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CHAPITRE IV. — De la poésie épique chez les anciens

SECTION PREMIÈRE. — De l'Epopée grecque.

Plus il y a dans un art de monuments divers regardés comme des modèles, et d'auteurs différents mis au rang des classicpies , plus il ouvtc un vaste champ aux observations de la criti(iue. Tel a été l'art de la tragédie : il a pris, chez tous les peuples qui l'ont cultivé , différentes formes et divers degrés de perfection. Il n'en est pas de même de l'éix)pée. Les anciens ne nous ont transmis en ce

genre que trois ouvrages qui aient obtenu les suffrages de la postérité , quoiqu'elle n'ait pas laissé d'y remarquer beaucoup d'imperfections; et ces trois poèmes, l'Iliade, i Odyssée et l'Enéide, ont été plus ou moins imités par les modernes. Aussi , quoiqu'on ait beaucoup écrit sur cette matière , elle n'offre pourtant , (juand on la réduit à ce qui est essentiel et démontré , qu'un petit nombre de principes certains ; et tout le reste est à la disposition du génie. Ce n'est pas qu'on n'ait voulu la soumettre aussi à un grand noml)re de règles ; mais elles ne sont pas toutes, comme celles de la tragédie, confirmées par l'expérience et adoptées par le consentement général de tous les hommes éclairés. Il est donc permis de les discuter en total et de les rejeter en partie. C'est ce qu'on a déjà fait , et ce que je crois aussi pouvoir faire.

Ce sujet , sous plus d'un rapport, est digne d'attention. La poésie , comme on l'a observé , est l'art que tous les peuples polis ont cultivé le premier , et l'épopée a été le premier genre de poésie qu'on ait traité. Après nos livres sacrés et ceux des philosophes indiens et chinois , les plus anciens qui nous soient parvenus sont les poèmes d'Homère ; car il ne nous reste que quelques fragments d'Orphée , qui l'a précédé. Les hymnes de l'un et les poèmes de l'autre prouvent la vérité de ce que nous a dit Aristote , que la poésie fut originairement consacrée à chanter les dieux et les héros ; et cela nous donne d'abord deux caractères essentiels à l'antique épopée : elle était héroïque et religieuse. Mais comme les dieux des anciens ne sont plus les nôtres , elle n'a dû conserver pour nous (ju'un de ces deux caractères. Je la crois donc essentiellement héroïque; maisje ne pense pas qu'on soit encore obligé d'y faire entrer la religion. Ce n'est pas non plus que je prétende l'exclure ; j'ose en cela m' écarter de l'avis de Despréaux, et l'exemple du Tasse , confirmé par le succès , me parait l'emporter sur l'avis du critique.

Je iléfinis donc l'épopée le récit en vers d'une action M-aisemblable , héroïque, et intéressante. Je dis vraisemblable , parce (}ue le poète épique n'est point obligé de se conformer à la vérité historique, mais seulement à la vraisemblance morale; et cju' il est le maître d'ajouter ou tle retrancher , et de se tenir , suivant l'expression d'Aristote, dans le possible. Je dis héroïque , parce que l'épopée a été consacrée originairement aux grands sujets , que cette destination lui a imposé un caractère (pii la distingue , et (ju'il n'y a jamais rien à gagner, ((uoi (lu'on en dise , à confondre et à rabaisser les genres , puisque le talent est le maître de les traiter tous en les laissant chacun à sa place. Je dis inlé-

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ressante , parce que l'épopée , comme la tragédie , doit attacher l'ame et l'imagination , et qu'il y a tel sujet qui peut être grand sans intéresser, comme, par exemple , la conquête du Pérou par Pizarre. Les diflicultés de cette navigation lointaine et inconnue ont un caractère de grandeur; mais les conquérants furent des meurtriers barbares , et les Péruviens des victimes qui se laissaient égorger sans défense : il n'y a là aucun intérêt. Au contraire, il peut y en avoir dans la conquête du Mexi- (juepar Cortès, parce qu'il eut affaire à des peuples belliqueux , qu'il fut exposé aux plus affreux dangers , qu'il ne s'en tira que par des prodiges de valeur, de constance et de sagesse , et qu'il ne fat cruel qu'une fois.

Il se présente plusieurs questions sur l'épopée.

I ° L'unité d'action y est-elle nécessaire ? Oui , et ce précepte est fondé sur la nature et le bon sens. Dans tous les arts dont l'objet est de plaire et d'intéresser , il est naturel à l'homme de vouloir qu'on l'occupe d'un objet déterminé , et qu'on le mène à un but proposé : c'est le moyen de nous attacher. Aristote a eu raison de refuser le nom de poèmes épiques à des ouvrages tels que la Thpseide et VBôracUide , qui contenaient toute la vie d'Hercule et de Thésée. L'objet de la poésie n'est pas de versifier une histoire. L'art du poète suppose toujours une création quelconque , comme l'indique clairement l'origine du mot poésie, qui signifie en grec production , formation , venant du verbe faire. Il faut donc qu'il fasse un tout, qu'il construise une machine. C'est là ce qui constitue l'artiste , et le vers n'est que l'instrument de son art.

II en fait une application mal entendue quand il met une histoire en vers : ce n'est pas là ce qu'on attend de lui, car personne ne désire que l'histoire soit écrite en vers ; mais tout le monde est fort aise de lire im beau poème sur tel ou tel sujet tiré de l'histoire, etde voir ce qu'en a fait l'imagination du poète. Quelques modernes ont nié cette vérité; mais cela prouve seulement qu'il n'y a rien" de si simple et de si plausible que quelques esprits bizarres n'aient pris plaisir à nier.

La Motte, dans son Discours sur Homère, après avoir lui-même reconnu ce principe de l'unité d'objet , s'avise tout-à-coup d'un singulier scrupule.

« Je ne sais, dit-il, pourquoi j'ai restreint le poème au récit d'une action. Peut-être que la vie entière d'un héros , maniée avec art et ornée de beautés poétiques , en ferait une matière raisonnable. Aquel titre condamnerait-on un ouvrage qui serait le modèle de toute la vie, la morale de tous les âges et de toutes les fortunes? ))

Il y a ici un petit artifice oratoire qu'il est

POESIE

l)on de remarquer , parce qu'il est fort commun dans la dispute , et apparemment bien difficile à éviter, puisque nous y prenons La Motte lui-même, qui , tout en se trompant sur le fond des choses , a coutume de discuter avec méthode et bonne foi. Dans les règles de la logique , il ne faut jamais s'écarter du point précis de la question , ni changer les termes principaux de la proposition. Or, de quoi s'agil-il ? s'il faut donner le nom de poème épique à la vie d'un héros mise en vers. Au lieu de s'en tenir à cette question , qui est de critique et de goût , il en propose une de morale.

« A quel titre condamnerait-on un ouvrage qui serait le modèle de toute la vie ? etc. »

Et voilà le lecteur, pour peu qu'il ne soit pas très attentif, tout prêt à donner raison à l'auteur , qui a l'adresse de lui présenter ce qui semble répugner d'abord, la condamnaiion d'un ouvrage qtii est le modèle de la vie, etc. Mais ramenons la question à ses termes , et nous verrons que la phrase de La Motte n'y a aucun rapport. Nous lui dirons : Non, monsieur , nous ne condamnerons pas ce qui est le modèle de la vie et la morale de tous les âges. Mais comme il y a vingt sortes d'ouvrages dont vous pourriez dire la même chose , il faudrait , pour que votre proposition fût conséquente , que tous ces ouvrages fussent nécessairement des poèmes épiques. Vous êtes fort loin de le prétendre , n'est-ce pas ? Vous n'avez donc rien dit qui allât à la question. Ainsi, sans comlamner ce que vous appelez le modèle de la vie, nous dirons que ce n'est point un poème épique.

Si l'on pouvait trouver un moyen de forcer les hommes à ne jamais s'écarter de la question, les trois quarts des disputes finiraient bientôt. Mais il semble qu'on ait juré de ne jamais s'entendre, pour avoir le plaisir de disputer toujours.

La Motte ne se rend pas plus difficile sur le caractère propre à l'épopée que sur l'unité d'action, et n'est pas plus conséquent sur l'un de ces points que sur l'auti-e. Tous les sujets lui semblent également bons pour l'épopée. La Pharsale et le Lutrin sont à ses yeux des poèmes épiques tout aussi bien que l'Iliade ; et cette assertion lui paraît n'avoir besoin d'aucune preuve, car il se contente d'ajouter :

« Toutes choses d'ailleurs égales dans ces ouvrages , on aura droit de se plaire à l'un plus qu'à l'autre. »

Voilà encore de ces choses qui ne signifient rien. Assurément tout le monde a le droit de se plaire plus ou moins à tels ou tels ouvrages. S'en suit-il ([ue ces ouvrages soient du même genre ? quelle étrange manière de raisonner ! Je ne serais point du tout surpris qu'on se plût à la lecture du Zn-

tria plus qu'à celle de la Pharsale; car l'un de ces poèmes est «aussi parfoit dans son genre (jue l'autre est défectueux dans le sien. Cela prouvet-il «pie le combat des chantres et des chanoines chez Barbîn soit absolument la même chose pour l'épopée (pie la bataiile entre César et Pompée dans les plaines de Pharsale? J'avoue que je n'en crois lias un mot. Qu'aurait dit La Motte si on lui avait soutenu, d'après son principe, qu'ignés de ChaiUot était aussi bien une tragédie que son lues de Castro , et que c'étaient seulement , pour me servir de ses termes, deux espèces diverses d'un mcme genre? Il n'eût pas manqué de répondre que l'une n'était que la parodie de l'anlre. Eh bien! Je Lutrin est-il autre chose que la parodie de l'héroïque? Quel entêtement de ne pas vouloir reconnaître dans les ouvrages d'imitation la même différence qui est entre les choses imitées! Ce ne sont pas là des distinctions arbitraires ét;il)lies par le caprice; ce sont des limites posées par la nature et la raison , et tous les sophismes du monde ne me persuaderont jamais qu'il faille mettre sur la même ligne la Nenriade et P^ert-vert.

Ce que j'ai dit ci-dessus de l'unité d'objet prouve suffisamment que le rapprochement de la Pharsale et de l'Iliade n'est pas [)lus fondé; et il m'est impossible d'appeler du même nom celui qui a construit la fable de l'Iliade , qui n'est (pi'à lui , et que je ne puis trouver ailleurs , et celui qui a mis en vers toute l'histoire de la guerre civile entre César et Pompée, que je trouverai partout.

2° Quelle doit être la durée de l'action éjîique ? On sent qu'il ne peut y avoir là-dessus d'autre règle que celle que prescrit sagement Arisfote, de ne point offrir à l'esprit plus qu'il ne peut embrasser. Dès qu'on a statué que l'action devait être une, elle doit nécessairement avoir des limites. Celle de l'Iliade et de l'Odijssi'e dure moins de deux mois, celle de V Enéide à peu près un an, ainsi que celle de la Jérusalem. On peut aller audelà ou rester en deçà , selon les besoins et les convenances. Ce qu'il y a de plus essentiel à o])server, c'est de ne mettre entre le point d'où l'on part et le terme où l'on va qu'un espace distribué de manière à ne pas faire languir l'aclion ni refroidir le lecteur,

3" Le poème épique doit-il êlre écrit en vers? C'est une demande qui, ce me semble, ne i>ent guère intéresser que ceux qui n'en savent pas faire. Il est bien vrai (pi'Aristote a dit que V Iliade mise en prose serait encore un poème, j>arce «pi'il y reconnaît , indépendamment de la versiliealion, celle invenlion d'une fable (|ui es! l'essence de répojjée; mais il s^'inlHe <pie parmi les modernes on ne peut guère si'parer la vei-slliealinn de la poésie; el quoi-

que la France eut Télémaque ,\\o\\?, ne nous vantions pas, avant la Henriade, d'avoir un poème épique à opposer au ïasse, au Camoëns, et à Milton. Sans vouloir prononcer rigoureusement sur cette question, l'on peut au moins assurer que celui qui traiterait l'épopée en prose avec imagination et intérêt , laisserait encore à désirer une partie essentielle à notre poésie, la beauté de la versification , et aurait par conséquent un mérite de moins. Qu'est-ce donc qu'on peut gagner à dispenser le poète épique déparier en vers? Il est plus important qu'on ne pense de ne pas enlever les barrières qui défendent le sanctuaire des arts. La diûicullé qu'il faut vaincre a un double avantage ; elle élève le génie et repousse la médiocrité. Et quel bien nous a fait l'invention du drame en prose, si fastueusemenl annoncé , il y a trente ans , comme une carrière nouvelle ouverte au talent? Elle a produit deux ou trois ouvrages de mérite , très inférieurs en tout à nos bonnes pièces en vers , et une foule de drames insipides, oubliés en naissant.

4° Le merveilleux doit-il entrer nécessairemeni dans l'épopée? Oui, à moins que le sujet n'en soil pas susceptible; car il serait absurde d'exiger dans un sujet moderne l'intervention des dieux de l'antiquité. Le ïasse et IMilton y ont substitué les agents intermédiaires admis dans notre religion. Nous verrons ailleurs l'inconvénient qu'ils onl dans le poème de Milton. Quant à celui du ïasse, j'avoue que le reproche cpi' on luia f;ùt d'avoir employé la magie ne m'a jamais paru fondé. Noire croyance religieuse ne la rejette pas, et dans quel sujet pouvait-elle entrer plus convenablement? Les chrétiens portent la guerre chez les nations mahométanes : n'est-ce pas là le cas de représenter l'enfer armant toutes les puissances contre ceux qui suivent les enseignes du Christ? Les Sarrasins de la Palestine n'étaient-ils pas regardés comme vivant sous le joug des démons? Les démons font donc leur office en défendant leurs sujets qu'on veut leur vter. Il y a plus : toute cette magie d'Armide est-elle sans intérêt? J'aime beaucoup mieux sans doute la Didon de Virgile; car que peut-on comjiarer à Didon ? Mais ne pouvant pas refaire ce (pii avait été si supérieurement fait , il nous a donné Armide, et peul-on lui en savoir mauvais gré? N'y a-t -il pas beaucoup d'art à nous avoir montré celle magiciemie livrée i)ar sa passion à la merci de celui (ju'elle aime, dans l'insiant même qu'un pouvoir surnaturel la rend maîtresse absolue de la vie de Renaud? N'est-ce pas là parlera la fois à l'hnagilîalion el au c«eur ? Et celte forêt enchantée qu'on a lant critiquée, osera-l-on prétendre (pi'elle ne jtroduise pas un grand effet, et qu'elle ne soit pas une source de beautés? Je demanderais aux crili-

qiies mêmes s'ils n'ont pas été émus au moment où l'inlrépide Tancrède entre dans celte forêt , au moment on il en sort à pas lents , en homme supérieur à la crainte , mais qui reconnaît une puissance au-dessus de sa force et de son courage. Quand la voix gémissante de Clorinde, sortant de ces troncs sensibles , frappe les oreilles de Tancrède , est-on moins attendri que dans cet endroit de l'Enéide où Enée, voulant arracher des branches d'un myrte, en voit couler des gouttes de sang , et entend une voix plaintive qui lui reproche sa cruauté? Cette voix, ce sang, ces rameaux de myrte qui couvrent la tombe du jeune Polydore, et qui sont originairement, comme il le dit à Enée, les traits dont l'a fait accabler Polymnestor , et sous lesquels il est enseveli , sont-ils une fiction plus fondée que les arbres enchantes du Tasse? Tout cela ne tient-il pas également à des hypothèses traditionnelles , reçues dans tous les systèmes religieux , et que par conséquent un poète peut employer sans être taxé d'absurdité et d'inconséquence? Ces hypothèses peuvent être combattues par une philosophie qui rejette toute espèce de miracles; mais cette philosophie doit-elle être celle des poètes ? Qu'elle réfute tant (ju'elle voudra les fables de tous les peuples anciens, c'est son emploi; celui des poètes, c'est d'en profiter. Eh ! souvent les philosophes euxmêmes ne sont pas fâchés qu'on leur fasse , au moins un mojnent , cette espèce d'illusion. Quel homme y est absolument étranger? Quel est celui à qui la vérité peut suffire, cette vérité qui nous apprend si peu de choses et (jiii nous en refuse tant?

Ne soyons pas si prompts à médire du merveilleux : nous l'aimons tant , et nous en avons tant besoin ! Condamnés à ignorer , faut -il nous ôter encorda ressource d'imaginer? Oh ! qu'en ce sens les poètes ont connu l'homme bien mieux que n'ont fait les philosophes ! Il y a dans nous un fonds immense et intarissable de sensibilité qui ne demande qn'à se répandre; qui, ne pouvant se contenter de ce qui est, cherche à se prendre à tout ce qui pourrait être , veut tout interroger , tout animer, veut s'adresser à tout, et que tout lui réponde; qui ne peut souffrir que la pieire d'une tombe soit muette, ni ([u'un monument soit insensible; qui attache à tous les objets des souvenirs, des regrets, des espérances. De là cet irrésistible instinct qui promène nos pensées dans un ordre de choses , sans pouvoir nous révéler ce (ju'il est ; de là cette foule de sentiments confus, mais tendres, qui sont des rêves de l'imagination passionnée où notre ame aime à se reposer , même en se trompant, comme nos sens se reposent pendant les songes du sonmieil.

Voilà, n'en doutons point, ce qui, aux yeux des hommes sensibles , a donné tant de prix aux fictions de l'ancienne mythologie, qui prêtait à tout l'ame et la vie, faisait communiquer l'homme avec tous les êtres existants et possibles, et le faisait vivre dans le passé et dans l'avenir. IN ous disions, il n'y a pas long-temps, que la langue des anciens était toute poétique; leur religion ne l'était pas moins : la nôtre , aussi sublime que ^raie , peut élever le génie beaucoup plus haut, mais ne lui permet pas la même variété de fictions. Que La Motte, avec sa froide et contentieuse raison, était loin de sentir ce mérite des anciens ! Il avoue luimême , ce que Fénelcn lui avait fait observer dans une de ses lettres, qu'il n'était pas juste de reprocher à Homère d'avoir suivi les idées de son siècle et d'avoir peint ses dieux tels qu'on les croyait. // ne lésa j;«s faits, dit très biei^ Fénelon; il a fallu qu'il les prit tels qu'il les trouvait. Et qui doute que la mythologie ancienne ne soit remplie d'inconsé(iuences ? Mais qui peut nier aussi qu'elle ne soit pleine de tableaux faits pour être coloriés par un poète , et pour happer l'imagination de tous les hommes? Laissons donc les mconséquences plus ou moins mêlées dans toutes les religioas qui ont été l'ouvrage des hommes, et jouissons des peintures de tout genre que la religion des Grecs a fournies à Homère.

La Motte ne saurait se faire à ces dieux-là. A'oici connue il s'exprime dans son courroux philosophique :

« 11 fallait que les Grecs fussent encore dans l'imbécillité de Tenfance pour s'être contentés des dieux d'Homère ; car, quoi qu'on en dise, il n'en a introduit que de méprisables. Qu'est-ce que des dieux qui n'ont point fait l'homme, nés comme lui dans l:i succession des siècles, et multipliés par les mariages, à la manière des races humaines ? des dieux sujets aux infirmités et à la douleur , qui , blessés quelquefois par des hommes mêmes , jettent des cris, versent des larmes, tcmbenl dans des défaillances, et qui , pour dire encore plus, ont des médecins? des dieux qui out tous uos vices , nos faiblesses? etc. »

Je dirai à La Motte : Certes, ce ne sont pas là des dieux bien philosophiipies, mais, si je ne me trompe, ce sont des dieux très poétiques. Cicéron avait déjà observé avant vous qu'il semljlait qu'Homère eût pris plaisir à élever ses héros jusqu'aux dieux, et à faire descendre les dieux jusqu'à l'homme. ÎMais qu'en est-il résulté en gént rai ? C'est que, malgré quelques défauts de convenance et de dignité que l'on avoue, et que madame Dacier seule peut nier, il a le plus souvent flatté notre orgueil en donnant à ses héros celte grandeur extraordinaire que nous aimons à croire possilîle ; et qu'il a rendu ses dieux susceptibles du même intérêt

dramatique (ine ses héros , en leur donnant les mêmes passions. Citons des exemples. Que Jupiter se querelle avec Junon , la maltraite , la menace, cela ressemble trop, comme on a dit, à une querelle de ménage, et ne peut nous intéresser. Mais que Junon aille emprunter la ceinture de Vénus pour réveiller la tendresse de son époux, qu'elle cherche à l'endormir dans ses bras pour donner à Neptune le temps de secourir les Grecs pendant le sommeil de Jupiter, n'est-ce pas là une fiction charmante, même de votre aveu ? Eh bien ! soumettez-la comme tout le reste à vos idées philosophiques , et vous verrez que , si le poète ne <lonne pas à ses dieux toutes les faiblesses humaines, cette fiction va disparaître comme toutes les autres ; car , en raisonnant rigoureusement , un dieu ne doit pas avoir besoin de dormir et ne doit pas être trompé pendant son sommeil, ne doit pas ignorer que sa femme veut le tromper , ne doit pas la trouver plus belle un jour que l'autre; ainsi du reste. Il faut donc laisser à Homère ses dieux tels qu'ils étaient, suivant l'esprit de son siècle, et ne le juger que par l'usage qu'il en a fait. Or, cet usage a été le plus souvent très heureux. Ajoutons en pi^euve encore un autre exemi»le, celui de 3lars blessé par Diomède. Sans doute la raison ne permet pas qu'un dieu soit blessé par un mortel. ^lais combien n'est-on pas content du poète, quand le dieu des combats va porter sa plainte à Jupiter, et que le maître des dieux et des hommes repousse d'un coup d'ceil terrible cette divinité sanguinaire qui cause tant de maux aux humains, et, loin de s'intéresser à son malheur, lui reproche de l'avoir trop mérité ! Quel tableau et quelle leçon ! On peut en prendre une idée dans l'ode de Rousseau sur la Paix, où il a assez heureusement imité ce beau morceau de V Iliade.

5" L'épopée doit-elle avoir un but moral? C'est une (juestion qu'on n'a pas dû faire ; car l'épopée étant ce qu'on appelle en poésie une fable , elle renferme nécessairement une leçon morale. îMais c'est ici que les critiques modernes se sont le plus égarés en voulant trouver dans les anciens ce qui n'y élaitpas,et leur prêtant des intentions que probablement ils n'ont point eues. Le père Le Bossu em[)loie une partie d'un fort long traité sur le poème épique à prouver qu'il est essentiellement allégorique, qu'il faut d'abord que le poète établisse une vérité morale, et imagine une action qui en soit la preuve et le développement, et qu'ensuite il adapte un fait historique et des personnages connus. Il est très permis de douter que jamais les poètes aient procédé de celte manière. Il est bien vrai que les événemenls de l'Iliade font voir tous les dangers de la discorde entre les chefs

des nations j mais est-il sûr que ce fût le premier dessein d'Homère, et qu'il n'ait fait l'Iliade que pour développer cette leçon, et l'Odyssée que pour montrer qu'il ne fallait pas qu'un roi fût absent de ses états ? Si cela était, le sujet d'un de ces poèmes serait la condamnation de l'autre; car l'Iliade représente une foule de princes qui ont quitté leurs états pour \en\v assiéger Troie ; et Homère ne nous fait entendre nulle part que ces princes eussent tort de s'être réunis pour venger la querelle de Ménélas, l'hospitalité violée, et l'mjure faite à la Grèce. Cette guerre est aussi juste qu'une guen-e peut l'être ; et certainement Homère n'a pas voulu la condamner. Il peut donc y avoir de bonnes raLsons pour (ju'un roi s'absente de ses étals; et sans aller bien loin pour le prouver, le czar Pierre a-t-il eu tort de quitter les siens ? Et dans un poème consacré à sa gloire, tel que celui qu'avait entrepris Thomas, ses voyages ne feraientils pas une partie de cette gloire? J'aime mieux ici en croire Horace que le père Le Bossu. Homère, dit Horace dans une de ses épîtres, nous a fait voir dans Ulysse ce que peut le courage uni à la sagesse ; et en effet , à son arrivée dans Ithaque , il eut besoin de l'un et de l'autre pour échapper aux dangers qui l'attendaient , et pour tromper seul tous les prétendants qui obsédaient sa femme et son palais. Quant au premier dessein du poète épique, il est naturel de penser que ce qui le détermine à écrire, c'est d'abord la grandeur et l'intérêt du sujet qui s'offre à lui. Ce qui échauffe et met en mouvement l'imagination poétique, ce n'est pas la contemplation d'une vérité à développer, c'est un grand caractère, une grande action. La Grèce et l'Asie-3Iineure étaient remplies de la mémoire de ce fameux siège de Troie, l'une des premières époques des temps fabuleux. Les événements qui suivirent ce siège furent si long-temps célèbres, que la plupart des poètes tragiques en empruntèrent les sujets de leurs pièces. JV'est-il pas très probable qu'Homère recueillit toutes ces traditions pour en composer son Iliade et son Odyssée, et qu'il trouva de l'avantage à chanter devant les Grecs des faits et des héros également mémorables, et dont le souvenir leur était cher? En tout temps les poètes ont cherché plus ou moins à flatter la vanité nationale, et ont accommodé leurs conceptions aux idées les plus familières à leurs contemporains : c'est une suite de leur principal objet, (jui est de plaire. Ce n'est pas que j'oublie ([ue, dans les temps grossiers qu'on nomme héroïques, où l'écriture était à peine connue (où l'on en faisait du moins très peu d'usage), les poètes étaient regardés comme des précepteurs de morale, parce qu'ils célébraient des hommes qui

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avaient été lavorisés du ciel , el (lu'ils prêchaient loujonrs dans lenis vers le respect que l'on devait aux dieux. J^a poésie alors avait quelque chose de sacré, parce qu'elle était dans son origine mêlée à toutes les cérémonies religieuses. Homère luimême nous raconte dans l'Odysaée ([u'Agamemnon avait laissé auprès de la reine Clytemnestre un de ces chantres divins chargé de lui rappeler tous les jours, dans ses poésies, les préceptes de la vertu et les dangers du vice, et qu'Egisthe ne parvint à la corrompre que quand il l'eut déterminée à éloigner d'elle ce censeur ([u'il craignait, et à l'exiler dans une ile déserie. Mais il faut avouer aussi que dans ces temps reculés les idées de morale n'étaient pas si relevées qu'elles l'ont été <lepuis, et se sentaient de la grossièreté des mœurs. C'est ce qui fait qu'il y a tant de choses dans Homère qui blessent, comme on le verra ci-après, les idées que nous avons de l'héroïsme , depuis que les progrès de la raison et de la société nous ont appris à le mieux connaître. Il est temps d'en venir à ce qui regarde la personne et les ouvi-ages d'Homère; et l'examen de ses beautés, de ses défaiits, et des criticpies bonnes ou mauvaises qu'on en a faites, me donnera lieu de développer successivement ce qui me reste à dire de l'ancienne épopée.

Homère et l'Iliade. — Il n'y a point d'écrivain dont les ouvrages aient tant occupé la postérité ; il n'y en a point dont la personne soit moins coimue. Un adorateur d'Homère pourrait dire (jue ce poète ressemble à la Divinité, que l'on ne connaît que par ses œuvres. On ne sait où il est né, ni même bien précisément quand il a vécu. On conjecture, avec assez de vraisemblance, que l'époque de sa naissance remonte à près de mille ans avant Jésus-Christ, et trois cents ans après la guerre de Troie. Ce qu'on a dit de sa pauvreté, qui le réduisait à demander l'aumône, n'est fondé que sur des traditions incertaines, et peut-être sur l'hospitalité qu'il recevait dans les différents endroits où il récitait ses vers. Suidas fait monter à quatre-vingtdix le nombre des villes qui se disputaient l'honneur d'être la patrie d'Homère. L'empereur Adrien consulta les oracles pour savoir à qui ce titre appartenait, et ils répondirent qu'Homère était né dans l'île d'Ithaque. Mais comme les oracles étaient déjà fort décrédités , leur autorité ne décida pas la question. La ville de Smyrne et l'île de Chio sont les deux contrées qui ont produit le plus de litres en leur faveur. Des savants ont écrit là-dessus de gros volumes qui ne nous ont rien appris. Et qu'importe, après tout, quel pays puisse se vanter d'avoir produit Homère? il suffit que l'humanité s'iwnore de son génie , et que ses

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