Tome T
ce n'est qu'un mot en passant, qui trahit son caractère :
Toi donc , qui que tu sois, ô père de famille , (Et je ne t'ai jamais envié cet honneur.)
Quand nous ne saurions pas tjue La Fontaine ne pouvait pas souffrir les embarr,is du ménage et qu'il avait une femme qui ne les lui faisait pas aimer, ce vers nous l'apprendrait.
Ailleurs, c'est un trait de gaieté, une saillie: Une souris tomba du bec d'un clial-huant :
Je ne l'aurais pas r.unassée ; Mais un Bramin le fit : chacun a sa pensée.
S'il eût dit simplement qu'un Bramin la ramassa , il n'y avait rien de piquant. Tout le sel de cet endroit consiste dans l'adresse de l'auteur à se mettre en opposition avec le Bramin , et cela lorsqu'on y pense le moins , par une réflexion si simple , qu'elle fait ressortirdavantage la singularité de l'Indien. C'est ainsi qu'il égaie et embellit tout par des moyens que lui seul connaît : personne n'a su entremêler avec plus de rapidité , de justesse et de bonheur, le récit et la réflexion. Un lièvre en son gîte songeait , Car que faire en un gîte , à moins que l'on ne songe ? Dans un profond ennui ce lièvre se plongeait : Cet animal est triste , et la crainte le ronge.
Les exemples de cette espèce sont sans nombre. Il reste à parler de la poésie de ses fables ; mais elle est si riche , qu'elle demande un détail fort étendu, et La Fontaine mérite bien de nous occuper deux séances.
Toujours guidé par un discernement sur , La Fontaine a réglé sa manière d'écrire la fable et le conte sur le plus ou moins de sévérité de chaque genre. Tout est bon dans un conte , pourvu qu'on amuse : il y hasarde toutes sortes d'écarts. Il se détournevingt fois de sa route, et l'on ne s'en plaint pas; on fait volontiers le chemin avec lui. Dans la fable, qui tend à un but que l'esprit cherche toujours, il faut aller plus vite, et ne s'arrêter sur les détails qu'autant qu'ils concourent à l'unité de dessein. Dans celte partie, comme dans tout le reste, les fables de La Fontaine, à un très petit nombre près , sont des modèles de perfection.
Le conte , fomilier et badin , fait pardonner les fautes de langage , d'autant plus facilement qu'il ressemble à une conversai ion libre et gaie; la fable, plus sérieuse, ne l(;s souffre pas. Aussi La Fontaine , négligé dans ses Conies , est en général beaucoup plus correct dans ses Fables; il y respecte la langue bien plus que Molière dans ses comédies mon content d'y prodiguer les beautés, il s'y défend les fautes. Et qui croira pouvoir s'en permettre aucune , quand La Fontaine s'en permet si peu?
COURS DE LïTlÉhÂTURE.
Celle correction, (|iii suppase une composition soienée, est d'autant plus admirable, qu'elle est accompagnée de ce naturel qui semble exclure toute idée de travail. Je ne crois pas qu'on trouve dans La Fontaine , du moins dans les écrits qui ont consacré son nom , une lis^ne qui sente la rechercbe ou l'affectation. Il ne compose point; il converse : s'il raconte, il est persuadé; s'il peint, il a vu: c'est toujours son ame qui s'épanche , flui nous parle, qui se trahit. lia toujours l'air de nous dire son secret, et d'avoir besoin de le dire. Ses idées, ses réflexions, ses sentiments, tout lui écliappc , tout nait du moment. Rien n'est appelé, rien n'est préparé. Tout, jusqu'au sublime, paraît lui être facile et familier : il charme toujours et n'étonne jamais.
Ce nature! domine tellement chez lui, qu'il dérobe au commun des lecteurs les autres beautés de sou style. Il n'y a (pie les connaisseurs qui sachent à quel point La Fontaine est poète par l'expression , ce qu'il a vu de ressources dans notre langue , ce qu'il en a tiré de richesses. On ne fait pas assez d'attention à celte foule de locutions aussi nouvelles qu'elles sont heureusement figurées. Combien ny en a-l-il pas dans la seule fable du Chêne et du Roseau? \eut-'û peindre l'espèce de frémissement qu'un vent léger fait courir sur la superficie des eaux :
Le moindre vent qui d'aventure Fait rider la face de l'eau...
Ce mot de rWer offie la plus parfaite ressemblance. Yeut-il exprimer les endroits bas et marécageux où croissent ordinairement les roseaux: Mais vous naissez le plus souvent Sur les hiunides bords des royauuies du vent. S'agit-il de peindre la différence de l'arbuste fragile au chêne robuste, peut-elle être mieux représentée que dans ce vers d'une précision si expressive ?
Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr. Un vent d'orage, un vent impétueux et destructeur peut-il être phis poétiquement désigné qne dans cet endroit de la même fable ? Du bout de l'iiorizon accourt avec furie
Le plus terrible des entants Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
Quelle tournure élégamment métaphorique dans ces deux vers sur les illusions de l'astrologie ! Celui qui a tout fait, dit le poète ,
Aurai! -il imprinjc sur le front des étoiles
Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles?
Aucun de nos poètes n'a manié plus impérieusement la langue; aucun surtout n'a plié avec tant de facilité le vers franrais à toutes les formes imairinables. Celte monotonie (ju'on reproche à
notre versification, chez lui, disparaît absolument : ce n'est qu'au plaisir de l'oreille , au charme d'une harmonie toujours d'accord avec le sentiment et la pensée, qu'on s'aperçoit qu'il écrit en vers. Il dispose et entremêle si habilement ses rimes , que le retour des sons paraît une grâce , et non pas une nécessité. Nul n'a mis dans le rhylhme une variété si pittoresque; nul n'a tiré autant d'effets de la césure et du mouvement des vers : il les coupe, les suspend, les retourne comme il lui plaît. L'enjambement , qui semble réservé aux vers grecs et latins , est fort commun dans les siens, et n-o serait pas un mérite, s'il ne produisait des beautés ; car s'il est vicieux dans le style soutenu , à moins qu'il n'ait un dessein bien marqué et bien rempli , il est permis dans le style familier, et tout dépend de la manière de s'en servir. J'avouerai aussi que les avantages que je viens de détailler dans la versification de La Fontaine tiennent originairement à la liberté d'écrire en vers de toute mesure , et aux privilèges d'un gem-e qui admet tous les tons : il ne serait pas juste d'exiger ce même usage de la langue et du rhythme dans la poésie héroïque et dans les sujets nobles. Mais aussi tant d'autres ont écrit dans le même genre que La Fontaine ! pourquoi ont-ils si rarement approché de cette espèce de poésie? C'est lui qui possède éminemment cette harmonie imitative des anciens qu'il nous est si difficile d'atteindre: et l'on ne peut s'empêcher de croire , en le lisant , que toute sa science en cette partie est plus d'instinct que de réflexion. Chez cet homme . si ami du vrai et si ennemi du faux , tous les sentiments , toutes les idées , tous les personnages , ont l'accent qui leur convient , et l'on sent qu'il n'était pas en lui de pouvoir s'y tromper. De lourds calculateurs aimeront mieux peutêtre y voir des sens combinés avec un prodigieux travail ; mais le gi-and poète , l'enfant de la nature , La Fontaine, aura plus tôt lait cent vers harmonieux que des critiques pédants n'auront calculé l'harmonie d'un vers.
Faut-il s'étonner qu'un écrivain pour qui la poésie est si docile et si flexible soit un si grand peintre? C'est de lui surtout que l'on peut dire proprement qu'il peint avec la parole. Dans quel de nos auteurs trouvera-t-on un si grand nombre de tableaux dont l'agrément est égal à la perfection? Lorsqu'il nous rend les spectateurs du combat du Moucheron, et du Lion, que manipie-t-il à cette peinture?
Le quadrupède écume , et son œil étiocelle ;
1! rugit : on se caciie . on trembl* à l'environ , Kt ceUe alaime universelle Kst l'ouvrage d'un mouctieron.
m avorton de mouclic en cent lieux le harcelle;
Tantôt pique l'échiné , et tantôt le museau ,
Tantôt outre au fond du naseau.
La rage alors se trouve à son faite montée. L'invisible ennemi triomphe , et rit de voir Qu'il n'est griffe ni dent en la bête irritée Qui de la mettre en sang ne fasse son devoh'. Le malheureux lion se déchire lui-même , Fait résonner sa queue à l'entour de ses flancs , Bat l'air qui n'en peut mais ; et sa fureur extrême Le fatigue , l'abat : le voilà sur les dents.
De cette peinture énergique passons à une peinture riante :
Pen'ette , sur sa tète ayant un pot au lait .
Bien posé sur un coussinet , Prétendait arriver sans encombre à la ville. Légère et court vêtue, elle allait à grands pas, Ayant mis ce jour-là , pour être plus agile ,
Cotillon simple et souliers plats.
Ici toutes les syllabes sont coulantes et rapides ; tout à l'heure elles étaient fermes et résonnantes : elles seront, quand il le faudra, lourdes et pénibles. Nous avons vu la facilité; voyons l'effort ••
Dans un chemin montant , sablonneux , malaisé . Et de tous les côtés au soleil exposé ,
Six forts chevaux tiraient un coche.
La phrase est disposée de manière que l'œil se porte d'abord sur la montagne et sur tous les accessoires qui la rendent si rude à monter , la raideur , le sable , le soleil à plomb •• on voit ensuite arriver avec peine les six forts chevaux , et au bout le coche qu'ils tirent , mais de manière que le coche paraît se traîner avec le vers. Ce n'est pas tout ; le poète achève le tableau en peignant les gens de la voiture :
Femmes, moine, vieillards, tout était descendu ;
L'équipage suait, soufflait, était rendu.
On ne peut prononcer ces mots suait, sotif(lait, sans être presque essoufflé : on n'imite pas mieux avec des sons. Cet art n'est pas moins sensible dans la fable de Phébus et Borée. Celui-ci
Se gorge de vapeurs . s'enfle comme un ballon ,
Fait un vacarme de démon , Siffle , souffle , tempête...
Siflle , sauf [Je ; on entend le vent. Ne voit-on pas
aussi le lapin quand il va prendre le frais à la
pointe du jour ?
Il était allé faire à l'aurore sa cour
Parmi le thym et la rosée.
Après qu'il eut brouté , trotté , fait fous ses tours , etc.
Cette peinture est fraîche et riante comme Vmirore. Brouté , trotté , cette répétition de sons (jui se confondent peint merveilleusement la multiplicité des mouvements du lapin.
Quand la perdrix , Voit ses petits En danger, et n'ayant (ju'une plume nouvelle , Qui ne peut fuir encor par les airs le trépas , Elle fait la blessée , et va traînant de l'aile , Attirant le chasseur et le chien sur ses pas , Détourne le danger, sauve ainsi sa famille (
Et puis quand le chasseur croit que son chien la pille ,
Elle lui dit adieu , prend sa volée , et rit
De riiomme , qui , confus , des yeux en vain la suit.
Je demande si le plus habile peintre pourrait me montrer sur la toile tout ce que me fait voir le poète dans ce petit nombre de vers. Tel est l'avantage de la poésie sur la peinture, qui ne peui jamais représenter qu'un moment. Comme le chasseur et le chien suivent pas à pas la perdrix qui se traîi.e dans ces vers traînants ! Comme un hémistiche rapide et prompt nous montre le chien qui pille ! Ce dernier mot est un élan, un éclair. L'autre vers est suspendu quand la perdrix prend sa volée : elle est en l'air avec la césure , et vous voyez long-temps l'homme immobile, qMi, coufus, des yeux en vain la suit ; et le vers se prolonge avec l'étoimement.
La fable dont j'ai tiré ce dernier morceau me rappelle avec quelle surprenante facilité cet écrivain si simple et si familier s'élève quelquefois au ton de la plus haute philosophie et de la morale la plus noble. Quelle distance du corbeau qui laisse tomber son fromage, à l'éloquence du Paysan du Damée, et à cette fable que je viens de citer , si pourtant on ne doit pas donner un autre titre à uh ouvrage beaucoup plus étendu que ne l'est un apologue ordinaire, à un véritable poème sur la doctrine de Descartes, relativement à l'ame des bêtes; poème plein d'idées et de raison, mais dans lequel la raison parle toujoiu's le langage de l'imagination et du sentiment ; car c'est partout celui de La Fontaine : il a beau devenir philosophe , vous retrouverez toujours le grand poète et le bonhomme.
Ce petit poème , adressé à madame de La Sablière , où il discute très ingénieusement la question long-temps fameuse du mécanisme et de l'organisation des animaux , prouve que , malgré sa paresse , il n'avait pas négligé les connaissances éloignées de ses talents. Il avait étudié , avec son ami Dernier, les principes de Descartes et de Gassendi. Ainsi, La Fontaine avait tout ce qti'on peut demander à un hoinme occupé d'ouvrages d'imagination : il n'était pas resté au-dessous des lumières de son siècle.
Ses contes sont, dans un genre inférieur , aussi parfaits que ses fables , excepté que la diction en est moins pure, et la rime plus négligée. D'ailleurs, c'est toujours ce talent de la narration dans un degré unique. Quelle gaieté ! quelle aisance ! quelle variété de tournures dans des sujets dont le fond est quelquefois à peu près le même ! quelle abondance gracieuse ! que tous les auteurs et tous les fabulistes sont loin de lui ! Il est au-dessus de Boccace et de la reine de Navarre, autant que la poésie est au-dessus de la prose. L'Aristote seul j,
quand La Fontaine conte d'après lui , peut soutenir la concurrence. Voltaire prétend qu'il y a plus de poésie dans l'aventure de Joconde, telle qu'elle est dans le Roland, qu'il n'y en a dans l'imitation de La Fontaine. Boileau , dont nous avons une dissertation sur Joconde , donne partout l'avanvanlage au poète français. On voit , par les citations qu'il fait , que l'original italien ne lui est pas étranger, \oltaire, plus versé dans la langue de l'Arioste, reproche à Boileau de ne pas le connaître assez pour rendre une exacte justice à l'auteur de rOrlaudo, et sentir tout le mérite de ses vers. Je ne prononcerai point entre ces deux grands juges : mais il me semble que, dans tous les endroits où Despréaux rapproche et compare les deux poètes, il est difficile de n'être pas de son avis, et de ne pas convenir que La Fontaine l'emporte par ces traits de naturel et de naïveté , par ces grâces propres au conte , qui étaient en lui un présent particulier de la nature.
Du côté des mœurs , la plupart de ses contes sont plutôt libres que licencieux; ce qui n'empêche pas qu'on ait eu raison d'y voir un mal et un danger -qu'il n'y voyait pas lui-même, et qu'il aperçut dans la suite. On a trouvé moyen d'en accommoder plusieurs au théâtre, en les épurant, au lieu que ^>rger, Grécourt et d'autres conteurs , n'ont nçn fourni à la scène, parce qu'ils sont infiniment moins réservés que lui. Ceux de ses contes où il a blesse la décence, et par le fond, et par les détails , sont en assez petit nombre ; et plusieurs sont entièrement irréprochables , par exemple , celui du Faucon, qui est d'un intérêt si touchant. Il n'y a personne qui ne soit attendri lorsque le malheureux Frédéric , auquel il ne reste plus rien que son Faucon, le tue sans balancer pour le dîner de sa maîtresse , de cette même femme jusque-là toujours insensible , et à qui son amour a tout sacrifié.
Hélas! reprit l'amant infordiné, L'oiseau n'est plus , vous en avez ilîné. L'oiseau n'est plus! dit la veuve confuse. ISon , reprit-il , plût au ciel vous avoir Servi mon Cd'ur, et qu'il eût pris la place De ce faucon! Mais le sort me fait voir Qu'il ne sera jamais en mon pouvoir De mériter de vous aucune grâce.
Dans mon pailler rien ne m'était resté : Depuis deux jours la bête a tout mangé. J'ai vu l'oiseau , je l'ai tué sans peine. Rien coûle-t-il quand on reçoit sa reine?
Le conte de 7a Courtisane amoureuse a aussi de l'intérêt. En total , cet ouvrage ne me paraît pas du nombre de ceux qui sont les plus dangereux pour les mœurs. Les livres où la passion est traitée de manière à exalter l'imagination de la jeunesse, ceux où la volupté est représentée sans voile, en-
fin ce qui peut nourrir dans les jeunes personnes les erreurs de la sensibilité , ou exciter l'ivresse du libertinage , voilà les lectures vraiment pernicieuses ; et l'expérience apprend tous les jours le mal qu'elles ont fait.
Il n'y a point d'écrivain qui ait réuni plus de litres pour pîaire et pour intéresser. Quel autre est plus souvent relu , plus souvent cité ? Quel autre est mieux gravé dans le souvenir de tous les bonures instruits, et même de ceux qui ne le sont pas ?Le poète des enfants et du peuple est en même temps le poète des philosophes. Cet avantage , qui n'appartient qu'à lui , peut être dû en partie au genre de ses ouvrages ; mais il l'est surtout à son génie. Nul auteur n'a dans ses écrits plus de bon sens joint à plus de bonté ; nul n'a fait un plus grand nombre de vers devenus proverbes. Dans ces momenls, qui ne reviennent que trop, où l'on cherche à se distraire soi-même et à se défaire du temps , quelle lecture choisit-on plus volontiers? sur quel livre la main se porte-t-elle plus souven![? Sur La Fontaine. Vous vous sentez attiré vers lui par le besoin de sentiments doux : il vous calme et vous réconcilie avec vous-même. On a beau le savoir par cœur depuis l'enfance, on le relit toujours; comme on est porlé à revoir les gens qu'on aime , sans avoir rien à leur dire.
Madame de Sévigné lui reprochait de passer trop légèrement d'un genre à un autre, et luimême s'en accuse avec cette grâce infinie qu'il a toujours quanrl il parle de lui.
Papillon du Parnasse , et semblable aux abeilles , A qui le bon Platon compare nos merveilles, Je suis chose légère . et vole à towt sujet *. Je vais de (leur en fleur, et d'objet en objet; A beaucoup de plaisirs je mêle un peu de gloire. J'irais plus haut peut-être au temple de Mémoire , Si dans un genre seul j'avais usé mes jours ; Mais quoi ! je suis volage en vers comme en amours.
AVer plus haut ne lui était guère possible, après ses fables et ses contes. Mais les différents genres qu'il a essayés sont-ils en effet un sujet de reproche ? N'y en a-t-il pas qui, sans ajouter rien à sa renommée , n'étaient pourtant pas étrangers au caractère de son génie , et nous ont valu des ouvrages assez agréables pour qu'on lui sache gré de s'en être occupé ? Il a fait une comédie. Dans cette espèce de drame, l'enjouement n'est sûrement pas un titre d'exclusion; et le Florentin est un des plus jolis actes qui égaient encore le théâtre de Thalie. On ne peut pas donner le nom de comédie à un petit drame mythologique, intitulé C/j/nicHe, dont les neuf Muses sont les principaux person-
* Le texte de Platon porte : xoûjjov yàp xp^/^"^ ttoojtàî ig-t , y.ctl -nrrtvov, xal [epôv: le poète est chose légère , volage, sacrée. Ton , ou de l'Jlindc.
SIECLE DE LOUIS XIV. - POESIE
nages, mais l'idée en est ingénieuse, et la pièce est pleine de délicatesse. Son poème de la mort d'Adonis , imité en partie d'Ovide, ainsi que Philénwn et Baucis et les filles de Minée , a, comme ces deux morceaux, des endroits faibles et peu soignés ; mais , comme eux , il en a de charmants, surtout celui des amours de Vénus et d'Adonis. Le poète habite avec eux des lieux enchantés , et y transporte le lecteur. C'est là qu'on reconnaît l'auteur de la fable de Tyrsis et Amaranthe. Jamais les jardins d'Armide , ce brûlant édifice de l'imagination qu'elle a construit pour l'amour, n'ont rien offert de plus séduisaîit et de plus doux. Vous croyez entendre autour de vous les chants du bonheur et les accents de la tendresse. Vous êtes environné des images de la volupté. Tout ce que les cœurs passionnés ont de jouissances intimes , tout ce que les jours qui s'écoulent entre deux amants ont de délices toujours variées et toujours les mêmes , tout ce que deux âmes confondues l'une dans l'autre se communiquent de ravissements et de transports ; enfin, ce qu'on voudrait toujours sentir, et qu'on croit ne pouvoir jamais peindre : voilà ce que La Fontaine nous représente sous les pinceaux que l'Amour a mis dans ses mains. Les vers que je vais citer justifieront cet éloge :
Tout ce qui uaitde doux en l'amoureux empire ,
Quand d'une égale ardenr l'un pour l'aulre ou soupiré ,
Et que , de la contraiute ayant banni les lois ,
On se peut assurer au silence des bois .
Jours devenus moments , moments filés de soie ,
Agréables soupirs , pleurs enfants de la joie ,
Vœux, serments et regards, transports, ravissements.
Mélange dont se lait le bonheur des amants ;
Tout par ce couple heureux fut lors mis en usage.
Tantôt ils choisissaient l'épaisseur d'un ombrage :
Là , sous des chênes vieux , où leurs ciiiffi-es gravés
Se sont avec les Ironcs accrus et conservés .
Mollement étendus , ils consumaient les heures ,
Sans avoir pour témoins . en ces sombres demeures ,
Que les chantres des bois , pour confident qu'Amour,
Qui seul guidait leurs pas en cet heureux séjour.
Tantôt , sur des tapis d'herbe tendre et sacrée ,
Adonis s'endormait auprès de Cylîiérée ,
Dont les yeux , enivrés par des charmes puissants ,
Attachaient au héros des regards languissants.
Bien souvent ils chantaient Icsdouceursde leurs chaînes;
Et quelquefois assis sur les bords des fontaines ,
Tandis que cent cailloux luttant à chaque bond
Suivaient les longs replis du cristal vagabond ,
Voyez , disait Vénus , ces ruisseaux et leur course ;
Ainsi le temps jamais ne remonte à sa source.
Vainement pour les dieux il fuit d'un pas léger :
Mais vous autres mortels le devez ménager,
Consacrant à l'amour la saison la plus belle.
Souvent , pour divertir leur ardeur mutuelle ,
Hs dansaient aux chansons, de nymphes entourés.
Combien de fois la lune a leurs pas éclairés.
Et , couvrant de ses rais l'émail d'une prairie ,
Les a vus à l'cnvi fouler l'herbe fleurie !
Combien de fois le jour a vu les antres creux
Complices des larcins de ce couple amoureux! Mais n'entreprenons pas d'oter le voile sombre De ers plaisirs , amis du silence et de l'ombre.
Il y a d'autant plus de mérite dans cette description que rien n'est si difficile en poésie que de rendre le bonheur intéressant. C'est dans ce môme poème que se trouve ce vers si connu , et qui devait être f.iit pour Vénus , et fait par La Fontaine : Et la grâce . plus belle encor que la beauté.
C'est la môme plume (jui a écrit le roman de Psyché , un peu trop long à la vérité , et trop mêlé d'épisodes, mais qui abonde en détails gracieux, qui avertissent qu'on lit La Fontaine, et font mieux sentir , par la comparaison , ce qui manque au récit d'Apulée. Il faut sans doute rendre justice à l'inventeur de !a fable de Psyché : c'est la plus ingénieuse et la plus intéressante de toutes celles de l'antiquité. Mais elle est racontée dans l'original avec un sérieux trop monotone , et n'est pas exempte de mauvais goût : il y a des pensées ridiculement recherchées. La Fontaine l'a rendue beaucoup plus agréable en y mêlant ce badinage qui naissait si facilement sous sa plume. Ce n'est pas non plus Apulée qui aurait fait cette chanson que Psyché entend dans le palais de l'Amour, et qui semble composée par le dieu lui-même :
Tout l'univers oliéit à l'Amour :
Belle Psyché , soumettcz-Iui votre ame.
Les autres dieux à ce dieu font la cour,
Et leur pouvoir est moins doux que sa flamme.
Des jeunes cœurs c'est le suprême bien :
Aimez , aimez ; tout le reste n'est rien.
Sans cet amour, tant d'objets ravissants,
Lamljris dorés , bois , jardins et fontaines .
N'ont point d'attraits qui ne soient languissants,
Et leurs plaisirs sont moins doux que ses peines.
De%jeunes cœurs c'est le suprême bien :
Aimez , aimez ; tout le reste n'est rien.
Cet ouvrage est mêlé de vers et de prose : il est à remarquer qu'en général la prose est supériein-e aux vers , si l'on excepte le tableau délicieux de Vénus portée sur les eaux dans une conque marine, et V Hymne à la P^olupté. La Fontaine, qui s'est représenté dans son roman de Psyché sous le nom de Pohjphile, nom qui signifie aimant beaucoup de choses , a justifié le nom ([u'il s'est donné par ces vers qui terminent cet hymne dont je viens de parler :
Volupté , Volupté , qui fus jadis maîtresse
Du plus bel esprit de la Grèce , Ne me dédaigne pas ; viens-t'en loger chez moi :
Tu n'y seras pas sans emploi, .l'aime le jeu , l'amour, les livres , la musique . La ville et la campagne . enfin tout : il n'est rien
Qui ne me soit souverain bien , Jusqu'aux som))res plaisirs d'un cœur mélancolique. Viens donc ; et de ce bien , ô douce Volupté ! Veux-tu savoir au vrai la mesure certaine ?
COURS DE LJÏTÉRATURE.
Il m'en faut tout au moins un siècle bien compté ; Car trente ans , ce n'est pas la peine. On voit que ceux qui ont dit de La Fontaine que c'était un véritable enfant le connaissaient bien , puisque enfin c'tst le propre des enfants d'être heureux à peu de frais, et de s'amuser de tout.
Il fit aussi quelques élégies amoureuses : c'était alors la mode. Elles sont médiocres ; mais il en fit une pour l'Amitié , et c'est la meilleure élégie de notre langue : c'est celle oii il déplore l'infortune de Fouquet, son bienfaiteur, et ose implorer pour lui la clémence d'un maître irrité. C'était un courage aussi louable que rare, et la muse du poète servit bien son cœur. Si cette pièce fut inutile à Fouquet , elle ne l'est pas à la gloire de La Fontaine. Il n'entreprend pas de justifier le surintendant, qui n'était pas irréprochable : il l'excuse autant qu'il le peut, sur ce qu'il s'est laissé aveugler par un long bonheur; il fait valoir en sa faveur l'intéressant contraste de sa fortune passée et de son malheur présent ; il y mêle , en poète philosophe, des leçons de morale qui naissent du sujet.
Voilà le précipice où l'ont enfin jeté
Les attraits enchanteurs de la prospérité.
Dans les palais des rois cette plainte est commune :
Ou n'y connaît que trop les jeux de la Fortune ,
Ses trompeuses faveurs , ses appas inconstants ;
Mais on ne les connaît que quand il n'est plus temps.
Lorsque sur cette mer on vogue à pleines voiles ,
Qu'on croit avoir pour soi les vents et les étoiles ,
11 est bien malaisé de régler ses désirs :
Le plus sage s'endort sur la foi des zéphyrs.
Jamais un favori ne borne sa carrière ;
n ne regarde pas ce qu'il laisse en arrière ;
Et tout ce vain amour des grandeurs et du bruit
>'e le sauraient quitter qu'après l'avoir détruit.
Tant d'exemples fameux que l'histoire en raconte
^■e suffisaient-ils pas sans la perte d'Oronte?
Ah! si ce faux éclat n'eût pas fait ses plaisirs,
Si le séjour de Vaux eût borné ses désirs . *
Qu'il pouvait doucement laisser couler son âge ;
Vous n'avez pas chez vous ' ce brillant équipage ,
Cette foule de gens qui s'en vont chaque jour
Saluer à longs flots ' le soleil de la cour.
Mais la faveur du ciel vous donne , en récompense ,
Du repos , du loisir, de l'ombre et du silence ,
Un tranquille sonmieil , d'innocents entretiens ;
Et jamais à la cour on ne trouve f^es biens.
Mais quittons ces pensers ; Oronte nous appelle.
Vous , dont il a rendu la demeure si belle ,
>ymphes, qui lui devez vos plus charmants appas ,
Si le long de vos bords Louis porte ses pas ,
Tachez de l'adoucir, lléchissez son courage :
Il aime ses sujets , il est juste . il est sage.
Du titre de clément rendez-le ambitieux :
C'est par là que les rois sont semblables aux dieux.
Du magnanime Henri qu'il contemple la vie :
Dès (lu'il put se venger, il en perdit l'envie.
Inspirez à Louis cette même douceur :
La plus belle victoire est de vaincre son cœur.
' C'est aux Nymphes de Vaux que la pièce est adressée. • Imitation de Virgile {Georg. II . 462) :
Atanè salutaiilwn toUs vomit adilim untlam.
Oronte est à présent un objet de clémence : S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance , II est assez puni par son sort rigoureux , Et c'est être innocent que d'être malheureux.
La Fontaine ne s'en tint pas là : il fit de nouveaux efforts dans une ode qu'il adressa au roi poiu- émouvoir sa pitié en faveur du ministre di.sgracié. L'ode ne vaut pas l'élégie ; mais peut-on être fâché que la compassion et la recomiaissance aient ramené deux fois sa muse sur le même sujet ?
Je ne parlerai pas d'im poème sur le quinquina, qu'il fit dans les intervalles de sa dernière maladie , ni de celui de Saint-Malc , qu'il composa dans le même temps par pénitence , et pour acquitter le vœu qu'il avait fait de ne plus travailler que sur des sujets de piété. On ne connaît ces productions de sa vieillesse que par le recueil posthume de ses OEuvres mêlées, dont ses éditeurs sont seuls responsables. Ce n'est pas sa faute non plus si l'on y ti onve deux mauvais opéras. Il suffit de savoir comment il s'avisa d'en faire. Lui-même nous l'apprend dans une satire contre Lulli , intitulée le Florentin. C'est la seule qu'il se soit permise, et ce fut la suite de l'humeur qu'il eut de ce qu'on lui avait fait perdre son temps à faire des paroles d'opéra. Il en est d'autant plus fâché, qu'il avait fait ses opéras pour Saint -Germain, et que Lulli ne les fit pas représenter. Il nous conte comment le musicien s'y ^rit pour l'engager à ce travail , et finit par se moquer de lui.
Je me sens né pour être en butte aux méchants tours. Menne encore un trompeur, je ne tarderai guère.
11 me persuada :
A tort , à droit , me demanda Du doux , du tendre , et semblables sornettes ,
Petits mots , jargons d'amourettes , Confits au miel : bref il m'enquinauda.
3Iais ce qui est curieux , c'est ce qui arriva à La Fontaine au sujet de cet opéra. On le joua sur le tbéâtre de Paris. L'auteur était dans une loge : on n'avait pas encore exécuté la première scène , que le voilà pris d'un long bâillement qui ne finit plus. Bientôt il n'y peut plus tenir, et sort à la fin du premier acte. Il va dans un café qu'il avait coutume de fréquenter, se met dans un coin : apparemment l'influence de l'opéra le poursuivait encore; car la première chose qu'il fait, c'est de s'endormir. Arrive un homme de sa connaissance, qui , fort surpris de le voir là , le réveille : £h ! M. de La Fontaine , que faites-vous donc ici? et par quel hasard n'étes-vous pas à votre opéra? — Oh! j'y ai élc. J'ai vu le premier acte; mais il m'a si fort ennuyé , qu'il ne m'a pas été possible d'en voir davantage. En vérité fadmire la patience des Parisiens.
La Fontaine n'est peut-élie pas le seul auteur
SIÈCLE DE LOUIS XiV. - POÉSIE.
qui ait eu la bonne foi de s'ennuyer à son propre ouvrage. Mais après avoir bâillé à sa pièce , s'en aller dormir là-dessns , est d'une insouciance qui peint bien le bonhomme. Il est d'ailleurs si indilférent pour notre fublier qu'il ait l'ait un mauvais acte d'opéra , et ce trait est si plaisant , que ce serait dommage que La Fontaine n'eût pas éié enqiiinaudé par Lulli , quand ce ne serait que pour avoir eu l'occasion de faire un si bon somme, chose dont on sait qu'il faisait le plus grand cas.
Ce n'est donc pas à lui qu'il faut s'en prendre si l'on rencontre ces pièces lyriques ou non lyriques dans le recueil de ses OEiivres mêlées. On se passerait bien aussi d'y voir des fragments du Somje de Faux, une traduction de l'Eunuque de Térence , une comédie qui a pour titre Je vowi prends sans vert, et quelques autres poésies fort médiocres. Mais on y lit avec plaisir ses lettres à mesdames de Bouillon, de Mazarin,et de La Sablière. Gomment n'aimerait - on pas à entendre causer La Fonlaine dans toute la liberté du commerce épistolaire ? Il n'y a aucune de ces lettres où il n'ait inséré quelques vers : il les aimait tant et les faisait si aisément, qu'il n'a jamais rien écrit en prose sans y mêler de la poésie. Elle est là plus négligée que partout ailleurs , mais on la reconnaît toujours au ton qui lui appartient, et à quelques vers heureux. En voici de très jolis , qui sont à la fin d'une lettre à madame de Bouillon, sœur de la duchesse de Mazarin ;
Vous vous nimcz en sœurs : cependant j'ai raison
D'éviter la comparaison.
L'or se peut partager mais non pas la Ifluange. Le plus grand orateur, quand ce serailunange, Ne contenterait pas, en semblables desseins, Deux belles, deux héros, deux auteurs, ni deux saints.
Le plus aimable des écrivains fut encore le meilleur des hommes. Je ne prétends pas dire qu'il n'eut point les imperfections qui sont le partage de l'humanité ; mais il n'eut aucun des vices qui en sont la honte , et il eut plusieurs des vertus qui en sont l'ornement. Ses contemporains nous ont transmis l'idée généralejiient reçue de la bonté de son caractère : non qu'ils nous en rapportent aucun trait frappant; il paraît que c'était en lui une qualité habituelle et reconnue , qui se manifestait en tout sans se faire remarquer en rien. Qu'il devait être bon, celui qui a fait de si beaux ouvrages, et de qui la servante disait qu'il était plus bêle que méchant, et que Dieu n'aurait jamais le courage de le damner !
Sa candeur était égale à sa bonté. Il fut toujours, dans sa conduite et dans ses discours , aussi vrai , aussi naïf que dans ses écrits. Il parait <iue la réflexion et la réserve , si nécessaires à la plupart des hommes qui ont quelque chose à cacher, n'étaient
guère faites pour celte ame toujours ouverte, dont les mouvements étaient prompts, libres et honnêles; pour cet honnne qui seul pouvait tout dire , parce qu'il n'avail jamais l'intention d'offenser. Ce mol si connu, Je prendrai le plus ion(j, aurait été dans la bouche de tout autre une impolitesse choquante : il fait rire dans La Fontaine, qui ne songeait qu'à dire bonnement combien il avait envie de s'en aller.
Il réclame (pielque part contre l'axiome reçu , (pie tout homme est menteur. S'il en est un qui n'ait j'amais menti, on croira volontiers que c'est La Fonlaine. Celte ingénuité de mœurs et de paroles allait si loin que ceux qui vivaient avec lui l'appelaient quelquefois bêlise, mot qu'on ne pouvait se permettre sans conséquence qu'avec un homme de génie, mais qui prouve en même temps que les hommes en général ne jugent guère de l'esprit que sur les rapports qu'il peut avoir avec eux. L'esprit, sur chaque objet, dépend toujours du tlegré d'attention qu'on y apporte. Il n'en fallait pas beaucoup potn- observer toutes les petites convenances de la société • mais La Fontaine , accoutumé à la jouissance de ses idées, ou bien au plaisir de ne songer à rien, oubliait le plus souvent ces convenances , et cet oubli on l'appelait 6ctise : s'il eût paru tenir le moins du monde à un sentiment de supériorité ou de méjn-is , il eût été sans excuse. Mais chez lui, c'était ou la préoccupation de son talent, ou une insouciance invincible ; et , grâces à la douceur de son caractère , elle pouvait amuser queUjuefois , et ne pouvait jamais blesser.
Il était naturellement distrait : il n'est pas sans exemple qu'on ait cherché à le paraître. Il faut que certains hommes fassent grand cas de la singularité, puisqu'ils affectent même celle (jui est un défaut.
S'il était si souvent seul au milieu de la société , il dut avoir fort peu de cet esprit de conversation , l'un des grands moyens de plaire, qui, s'il ne contluit pas à la renbnunée, a souvent mené à la fortime. Cet esprit n'est pas nécessaire à la gloire du talent, et même n'est pas toujours compatible avec le genre de ses travaux; mais il ne faut pas non plus en prendre occasion de déprécier ceux qui l'ont possédé : c'est à coup sûr un avantage de plus. De grands écrivains ont rais dans leur conversation les agréments que l'on trouvait dans leurs écrits; de grands écrivains ont manqué de celte heureuse faculté. Boileau, dans la société, était austère et brusque; Corneille, embarrassé et silencieux; Racine et Fénelon, pleins d'urbanité, de grâces et d'éloquence. Deux qualités sont es- !^eatie}!es pour briller dans un enireiieii : la disitO''
silion à s'intéresser à tout , et ce désir de plaire à tout le monde , où il entre nécessairement beaucoup de goùl pour les jouissances de l'ainour-propre. La Fontaine n'avait rien de tout cela, le fond de son caraciî re étant au contraire une profonde indifférence pour la plupart des objets qui occupent les honmies quand ils sont les uns avec les autres, et une grande prédilection pour les choses dont on peut jouir tout seul , comme la lecture, la campagne , la rêverie , ou ces jeux qui délassent un esprit souvent occupé en ne lui demandant aucune action , ou le plaisir d'entendre de la musique. Tels étaient ses goûts, à ce (ju'il nous apprend lui-même; et cette manière d'être qui nous rend moins dépendants des autres, a peut-être plus d'avantages que d'inconvénients, et semble ê(re fort près du bonheur.
Il fallait bien qu'on lui pardonnât la distraction qu'il portait dans le monde, puisqu'elle s'étendait jusque sur ses affaires domestiques : jamais homme n'en fut moins occupé. Cette négligence , qui détruisit par degrés sa médiocre fortune, tenait à un grand désintéressement , (jualité qui marque toujours une ame noble; mais elle était aussi la suite nécessaire d'une indolence qui lui était trop chère pour qu'il essayât de la surmonter. Une fois tous les ans il quittait la ca[(itale pour aller vou* sa femme retirée à Cbàleau-Thierry, et là il vendait une petite partie de son patrimoine, qu'il partageait avec elle. C'est ainsi qu'il s'en allait, comme il nous l'a dit, maitfjeaiit le fo)ids avec le revenu.
Il eut des amis parmi les gens de lettres , et ce furent tous ceux qui étaient comme lui les premiers écrivains de la nation. Jamais il ne se brouilla avec aucun d'eux ; car comment se brouiller avec La Fontaine? Les libéralités de Louis XIV, prodiguées même aux étrangers, n'allèrent pas jusqu'à lui. Il fut oublié , ainsi que Corneille : ni l'un ni l'autre n'était courtisan. IMais il eut des protecteurs à la cour, et même des bienfaiteurs , ce qui n'est pas toujours la môme chose , et c'était ce (pi'elle avait de plus brillant , les Conti , les Vendôme , le duc de Bourgogne, ce digne élève de Fénelon. IMais avouons-lc, à l'honneur d'un sexe qui peutêtre doit avoir plus de bienfaisance que le notre , puisqu'il est plus porté à la pitié, ou qui du moins doit faire aimer davantage ses bienfaits, puisqu'il a plus de délicatesse : ce furent deux femmes à qui La Fontaine fut le plus redevable, madame de La Sablière et madame d'IIervart. Elles furent ses véritables bienfaitrices, ou plutôt, s'il est permis de se servir d'un terme que la bonté peut ennoblir, parce qu'elle ennoblit tout, elles se liront ses gouvernantes; et c'est ce (lu'il lui fallait. La Fontaine n'avait pas besoin d'argent : il fallait seulement
qu'on le dispensât de songer à rien , si ce n'est à faire des fables et à s'amuser. C'était là le plus grand bien qu'on pût lui faire , et c'est celui qu'il trouva chez elles. Peut-être n'y a-t-il que les femmes capables de cette manière d'obliger; elles savent aussi bien que nous , et quelquefois mieux , l'espèce de bonheur qui nous convient. Ainsi donc, grâces à deux femmes , La Fontaine fut aussi heureux qu'il pouvait l'être. Cela fait plaisir à penser. Il fut heureux ! tant de grands hommes ne l'ont pas été ! Il le fut par l'amitié.
Qu'un ami véritaljle est une douce chose !
Il cherclie vos besoins au fond de votre cœur , etc.
Je me plais à croire qu'il songeait à madame de La Sablière et à madame d'Hervart quand il fit ces vers , qui suffiraient seuls pour nous prouver que cet homme , si indifférent et si apathique sur lajdupart des choses qui tourmentent les hommes, était bien loin de l'être pour l'amitié. Je sais qu'on a prétendu que les vers ne prouvent jamais rien que de l'imagination; mais je persiste à croire qu'il y en a que le cœur seid a pu dicter ; et je le crois surtout quand je lis La Fontaine. Il fut du très petit nombre des écrivains plus véritablement heureux par leurs ouvrages que par leurs succès. Sans être insensible à la gloire, il ne paiait pas l'avoir trop recherchée; et d'ailleurs il n'était pas en lui d'avoir aucun désir assez vif pour que la privation pût devenir une peine. Plein d'une modestie vraie, de celle qui n'est pas et ne peut pas être l'ignorance de nos avantages, mais la disposition à n'en affecter aucun sur autrui , on ne voit pas qu'il ait jamais eu d'ennemis. Et comment en aurait-il eu? Sa simplicité extrême devait calmer jusqu'à l'envie. Comme il semblait ne prétendre à rien , on lui pardonnait de mériter beaucoup. On sait que, dans un moment d'effusion , ÏMolière disait : JVos beaux-esprils n'effaceront pas le bonhomme. Il obtint les suffrages de l'Académie avant Despréaux , qui obtint avant lui l'aveu de Louis XIV. La postérité, dans la distribution des rangs, a paru suivre l'avis de l'Académie plutôt que celui du monarcpie, et regarder La Fontaine connue un homme '.l'une espèce plus rare que Boileau. Vivant dans le sein de l'amitié , assez bien né pour ne sentir que la douceur des bienfaits sans en porter jamais le poids, libre de toute inquiétude , ne connaissant ni l'ambition ni l'ennui, incapable d'éprouver le tourment de l'envie , et trop modéré, trop simple pour être en butte à ses attaques, il jouissait de la nature et du plaisir de ia peindre, du travail et du loisir; il jouissait de ses sentiments, de ses idées, et du plaisir de les répandre ; enfin il était bien avec lui-même, et avait pou besoin des autres. Tandis (jue ses années s'c-
coulaient sans qu'il les comptai , il voyait arriver la vieillesse et la mort sans les craindre , comme on voit le soir d'wi beau jour. Il fut porté dans lo même sépulcre qui avait reçu Molière , comme si la destinée qui avait rapproché leur naissance eût voulu réunir leur tombeau.
SECTION II. — Vergier et Senecé.
Parmi la foule des écrivains qui, nés dans le même siècle que La Fontaine, se sont exercés après lui dans le genre du conte (car les autres fabulistes sont de ce siècle), on n'en peut distinguer que deux, Ver(jier tiSenecè. La Monnoye, Ducerceau, Saint-Gilles, Perrault, Desmarets, etc., sont trop médiocres pour avoir un rang. A peine dans les recueils que cherche à grossir l'indulgence ou l'intérêt des éditeurs, a-t-on pu rassembler un petit nombre de pièces plus ou moins passables, et toutes sont fort peu de chose pour le fond comme pour le style. Vergier mérite une mention. Plusieurs de ses contes sont plaisamment imaginés , et narrés avec agrément et facilité. Le Rossignol, le Tonnerre, et trois ou quatre autres, ont mérité d'avoir une place dans la mémoire des amateurs; et, quoique bien loin de La Fontaine , c'est beaucoup d'en avoir une après lui. Au reste , il rend hommage à sa supériorité , ainsi que Senecé : mais je ne sais pourquoi il se pique de n'être pas son imitateur ; car on aperçoit assez fréquemment chez lui l'envie de prendre le même ton et des traces de réminiscence ; et c'est alors en effet qu'il a le plus de gaieté. Mais il s'en faut bien qu'il ait cet enjouement soutenu , ces tournures à la fois piquantes et naïves qui dans La Fontaine réveillent sans cesse le goût du lecteur. La longueur, la monotonie , le prosaïsme , se font sentir même dans ses meilleurs contes. Il se tire assez bien de quelques détails , et en néglige une foule d'autres. En un mot, il n'est pas assez poète, quoique souvent versificateur aisé et agréable. Le conte admet un air de négligence ; mais un trop grand nombre de vers inutiles ou communs montrent la faiblesse. Donnons pour exemple un de ses prologues, l'une des parties où La Fontaine a excellé :
11 est assez d'amants contents ;
Il n'en est guère de fidèles.
Cela s'est vu dans tous les temps , Fort fréquemment chez nous, encor plus chez lesbelles.
Cela va bien jusqu'ici : il n'y a rien de trop , et c'est le ton du genre. La suite se soutient-elle? On ne résiste guère à la tentation D'une agréable occasion.
L'auteur tombe déjà : voilà de la prose , et de la prose languissante.
Tromper est en amour chose délicieuse ;
C'est mi charmant ragoût que U variété :
Mais je crois voir de l'infidélité Une source plus vicieuse.
Les deux premiers vers sont bien : les deux derniers sont mauvais; le sérieux de celte expression, tme source plus vicieuse, sort du genre et gâte
tout.
C'est la mauvaison opinion , C'est cette défiance extrême Que l'on a de ce que l'on aime.
Encore une phrase traînante et prosaïque.
Pourquoi , dit un amant , par quelle illusion Refuser les faveurs que m'offre la Fortune ? Pour faire mon devoir? Mais qui m'assurera
Qu'en pareil cas ma belle aura
Ma délicatesse importune?
Cela n'est pas mal : les deux vers suivants retombent encore dans un sérieux qui détonne :
Qui sait même , qui sait si , dans ce même instant , Elle ne trahit pas un amour si constant?
Ces deux vers pourraient entrer dans une tragédie. Ce n'est pas là le style du conte.
Ainsi, souvent, plus qu'autre chose, Des infidélités la défiance est cause.
On doit peu s'assurer sur la foi des serments : Ce ne sont en amour que vains amusements , Ceux du sexe surtout : j'en parle avec science ;
Et dussé-Je en être haï, Deux fois mon tendre amour en fit l'expérience; Malgré mille serments mon amour fut trahi. Enfin si vous voulez être toujours fidèles ,
Amants , ne quittez point vos belles ; Belles , soyez toujours auprès de vos amants.
Ces trois derniers vers marchent bien , mais l'auteur ne va pas loin sans broncher.
Mais une suite dangereuse Est attachée à cette extrémité.
Une suite atiachée à une extrémiié ! Platitude et
impropriété.
Un peu d'absence anime une flamme amoureuse : Le dégoût suit de près trop d'assiduité ; Et je crains qu'en voulant fuir l'infidélité ,
On ne rencontre l'inconstance.
Que faire donc ? Plus on y pense ,
Plus on se sent embarrassé.
Le défaut principal de tout ce morceau , indépendamment des autres , c'est l'uniformité de tournures. Voyons des idées à peu près semblables dans La Fontaine : nous allons trouver là tout ce qui manquait ici :
Le changement de mets réjouit l'homme ;
Quand je dis l'homme , entendez qu'en ceci
La femme doit être comprise aussi.
Et ne sais pas comme il ne vient de Rome
Permission de troquer en hymen ;
Non si souvent qu'on en aurait envie ,
Mais tout au moins une fois en sa vie.
Peut-être un jour nous l'obtiendrons! Amen.
Ainsi soit-il. Semblable induite en France
Viendrait fort bien , j'en réponds ; car nos gens
Sont grands troqueurs. Dieu nous créa changeants.
Avec quelle légèreté ces vers courent en tout sens,
734 COURS DE Ll
et vous mènent d'une idée à une autre ! Comme tout est assaisonné d'un sel qui pourtant e&t répandu avec sobriété ! Comme il fait tout ressortir sans épuiser rien ! Voilà comme on conte. Au reste, Vergier vaut un peu mieux dans le récit que dans les prologues ; mais il est si libre qu'on ne peut pas le citer. J'ai dit qu'il prétendait n'être point imitateur de La Fontaine ; voici comme il en parle :
Sur les ti-accs de La Fontaine .
Je n'ai point prétendu inarclier.
Si par liasard je puis en approcJier , J'obtiendrai cet tionneur sans dessein ni sans peine.
Je ne sais si c'est vanité ;
Mais je ne veux point de modèle,
Et mon gf'nie , enfant g.ité,
Ke saurait souffrir de tutelle.
La Fontaine a fort bien conté.
Il s'est acquis une i;loirc immorlcUe.
Qu'on me mette au-dessous , ([u'on me mette à coté ,
Je ne veux point de parallèle.
Aussi n'en fera-t-on point. Ne vouloir point de modèle est un peu fier. Des hommes qui valaient un peu mieux que Yergier ont bien voulu en reconnaître ; et quand on n'en veut point, il faut en être un so.-mêine.
J'aime beaucoup mieux ces vers adressés à La Fontaine lui-même , en réponse à une lettre où le bonhomme , alors âgé de soixante et dix ans, écrivait à Ver'j;ier comment il s'était égaré de trois lieues en songeant à une jeune et jolie personne qu'il avaii, vue à la campagne :
Que vous vous trouviez enchanté
D'une beauté jeune et charmante ,
L'aventure est peu surprenante :
Quel âge est à couvert des traits de la beauté ? Ulysse au beau parler, non moins vieux, non moins sage
Que vous pouvez l'être aujourd'hui.
ISe se vit-il pas , malgré lui , Arrêté par l'amour sur maint et maint rivage ? Qu'en suivant cet objet dont vous êtes épris , Sur le choix des chemins vous vous soyez mépris,
L'accident est encor moins rare.
lit qui pourrait être surpris
Lorsque La Fontaine s'égare?
Tout le cours de ses ans n'est qu'mi tissu d'erreurs ,
Mais d'erreurs pleines de sagesse :
Les plaisirs l'y guident sans cesse
Par des chemins semés de fleurs.
Les soins de sa famille ou ceux de sa fortune
Ne causent jamais son réveil ;
11 laisse à son gré le soleil
Quitier l'empire de Neptmie ,
Il dort tant qu'il plaît au Sommeil.
Il se lève au matin sans savoir pour quoi faire. lise promène, il va sans dessein, sans ol)jet, Et se couche le soir sans sa voir d'ordinaire
Ce que dans le jour il a fait.
Il semble que d'écrire à La Fontaine ait porté bonheur à Vergier ; car ces vers sont certainement au nombre des plus jolis qu'il ait faits. Les (jualre derniers peignent notre fabuliste au naturel, et itlui-ci surtout ,
TTÉRATURE.
Il dort tant qu'il plaît au Sommeil , paraît lui avoir été emprunté.
Les deux contes qui nous restent de Senecé, et qui ont suffi pour lui faire un nom parmi les poètes sont dans un gem-e tout différent de celui dé La Fontaine. Le premier, qui a pour titre la Confiance ])erdue , ou le Serpent mangeur de kaymak . est un apologue oriental , assez étendu pour former ime espèce de petit poème moral. Le sujet du second, qui s'appelle Camille, ou la manière de filer le parfait amour, est tout opposé à ceux que traite ordinairement La Fontaine. Chez celui-ci, ce sont des femmes qui trompent leurs maris : ici c'est une épouse qui est le modèle de la fidélité. Senecé a donc le double mérite d'avoir choisi un genre nouveau , et d'avoir su plaire dans le conte sans blesser en rien les mœurs. Lui-même expose ainsi son dessein dans l'exorde de Camille :
Essayer veux, si mes forces suffisent,
A revêtir la sainte honnêteté
De quelque grâce. Auteurs qui ne médisent
N'ont les rieurs souvent de leur côté :
Voilà le siècle et le train qu'il veut suivre.
Dit-on du mal , c'est jubilation.
Dit-on du bien , des mains tombent le livre ,
Qui vous endort comme bel opimn.
Ce n'est pourtant pas l'effet que produit ici Senecé. Son conte de Camille est très joli. Il écrit avec beaucoup d'esprit et d'élégance , malgré quelques inégalités. Il connaît les convenances du style, et sait adapter son ton au sujet. Mais c'est surtout dans le conte du kayinali qu'il s'est montré supérieur. L'ouvrage est semé de traits fort heureux , de vers pleins de sens, de détails poétiquement embellis. 11 joint la raison à la gaieté, et sa versification ferme ne se traîne point sur les traces d'autrui. Je me bornerai à citer cette description d'une fontaine que rencontre Mahmoud excédé de fatigue :
Des gazons émaillés l'ornaient tout alentour; Un plane l'ombrageait par son vaste contour , El les zéphyrs au frais , sans agiter l'arène , Luttaient si joliment contre le chaud du jour , Qu'au murmure de l'onde et de leur douce haleine ,
Tout semblait dire en ce séjour :
Ou dormez , ou faites l'amour.
Faire l'amour 1 Mahmoud n'en avait nulle envie,
Quand même il aurait eu de quoi, Mais oui bien de dormir, et plus que de sa vie: Aussi tout étendu dormit-il comme un roi , Posé le cas qu'un roi dorme mieux qu'un autre homme;
J'en pense au rebours, (piant à moi.
De pareils traits, et celte manière de conter, rappellent notre La Fontaine un peu plus que ne fait Vergier. Aussi celui-ci a fait trop de contes , et Senecé en a fait trop peu. On ne peut pas donner ce no!u aux TvrtrouT d'Apollon . le moi ceau le plus considérable qu'il nous ait laiss:. C'est «n
SIÈCLE DE LOUIS
poème dont le sujet est un récit un peu long de tous les maux que le dieu des vers a soufferts , si l'on en croit la Fable. L'intention de l'auteur est de faire voir que les poètes ne doivent pas s'attendre à être heureux, puisque le dieu qui est leur patron ne l'a jamais éîé. Rousseau le lyrique faisait cas de cet ouvrage, parce qu'il s'attachait surtout au mérite de la versification. Celle des Travaux d'Apollon offre des morceaux bien travaillés, et qui prouvent que Senecé avait étudié dans Boiieau le mécanisme du vers. Mais il est pourtant susceptible de beaucoup de rejjroches, même dans cette partie. Sa diction est quekjuefois pénible et contrainte, et assez souvent un peu sèche. Il s'en faut bien qu'elle soit d'un goût égal et sûr, ni qu'il soutienne le ton noble comme celui du conte. D'ailleurs le plan est mal conçu , et tout l'ouvrage est assis sur un fondement vicieux. Senecé suppose que, dégoûté de la poésie par le peu d'encouragements ([U'il reçoit , il est prêt à y renoncer, lorsque l'ombre de Maynard lui apparaît , et , pour le disposer à la résignation et à la patience, s'offre de lui faire voir que toute l'histoire d'Apollon n'a été qu'un enchaînement de malheurs de toute espèce. Mais en accordant que ce soit là un motif de consolation , Maynard pouvait-il croire que Senecé n'eût pas lu], comme lui, les Métamorphoses d'Ovide, et ne sût pas les ave ntures d' Apolion ? Il parle donc pour parler, il raconte pour raconter, il décrit pour décrire : c'est un défaut mortel. Si vous voulez mener le lecteur, il faut lui proposer un but : et qui se soucie d'entendre ce que tout le monde sait ? Toute machine poétique , toute fiction, dans le plus petit ouvrage comme dans le plus grand, doit, pour nous attacher, être conforme au bon sens et à la vraisemblance. Enfin ce narré , aussi prolixe qu'inutile , des fabuleuses disgrâces d'Apollon, est d'une ennuyeuse uniformité. Rien ne fait mieux voir combien le talent a besoin de se trouver en proportion avec les sujets qu'il choisit.
CHAPITRE XII. — De la Poésie pastorale , et des différents genres de Poésie légère.
Après avoir traité en détail des objets les plus importants, de l'Epopée, de tous les genres de poésie dramatique, de la Fable, de la Satire, de. l'Epitre morale , et de l'Ode , il nous reste à parcourir rapidement les poésies d'un ordre inférieur, depuis la Pastorale jusqu'à la Chanson.
Il ne s'agit point ici de la Pastorale dramatique qui nous \'int d'Italie en France au commencement du siècle dernier. Elle appartient à l'histoire de la naissance du théâtre français ; et comme il