XIV. - POÉSIE. 73o
n'en a rien conservé , je n'aurai rien à ajouter à ce que j'en ai dit en son lieu , si ce n'est lorsque j'aurai à parler de quelques pièces de ce genre qu'on a faites de nos jours. Le roman pastoral, soit en prose, soit mêlé de prose et de vers, rentre dans l'article des romans. Il n'est donc question que de VÉglogue et de V Idylle dans le siècle où nous nous arrêtons.
Ces noms , génériques dans l'origine , ont été particulièrement appliqués à la poésie bucolique ou champêtre depuis que les pièces pastorales de Théocrite et de Virgile ont été publiées sous les titres d'Idylles etiVÉgloyues. J'ai traité de la nature de ces petits poèmes, quand ils sont venus à leur rang dans la littérature des anciens. Les modernes y ont eu moins de succès, soit parce que la nature n'en avait pas mis le modèle si près d'eux, soit parce que les écrivains qui s'y sont exercés avaient moins de talent poétique. Cependant trois de nos poètes s'y sont distingués : Segrais , Deshoulières , et Fontenelle.
Le principal mérite de Segrais est d'avoir bien saisi le caractère et le ton de l'églogue. Il a du naturel , de la douceur, et du sentiment. Imitateur fidèle, mais faible, de Virgile, il fait, comme lui, rentrer dans ses sujets les images champêtres qui leur donnent un air de vérité ; mais il ne sait pas à beaucoup près les colorier comme lui. Il donne à ses bergers le langage qui leur convient; mais ce langage manque souvent de cette élégance et de cette harmonie qu'il faut allier à la simplicité. Boiieau citait le commencement de sa première églogue, comme ayant bien la tournure propre au genre.
Tyrsis moui-ait d'amour pour la belle Climène , Sans que d'aucun espoir il pût flatter sa peine. Ce berger , accablé de son mortel ennui , Ne se plaisait qu'aux lieux aussi tristes que lui. Errant à la merci de ses inquiétudes , Sa douleur l'entraînait aux noires solitudes; Et des tendres accents de sa mourante voix 11 faisait retentir les rochers et les bois.
Cette églogue a d'autres morceaux qui ne sont pas indignes de ce commencement, et qui sont en général imités des anciens, de manière que tout homm^ qui a lu puisse reconnaître les originaux.
En mille et mille lieux de ces rives champêtres , J'ai gravé son beau nom sur l'écorce des hêtres; Sans qu'on s'en aperçoive , il croîtra chaque jour : Hélas; sans qu'elle y songe, ainsi croît mon amour....
Sous ces feuillages verts, venez, venez ni'entendre : si ma chanson vous plait , je vous la veux apprendre. Que n'eût pas fait Iris pour en apprendre autant, Iris que j'abandonne, liis qui iii'«!Jiiait tant! Si vous vouliez venir, 6 iiùraclt' des belles! Je vous enseignerais un nid de lourtercUes ■
Je vous les veux donner pour gage de ma foi ;
Car on dit qu'elles sont fidèles comme moi.
Climène , il ne faut pas mépriser nos bocages .
Les dieux ont autrefois aimé nos pâturages;
Et leurs divines mains , au rivage des eaux , i
Ont porté la houlette et conduit les troupeaux.
L'aimable déité qu'on adore à Cythère,
Du berger Adonis se faisait la bergère.
Hélène aima Paris , et Paris fut berger;
Et berger on le vit les déi'ssea juger.
Quiconque sait aimer peut devenir aimable.
Tel fut tôt/ jours d'Amour l'arrêt irrévocable.
IlélasI et pour moi seul change-t-il cette loi?
Rien n'aime moius que vous, rien n'aime autant que moi.
Si l'on en excepte (inelques vers négligés, et surlout cette inversion vicieuse et contraire au génie de la langue, les déesses jiujer, le reste, traduit en partie de Virgile , respire cette sensibilité douce et naïve qui convient aux amours des bergers. La seconde églogue, dont le sujet est une querelle de jalousie suivie d'un raccommodement, s'annonce par un récit qui est bien du ton des Muses champêtres.
Timarette aux rochers racontait ses douleurs ,
Et le triste Eurylas soupirait ses malheurs;
Tous deux (dieux! que ne peut l'aveugle jalousie;)
L'un pour l'autre troublés de cette frénésie
Abandonnai-^nt leur ame à d'injustes soupçons.
Qu'ils faisaientmèmeentendreen leurs douces chansons.
E:cho les redisait aux nymphes du bocage;
Un vieux faune en riait dans sa grotte sauvage.
Tels sont les jeux d'amour , disait-il , et jamais
Ces guerres ne se font qu'on n'en vienne à la pa'ii.
Eui ylas commença sur sa douce musette :
A son chant répondait la belle Timarette.
Tour-à-tour ils plaignaient leur amoureux souci;
La musc pastorale aime qu'on chante ainsi.
Ce dernier vers est heureusement traduit de Virgile.
In vieux faune en riait dans sa grotte sauvage, est de Segrais. C'est un trait excellent , un accessoire très bien placé dans un tableau pastoral. Segrais a même quehiues peintures vraiment poétiques , mais en trop petit nombre. Telle est cette ("omparaison :
Comme on voit quelquefois par la Loire en fureur
Périr le doux espoir du triste laboureur,
Lorsqu'elle rompt sa digue , et roide avec son onde
Son stérile gravier sur la plaine féconde ;
Ainsi coulent mes jours depuis ton changement ;
Ainsi périt l'espoir qui llaltâit mon tourment.
La comparaison n'est pas très juste dans toutes ses parties, mais les vers sont bien tournés. La description de l'Aurore a le même mérite.
Qu'en ses plus beaux habits l'Aurore au teint vermeil
Annonce à l'univers le retour du soleil ,
Et que devaut son char ses légères suivantes
Ouvrent de l'Orient les portes éclatantes;
Depuis (|ue ma bergère a quitté ces beaux lieux ,
Le ciel n'a plus ni jour ni clarté pour mes yeux.
Cestyledescriplif est élégant. Ailleurs, on trouve des morceaux de sentiment.
Enfant , maître des dieux . qui d'une aile légère Tant de fois en un jour voles vers ma bergère, Dis-lui coml)ien loin d'elle ou souffre de tourment; Va, dis-lui mon retour; puis reviens promptement (Si pourtant on le peut quand on s'éloigne d'elle , ) M'appreudre comme elle a reçu cette nouvelle. O dieux! que de plaisir, si, quand j'arriverai. Elle me voit plus tôt que je ne la verrai , Et du haut du coteau (jui découvre ma route , En s'écriant, C'est lui , c'est lui-même sans doute! Pour descendre à la rive elle ne fait qu'un pas , Vient jusqu'à moi peut-être , et , me tendant les bras , M'accorde un doux baiser de sa bouche adorable , etc.
Inutiles pensers , ou peut-être mensonges ! Qu'un amant , sans dormir, s8 forme bien des songes ! Qui ne sait que tout change en l'empire amoureux? Et qui peut être absent et s'estimer heureux?
O les discours charmants S ô les divines choses Qu'un jour disait Amire en la saison des roses! Doux zéphyrs qui régniez alors dans ces beaux lieux , ^'en portâtes- vous rien à l'oreille des dieux?
En la saison des roses est un rapprochement très agréable. C'est un mélange bien doux que le souvenir des roses et celui d'une conversation amoureuse.
Puis reviens promptement (Si pourtant on le peut quand on s'éloigne d'elle, )
est une idée assez fine , mais où il n'y a pas plus d'esprit que l'amour n'en peut donner.
Rien n'est plus connu que les vers charmants de Virgile sur Galatée : Segrais les a rendus assez naturellement , quoique avec moins de précision.
Aiuynle d'un regard m'attaque quelquefois, Et la folâtre après se sauve dans les bois. Elle passe et s'enfuit, et cependant la belle Veut toujours être vue , et qu'on coure après elle.
La folâtre rend très bien le mot latin lasciva. Segrais a mis un regard au lieu d'une pomme; c'est une autre espèce d'agacerie : il n'a pas osé exprimer envers une bergère qui jette une pomme à son amant, ce qui en effet n'était pas aisé. Il a développé aussi l'idée de Virgile, qui dit seulement: Elle s'enfuit, et veut qu'on la voie. Segrais ajoute ;£f qu'on coure après elle. Cet hémistiche n'est pas très harmonieux, et quoiqu'il ait de la vérité , il me semble que la rélicence de Virgile n'en a pas moins, et a plus de finesse. Elle veut qu'on la voie en dit assez pour l'amour.
Amynte , tu me fuis , et tu me fuis , volage : Comme le faon peureux de la biche sauvage, . Qui Y a cherchant sa mère aux rochers écartés. y craint du doux zéphyr les trembles agités : Le moindre oiseau l'ctonne : il a peur de son ombre ; 11 a peur de lui-nicmc et de la forêt sombre.
Ces vers sont parfaits , et surtout le dernier , dont l'expression simple et vraie tient surtout à l'épithète somlre , placée à la fin du vers. Ces endroits et plusieurs autres prouvent qiie
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
Segrais n'élait pas un poète bucolique à mépriser. Il faut songer qu'il écrivait avant les maîtres de la poésie française, et n'ayant encore d'autres modèles que Malherbe et Ilacan. C'est ce qui rend excusable les fautes de sa versification, souvent lâche et trahianle , et qui n'est pas même exempte de ces constructions forcées , de ces latinismes , enfin de ces restes de la rouille gothique, qui ne disparut entièrement que dans les vers de Despréaux. On lui a reproché tout récemment d'avoir loué Segrais dans V^rt poétique, au préjudice de madame Desboulières , dont il ne parle pas. Ce repi'oche est mal fondé de toute manière. D'abord, Boileau n'a point nommé Segrais comme un modèle, comme un classique, puisqu'à l'article de l'Eglogue et de l'Idylle , il n'en fait aucune mention et ne propose à imiter que Théocrite et Virgile. C'est à la fin de son poème, lorsqu'il exhorte les poètes de différents genres à célébrer le nom de Louis XIV, c'est alors qu'il dit seulement:
Que Segrais dans l'églogue en cliarme les forêts.
Et que pouvait-il citer de mieux dans ce genre ? Ce ne pouvait être madame Desboulières, dont les Idylles ne parurent que long-temps après; et d'ailleurs Segrais a plus de talent poétique que madame Desboulières, quoique celle-ci, qui écrivait trente ans plus tard , ait une diction plus pure. Ses vers sont aisés , mais extrêmement prosaïques. Ce qui prouve un peu ce défaut dans ses IchjUes, c'est qu'elles sont en vers mêlés ; et si l'on a retenu quelques endroits de ses pièces, quand il n'y a plus guère que les gens de lettres qni connaissent Segrais , c'est que la poésie purement bucolique est passée de mode , et que les Idylles de Desboulières ne sont que des moralités adressées aux fleurs, aux ruisseaux, aux moutons , dans lesquelles il y en a quelques unes exprimées d'une manière à la fois ingénieuse et naturelle. Elle avait plus d'esprit que de talent , et plus d'agrément que de naïveté , quoique Gresset l'ait appelée assez improprement la naïve Desboulières. C'est l'esprit qui domine dans ses productions, qui sont en général faibles et monotones : et je ne parle que des meilleures, de ses IdijUes et de ses Stances morales ; car il y a long-temps qu'on ne lit plus la longue correspondance de ses chats et de ses chiens , cpii remplit un tiers de ses œuvres; ni ses Ballades, ni ses Épîtres , ni ses Chansons, ni ses Odes. Ses Idylles même ont un plan trop uniforme. S'adresse-t-elle aux moutons, aux oiseaux, aux fleurs, aux ruisseaux, c'est toujours pour envier leur bonheur, et comparer leur sort au nôtre. Non seulement cette espèce de rapprochement trop répété devient un lieu commun , mais
même il manque quelquefois de vérité. Est-ce la peine de dire aux fleurs:
Jonquilles , tubérenses , Vous vivez peu de jours , mais vous vivez heureuses : Les médisants ni les jaloux >"e gênent point l'innocente tendresse Que le printemps fait naître entre Zéphirc et vous.
On ne sait pas trop comment les (leurs vivent heureuses, mais on sait trop que la médisance et la jalousie ne les (jènent point. La poésie , qui anime tout, peut parler métaphoriquement des amours de Zéphire et des Fleurs; la Fable, qui donne un langage à tous les êtres, peut faire parler une rose. Mais je doute qu'une idylle morale, la plus modeste de toutes les poésies , puisse être entièrement fondée sur le parallèle abusif du sort des fleurs et du nôtre; je doute qu'on puisse leur dire :
.Tamais trop de délicatesse Ne mêle d'amertume à vos plus doux plaisirs. . Que pour d'autres que vous i! pousse des soupirs,
Que loin de vous il folâtre sans cesse , Vous ne ressentez pas la mortelle tristesse Qui dévore les tendres cœurs , Lorsque , plein d'une ardeur extrême , On voit l'ingrat objet qu'on aime Manquer d'empressement , ou s'engager ailleurs.
Indépendamment de la faiblesse de ce style , il y a même ici mie sorte d'inconséquence. Si l'on suppose que les fleurs puissent être amoureuses , pourquoi , dans cette fiction donnée , ne seraientelles pas jalouses ? Une fable allégorique où l'on représenterait la Rose se plaignant de l'inconstance de Zéphire , manquerait-elle de vraisemblance? Enfin, pourquoi employer une trentaine de vers à entretenir les fleurs de la nécessité de mourir, attachée à la condition humaine ?
Plus heureuses que nous , vous mourez pour renaître.
Tristes réflexions ! inuliles souhaits!
Quand une fois nous cessons d'être , Aimables fleurs, c'est pour jamais.
Ces quatre vers suffisaient de reste. Pourquoi
ajouter :
Un redoutable instant nous détruit sans reserve; On ne voit au-delà qu'un obscur avenir : A peine de nos noms un léger souvenir
Parmi les hommes se conserve.
Nous entrons pour toujours dans un profond repos ,
D'où nous a tiré» la nature ; Dans cette affreuse nuit qui confond les héros
Avec le lâche et le parjure , Et dont les fiers Destins , par de cruelles lois,
Ne laissent sortir qu'une fois.
Qu'importe aux fleurs que le lâche soit confondu avec le héros ? On ne voit pas même l'àproposdeces lieux communs si usés, et qu'on peut adresser à tout autre objet qu'aux jonquilles. Mais hélas '. pour vouloir revivre , La vif est-elle un bien si doux?
Quand nous l'aimons tant , soni;eons-nous De combien de chagrins sa perte nous délivre? Elle n'est qu'un amas de craintes , de douleurs ,
De travaux , de soins et de peines.
Pour qui connaît les misères humaines, Mourir n'est pas le plus grand des malheurs.
Cependant , agréables fleurs , Par des liens honteux attachés à la vie ,
Elle fait seule tous nos soins.
Et nous ne vous portons envie Que par où nous devons vous envier le moins.
On n'aperçoit ni le but ni le mérite de ces réflexions si communes , en vers si flasques et .si rampants. Il n'y a de bon dans cette idylle que le commencement:
Que votre éclat est peu durable , Charmantes fleurs , honneiu- de nos jardins ! Souvent un jour commence et finit vos destins,
Et le sort le phis favorable Ne vous laisse briller que deux ou trois matins.
L'idylle du ruisseau, quoique un peu plus soutenue par la diction, n'est pas moins défectueuse dans le choix et le rapport des idées.
Vous vous abandonnez sans remords, sans terreur.
A votre pente naturelle.
Point de loi panni vous ne la rend criminelle
Point de loi ne la rend n'est nullement français. Mais d'ailleurs je ne comprends pas qu'on dise à un ruisseau qu'il n'a ni remords ni terreur. La vieillesse chez vous n'a rien qui fasse horreur.
Qu'est-ce que la vieillesse d'un ruisseau ?
Mille et mille poissons , dans votre sein nourris , Ne vous attirent point de chagrins, de mépris.
Yraiment, je le crois bien. Ces vers , dont il est assez difficile de deviner l'application , portentils sur le contraste implicite de la maternité , qui , avec le temps, détruit dans les femmes la beauté qu'elle a d'abord rendue plus intéressante? Biais ce contraste n'est-il pas excessivement forcé? Avec tant de bonheur, d'où vient votre murmure?
Passons h bonheur des niisseaux , que je n'entends pas plus que celui des fleurs: n'est-ce pas trop jouer sur le mot de murnmre ? Ce mot , pris dans le sens moral , peut-il s'appliquer à un ruis- .seau ? Toutes les idées de la poésie pastorale doivent être simples et naturelles , et l'on ne trouvera dans les anciens qui s'y sont exercés aucun exemple de cette recherche.
De tant de passions que nourrit notre coeur,
Apprenez qu'il n'en est pas une Qui ne traîne après .soi le trouljle et la douleur.
Pourquoi faut-il qu'un ruisseau apprenne cela ? Sont-ce les passions que nourrit notre cœur que l'auteur opi)Ose aux poissons nourris dans les eaux? En ce cas, l'opposition des poissons aux passions ne vaut pas mieux que celle des poissons
aux enfants. L'imagination se prêle davantage à la comparaison qui suit :
Il n'est point parmi vous de ruisseaux infidèles.
Lorsque les ordres absolus De l'Être indépendant qui gouverne le monde Font qu'un autre ruisseau se mêle avec votre onde. Quand vous êtes unis , vous ne vous quittez plus. A ce que vous voulez jamais il ne s'oppose ; Dans votre .sein 11 cherche à s'abîmer :
Vous et lui , jusques à la mer,
VoiLs n'êtes qu'une même chose.
Ces vers sont trop peu différents de la prose , mais il y a de l'intérêt dans la pensée. En voici une autre qui est ingénieuse et agréable.
Ruisseau , ce n'est plus que chez vous
Qu'on trouve encor de la franchise.
On y voit la laideur ou la beauté qu'en nous
La bizarre nature a mise.
Aucun défaut ne s'y déguise ; Aux rois comme aux bergers vous les reprochez tons.
Ce dernier vers est très joli , et la fin de la pièce .se rapporte très bien au commencement. L'auteur a dit:
Ruisseau , nous paraissons avoir un même sort : D'un cours précipité nous allons l'un et l'autre , A'ous à la mer, nous à la mort.
Elle dit en finissant :
Courez , ruisseaux , courez , fuyez-nous . reportez Aos ondes dans le sein des mers dont vous sortez. Tandis que. pour remplir la dure destinée
Où nous sommes assujettis.
Nous irons reporter la vie infortunée ,
Que le hasard nous a donnée , Dans le sein du néant dont nous sommes sortis.
Cette connexion d'idées relatives devrait se faire sentir dans toute la pièce , puisqu'elle en est le fondement. C'est un des avantages de l'idylle des Oiseaux et de celle des Moutons, les deux meilleures de l'auteur. Celle-ci a plus de douceur et de grâce; l'autre a peut-être un peu plus de poésie.
L'air n'est plus obscurci par des brouillards épais ; Les prés font éclater les couleurs les plus vives ,
Et dans leiu's humides palais L'hiver ne re:ient plus les Na'iades captives; Les bergers , accordant leur musette à leur voix , Dun pied léger foulent l'herbe naissante;
Mille et mille oiseaux à la fois ,
Ranimant leur voix languissante , Réveillent les échos endormis dans ces bois ; Où brillaient les glaçons , on voit naître des ro.ses. Quel dieu chasse l'horreur qui régnait dans ces lieux ? Quel dieu les embellit? Le plus petit des dieux
Fait seul tant de métamorphoses !
Il fournit au printemps totit ce <iu'il a d'appas.
Si l'amour ne s'en mêlait pas .
On ven ait périr toutes choses.
Il est l'ame de l'univers :
Comme il triomphe des hivers Qui désolent nos champs par une rude guerre , D'iu» cœur iadifférent il bannit les froideurs.
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POESIE
L'indifférence est pour les cœurs Ce que Ihiver est pour la terre.
Cette description du printemps est ce que madame Deshoulières a écrit de plus poétique, et la poésie n'a que le deçré de force qui convient à l'idylle. Les réflexions sont analogues au genre , et le reste de la pièce est du même ton. Celle des Moutons est encore supérieure , puisqu'elle a un charme qui l'a gravée dans la mémoire des amateurs. C'est là son plus grand éloge, et il rne dispense d'en dire davantage. Il faut joindre à ces deux jolies idylles celle de l'Hiver, qui, sans les valoir, est pourtant au nombre des bonnes pièces de l'auteur. Mais celles du Tombeau et de la Solitude, qui ne sont que des moralités vagues , ne peuvent leur être comparées ni pour les pensées ni pour le style. On peut les joindre aux Fleurs et au Ruisseau. Ainsi de sept idylles qui nous restent de madame Deshoulières, il y en a trois qui sont des titres pour sa mémoire. Il me semble qu'on peut y ajouter une églogue qu'on est surpris de ne pas trouver dans le choix qu'ont fait des poésies de Deshoulières les éditeurs des annales poétiques.
La terre fatiguée, impuissante, inutile.
Préparait à l'hiver un triomphe facile.
Le soleil sans éclat , précipitant son cours ,
Rendait déjà les nuits plus longues que les jours ;
Quand la bergère Iris , de mille appas ornée ,
Et, malgré tant d'appas, amante infortunée,
Regardant les buissons à demi-dépouillés :
Vous que mes pleurs , dit-elle , ont tant de fois mouillés.
De l'automne en courroux ressentez les outrages.
Tombez, feuilles, tombez, vous dont les noirs ombrages
Des plaisirs de Tyi'sis faisaient la sijreté.
Et payez le chagrin que vous m'avez coijté.
Lieux toujours opposés au bonheur de ma vie ,
C'est ici qu'à l'amour je me suis asservie.
Ici j'ai vu l'ingrat qui me tient sous ses lois :
Ici j'ai soupiré ponr la première fois.
Mais, tandis que pour lui je craignais mes faiblesses ,
Il appelait son chien , l'accablait de caresses.
Du désordre où j'étais, loin de se prévaloir,
Le cruel ne vit rien , ou ne voulut rien voir.
Il loua mes moutons, mon habit, ma houlette;
Il m'offrit de chanter un air sur sa musette.
Il voulut m'enseigner quelle herbe va paissant ,
Pour reprendre sa force, un troupeau languissant;
Ce que fait le soleil des brouillards qu'il attire.
N'avait-il rien , hélas ! de plus doux à me dire ?
Ces vers ont, si je ne me trompe , tous les caractères du style bucolique , la naïveté des sentiments , la'douceur de la diction , et le choix des détails analogues. La suite y répond, malgré quelques fautes ; et de cette églogue , des trois idylles que j'ai préférées aux autres , et des vers adressés à ses enfants , Dans ces près fleuris , je composerais la couronne poétique et pastorale de madame Deshoulières.
Dans ses autres poésies , on peut distinguer les vers à M. Gaze pour sa fête , On dit que je ne suis
pas bête; le rondeau qui commence par ces mots, Entre deux draps ; et quelques unes de ses stances morales , celles-ci , par exemple :
Les plaisirs sont amers d'abord qu'on en abuse.
Il est bon de jouer un peu ; Mais il faut seulement que le jeu nous amuse.
Un joueur, d'un commun aveu,
N'a rien d'humain que l'apparence ; Et d'ailleurs il n'est pas si facile qu'on pense Déti'e fort honnête homme et de jouer gros jeu. Le désir de gagner, qui nuit et jour occuije ,
Est un dangereux aiguillon.
Souvent , quoique l'esprit . (juoique le cœur soit bon ,
On commence par être dupe ,
On finit par être fripon.
Quel poison pour l'esprit sont les fausses louanges! Heureux qui ne croit point à de flatteurs discours! Penser trop bien de soi fait tomber tous les jours
En des égarements étranges.
L'amour-propre est , hélas ! le plus sot des amours : Cependant des erreurs elle est la plus commune. Quelque puissant qu'on soit , en richesse , en crédit , Quelque mauvais succès qu'ail tout ce qu'on écrit,
Nul n'est content de sa fortune ,
Ni mécontent de son esprit.
Les deux derniers vers de chacune de ses stances ont ce mérite d'une vérité frappante , exprimée avec une précision ingénieuse, qui fait les proverbes des hommes instruits.
On a reproché avec raison à Fontenelle d'avoir dans ses églogues trop peu de cette simplicité qui sied aux amours champêtres , et de cette élégance que le talent poétique sait unir à la simplicité. On voudrait qu'il mît à mieux faire ses vers tout le soin qu'il emploie à donner de l'esprit à ses bergers ; qu'il songeât plus à flatter l'oreille par des sons gracieux , et moins à nous éblouir de la finesse de ses pensées. Ses bergers en savent trop en amour , et il en sait trop peu en poésie. On est également blessé , et du prosaïsme de ses vers , et du raffinement de ses idées.
Moi qui fus toujours rigoureuse , Je ne l'étais presque plus que par art, Qu'afin de redoubler son ardeur amoureuse. Puisqu'il m'a dû quitter, ciel! que je suis heureuse
Qu'il ne m'ait pas quitté un peu phis tard ! Encore quelques soins , il n'était plus pos.sible
Que mon cœur ne se rendît pas.
J'en eusse été touchée, et maintenant, hélas! Ce cœur regretterait d'avoir été sensible.
J'éprouverais mille chagrins jaloux.
Quel péril j'ai couru! cependant, abusée
Par des commencements trop doux, Je ne soupçonnais pas que j'y fusse exposée. Je tremble encore en songeant aujourd'hui Que j'ai pensé dire à Mirtile La chanson que je fîs pour lui , Quoique à faire des versje ne sois pas habile. La crainte qwej'avais qu'elle ne fût pas bien , etc.
Sont- ce là des vers ou de la prose rimée? C'est le cas de se rappeler la plaisanterie de Voltaire , à qui Fontenelle reprochait d'avoir rais trop de
poésie dans son Œdipe : Cela se peut bien , et pour m'en corriger , je vais relire vos pastorales.
De la voix de Daphué que le doux son me touche! Je ne peux plus souffrir les hôtes de ces bois. On sent aller au cœur re qui sort de sa bouche. O dieux! et j'entendrais, J'aime de cette voix!
On ne peut guère parler de tendresse en plus mauvais vers. Un hémistiche aussi dur que le f/oux son m» touche, pour exprimer la douceur de la voix! cette étrange expression, ce qui sort (le sa louche , pour dire ses paroles ! cette chute si plate à la fin d'un vers passionné , de cette voix .' les hôtes de ces lois , quand il faut spécifier le chant des oiseaux ! Que de fautes en quatre vers !
J'aimais, et j'ai parlé. Mes hommages , mes soins
Paraissent plaire assez : moi-même , je plais moins.
Elle n'aime de moi que cette ardeur parfaite
Qu'à quelque autre en seci'et peut-être elle souhaite.
Qu'ai-je dit ? quel soupron ! puisse-t-il l'offenser !
Mais de mon ame au moins tâchons à le chasser.
Enfin de ses mépris je ne viens point me plaindre ;
Mais, hélas! pour son cœur elle n'a rien à craindre.
Sa tranquille bonté regarde sans danger
Un trouble qu'elle cause et ne peut pai'lager.
On fléchit les rigueurs, on désarme la haine;
Mais comment surmonter*la douceur inhumaine?
Tout cela n'est-il pas beaucoup trop subtil pour des amants de village ? Adraste veut convaincre Hylas que Climène aime Ligdamis.
Nous étions l'autre jour, sous l'orme de Silène, L"ne assez grosse troupe où se trouva Climène. On loua Ligdamis , chacun en dit du bien : Prends bien garde , berger, seule elle n'en dit rien. Dès que d'un tel discours on eut fait l'ouverture , Elle se détourna , rajustant sa coiffure. Où je ne voyais rien qui fût ('( rajuster, Et feignit cependant de ne pas écouter.
Une soubrette de comédie ne penserait pas plus finement, et s'exprimerait en vers plus soignés. Hylas répond. Je me rends; et Adraste reprend avec ironie :
Je remporte une grande victoire !
Une belle est sensible , et tu veux bien le croire.
Ce langage est plutôt d'un petit- maître que d'un berger : les vrais bergers ne parlent pas si légèrement des belles. Il est vrai que les bergères de Fonlenelle sont quelquefois un peu coquettes , et il faut bien qu'elles le soient, puisque leurs amants sont si habiles. Florise donne à Silvie des leçons de la coquetterie la plus savante :
J'évite de n'avoir qu'une même conduite: Mes faveurs pour ïhamire ont un air inégal: Je le prends à danser deux ou trois fois de suite , Mais après je prends son rival.
De ces défauts , ((ui dominent trop dans les églogues de Fontenelle , il ne s'ensuit pas qu'elles ne mérilent aucune estime. Plusieurs se lisent avec plaisir , particulièrement la première , la neuvième, et la dixième. Dans les autres, il a une
délicatesse spirituelle qui peut plaire, pourvu qu'on oublie que la scène est au village , et qu'on fasse souvent grâce à la versification. Mais dins les trois que je cite , il nous ramène de temps en temps à un ton plus vrai , et saisit dans l'amour des nuances qui ne s'éloignent point des couleurs locales. Alcandre , dont la maîtresse est absente pendant qu'on célèbre une fête au hameau , s'exprime ainsi , seul et à l'écart :
Quels jours ! quelle tristesse ! et l'on pense à des fêtes !
On danse en ce hameau! Que je me tiens heureux
D'éti-e ici solitaire, éloigné de ces jeux!
Et qu'y ferais-jc ? Quoi ! je pourrais voir Doride ,
De louanges toujours et de douceurs avide ,
Et Madonte, qui croit qu'Iris ne la vaut pas,
Et Stelle , qui jamais n'a loué ses appas ,
V briller en sa place , y triompher de joie !
Goûtez bien le bonheur que le sort vous envoie.
Bergères, jouissez de mille vreux offerts :
Dans l'absence d'Iris les moments vous sont chers.
Qu'elle eût orné ces jeux ! que d'yeux tournés sur elle'
Et qu'on m'eût rendu fier en la trouvant si belle !
Elle eût mis cet habit qu'elle-même a lilé ,
Chef-d'œuvre de ses doigts qu'on n'a point égalé.
Souvent , à cet ouvrage un peu trop attachée ,
Il sem])lait de mon chant qu'elle fût moins touchée.
Il est vrai cependant que . pour mieux m'écouter,
La belle quelifuefois voulait bien le quitter.
Elle aurait mis en nœuds sa longue chevelure ;
La jonquille à ces nœuds eût servi de parure.
Elle est jaune , Iris brune : et sans doute l'emploi
De cueillir cette fleur ne regardait que moi.
Peut-être dans ces jeux elle eût bien voulu prendre
Le moment d'mi regard mystérieux et tendre
Qu'avec un air timide elle m'eût adressé;
Et de tous mes tourments j'étais récompensé.
Peut-être qu'à l'écart, si je l'eusse trouvée ,
D'une troupe jalouse un peu moins observée,
Elle m'eût en fuyant dit quelques mots tout bas
Avec sa douce voix et son doux embarras, etc.
Ces deux derniers vers sont d'une ingénuité amoureuse, et tout ce morceau respire la tendresse pastorale. Mais cette églogue , qui ne contient que les plaintes d' Alcandre sur une absence, finit un peu froidement ; et peut-être eût-il fallu quelque incident qui la terminât, car il faut toujours une espèce d'action dans toute poésie, qui se rapproche de la f )rme dramatique.
Lisidas, dans la seconde églogue , parle de l'indifférente Silvanire :
Souvent contre l'Amour, même contre sa mère. Contre l'aimable troupe adorée en Cythère, Elle tient des discours offensants et hafdis : Je serais bien fâché de les avoir redits.
Ce dernier vers est un de ces traits propres à l'églogue : on les compte chez Fontenelle. Dans la dernière , qui est la plus jolie après celle d'Ismène, Iris dit à son amant, en lui parlant de deux bergères (|u'elle soiq)çonne d'infidélité :
Croyez-vous que , pour être et fidèle et sincère , On eu tji'ouve toujoins autant dans sa l)ergère?
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE
Damon y gagnerait : nous sommes tous témoins Combien à Timarctte il a rendu de soins. L'autre jour cependant elle vint par derrière Au fier et beau Thamire ôler sa panetière. Damon était présent; elle ne lui dit rien. Pour moi , de leurs amours je n'augurai pas bien. Ces tours-là no se font qu'au berger que l'on aime ; Vous vous plaindriez bien, si j'en usais de môme. On croit que Lisidor a lieu d'être content : J'ai vu pourtant Alpîiise, elle qui l'aime tant, A qui Dapluiis mettait ses longs clieveux en tresse. La belle avait un air de langueur , de iJaresse. Au contraire, Dapbnis, d'un air vif, animé, s'accpiittait d'im emploi dont il était charmé. Alpîiise eu ce moment rougit d'être surprise. Et je rougis aussi d'avoir surpris Alpbise.
Il y a bien ici quelque finesse, niais pas trop, même pour une bergère ; il n'y en a que ce que l'amour apprend à tout le monde. Si Fontenelle n'allait jamais au-delà, il n'y aurait rien à lui dire, si ce n'est que, dans ce cas même, il ne faut pas ([ue des églogues roulent toutes sur des sujets de galanterie : il en résulte une couleur trop uniforme, et c'est encore un défaut.
Celle qui passe pour la meilleure de toutes a pour titre Ismène. On a retenu le refrain des couplets qui la partagent ,
Mais n'ayons point d'amour : il est trop dangereux ;
et ce refrain est toujours bien amené. Elle ne manque pas d'élégance, et l'idée en est ingénieuse. Il est vrai qu'elle forme une espèce de scène adroitement conduite , et qui pourrait se passer à la ville peut-être mieux qu'au village; mais les détails se rapprochent assez du ton pastoral. Elle n'est pas longue ; et aujourd'hui les églogues sont si peu lues , qu'on me pardonnera, je crois , de la rapporter.
Sur la fin d'un beau jour , au bord d'une fontaine , Corilas . sans témoins, enti'etenait Ismène. Elle aimait en secret , et souvent Corilas Se plaignait des rigueurs cpi'on ne lui marquait pas. Soyez content de moi , lui disait la bergère : Tout ce qui vient de vous est en droit de me plaire. J'aime avec passion les .airs que vous chantez; J'aime à garder les fleurs que vous me présentez. Si vous avez écrit mon nom sur quelque hêtre , Aux traits de votre main j'aime à vous reconnaitre. Pourriez-vous bien encor ne pas vous croire heureux? Mais n'ayons point d'amour : il est trop dangereux. Je veux bien vous promettre une amitié plus tendre Que ne sei-ait l'amour que vous pourriez prétendre. >'ous passerons lesjt)urs dans nos doux entretiens; Vos troupeaux me seront aussi cliers que les miens. Si de vos fruits pour moi vous cueillez les prémices, Vous aurez de ces fleurs dont je fais mes délices. Kotre amitié peut-être aura l'air amom-eux ; Mais n'ayons point d'amour : il est trop dangereux. Dieux ! disait le berger , quelle est ma récompense ? Vous ne me marquerez aucune préférence.
Avec cette amitié dont vous flattez mes maux, Vous vous plairez encor an chant de mes rivaux. Je ne connais que trop votre humeur complaisante :