CHAPITRE PREMIER. — Éloqtcence
SECTION PREMIERE. — De l'Éloquencc du barreau.
L'éloquence, sous Louis XIV, prit un essor aussi haut que la poésie , mais non pas , comme la poésie , dans tous les genres : elle ne triompha que dans la chaire : ceux qui s'y distinguèrent ont conservé une réputation immortelle : celle des orateurs du barreau a passé avec eux. Ce n'est pas qtie les deux plus célè!)res, Lemaistre et PatrH,ne méritassent, par rapport à leurs contemporains, le rang qu'ils occupaient. Tous deux eurent assez de talent pour l'emporter de beaucoup sur les autres; mais tous deux étaient encore loin de ce bon goi'it qui est de tous les temps , et qui fait vivre les productions de l'esprit. Ils connaissaient la théorie du combat judiciaire; ils savaient appliquer les lois et élablirdes moyens ; ils ne manquent pointde force dans les raisonnements, ni même quelquefois de véhémence et de pathétique : mais ces bonnes (pialités sont habituellement corrompues par le mélange des vices essentiels dont le barreau était depuis long-temps infecté , et dont ils ne le corrigèrent pas. Ils ne surent point se mettre au-dessus de cette mode ridiculement impérieuse, qui obligeait tout avocat , sous peine de paraître dénué d'esprit et de science, à faire d'un plaidoyer un recueil indigeste d'érudition sacrée et profane , lonjours d'autant plus applaudie, qu'elle était plus é'iraugère au sujet. On a peine à concevoir comment im Lemaistre, de l'école de Port-Royal, un Pal ru , ami de Boileau , ne sentaient pas que rien n'é'taii ]i1iis déplacé, plus contraire à la nature des objels ([u'ils traitaient, au sérieux des discussions juridiques, ù la gravité des tribunaux, que ce débordement de citations gratuites, tirées des poètes et des philosophes de l'antiquité, des prophètes,
de l'Ancien et du Nouveau-Testament, des Pères de l'Eglise; que ces comparaisons de rhéteur tirées du soleil, de la lune et des montagnes, et cette foule de subtilités inutilement ingénieuses , toutes choses qui ne tiennent qu'à la prétention de montrer de l'esprit et de la science , prétention futile par elle-même, et qui l'est encore bien plus dans des matières aussi graves que le jugement d'un procès et le sort d'un accusé. Ce n'est pas dans Cicéron et dans Démosthènes qu'ils avaient appris à écrire et à plaider de cette manière; ces maîtres de l'art se faisaient une loi de ne sortir jamais, ni de leur sujet, ni du ton qu'il comportait. Mais il faut reconnaître ici l'ascendant de l'exemple et le préjugé dominant. La manie de l'esprit et le faste de l'érudition, se confondant ensemble, formaient encore le fond de presque tous les ouvrages. Il importait peu sans doute, aux juges comme aux plaideurs, que Platon et Sénèque, saint Basile et saint Ghrysostôme, eussent dit élégamment telle chose, eussent écrit telles ou telles pensées; mais il fallait faire voir qu'on les avait lus, et qu'on était capable de les faire intervenir à tout propos. Il fallait citer aussi l'histoire, et parler des Carthaginois et des Romains à propos des sœurs d'iui hôpital ou des marguilliers d'une paroisse. En vain Racine, dont le goût excellent s'étendait sur tout, leur disait dans les Plaideurs :
Avocat, je prétends Qn'Aristote n'a point d'autorité céans.
Avocat, il s'agit d'un chapon , Et non point d'Aristote et de sa politique.
En vain , quand Lintimé remontait au chaos des Grecs et à la naissance du monde, Piacine lui disait par la bouche de Dandin,
Au fait, au fait, au fait,
la foule desJiarangueurs duPalais répondait, connue
SIECLE DE LOUTS XIV. - ÉLOQUENCE. 745
de se faire religieuse : Lemaislre le soutient dans
Linlimé : Ce qui vous paraît inutile, c'est le beau. C'est le laid , disait Piacine avec Daudin ; mais la coutume l'emportait, et les plaidoyers de Lemais- Ire et de Patru , les deux coryphées du barreau , sont imprégnés de cette rouille de pédantisme et de faux esprit, au point qu'avec un mérite réel en quelques parties, ils ne peuvent plus être que consultés par ceux qui étudient la jurisprudence, et que d'ailleurs ils ne sont lus de personne.
Il y a pourtant quelque différence entre eux. Patru donne avec moins d'excès dans les abus dont je viens parler : sa diction est en général plus pure et plus saine j il s'occupait beaucoup de la correction du langage , et il est un des premiers grammairiens qui ont contribué à l'épurer. C'est sous ce point de vue, plus important alors qu'il ne peut l'être aujourd'hui, que Despréaux l'a loué de bien écrire ; mais nulle part il n'a loué son éloquence.
Je crois qu'au fond Lemaistre en avait plus que hii, qu'il était plus orateur. Du moins, dans le petit nombre de causes intéressantes qui se trouvent parmi la multitude de leurs plaidoyers, il y en a deux où Lemaistre me paraît avoir eu de beaux développements, de beaux mouvements d'éloquence judiciaire : d'abord une cause de séparation entre mari et femme ; et surtout une cause très singulière, où il défendait une fille que sa mère refusait de reconnaître.
D'un autre côte, Palru est un peu moins dcclamateur; il a même quelquefois, dans de petites affaires, la sagesse de ne vouloir pas être plus éloquent qu'il ne faut, sagesse infiniment rare alors, qui depuis le devint moins , et qui l'est redevenue aujourd'hui , en tout genre , autant que jamais. Mais aussi Patru tombe, plus que Lemaistre, dans le style bas et dans les détails ignobles, que réprouvent également la délicatesse de notre langue et la dignité des tribunaux.
Les deux premiers plaidoyers de Lemaistre offrent nne particularité assez extraordinaire : il y soutient le pour et le contre dans la même cause. Il est vrai que le second plaidoyer, qui ne parut qu'après sa mort dans le Recueil de ses œuvres , ne fut qu'un jeu d'esprit et une sorte d'étude faite pour s'exercer. On peut le pardonner en faveur de l'intention et de la jeunesse de l'auteur; mais d'ailleurs, on voit avec peine qu'il se soit permis dans une cause réelle ce que les anciens ne se permettaient que dans des sujets fictifs. Dans ceuxci, les faits étant donnés et convenus , l'élève ne s'exerçait qu'à balancer les moyens. Ici l'on souffre de voir l'orateur établir d'un côté des faits tout contraires à ceux qu'il afOrmait de l'autre. Il s'agit en partie de savoir si nn père a forcé sa fille
le premier plaidoyer, et le nie formellement dans le second. Je n'aime point ce jeu d'esprit, d'où il résulte de part ou d'autre un mensonge. Dans un avocat, que les anciens définissaient un homme de bien qui a le talent de lu parole , c'est une mauvaise élude que celle qui contredit la première et la plus essentielle de toutes pour celui qui a bien connu tous les devoirs et toute la noblesse de sa profession ; et cette première étude consiste à s'attacher inviolablement à la vérité , et à ne s'attacher à aucune cause qu'en raison de cette vérité. Je regarde comme une obligation indispensable dans un avocat, de ne se rendre le défenseur d'aucune cause dans les tribunaux qu'il ne s'en soit auparavant rendu le juge , autant qu'il est possible, au tribunal de sa conscience. Tout autre usage de l'éloquence judiciaire n'est qu'un jeu frivole , un trafic coupable, qui dégrade et souille un des plus beaux dons que l'homme ait reçus, puisqu'il ne lui a été départi que pour la défense de la justice, l'appui de l'innocence, et le triomphe de la vérité. On dira que, s'il en était toujours ahisi, les mauvaises causes resteraient sans défenseur, et que les bonnes n'en auraient pas besohi. Ce ne serait pas, je crois, nn grand mal ; mais malheureusement cette conséquence est impossible. Qui ne voit que mon principe ne peut concerner (jue le très petit nombre qui joint à la probité les talents et les lumières? Il y aura toujours des causes de reste pour ceux qui sont bornés ou peu délicats. L'homme supérieur ne peut craindre qu'une tentation, il est vrai, assez dangereuse, celle de briller d'autant plus dans une cause , qu'elle est plus difficile à sauver. Mais il y a une gloù-e bien plus relevée, celle du talent qui ne veut briller qu'avec le grand jour de la véi'ité. Et quelle autorité n'acquerrait pas celui qui serait bien connu pour suivre toujours ce grand principe, qui se défendrait tout déguisement infidèle, qui puiserait sa force dans sa conviction, et dont la voix, au moment où elle s'élèverait. dans le temple de la justice, serait comme un premier jugement!
Patru , dans une de ses lettres, s'efforce de prouver que le champ de l'élociuence, au temps où il vivait, était aussi étendu, aussi riche, aussi favorable [)0ur les modernes, qu'il avait pu l'être pour les anciens. Il exag^'^re, ce me semble : s'il eût dit seulement qu'il y avait , dans un siècle déjà aussi avancé que le sien dans les arts de l'espnt , plus d'une roule ouverte pour le vrai talent, et que, si plusieurs de ces routes n'avaient conduit à rien , c'était la faute des hommes, et non pas des choses, je serais entièrement de son avis. Dans le barreau , par exemple, il n'eût fallu qu'un meilleur goût
pour produire des ouvrages qui eussent pu servir de modèle en ce genre , comme il y en eut vers le même temps dans celui de l'oraison funèbre. IMais ce goût même, qui , pour vaincre la corruption générale, ne pouvait appai-tenir qu'au talent le plus éminent, n'aurait pas encore fait disparaître la distance que devait mettre entre le barreau de Rome et d'Athènes et celui de Paris la différence des gouvernements; Patru ne faisait donc aucime attention au degré d'importance et d'intérêt que partout la chose publique peut donner à l'éloquence. Il ne songeait donc pas que la plupart des grandes causes plaidées par Cicéron étaient de grandes scènes représentées sur le premier théâtre du monde. A quoi pense-t-il quand il nous dit que, dans les plaidoyers de Gauthier et de Lemaistre, on trouvera de pii/s belles espèces de causes que dans Cicéron et Démosthèncs; que le procès de ce dernier contre Eschine était purement du (jenre didactique, si Eschine n'tj eûtpasjointl'accusation contre Démosthènes? Mais cette accusation était le fond du procès , l'objet prmcipal d'Eschine; et s» Patrus'était souvenu de l'appareil et de la solennité de cette cause, plaidée devant l'élite de toute la Grèce, où il s'agissait de l'intérêt de ses peuples, au lieu de nous dire, en nous citant une cause de son temps , aujourd'hui absolument oubliée, qu'il n'y avait rien de pareil chez les anciens, il serait convenu sans doute que cette lutte mémorable d'Eschine contre Démosthènes était, non seulement par la célébrité des deiLx athlètes, mais par la nature même et les circonstances et dépendances de la cause , un des plus grands spectacles que , dans aucun siècle et chez aucun peuple , l'éloquence judiciaire eût pu donner an monde et à la postérité.
Ce qu'elle a produit de plus beau dans le dernier siècle n'appartient pas proprement au barreau , ne fut pas l'ouATage d'un légiste, ni la plaidoirie d'un avocat , ni même un mémoire juridique; ce fut le travail de l'amitié courageuse défendant un infortuné qui avait été puissant; ce fut le fruit d'un M-ai talent oratoire animé par le zèle et le danger, et signalé dans une occasion éclatante. On voit bien que je veux parler du procès de Fouquet , et des défenses publiées en sa faveur par Pellisson, et adiessées au roi. Voltaire les compare aux plaidoyers de Cicéron; et, au moment où Voltaire écrivait ce jugement, ces apologies de Fouquet étaient, sans conlrctlit, tout ce que les modernes pouvaient en ce gem-e opposer aux anciens , et ce qui se rappro(;liait le plus de leur mérite. Ce n'est pas qu'elles soient encore toul-à-fait exeniplos de cet abus de ligures qui sent ledtclamateur; qu'il n'y ait aussi quelques
incorrections dans le langage, quelques défauts dans la diction , comme la longueur des phrases , l'embarras de quelques constnictions , et la multiplicité des parenthèses : mais les beautés prédominent , et il n'y a plus ici de vices essentiels. Tout va au but, et rien ne sort du sujet. On y admire la noblesse du style, des sentiments et des idées , l'enchaînement des preuves, leur exposition lumineuse, la force des raisoimements , et l'art d'y mêler sans disparate une sorte d'ironie aussi convaincante que les raisons; l'adresse d'intéresser sans cesse la gloire du roi à l'absolution de l'accusé, de réclamer la justice de manière à ne renoncer jamais à la clémence, et de rejeter sur les mallieurs des temps et la nécessité des conjonctures ce qu'il n'est pas possible de justifier; une égale habileté à faire A'aloir tout ce qui peut servir l'accusé , tout ce qui peut rendre ses advei'saires odieux, tout ce qui peut émouvoir ses juges ; des détails de finance très curieux par eux - mêmes , par les rapports qu'ils offrent avec l'étude de cette science, telle qu'elle est en nos joiurs, et par la nature des principes qui établissent un certain désordre conmie inévitable, nécessaire, et même salutaire, dans les finances d'un grand empire. On y admire enfin des pensées sublimes , et des mouvements pathétiques, et principalement une péroraison adressée à Louis XIV, que je vais citer, quoique un peu étendue, parce que ce seul morceau suffit pour confirmer tout ce que j'ai dit à la louange de Pellisson , et les reproches qu'on peut lui faire.
« Et vous, grand prince (car je ne puis m'empêcher définir, ainsi que j'ai commencé, par votre Majesté même), c'est un dessein digne, sans doute, de [sa grandem", ce n'est pas un petit dessein que de réformer la France : il a été moins long et moins difficile à votre jMajesté de vaincre l'Espagne. Qu'elle regarde de fous côtés : tout a besoin de sa main, mais d'une main douce, tendi-e, salutaire, qui ne tue point pour guérir, qui secoure , qui corrige et répare la nature sans la détruiiT. ]\ous sommes tous liommes , Sire , nous avons tous failli : nous avons tous désiré d'être considérés dans le monde ; nous avons vu que sans bien on ne l'était pas; il nous a semblé que sans lui toutes les portes nous étaient fermées , que sans lui nous ne pouvions pas même montrer notre talent et notre mérite , si Dieu nous en avait donné , non pas même servir votre Majesté, quelque zèle que nous eussions pour son service. Que n'aurions-nous pas fait pom- ce bien , sans qui il nous était impossible de rien faire 1 Votre Majesté, Sire, vient de donner au monde im siècle nouveau, où ses exemples, plus que ses lois mêmes ni que seschàliments, conunencent à nous changer. ?\ous serons tous gens (i honneur pour être hem-eus , et nous courrons après la ploire coninio nous courions après l'argent, mourant déboute si nous n'étions pas dignes sujets d'un si grand roi, parla véritablement, et après cette seconde forma-
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - ÉLOQUENCE
lion de nos esprits et de nos mœurs , le père de tous ses peui)lcs. i\Iais quant à notre conduite passée, Sire, que votre IMajcsté s'accommode , s'il lui plait, à la faiblesse, à l'infirmité de ses enfants. ISous n'étions pas nés dans la république de Platon , ni même sous les premières lois d'Athènes écrites de sang , ni sous celles de Lacédémoue, où l'argent et la politesse étaient un crime, mais dans la corruption des temps , dans le luxe inséparable de la prospérité des états, dans l'indulgence fxauçaise, dans la plus douce des monarchies , non seulement pleine de liberté , mais de licence. Il ne nous était pas aisé de vaincre notre naissance et notre mauvaise éducation. Nous aimons tous votre Majesté : que rien ne nous rende auprès d'elle si odieux et si détestables , et que, s' empêchant de faillir comme si clL ne pardonnait jamais , elle pardonne néanmoins comme si elle faisait tous les jours des fautes. Et quant au particulier de qui j'ai entrepris la défense, particulier maintenant et des moindres et des plus faibles , la colère de votre Majesté, Sire, s'eviporterait-elle contre une feuille scche que le vent, cmjwrte (Job)? car à qui appliquerait-on plus à propos ces paroles que disait autrefois à Dieu même l'exemple de la patience et de la misère, qu'à celui qui, par le courroux du ciel et de votre Majesté , s'est vu enlever en un seul jour, et comme d'un coup de foudre , biens , honneurs , réputation , serviteurs , famille , amis et santé , sans consolation et sans commerce qu'avec ceux qui viennent pour l'interroger et pour l'accuser? Encore que ces accusations soient incessamment aux oreilles de votre ]\Iajesté , et que ses défenses n'y soient qu'un moment; encore qu'on n'ose presque espérer qu'elle voie dans un si long discours ce qu'on peut dire pour lui sur ces abus des iinauccs , sur ces millions , sur ces avances , sur ce droit de donner des commissaires, dont on entretient à toute heure votre Majesté contre lui ; je ne me rebuterai point ; car je ne veux point douter auprès d'elle s'il est coupable , mais je ne saurais douter s'il est malheureux. Je ne veux point savoir ce qu'on dira , s'il est puni: mais j'entends déjà avec espérance , avec joie , ce que tout le monde doit dire de votre Majesté, si elle fait gi'ace. J'ignore ce que veulent et ce que demandent, trop ouvertement néanmoins pour le laisser ignorer à personne , ceux qui ne sont pas satisfaits encore d'un si déplorable malheur ; mais je ne puis ignorer. Sire , ce que souhaitent ceux qui ne regardent que votre Majesté, et qui n'ont pour intérêt et pour passion que sa seule gloire. Il n'est pas jusqu'aux lois, Sire (c'est un grand Saint qui Va dit), il n'est pas jusqu'aux lois qui , toutes ' insensibles , toutes inexorables qu'elles sont de leur nature , ne se réjouissent , lorsque , ne pouvant se fléchir d'elles-mêmes, elles se sentent fléchir d'une main toute puissante, telle que celle de votre Majesté, en faveur des hommes dent elles cherchent toujours le salut , lors même qu'elles semblent demander leur ruine. Le plus sage, le plus juste même des rois crie encore à votre IMajesté, comme à tous les rois de la terre : i\e soijez point si juste. C'est un beau nom que la chambre de justice; mais le tem-
■ Fautç de français : il faut Içut, qui, dans ce sens, est indéclinable.
pie de la clémence , que les Romains élcvèreut à cette vertu triomphante eu la personne de Jules-César, est un plus grand et un plus beau nom encore. Si cette vertu n'offre pas un temple à votre Majesté , elle lui promet du moins l'empire des cœurs, où Dieu même désire de régner, et en fait toute sa gloh-e, EUe se vante d'être la seule , entre ses compagnes, qui ne vit et ne respire que sm* le troue. Courez hardiment , Sire , dans une si belle carrière : votre Majesté n'y trouvera que des rois, comme Alexandre le souhaitait, quand on lui parla de coui-ir aux jeux olympiques. Que votre Majesté nous permette un peu d'orgueil et d'audace : comme elle , Sire , quoique non autant qu'elle , nous serons justes, vaillants, prudents, tempérants, libéraux même ; mais comme elle , nous ne saurions être cléments. Cette vertu , toute douce, ioufe humaine qu'elle est , plus Gère (qui le croirait?) que toutes les autres, dédaigne nos fortunes privées ; d'autant plus chère aux grands et aux magnanimes princes , tels que votre Majesté, qu^eile ne se donne qu'à eux ; qu'en toutes les autres y^Juoique au-dessus des lois , ils suivent les lois; et qu'en celle-ci ils n'ont point d'autre loi qu'eux-mêmes. Je me trompe , Sire , je me trompe : s'il y a tant de lois de justice, il va du moins, pour votre Majesté, une générale, une auguste, une sainte loi de clémence, qu'elle ne peut violer, parce qu'elle l'a faite efle-même, pour elle-même , comme le Jupiter des fables faisait la destinée , comme le vrai Jupiter fit les lois invariables du monde, je veux dire en la prononçant. Votre Majesté s'en étonne sans doute , et n'entend point encore ce que je lui dis. Qu'elle rappelle , s'il lui plaît , pour un moment en sa mémoire ce grand et beau jour que la France vit avec tant de joie , que ses ennemis , quoique enflés de mille vaines prétentions , quoique armés et sur nos frontières , virent avec tant de douleur et d'étounement, cet heureux jour, dis-je, qui acheva de nous donner un grand roi , en répandant sur la tête de votre Majesté, si chère et si précieuse à ses peuples, l'huile sainte et descendue du ciel. En ce jour, Sire , avant que votre Majesté reçût cette onction divine , avant qu'elle eût revêtu ce manteau royal qui ornait bien moins votre Majesté qu'il n'était orné de votre Majesté même, avant qu'elle eût pris de l'autel, c'esl-à-dire de la propre main de Dieu , cette com-onne, ce sceptre, cette main de justice , cet anneau, qui faisait l'indissoluble mariage de votre IMajesté et de son royaume , cette épée nue et flamboyante, toute victorieuse sur les ennemis, toute puissante sur ses sujets, nous vîmes, nous entendîmes votre Majesté , environnée des pairs et des premières diguités de l'état , au milieu des prières , entre les bénédictions et les cantiques, à la face des autels , devant le ciel et la terre , les hommes et les auges , proférer de sa bouche sacrée ces belles et magnifiques paroles, dignes d'être gravées sur le bronze , mais plus encore dans le cœur d'un si grand roi : Je jure et jiromcts de garder tt faire garder l'équité et miséricorde en tous jugements, afin que Dieu, clément et miséricordieux, répande sur vioi et sur vous sa miséricorde.
« Si quelqu'un, Sire (nous le pouvons penser), s'opposait à cette miséricorde, à cette équité royale , nous ne souhaitons pas même qu'il soit traité sans mitéri-
corde et sans équité. IMais pour nous , qui l'implorons pour M. Fouquet, qui ne l'implore pas seulement , mais qui y espère, mais qui s'y fonde, quel malheur en détournerait les effets? Quelle autre puissance si grande et si redoutable dans les états de votre Majesté l'empêcherait de suivre et ce serment solennel , et sa gloire , et ses inclinations toutes grandes , toutes royales , puisque, sans leur faire violence et sans faire tort à ses sujets , elle peut exercer toutes les vertus ensemble? L'avenir, Sire, peut être prévu, réglé par de bonnes lois. Qui oseraitencore manquer à son devoir quand leprince fait si dignement le sien ? Que personne ne soit plus excusé : personne n'ignore maintenant qu'il est éclaiié des propres yeux de son maître. C'est là que votre ^lajesté fera A'oir avec raison jusqu'à sa sévérité même, si ce n'est pas assez de sa justice. Mais pour le passé, Sire, il est passé , il ne revient plus , il ne se corrige plus. Votre Majesté nous avait conGés à d'autres mains que les siennes : persuadés qu'elle pensait moins à nous , nous pensions bien moins à elle ; nous ignorions presque nos propres offenses , dont elle ne semblait pas s'offenser. C'est là , Sire , le digne sujet , la propre et véritable matière , le beau champ de sa clémence et de sa bonté.» Que l'on songe à ce qu'étaient Louis XIV, Fouquet, et Pellisson ; et si l'on veut se faire une idée de la différence des temps , et de ce que peut devenir une nation d'un siècle à l'autre , que l'on considère que, s'il s'était agi, de nos jours, de défendre , non pas un Fouquet , réellement coupable de malversation et même de crime d'état , Ituisqu'il avait projeté de se fortifier contre son roi dans Belle-Isle, mais quelqu'un de ces innocents proscrits, sans aucune espèce de jugement quelconque par des décrets couvenîionuds, il ne se serait trouvé personne qui eût osé adresser à la tyramiie, qu'on appelait gouvernement, une apologie publique en faveur de celui-là même dont la cause eût été la plus favorable, et que, s'il se fût élevé un défenseur de ces infortunés , la seule réponse à ses écrits eût été le même arrêt de proscription. Aussi, dans ces malheureux jours , l'infamie du silence a été égale à celle des paroles ; et celle nation , si fière auparavant et si généreuse , semble avoir mérité ses maux inouïs par un avilissement sans exemple (1).
SECTION II. — Du geure démonstratif, ou des panégyriques, discours d'apparat, etc. — Du genre délibératif et des assemblées nationales.
Quant au genre démonstratif, (jui comprend les panégyriques de toute espèce, les harangues de félicitation, de remerciement, d'inauguration, Patru cite sa harangue à la reine Christine, prononcée à la tète de l'xVcadémie, elcpii est, dit-il, im l)uné(j!iii(jue mclé d'action!) de (jraces, comme le ûiscovrs lie Cicèron poiu' Marcdlxis, Ce n'est
' l'rononcc en I7U'(.
pourtant, comme toutes les pièces semblables du même temps, qu'une amplification de rhétori(iue. On n'y aperçoit autre chose que le soin laborieux de construire et de cadencer des périodes et d'entasser des hyperboles. On s'extasiait alors sur la noblesse des expressions et le nombre de la phrase, sans s'occuper assez du fond des idées, parce que la formation du langage était encore une affaire capitale. Les compliments de réception à l'Académie , contenant l'éloge de ses membres , n'étaient pas non plus examinés sous un autre point de vue, et la plupart de ceux du dernier siècle sont dans le même goût. Les meilleurs , ceux qui sont au moins purgés de toute déclamation , n'offrent rien de plus que de l'esprit et de l'élégance , si l'on excepte celui de Racine à la réception de Thomas Corneille. Les discours sur des points de morale, d'après un texte choisi dans l'Ecriture, proposés pour sujets de prix, étaient de froids traités ou de mauvais sermons; et ce qu'il y avait de plus passable , comme par exemple un discours de Fonlenelle sur la Patience, qui fut couronné , n'était pas au-dessus du médiocre pour le style , et ne ressemblait en rien à l'éloquence. Les panégyriques des Saints, ceux même dont les auteurs ont mérité d'ailleurs le plus de réputation ; ceux qui nous restent de Bourdaloue , de Bossuet, de Fléchier, sont au nombre de leurs plus faibles compositions. Les mieux faits sont encore ceux de Fléchier, le premier des rhéteurs de son siècle. Mais quand même ils seraient aussi bons qu'ils peuvent l'être, Patru aurait encore de la peine à nous persuader que ces sortes de sujets pussent avoir autant d'effet sur l'imagination que Pline parlant à la tête du sénat de Rome , et remerciant le maître du monde d'en être le bienfaiteur, ou Cicéron félicitant César d'avoir rendu Marcellus au sénat, ou faisant devant le peuple romain l'éloge de Pompée, vainqueur des nations.
Patru n'a pas assez senti que la différence des lieux , des choses et des hommes , est de quekiue poids dans l'éloquence. Comme il avait été charge plus d'une fois de faire la harangue de présentation, lorsqu'un avocat-général était reçu au parlement, il compte aussi ces sortes de discours parmi les sujets d'éloquence moderne. Mais dans le fait , comme ces discours ne sont et ne peuvent guère être autre chose que des politesses et des exagérations convenues, et que le récipiendaire doit toujours être, en vertu de son office et de la cérémonie, le modèle de tous ceux de sa profession, ces compliments ne sont jamais sortis de l'enceinte oii ils ont été débités.
11 convient du moins (pie le troisième genre , le délibcralif, est plus eu usage diuis les rcpubli(]iics
SIÈCLE DE LOUIS XI
que dans les monarchies. Cependant il revendique, pour les modernes, les discours que l'on peut faire dans les délibérations des corps de magislralure. Ce (jcnre, dit-il, pouvait être de saison dans le temps de la Fronde; ce qui veut dire ([u'il ne pouvait plus avoir lieu sous Louis XïV, qui ne permettait pas que les parlements délibérassent sur les matières de gouvernement. IMais ce qui nous reste de ces discussions parlementaires dans les Mémoires du temps, et particulièrement dans ceux du cardinal de PiCtz , qui en rapporte de longs morceaux, est lourd, diflus, de mauvais goul, et ennuyeux. Patru ne parle pas des assemblées nationales : c'est pourtant là qu'il aurait trouvé plus aisément quelque chose de ce qu'il cherchait ; et un discours du chancelier de l'IIospital , à l'ouverture des états-généraux , est sans comparaison ce qui nous reste de plus solide , de plus sain , de plus noble , de mieux pensé et de mieux senti dans tous nos monuments du seizième siècle.
Et en effet, quel champ pour l'éloquence que ces assemblées, sans contredit les plus augustes de toutes ! Quelle carrière pour un vrai citoyen , soit qu'il ait déjà cultivé le talent de la parole, soit que le patriotisme , capable , comme toute grande passion , de transformer les hommes , ait fait de lui tout-à-coup un orateur ! Placé , dans le sein même de la patrie , au-dessus de toutes les craintes, ou parce qu'elle peut alors le garantir de tous les dangers , ou parce qu'elle offre des motifs sufiisants pour les braver tous ; au-dessus de tous les intérêts particuUers , parce que , aux yeux de la raison , ils se réunissent tous alors dans l'intérêt général ; rien ne lui manque de ce qui peut échauffer le cœur, élever et fortifier l'ame , et donner à l'esprit des lumières nouvelles : ni la grandeur des sujets, puisqu'ils embrassent les destinées [)ubliques et les générations futures ; ni ce double ai^ guillon des difficultés et des encouragements , selon les anciens maîtres, si nécessaires à l'orateur, car il est ici en présence de toutes les passions ou comiues ou cachées, généreuses ou abjectes. Il est de toutes parts assiégé, pressé, heurté par la contradiction, ou poussé, entraîné, enlevé par l'assentiment général. Il faut qu'il repousse des attaques furieuses, ou qu'il démasque un silence perfide. Il est au milieu de tous les préjugés, qui sont en même temps un épais et lourd bouclier fait pour mettre les esprits bornés et timides à couvert de la raison, et une arme acérée et dangereuse dont les esprits artificieux se servent pour intimider la raison même. Il est au milieu des accès de l'esprit d'innovation , espèce de fièvre la [)lus teiTible, qui otfusque le cerveau des vapeurs de l'orgueil et de
l'ignorance, et, allant bientôt jusqu'à la frénésie, se saisit du glaive pour tout abattre, faute de savoir s'en servir pour élaguer. Que d'ennemis à combattre ! mais aussi que de forces et de moyens pour le patriote, le vrai philosophe, l'homme éloquent ! car tous ces caractères qui faisaient l'ancien orateur doivent alors être ceux du nôtre. Il jouit de toute la liberté , de toute la dignité d'une nation entière , en parlant devant elle et pour elle ; Les principes éternels de justice sont là dans toute leur puissance naturelle, invoqués devant la puissance qui a le droit de les appliquer. Il sont là pour servir l'homme de bien qui saura en faire un digne usage , pour faire rougir le méchant c[ui oserait les démentir ou les repousser. Enfin , ce n'est point ici l'effet toujours incertain et variable d'une lecture particulière , où chacun a tout le loisir de lutter contre sa conscience et de se préparer des défenses et des refuges. J'ose dire à l'orateur de la patrie : Si tous ses représentants sont réunis pour t'entendx'e, s'ils délibèrent après t' avoir entendu , c'est pour assurer ton triomphe et le sien. J'en atteste un des plus nobles attributs de la nature humaine , l'empire de la vérité éloquente sur les hommes rassembles. Les plus justes et les plus sensibles reçoivent la première impression ; lis la communiquent aux plus faibles , et retendent en la redoublant de proche en proche : la conscience agit dans tous ; dans les uns, le courage dit tout haut, oui; dans les autres, la honte craint de dire, non; et s'il reste un petit nombre de rebelles opiniâtres, ils sont renversés, atterrés, étouffés par cette irrésistible impulsion , par ce rapide contre-coup qui ébranle toute la masse d'une assemblée ; et connue la première lame des mers du JNouveau-3Ionde pousse le dernier flot qui vient frapper les plages du nôtre , de même la vérité , partant de l'extrémité d'un vaste espace, accrue et fortifiée dans sa route , vient frapper à l'extrémité opposée son plus violent adversaire, (pii, lorsqu'elle arrive à lui avec toute cette force, n'eu a plus assez pour lui résister.
O iithmm!... Mais pour que l'éloquence politique acquière généralement ce caractère et cet empire , il faut supposer d'abord que l'esprit national est généralement boa et sain, comme il l'était dans les beaux siècles de la Grèce et de l\ome; et il faudrait s'attendre à un effet tout contraire, si une nation nombreuse se trouvait tout-à-coup composée de parleurs et d'auditeurs, précisément à l'époque où, ayant perdu le frein de la religion et de la morale, elle aurait aussi rompu le joug de toute autorité. Alors le talent même,, dans ceux qui parleraient, serait le plus souvent asser\i et dépravé par ceux qui écouteraient , ou ne sérail
pas écoutéj alors les caractères doiiiinauts des orateurs de cette inuUitiide insensée seraient , ou la complaisance servile qui flatte les passions et les vices , ou la grossière effronterie de l'ignorance, ivre du plaisir d'avoir tant d'auditeurs dignes d'elle, ou l'horribie impudence du crime déchaîné, parlant en maître devant des complices et des esclaves.
SECTION III. — Eloquence de la chaire.
L'ORUSO.f rtSÈBRE.
Les sujets d'éloquence que le siècle de LouisXI V a vu porter au plus haut degré de perfection sont sans contredit le sermon et l'oraison fuuèbi-e.
A l'égard des sermons , l'on sait assez ce qu'ils étaient dans les deux âges qui ont précédé le sien, et ce qu'étaient les JMenot , les IMaillard , et ce Barlet, dont les savants disaient en latin .-
« Nescit prœdicure qui nescit barletisare : Ne sait prêcher qui ne sait barletiscr. »
On s'est égayé partout sur leurs farces grotesques et indécentes. Nous avons des sermons de la Ligue : ils joignent l'atrocité à cette grossièreté dégoûtante qui dut nécessairement diminuer à mesure que la politesse s'introduisait dans tous les états, à la suite de l'ordre qui renaissait avec l'autorité. Mais le premier , dit Voltaire , fini fit entendre dans la chaire nne raison toujours èloquentj, ce fut Bourdaloue. Peut-être faut-il un peu restreindre cet éloge en l'expliquant. Bourdaloue fut le premier qui eut toujoursdans la chaire l'éloquence de la raison : il sut la substituer à tous les défauts de ses conterapwains. Il leur apprit le ton convenable à la gravité d'un saint ministère, et le soutint constamment dans ses nombreuses prédications. Il mit de côté l'étalage des citations profanes, et les petites recherches du bel esprit. Uniquement pénétré de l'esprit de l'Evangile et de la substance des livres saints , il traite solidement un sujet, le dispose avec méthode , l'approfondit avec vigueur. Il est concluant dans ses raisonnements, sur dans sa marche, clairet instructif dans ses résultats. Mais il a peu de ce qu'on peut appeler les grandes parties de l'orateur , qui sont les mouvements , l'éloculion, le sentiment. C'est un excellent théologien, un savant catéchiste plutôt qu'un puissant prcdicaleur. En portant toujours avec lui la conviction , il laisse trop désirer cette onction précieuse qui rend la conviction efficace.
Tel est en général le caractère de ses sermons. Ceux de Cheminais , autre jésuite, ne sont pas sans quelque tlouceur ; et celle qu'il mettait dans son débit lui procura une vogue pjissagère , dont l'impression fut le terme, comme elle l'a été de la réputation de iJretonneau et de quelques autres
sermonnaires leurs contemporains, qui depuis long-temps ne sont plus guère lus. Les sermons même de Bossuet et de Fléchierne répondent pas à la célébrité qu'ils ont acquise dans l'oraison funèbre; et sans parler de la foule des prédicateurs médiocres, il suffit de dire que, lorsqu'on eut entendu, et plus encore, lorsqu'on eut lu Massîllon, il éclipsa tout.
Bossuet et Masillon sont donc les modèlei par excellence que nous avons à considérer prmcipalement dans l'éloquence chrétienne , l'un dans l'oraison funèbre , et l'autre dans le sermon. Je commencerai par le premier , en me conformant à l'ordre des temps , et même à celui des choses , piùsque l'oraison funèbre réunit plus de parties oratoires , exige plus d'art et d'élévation que le sermon.
Mais je me crois obligé de jeter en avant quelques réllexions que l'esprit du moment a rendues nécessaires , par rapport aux différentes dispositions que chacun peut apporter à ces objets, suivant les diverses manières de penser. Quoique le mérite d'orateur et d'écrivain soit ici particulièrement ce qui doit nous occuper , cependant on ne peut se dissimuler que le degré d'attention et d'intérêt pour le talent dépend un peu , en ces matières, et surtout aujourd'hui, du degré de respect pour les choses, et pour tout dire en un mot, de la croyance ou de l'incrédulité. Celle-ci', devenue plus intolérante à mesure qu'elle est plus répandue, en vient enfin depuis quelques années jusqu'à vouloir détourner nos yeux des plus beaux monuments de notre langue , dès qu'elle y voit empreint le sceau de la religion. Je laisse de côté les opinions que personne n'a le droit de forcer , mais je réclame contre cette espèce de proscription que personne n'a le droit de prononcer. Il faut se rappeler que c'est le siècle de Louis XIV qui passe actuellement sous vos yeux , et que , ainsi que moi, vous devez considérer à la fois, dans ce qui nous en reste, et l'esprit des écrivains et celui de leur siècle. Il était tout religieux ; le nôtre ne l'est pas : mais , de quelque manière qu'on juge l'un et l'autre , on ne peut nier du moins que les écrivains et les orateurs ont dû écrire et parler pour ceux qui les lisaient et les écoutaient. C'est un principe de raison et d'équité que j'oppose d'abord à l'impérieux dédain de ceux (jui voudraient qu'on n'eût jamais écrit et parlé que dans leur sens. Je n'examine point encore si ce sens est le bon sens : dans l'étendue de ce Cours , chaque chose doit venir en son temps et à sa place. Mais je jtuis avancer, dès cet instant, (|ue, dans ce siècle des grandeurs de la France, la religion, à ne la considérer même (jue sous les
SIECLE DE LOUIS
rapports humains, fut grande comme tout le reste, et que la France, son monarque et sa cour, furent pour l'Europe entière , dans la religion comme dans tout le reste , un spectacle et un modèle. Il n'est permis ni de l'ignorer ni de l'oublier. Ayez donc devant les yeux , pendant les séances actuelles, un Bossuet convertissant un Turenne ; un Fénelon montant dans la chaire pour donner l'exemple de la soumission à l'Eglise ; un Luxembourg au lit de la mort, préférant à toutes ses victoires le souvenir d'un verre d'eau donné au nom du Dieu des pauvres ; im Condé , un cardinal de Retz , une piincesse palatine, donnant, après avoir joué de si grands rôles dans le monde , à la guerre , à la cour, l'exemple de la piété et du repentir, au pied des autels ; une La Vallière allant pleurer aux Carmélites, jusqu'à son dernier jour, le malheur d'avoir aimé le plus aimable des rois j enfin , ce roi lui-même, regardé comme le premier des hommes, humiliant tous les jours dans les temples un diadème de lauriers , et se reprochant ses faiblesses au milieu de ses triomphes. Revoyez, dans les Lettres de Sévigné, ces fidèles images des mœurs de son temps : partout la religion en honneur; partout le devoir de se retirer du monde à temps , de se préparer à la mort , rais au nombre des devoirs , non pas seulement de conscience , mais encore de bienséance ; ce qu'étaient la solennité des fêtes et l'observance du jeûne prescrit j enfin , un duc de Bourgogne , un prince de vingt ans, refusant au respect qu'il avait pour le roi son aïeul d'assister à un bal qu'il regardait comme une assemblée trop mondaine^ Tel était l'empire de la religion : ceux qui n'en avaient pas ( et ils étaient rares ) gardaient au moins beaucoup de réserve j et ceux qui avaient de la religion en avaient avec dignité. Voilà les auditeurs qu'ont eus les Bossuet, les Fléchier, les MassiUon : serait-il juste de les juger sur ceux qu'ils auraient aujourd'hui?
L'oraison funèbre, telle qu'elle est parmi nous, appartient, ainsi que le sermon, au seul christianisme. C'est une espèce de panégyrique religieux, dont l'origine est très ancienne , et qui a un double objet chez les peuples chrétiens , celui de proposer à l'admiration, à la recomiaissance, à l'émulation, les vertus et les talents qui ont brillé dans les premiers rangs de la société, et en même temps de faire sentir à toutes les conditions le néant de toutes les grandeurs de ce monde , au moment où il faut passer dans l'autre. La philosophie de nos jours, qui blâme souvent et sans peine, parce qu'elle s'attache de préférence au côté défectueux de toutes les choses humaines, a réprouve ce geme d'éloquence, parce qu'il n'est pas toujouis conforme à la vérité , comme si elle était
plus rigoureusement observée dans les autres genres qu'elle-même autorise ou fait valoir. Les éloges académiques sont-ils d'une véracité plus sévcie que les oraisons funèbres ? A Dieu ne plaise que je veuille en aucun cas justifier le mensonge ! mais d'abord, il y a dans toute espèce de discours oratoire des convenances et des conventions qui sont du genre. On n'attend pas, on n'exige pas de l'orateur qui loue, la même fidélité, la même rigueur que de l'historien qui raconte. L'éloquence de l'im a pour objet de donner plus de force à l'exemple du bien : le but principal de l'autre est de se servir également de l'exemple du bien et de celui du mal, et de faire voir que tous les deux , en quelque rang que l'en soit, n'échappent point aux regards de la postérité. D'après ces données reconnues, tout ce qu'on demande au panégyriste, c'est qu'il ne loue que ce qui est louable , et que son art , qui est celui de faire aimer la vertu , ne soit jamais celui d'excuser le vice. Ce n'est point à lui de montrer l'homme tout entier ; il n'a pas devant lui l'espace de l'histoire , il n'a qu'une heure à parler; et ce doit être pour saisir dans son sujet tout ce qui peut agrandir en nous l'amour du devoir et l'idée du beau. S'il obtient cet effet , il a rempli sa mission et l'objet du panégyrique.
Je ne prétends pas qu'en atteignant à ce but d'utilité , les Bossuet , les Fléchier, les Mascaron , et leurs successeurs, n'aient jamais présenté les choses et les hommes que dans leur vrai point de vue; mais quand ils y ont manqué ( ce qui est rare ) , leurs erreurs, comme nous le verrons dans l'analyse qui va suivre, étaient celles du siècle. Et quel siècle n'a pas les siennes ? et quel écrivain ne s'y laisse pas aller plus ou moins? C'est là le cas où la waie philosophie sait reconnaître et excuser l'in,fluence de l'opinion.
On a fait à l'oraison funèbre un autre reproche, celui de n'être réservée que pour les rois et les grands ; et l'on a demandé pourquoi la religion même accordait au rang ce qui ne devrait appartenir qu'à la vertu. Cette question spécieuse , et qui peut prêter beaucoup au facile étalage des phrases , rentre , comme beaucoup de questions semblables , dans ce système d'égalité mal entendue qui est l'opposé de tout système politique et social. On ne fait pas attention que la religion, qui est temporcllemeutdsns l'état, doit se conformer au gouvernement dans tout ce qui n'est pas contraire aux dogmes et à la discipline. Or l'oraison funè])re , avec les caractères que je viens de marcpier, et qui sont les siens , est un honneur public , qui non seulement ne répugne en rien au christianisme , mais qui même est conforme à son esprit. L'Evangile ordonne d'honorer les puis-
sances, et nous enseigne qu'elles sont instituées de Dieu. Ce dernier hommage que l'Eglise leur rend ne tend, comme tous les autres, qu'à l'cdificalion, et surtout à entretenir et fortifier le respect qu'elle nous prescrit pour ceux que la Providence a placés au-dessus de nous ; respect ([ue Montesquieu regarde comme un des grands bienfaits de notre religion. Si elle ne décerne point ces honneurs solennels à des particuliers , c'est que l'état n'en décerne aucun aux conditions privées , et qu'elle doit , dans les choses extérieures et temporelles , suivre la marche du gouvernement. Ne pourraisje pas demander aussi pourquoi les Académies ne décernent d'éloges qu'à leurs membres , quoiqu'il y ait hors de leur sein des talents et du mérite ? Rïais c'est que les choses d'ordre public ne sont pas et ne peuvent pas être réglées et mesurées sur une sorte d'autorité qui n'a elle-même ni règle ni mesure certaine, c'est-à-dire, sur l'opinion. Un ordre quelcontjue est de tous les moments, et doit être fixe : l'opinion est incertaine et variable, et ne se fixe tout au plus qu'avec le temps. Aussi tous ces honneurs convenus n'en sont ni le témoignage assuré , ni l'expression infaillible : ils ont , comme je l'ai fait voir, un autre dessein et un dessein utile ; et s'ils sont susceptibles d'abus , c'est cette même opinion qui en est le remède ; car on sait que tous ces honneurs ne lui commandent point , qu'elle sait bien se faire entendre , et pai-le plus haut que tous les panégyriques de cérémonie. La vertu n'en a pas besoin : si elle est obscure , elle se suffit à elle-même , et Dieu la voit : si elle est comme , elle occupe les cent voix de la renommée, plus fidèle encore elpUis prompte à célébrer les talents. Ainsi tout est à sa place , et les choses restent ce qu'elles sont.
Au reste, on a vu des exceptions à celte attribution exclusive de l'oraison funèbre aux princes du monde et de l'Eglise , et luie entre autres , dans nos jours , qui a également honoré le panégyriste et le héros , car c'en était un , et de la religion et de l'humanité. Je veux parler du curé de Saint- André ', le vénérable Léger, cet homme de Dieu , qui passa quarante ans à faire du bien dans une paroisse pauvre, qui n'en perdra jamais la mémoire. Il a été célébré dignement par un éloquent évêque ° qui avait été son élève , et qui prononça son éloge funèbre dans la chaire cvangéliquc, devant le plus nombreux auditoire et devant une foule de prélals , la plupart élèves aussi de ce même pasteur, et formés sous sa direction à toutes les vertus du sacerdoce, dans la conmninauté de
' C'est lui (lui a fourni l'idée et le caractère ilu curé île Meltinic.
' M. lie IJeaiivais, évè<iue ile Sciiez,
Saint-André, l'un des plus illustres séminaires de l'épiscopat. C'est une preuve qu'il y a des hommes privilégiés pour qui le monde même déroge à ses usages, et il est beau que ce soit en faveur de la vertu modeste et presque ignorée ; car cet homme respectable n'était guère connu que des pau\Tes , et de cette classe de pauvres dont la reconnaissance n'a rien à donner à la vanité.
Faite pour la chaire, l'oraison funèbre tient beaucoup du sermon, et doit être fondée, comme lui , sur une doctrine céleste , qui ne connaît de vraiment bon , de vraiment grand , que ce qui est sanctifié par la grâce, et qui foudroie toutes les grandeurs du temps avec le seul mot d'éternité. Il en résulte pour l'orateur un double devoir : il faut que, pour remplir son sujet, il exalte magnifiquement tout ce que fut son héros selon le monde; et que, pour remplir son mhiistère, il termine tout cet héroïsme au néant , selon la religion , si la piété ou la pénitence ne l'ont pas consacré devant Dieu. Ce plan n'est contradictoire que pour l'irréflexion , et difficile que pour la médiocrité : c'est , au contraire , une grande vue en morale, et un puissant véhicule pour le talent oratoire. En abattant d'une main ce qu'il a élevé de l'autre, l'orateur chrétien ne se combat point luimême; il ne combat que des illusions, et avec d'autant plus de supériorité, qu'après avoir, comme par complaisance, accordé ce qu'il devait au siècle et à ses coutumes , il semble se jouer de toute la pompe qu'il a étalée un moment , et fait voir à ses auditeurs détrompés combien ce qu'ils admirent est peu de chose , puisqu'il ne faut qu'un mot pour en montrer le vide , et qu'un instant pour en marquer le terme.
Ce genre d'écrire a donc de merveilleuses ressources pour l'imagination et pour l'instruction : il est plus étendu , plus élevé , plus varié que le sermon. Dans la peinture des talents, des vertus, des travaux qui ont illustré les empires, et servi ou embelli la société, il devance l'idstoire et peut prendre un ton plus haut ([u'elle : heureux quand elle n'a pas ensuite à le démentir ! I\Iais combien imposante et majestueuse doit être la voix qui se fait entendre aux hommes entre la tombe des rois et l'autel du Dieu qui les juge ! Ailleurs le panégyriste des héros est d'autant plus intimidé, qu'il a plus à foire ; il borne son ambition et ses efforts à n'être pas au-dessous de son sujet, à égaler les paroles aux choses. Ici l'orateur sacré, planant audessus de toutes les grandeurs, les voit d'en haut, lient d'une main la couronne qu'il pose sur leur lêle, et de l'autre l'Evangile, qui renverse toutes les couronnes devant celle de l'éternité. 31ais combien aussi ces mains doivent être fermes et sûres I
SIÈCLE DE LOUÎS XIV. - ÉLOQUENCE
ioo
Si elles sont incertaines et vacillantes , si tous les mouvements n'en sont pas justes etdccitlcs, tout l'effet est perdu. La tribune sainte est pour l'éloquence un théâtre auguste, d'où elle peut de toute manière dominer sur les hommes ; mais il faut que l'orateur sache y tenir sa place. S'il vous laisse trop vous souvenir que ce n'est qu'un homme ({ui parle ; si Dieu n'est pas toujours à côté de lui , on ne verra plus qu'un rhéteur mondain, qui adresse à des cendres les derniers mensonges de la flatterie. Au contraire, s'il est capable d'avoir toujours l'œil vers les cieux, même en louant les héros de la terre ; si , en célébrant ce qui passe , il porte toujours sa pensée et la nôtre vers ce qui ne passe point ; s'il ne perd jamais de vue ce mélange heureux , qui est à la fois le comble de l'art et de la force , alors ce sera en effet l'orateur de l'Evangile, le juge des puissances , l'interprète des révélations divines; en un mot, ce seraBossuet.
Ce nom vous rappelle un de ces hommes rares que le siècle de Louis XIV a réunis dans le vaste domaine de sa gloire : et je ne parle pas ici du théologien profond, de l'infatigable controversiste, dont la plume féconde et victorieuse était tour-à-tour l'épée et le bouclier de la religion : ces travaux apostoliques n'entrent point dans la classe des objets qui nous occupent.
Quatre discours , qui sont quatre chefs-d'œuvre d'une éloquence qui ne pouvait pas avoir de modèle dans l'antiquité , et que personne n'a depuis égalée, les oraisons funèbres de la reine crAmjleterre, de Madame, du grand Condé, et de la Princesse palatine , surtout les trois premières , ont placé Bossuet à la tête de tous les orateurs français, non pas, comme on voit, par le nombre, mais par la supériorité des compositions. On les met sous les yeux de tous les jeunes rliétoriciens , et c'est peut-être ce qui fait qu'on les lit moins dans la suite. On croit connaître assez ce qu'on a eu long-temps entre les mains : on ne songe pas que ce n'est pas trop de toutes les connaissances que domie la maturité de l'esprit pour bien goûter et bien apprécier ces inimitables morceaux. Qu'un homme de goût les relise , qu'il les médite , il sera terrassé d'admiration : je ne saurais autrement exprimer la mienne pour Bossuet. Si quelque chose, indépendamment de leur mérite propre, pouvait d'ailleurs les faire valoir encore plus , ce serait le contraste qui se présente de soi-même entre cette éloquence si simple et si forte , toujours lîaturelle et toujours originale, et la malheureuse rhétorique qui de nos jours en prend si souvent la place. Dans Bossuet, pas la moindre apparence d'efforts ni d'apprêts , rien qui vous fasse songer à l'auteur j il vous échappe entièrement et ne vous
attache qu'à ce qu'il dit. C'est là surtout, on ne saurait trop le répéter, la différence essentielle du grand talent et de la médiocrité , du bon goût et (hi mauvais ; c'est que tout effet est manqué , si je vous vois trop vous arranger pour en produire; c'est que vous n'êtes plus rien si vous ne vous faites pas oublier ; c'est que vos efforts , trop visibles , ne montrent que votre faiblesse ; c'est qu'on ne se guindé que parce qu'on est petit. Au contraire , si vous êtes emporté par un élan naturel et comme involontaire, vous m'entraînez à votre suite ; si votre imagination vous domine, vous dominez la mienne; si votre imagination vous commande , vous me commandez ; et dans ce cas je ne verrai rien dans vous qui démente celte impression , je ne vous verrai rien chercher, rien affecter, rien contourner. Suivez de l'œil l'aigle au plus haut des airs, traversant toute l'étendue de l'horizon ; il vole , et ses ailes semblent immobiles : on croirait que les airs le portent. C'est l'emblème de l'orateur et du poète dans le genre subhme : c'est celui de Bossuet.
Que cet homme est un puissant orateur ! En vérité , il ne se sert point de la langue des autres hommes; il fait la sienne, il la fait telle qu'il la lui faut pour la manière de penser et de sentir qui est à lui : expressions , tournures , mouvements , constructions, harmonie, tout lui appartient. D'autres écrivains , et même d'un grand mérite , font sans cesse du langage l'ornement de leur pensée, la relèvent par l'expression : la pensée de Bossuet, au contraire, est d'un ordre si élevé qu'il est obligé de modifier la langue d'une manière nouvelle, et de la rehausser jusqu'à lui. Mais comme elle semble être à sa disposition ! comme il en fait ce qu'il veut ! quel caractère il lui donne ! Nulle part , sans exception , elle n'est ni plus vigoureuse, ni plus hardie , ni plus fière que dans les beaux vers de Corneille et dans la prose de Bossuet. C'est ce qui distinguera toujours ces deux écrivains, à qui notre langue a tant d'obligations; c'est ce qui soutiendra toujours Corneille en présence de ceux de nos poètes qui ont eu sur lui d'autres avantages , et Bossuet contre ceux qui se rendent détracteurs de son talent, parce qu'ils le sont de sa croyance. J'ai vu de durs mécréants, et surtout des athées, dégoûtes de ses écrits et de ceux de Massillon, et tout prêts d'effacer leurs titres, qui sont les nôtres : incrédules, laisseznous nos grands hommes, car vous ne les remplacerez pas.
De quel ton il débute dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, femme de l'infortuné Charles I*"'" ! A la vérité , quel sujet ! Mais comme il est exposé çlan§ cet exordç, qui le contient tout
entier ! Bossuet parlait dans l'église de Sainte- Marie de Chaillot, où reposait le cœur de cette reine. Il prend pour son texte : Et nunc, reges, inteUifjite; erudimini, qui judicatis terram.
c( Celui qui règne dans les cieux , et de qui relèvent tous Jes empires , à qui seul appartient la gloire , la majesté et l'indépendance , est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois , et de leur donner , quand il lui plaît, de gi'andes et terribles leçons. Soit qu'il élève les trônes, soit qu'il les abaisse, soit qu'il communique sa puissance aux princes, soit qu'il la retire à lui-même , et ne leur laisse que leur propre faiblesse . il leur apprend leurs devoirs d'une manière souveraine et digne de lui ; car, en leur donnant sa puissance , il leur commande d'en user , comme il le fait lui-même , pour le bien du monde , et il leur fait voir, en la retirant, que toute leur majesté est empruntée, et que, pour être assis sur le trône , ils n'en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême. C'est ainsi qu'il instruit les princes , non seulement par des discours et par des paroles , mais encore par des effets et par des exemples : et nunc, reges, intelligitc; erudimini, qui judicatis terram. Chrétiens, que la mémoire d'une grande reine, fille , femme, mère de rois si puissants et souverains de trois royaumes, appelle de tous côtés à cette triste céiémonie , ce discours vous fera paraître un de ces exemples redoutables qui étalent aux yeux du monde sa vanité tout entière. Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines, la félicité sans bornes, aussi bien que les misères ; une longue et paisible jouissance d'une des plus nobles couronnes de l'univers; tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur , accumulé sur une tète qui ensuite est exposée h tous les outrages de la fortune; la bonne cause d'abord suivie de bons succès , et depuis, des retours soudains , des c'oangements inouïs ; la rébellion long-temps retenue et à la fin tout-à-fait raaîti'esse; nul frein à la licence ; les lois abolies; la majesté violée par des atteutats jusqu'alors inconnus ; l'usurpation et la tyrannie sous le nom de liberté; une reine fugitive, qui ne trouve aucune retraite dans trois royaumes , et à qui sa'propre patrie n'estplns qu'un triste lieu d'exil*; neuf voyages sur mer , entrepris par une princesse malgré les tempêtes ; l'Océan étonné de se voir traverser tant de fois en des appareils si divers et pom- des causes si différentes ; un trône indignement renversé et miraculeusement rétabli : voilà les enseignements que Dieu donne aux rois; ainsi fait-il VDir au monde le néaut de ses pompes et de ses grandeurs. Si les paroles nous man- (|uent , si les expressions ne répondent pas à un sujet si vaste et si relevé, les choses parleront assez d'ellesmêmes. Le cœur d'une grande reine, autrefois élevé par une si longue suite de prospérités, et puis plongé lout-à-coup dans un abîme d'amertumes, parlera assez haut ; et, s'il n'est pas permis aux particuliers de faire des leçons aux princes sur des événements si étranges , un roi me prête ses paroles pour leur dire : Et nunc,
* Cette plirnsc rnppollp lo inntdc Darius fugitif: Qiious- 'juc in regno mco cvttlabo ? (Quint. Ciut. V, 2'*.)
reges , etc. Entendez , ô grands de la terre 1 instruisezvous, arbitres du monde 1 »
Est-ce là entrer, dès les premières paroles, au milieu de son sujet , et y transporter tout de suite l'auditeur ? Que cet exorde est majestueux, sombre et religieux! Notre ame n'est-elle pas déjà troublée de ce fracas d'événements sinistres, de révolutions désastreuses, remplie d'une grande scène d'infortunes? Pourquoi? C'est qu'en effet il il a fait parler les choses mêmes. Pas un mot qui ne porte , pas un qui ne soit une image ou une idée, un tableau ou une leçon; et, au milieu de cet assemblage si imposant, la grande idée de Dieu qui domine tout ! Qu'on se représente , après un semblable exorde, des auditeurs dans un temple qui ajoute encore à son effet, et qu'on se demande si quelqu'un d'eux pouvait songer à Bossuet ! Non : l'imagination, assaillie par tant d'objets de douleur et de réflexion , n'a vu , n'a pu voir que le renversement des trônes, les coups de la fortune, les tempêtes, l'Océan. Le lecteur même est entraîné, quoique avec bien moins de moyens pour l'être ; et ce n'est qu'après avoir été tout d'une baleine jusqu'au bout de ce discours , qui est à peu près partout de la même force, qu'il peut revenir à lui-même, et s'interroger sur tant de beaux détails et sur toutes les ressources de l'orateur. Observons encore que la plupart , empruntées depuis par de nombreux imitateurs , ont dû perdre , avec le temps , quelque chose de leur effet ; mais qu'alors elles avaient toutes un caractère de nouveauté, et que persomie, avant Bossuet, n'avait parlé de ce ton , ni écrit de ce style. Avec quelle noblesse il exprime tout ce qui est relatif à la religion, même ce qu'un usage journalier a rendu vulgaire ! Veut-il dire que les catholiques ne pouvaient , en Angleterre, ni se confesser, ni entendre la messe avec sûreté ; rien ne paraît plus simple. Vous allez voir comment Bossuet, qui connaît le ton de l'oraison funèbre , sait agrandir tout ce qu'il traite.
« Les enfants de Dieu étaient étonnés de ne voir plus ni l'autel, ni le sanctuaire , ni ces tribunaux de miséricorde qui justifient ceux qui s'accusent. O douleur ! il fallait cacher la pénitence avec le même soin qu'on eût fait les crimes; et Jésus-Christ même se voyait contraint, au grand malheur des hommes ingrats, de chercher d'autres voiles et d'autres ténèbres que ces voiles et ces ténèbres mystiques dont il se couvre volontaircraeut dans l'Eucharistie. »
Voilà sans donte du sublime d'expression ; mais il tient à celui des idées. Ailleurs vous trouverez cette précision énergique de Tacite et de Salluste :
<( Dans la plus grande fureur des guerres civiles, jamais on n'a douté de sa parole , ni désespéré de sa clémence. »
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - ÉLOQUENCE
En parlant de la mort si subite et si horrible de madame Henriette, il dit :
« Que d'années la mort va ravir à cette jeunesse 1 Que de joie elle enlève ù cette fortune ! Que de gloire elle ôte à ce mérite ! »
Vent- il tirer de l'instabilité des clioses humaines un motif de conversion :
« Quoi 1 le charme de sentir eet-il si fort que nous ne puissions rien prévoir? Les adorateurs du monde seront-ils satisfaits de leur fortune, quand ils verront que, dans un moment, leur gloire passera à leur nom, leurs titres à leurs tombeaux, leurs biens à des ingrats, et leurs dignités peut-être à leurs envieux ? »
On ne peut dire plus de choses en moins de mots , ni donner à sa phrase une plus grande force de sens. La même observation se présente sur ce morceau concernant Charles I*'" , termine par le mouvement le plus pathétique, que l'orateur sait tirer de la circonstance de ce cœur, dont il a déjà fait un des plus beaux endroits de son exorde.
« Poursuivi A toute outrance par l'implacable malignité de la fortune, trahi de tous les siens, il ne s'est pas manqué à lui-même. ]Malgré les mauvais succès de ses armes infortunées , si on a pu le vaincre , on n'a pas pu le forcer ; et comme il n'a jamais refusé ce qui était raisonnable étant vainqueur, il a toujours rejeté ce qui était faible et injuste étant captif. J'ai peine à contempler son grand cœur daus ces dernières épreuves ; mais certes, il a montré qu'it n'est pas permis aux rebelles de faire perdre la majesté à un l'oi qui sait se connaître; et ceux qui ont vu de quel front il a paru dans la salle de Westminster , et dans la place de Whitehall , peuvent juger aisément combien il était intrépide à la tête de SCS armées , combien il était auguste et majestueux au milieu de son palais et de sa covu-. Grande reine , je satisfais à vos plus tendres désirs quand je célèbre ce monarque ; et ce cœur qui n'a jamais vécu que pour lui se réveille , tout poudre qu'il est, et devient sensible, même sous ce drap mortuaire, au nom d'un époux si cher. »
Sont-ce-là des figures pleines de chaleur et de vie ? Et quel nerf de diction ! à quelle sagacité de vues , à quelle étendue de pensées il se joint dans la peinture des caractères ! Voyez ceux de Turenne et de Condé en parallèle, celui du cardinal de Retz, Celui de Cromwel. On les a cités trop souvent , et ils sont trop connus pour les rapporter ici. Je ne remarquerai que la première expression du dernier, parce qu'elle contient un des secrets particuliers du style de Bossuet. Un Iwmme s'est rencontré. Un autre écrivain aurait pn dire : Cromwel était un de ces prodiges de scélératesse qui apparaissent de temps en temps dans l'univers comme d'effrayants pliénomènes, etc. Il aurait bien dit , mais comme tout le monde peut bien dire. Bossuet dit tout cela d'un seul mot : Un homme s'est rencontré. Et de plus il dit mieux ,
parce qu'il fait entendre avec ce seul mot ce qu'il y a de plus extraordinaire , et qu'il y monte l'imagination. Voilà ce que j'appelle la langue de Bossuet. On en trouverait des traits à toutes les pages , et souvent en foule et pressés les uns sur les autres ; témoin ce morceau sur la mort de Rladame :
f< Rien n'a jamais égalé la fermeté de son ame , ni ce courage paisible qui, sans faire effort pour s'élever, s'est trouvé par sa naturelle situation au-dessus des accidents les plus redoutables. Oui, Madame fut douce envers la mort, comme elle l'était envers tout le monde. Son grand cœur ni ne s'aigrit ni ne s'emporta contre elle. Elle ne la brava pas non plus avec fierté , contente de l'envisager sans émotion, et de la recevoir sans trouble. Triste consolation , puisque , malgré ce grand courage, nous l'avons perdue 1 C'est la grande vanité des choses humaines ; après que , par le dernier effet de notre courage, nous avons pour ainsi dire surmonlé la mort elle éteint en nous jusqu'à ce courage par lequel nous semblions la déGer. La voilà , malgré ce grand cœur, cette princesse si admirée et si chérie; la voilà telle que la mort nous l'a faite l Encore ce reste , tel quel , va-t-il disparaître : cette ombre de gloire va s'évanouir ; et nous Talions voir dépouillée même de cette triste décoration. Elle va descendre à ces sombres lieux, à ces demeures souterraines , pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre, comme parle Job, avec ces rois et ces princes anéantis , parmi lesquels à peine peut-on la placer , tant les rangs y sont pressés , tant la mort est prompte à remplir ces places ! Mais ici notre imagination nous abuse encore : la mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là que des tombeaux qui fassent quelque figure. Notre chair change bientôt de nature ; notre corps prend un autre nom ; même celui de cadavre, dit TertulUen , parce qu'il nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas long-temps ; il devient un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue, tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes.
« C'est ainsi que la puissance divine , justement irritée contre notre orgueil , le pousse jusqu'au néant , et que, pour égaler à jamais les conditions , elle ne fait de nous tous qu'une même cendre. Peut-on bâtir sur ces ruines? peut-on appuyer quelque grand dessein sur ces débris inévitables des choses humaines? »
Nul écrivain n'a tiré un plus grand parti que Bossuet de ces idées de mort, da destruction, d'anéantissement, fréquentes chez les anciens, qui connaissaient le pouvoir qu'elles ont sur notre imagination, sur cette étrange faculté qui règne dans nous si impérieusement, qu'elle nous rend avides des impressions mêmes qui effraient notre raison et qui humilient notre orgueil. Mais ces idées lugubres ont ici un autre résultat que chez les anciens. Ils appelaient la pensée de la mort , comme un avertissement de jouir du moment qui
passe et qui peut être le dernier. On conçoit au contraire qu'une religion qui ne considère le temps que comme un passage à l'éternité peut fournir à l'éloquence des instructions d'un ordre bien plus relevé ; et nulle part elles ne sont plus frappantes que dans Bossuet. On pourrait dire de lui, si l'on osait hasarder des expressions qui se présentent quand on le lit, et qui semblent dans son goût , que nul homme ne s'est avancé plus loin dans l'éternilé , et ne s'est enfoncé plus avant dans les profondeurs de notre néant. Ecoutez-le dans l'oraison funèbre de la princesse palatine , qui, avant sa conversion , avait joué un si grand rôle dans les intrigues de la Fronde :
« Que lui servirent ses rares talents? Que lui servit d'avoir mérité la confiance intime de la cour, d'en soutenir le ministre deux fois éloigné , contre sa mauvaise fortune, contre ses propres frayeurs, contre la malignité de ses ennemis, et enfin contre ses amis, ou partagés, ou irrésolus, ou infidèles? Que ne lui promit-on pas dans ses besoins 1 Mais quel fruit lui en reviul-il, sinon de connaître par expérience le faible des grands politiques, leurs volontés changeantes ou leurs paroles trompeuses, la diverse face des temps, les amusements des promesses, l'illusion des amitiés de la terre, qui s'en vont avec les années et les intérêts , et la profonde obscurité du cœur de l'îiomme , qui ne sait jamais ce qu'il voudra , qui souvent ne sait pas bien ce qu'il veut, et qui n'est pas moins caclié ni moins trompeur à luimême qu'aux autres ? O éternel roi des siècles , qui possédez seul l'immortalité 1 voilà ce qu'on vous préfère', voilà ce qui éblouit les âmes qu'où appelle grandes 1 »
Toutes ces idées , je le sais , ont été depuis répétées mille fois ; mais que celte façon de les concevoir et de les rendre est hors de toute comparaison ! Ce sont des lieux communs dans les imitateurs, je le veux; mais aussi ont- ils, comme Bossuet, ce sentiment intime , celte pitié si sincèrement dédaigneuse, ce mépris altérant qui semble flétrir à chaque mol toutes les jouissances temporelles ? Et quelle plénitude de sens ! Je m'en rapporte à vous , messieurs ; vous venez de l'entendre , et si'iremcnt ce (jue vous avez éprouvé est au-dessus de tout ce que j'en pourrais dire.
Que de mouvemenls heureux et oratoires lui a fournis ce sentiment qui a chez lui une force toute particulièrePIl -sienlde relever les grandes qualités de la reine d'Angleterre : il s'écrie :
<( O mère 1 ô femme ! ô reine admirable et digne d'une meilleure fortune 1 »
.luscpi'iei ce n'est qu'une apostrophe, une figure ordinaire ; mais il ajoute , « si les fortunes de la terre élaient quelque chose 1 » Et ce Irait jeté en passant porte dans l'ame une réflexion triste et religieuse.
Bossuet, comme tous les grands orateurs,
abonde en mouvements de tonte espèce : il n'a presque point d'autres transitions.
« Les malheurs de sa maison ( dit-il en parlant de iMadame) n'ont pu l'accabler dans sa première jeunesse; et dès lors on voyait en elle une grandeur qui ne devait rien à !a fortune. INous disions avec joie que le ciel l'avait arrachée , comme par miracle, des mains des ennemis du roi son père , pour la donner à la France, don j)récieux , inestimable présent, si seulement la possession en avait été plus durable 1 Mais pourquoi ce souvenir vient-il m'interrompre ? Hélas! nous ne pouvons un moment arrêter les yeux sur la gloire de la princesse, sans que la mort s'y mêle aussitôt pour tout offusquer de son ombre. O mortl éloigne-toi de notre pensée et laisse-nous tromper pour un peu de temps la violence de notre douleur par le souvenir de notre joie. Souvenez-vous donc , messieurs , de l'admiration que la princesse d'Angleterre donnait à toute la cour. Votre mémoire vous la peindra mieux avec tous ses traits et son incomparal)Ie douceur que ne pourront jamais faire toutes mes paroles. Elle croissait au milieu des bénédictions de tous les peuples, et les années ne cessaient de lui apporter de nouvelles grâces. »
Après avoir représenté Madame, l'idole de la cour, enlevée aux adorations publiques à la fleur de son âge, et au retour d'un voyage d'Anglerre, où elle avait entre ses mains le secret de l'état , confidence honorable pour une si jeune princesse :
<c La confiance de deux rois ( dit-il) l'élevait au comble de la grandeur et de la gloire 1 »
Il s'arrête à ces mots :
« La grandeur et la gloire 1 Pouvons-nous encore entendre ces noms dans ce triomphe de la mort? Non , messieurs , je ne puis plus soutenir ces grandes paroles par lesquelles l'arrogance humaine tâche de s'étourdir elle-même pour ne pas apercevoir son néant. »
Quel caractère de style! Il est vrai que jamais sujet ne s'y prêta davantage. Dix mois auparavant, il avait prononcé devant celle même princesse l'oraison funèbre de sa mère, la reine d'Angleterre. On sait quel exorde il lira de cette circonstance, et quel fut l'effet de ses premières paroles sur une assemblée encore étourdie de ce coup affretix , de celle perte imprévue et effrayante d'une princesse qui ne mit entre la santé la plus florissante et la mort qne l'intervalle de quelques heures.
(( J'étais donc encore destiné à rendre ce devoir à très haute et très puissante princesse Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans 1 Elle que j'avais vue si attentive pendant que je rendais le même devoir à la reine sa mère , devait être sitôt après le sujet d'un discours semblable! et ma triste voix était réservée A ce déplorable ministère! O vanité! ô néant! ô mortels ignorants de leurs destinées! l'eùt-elle cru, il y a dix mois? et vous, messieurs, euEsiez-vous pensé , i)endaiit (ju'ellc vei-sait tant de larmes en ce lieu , qu'elle liùt sitôt vous y rassfmbler pour la pleurer ellç-ni.ême? Princesse, le digne
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - ÉLOQUENCE
objet de l'admiration de deux grands royaumes, n'étaitce pas assez que l'Angleterre pleurât votre absence, saqs êtrejencore réduite à pleurer votre mort? Et la France, qui vous revit avec tant de joie, environnée d'un nouvel éclat, n'avait -elle plus d'autres pompes et d'autres triomphes pour vous , au retour de ce voyage fameux d'où vous aviez remporté tant de gloire et de si belles espérances? Vanitc des vanités, et tout est vanité. C'est la seule parole qui me resle ; c'est la seule réflexion que me permet, dans un accident si étrange , une si juste et si sensible douleur. Aussi n'ai-je point parcouru les livres sacrés pour y trouver quelque texte que je pusse appliquer à cette princesse. J'ai pris, sans étude et sans choix , les premières paroles que me présente l'Ecclésiaste, où, quoique la vanité ait été si souvent nommée , elle ne l'est pas encore assez , à mon gré , pour le dessein que je me propose. Je veux dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain, et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. Ce texte , qui convient à tous les états et à tous les événements de notre vie , par une raison particulière , devient propre à mon lamentable sujet , puisque jamais les vanités de la terre n'ont été si clairement découvertes ni si hautement coufondues. Non, après ce que nous venons de voir, la santé n'est qu'un nom , la vie n'est qu'un songe , la gloii'e n'est qu'une apparence , les grâces et les plaisirs ne sont qu'un dangereux amusement; tout est vain en nous , excepté le sincère aveu que nous faisons devant Dieu de nos vanités , et le jugement arrêté qui nous fait mépriser tout ce que nous sommes. »
Mais de la même main dont il abat l'orgueil des hommes dans les choses du monde , voyez comme il les relève aussitôt dans les choses du ciel.
« Mais dis-je la vérité ? L'homme que Dieu a fait à son image n'est-il qu'une ombre?... Il ne faut pas permettre à l'homme de se mépriser tout entier , de peur que, croyant, avec les impies, que notre vie n'est qu'un jeu où règne le hasard , il ne marche sans règle et sans mesure au gré de ses aveugles désirs. »
Tout son discours est fondé sur cette distinction philosophufue autant que chrétienne, et qu'ailleurs il développe ainsi :
« Il faut donc penser , Chrétiens , qu'outre le rapport que nous avons, du côté du corps, avec la nature changeante et mortelle, nous avons, d'un autre côté, un rapport intime avec Dieu, parce que Dieu même a mis quelque chose en nous qui peut confesser la vérité de sou être, en adorer la perfection, en admirer la plénitude ; quelque chose qui peut se soumettre à sa souveraine puissance , s'abandonner à sa haute et incompréhensible sagesse, se confier en sa bonté, craindre sa justice , espérer son éternité. De ce côté , messiem's , si l'homme croit avoir en lui de l'élévation , il ne se trompera pas ; car, comme il est nécessaire que chaque chose soit réunie à son principe, etque c'est pour cette raison, dit l'Ecclésiaste , que le corps retourne à la terre dont il a été tiré , il faut , par la suite du même raisonnement, que ce qui porte en nous la marque diyine, ce