. Il faut être bien étranger dans les arts pour ne pas savoir (pie plus les objets d'imitation sont rapprochés du premier modèle, qui est la nature (sans (oml)er toutefois dans le bas et le dégoûtant), plus ils sont favorables à l'artiste, propres i^développer soji talent el à produire l'effet ([u'il se propose.
Un poète n'a pas plus besoin de pompe et de luxe pour faire briller ses couleurs, qu'un sculpteur n'a besoin d'or et d'argent pour faire une belle statue. On sait ce mot de Zeuxis à un peintre médiocre qui avait représenté Vénus chargée d'atours et de parures : Tu as raison, mon ami , (Je Ja faire riche , ne pouvant pas la faire belle. Qu'on donne pour sujet à un peintre les ambassadeurs d'un grand roi demandant en mariage pour leur maître la lille d'un roi voisin, et entourés de toute cette magnificence moderne qui parait à La Motte une si belle chose , et demandez-lui s'il lui sera facile de mettre dans ce tableau tout l'intérêt que Greuze a mis dans l'Accordée de village. Faites la même proposition à un poète, donnez-lui le choix des deux sujets, et vous verrez s'il balancera. La raison en est simple; c'est que dans l'un il n'est guère possible de parler qu'aux yeux et à l'imagination , et dans l'autre il est aisé de parler au cœur. Les poètes anciens et modernes sont remplis de peintures touchantes de la pauvreté , de la simplicité , de la frugalité. Ce sont des morceaux que l'on cite, que l'on sait par cœur; et tout le luxe des cours n'a fourni que quelques détails brillants qu'à peine on a remarqués. La Motte ne poevait s'accoutumer à voir Achille préparer lui-même le repas (ju'il donne aux députés d'Agamemnon; mais qu'on lise cet endroit dans l'Iliade ; que l'on entende le héros dire à son ami de remplir un gi-and vase du vin le plus pur, et de distribuer des coupes, parce qu'il reçoit, dit-il , sous sa tente les hommes qu'il chérit le plus; qu'on le voie ensuite, avec Patrocle et Automédon , se partager les soins du repas , mettre sur le feu les vases d'airain , placer sur les charbons ardents la chair d'un agneau et d'un chevreau , préparer et distribuer les viandes; et (pi'on se demande si l'on aimerait mieux qu'Achille dit à son maître-d'hôtel d'ordonner à son cuisinier un grand repas. Qui est-ce qui ne sentira pas combien le tableau d'Homère est vivant et animé? combien cette hospitalité simple et franche, ces soins, ces empressements de la pai-td'un héros tel qu'Achille recevant Ajax et Ulysse , bien loin de rabaisser à nos yeux une grandeur réelle, la rendent plus aimable et plus intéressante , en la rapprochant de nous dans ce qui est commun à tous les hommes. Un poète qui aurait à traiter cet endroit de l'histoire où Curius reçoit les députés de Pyrrhus, cpii viennent pour le corrompre par des présents, s'aviserait-il de retrancher les légumes (pie Curius apprête lui-même, et qu'il sert aux députés en leur disant : P^oxis voyez, que cehii qtnvit de cette sorte n'a besoin de rien. Les Romains ne se soucient point d'avoir de l'or: ils veulent commander à ceux qui en ont? Avouons que le plal
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de légumes ne gâte rien à cette réponse. Des gens qui se croient délicats ont été blessés de voir Nausicaa, la fille d'Alcinoùs, roi des Phéaciens, aller elle même avec ses femmes laver ses robes et celles de ses frères. C'est un des endroits de l'Odyssée que Fénelon aimait le mieux , et avec raison. Il n'y en a point où Homère ait mis plus de grâce et de vérité. On est charmé de la modestie , de l'ingénuité , de la retenue et de la bonté noble et compatissante de cette jeune princesse, lorsque Ulysse, échappé du naufrage , se présente devant elle , et implore sa protection et ses secours. Avec quel plaisir on voit la compassion si naturelle à son sexe surmonter la frayeur que doit lui inspirer la vue d'un homme à moitié couvert de feuillage , enfin dans l'état déplorable d'un malheureux sauvé des tlots! Elle écoute la prière du suppliant j elle arrête ses compagnes qui s'enfuyaient avec de grands cris , lui fait donner des habits , lui promet son assistance et celle de ses parents; et remontant sur son char pour reprendre le chemin de la ville , elle a soin de ralentir la course de ses chevaux , afin qu'Ulysse fatigué ait moins de peine à la suivre.
jÇ^est^en^acbaiitilesceAdreA prQpp§. à cd^^^^ de détails que l'on saisit la nature et qu'on la fait sentir. C'est un mérite cpii manque trop souvent
"ntix modernes. Fénelon nous a reproché là-dessus une délicatesse dédaigneuse , qui tenait également à nos mœurs et à notre langue.
« On a , dit-il , tant de peur d'être bas , qu'on est d'ordinaire sec et vague dans les expressions. INous avons là-dessus une fausse politesse semblable à celle de certains provinciaux qui se piquent de bel-esprit , et qui croiraient s'abaisser en nommant les choses par leur nom. »
Cette remarque de Fénelon n'est que trop juste. Aussi les vrais connaisseurs savent-ils u.n gré infini à ceux de nos écrivains qui se sont heureusement efforcés de corriger la langue et le style de cette délicatesse mal entendue , et qui ont su employer avec intérêt toutes les circonstances que le sujet pouvait leur fournir *.
' La Fontaine est un de ceux en qui ce inérile est le plus remarquable , et c'est une suite de ce naturel heureux qui est le caractère de son talent. Voyez comme il peint Philénion et Baucis recevant dans leur cabane Jupiter et Mercure iléguisés en voyageurs , et qui n'ont trouvé nulle part l'hosl.iitaiité qu'ils demandaient.
PrèseuEn de quitter un séjour si profaue , lis virent à l'écart une étroite cabane , Demeure hospitalière , liuinhle et chaste inaiAon. Mercure frappe : on ouvre. Aussitôt Philéinon Vient au-devaut <îes dieux , et leur tient ce langage ; <t Vous me semblez tous deux fatigués du voyage ; « Keposex-vous. Usez du peu que nous avons : «t L'aide des dieux a fait que nous le conservons ; « Usez-en. S:ilucz ces pénales d'argile : « Jamais le ciel ne fut ait\ lit-.maius si facile
POESIE
Un des reproches les plus fondés que l'on ait faits à l'auteur de l'Iliade , c'est la continuité des combats, qui en remplissent à peu près la moitié. C'est trop sans doute , et quatre ou cinq chants de suite, qui ne contiennent (pie des batailles ont nécessairement un ton trop uniforme, et sont un défaut réel que Virgile et le Tasse ont su éviter. Mais , en convenant de ce défaut , qui tient à la fois à la simplicité du plan et à l'étendue du poème, j'oserais dire qu'il n'y avait qu'Homère qui fût capable de racheter cette faute , et même de s'en faire, sous un autre point de vue, un mérite réel, par l'étonnante richesse d'imagination qu'il a prodiguée dans ces combats. Ce n'est point ici le langage d'une admiration outrée pour l'antiquité. Je rends un compte exact de l'impression que j'ai tout récemment éprouvée. Il y avait bien des années qu'il ne m'était arrivé de lire de suite plus d'un chant ou deux de V Iliade. On ne peut guère
i< Que quai.d Jupiter même était de simple bois; i.'. Depuis qu'où Va fait d'or, il est sourd à nos voix. u Baucis , ne tardez point , faites tiédir cette onde : « Encor que le pouvoir au désir ne réponde , « Nos hôtes agréerout les soins qui leur sont dus. n Que ques restes de feu sous la cendre ép^uJus , D'un souffle haletant par Bancis s'aliuiuèrent : Des branches de bois sec aussitôt s'euflammirreut. L'onde tiède , on lava les pieds des voyaticur.-. Phîléraon les pria d'excuser cei longueurs ; Et, pour tromper l'enuui d'une attente importune , Il entretint lesdieui, non point sur la fortune, Sur ses jeux, sur la poiupe et la grantleur des rois , Mais sur ce que les champs , les vergers et les boi.-. Ont de plus innocent , de plus doux , de plus rare. Cependant par Beaucis le festin se prépare. La table où l'un servit le champêtre repas f^ut d'aii non façonnés à l'aide du compas : Eucore assure-t-ou , si l'histoire en est crue , Qu'en nn de ses supports le temps l'avait rompue. Bauc:s en égala les appuis chaucelauts Du débris d'un vieux vase, autre injure des ans.
Voilà de ces morceaux qui sont sans prix pour les âmes sensibles. Et à quoi tient le charme de cette peinture ? A cette vérité des plus petits détails de l'exlTème indigence jointe à l'extrême bonté, et que le poète a su exprimer de manière à être toujours tout près de la nature , et jamais audessous de la poésie. Vous voyez tout , et tout vous fait plaisir. Vous voyez la bonne \ieille souffler le feu, chauffer d<; l'eau, dresser la table ; mais comment: et combien le poète est peUitre! ce souffle haletant Ae Baucis, voilà la faiblesse de l'âge , et cette faiblesse relève son empressement. Donnez à un poète vulgaire à peindre mie table à moitié pourrie, soutenue avec m\ pot ca.ssé (car, il faut bien le dire , c'est la ce ipie peint La Fontame), ou désespérerait d'en venir à bout. C'est pourtant ce qui lui fournit deux vers divins :
Baucis eu égala les appuis chaucelauts
Du débris d'un vieux vase, autre injure des ans.
Comme ce dernier bémisticlie, qui semVile vieillir à la foi^ tout ce qui est autour de Philémon et de Baucis, aciiéve le tableau en fixant l'imagination sur cette injure des ans à qui rien ne peut échapper! A'oilà ce iju'on appelle proprement l'iutérêt du stjle dans son plus haut degré , et c'est le secret des graiuls écrivains.
en lire davantage quand on se livre au plaisir de ] détailler les beautés d'un style tel que celui d'Homère , et d'une langue que l'on goûte davantage à mesure qu'on l'étudié. Mais, en dernier lieu, vou- ! lant prendre une idéejustede l'effettotaldu poème, i je lus de suite les douze premiers chants. Je fus frappé de la marche simple et noble de l'ouvrage , de l'intérêt de l'exposition , de la manière dont les premiers mouvements des deux armées commencent, par un combat singulier entre 3Iénéîas et Paris, les deux principales causes de la querelle, et de l'art que montre le poêle en faisant intervenir les dieux pour interrompre un combat dont l'issuedevait terminer la guen-e. Je remarquai cet endroit où Hélène passe devant les vieillards troyens , qui la regardent avec admiration , et ne s'étonnent plus, en la voyant, que l'Europe et l'Asie se soient armées pour elle ; et cette conversation avec Priam, à qui elle fait connaître les principaux chefs de la Grèce, que le vieux roi, assis sur une tour élevée , voit combattre sous les mm-s. Je fus attendri de cette scène touchante des adieux d'Hector et d'Andromaque , quand ce héros, quia quitté le champ de balaille pour venir ordonner un sacrifice, retourne au combat, et sort de Troie pour n'y plus rentrer. Cependant , plus ces morceaux me faisaient de plaisir, plus je regrettais qu'il n'y eût pas un plus grand nombre de ces épisodes pour varier l'uniformité de l'action principale, qui, depuis le quatrième chant jusqu'à la fin du huitième, me montrait toujours les Troyens combattant contre les Grecs. Le neuvième chant me parut l'emporter sur tout ce qui avait précédé; c'est ce chant si dramatique, où Homère, aussi grand orateur que grand poète, a donné des modèles de tous les genres d'éloquence, dans les discours de Phénix, d'Ulysse, d'Ajax, (jui tour à tour s'efforcent de fléchir l'inexorable Achille, et dans cette belle réponse du héros, où il déploie son ame tout entière. Après cette scène si attachante, je trouve faible l'épisode de Diomède et d'Ulysse, qui vont la nuit enlever les chevaux de Rhésus ; épisode que "S irgile, en l'imitant, a passé de si loin dans celui de Nisus et Euryale. Je voyais avec regret , je l'avoue , que les combats allaient recommencer après l'ambassade des Grecs, et je me disais qu'il était bien difficile que le poète fit autre cliase que de se ressembler en travaillant toujours sur un même fonds. Mais quand je le vis toul-à-coup devenir supérieur à lui-même dans le onzième chant et dans les suivants, s'élever d'un essor rapide à une hauteur ([ui semblait s'accroître sans cesse, donner à sou action un face nouvelle, substituer à (juelques combats particuliers le choc épouvantable fie deux grandes masses précipitées
l'une contre l'autre par les héros qui les commandent et les dieux qui les animent , balancer longtemps avec un art inconcevable une victoire que les décrets de Jupiter ont promise à la valeur d'Hector, alors la verve du poète me parut embrasée de tout le feu des deux armées j ce que j'avais lu jusque-là, et ce que je lisais, me rappelait l'idée d'un incendie qui, après avoir consumé quelques édifices, aurait pu s'éteindre faute d'aliments , et qui , ranimé par un vent terrible , aurait mis en un moment toute une ville en flamme. Je suivais , sans pouvoir respirer , le poète qui m'entraînait avec luij j'étais sur le champ de bataille, je voyais les Grecs pressés entre les retranchements qu'ils avaient construits et les vaisseaux qui étaient leur dernier asile ; les Troyens se précipitant en foule pour forcer cette barrière, Sarpédon arrachant un des créneaux de la muraille , Hector lançant un rocher énorme contre les portes qui la fermaient , les faisant voler en éclats , et demandant à grands cris une torche pour embraser les vaisseaux; pres(jue tous les chefs de la Grèce, Agamemnon, Ulysse, Diomède, Eurj'pyle, Machaon , blessés et hors de combat ; le seul Ajax , le dernier rempart des Grecs, les coiivrant de sa valeur et de son bouclier, accablé de fatigue, trempé de sueur , poussé jusque sur son vaisseau , et repoussant toujours l'ennemi vainqueur ; enfin , la flamme s'élevant de la flotte embrasée , et dans ce moment cette grande et imposante figure d'Achille monté sur la poupe de son navire, et regardant avec une joie tranquille et cruelle ce signal que Jupiter avait promis , et qu'attendait sa vengeance. Je m'arrêtai, comme malgré moi, pomme livrer à la contemplation du vaste génie qui avait construit cette machine, et qui, dans l'instant où je le croyais épuisé , avait pu ainsi s'agrandir à mes yeux ; j'éprouvais une sorte de ravissement hiexprimabîe; je crus avoir connu, pour la première fois, tout ce qu'était Homère; j'avais un plaisir secret et indicible à sentir que mon admiration était égale à son génie et à sa renommée , que ce n'était pas en vain que trente siècles avaient consacré son nom ; et c'était pour moi une double jouissance de trouver un honmie si grand, et tous les autres si justes.
Mais lorsque ensuite je passai de cette espèce d'extase au désir si naturel de communiquer l'impression que j'avais reçue à ceux qui devaient m'enîcndre , et (jui ne pouvaient entendre Homère , je songeai avec douleur qu'aucune des traductions que nous avons, quel ({n'en soit le mérite, que je suis loin de vouloir diminuer, ne pouvait justifier à vos yeux ni faire passer en vous ce que j'avais ressenti , ci je souhaitai , du fond du cœur.
ANCIENS. — POESIE
qu'il s'clevàt (jiielque jour iiu poète capable de vous monlrer Homère couinie ou vous a montré Virgile.
Un autre sentiment que je ne dissimulerai pas, et qui paraîtra bien naturel à ceux (jui aiment véritablement les arts , c'est que , dans le transport de ma reconnaissance ( car on peut en avoir pour ceux qui nous l'ont passer des moments si délicieux), je me reprochais, avec une sorte de honte , d'avoir eu le courage d'observer jusque-là quel- ({ues fautes et quelques faiblesses : tout avait disparu devant cet amas de beautés. J'eus besoin, pour me pardonner à moi-même , de me rappeler que les amateurs les plus éclairés et les plus sensibles , tels que ]lolliu lui-même , avaient rencontré dans l'Iliade (et je me sers ici des termes de ce judicieux critique),
« Des eudroils faibles, défectueux, traînants; des harangues trop longues ou déplacées, des descriptions trop détaillées, des répétitions désagréables , des comparaisons trop uniformes, trop accumulées ou dénuées de justesse. »
C'est sur ces détails que La Moite a eu raison. On lui a tout nié, et l'on a eu tort. Il fallait avouer tout, et se borner à cette réponse : La meilleure critique ne détruit pas le mérite d'un ouvrage en montrant vses défauts : il n'y a de critique vraiment redoutable que celle qui montre l'absence des beautés. Celles d'Homère sont d'abord dans son plan et dans son ordonnance générale : on ne les peut nier sans injustice; et on les démontrerait sans peine. Il y en a d'autres , les plus puissantes pour faire vivre mi ouvrage dans la mémoire des hommes , parce qu'elles contribuent plus que tout le reste à le faire relire ; ce sont celles du style : elles sont perdues pour nous en partie , quant à ce qui regarde la diction , que les Grecs seuls pouvaient bien apprécier; mais elles sont sensibles, même pour nous, dans ce qui regarde les idées , les images , l'harmonie, et le mouvement. Apprenez le grec, La Motte ! Lisez Homère dans sa langue ; et si vous n'admirez pas assez ses beautés pour excuser ses défauts, gardez- vous de le juger, car vous serez seul contre trois mille ans de renommée et contre toutes les nations éclairées ; et surtout gardez-vous de le traduire , car c'est le seul mal que vous puissiez lui faire.
La Motte, l'un des esprits les plus atiti-poétiques qui aient jamais existé , anéantit Homère dans sa version abrégée. Il détruit tout ce ({u'il touche. Plicnix dit à son élève Achille ( dans l'original , Iliade, ix,498) :
Filles de .în}iitL'r,les modestes l'riùres, Plaintives cl baissant leurs humides paupières , L.e Iront couvert de deuil , marchent eu chancelant ; Elles suivent de loin, d'un pied faible et tremblant ,
L'injure au front superbe, à la marche rapide.
L'une frappe et détruit, dans sa course homicide ;
Les auti-es , à leur suite amenant les bienfaits ,
Arrivent pour guérir tous les maux qu'elle a faits.
Heureux qui les accueille! heureux qui les honore!
Il en est écouté quand sa voix les implore.
Si rOi-gueil les rebute , aux pieds du roi des dieux
Elles vont accuser les mépris odieux ,
Et demandent de lui que l'Injure inflexible
S'attache sur les pas du mortel insensible.
Qu'est-ce que La Motte substitue à cette charmante allégorie , si conforme aux idées religieuses des Grecs, et si bien placée dans la bouche d'un vieillard suppliant ? Rien que ces deux vers :
On offense les dieux ; mais , par des sacrifices , De ces dieux irrités on fait des dieux propices.
Quel malheureux don que l'esprit, s'écrie Voltaire, s'il a empêché La Motte de sentir dépareilles beautés !
Il en fait aussi un bien malheureux usage quand il s'épuise en frivoles sophismes pour nous persuader que la grande réputation d'Homère n'est qu'un préjugé qui a passé des anciens jusqu'à nous. On lui objecte l'opinion d'Aristote , qui n'a nulle part le ton de l'enthousiasme, et qui a toujours celui de la raison tranquille ; qui , dans vingt endroits de ses ouvrages, cite toujours Homère comme le meilleur modèle à suivre , et le met sans aucune comparaison au-dessus de tous les poètes. La réponse de La Motte est curieuse. D'abord il imagii^.s que le philosophe a fort bien pu n'admirer Homère que pour faire sa cour à son élève Alexandre , qui était adorateur passionné du poète. Mais n'est-il pas un peu plus vraisemblable que c'est le précepteur qui sut inspirer à son disciple cette grande vénération pour Homère. Il ajoute :
« Je crois du moins que , son esprit de système lui ayant fait entrevoir un art dans le poème d'Homère, il est devenu amoureux de sa découverte, et qu'il a employé pour la justifier ce. te subtilité obscure qui lui était si naturelle. »
Il est difficile d'entasser dans une phrase des idées plus évidemment fausses. Il ne fallait assurément aucun esprit de système pour entrevoir un artklans V Iliade ei l'Odyssée. Le bon sens le plus commun suffit pour reconnaître un art dans tout ce qui présente un dessein , un plan , une distribution de parties arrangées pour former uji tout, un but vers lequel tout marche et tout arrive. Il n'y a point de découverte à faire sur ce que tout le monde aperçoit du premier coup d'oeil. A l'égard de la subtilité naturelle à Aristote, on peut en trouver dans sa philosophie ; mais un esprit qui n'aurait été que subtil n'aurait pas transmis à la postérité le meilleur ouvrage élémentaire qui existe sur les arts de l'imagination , le plui hmiineux , le pUis fécond en principes vrais et es-
COURS DE LlTTEUATUllE.
sentiels. Ici l.a Molle u'csl pas meilleur juge d'Arislole que d'Homère. Il dément tous les faits, confond toutes les notions reçues pour soutenir sa thèse erronée. Il veut absolument que l'estime qu'on eut pour Homère soit un effet de l'ignorance des Grecs, qui ne conuaissaieut rien dans le même (jenre , et qui ne lui voyaient jioint de connir A-PH ts ; et il oublie que Fa bricius compte soixani eet-dix poêles (jui avaient écrit avant Homère dans le genre héroïque. ]>eur existence est attestée par les témoignages les plus anciens j et l'on cite les tilres de leurs ouvrages, quoiqu'ils ne soient pas venus jus(iu'à nous. Il oublie (pie, quand Aristote écrivit sa Poétique , Euripide et Sophocle avaient perfectionné la tragédie, Démosthènes l'éloquence, el que tous les arts él aient cultivés avec éclat dans Athènes. N'y avait-il pas alors assez de lumières cl de goût pour juger les poèmes d'Homère? Ce n'est, dit-il, qm la connaissance du parfait qui nous dégoûte du médiocre. Voilà une expression étrangement placée à propos d'Homère, Qui croirait que l'auteur de l'Iliade fût un homme médiocre? La Moite pouvait-il ignorer (jue l'on n'appelle médiocre que ce qui ne s'élève point aux grandes beautés, et (lu'un ouvrage qui en est rempli peut être très imi)arfait, s'il est mêlé de beaucoup de défauts , mais ne peut jamais être médiocre? Assurément il y a beaucoup de fautes dans Cinna : est-ce une production médiocre? Déplus, je demanderais à La Motte où était donc celle perfection (ju'il croyait pouvoir opposer à la lurrfiocriié d'Homère ? Ce n'est pas même Virgile; car s'il est supérieur au poète grec par le fini des détails , par la sagesse des idées , par le tact des convenances, l'Enéide, de l'aveu de tout le monde , est très inférieur à l'Iliade par le plan, l'ordonnance, la nature du sujet, le caractère du héros, enfin, par l'effet total. C'est une vérité reconnue. On sait qu'il a fondu dans un poème de douze chants les deux poèmes d'Homère, qui en ont chacun vingt-quatre; ce qui prouve qu'il avait judicieusement senti, ainsi que nous, que le poète grec était trop long et (rop diffus. Il a imité continuellement l'Odyssée dans ses six premiers livres, cl l'Iliade dans ses six ilerniers. L'on convient que, s'il a prodigieusement surpassé l'une, il est resté fort au-dessous de l'autre, el (juc la seconde moitié lie son poème est absolument sfuas intérêt : c'est même, à ce qu'on croit, par cette raison qu'il voulait, en mourant, brûler son ouvrage. Il a donc fait en ce sens un double honneur à Homère. Quel honune, que celui (|ui a servi de modèle et de guide à un poète tel (pie Virgile, ([ui, malgré l'Ivnéide, a conservé le premier rang! La Mode ne parle ni du Caniot'us ni de Milt(»n, ([ui alors n'<'laienl pas
connus en France. Il ne dit qu'un mot du Tasse; ce qui est d'autant plus étonnant , (pie c'était le seul dont il pût se servir avec avantage, puisque le Tasse est le seid que l'on ait mis au-dessus d'Homère lui-même , pour l'ensemble et l'intérêt de l'ouvrage, en avouant (ju'il n'en approche pas pour le style. Apparemment (pie La Motte ne savait pas l'italien, ou qu'il était subjugué par l'aulorité de Boileau. Mais quels sont enfin les modèles de cette perfection qu'il ne trouve pas dans l'Iliade? Ce sont (on ne s'y attendrait pas) le Clovis de Desmarets , et le Saint-Louis du père Le Moine.
a Ils m'ont paru , dit-il, de beaucoup meilleurs que riiiade, par la clarté du dessein, par l'unité d'action, par des idées plus saines de la Divinité, par un discernement plus juste de la vertu et du vice , par des caractères plus beaux et mieux soutenus , par des épisodes plus intéressants , par des incidents mieux préparés et moins prévus , par des discours plus grands , mieux choisis et mieux arrangés dans l'ordre de la passion , et enfin , par des comparaisons plus justes et mieux assorties. »
En voilà beaucoup; et si tout cela était vrai, on ne se consolerait pas (pie tant d'avantages aient été perdus dans des poèmes que , de l'aveu même du paviégyriste, il est impossible de lire ; car c'est par là (pi'il finit : et c'est le cas d'appliquer à ces illisibles modèles d'irrégularité le motdu grand Condé, à propos de la Zénobie de l'abbé d'Aubignac , qui avait fait bailler tout Paris , et qui était, disait-on, parfaitement conforme aux règles : Je pardonne volontiers à l'abbé d'^^Iubignac d'avoir suivi les règles : mais je ne pardonne pas aux règles d'avoir fait faire à l'abbé d'Aubignac ime si mauvaise pièce. Puissurons-nous pourtant : il ne faut pas plus en croire La Motte sur toutes les qualités qu'il accorde à Desmarets et au père Le Moine (pie sur celles (pi'il refuse à Homère. Il y a des étincelles de génie dans le Saint-Louis, et l'auteur avait de la verve ; mais , en général , ce poème et le Clovis ne sont guère meilleurs pour le fond que I)our le style; et j'en trouve la preuve dans La Motte lui-même, qui, après tout ce grand éloge, cherche pourquoi ces deux poèmes, les meilleurs, dit-il, de la langue française, n'ont point de lecteurs, cl avoue ingénument, sans s'embarrasser si cela s'accorde avec ce (pi'il vient de (Hre,'que non seulement leur style ne vaut rien, mais que leur merveilleux est ridicule, qu'i/s se sont égarés dans la multiplic'ité des épisodes , q\\' ils ont imaginé des aventures singulières qui détournent de l'aclinn principale (remarquez (pi'il vient de l(^s louer sur l'unité d'action et sur le choix des épisodes), {\n'ils ont fait un assemblage fatigant de choses rares, dont peut-être aucxme ne sort idmdument de la vraisemhlance, ma'is qui tovics
.\^ClEi\S. — POÉSIE.
ensemble paraissent absurdes à force de singularité. Voilà d'étranges modèles de i>erfection; et, pour moi, je confesse que j'aimerais beaucoup mieux être critiqué par La Motte , connue l'a été Homère, que d'en être loué comme Le Moine et Desmarets. Dieu nous garde d'être vantés par un honniie qui conclut de ses louanges ([u'on est ridicule, illisible, ennuyeux, et absurde !
Et c'est lui qui reproche à ArLstote la subtilité sophistique ! Mais quel autre nom donnerons-nous aux inconséquences d'un homme d'esprit qui s'embarrasse ainsi dans une cause insoutenable? Pour achever de le confondre , en faisant voir que la réputation d'Homère chez les anciens n'a pu être fondée que sur le mérite supérieur de ses poèmes, et sur le plaisir qu'ils faisaient, il suffit de rappeler les faits, et d'exposer eu peu de mots comment ses écrits sont parvenus jusqu'à nous. Ils furent d'abord répandus dans l'Ionie; ce qui prouve que, soit qu'il fût né dans la Grèce d'Europe, ou dans les colonies grecques d'Asie, c'est dans ces dernières qu'il a A'écu et composé. Les rapsodes gagnaient leur vie à chanter ses vers. Ce mot grec signifie reco^^seurs de vers , parce que , -suivant ce qu'on leur demandait, ils chantaient un endroit ou un autre, comme la (juerelle d'Aclùlle et d'Agamemnon, la mort de Patrocle, les adieux d'Hector, etc.; car Homère n'avait pomt divisé son poème par livres ; et de là vient qu'on les appela rapsodies quand on les eut rassemblés, et qu'ils portent encore ce titre dans toutes les éditions. On ne croirait pas que ce mot , aujourd'hui expression de mépris qui désigne un recueil informe de choses de toute espèce et de peu de valeur , fut originairement la dénomination des ouvrages du prince des poètes , tant les mots changent d'acception avec le temps ! On ne sait pas si le nom de rapsodes n'était pas donné , avant Homère, aux poètes qui chantaient leurs propres ouvrages. Mais apparemment qu'après lui on ne voulut plus en entendre d'autres; car ce nom resta particulièrement à ceux qui , pour de l'argent , chantaient l'Iliade et l'Odyssée sur les théâtres et dans les places publiijues. Ce fut Lycurgue qui, dans son voyage d'Ionie, les recueillit le premier, et les apporta à Lacédémone , d'où ils se répandirent dans la Grèce. Ensuite, du temps de Solon et de Pisistrate , Hippaniue , fils de ce dernier , en lit à Athènes une nouvelle copie par ordre de son père, et ce fut celle qui eut cours depuis ce temps jusqu'au règne d'Alexandre. Ce prince chargea Cailisthène et Anaxarque de revoir soigneusement les fK)ènies d'Homère , qui devaient avoir été altérés en passant par tant de bouches , et courant de pays en pays. Aristote fut aussi consuUc sur
cette édition, qui s'appela l'édition de la cassette, pai'ce que Alexandre en renferma un exemplaire dans un petit coffre d'un prix inestunabie , pris à la journée d'Arlielles parmi les dépouilles de Darius. Alexandre avait toujours ce coffre à son chevet.
« Il est juste, disait-il, que la cnssctte la plus précieuse du monde entier renferme le plus bel ouvrage de l'esprit humain. »
C'est là-dessus que La Motte a dit : Je récuse d'abord Alexandre, qui ne s'y connaissait pas. La récusation (') est brusque et tranchante ; mais la remarque de madame Dacier est curieuse : Que Darius aurait été heureux, s'il avait su, comme M. de La Motte, écarter Alexandre! Voilà une exclamation qui va bien au sujet.
Après la mort d'Alexandre , Zénodote d'Éphèse revit encore cette édition sous le règne du premier des Ptolémées. Enfin, sous Ptolémée Philométor, cent cinquante ans avant Jésus - Christ , Aristarque , si célèbre par son goût et par ses lumières, fit une dernière révision des poèmes d'Homère , et en donna une édition (jui devint bientôt fameuse et fit oublier toutes les autres. C'est cellelà qui nous a été transmise , et qui paraît en effet très correcte et très soignée, puisqu'il y a peu d'auteurs anciens dont le texte soit aussi clair , aussi suivi, et offre aussi peu d'endroits qui aient l'air d'avoir souffert des altérations essentielles.
Je demande à présent s'il est probable que tant d'hommes éminents par leur rang ou leurs connaissances se soient occupés à ce point , et à des époques si éloignées, des ouvrages d'un poète qui n'aurait eu qu'une renommée de convention; si c'est tant de siècles après la mort d'un auteur, chez des peuples qui parient sa langue, que son mérite peut n'avoir été qu'un préjugé. Rien ne me paraît plus contraire à la raison et à l'expérience. Un succès de préjugé peut exister du vivant d'tui antenr , et tenir à une langue (jui n'est pas encore formée , à une époque où le goût n'est pas bien épuré, à des circonstances personnelles, à la faveur des princes et des grands , à l'esprit de parti , enfin à toutes les causes passagères qui peuvent égarer l'opinion publique. Telle a été parmi nous la grande célébrité de Ronsard, de Desportes, de Voiture, Mais elle ne leur a pas survécu; après eux, elle est tombée d'elle-même, et sans que
■ Elle est foudte sur un passage d'Horace , d'où Ton peut conclure eu effet que ce prince n'avait pas laissé la réputation d'iui amateur éclairé des lettres et des arts. « Dès qu'il » s'agissait d'en juger , dit Horace {Eiy'tut. II, 1. 2'i'i\ c'était » un vrai Béotien. »
Bro't'iin iii,crn'<oj:in!rci (irin nnliun
coulis DE LU 1 ÉKATUUE.
personne s'en nièlàl. Au ooiUraire, Homère a été attaqué dans tous les temps , depuis Zoïle et Caligula jusqu'à Perrault et La Motte : et il a eu pour adversaires des hommes puissants , ce qui prouve que l'éclat de son nom pouvait irriter l'orgueil ; et des honmies de beaucoup d'esprit , ce qui prouve qu'il pouvait prêter à la critique; et ni l'une ni l'autre espèce d'ennemis n'a pu entamer sa réputation, ce qui prouve en même temps que son mérite était réel et de force à soutenii- toutes les épreuves : c'est là , ce me semble , le résultat de l'équité.
De tout temps il eut aussi ses enlbousiasles , et l'on sait que l'enthousiasme va toujours trop loin. On en vit un exemple terrible, s'il en faut croire Vitruve. Selon lui, ce Zoïle, qui s'était rendu le mépris et l'horreur de son siècle en attaquant Homère avec une fureur outrageante , fut brûlé vif par les habitants de Smyrne , qui se crurent intéressés plus que d'autres à venger la mémoire du grand poète qu'ils réclamaient connue leur conciloyen. Vitruve ajoute queZoï/e avait bien mérité son sort, et madame Dacier ne s'éloigne pas de «et avis. Ainsi le fanatisme des opinions littéraires peut donc devenir atroce, connue toute autre espèce de fanatisme. Cet assassinat de Zoïle en riionneur d'Homère, et celui de Ramus en l'hon- Jieur d'Aristote, font voir de quels excès l'esprit humain n'est que trop capable.
O miseras hominum moites! à pectorn cceca !
Madame Dacier eût mieux fait d'observer seulement , comme un trait particulier à l'auteur de l'Iliade, que le nom de son détracteur, Zoïle, est devenu une injure, et celui de son éditeur, ArLslarque, un éloge.
Il ne nous est rien resté des invectives (pie Zoïle vomissait contre Homère; mais elles ne pouvaient guère être plus grossières ((ue celles dont madame Dacier accable La Mo'.le. On est d'autant plus révolté qu'une femme écrive d'un ton si peu décent , que celui de son adversaire est un exemple de modération et de politesse. On est également fâché de voir l'un dégrader son esjjrit par de mauvais paradoxes, et l'autre déshonorer | son sexe et la science par une amertume <pii seni- I ble étrangère à tous les deux. Elle traite avec un ! mépris très ridicule un honnne d'un mérite très i supérieur au sien, et qui n'avait d'autre tort que i de se tromper. Le gros livre (pi'elle a écrit contre I lui n'est guère ((u'un amas d'injures pesannnent accimiulées, et de mauvaises raisons débitées orgueilleusement. \ (\eu\ ou (rois endroits près , elle réfute très mal La Motle, ({ui le plus souvent a raison sin- les dclails, et à qui l'on ne devait Çtière conteslei- (uie ses [Hincipes et ses consé-
quences. Son ouvrage, malgré ses erreurs, est d'une élégance et d'un agrément qui le font lire avec quelque plaisir. Celui de son antagoniste, intitulé De la Corruption du (joftt , n'est en effet qu'un objet de dégoût. Elle trouve dans Homère tant de sortes de mérites qui n'y sont pas, qu'il est même douteux qu'elle ait bien senti la supériorité de ses beautés réelles. A propos d'une sentence fort commune en elle-même , et , de plus , mal placée, elle s'écrie pédantesquement : iÇeiife/icé! grosse de seus, et qu'on voit bien que Minerve a inspirée. Soit intérêt d'amour-propre en faveur des traducteurs en prose , soit désir d'envelopper dans une proscription générale l'Iliade de La Motte, qui est en vers, elle ne craint pas d'affirmer ce qui, comme principe, est précisément le contraire de la vérité : Que les poètes traduits en vers cessent d'être poètes, qu'ils deviennent plats, rampants, défigurés, etc. Le fait a été souvent trop ^Tai ; mais tout ce qu'on en peut conclure, c'est qu'alors le poète n'est pas traduit par un poète, et la remarque de madame Dacier ne subsiste pas.
La Motte attaque Homère fort mal à propos sur la morale. Ce reproche est grave, et c'est un de ceux sur lesquels ce poète peut et doit être justifié. Le critique prétend qu'Homère n'énonce pas son opinion conmie il le devrait, sur ce qu'il y a de vicieux dans le caractère et les actions de ses personnages. Il censure en particulier celui d'Achille, mais de manière à faire, sans s'en apercevoir, l'éloge de l'auteur qu'il reprend.
t( Homère donne à certains vices un éclat qui décèle assez l'opinion favorable qu'il eu avait. On sent partout qu'il admire Achille : il ne semble voir dans son injustice et sa cruauté que du courage et de la grandeur d'ame ; et l'illusion du poète passe souvent jusqu'au lecteur. »
Ici, La Motte donnait beau jeu à madame Dacier, si elle avait su en profiter. ]Mais, toujours occupée de lui opposer des autorités à la manière des commentateurs, elle négUge les raisons. Il s'en offre de pérenq)toires , et Homère lui-même les fournissait à son apologiste. D'abord, connuent La Motte n'a-t-il pas songé que le poète avait fait ce qu'il y avait de mieux à faire, en donnantdu moins cet éclat et cette noblesse à ce qu'il y a de moralement vicieux dans le caractère de son héros i' N'est-ce pas deviner l'art et le créer, que de sentii-, en établissant un personnage poétique sur (jui doit se porter l'intérêt, (pie ce (pi'il y a de défectueux en morale doit être couvert et racheté par cette énergie de passion et cet air de grandeur (pii est l'espèce d'illusion momentanée (lu'il est ol)Iigé de produire? C'est à cpioi Homère a réussi parfaite-
ANCIENS. - POESIE
.so
nienl, tle l'aveu même du critique. Mais comment prévenir le mauvais effet que peut avoir en morale cette espèce d'admiration involontaire et irréfléchie pour ce qui est condamnable en soi? En faisant ce qu'a fait Homère; en mettant dans la bou- (;he du héros lui-même, quand il est de sang-froid, la condamnation des fautes que la passion fait commettre et excuser; en faisant blâmer ces fautes [lar les dieux mêmes qui s'intéressent au héros. Ecoutons Achille après la mort dePatrocle; écoulons ces vers que j'ai hasardé de traduire, ainsi que quelques autres :
Ah! périsse à jamais la Discorde barl)are! Qu'à jamais replongée aux cachots du Tartarc , Elle n'hifecte plus de son souffle odieux Le séjour des mortels et les palais des dieux ! Périsse la colère et ses erreurs affreuses ; Périsse la S'engeance et ses douceurs trompeuses 1 Son miel empoisonneur assoupit la raison : 11 nous plaît ; mais liientôt la vapeur du poison Monte et noircit le cœur d'une épaisse fumée. Ah ! l'on hait la V^engeance après l'avoir aimée. J'en suis la preuve , hélas 1 Où m'a précipité De mes emportements la bouillante fierié! Qu'il m'en coûte aujourd'hui.' cruelle expérience! Injuste Agamemuon! j'ai vengé mon offense : En suis-je assez pmii ?
(Iliad. ch. XVIII , v. 107.)
Eh bien ! le poète pouvait-il mieux nous faire comprendre ce qu'il pense et ce qu'il faut penser de la colère, de l'orgueil, de la vengeance? Auraiton mieux aimé qu'il prît la parole pour moraliser lui-même ? Et qui peut mieux nous éclairer sur les malheureux effets de ces passions aveugles et violentes, que celui-là même qui vient de s'y livrer à nos yeux avec tous les motifs qui peuvent les excuser et toute la grandeur qui semble les ennoblir? Dans ces moments où la raison se fait entendre par la voix d'Achille, ce n'est pas seulement ses propres erreurs qu'il condamne, c'est aussi notre illusion qu'il nous fait sentir; et c'est en cela que les leçons du philosophe sont moins frappantes que celles du poète. Celui-ci a d'autant plus d'avantage, qu'il nous est impossible de nous en défier ni de songer à le combattre; qu'il nous prend pour ainsi dire sur le fait, et ne nous éclaire qu'après nous avoir émus; qu'il nous force de reconnaître des fautes qu'il nous a fait partager , et ([u'il nous rend juges du coupable après nous avoir rendus ses complices.
Lorsque Acliille, plongé dans sa douleur muette et farouche, traîne le cadavre d'Hector autour du lit où est étendu Patrocle, et refuse obstinément la sépulture à ces restes inanimés, derniers aliments de s^ rage, l'amitié en deuil et la force terrible de son caractère mêlent une sorte d'excuse à cet égarement du désespoir. Mais cependant que pensent les dieux , témoins de ce spectacle, ces mêmes
dieux qui ont favorisé la vengeance d'Achille? Jupiter appelle ïhétis :
Dites à votre fils que son aveugle rage A blessé tous les dieux , en prodiguant l'outrage Au cadavre d'Hector dans la fange traîné : Tout l'Oljnnpe en murmure, et j'en suis indigné. Allez : qu'il rende Hector à son malheureux père , S'il ne veut s'exposer aux traits de ma colère.
(Ch. XXIV, V.H2.)
Ainsi les dieux et les hommes se réunissent ici pour condamner ce qui est vicieux. L'auteur, qui nous avait séduits comme poète, nous corrige connue moraliste ; il arrête le regard tranquille et sûr de la raison sur ces mômes objets qu'il ne nous avait montrés que sous les couleurs du prisme poétique ; il fait servir à nous instruire ce qui avait d'abord servi à nous émouvoir. N'est-ce pas remplir tous ses devoirs à la fois? et pouvait-il faire davantage ?
l'odyssée. — Je dirai peu de chose de l'Odyssée. Elle a beaucoup moins occupé les critiques, et c'est déjà peut-être un signe d'infériorité. Toui le fort du combat est tombé sur Vlliacle : c'était là comme le centre de la gloire d'Homère , et l'on attaquait l'ennemi dans sa capitale. L'admiration appelle la critique; et l'une et l'autre s'élant épuisées sur l'Iliade, j'ai dû les discuter toutes les deux. Quant à V Odyssée, je me suis confirmé, en la relisant, dans cet avis, qui est celui de Longin et de la plupart des critiques, que, des deux poèmesd'Homère, celui-ci est fort inférieur à l'au- Ire. Je ne vois dans l'Odyssée ni ces grands tableaux, ni ces grands caractères, ni ces scènes dramatiques, ni ces descriptions remplies de feu, ni cette éloquence de sentiment , ni cette force de passion, qui font de l'Iliade un tout plein d'ame et de vie.
Homère avait beaucoup voyagé; il savait beaucoup. Il avait parcouru une partie de l'Afrique et de l'Asie-RIineure. Ses coimaissances géogi-aphi- (jues étaient si exactes, que des savants anglais, qui de nos jours ont voyagé dans ces mêmes contrées, ses ouvrages à la main, ont vérifié souvent par leurs recherches ce qu'il dit de la position des lieux, de leurs aspects, de la nature du sol, et ({uelquefois même des coutumes, quand le temps ne les a pas changées. Il paraît qu'Homère, dans sa vieillesse, s'est plu à composer un poème où il pût rassembler les observations qu'il avait faites, et les traditions qu'il avait recueillies. Il est très fidèle dans les observations, et très fabuleux dans les traditions. C'est un genre de merveilleux qui rappelle à tout moment celui des Conies arabes. L'histoire de Polyphènie et celle des Lestrigons, que Virgile, en les abrégeant beaucoup, n'a pas dédaigné d'imiter, parce qu'elles lui fournissaient de beau>i
vers, sont absolumeut dans le goût de&Mille et une Nuits. On peut en dire autant des métamorphoses opérées par la baguelle île Circé, de ces transmutations d'hommes en toutes sortes d'animaux : on les retrouve dans toutes les fables orientales. Lorsque le poète parle de cette poudre merveilleuse ipi' Hélène jette dans la coupe de chaque convive à la table de ^lénélas, et qui avait la vertu de faire oublier tous les maux, au point que celui qui en arait pris (Unis su boisson n'aurait pas versé une larme de toute la journée, quand luéme il aurait vu mourir son père et sa mère, ou tuer son frère et son fils unique: ne recoimaissonsnous pas, dans les effets de cette poudre dont la reine d'Egypte avait fait présent à Hélène, l'opium, dont l'usage et même l'aljus fut de tout temps familier aux peuples d'Orient, et ([uiprotiuit l'ivresse la plus complète et l'oubli le plus absolu de toute raison ?
L'Iliade et l'Odyssée sont également remplies de fables ; mais les unes élèvent et attachent l'imaginalion, les autres la dégoûtent et la révoltent; les unes semblent faites pour des hommes, les autres pour des enfants. Quand Homère me montre le Scamandre combattant avec tous ses flots contre Achille, je vois dans cette fiction un fonds de vérité, le péril d'un guerrier téméraire prêt à être englouti dans les eaux d'un fleuve où il a poursuivi des fuyards. J'y vois de plus l'art du poète, qui. ajirès avoir signalé plus ou moins tous ses héros dans les batailles, met Achille aux prises avec im fleuve irrité qui se dtlxirde dans sa fureur. Mais Ulysse et ses compagnons enfonçant un arbre dans l'œil du Cyclope endormi après qu'il a mangé deux hommes tout crus ne m'offrent rien que de puéril. Les fables de l'Arioste amusent, parce (ju'il en rit le premier ; ce qui rend sa manière de conter si piquante et si original : mais Homère raconte sérieusement ces extravagances, qui d'ailleurs sont en elles-mêmes beaucoup moms agi-éables que celles du poète de Ferrare.
La marche de l'Odyssée est languissante. Le poème se traîne d'aventures en aventures, sans former un nceuil (jtii attache l'attention , et sans exciter assez d'intérêt. La situation de Pénélope et de Télémaque est la même pendant vingt-quatre chanf-5. Ce sont, de la part des poursuivants de la reine, toujours les mêmes outrages, dans le palais toujours les mêmes festins; et la mère et le lils forment toujours h's mêmes plaintes. Téléma([ue .s'eml)aniue pour chercher son père, et son voyage ne produit rien que des visites et des conversations inutiles cliez Aestor et :Ménélas. Ce n'est pas ainsi que Jcnelon l'a fait voyager. 11 y a beaucoup plus d'art dans l'imitai ion que dans l'original, llysse
est dans Ithaque dès le douzième chant tle l'Odyssée, et, justju'au moment où il se fait reconnaître, il ne se passe rien (jui réponde à l'attente du lecteur. Le héros est chez Eumée, déguisé en mendiant ; il y reste long-temps sans rien faire et sans que l'action avance d'un pas. L'auteur, il estATai, a eu l'aib'esse d'ennoblir ce déguisement en faisant dire par un des poursuivants que souvent les dieux, qui se revêtent à leur gré de toutes sortes de formes, prennent la ligure d'étrangers dans les pays qu'ils veulent visiter pour y être témohis de la justice ()u'on y observe ou des violences qu'on y commet. Cela prépare le dénouement, mais n'empêche pas que ce déguisement ignoble ne donne lieu à des scènes plus faites pour un conte que pour un poème. On n'aijne point à voir Ulysse couvert d'une besace aux portes de la salle à manger, dévorant avec avidité les restes (pi'on lui envoie ; im valet qui lui donne un coup de pied et le charge des plus grossières injures; un des poursuivants qui lui jette à la tête un pied de bœuf, un autre qui le frappe d'une escabelle à l'épaule; un gueux , nommé Irus , qui vient lui disputer la place qu'il occupe, et le grand Ulysse jetant son manteau et se battant à coups de poing avec ce misérable. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble (ju'en cette occasion Homère a outré l'effet des contrastes et passé toute mesure. Il fallait sans doute que le héros fût dans l'abaissement, mais non pas dans l'abjection; qu'il fût méconnu, outragé, pour se montrer ensuite avec plus d'éclat et se venger avec plus de justice : mais il fallait aussi le placer dans des situations qui ne fussent pas in dignes de l'épopée. Ce n'est pas ainsi qu'il faut descendre; et Raphaël ne prenait pas les sujets de Callot. Le massacre des poursuivants est plus épique, mais la protection trop immédiate de M'inerve et la présence de l'égide affaililissent le seul intérêt qu'il peut y avoir* en duninuanl trop le danger réel du héros. Enlin la reconnaissance des deux époux, attendue depuis si long-temps, est froide * , et ne produit pas les émotions dont elle était susceptible. Pénélope, qui n'a pas voulu recomiaitre Ulysse à sa victoire sur ses ennemis, toute merveilleuse qu'elle est , le reconnaît à ce ({u'il lui dit de la structure du lit nuptial, qui n'est connue ({ue de lui seul. Est-ce là im ressort bien épique.' Ce qu'il y a de pis dans le dénouement, (^'est que, contre la règle du bon sens, (jui prescrit de mettre à la lin du poème tous les personnages dans une situation décidée, Ulysse vient à peine de revoir Péncloi)e (ju'il lui apprend (pie le destin
• Cette recoiuiaissanrc , que La Harpe trouve froide, parait à M. de ChàteauhriRiKl l'un des plus beaux nuncf atix du Kénic aiUiqur. 'J'oij. le Gcnic (ht Chiistiaiiisinr.
ANCIENS
le condamne encore à courir le inonde avec une rame sur r(''paule, jusqu'à ce qu'il rencontre un liomme ([ui prenne cette rame pour un van à vanner . Je le répète, ce ne sont pas là les fictions de l'Jlindr.
Son séjour dans l'île de Calypso et dans l'île de Circé n'offre rien d'intéressant; et s'il est vrai que Calypso soit l'original de Didon, c'est la goutte d'eau qui est devenue perle. Qu'on en juge par la manière dont Circé débute avec Ulysse : c'est luimême qui raconte cette première entrcMie.
(c Elle me' présente dans une coupe d'or cette boisson niixtionnée, où elle avait mêlé ses poisons qui devaient l)roduire une si cruelle métamorphose. Je pris la coupe de ses mains, et je bus; mais elle n'eut pas l'effet qu'elle en attendait. Elle me donna un coup de sa verge, et en me frappant elle dit : Va dans fétable trouver tes compagnons, et être comme eux. En même temps, je tire mon épée , et me jette sur elle comme pour la tuer. Elle me dit, le visage couvert de larmes : Qui ëtes-vous? d'où venez- vous? Je suis dans un étonnement inexprimable, de voir qu'après avoir bu mes poisous vous n'êtes point changé. Jamais aucun autre mortel n'a pu résister à ces drogues , non seulement après en avoir bu , mais même après avoir approché la coupe de ses lèvres. Tl faut que vous ayez un esprit supérieur à tous les enchantements , ou que vous soyez le prudent Ulysse ; car Mercure m'a toujours dit qu'il viendrait ici au refour de Troie. Mais remettez votre épée dans le fourreau, et ne pensons qu'à l'amour. Donnons-nous des gages d'une passion réciproqu ^ , pour ét;il)lir la confiance qui doit régner entre nous. » {Traduction de madame Dacier.)
La déclaration est mi peu précipitée , surtout après lacoupede poison. Quelque privilège qu'aient les déesses en amour, encore faut-il que les avances soient un peu moins déplacées et un peu mieux ménagées ; car enfin les déesses sont des femmes. Tl y a loin de là aux amours de Didon.
La descente d'Ulysse aux Enfers est aussi mauvaise que celle d'Enée est admirable, et l'on peut dire ici : Gloire à l'imitateur qui a montré ce qu'il fallait faire! Ulysse s'entretient avec une foule d'ombres qui lui sont absolument étrangères. Tyro, Antiope, Alcmène, Epicaste, Cloris, Léda, Iplumédée, Phèdre, Procris, Ariane, Eriphile, lui racontent, on ne sait pourquoi, leurs aventures, dont le lecteur ne se soucie pas plus qu'Ulysse. Virgile, sans parler ici de tant d'autres avantages, a montré bien plus de jugement en ne mettant en scène avec Enée que des personnages qui doivent l'intéresser. Il n'y a, dans la multiplicité des récits d'Homère, ni choix, ni dessein. Mais il avait appris ces histoires dans les différents pays qu'il avait visités , et il voulait conter tout ce qu'il savait. Le seul endroit remarquable, c'est le silence d'Ajax quand Ulysse lui adresse la parole : il s'éloigne de lui en détournant les yeux , sans lui ré-
POESIE
pondre. Didon en fait autant dans l'Éiuide, quand Enée la rencontre aux Enfers , et la situation est encore plus dramatique. Mais ce que Virgile n'a eu garde d'imiter, «'est la mauvaise plaisanterie que fait Ulysse à un de ses compagnons , Elpénor, qui s'était tué en tombant du haut du palais de Circé :
« Elpénor , comment étes-vous parvenu dans ce ténébreux séjour? Quoique vous fussiez à pied , vous m'avez devancé, moi qui suis venu sur un vaisseau porté par les vents ? »
Il faut être madame Dacier pour trouver vu grand sens dans cette raillerie froide et cruelle.
Ulysse pendant son séjour chez Eumée, s'occupe la nuit des moyens qu'il emploiera pour se défaire de ses ennemis : cette juste inquiétude ne lui permet pas de se livTcr au sommeil. Mais le poète , comme s'il craignait que le lecteur ne la partageât, se hâte, pour le rassurer, de faire descendre Minerve , qui reproche aigrement au héros de ne point reposer (piand il le faudrait ; et lui répète que, quand il aurait affaire à cinquante bataillons, il doit être sûr qu'avec le secours de Minerve il en viendrait facilement à bout. Ulysse reconnaît sa faute, obéit, et s'endort. Etait-ce la peine de faire venir du ciel une déesse pour ordonner à un héros de dormir ? C'est encore un des passages ou madame Dacier fait remarquer l'art du poète.
Avouons-le : c'est ainsi que, dans le siècle dernier, les traducteurs et les commentateurs des anciens leur avait nui réellement dans l'opinion publique, en leur vouant une admiration aveugle et exclusive , qui convertissait les défauts mêmes en beautés. Cet excès révolta des hommes de beaucoup d'esprit, que la contradiction jeta, comme il arrive d'ordinaire, dans un excès tout opposéj et il y eut des sacrilèges, parce (pi'il y avait eu des fanatiques; ce qui pourrait se dire avec autant de I vérité dans un ordre de choses plus important. De i meilleurs esprits , des hommes plus mesurés et i plus sûrs dans leurs jugements, ont réparé le mal, et ramené l'opinion à son vrai point, en ne dissimulant pas les défauts des anciens, mais en s'occupant à démêler et à faire bien sentir leurs véritables beautés. Aussi est-ce de nos jours que les grands écrivains de l'antiquité , généralement mieux appréciés et mieux traduits , ont paru reprendre leur influence sur la bonne littérature , ont excité plus de curiosité et d'intérêt , et ont heureusement servi de dernier rempart contre l'invasion du mauvais goût. On ne m'accusera pas d'être leur détracteur ; je crois avoir fait mes preu- \es en ce genre : mais en consacrant à leur génie un culte légitime, il faut encore laisser à la raison le droit de juger les divinités qu'on s'est faites dans
son enthousiasme. D'ailleurs, la même sensibilité qui nous passionne pour ce cpi'ils ont d'admirable repousse ce qu'ils ont de répréhensible ; et Von confond l'un avec l'autre, on* parait entraîné par l'autorité plus que par ses propres impressions, et c'est infirmer soi-même son jugement.
Celui (pie j'ai porté sur l'Odyssée n'est pas un attentat à la gloire d'Homère, mais une preuve de mon entière impartialité. 3Ia franchise sévère, quand je relève ses défauts, prouve au moins combien je suis sincère quand je proclame ses beautés. Je ne suis point insensible à celles de V Odyssée, tout en les mettant fort au-dessous de celles de l'Iliade : je conviendrai que, dans ce poème, non seulement Homère intéresse notre curiosité, comme peintre de ces siècles reculés, dont il ne reste point de monuments plus authentiques, plus précieux, plus instructifs que les siens, mais aussi par l'attrait que souvent il a su répandre sur ces peintures des mœurs antiques, de la simplicité et de la bonté hospitalière, du respect des jeunes gens pour la vieillesse, si bien représenté dans la réserve et la modestie de Télémaque chez Nestor et cbez Ménélas. Le caractère de ce jeune bomme est précisément celui qui convient à son âge et à sa situation : il a du courage , de la candeur, de la noblesse; et, en général, il tient à sa mère et aux poursuiva.its le langage qu'il doit tenir. On en peut dire autant de Pénélope, dont le caractère est nécessairement un peu passif dans tout le cours de l'ouvrage , comme l'exigeaient les mœurs de ce (emps-là, mais qui, à la reconnaissance près, un peu froide, à ce qu'il m'a paru, ne dit et ne fait que ce qu'elle doit dire et faire. Ulysse , quoique trop dégradé sous sou déguisement, et trop longtemps dans l'inaction , ne laisse pas de produire une susceptibilité et une attente du dénouement qu'il eut été à souhaiter (jue l'auteur rendit plus forte et plus vive. Le carnage des poursuivants est tracé avec des couleurs (pii rappellent le peintre de l'Iliade. Mais celle-ci sera toujours la couronne d'Homère : c'est elle (pu assure à son auteur le titre du plus beau génie poéli(iue dont l'antiquilé puisse se glorifier.
SECTION II. — De l'Epopée latine.
Les ouvrages de Virgile sont à la portée d'un plus grand nombre de lecteurs que ceux d'Homère, parce (pi' il est b3aucoup plus commun de savoir le latin (pie le grec. Virgile, en original, a été de bonne heure entre les maias de quiconque a fait des études. Il y a long-temps que l'on est également d'accord sur son mérite et sur ses défauts. Je me réserve à parler de ses Églogues (piand il sera question de la poésie pastorale. Ses
Géorgiques sont devenues un ouvrage français, et ce poème, le plus parfait qui nous ait été transmis par les anciens, est aussi un des plus beaux morceaux de la poésie moderne. Il serait superflu de parler de ce qui est connu : je me bornerai donc à quelques observations sur l'Enéide. L'imperfection dece poème et la perfectiondes Géorgiquessonlune preuve de la distance prodigieuse qui reste encore entre le meilleur poème didactique et cette grande création de l'épopée. Ce qui frappe le plus , en passant de la lecture d'Homère à celle de Virgile, c'est l'espèce de culte que le poète latm a voué au grec. Quand on ne nous aurait pas appris que Virgile était adorateur d'Homère, au point (ju'on l'appelait l'homérique, il suffirait de le lire pour en être convamcu : il le suit pas à pas. ^lais on sait que faire passer ainsi dans sa langue les beautés d'une langue étrangère, a toujours été regardé comme une des complètes du génie j et, pour juger si cette conquête est aisée, il n'y a qu'à se rappeler ce que disait Virgile : qu'il était moms difficile de prendre à Hercule sa massue que de dérober nn vers à Homère. Il en a pris cependant une quantité considérable; et, quand il le traduit, s'il ne l'égale pas toujours, (pielquefois il le surpasse '.
' Personne ne reprochera à VirgQe d'avoir imité Homère comme il l'a fait; mais des critiques latins lui ont reproché avec plus de raison d'avoir été le plagiaire de ses compatriotes ; et l'on n'en peut douter en voyant les nombreuses citations de vers qu'il a emprantés, non seulement d'Ennins, de Pacuvius, d'Accius, de Suevius, mais même de ses contemporains les plus illustres , tels que Lucrèce , Catulle , A'arius , Furius. Nous n'avons point les poésies de ces deux derniers; mais Varius nous est connu par l'éloge qu'en fail Horace . qui le regarde comme un des génies les plus propres à traiter l'épopée.
Forte cpos acer , Ut nemo , Varius ducit.
Virgile ne pouvait donc pas dire conunc Molière, quand il s'appropriait quelque chose de bon , pris d'un mauvais écrivain : « Je reprends mon bien où je le trouve. » La plujjart de ces larcins de Virgile sont des hémistiches ou des vers entiers d'une beauté remarquable , même ceux qu'il dérobe aux vieux poètes du temps des guerres puniques, cl particulièrement à Ennius : mais aussi l'on sait que Virgile ne s'en cachait pas; puisqu'il se vantait (h tirer de l'or du fumier d'Ennius. Fumier soit : l'on peut croire, par les fragments qui nous restent de lui, (lu'il y avait bien du mauvais goût dans son style, et d'autant plus que la langue n'était pas encore épurée ; mais la quantité d'expressions heureuses et vraiment poétiques qu'il a fournies à Airgile prouve que cet Ennius avait un véritable talent et surtout le sentiment de l'harmonie imitativc , et justifie l'espèce de vénération qu'avait pour lui le grand Scipion, connaisseur trop éclairé pour ne gofiter dans Eiuiius que le chantre de ses exploits.
Virgile ne dissimidait pas non plus qu'il avait suivi Théocrite dans ses Églogues, et Hésiode dans ses Géorgiques : il rend lui-même cet hommage à ses modèles, dans ces mêmes ouvrages où il les a laissés, surtout Hésiode, bien loin derrière lui. Mais , ce qu'on ne sait pas communément , c'est que ce second livre de l'Éncide , si universellement admiré, ce grand tal)leau du sic de Tioie, est copié, presque mot à
ANCIENS. — POESIE
Le premier défaut que l'on ait remarqué dans r Enéide, c'est le caractère du liérosj et c'est ici que l'on peut voir combien La Motte et consorts se trompaient quand ils reprochaient à Homère les imperfections morales de son héros , et combien Aristote en savait davantage quand il a marqué ces mêmes caractères, imparfaits en morale, comme les meilleurs en poésie. Assurément il n'y a pas le plus petit reproche à faire au pieux Enée; il est d'un bout du poème à l'autre absolument in'épréhensible : mais aussi , n'étant jamais passionné, il n'échauffe jamais, et la froideur de son caractère se répand sur tout le poème. Il est presque toujours en larmes et en prières. Il se laisse très tranquillement aimer par Didon , et la quitte tout aussi tranquillement dès que les dieux l'ont ordonné. Cela est fort religieux , mais point du tout dramatique ; et ce même Aristote nous a fait entendre que l'épopée devait être animée des mêmes passions que la tragédie, quand il a dit que la plupart des règles prescrites pour celle-ci était aussi essentielles à l'autre. Concluons donc que le grand principe d'Aristote a été pleinement confirmé par l'expérience, puisque les deux héros de l'Epopée qui aient paru les mieux choisis et les mieux conçus chez les ancienset chez les modernes, sont deux caractères passionnés et tragiques; l'Achille de l'Iliade et le Renaud de la Jérusalem. Ce dernier même est en partie modelé sur l'autre; il est aussi brillant, aussi fier, aussi impétueux. Voilà les hommes (ju'il nous faut en poésie : aussi ont-ils réussi partout; et le caractère d'Enée n'a pas eu plus de succès au théâtre que dans l'épopée.
On convient assez que la marche des six premiers chants de l'Enéide est à peu près ce qu'elle pouvait être, si ce n'est qu'après le grand effet du quatrième livre , (pii contient les amours de Didon, la description des jeux , qui remplit le cinquième , quelque belle ({u'elle soit en elle-même , est peut-être placée de manière à refroidir un peu
mot, 'pené ad verbum (ce sont les expressions de Macrobe), d'un poète grec , nominé Pisandre , qui avait écrit en vers une espèce de recueil d'histoires mytliologiques. Macrobe parle de ce nouvel emprunt comme d'un fait connu de tout le monde , et même des cnfaiils , et de ce Pisandre comme d'un poète du premier ordre parmi les Grecs. 11 y a tout lieu de le penser, si l'original de la prise de Troie lui appartient ; et il est difficile de douter du fait, d'après l'affirmation de Macrobe. En ce cas , la perte des ouvrages de Pisandre doit être comptée parmi tant d'autres qui excitent d'inutiles regrets.
11 est à remarquer que deux poètes , tels que Virgile et Voltaire , se soient également permis de s'enrichir d'un assez gi-and nombre de beaux vers connus : c'est parce que tous deux étaient 1res riches de leur propre fonds, qu'on leur a pardonné de dépouiller autrui.
Le Parnasbe est comuie ie tiionde :
Ou n'y permet qu'aux riches il? voicr.
le lecteur, qui, après tout, en est bien dédonunagé dans le livre suivant, où se trouve la descente d'Enée aux enfers. Mais ce qu'on a généralement condamné , c'est le plan des six derniers livres : c'est là qu'on attend les plus grands effets, en conséquence de ce principe , que tout doit aller en croissant , comme Homère l'a si bien pratitiué dans l'Iliade; et c'est là malheureusement que Virgile devient inférieur à lui-même et à son modèle. La fondation d'un état qui doit être le berceau de Rome; une jeune princesse qu'un étranger , annoncé par les oracles , vient disputer au prince qui doit l'épouser; les différents peuples de l'Italie partagés entre les deux rivaux : tout semblait promettre de l'action, du mouvement , des situations, et de l'intérêt. Au lieu de tout ce qu'on a droit d'espérer d'un pareil sujet, que trouve-l-on? Un l'oi Latinus, qui n'est pas le maître chez lui, et ne sait pas même avoir une volonté ; qui , après avoir très bien reçu les Troyens , laisse la reine Amate et Turnus leur faire la guerre, et prend le parti de se renfermer dans son palais pom- ne se mêler de rien; une Lavinie dont il est à peine question, personnage nul et muet, quoique ce soit pourelle quel'on combatte; cette reine Amate, qui, après la défaite des Latins, se pend à une poutre de son palais; enfin Turnus tué par Enée, sans qu'il soit possible de prendre intérêt in à la victoire de l'un, ni à la mort de l'autre. Voilà le fond des six derniers chants cfe V Enéide; et il en résulte que , pour l'invention , les caractères et le plan, l'imitateur d'Homère est resté bien loin de lui.
A l'égard de ses batailles, il n'a guère fait qu'abréger et resserrer celles d'Homère , qu'il traduit presque partout. Il a moins de diffusion, mais il a aussi moins de feu. Il a d'ailleurs un désavantage marqué, qui tient à la nature du sujet. La guerre de Troie était un si grand événement dans l'histoire du monde, dont elle fait encore une des principales époques, que tous ceux qui s'y étaient dis- Ihigués occupaient une place dans la mémoire des hommes : c'étaient des noms que la renommée avaient consacrés , qui étaient dans la bouche de tout le monde, et pour ainsi dire familiers à l'imagination. Rien n'est si favorable à un poète que ces noms qui portent leur intérêt avec eux; et une partie de cet intérêt se répand sur les six premiers livres de V Enéide , où se retrouvent des faits et des noms déjà immortalisés par Homère. Mais dès le septième livre , Virgile nous mène dans un monde tout nouveau, et nous montre des personnages absolument ignorés, et avec qui même il n'a pu, dans le plan qu'il a suivi, mettre le lecteur à portée de faire connaissance; et l'on s'aperçoit
aloi's qu'il est bien iliffôrent d'avoii' à mettre en scène Ajax, Hector. Ulysse et Diomètle, ou Messape , l. fens , Tarchou et ^lézence. On sait bien que Virgile a voulu flatter à la fois les Romains et Auguste , les uns par la fable de leur origine , l'autre par le double rapport qu'il établit entre Auguste et Enée, tous deux fondateurs et législateurs. Mais il n'en est pas moins vrai qu'Homère, en chantant le siège de Troie, avait pris pour son sujet ce qu'il y avait alors de plus fameux dans le monde, et que Virgile, en voulant célébier l'origine de Rome , comme il l'annonce dès les premiers vers, s'est obligé à s'enfoncer dans les antiquités de l'Italie , aussi obscures que celles de la Grèce étaient célèbres. On sent tout ce que ce contraste doit lui faire perdre. Aussi les héros d'Homère sont ceux de toutes les nations, de tous les théâtres : nous sommes accoutumés à les voir en scène avec les dieux , et ils ne nous semblent pas au-dessous de ce commerce. Les combats de l'Iliade nous offrent les plus grands spectacles; nous croyons voir aux mains l'Europe et l'Asie : mais ceux de V Enéide , ne nous paraissent , en comparaison , que des escarmouches entre quelques peuplades ignorées. Virgile a tâché du moins de répandre quelque intérêt sur le jeune Pallas, fils d'Evandre; sur Lausus, (ils de Mézence; sur Camille, reine des Volsques : mais cet intérêt pas- .sager et rapidement épisodique , jeté .sur des per- .sonnages qu'on ne voit qu'un moment, ne saurait remplacer cet intérêt général (pii doit animer et mouvoir toute la machine de l'épopée.
Tel est lejugementquelaposiérilé, sévèrement é(juitable , parait avoir porté stu' ce ([ui raan(jue à l'Enéide -y mais, malgré tous ses défauts , ce qui reste de mérite à Virgile suffit pour justifier le titre de prmce des poètes latins qu'il reçut de son siècle, et l'admiration qu'il a obtenue de fous les autres. Le .second, le quatrième et le sixième li- ^Te .sont trois grands morceaux, regardés univer- .sellement comme les plus finis, les plus complètement beaux que l'épopée ait produits chez aucune nation. Celui de Didon en particulier appartient entièrement à l'auteur : il n'y en avait point de modèle , et c'est en ce genre un morceau unicpie dans toute l'antiquité. Ces trois admirables livres, l'épisode de Nisus et Euryale, celui de Cacus, celui des funérailles de Pallas , celui du Iwuclier d'Enée, sont les chefs-d'œuvre de l'art de peindre et d'intéresser en vers. Et ce qui fait en total le caractère de Virgile, c'est la perfection continue du style, qui est telle chez lui, qu'il ne .semble pas flonné à l'homme d'aller plus loin. Il est à la fois le charnu- el le d«'sesp(»ir de tous ceux qui aiment et cullivent la poésie. Ainsi donc, .s'il n'a pas égalé
Homère pour l'invenlion, la richesse et l'ensemble, il l'a surpassé par la singulière beauté de quelques parties et par son excellent goiit dans tous les détails '. Ne nous plaignons pas de la nature , qui jamais ne donne tout à un seul : admirons-la plutôt dans l'étonnante variété de ses dons , dans cette inépuisable fécondité qui promet toujours au génie de nouveaux aliments , à la gloire de nouveaux titres , aux hommes de nouvelles jouissances.
Silius Italiens , ([ui fut consul l'année de la mort de Néron , et qui mourut sous Trajan , a imité Virgile, comme Duché et La Fosse ont imité Racine. Nous avons de lui un poème, non pas épique, mais historique, en dix-sept livres, dont le sujet est la seconde guerre punique. Il y. suit scrupuleusement l'ordre et le détail des faits depuis le .siège de Sagonte jusqu'à la défaite d'Annibal et la soumission de Carthage. Il n'y a d'ailleurs aucune espèce d'im ention ni de fable, si ce n'est qu'il fait quelquefois intervenir très gratuitement Junon avec sa ■\ieille haine contre les descendants d'Enée , et son ancien amour pour Caithage. JMais comme tout cela ne produit que quelques discours inutiles , la présence de Junon n'empêche pas ([ue l'ouvrage ne soit une gazette en vers. La diction passe pour être assez pure , mais elle est faible et habituellement médiocre. Les amateurs n'y ont remarqué qu'un petit nomlire de vers dignes d'être retenus ; encore les plus beaux sont-ils empruntés de la prose de Tite-Live. Silius possédait une des maisons de campagne de Cicéron , et une autre près de Naples, où était le tombeau de Virgile; ce cpù était plus aisé que de ressembler à l'un ou à l'autre.
■ L'abbé Trublet a fait un parallèle de Virgile et d'Homère , oii il y a quelques idées justes et fines , mais aussi beaucoup de petits aperçus vagues à force de subtilité , et jjlusieurs assertions fausses; celle-ci, par exemjile : « L'E- » neidc vaut mieux que l' Iliade.... Virgile a .surpa.ssé Ho- » mère dans le dessein et dans l'ordomiance. » Ce résultat n'est rien moins que juste. Un poème qui. dans .«•on ensemlile, manque d'invention et d'intérêt, et dont les six derniers livres, si inférieurs aux premiers, pèchent contre la règli* essentielle de la progression, ne vaut sûrement pas mieuv q!ie l'Iliade, qui, malgré ses longueurs, est beaucoup mieux ordonnée, puisqu'elle va toujours à .«on but, et se soutient jusqu'au bout , de manière que l'action devient encore plus atfacbante à la fin qu'au commencement. Il en ré.sulîe qu'Homère, comme je l'ai dit, l'emporte par l:i totalité, cl Virgile par la perfection de quelques parties. Qu.int à ce que dit l'abbé Frublet , « Virgile a voulu être poète , et il l'a pu ; Homère n'aurait pas pu ne le point être ; » ce sont là de très frivoles antithèses, et ce jugement est dénué de sens. On n'est pas poète comme Virgile, seulement parce qu'oH le veul : on ne l'est à ce degré que quand la nature l'a voulu. Le bon abbé Trublet songe.iit un peu trop à .son ami La flotte, quand il doimait tant an r-ouloir en poésie. Il est très vrai que La Motte foulitt être [inète : mais il ne parvint cpi'à être un très médiocre ver.oilicaleur . et fit tout ce qu'on peut faire avec de l'esprit.
ANCIENS. - POESIE
La Thvbaklc de Stace, poèine en douze chants, dont le snjet est la querelle d'Etéocle et de Polynice , terminé par la mort des deux frères , annonce par son litre seul un choix malheureux. Quel intérêt peuvent inspirer deux scélérats maudits par lein- père, et accomplissant, par leurs forfaits et par le meurtre l'un de l'autre , cette malédiction qu'ils ont méritée? Stace, à force de bouffissure , de monotonie et de mauvais goût , est beaucoup plus ennuyeux et plus pénible à lire que Silius Italiens , quoiqu'il ait plus de verve que lui , et qu'au milieu de son fatras il y ait quelques étincelles. Le meilleur endroit de son poème est le combat des deux frères , et ce qui précède et ce qui suit ce combat, qui fait le sujet du onzième livre. Ce n'est pas que l'auteur y quitte le ton de déclamation ampoulée qui lui est naturel, mais il y mêle quelques traits de force et de pathétique. Au reste, Stace a joui pendant sa vie d'une grande réputation. Martial nous apprend que toute la ville de Rome était en mouvement pour aller l'entendre quand il devait réciter ses vers en public , suivant l'usage de ces temps-là , et que la lecture de /a Thébaïde était une fête pour les Romains. Cela suffirait pour prouver combien le goût était corrompu à cette époque. Il vivait sous Domitien. Il adresse , en finissant , la parole à sa muse , et l'avertit de ne prétendre à aucune concurrence avec la divine Enéide, mais de la svivre de loin et d'adorer ses traces. Sa muse lui a ponctuellement obéi. Il ne laisse pas de se promettre l'immortalité , et de compter sur les honneurs que la postérité lui rendra. Mais il aurait mieux fait de s'en tenir aux applaudissements de son siècle que d'en appeler au nôtre. Son poème est parvenu jusqu'à nous, ilestM'ai, et le temps, qui a dévoré tant d'écrits de Tite-Live, de Tacite, de Sophocle, d'Euripide, a respecté la Thébaïde de Stace. Ainsi, pendant le long cours des siècles d'ignorance , le hasard a tiré de mauvais ouvrages de la poussière qui couvre encore et couvi'ira peutêtre éternellement une foule de chefs-d'œuM-e. Ce n'est pas là sans doute le genre d'immortalité que promettent les Muses ; et qu'importe que l'on sache dans tous les siècles (jue Stace a été un mauvais poète? Ses écrits ne sont connus que du très petit nombre de gens de lettres qui veulent avoir une idée juste de tout ce que les anciens nous ont laissé.
Il en faut dire autant du déclamateur Claudien, qui vivait sous les enfants de Théodose , et qui a fait quelques poèmes satiriques ou héroïques, dont l'harmonie ressemble parfaitement au son d'une cloche qui tinte toujours !e même carillon. On cite pourtant quelques uns de se.s vers, entre au-
TOMF. 1".
très le commencement de son poème contre Rufin. Mais en général c'est encore un de ces versificateurs am{)Oulés (jui, en se servant toujours de beaux mots, ont le malheur d'ennuyer. On [>eul juger de son style par ce début de son poème de l'enlèvement de Proserpine :
Infcrni rci];.toris equos, etc.
Encore puis-je affirmer que la version française, quoique fidèle, ne rend pas toute l'enflure de l'original. Mon esprit surchargé m'ordonne de montrer dans mes chants audacieux les chevaux du ravisseur infernal, l'astre du jour sou'illé par le char de Pluton, et le lit ténébreux de laJxmon souterraine , etc. Tout le reste est de ce style. Mais sur un pareil exorde il faut avoir du courage pour aller plus loin.
LucAiN. — Il ne serait pas juste de confondre Lucain avec ces auteurs à peu près oubliés. Il a beaucoup de leurs défauts , mais ils n'ont aucune de ses beautés. La Pharsale n'est pas non plus un poème épique : c'est une histoire en vers; mais avec un talent porté à l'élévation , l'auteur a semc son ouvrage de traits de force et de grandeur qui l'ont sauvé de l'oubli.
Dans le dernier siècle, un esprit encore pUi; boursoufflé que le sien l'a paraphrasé en vers français. Si la version de Brébeufdonna d'abord quelque vogue à Lucain malgré Boileau , c'est qu'alors on aimait autant les vers qu'on en est aujourd'hui rassasié, et que, le bon goût ne faisant que de naître, la déclamation espagnole était encore à la mode. Mais bientôt les progrès des lettres et l'ascendant des bons modèles firent tomber la Pharsale aux provinces si chère, comme a dit Derpréaux; et, malgré la prédilection de Corneille et quelques vers heureux de Brébeuf , Lucain fut relégué dans la bibliothèque des gens de lettres. De nos jours, la traduction élégante et abrégée qu'en a donnée M. Marmontel l'a fait connaître un peu davantage , mais n'a pu le faire goûter , tandis que tout le monde lit le Tasse dans les versions en prose les plus médiocres. Quelle en pourrait être la raison , si ce n'est que le Tasse attache et intéresse , et (jue Lucain fatigue et ennuie ? Dans l'original , il n'est guère lu que des littérateurs, pour qui même il est très pénible à lire.
Cependant il a traité un grand sujet : de temps en temps il étincelle de beautés fortes et originales ; il s'est même élevé jusqu'au sublime. Pourquoi donc , tandis qu'on relit sans cesse Virgile , les plus laborieux latinistes ne peuvent-ils , sans beaucoup d'efforts et de fatigue, lire de suite un chant de Lucain? Quel sujet de réflexions pour les jeunes écrivains, toujours si facilement dupesde toutcequt
COLUS DE LITTERATURE.
a un air de grandeur , et qui s'imaginenl avoir tout fait avec un peu d'effervescence dans la tête et quelques morceaux brillants! Quel exemple peut mieux leur démontrer qu'avec beaucoup d'esprit , et même de talent , on peut mancpier de cet art d'écrire , qui est le fruit d'un goût naturel , perfectionné par le travail et par le temps, et qui est indispensablement nécessaire pour être lu ? En effet , pourquoi Lucain l'est-il si peu , malgré le mérite qu'on lui reconnaît en quelques parties ? C'est que son imagination, qui cherche toujours le grand , se méprend souvent dans le choix , et n'a point d'ailleurs cette flexibilité qui varie les formes du style , le ton et les mouvements de la phrase, et la coulem* des objets; c'est qu'il manque de ce jugement sain qui écarte l'exagération dans les peintures, l'enflui-e dans les idées, la fausseté dans les rapports , le mauvais choix , la longueur et la superflnité dans les détails; c'est que, jetant tous ses vers dans le même moule, et les faisant tous ronfler sur le même ton , il est également monotone pour l'esprit et pour l'oreille. Il en résulte que la plupart de ses beautés sont comme étouffées parmi tant de défauts, et que souvent le lecteur impatienté se refuse à la peine de les chercher et à l'ennui de les attendre.
Tâchons de rendre cette vérité sensible : voyons dans un morceau fidèlement rendu , comment Lucain décrit et raconte. On sent bien que je vais traduire en prose : je ne pourrais autrement remplir mon dessein; car il n'y a que Brébeuf qui puisse prendre sur lui de versilier tant de fatras , et même souvent de charger l'enflure et d'alonger les longueurs de Lucain. Mais on verra aisément, dans cette traduction exacte, ce qu'il faudrait retrancher ou conserver en traduisant en vers.
Je choisis le moment où César , voulant passer d'Épire en Italie sur une barque, est assailli par une tempête , e( prononce ce mot fameux adressé au pilote qui tremblait : Que crains-tu? Tu portes César et su fortune. Voyons comment le poète a traité ce trait d'histoire assez frappant , et (juel parti il en a tiré.
« La nuit avait suspendu les alarmes de la guerre, et amené les instants du repos pour ces malheureux soldats, qui du moins , dans leiu' humble fortune, ont un sommeil profond. Tout le camp était tranquille , et la sentinelle venait d'éh'e relevée à la troisième veille. César s'avance d'un pas inquiet dans le vasie silence de la nuit : plein de ses projets létuémires, dignes à peine du dernier de ses soldais, il marche sans suite : sa fortune seule est avec lui. tl frani^Iiit les tentes des gardes endormies , et tout bas il se plaint de leur échapper si aisément. Il parcourt le rivage, et trouve une l)arque altac'iée par un câble à un rocher miné pai- le temps. Il aper(;nit la demeure tranquille du pilo'e, qui n'étail
pas éloignée : c'était une cabane formée d'uu tissu de joncs et de roseaux, et que la barque renversée défendait du coté de la mer. César frappe à coups redoublés, et ébranle la cabane. Amyclas se lève de son lit , qui n'était qu'un amas d'herbes. Quel est le malheureux , dit-il , que le naufrage a jeté près de ma demeure ? Quel est celui que la fortune oblige d'y chercher du secours? En disant ces mots, il se hâte de rallumer quelques étincelles de fen , et se prépare à ouvrir sans rien craindre. Il sait que les cabanes ne sont pas la proie de la guerre. O précieux avantage d'une pauvreté paisible 1 ô toit simple et champêtre! ô présent des dieux jusqu'ici méconnu 1 Quels murs, quels temples n'auraient pas tremblé, frappés par la main de César? La porte s'ouvre. Attends-toi, dit-il, à des récompenses que tu n'oserais espérer. Tu peux prétendre à tout, si tu veux m'obéir et me transporter en Italie. Tu ne seras pas obligé de nourrir ta vieillesse du produit de ta barque et du travail de tes mains. ISe te refuse pas aux dieux qui veulent te prodiguer les richesses. Ainsi parlait César : couvert de l'habit d'un soldat, il ne pouvait perdre le ton d'un maitre. Amyclas lui répond : Beaucoup de raisons m'empêcheraient de me confier cette nuit à la mer. Le soleil en se couchant était environné de nuages, ses rayons partagés semblaient appeler d'un côté le vent du midi , et de l'autre le vent du nord ; et même au milieu de sa course sa lumière était faible, et pouvait être regardée d'un œil fixe. La lune n'a point jeté une clarté brillante ; son croissant n'était point net et serein, sa rougeur présageait un vent violent; et, devenue pâle, elle se cachait tristement dans les nuages. Le gémissement des forêts , le bruit des flots qui battent le rivage, les dauphins qui s'en approchent , ne m'annoncent rien d'heureux. J'ai remarqué avec inquiétude que le plongeon cherche le sable , que le héron n'ose élever dans l'air ses ailes mouillées, et que la corneille, se plongeant quelquefois dans l'eau comme si elle se préparait à la pluie, rase les rivages d'un vol incertain. Mais si de grands intérêts l'exigent, j'oser.ii me mettre eu mer , j'aborderai où vous me l'ordonnez , ou bien les vents et les flots s'y opposeront. Il dit , et déliant sa barque, il déploie la voile. A peine fut-elle agitée, que non seulement les étoiles errantes parurent se disperser et tracer divers sillons, mais même celles qui sont immobiles semblèrent s'ébranler. Une affreuse obscurité couvrait la surface des mers : on entendait bouillonner les vagues amoncelées et menaçantes , déjà maîtrisées par les vents , sans savoir encore auquel elles allaient obéir. Le pilote treinl)lant dit à César : Vous voyez ce qu'annoncent les menaces de la mer. Je ne sais si elle est agitée par le vent d'orient ou d'occident , mais ma barque est battue de tous les côtés ; le ciel et les nuages sennblent en proie aux veuts du midi ; si j'en crois le bruit des (lots, ils sont poussés par le vent du nord. INous n'avons aucun espoir d'aborder aiijoiu'dhui en Italie, ni même d'y être jioussés par le naufrage. Le seul moyen de salut qui nous reste , c'ejt de renoncer à notre dessein et de retourner sur nos pas. Regagnons le rivage, de peur (]ue bientôt il ne soit trop loin de nous.
« César, se croyant au-de.ssus de tous les périls comme
il était au-dessus de toutes les craintes , répond au nautonier : Ne ciaitis point le courroux des Dots, aband'iuneta voile au veut furieux. Si les astres te défeadent de voguer vers l'Italie, vogue sous mes auspices. Tu n'aurais aucun effroi si tu connaissais celui que tu portes. Sache que les dieux ne m'abandonnent jamais, et que la fortune me sert mal lorsqu'elle ne va pas audevant de mes vœux. Avance au travers des tempêtes, et ne crains rien sous ma sauvegarde. Celte tourmente qui menace les cieux et les mers ne menace point la barque où je suis : elle porte César, et César la garantit de tous les périls. La fureur des vents ne tardera pas à .se ralentir. Ce navire rendra le calme à la mer. Ne te détourne point de ton chemin ; évite les côtes les plus prochaines, et sache que tu arriveras au port de Brindes lorsqu'il n'y aura plus pour nous d'autre espoir de salut que d'y arriver. Tu ignores ce qu'apprête tout ce grand bruit: si la fortune ébranle le ciel et les mers, c'est t|u'elle cherche à me servir. Comme il parlait encore, un coup de vent vint frapper le navire , brisa les cordages et fit voler les voiles au-dessus du niàt ébranlé. La barque retentit de cette violente secousse , et bientôt tous les orages réunis viennent fondre sur elle des bouts de l'univers. Le vent du couchant lève le premier sa léle de l'Océim atlantique, et entasse les flots les uns sur les autres comme un amas de rochers. Le froid Borée court à sa rencontre , et repousse la mer, qui, longtemps suspendue , ne sait de quel côté retomber. Mais la fureur de l'aquilon l'emporta : il fit tournoyer les flots , et les sables découverts parurent former des gués. Borée ne pousse point les flots contre les rochers ; il les brise contre ceux qu'entraîne son rival , et la mer soulevée pourrait combattre contre elle-même sans le secours des vents. Celui d'Orient ne demeure pas oisif, et c^lui du midi , surchargé de nuages , ne reste pas dans les antres d'tole : chacun d'eux soufflant avec violence du côté qu'il défendait, la mer se contint dans ses limites , au lieu que les tempêtes mêlent le plus souvent les flots de différentes mers , tels que ceux de la mer Egée et de la mer de Toscane , c?ux de la mer Ionienne et du golfe Adriatique. Combien de fois ce jour vit les montagnes couvertes de flots ! Combien de hauteurs parurent s'abîmer dans la mer 1 Toutes les eaux du monde abandonnent leurs rivages. L'Océan lui-même, si rempli de monstres , et qui entoure ce globe, semblait se confondre dans une seule mer. Ainsi jadis le roi de l'Olympe seconda du trident de son frère ses foudres fatigués, et la terre parut réunie au partage de Neptune lorsqu'il l'inonda de ses eaux , et qu'il ne voulut d'autres rivages que la hauteur des cieux. De même eu ce jour la mer se serait élevée jusqu'aux astres, si Jupiter ne l'eût accablée du poids des nunges. Ce n'était point une miit ordinaire qui se répandit sur le monde : les ténèbres livides et affreuses couvraient profondément les eaux et le ciel ; l'air élait affaissé sous les eaux , et les Ilots allaient se grossir dans les aii s ; la lueur effrayante des éclairs s'éteignait dans cette nuit , et ne jetait qu'un sillon obscur. La demeure des dieux est ébranlée , l'axe du monde retentit, les pôles chancellent, et la nature craignit le chaos. Les éléments semblent avoir rompu les liens qui les unissaient , et tout prêts à ramener la
nuit éternelle qui confond les cieux et les enfers. S'il reste aux humains quelque espoir de salut , c'est parce qu'ils voient que le monde n'est pas encore brisé par ces secousses teriibles. Les nochers tremblants, élevés sur la cime des vagues, regardent les a'.iimes de la mer d'aussi haut qu'on la découvre des sommets de Leucate: et lorsque les flo's viennent à se rouvrir , à peine le mât du navire parait-il au-dessus d'eux : fautôt ses voiles touchent aux nues , tantôt sa quille louche â la terre. La mer est d'un côlé abaissée jusqu'aux sables, de l'autre elle est amoncelée , cl parait tout entière dans les vagues. La crainte confond toutes les ressources de l'art, et le pilote ne sait à quels flots il doit céder et quels il doit repousser. L'opposition des vents le sauva : les vagues, luttant avec une force égale, soutinrent le navire, et repoussé toujours du côté où il tombait, il est balancé sous l'effort des vents. Le uaulouier ne craignait pas d'être jeté vers l'ile de Sason , entourée de gués, ni sur lescôies de Thessalie, hérissées de rochei"s, ni dans le détroit redouté d'Ambracie; il ne craignait que d'aller heurter les monts Céroniens.
» César crut avoir trouvé des périls dignes de sou destin. C'est donc, se dit-il à lui-même, un grand effort pour les dieux de détruire César , puisque , assis dans une frêle nacelle , ils m'attaquent avec la mer c; les tempêtes ! Si la gloire de ma perte est réservée à Neptune , s'il m'est refusé de mourir sur un champ de bataille , ô dieux 1 je recevrai sans crainte le trépas que vous voudrez me donner. Quoique !a Parque, en précipitant ma dernière heure, m'enlève aux plus grands exploits , j'ai cependant assez vécu pour ma gloire. J'ai dompté les nations du Nord ; j'ai vaincu Rome par le seul effroi de mon nom. Rome a vu Pompée au-dessous de moi ; ses citoyens obéissants m'ont donné les faisceaux qu'ils m'avaient refusés pendant que je combattais pour la pairie : tous les litres de la puissance ri)maine m'ont été prodigués. Que tous les humains ignorent , hors toi seule, ô Fortune , confidente de tous mes vœux, que César, quoique consul et dictateur, meurt trop tôt , puisqu'il n'est pas encore maître du monde. Je n'ai pas besoin de funérailles. O dieux 1 laissez dans les flots mon cadavre défiguré. Je ne demande ni tombeau ni bûcher, pourvu que de tous les côtés de l'univers on attende César en tremblant. A peine avait-il dil ces mots, qu'ur.e vague énorme enleva la barque sans la renverser , et la porta sur un rivage où il n'y avait ni écueils ni rochers. Tant de grandeurs , tant de royaumes, sa fortune enfin, tout lui fut rendu eu touchant la terre. >>
Il n'y a personne qui , dans nn morceau de cette étendue, ne puisse reconnaître tous les défauts du style de Lucain ; persoiuie qui n'ait été blessé de tantd'liyperboles portées jusiiu'àl'exlravagance, de tant de prolixité dans les détails, poussée jusqu'au plus intolérable excès ; de ce ridicule combat des vents, personnifiés si froidement et si mal à propos; de cette enflure gigantesque, qui est l'opposé de toute raison et de toute vérité. Quoi de plus déplacé que cette verbeuse fanfaronnade de César, substituée au mol sublime que l'histoire lui fait
prononcer ? Combien le pilote doit trouver ce langage ridicule, jusqu'au moment où César se nomme ! Et même quand il s'est nommé , il ne doit pas l'y reconnaître. Celui qui dit. Je commcnide à la foilune, doit passer pour fou; mais celui qui au milieu du péril peut dire, en faisant connaître à la fois son nom el son caractère, Que crains-tu? Je stiis César, en impose atout mortel qui connaît ce nom , et lui fait oublier le danger. Le goût n'est pas moins blessé de cette longue énumérationde touslesprésagesdu mauvais temps ; et surtout il ne faut pas détailler tant de raisons de rester au port, quand on finit par s'embarquer. Quatre mots devaient suffire; et, dans des circonstances si pressantes, l'impatience de César ne doit pas lui permettre d'en entendre davantage. Je ne dis rien de la tempête. Ebranler la terre et le ciel , soulever toutes les mers du globe , faire craindre à la nature de retoml^er dans le chaos, et tout cela pour décrire le péril d'une nacelle battue d'un orage dans la petite mer d'Epire , est d'abord une description absolument fausse en physique; c'est le plus étrange abus des figures , et de plus , c'est manquer le but principal. Cette description si longue et si ampoulée fait trop oublier César, et c'est de César surtout qu'il fallait nous occuper. Quand la flotte d'Enée est assaillie par la tempête, douze vers suffisent à Virgile pourifaire un tableau de l'expression la plus vive et la plus frappante. Un orage, décrit avec la même vérité et la même force, eût suffi pour nous faire trembler sur le sort d'un grand homme prêt à voir un moment d'imprudence anéantir de si grandes desti- (inécs. Et combien le tableau aurait été encore plus frappant , si , dans cet endroit de son poème comme dans beaucoup d'autres, Lucain eût employé la fiction dont il a été partout trop avaie ! s'il nous eût représenté l'Olympe attentif el partagé, les dieux observant avec curiosité si l'ame de César éprouverait un moment de trouble et de frayeur, incertains eux-mêmes si les flots n'engloutiraient point le maître qui menaçait le monde, et si Neptune n'effacerait pas du livre des destins le jour de Pharsale et l'esclavage de Rome !
Quoique le vice essentiel de laicain soit ordinairement de passer la mesure en tout , il nf faut pas croire pourtant (|u'il la j^asse toujours au même degré. Il a des morceaux où les beautés l'emportent de beaucoup sur les défauts, surtout dans la peinture des caractères. Tel est, jiar exemple, !'('loge funèbre de Pompée, prononcé par Caton; tel est le portrait de Caton lui-même, et le tableau de ses noces avec Marcie ; sa marche dans les sables d'Afrique, et sa belle réponse au beau discours de 1 aliienns sur l'oracle de Jupiter Ammon; tels
sont principalement les portraits de César et de Pompée, mis en opposition dans le premier livre, et (pii sont , à mon gré , ce que Lucain a de mieux écrit. Ce sont ces beautés d'un caractère mâle et neuf qui l'ont rendu digne des regards de la postérité, et qu'il est juste de vous faire connaître , au moins autant qu'il m'est possible, dans une imitation très libre , telle que doit être celle d'un écrivain qui n'est pas un modèle.
Pompée avec cliagrin voit ses travaux passés
Par de plus grands exploits tout près d'être effacés.
Par dix ans de combats la Gaule assujétie,
Semble faire oublier le vainqueur de l'Asie;
Et des braves Gaulois le hardi conquérant
Pour la seconde place est désormais trop grand.
De leurs prétentions la guerre enfui va naître :
L'ini ne veut point d'égal , et l'autre point de maître.
Le fer doit décider, et ces rivaux fameux
D'un suffrage imposant s'autorisent tous deux :
Les dieux sont pour César, mais Caton suit Pompée.
I/un contre l'autre enfin prêts à tirer l'épée ,
Dans le champ des combats ils n'entraient pas égaux.
Pompée oublia trop la guerre et les travaux :
La voix de ses flatteurs endormit sa vieillesse ;
De la faveur publique il savoura l'ivresse;
Et livré tout entier aux vains amusements ,
Aux jeux de son théâtre, aux applaudissements.
Il n'a plus les élans de cette ardeur guerrière,
Ce besoin d'ajouter à sa gloire première ;
El fier de son pouvoir , sans crainte et sans soupçon ,
Il vieillit en repos, à l'ombre d'un grand nom.
Tel un vieux chêne , orné de dons et de guirlandes.
Et du peuple et des chefs étalant les offrandes ,
Miné dans sa racine et par les ans flétri ,
Tient eucor par sa masse au sol qui l'a nourri.
Ses longs rameaux noircis s'étendent sans feuillage ;
Mais son tronc dépouillé répand un vaste ombrage.
D'une forêt pompeuse il s'élève entouré;
Mais seul , près de sa chute , il est encor sacré.
César a plus qu'un nom , plus que sa renommée :
II n'est point de repos pour cette ame enflammée.
Attaquer et combattre , et vaincre et se venger .
Oser tout , ne rien craindre et ne rien ménager ,
Tel est césar. Ardent, terrible, infatigable.
De gloire et de succès toujours insatiable ,
Rien ne remplit ses vœux, ne borne son essor;
Plus il obtient des dieux, plus il demande encor.
L'obstacle et le danger plaisent à son courage ,
Et c'est par des débris ([u'Il marque son passage.
Tel, échappé du sein d'un nuage brûlant.
S'élance avec l'éclair un fouih'c élincelant.
De sa clar é rapide il éblouit la vue;
Il fait des vastes deux retentir l'étendue;
Frajipe le voyageur par l'effroi renversé.
Embrase les autels du dieu (jui l'a lancé.
De la destruction laisse partout la trace.
Et , rassemblant ses feux , remonte dans l'espace.
Voyons-le dans la description des prodiges qui annonçaient la guerre civile. On s'attend bien (ju'un morceau de cette nature doit être beaucoiqi trop long chez lui; mais, resserré de moitié etn*duitaux traits les plus frappants, il peut produire de l'effet.
Les dieux mêmes, les dieux, qui, poiu'micMiv uousp\iiiir, Souveal à nos frayeurs d('C(iuvrpnl l'avenii',
ANCIEiSS. — POÉSIE.
De prodiges sans nombre avaient rempli la terre •• Le désordre du monde annonçait leur colère. Des astres incomius éclairèrent la nuit , Et dans un ciel serein la foudre retentit. Le soleil , se cachant sous des vapeurs funèbres , Fit craindre aux nations d'éternelles ténèbres. L'étoile aux longs cheveux , signal des grands rc^ ers , En sillons enflammés courut au haut des airs.' Pliœbé p;ilit soudain , et , perdant sa lumière , Couvrit son front d'argent de l'ombre de la Terre. Vulcain , frappant l'Etna de ses pesants marteaux , Kéveilla le Cyclope au fond de ses cachots : L'Etna s'ouvre et mugit; de sa' cime béante Descend à flots épais une lave brûlante. L'Apennin rejeta de ses sommets tremblants Les glaçons sur sa tète amassés par les ans. L'aboyante Scylla, qui hurle sous les ondes, Uoula des Ilots de sang dans ses grottes profondes. La nature a changé sous le courroux des cieux , Et la mère frémit de son fruit monstrueux. On entendait gémir des urnes sépulcrales. Secouant dans ses mains deux torches infernales , Le front ceint de serpents et l'œil armé d'éclairs , De son haleine impure empoisonnant les airs , Courait autour des murs une affreuse Emnénide : La terre s'ébranlait sous sa course rapide. Le Tibre sur ses bords voyait de nos héros S'agiter à grand l)ruit les antiques tombeaux. Jusque dans nos i-emparts des ombres s'avancèrent ; Les mânes de Sylla dans les champs s'élevèrent , D'une voix lamentable annonçant le mallieur. Du soc de sa charrue, on dit qu'un laboureur Entr'onvrit une tombe , et , saisi d'épouvante , Vit Marins lever sa tète menaçante , Et , les cheveux épars , le front cicatrisé , S'asseoir, p:ile et sanglant, sur son toml)eau brisé.
Rien n'esl plus connu que le inotdeQuintilien, (|ui range Lucaiii parmi les orateurs plutôt que parmi les poètes : Oratoribus magis quàm poetis annumerandus. C'est faire l'éloge de ses discours : et en effet il est supérieur dans cette partie , non (ju'en faisant parler ses personnages il soit exempt de cette déclamation qui gâte son style quand il les fait agir; mais en général ses discours ont de la grandeur , de l'énergie, et du mouvement.
On lui a reproché avec raison de manquer de sensibilité, d'avoir trop peu de ces émotions dramatiques qui nous charment dans Homère et Virgile. Il s'offrait pourtant dans son sujet des morceaux susceptibles de pathétique ; mais la raideur de son style s'y refuse le plus souvent, et dans ce genre il indique plus qu'il n'achève. La séparation de Pompée et de Cornélie , quand il l'envoie dans l'ile de Lesbos , et les discours qui accompagnent leurs adieux , sont à peu près le seul endroit où le poète rapproche un moment l'épopée de l'intérêt de la tragédie; encore laisse-t-il beaucoup à désirer.
Autant on lui sait gré d'avoir supérieurement colorié le portrait de César au commencement de son ouvrage, autant on est choqué de voir à quel [loint il défigure dans toute la suite du poème ce
caractère d'abord si bien tracé. C'est la seule exception que l'on doive faire aux éloges (lu'il a généralement mérités dans cette partie; mais ce reproche est grave , et ne peut même être excusé par la haine, d'ailleurs louable, qu'il témoigne partout contre l'oppresseur de la liberté. Je trouve tout sùnple qu'un républicain ne puisse pardonner à César la fondation d'un empire dont avait hérité Néron. 3Iais il pouvait se borner sagement à déplorer le malheureux usage des talents extraordinaires et des rares qualités (pie César tourna contre son pays , après s'en être servi pour le défendre et l'illustrer. Il faut être juste envers tout le monde , et considérer combien de circonstances peuvent, non pas justifier, mais du moins excuser sa conduite. Il est certain qu'il était perdu s'il eut renvoyé son ariïiée avant de passer le Rubicon. La haine de ses ennemis servit la fortune qui le conduisait. L'aveugle partialité du sénat en faveur de Pompée, la faiblesse de Cicéron pour cette ancienne idole qu'il avait décorée, la vieille haine de l'austère Caton contre le voluptueux César, poussèrent hors de toute mesure ce premier corps de la république , dont toutes les démarches furent alors autant de fautes. Ce sénat consentait à flatter l'orgueil de Pompée, qui voulait être le premier de l'état, et condamnait en même temps la fierté de César , qui refusait d'être le second. La situation entre ces deux honunes puissants était sans doute délicate; mais s'il y avait un parti sage, c'était, ce me semble, de tenir la balance entre eux, afin de les contenir l'un par l'autre : la faire pencher absolument d'un côté , c'était rendre la rupture inévitable, et nécessiter une guerre qui devait finir, comme Cicéron lui-même l'avoue dans ses lettres , par donner un maître à Rome. Quand on considère les motifs de la conduite des sénateurs, on n'y trouve pas plusde justice que de prudence. La préférence qu'ils donnaient à Pompée n'avait pour fondement que leur aversion patricienne pour un chef du parti du peuple; et l'animosité des anciemies querelles de Marins et de Sylla subsistait dans ce corps qui , après de si terribles exemples , aurait dû ne chérir que la liberté et ne haïr que la tjTannie. Au contraire, ils abandonnaient à Pompée un pouvoir illégal et excessif, parce qu'il était le chef du parti des grands, et prince du sénat. César, qui croyait valoii" au monts Pompée , ne voulait pas souffrir qu'il y eût dans Rome un citoyen assez puissant pour opprimer Rome et César. Toutes les propositions qu'il fit étant encore à la tête de ses légions, et avant de passer le Rubicon, avaient un motif très plausible : c'était d'établir l'égalité, et de le mettre en sûreté contre ses ennemis. Je croi'=
ro
I)ien qu'il ne faisait ces {iiopositions qu'avec !a certitude d'être refusé, et (ju'au fond il voulait rée^ier. Mais ses ennemis firent tout ce qu'il fallait pour lui fournir le prétexte toujours imposant de la défense naturelle. Il offrait de poser les armes, pourvu (ju'on lui accordât le consulat et le triomphe. Il avait mérité tous les deux, et avait besoin de la puissance consulaire pour faire tète à ceux qui voulaient le perdre. Pompée, accoutumé depuis dix ans à régner paisiblement dans Rome , pendant que César conquérait les (xaules, ne put soutenir l'idée d'y voir rentrer César triomphant, revêtu de tout l'éclat et armé de tout le crédit que devaient hii donner dix années de victoires, ses talents et sa renommée. Le sénat accoutumé à la domination tranquille de Pompée, qu'il regardait connue la sienne , ne vit l'approche de César qu'avec effroi. On lui refusa tout ce qu'il demandait légalement, en même temps qu'on mettait entre les mains de Pompée des connnanilcments et des forces extraordinaires. Il semblait qu'on ne voulût tout prodiguer à l'un que pour accabler l'autre; et ee qui paraîtrait inconcevable, si l'on ne voyait de pareilles inconséquences dans l'histoire de tous les gouveraeinents, on poussait à bout un honnne dont on croyait avoir tout à craindre , sans prendre aucune mesure pour le repousser et le combatttre. César, qui se sentait en état de se faire justice, n'eut pas, il est vrai, la dangereuse magnanimité de se remettre entre les mains de ses ennemis. Il osa tout ce qu'il pouvait, et l'on sait quelle en fut la suite. Il paraît que la supériorité constante (ju'il porta dans toute cette guerre jusqu'à la journée de Pharsale fut surtout celle de son caractère : c'est par-là qu'il l'emportait sur Pompée, encore plus peut-être que par les talents militaires; car, de ce côté, il se peut bien qu'en ne jugeant que par l'événement, on ait trop rabaissé le vaincu de\ant le vainqueur. Sa fuite précipitée de l'Italie en E pire montre en effet (ju'il n'avait rien préparé pour soutenir la guerre en Italie; mais en la transportant en Grèce, il lit voir bientôt (pi'il avait pris le seul parti convenable, et qu'il connaissait toutes ses ressources. Il .s'en procura d'immenses, une puissante armée, une Hotte nombreuse, des vivres eu abondance, tous le pays à ses ordres ; et le plan de campagne (|u'il adopta en consé([nence de ces avantages lui a fait honneur au j)rés des juges de l'art. Il sentit la supériorité ((ue devaient avoir en plaine les vieilles bandes de César, qui, après les dix aimées lie la guerre des (iaules, devaient nécessairement l'emporter par les mancpuvres, l'expf'rience, et la fermetr dans l'action. Il résolut donc d'éviter les batailles, de fatiguer etd'affamer son ennemi, ('c-
sar ne commit (|u'une faute (eh ! qui n'en commet pas?); il étendit trop ses lignes à Durazzo; Pompée sut en profiter; il força ces lignes, et l'altacjua avec tant d'avantage, que la tête tourna enlièrement à ces fiuneux vétérans de César (tant la ]»osition fait tout ! ), et ((ue, poia- la première fois, ils prirent la fuite avec la dernière épouvante. Tous les historiens conviennent, et César lui-même, suivant le récit d'Asinius Pollion. avoua qu'il était perdu si Pompée avait poussé sa victoire ce jour-là , et attatiué sur-le-champ le reste de l'armée retirée dans ses retranchements. Mais l'activité et l'audace ne sont pas ordinairement les qualités d'un vieux général. Pompée ne fit pas tout ce ([u'il pouvait faire ; et . ce qui est bien remarquable, ce fut précisément celte victoire de Durazzo qui le fit battre à Pharsale. Elle inspira une confiance follement présomptueuse à tous les chefs de l'armée et du conseil de Pompée. Ils se regardèrent dès lors comme triomphants. Las d'une guerre qui les éloignait trop long-temps des délices de Rome, ils accusèrent le général delà prolonger pour ses propres intérêts. Il n'eut pas la force de résister à leurs reproches, et de suivre le plan qui lui avait si bien réussi; et au moment où César était très embarrassé de sa situation , il vit tout d'un coup, avec autant de surprise que de joie. Pompée (juitter les hauteurs et descendre en plaine pour livrer bataille. Ce fut là une faute capitale. Un moment de faiblesse lui fit perdre le fruit d'une très belle campagne et de quarante ans de gloire. Voilà ce que produit le défaut de caractère , et ce que César n'eût jamais fait. Dès ce moment Pompée ne fut plus lui-mêm.e ; et en consentant à la bataille, et en la donnant, il ne fit plus rien qui fût digne ni d'un général ni d'un grand homme. On combattait encore lorsqu'il se retira dans sa tente comme un homme (jui a perdu la tête. Sa fuite fut honteuse et désespérée, comme celle d'un honmie qui, toujours heureux jusquelà, ne se trouve point de force contre un premier revers. Il lui restait de grandes ressources; il n'en saisit aucune, il pouvait se jeter sur sa flotte qui était formidable, prolonger la guerre sur mer contre un ennemi (jui avait peu de vaisseaux, et remettre en balance ce qui semblait avoir été décidé à Pharsale. Ses lieutenants firent encore la guerre long-temps après lui, tandis qu'il allait comme un aventurier se mettre à la merci d'un roi enfant, conduit par des ministres barbares. Il trouva la mort en Egypte [)endant ([ue César laissait la vie à tous ceux (jui tombaient entre ses mains. On sait jusqu'où il porta la clémence. On sait qu'à Pharsale même, au fort de l'action , il donna l'ordre iW faire quartier à tout citoyen ro-
ANCIENS. — POÉSIE
iiiain qui se rendrait, et de ne faire main-basse que sur les troupes étrangères. Après cela, comment n'être pas révolté lors(jue Lucain se plaît à le représenter partout connne un tyran féroce et un vainqueur sanguinaire; lorsqu'il le peint se rassassiant de carnage, observant ceux des siens dont les épées sont plus ou moins teintes de sang, et ne respirant que la destruction ! La poésie n'a point le droit de dénaturer ainsi un caractère connu, et de contredire des faits prouvés : c'est un mensonge, et non pas une liclion. Il n'est permis de calomnier un grand bomme ni en prose ni en vers.
Encore ime observation sur cette différence de caractère entre Pompée , trop long-temps accoutumé à être prévenu parla fortune, et César, accoutumé à la maîtriser et à la dompter. L'un jette son manteau de pourpre pour s'enfuir du cbamp de bataille où l'on se bat encore pour lui , et l'autre, à la journée de Muuda, voyant ses vétérans s'ébranler après six beures de comljat , prend le parti de se jeter seul au milieu des ennemis , ramène ainsi ses troupes à la charge, et retrouve la victoire en exposant sa vie. On conçoit, par ce contraste, lequel de ces deux bommes devait l'emporter sur l'autre.
Tl n'y a guère de sujet plus grand , plus ricbe , plus capable d'élever l'ame, que celui (ju'avait cboisi Lucain. Les personnages et les événements imposent à l'imaghialion, et devaient émouvoir la sienne ; mais il avait plus de bauteur dans les idées <iue de talent pour peindre et pour imaginer. On a demandé souvent si son sujet lui permettait la fiction. On peut répondre d'abord que Lucain luimême n'en doutait pas, puisqu'il l'a employée une fois, quoique d'ailleurs il n'ait fait ([ue de mettre l'bisloire en vers. Il est vrai que les fables de l'Odyssée figureraient mal à côté d'un entretien de Caton et de Bru tus ; niais c'eût été l'ouvrage du génie et du goût de cboisir le genre de mei-veilleux convenable au sujet. Les dieux et les R.omains ne pouvaient-ils pas agir ensemble sur une même scène , et être dignes les uns des autres ? Le destin ne pouvait-il pas être pour quelque ciiose dans ces grands démêlés oii était intéressé le sort du monde ? Enfin, le fantôme de la patrie en pleurs ((ui apparaît à César au bord du Rubicon , cette belle ficlion, malheureusement la seule que l'on trouve dans la Pharsale , prouve assez quel parti Lucain aurait pu tirer de la fable sans nuire à l'intérêt ni à la dignité de l'iiistoire.
Il est mort à vingt-sept ans , et cela seul demande grâce ijour les fautes île détail, qu'une révision plus mûre pouvait effacer ou diminuer, mais ne saurait l'obtenir pour la nature du plan . dont
la conception n'est pas épique, ni pour le ton général de l'ouM-age, (pii annonce un défaut de goût trop marqué pour que l'on puisse croire que l'auteur eût jamais pu s'en corriger entièrement.
SECTION III. — Appendice sur Hésiode, Ovide, Lucrèw, et ]\Ianilias.
Pour compléter ce qui regarde les différents genres de poèmes anciens , il faut dire un mot des poèmes mythologiques , didactiques et philosophiques d'Hésiode, d'Ovide, de Lucrèce, et de ^lanilius.
On ne s'accorde pas sur le temps oîi vivait Hésiode; les uns le font contemporain d'Homère, les autres le placent cent ans après : ce qui est certain, c'est qu'il a connu du moins les ouATages d'Homère, car il a des vers entiers qui en sont empruntés. Tous deux doivent être regardés comme les pères de la mythologie; ce qui suffirait pour en faire l'objet de cette curiosité naturelle (jui nous porte à interroger l'antiquité. Elle ne nous a transmis que deux poèmes d'Hésiode, tous deux assez courts : l'un intitulé les Travaux et les Jours; l'autre, la Théogonie ou la Naissancedes Dieux*. Le premier contient des préceptes sur l'agriculture, et a donné à Virgile l'idée de ses Géorgiq^es. On pourrait rapprocher la Théogonie des Métamorphoses d'Ovide, si l'ouvTage de ce dernier n'était pas si supérieur à celui d'Hésiode.
Ce n'est pas qu'aie considérer seulement comme poète, il n'ait, même pour nous, un mérite réel qui justifie la réputation dont il a joui de son temps. Il balança un moment celle d'Homère, qui, dans la suite , l'effaça de plus en plus , à mesure que le goût fit des progrès; mais c'est encore beaucoup pour la gloire d'Hésiode, que cette concurrence passagère. Il n'est pas M-ai, comme quelques uns l'ont écrit, qu'il ait vaincu Homère dans une joute poétique aux funérailles d'Amphidamas : il y remporta en effet une couronne ; mais s'il l'avait obteluie sur un concurrent tel qu'Homère, il y avait assez de quoi s'en glorifier pour qu'Hésiode, ijui rappelle dans un de ses poèmes cette couronne qu'on lui avait décernée, noimnàt le rival qu'il avait vaincu , et il ne le nomme pas ; c'est donc évidemment un conte qui ne fut imaginé que par les détracteurs d'Homère.
Le poème des Travaux et des Jours semble divisé en trois parties, l'une mythologique, l'autre morale, la dernière didactique. Hésiode commence par raconter la fable de Pandore; et, s'il en est l'inventeur, elle fait honneur à son imagination :
* L'anliqinté nous a transmis un troisième poème d'Hésiode , c'est le. Bouclic)- d'Hercule . narrdtion épique de près (le quatre cent soixante vers.
COURS DE LU TÉ RATURE
c'esl tlu moins chez lui qu'elle se trouve le plus | ancieiHieinenl , ainsi t|ue la naissance de Vénus et | celle des IMuses, lilles de Mnémosyne et de Jupi- ' 1er. Après l'allégorie de Pandore vient une description des différents âges du monde, qu'Ovide a imitée dans ses Métamorphoses; mais l'auteur grec en compte cinq au lieu de quatre , comme on les compte d'ordinaire : l'âge d'or, l'âge d'argent, l'âge d'airain, celui des demi-dieux et des héros, (pli revient à ce (pie nous nommons les temps héroïques, et le siècle de fer, qui est , selon le poète, le siècle où il écrit : en ce cas, il y a long-temps (pi'il dure. Les écrivains, de tous les temps, ont regardé leur siècle comme le pire de tous. Il n'y a (pie Voltaire qui ait dit du sien :
Ah I le bon temps que ce siècle de fer 1
Encore était-ce dans un accès de gaieté ; car ailleurs il appelle le dix-huitième siècle VéQout des siècles. C'est un de ces sujets surlestpiels on dit ce (pi'on veut, selon qu'il plaît d'envisager tel ou tel côté des objets.
Après ce début mythologique, Hésiode commence un cours de morale qu'il adresse, ainsi que le reste de l'ouvrage, à son frère Persée, avec qui il avait eu un procès pour la succession paternelle : cette morale n'est })as toujours la meilleure possible, elle est suivie de préceptes de culture , entremêlés encore de leçons de sagesse; car on en rencontre partout dans cet auteur. Il était grand-prètre d'un temple des 3Iuses sur le mont Hélicon, et l'enseignement a toujours été une des fonctions du sacerdoce. 3iais ce que les IMuses ne lui avaient pas dicté, c'est le morceau qui termine son poème, dans lequel il spécifie la distinction des différents jours du mois, dans un goût (pii fait voir que celui de V Almanach de Liège n'est pas moderne. C'est là qu'Hésiode nous apprend qu'il faut se marier le 4 du mois; qu'on peut tondre ses moutons le 1 -1 et le 1 2 , mais que le 1 2 est infiniment préférable ; que le dixième jour est favorable à la génération des mâles , et le (fuatorzième à celle des femelles, et beaucoup d'autres choses de cette force, ou même d'une sorte de ridicule qu'on ne saurait citer. C'étaient sans doute les rêveries de son temps comme du iKJtre ; mais Homère n'en a pas fait usage.
La première moitié de la Thcofjonie n'est presipie qu'une nomenclature continuelle de dieux et de déesses de tout rang et de toute espèce. On a voulu débrouiller ce chaos à l'aide de l'allégorie : tin peut l'y trouver tant qu'on voudra, mais tout iiussi mêlée d'inconséipiences que la fable même. Le poète, dont la diction est en général douce et hariiionieuse, prend tout-à-coup, vers la fin de son ouvrage, un l\n iMiiirunci'.l phis élevc pour clian-
ter la guerre des dieux contre les géants, tradition fabuleuse dont il est le plus ancien auteur. Cette description et celle de l'hiver dans les Travaux et les Jours sont , dans leur genre , à comparer aux plus beaux endroits d'Homère. La peinture du Tartare, où les Titans sont précipites par la foudre de Jupiter, offre des traits de ressemblance avec l'enfer de Hilton , si frappants qu'il est difficile de douter que l'un n'ait servi de modèle à l'autre; et c'est une chose assez singulière que la conformité des idées dans un fond que la diversité des religions devait rendre si différent.
Ovide, que je ne considère encore ici que comme auteur des Mp<aHiorjj/ioses, parce que ses autres écrits appartiennent à d'autres genres dœit je pai-^ lerai à leur place, Ovide a été un des génies le plus heureusement nés pour la poésie, et son poème des .Métamorphoses est un des plus beaux présents que nous ait faits l'antiquité. C'est dans ce seul ouvrage, il est vrai, qu'il s'est élevé fort audessus de toutes ses autres productions; mais aussi quelle espèce de mérite ne remarque- 1- on pas dans les Métamorphoses! El d'abord, quel art prodigieux dans la texture du poème ! Comment Ovide a-t-il pu de tant d'histoires différentes, le plus souvent étrangères les unes aux autres , former un tout si bien suivi, si bien lié? tenir toujours dans sa main le fil imperceptible qui, sans se rompre jamais , vous guide dans ce dédale d'aventures meneilleuses ? arranger si bien cette foule d'événements , qu'ils naissent tous les uns des autres ? introduire tant de personnages , les uns pour agir, les autres pour raconter, de manière que tout marche et se dévelo{)pe sans interruption, sans embarras , sans désordre, depuis la séparation des éléments, qui remplace le chaos, jusqu'à l'apothéose d'Auguste? Ensuite, quelle flexibilité d'imagination et de style pour prendre successivement tous les tons , suivant la nature du sujet , et |)Our diversifier par l'expression tant de dénouements dont le fond est toujours le même, c'est-àdire un changement de forme ! C'est là surtout le plus grand charme de cette lecture; c'est l'étonnante variété des couleurs toujours adaptées à des tableaux toujours divers , tant(it nobles et imposants jus(pi'à la sublimité, tantôt simples jusqu'à la familiarité, les uns horribles, les autres tendres, ceux-ci effrayants, ceux-là gais, riants et doux.
Toutes ces peintures sont riches, et aucune ne paraît lui coûter. Tour à tour il vous élève, vous ,il!endriî, vous effraie, suit (pi'il ouvre le palais du Soleil , soil (pi'il chante les plaintes de l'Amour, soit (pi'il peigne les fureurs de la jalousie et les horreurs du (Mime. Il décrit aussi facilement les combats que les voluptés, les héros (pie les ber-
ANCIENS. — POESIE
gecs, l'Olympe qu'un bocage, la caverne de l'Envie que la cabane de Philémon. Nous ne savons pas au juste ce que la niytliologie lui avait fourni , et ce qu'il a pu y ajouter; mais combien d'histoires charmantes ! Que n'a-t-on pas pris dans cette source qui n'est pas encore épuisée ! Tous les théâtres ont mis Ovide à contribution. Je sais qu'on lui reproche, et avec raison, le luxe dans son style, c'est-à-dire trop d'abondance et de parure ; mais cette abondance n'est pas celle des mots qui cache le vide des idées; c'est le superflu d'une richesse réelle. Ses ornements, même quand il y en a trop, ne laissent voir ni le travail ni l'effort. Enfin, l'esprit, la grâce et la facilité, trois choses qui ne l'abandonnent jamais, couvrent ses négligences, ses petites recherches ; et l'on peut dire de lui, ])ien plus véritablement que de Sénèque, qu'il plaît wêine dans ses défauts. Quelqu'un a dit de nos jours :
J'étais pour Ovide à vingt ans;
Je suis pour Horace à (luaranle.
S'il a voulu dire qu'Horace a le goût plus sur «pi'Ovide, cela est incontestable; mais je crois qu'à tout âge on peut aimer, et beaucoup, l'auteur des Métamorphoses. Voltaire avait une grande admiration pour cet ouvrage, et l'on sait qu'il ne prodiguait pas la sienne. Sans doute on ne peut comparer le style d'Ovide à celui de Virgile; mais peut-être fallait-il que Virgile existât pour que l'on sentit bien ce qui manque à Ovide.
Le sujet qu'a traité Lucrèce est aussi anstère que celui des Métamorphoses est agréable. On sait que le poème sur to Nature des choses n'est que la philosophie d'Epicure mise en vers, si l'on peutdonner ce nom de philosophie aux rêveries de l'atomisme et de l'athéisme réunies ensemble. La poésie, d'ailleurs, ne se prête volontiers, dans aucun idiome, au langage de la physique ni aux raisonnements de la métaphysique : aussi Lucrèce n'est-il guère poète que dans les digressions; mais alors il l'est beaucoup. L'énergie et la chaleur caractérisent son style, mais en y joignant la dureté et l'incorrection. Il y a des gens qui , à cause de cette dureté même , lui ont trouvé {jhis de force qu'à Virgile, par une suite de préjugé ridicule, que la dureté tient à la vigueur, et que l'élégance est près de la faiblesse. Mais comme je ne connais point de vers latins plus forts que ceux de Virgile dans l'épisode de Cacus, ni de vers français plus forts que ceux du rôle de Phèdre, jecroirai toujours que la force n'exclut ni l'élégance ni l'harmonie, et que la dureté ne suppose pas la force.
La description de la peste et celle des jouissances physiques de l'amour sont les deux morceaux les plus remarquables du poème de Lucrèce; ninsi
personne n'a mieux peint que lui ce qu'il y a dans la nature et de plus affreux et de plus doux.
Le commencement de son ouvrage a été traduit en vers, dans le siècle dernier, par le poète Hainaut. Il y en a de bien faits ; mais on sent qu'il serait impossible de faire passer l'ouvrage entier dans une traduction en vers : on l'a tenté de nos jours et sans succès. Le sujet s'y refuse , et c'est là le cas de traduire en prose; car la prose est le langage du raisomiement. C'est ce qu'a fait avec beaucoup de succès feu Lagrange : sa traduction de Lucrèce est la meilleure (jne nous ayons dans notre langue.
Il nous reste cinq chants du poème de l'^sfronomie de Manilius, qui, écrivant sous Tibère, parait déjà loin du siècle d'Auguste. La physiciue en est fort mauvaise, et la diction souvent dure, quoiqu'il ne manque point de force poétique.
P. S. C'est à l'article de l'épopée que j'aurais dû faire mention d'Apollonins de Rhodes, auteur d'un poème en quatre chants , sur VE.vpéditioii des .^4r(jo)mutes ; et cette omission doit être réparée ici, parce que cet ouvrage ne mérite pas d'être oublié. Ce n'est pas que la conception en soit bonne et vraiment épicpie : il y a peu d'art dans le plan, qui est à la fois trop historique dans l'ordre des faits, et trop chargé d'épisodes sans effet et sans choix ; mais l'exécution n'est pas sans mérite en quekiues parties. L'amour de Médée pour Jason est peint avec une vérité qui laisse souvent désirer plus de force, mais qui ne paraît pas avoir été inutile à Virgile. On voit que le chantre de Didon n'a pas dédaigné d'emprunter quelques idées d'Apollonius; mais il faut avouer aussi qu'il leur prête une force d'expression passionnée dont le poète grec est bien loin : les emprunts sont peu de chose, et la supériorité est immense.
Apollonius vivait sous Ptolémé Philadelphe. Valerius Flaccus, poète romain du temps de Vespasien , traita le même sujet de la C'omiuéte de la Toison d'or, en huit livres, qui ne sont pas les chants d'un poème; car il n'y a de poésie d'aucune espèce : il est aussi loin d'Apollonius , que celui-ci de Virgile.