‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 14 sur 140 · L-ne femme le tente, et l'ose exécuter · texte numérisé non relu

L-ne femme le tente, et l'ose exécuter

Mon fils , soutiens ton nom : ton amour pour ton père

Doit effacer en toi tout amour pour ta mère.

Va chercher , va saisir celle qui m'a trahi ,

Traîne-la jusqu'à moi , va , cours et m'obéi.

Com-s venger.... Mais hélas! que fais-je? misérable !

Je pleure , et jusqu'ici , d'un front inébranlable ,

De tant d'affreux revers j'ai soutenu l'horreur.

Mon fils de ce poison vois quelle est la fureur !

Ose approcher ; et vous , accourez tous ensemble ,

Peuples, que dans ces lieux mon malheur vous rassemble!

Contemplez en moi seul tous les tourments divers.

Ah! précipite-moi dans le fond des enfers ,

Termine par ta foudre et ma vie et ma honte ,

Grand dieu! témoin des maux dont l'excès me surmonte,

(Ju'est deventi ce corps que j'ai reçu de toi?

Mes membres t'offrent-ils (luehiue reste de moi ?

Non, cette mahi si faible cl presque inanimée

N'est plus la main fatale au lion de Némée.

Est-ce donc là ce bras de Cerbère vaia(|ueur ?

Ce bras dont ht Centaure éprouva la vigueiu-.

Ce bras qui fit tomliei- le monstre d'Erimanthe ,

L'Hydre contre mes coups sans cesse renaissante ,

Et l'affreux surveillant de ce fruit renommé ;

Ce bras qu'aucun mortel n'a jamais désarmé? etc.

Dans les principes du théâtre grec , cette tragédie est fort bien conduite. Pour nous , le sujet aurait quelques inconvénients et demanderait à être traité différemment. La D(^janire de Sophocle est

* Cette division des pièces en trois ou en cinq actes était inconnue aux Grecs.

très dramalique . sou Hercule ne l'est pas. ]\ous ne vendrions pas qu'un héros ne parût sur la scène (jue pour y mourir, que sa juaîtresse ne fit (pi'un personnage muet, et qu'en mourant il la résignât à son fils, comme liut Hercule dans Sophocle. Mithridate en fait autant pour Monime ; mais il sait (|u'elle aime Xipharès , et leurs amours ont fait le nœud delà pièce : ceux d'Iole et d'Hercule ne sont ({u'un récit. Nous verrons tout à l'iieure un autre exemple encore plus frappant , cpii nous prouvera que l'amour n'entrait point dans le système théâtral des Grecs. Ce sujet de la mort d'Hercule a été traité plusieurs fois parmi nous, soit en tragédie, soit en opéra , et toujours sans aucun succès. Le rôle d'Hercule est très difficile à faù-e : ces sortes de personnages , dont la grandeur est plus qu'humaine, ne sont guère faits pour notre système tragique. Je crois pourtant (ju'avec un véritable talent pour la scène, on pourrait tirer parti de ce sujet. Les rôles de D(^anire, d'Iole, du jeune Hyllus, sont susceptibles d'intérêt , surtout si la rivalité des deux femmes était traitée avec art , et que la jeune lole, insensible à l'amour d'Hercule, en eût pour son lils. Il est pourtant vrai de dire que ces sortes d'intrigues amoureuses sont un peu éj)uisées , et que ces sujets anciens ne peuvent se rajeunir aujourd'hui que par la magie des couleurs poéti({ues.

Le sujet d'^jax furieux est d'abord le désespoir île ce héros, dont la raison est aliénée i)ar Minerve, après qu'Ulysse a remporté sur lui les armes d'Achille ; ensuite sa mort et ses funérailles. Il n'y a pas autre chose, et il n'en faut pas plus pour faire une tragédie grecque. Ne nous hâtons pas de condannier, et ne perdons pas de vue leurs mœurs et leur religion; songeons que nous sommes pour un moment à Athènes. Quand le cinquièmeacted'Oré'A/<?, que Voltaire avait trop fidèlement imité du grec , fut mal reçu par le public de Paris, C'est pourtant Sophocle, disait l'auteur â madame de Graffigny. Elle lui répondit en parodiant un vers des Femmes savantes :

Excusez-nous, monsieur, nous ne sommes pas Grecs. Elle avait raison. Quand on fait des tragédies en France, il faut les faire pour des Français; et Voltaire le sentit; car il fit un autre cinijuième acte. Mais ce qu'on disait à Voltaire , on ne doit pas le dire à Sophocle : on ne peut pas lui reprocher d'avoir écrit {)Oiu- sa nation. Ce qui est faux et monstrueux est condanmable partout; mais ce (jui n'a d'autre défaut (pie d'être appuyé sur ces idées conventionnelles qui varient d'un [leuple à l'autre, ne [»eut pas être reproché à l'auleur. Voyons W^/jax d'après ce principe, et, si nous n'y trouvons pas une tragédie fran-

çaise, nous y trouverons du moins de (juoi admirer le poète grec.

La première chose à remarquer, connue n'é- (ant pas dans nos usages, c'est l'intervention d'une tlivinité. Minerve est un des personnages de la pièce ; elle ouvre la scène avec Ulysse près du pavillon d'Ajax. Ce guerrier a fait, pendant la nuit, un massacre horrible de troupeaux et de ceux qui les gardaient. La déesse protectrice des Grecs dit à Ulysse que , pour les sauver de la fureur d'Ajax, elle lui a ôté la raison, au point qu'il a assouvi sur de vils animaux et d' innocents l)ergers la rage qu'il croyait exercer sur les Atrides et sur Ulysse. Elle veut rendre celui-ci le témoin invisible tle l'état de démence où elle a réduit son malheureux rival. Elle appelle Ajax, (pii sort de sa teiUe, et se vante d'avoir tué le fils d'Alrée et les autres rois. Quant à celui d'Ithaque, il le tient renfermé, dit-il, [îour le faire périr dans un long supplice. Il rentre, et Minerve , s'adressant à Ulysse, lui dit :

Eh bien ! des immortels vous voyez la puissance. Voilà ce grand Ajax, la terreur des guerriers! L'oubli de sa raison a flétri ses lauriers : Les dieux l'ont égaré , sa gloire est éclipsée.

ULYSSE

Je le vois et le plains : loin de moi la ppusée D'insulter au malheur même d'un ennemi ? Qnel affreux changement ! Mon cœur en a frémi. Je dois vous l'avouer : son infortune extrême , Par un retour secret , m'a constei'né moi-même. Que sommes-nous , hélas ! nous fragiles humains , Fantômes passagers, vains jouets des Destins?

MlNEllVR.

Redouiez donc ces dieux , dont vous êtes l'ouvrage ; Ne prononcez jamais un mot (|ui les outrage. Que l'éclat des grandeurs ne vous puisse; éblouir : Vous voyez qu'un moment peut les anéantir. Gardez que la valeur, le pouvoir, la richesse. Ne vous fassent de l'homme oublier la faiblesse. Le courage modeste est protégé des deux , l'X le mortel superbe est en horreur aux dieux. Cette morale religieuse et celle honorable pro lection que Minerve accorde aux Grecs devaient leur plaire également , et c'était un double mérite pour l'auteur. Quant à l'égarement d'Ajax, observons (pie les anciens et les modernes ont employé siu'le théâtre l'aliénalion d'esprit comme un moyeu d'intérêt. Les Anglais surtout en ont fait un fréquent usage, mais avec plus de succès dans leurs romans que dans leurs drames. La folie, une des misères les plus humiliantes de la condition humaine , nous inspire aisément cette pitié dont nous voyons avec plaisir (pi'Ulysse lui-même ne peut se défendre dans la scène de Soj)hocle; mais aussi n'oublions pas (pie la folie est (ont près du ridicule. Il faut donc bcaucoiq» d'art |)our la montrer aux hommes, el surtout il faut(pi'elle ne soit que passagère, et tienne à une de ces grandes passions ou de ces grandes infortunes qui peuvent troubler la

ANCIENS

raison. On seul qu'Userait trop aisé de faire déraisonner nn lioniine pendant tonte nne pièce, et que ce speclacle , à la lonj^ue , ne pent être (jue dégoûtant et fastidieux. L'art consiste à jeter dans le langage confus qui convient à ces sortes d'accès des choses vraies et senties, où l'anie j)arait se trahir elle-même, et se peuit sans le vouloir par des mots qui s'échappent d'nne tête en désordre , et nons frappent comme des éclairs dans la nuit; car la folie est comme l'enfance; elle intéresse; parce «ju'elle ne trompe pas. Sophocle ne montre celle d'Ajax que dans une scène très courte, et qu'il relève, autant qu'il est possible, par la noble compassion d'Ulysse et les sages leçons de Minei-ve; car d'ailleurs la démence d'Ajax ne produirait sur nous aucun effet, et nous serions peu touchés de le voir renirer dans sa tente pour aller battre de verges Ulysse, (pi'il a, dit-il, attaché à une colonne. Mais ce qui est intéressant, c'est le moment où Minerve , pour le punir, permet ([u'il revienne àlui-même et retrouve toute sa raison. C'est alors qu'en voyant les excès honteux où il s'est emporté , il tombe dans un désespoir digne d'un héros qui s'est avili : c'est là que son rôle devient pathétique et théâtral ; sa douleur profonde intéresse, et l'on admire ensuite sa fermeté tranquille quand il se résout à mourir. Tecmesse, épouse d'Ajax, autrefois sa captive, attirée par les cris des Salaminiens qui demandent à voir leur roi, leur fait une peinture très touchante de l'état où il est réduit.

« Il est revenu de sa fureur, dit-elle, mais son mal n'en est que plus terrible. Plongé dans une sombre tristesse , il me fait trembler. Il ignorait son malheur , et il le connaît. »

Mot d'une grande vérité. Elle l'entend qui appelle son fils Eurysace.

« Ah ! mon fils! s'éerie-t-elle en frémissant, il t'appelle ! »

Mouvement naturel qui peint bien tout ce qu'on peut craindre d'Ajax. Il paraît, et Sophocle le fait parler avec cette éloquence tragique que la prose dégraderait trop , et que la poésie seule peut rendre. Les anciens excellaient à peindre ces douleurs de héros, à prêter à ces personnages fameux un langage proportionné à l'idée de leur grandeur. Mais cette grandeur a besoin de la perspective du théâtre , et des couleurs poétiques ; la prose , trop rapprochée de nous , la dément pour ainsi dire, et fait tomber l'illusion. Cette raison seule suffirait pour faire voir combien c'est dénaturer la tragédie (luedelui ôter le langage qui lui appartient. Rien ne fait moins d'honneur à notre siècle que d'avoir imaginé cette ridicule innovation. Une tragédie en prose ne peut être qu'un monstre né de l'impuis-

POESIE

sance et du mauvais goût; et il faut pardonner aux artistes de ne pas voir de sang-froid qu'on abuse à ce point de l'esprit piiilosophique pour attenter aux beaux-arts.

C'est aussi par ce motif que, toutes les fois que j'ai voulu donner une idée des beautés du théâtre grec , j'ai essayé de vaincre la difficulté de traduire en vers, comme j'ai fait ci-devant pour Eschyle , et comme je le ferai encore tout à l'heure pour Sophocle et Euripide.

Tecmesse, qui prévoit le funeste dessein d'Ajax, emploie, pour l'en détourner, tout ce que l'amour conjugal et maternel a de plus touchant. Il demande à voir son fils encore enfant , et ces scènes puisées dans la nature sont , comme on sait , le triomphe des poètes grecs. Tecmesse le conjure encoreau nom des dieux Il l'inlerrompl :

« Ignorez-vous que je ne dois plus rien aux dieux? »

Cependant il commence à craindre c[ue sa femme et ses sujets ne s'opposent à sa résolution. Il feint de céder, et sort comme pour aller se purifier dans une fontaine lustrale, et ensevelir dans la terre la fatale épée qu'il a reçue d'Hector, et dont il a fait un si honteux usage. Arrive un envoyé de Teucer (pii demande Ajax. On lui répond qu'il est absent. Là -dessus il s'écrie qu'un oracle de Calchas avait marqué ce jour comme celui que Minerve destinait à sa vengeance, et avait prédit que, si dans ce jour Ajax sortait, c'était fait de lui. Tout cet acte est un peu de remplissage. Il y a des longueurs que notre théâtre ne comporte point , et l'oracle annonce trop l'événement qui va suivre. Ajax rentre. Il a enfoncé la garde de son épée dans !a ten-e pour se précipiter sur la pointe , tandis que tout s'est dispersé pour aller le chercher. Il y a de l'adresse dans l'auteur à écarter ainsi tout ce qui pourrait s'opposer au dessein d'Ajax , et l'on reconnaît ici les vraisemblances théâtrales qu'il a observées le premier.

Pour bien juger le monologue qui termine le rôle d'Ajax, il faut se souvenir de l'importance extrême que les anciens attachaient aux honneurs de la sépulture. En être privé, était pour eux un des plus cruels affronts et un des plus grands malheurs : ce n'était qu'après l'avoir reçue avec les cérémonies accoutumées que leur ombre pouvait passer le Styx , et reposer dans la demeure des morts; c'était sur leurs tombeaux cpi'ils recevaient encore , lorsqu'ils n'étaient plus, les hommages pieux de leurs parents et de leurs amis. Tout concourait chez eux à lier les idées de la vie présente et celles de la vie future ; et c'est ce tpi'il ne faut jamais perdre de vue quand on lit les ou- \rages de ces siècles reculés. Ne soyons donc pas

COURS DE LITTÉUATUKE.

surpris qu'Ajax, avant de mourir, mêle à ses imprécations contre ses ennemis des vœux ardents et incpiiets pour le retour de son frère Teucer, de (jui le héros attend les derniers devoirs. Rappelons-nous aussi que les imprécations des mourants étaient regardées comme des prédictions (jui devaient être accomplies, et que par conséquent elles produisaient plus d'effet sur l'ancien théâtre que sur le nôtre.

Oui , le glaive est tout prêt ; il va finir ma vie.

Enfoncé dans les flancs d'une terre eiuiemie ,

Placé dans des rochers où l'a fixé ma main ,

Il présente la pointe où s'apimîra mon sein.

Ce don d'un ennemi que la Grèce déteste,

Ce fer, présent d'Hector, ipii dut m'étre funeste,

Aujom-d'hni seul remède aux horreurs de mon sort,

Uend im dernier service à ((tii cherche la mort.

O vous ! ô dieux puissants ! exaucez ma prière !

Je ue demande pas une faveur trop chère;

Slais au moins , dans l'instant où je perdrai le jour ,

De Teucer , en ces lieux , dieux , hâtez le retour !

<juc Teucer me retrouve, et qu'il rende à la terre

Le cadavre sanglant de son malheureux frère ,

De peur qu'un ennemi , prévenant ses secours ,

Ne m'ahaudonuc en proie .".nx avides vautours.

Oue le fds de Maïa , qui sur les rives sombres ,

Ues pavois de son sceptre endort les tristes ombres.

Dans le dernier sommeil suspendant mes cmiuis,

V plonge mollement mes mânes assoupis.

Vous, hlles de la Nuit, déités implacables.

Qui, la torche à la main, poursuivez les coupables.

Ministres des enfers, dont le regard vengeur

Observe incessamment le crime et le malheur,

.le vous invoque ici, puissantes Euménides!

Aoyez ce que m'ont fait les injustes .Mr'Kles.

Auteur de tous mes maux, leur superl)e mépris

Insulte à mon trépas : paycz-leur-cn le prix.

Qu'ainsi que par mes mains ma vie est Icrminée.

La main de leurs parents tranclie leur destinée !

Que les Grecs soient punis, et leur camp ravagé !

N'en é^jargnez aucmi : tous ils m'ont outragé.

Soleil , arrcte-toi dans ta course divine ;

Détourne tes chevaux aux murs de Salamine ;

llaconte à Télamon , chargé du poids des ans ,

Et les destins d'Ajax , et ses derniers moments.

Oh ! comlMen ce récit va frapper sa vieillesse !

Oh : (pi'il va de ma mère affliger la tendresse !

.i'entends ses cris perçants, sa lamentable voix....

Je te parle , ô Soleil ! pour la dernière fois ;

Pour la dernière fois mon a-il voit ta lumière.

O mort ! ô mort: approdie , et ferme ma paupière ;

Approche : ton aspect ne peut ni'épouvanter ;

A jamais avec toi je m'en vais habiter.

Ojour! ô Salamine! ô terres paternelles!

l'icnves sacrés , et vous , mes nourrices fidèles !

Noble peuple d'Athène , à mon sang allié!

ïroie , où , pour mon malheur , les dieux m'ont envoyé !

Vous, que ma voLx appelle à cette dernière heure ,

Recevez mes adiL'ux ; il est temps cpie je meure ,

Que je termine enfin ma plainte et mes revers :

Mon ombre va chercher du repos aux enfers.

Pour nous ce monologue serait trop long dans le moment où il est prononcé, et les apostr()[)lies paraîtraient troj) nniKipliées; mais voilà ce (pie les anciens appelaient novissima rerhu, les der-

nières paroles, les paroles de mort, qui avaient chez eux une sorte de sanction religieuse et redoutée. On voit qu'Ajax n' oublie rien dans ses adieux, pas même ses nourrices. Les apostrophes sont multipliées dans ce monologue : en général, elles sont plus fréquentes chez eux (pie parmi nous, parce qu'ils personnifiaient une foule d'êtres (|ui ne nous présentent que des idées purement physiques, les fontaines, les foyers domestiques, les bocages, les fleuves j ils animaient et consacraient tout. Ils parlaient plus à l'imagination, et nous à la raison. La poésie s'accommode bien mieux de l'une que de l'autre. Aussi ceux des modernes (]ui se sont appliqués avec succès à la grande poésie et à la grande éloquence, se sont approchés le plus qu'ils ont pu de la manière antique.

Après le morceau qu'on vient d'entendre, et la mort d'Ajax , la pièce serait finie pour nous. Elle ne l'e.st pas pour les Grecs; car il s'agit de savoir ce que deviendra le corps d'Ajax. Le chœur rentre d'un côté, Tecmesse de l'autre ; Teucer , attendu si long-temps, se montre enfin. Il apprend le malheur de son frère. Le chœur remarque (ju'IIector, lorstju'il fut traîné par Achille , élait allaché avec le baudrier qu'il avait reçu d'Ajax, et (pi'Ajax à son tour s'est percé du glaive ((u'Hector lui avait donné. Ces dons mutuels et funestes de deux ennemis ont sans doute, dit-il , été fabriqués par les Furies. Toujours des idées et des présages attachés aux êtres inanimés : c'est là le langage de ranti(iuité. Ménélas vient , de la part des chefs de l'armée, défendre à Teucer d'ensevelir Ajax , qui a voulu faire périr les Atrides : dispute très vive entre Ménelas et Teucer. Le premier se retire en menaçant d'employer la force, Teucer coupe de ses cheveux et de ceux d'Eurysace ; et , obligé de s'éloigner un moment pour trouver un lieu propre à la sépulture d'Ajax, il ne laisse pour le garder (jne sa femme Tecmesse et son fils Eurysace. Il met ces restes sacrés sous la protection de la faiblesse et de l'enfance.

« Périsse, à'û-W, quiconque oserait toucher à ce dépôt ! Que lui et tous les siens tombent comme cette chevelure est tombée sous le ciseau 1 »

Transportons-nous dans ce siècle si différent du nôtre, et voyons si ce n'est pas un spectacle touchant que le corps du père, menacé d'être enlevé |)ar ses ennemis , et gardé par une femme et un enfant; voyez si ce tableau, qui serait beau sur la toile , le serait moins sur le théâtre , et a\ ouons (|ue cette religion était poétique et théâtrale, et ([ue Sophocle et Homère s'en sont servis en grands hommes.

Au cintpiième acte, Agamemnon lui-même vient renwiveler la défense de Ménélas et la que-

ANCIENS. - POÉSIE

relie avec Teiicer. C'est, un défaut réel : c'en est un surtout (jue deux scènes qui ont le nième objet sans que l'action ait fait un pas. Ulysse vient à propos pour mettre lin à cette indécente contestation, portée aux plus violentes injures. Il soutient la noblesse de son caractère , et fait sentir au fils d'Atrée qu'il est indigne de s'acharner sur un ennemi mort. Agamemnon se rend, et la pièce fniit.

Deux actes ont été employés à savoir si le corps d'Ajax serait enseveli. Voici une pièce entière, et ce n'est pas une des moins touchantes de Sophocle, où il ne s'agit d'autre chose que de la sépulture refusée à Polynice : c'est Antigone. Elle eut à Athènes trente-tleux représentations, et l'auteur eut pour récompense la préfecture de Samos. Le vieux Rotrou en donna une imitation qui eut du succès dans son temps, et qui n'est pas indigne de l'auteur de Venceslas.

Cette pièce est la suite de }a Thèbaïde. Les deux fils d'OEdipe sont morts ; OEdipe lui-même est enseveli dans une retraite profonde. Créon règne à Athènes ; et le premier acte de son autorité est de défendre que l'on donne la sépulture à Polynice , tué les armes à la main contre sa patrie. Nous avons déjà vu ce sujet faire une partie des Coëphores d'Eschyle, mais à peine y est-il indiqué. Il est traité supérieurement dans Sophocle. Je me bornerai à un extrait fort succinct. L'exposition est très simple, et se fait très heureusement par une scène contrastée entre les deux sœurs de Polynice , Ismène et Antigone. L'une craint de tlésobéir et de s'attirer la colère du roi, l'autre est résolue de tout braver et de n'en croire que la voix de la nature , qui lui ordonne de rendre les <lerniers devoirs à son frère , que tout le monde abandonne. Nous reverrons ailleurs ce même contraste de la faiblesse et de la fermeté dans les tleux sœurs d'Oreste, Electre et Chrysothémis : c'est encore une beauté dramatique dont Sophocle a donné les premiers modèles. Antigone exécute son généreux dessein ; elle est an-êtée par les gardes de Créon et menée devant le tyran , car son caractère atroce lui mérite ce nom. Elle lui répond avec une fierté courageuse qui ne fait ({ue l'irriter davantage. Il parait déterminé à la faire mourir comme rebelle. Son fils Hémon , promis pour époux à Antigone, s'efforce de le fléchir; mais, voyant que le l'oi est inexorable, il lui fait les reproches les plus vifs, et lui déclare que, s'il persiste dans sa cruelle résolution, il peut s'attendre à ne plus revoir son fils. Créon, plus furieux (jue jamais, condanme Antigone à être renfermée flans une grotte pour y mourir de faim. A peine est-elle sortie pour aile- au lieu de son

supplice, que le devin Tirésias, aveugle et conduit par un enfant, vient annoncer à Créon les plus affreux malheurs en punition de sa barbarie. Créon, qui d'abord a mal reçu le vieillard , est effrayé de ses prédictions menaçantes : il balance entre la crainte qu'elles lui inspi-ent, et la honte de révoquer ses orcbes. Il cède à la fin, et sort pour aller lui-même empêcher l'exécution de sa sentence. Mais il n'est plus temps, et l'on apprend , au cinquième acte, que Créon n'est arrivé que pour voir Antigone étranglée avec ses voiles, et le prince Hémon se pei-cer de son épée, et mourir en l'embrassant. Ce récit se fait par un officier du palais, et s'adresse à Eurydice, femme de Créon. Elle sort sans rien dire, et se tue de la même manière qu'Antigone. C'est encore un défaut sur un théâtre perfectionné. Il ne faut pas introduire un personnage uniquement pour mourir, et celui d'Eurydice est ici absoltmient inutile, et multiplie tout aussi inutilement les meurtres dans une pièce où il y en a déjà assez. Je ne m'arrêterai qu'à une réflexion (jue cet ouvrage doit naturellement faire naître. Si jamais il y eut un drame où l'amour dût occuper une grande place, c'est sûrement celui-ci, où un père condamne à la mort une princesse aimée de son fils, et qu'il lui avait destinée en mariage, et où ce jeune prince , après avoir inutilement essayé de sauver sa maîtresse, se donne la mort pour ne pas lui survivre. Il y a là de quoi fournir aux modernes plus d'une scène très tendre, et remplie de tous les développements d'une passion malheureuse. Eh bien! il n'en est pas même question dans la pièce de Sophocle. Rien ne prouve plus évidemment que les anciens ne regardaient point l'amour connne fait pour entrer dans la tragédie. Nous, de notre côté, prenons garde qu'une préférence trop exclusive pour les sujets d'amour n'égare notre jugement, et ne borne nos plaisirs : il n'y en a jamais trop ; n'en excluons aucun. Trop de gens sont portés à regarder comme des ouvrages froids ceux où l'amour ne joue pas un très grand rôle; et nous en avons de très beaux qui n'ont point cette sorte d'intérêt. Mais quoi donc! n'y en aurait-il plus d'autre? L'amour est-il le seul sentiment dramatique? La tragédie n'a-t-elle pas une foule d'autres ressorts qu'elle met en œuvre tout aussi heureusement, et souvent même avec plus de mérite ? On s'est accoutumé à un étrange abus d'expression , qui est encore de nos jours; c'est de ne reconnaître de sensibilité dans les ouvrages que celle qui peint les sentiments tendres , comme s'il en fallait moins pour peindre les passions fortes et violentes : c'est une sensibilité d'un autre caractère , n)ais qui n'a ni moins d'effet ni moins d'énergie. Un auteur

COUUS DE LITI ÉllATURE.

peut-il (Mrc regardé comme froid lors(|ue, sans employer ramoiir, il sait attacher, échauffer, liansporîer même le spectateur? Le cinquième acte de Ciniia, le quatrième des Iloraces, ne vous font pas fondre en larmes, ne vous déchirent pas ? Et (|uoi(]u'on ait vu bien des gens (pii ne veulent plus reconnaître la tragédie qu'à ces seuls caractères, oseraient-ils nier (pie ces beaux morceaux ne donnent à noire anie une des émotions les plus vives et les plus douces qu'elle puisse éprouver, puisqu'ils l'élèvent et l'attendrissent à la fois? Ne cherchons donc jamais à rabaisser un genre de mérite pour en élever un autre; admettons-les chacun à leur place, et que jamais une préférence ne devienne une exclusion. Laissons à l'esprit de parti celte logique trop commune :

« Tel ouvrage n'est pas dans tel genre , donc il n'est pas l)on. »

Encore cette logique est-elle sujetîe à d'étranges alternatives, comme l'est toujours celle des passions. L'auteur que l'on veut décrier a-t-il fait un ouvrage touchant où il est impossible de nier les larmes , alors tout ce qu'il y a de plus commun dans le monde, c'est, dit-on, le talent de faire pleurer. En a-t-il fait un autre d'un intérêt différent, et qui remue l'amesans 'a bouleverser, alors il n'existe plus d'autre mérite que de faire répandre des larmes. Les mêmes variations se représentent en d'autres genres; et ce n'est pas la première fois que j'ai cru devoir m'élever contre toutes ces poétiques du moment, à l'usage de la haine et de l'envie. Quelle est au contraire la poétique des écrivains honnêtes et de bonne foi , celle qu'on ne peut jamais accuser de partialité? C'est celle qui, fondée sur des principes invariables, se retrouve la même dans tous les temps, depuis A ristote jusqu'à Quinlilien, et depuis Horace jusqu'à Despréaux; qui, sans faire valoir aucune partie de l'art aux dépens de toutes les autres, démontre leur dépendance mutuelle et leurs effets différents; qui, en dislinguant les genres sans exalter l'un pour déprécier l'autre, montre ce que chacun d'eux a de mérite, en laissant à tout le monde la liberté de choisir. Voilà celle dont on ne peut se défier sans injustice. II faut être au-dessus des petites passions pour trouver la vérité; et c'est encore un moyen de plus pour avoir l'esprit juste, que d'avoir un cœur honnête et droit.

Le sujet iVOEdipc à Colonne a été transporté, du moins en partie, dans une tragédie moderne, VOEdipe chez Jdmètp , de M. Ducis; et l'on aurait souhaité (pie l'auteur ne l'eùl pas mêlé avec VAlceslc d'Em-ipide : la réunion de deux pièces étrangères l'une à l'autre doit nécessairement nuire à toutes les deux. Mais tout ce (pi'il avait em-

primté de Sophocle a été généralement goûté , ce (|ui prouve {^u'il a su imiter un honuiie de talent. Il a même , dans les scènes tirées du poète grec , des traits d'une grande beauté (pi'il ne doit point à Sophocle, et (jui en sont dignes : ces deux vers, par exemple , (pie prononce ÔEdipe dans son imprécation contre Polynice :

Je rends grâce à ces niniris (|iii, dans mon désespoir , M'ont d'avance affranchi de l'horrenr de te voir.

Le sentiment et l'expression sont d'une égale énergie. Le théâtre de l'Opéra s'est aussi emparé du même sujet, et avec beaucoup de succès : j'en parlerai ailleurs.

Une sépulture, un tombeau, voilà encore le fond (jue nous retrouvons ici ; mais le contraste de l'ingratitude dénaturée de Polynice, et de la tendresse héro'ïque et fidèle de ses sœurs , Ismène et Antigone; la situation d'OEdipe, le développement de ses longues douleurs et de ses profonds ressentiments : voilà les ressorts de l'intérêt , ressorts très simples comme tous ceux {pi'employaient les Grecs, et qui n'en sont pas moins puissants. A cet intérêt général s'en joignait un particulier aux Athéniens : c'est la tradition établie dans la pièce, qu' OEdipe a choisi son tombeau dans l'Atlique; et les oracles , accrédités par la croyance populaire, avaient déclaré (pie le pays où OEdipe choisirait sa tombe serait favorisé des dieux , et deviendrait funeste aux Thébains. Ceux-ci, dans le temps où la pièce fut représentée , étaient au moment d'une rupture avec les Athéniens. Ainsi des circonstances politiques ajoutaient au mérite de l'ouvrage. L'ouverture est imposante, pittores(pie, et pathétique : on voit un bois sacré, un temple, une ville dans l'éloignenient, et un vieillard aveugle conduit par une jeune fille. L'exposition est tout entière en spectacle et en action , comme dans VOEdipe roi, (pie nous verrons tout à l'heure. C'est un très grand mérite dans une tragédie, parce (pi'il importe beaucoup d'attacher d'abord les yeux, la curiosité, et l'imagination. Ce mérite, dont tous les sujets ne sont pas susceptibles, est particulier à Sophocle, (pii l'a porté au plus haut degré. Eschyle ne lui en avait point donné l'exemple, et Euri[)ide ne l'a pas imité. Comme OEdipe cherche un asyle, il est tout naturel que sa fille Antigone s'informe du lieu où elle est. Un habitant l'en instruit en détail , et par là le spectateur apprend tout ce qu'il doit savoir, (pie la ville que l'on découvre est Athènes , que le lieu où l'on est se nomme Colonne, que le temple et le bocage sont consacrés aux Eumenides, que Thésée règne dans le pays. Le ch(vur , composé de Colonniales (pii se sont rassemblés autour du vieillard étranger, l'avertit (!e sortir du bocage où il est entre,

AiNCIENS. — POESIE.

el où il n'esl permis à aucun mortel de s'asseoir. On lui dit même que s'il s'obstine à y demeurer , personne ne peut ni l'écouter ni lui répondre. Il sort donc de son asyle , et vient se placer sur une pierre. Antigone implore l'iiospilalité pour son père et pour elle. OEdipe demanda (jue Thésée vienne le trouver, parce qu'il a, dit-il, à lui révéler des secrets importants. Il se met sous la protection des Euménides , et les prie de le recevoir , et de souscrire à l'oracle d'Apollon, qui a prédit que leur temple serait le lien où il trouverait le terme de ses malheurs, et que sa présence y deviendrait un présage funeste pour ceux qui l'avaient chassé , et heureux pour ceux qui le recevraient. Il se nomme enfin , et ce nom fait frémir tous ceux qui l'entendent. Au milieu de cet entretien , Antigone voit arriver sa sœur Ismène , qui , animée des mêmes sentiments qu'elle, a quitté Thèhes pour venir s'attacher au sort de son père. Elle leur apprend que la guerre est déclarée entre Etéocle et Polynice ; que ce dernier est banni de Thèbes ; que les Thébains , instruits de l'oracle qui attache de si grandes destinées au tombeau d'OEdipe, vont lui députer Créon pour le supplier de revenir à Thèbes. Le chœur alors commence à comprendre combien ce vieillard aveugle et proscrit est un personnage important , et combien les dieux et les hommes s'occupent de lui. Remarquez qu'il ne fallait rien moins pour rendre vraisemblable la démarche d'un roi tel que Tiiésée , (pii va venir lui-même chercher un étranger suppliant , réduit à la plus extrême misère : c'est ainsi que Sophocle sait observer la vraisemblance. L'entrevue entre OEdipe et Thésée est ce qu'elle doit être : d'une part des offres sincères et généreuses , de l'autre une noble résignation. Thésée propose au vieillard de venir dans son palais; mais OEdipe préfère de demeurer où il est , et , quoi qu'on lui dise des desseins de Créon contre lui , il ne peut croire qu'on ose employer la violence pour enlever l'hôte d'un roi tel que Thésée. Cependant, après que ce prince s'est retiré, Créon arrive avec une suite de soldats , et d'abord essaie de fléchir OEdipe : mais, voyant qu'il n'en peut rien obtenir, il prend le parti qu'il croit le plus sûr pour le forcer de revenir à Thèbes ; c'est de lui ôter ses deux derniers soutiens, ses deux filles, qu'il enlève en effet malgré les cris et les plaintes d'OEdipe et du chœur , qui , n'étant formé que de vieillards désarmés , ne peut résister à la force. Mais Thésée , qui n'est pas éloigné , met en fuite les ravisseurs , ramène les deux princesses , et fait à Créon des reproches également nobles et modérés sur l'indigne violence où il s'est emporté. Il se présente ici deux observations relatives au progrès

de l'art : l'une , qu'il ne faut pas mettre sur la scène deux personnages tels qu'Isiuène et Antigone , faisant absolument la même chose , et n'ayant qu'un même objet dans la pièce , parce que c'est diviser mal à propos l'intérêt qui doit se réunir sur l'une des deux sœurs. Aussi dans la pièce de M. Ducis, n'a-t-on vu qu'Antigone, et non pas Ismène. Deux filles vertueuses au lie» d'une, et deux appuis au lien d'un, diminuent l'effet de la situation , bien loin de le doubler. C'est un principe d'une vérité sensible : la vertu dont on ne voit qu'un modèle nous frappe plus que celle qui est commune à deux , et l'infortune avec deux soutiens est moins à plaindre que celle qui n'en a qu'un. L'autre observation rappelle un précepte d'Aristote , qui dit que rien n'est plus froid (jti'un personnage qui ne paraît dans une pièce que pour tenter une entreprise qui ne réussit pas. l'el est ici Créon, «jui veut enlever deux princesses, et qui, après y avoir échoué, ne reparaît plus. Cet épisode , dont il ne résulte qu'un péril passager , est donc une espèce de hors-d' œuvre. Règle générale : rien de ce qui forme un nœud dans un drame , rien de ce qui met en danger les personnages , ne doit se dénouer qu'à la fin , sans quoi c'est un moyen avorté , ce qui est toujours d'un très mauvais effet au théâtre. Ici, par exemple, oii sent bien que la venue de Créon et l'enlèvement des deux princesses ne sont qu'un remplissage ; car il est tout simple (|ue Créon n'ait aucun pouvoir sur l'esprit d'OEdipe, et l'on s'attend bien (jue Thésée ne laissera pas enlever chez lui les deux filles dont il a pris le père sous sa protection. Quel est donc le nœud véritable? C'est Polynice. Les remords du fils, soutenus des supplications de la sœur, l'eniporteront-ils sur les justes ressenlinients d'OEdipe , que ses deux enfants ont indignement chassé de Thèbes? voilà l'intérêt qui doit nous occuper. II ne connnence qu'avec le quatrième acte ; mais aussi quel parti Sophocle en a tiré ! Thésée annonce d'abord simplement qu'un étranger est venu embrasser l'autel de Neptune , et ([u'il demande sûreté pour voir OEdipe. C'est Polynice , c'est mon frère, dit Antigone à Ismène, (|ui ne doute pas non plus que ce ne soit lui. Elles le disent en tremblant à leur père, qui défend d'abord qu'on l'introduise devant lui. Les deux princesses engagent Thésée à joindre ses prières aux leurs , pour obtenir qu'OEdipe veuille entendre un fils suppliant. Il cède à leurs instances réitérées, mais de manière à faire comprendre que Polynice n'a rien à espérer. Il faut se rappeler ici tout ce qui fonde cette situation pour en bien juger l'effet. OEdipe, dans les premiers transports de son désespoir , quand sa malheureuse destinée

COURS DE LÎTTÉUATURE.

lui avait été révélée , s'était condamné lui-même à l'exil. On s'y était d'abord opposé, et il était resté à Thèbes, mais dans la suite Polynice, sacriliant la nature à son ambition , avait eu la cruauté de forcer son père à exécuter contre lui-même ses fatales imprécations , lorsqu'il se repentait de les avoir prononcées, et que sa douleur commençait use calmer. C'était donc Polynice qui avait renouvelé contre son père l'arrêt de proscription, et tpii l'avait, pour ainsi dire, rendu aux Furies, en l'arrachant du sein de sa patrie et de ses dieux domestiques. Depuis ce temps , OEdipe a été réduit à errer et à mendier son pain. Polynice, à son tour , banni de Thèbes , dépouillé du trône par son fière Etéocle , forcé de demander du secours à des rois alliés ; et sachant combien il importe à sa cause qu'OEdipe se range de son parti , tourmenté d'ailleurs par les remords, qui s'éveillent dans l'infortune ; frappé d'effroi , d'horreur et de pitié à la vue de l'état où il a réduit son père et ses sœurs , est certainement dans une des situations les plus violentes où un homme puisse se trouver. Il a le plus grand intérêt à fléchir OEdipe; et tout ce qu'il voit doit lui en ôter l'espérance. Il regarde son père, et il pleure. Il fait les derniers efforts pour l'émouvoir, et n'obtient pas même de réponse. Le vieillard, assis sur la pierre, les yeux baissés , immobile , garde un morne silence. Ses deux filles , qui ont tant de droits sur son cœur, intercèdent pour le coupable, mais en vain. J^e clueur alors ju-end la parole , et représente que Polynice est envoyé par Thésée, roi d'Attique, qui exerce l'hospitalité envers OEdipe; qu'ainsi le vieillard, tout irrité qu'il est, ne peut refuser de lui répondre. A ce grand mot d'hospitalité , si sacré chez les anciens, OEdipe sent (ju'il est de son devoir de parler à celui que Thésée lui adresse ; mais sa réponse est telle ([ue ce long et terrible .silence a dû la faire présumer :

Puis(pi'il ose parler, puisqu'il faut le confondre , lin faveur de Thésée, oui, je vais lui répondre. Si de Thésée ici vous n'altesticz les droits, Polynice jamais n'ciit cntciuln ma voix. Mais ce coupahle fds qui vient braver nn père N'en remportera pas tout le fruit qu'il espère. Perfide , c'est toi seul , c'est toi qui m'as banni ; Tu m'as chassé de Thébe , et les dieux t'ont puni. Tu ne peux maintenant, sans luie liont(^ amore, Voir mes vêtements vils , souillés par la misère : Ah ! fds dénaturé ! toi seul m'en as couvert. Si tu souffres l'exil, comme je l'ai souffert, C'est d(; tes cruautés le prix trop lésilime = l'^n voyant ton mallieiu', je rappelle ton crime. Je vois deux lils ingrats cpie Némésis poursuit. Harbare! en quel état tous deux m'(mt-ils réduit! Errant de ville en ville, aveugle, je mendie J>,'aliment nécessaire à ma pénii)le vie; ICf je l'aïu'ais perdue , hélas! depuis Ion;;- temps, Si mes (illes, prenant pili'^ do mes vieux ans.

Au-dessus de leur sexe , au-dessus de leur âge .

IS'avaient de ma misère accepté le partage.

Je dois tout à leurs soins : leur tendre piété

Assiste ma vieillesse et ma calamité ,

S'acquitte d'un devoir qui dut être le vôtre :

Voilà, voilà mon sang, et je n'en ai plus d'autre.

Va contre Thèbes , va porter tes étendards ;

Mais ne te flatte pas d'abat.re ses remparts :

Vous tomberez tous deux au pied de ses murailles .

Et le champ des combats verra vos funérailles.

J'ai prononcé sur vous , en présence du ciel ,

Les imprécations du courroux paternel ;

Je les prononce encor : ma voix , ma voix funeste

Appelle encor sur vous la vengeance céleste.

Mes filles , mes enfants , qui m'ont su respecter ,

Hériteront du trône où vous deviez monter;

Kéeompense trop juste , et que leur a promise

La Justice éternelle, au haut des deux assise.

Et tenant la balance auprès de Jupiter.

Pour toi , fuis de mes yeux ; va , monstre ! que l'enfer

AceunnUe, à ma voix, sur ta tête perfide

Tous les maux qu'il prépare à l'enfant parricide !

Fuis , remporte avec toi , rcnqjorte avec horreur

Mes malédictions qu'entend le ciel vengeur.

Puisses-tu ne rentrer jamais dans ta patrie ,

Exhaler sous ses murs ton exécrable vie ,

Verser le sang d'un frère , et mourir sous ses coups !

Et vous , dieux infernaux , vous que j'invoque tous ,

Toi , plus terrible qu'eux , ministre de colère ,

Onilire triste et sanglante , ô La'ius ! ô mon père !

Et toi , dieu des combats , Mars exterminateur ,

O aiars ! qui dans leur sein as versé ta fureur ;

Noires divinités, de ce couple barbare,

Ilàtez-vous, l'heure approche, entraînez-le au Tartare.

Reporte maintenant ma réponse aux Thébains;

Dis quels vœux j ai formés [lour deux lils inhumains.

Dis ([ue je vais mourir ; que , pour votre partage ,

Je vous laisse à tous deux cet horrible liéritage.

Polynice se retire désespéré, et court accomplir les fatales prédictions de son père. On entend un coup de tonnerre qu'OEdipe reconnaît pour le signal de sa fin prochaine. Thésée revient, et le vieillard annonce d'un ton majestueux et prophétique «pie les dieux l'appellent (»ar la voix des foudres et des vents. Il se sent inspiré par eux, et va, dit-il, marcher sans guide vers le lieu où il doit expirer.

<( Les destins me forcent d'y arriver. Suivez-moi mes filles ; je vous servirai de guide , comme vous m'en avez servi jusqu'à ce jour. Qu'on me laisse, qu'où ne m'approche pas. Seul , je trouverai l'endroit où la terre doit m'ouvrir son sein. C'est par là : .suivez-moi: Mercure et les déesses des enfers sont mes conducteurs. Cher Thésée, et vous, généreux Athéniens, soyez toujours heureux , et souvenez-vous d'{Edipe. »

Lin chœur sert d'intervalle enlie sa sortie et le récit de sa mort , récit aussi rempli de merveilleux (pte toute la fable de cette pièce. Arrivé à l'endroit oii le chemin se partage en diverses roules, il s'est assis, a (piitt(i ses vêtements, s'e-st fait apporter de l'eau puis('e dans une soiu-ce voisine , et , après s'être purilié, s'est couvert de la robe dont on a <"outiune de revêtir les morts. La leirea tremblé : il a fait ses derniers adieux à ses filles, qui .se frap-

ANCIENS

paient la poitrine en gémissant. Une voix s'est fait entendre du ciel :

« Œdipe , qu'attendez- vous? »

Il a embrassé ses filles, les a recommandées encore à Thésée, et leur a ordonné de s'écarter pour n'être pas spectatrices d'une mort dont Thésée seul, suivant l'ordre des dieux, doit être le témoin, et conserver le secret. Tout le monde s'est éloigné, et, un moment après, l'on n'a plus vu OEdipe, mais seulement Thésée se couvrant le visage de ses mains , comme si ses regards eussent été éblouis d'un spectacle céleste.

« Pour Œdipe ( continue celui qui fait ce récit ) , on ignore le genre de sa mort; mais sans doute la terre s'est ouverte pour le recevoir sans douleur et sans violence. »

Il règne dans toute celte pièce une sorte de terreur religieuse, une mystérieuse horreur qui plaît beaucoup à ceux qui aiment la tragédie. Il y a des beautés éternelles; mais je crois qu'il faudrait beaucoup d'art pour accommoder le dénouement à notre théâtre, et n'en pas faire une scène d'opéra.

Cette race des Labdacides, si souillée de meur- Ires, d'incestes, et de toutes sortes d'attentats , a fourni trois pièces à Sophocle. Celle qui se présentait la première , en suivant l'ordre des événements, c'était V OEdipe roi dont je vais parler; mais je l'ai réservée, ainsi que V Electre, pour réunir les deux ouvrages que Voltaire a jugés dignes de lui servir de modèles.

Le sujet tVOEdijje roi est si universellement connu , que je crois devoir me borner à quelques remarques sur ce que les deux pièces ont de commun et sur ce qu'elles ont de différent.

L'ouverture et l'exposition de Sophocle sont heureuses et théâtrales. Des vieillards, des enfants, un grand-prêtre , des sacrificateurs , la tête ornée de bandelettes sacrées , et des rameaux dans les mains en signe de supplications , sont prosternés au pied d'un autei qui est à l'entrée du palais d'OEdipe. Il paraît, et a voulu, dit-il, s'assurer par ses yeux de la situation de ses malheureux sujets. Le grand-prêtre prend la parole, et fait un tableau pathétique des ravages que la peste cause dans Thèbes. Les Thébains implorent les seuls appuis qui leur restent, les dieux et leur roi, ce roi si sage et si heureux, (|ui les a délivrés du sphinx, et qui a déjà été leur sauveur avant d'être leur souveverain. Il a prévenu leur demande et envoyé à Delphes son beau-frère Créon, pour savoir ce qui attire sur Thèbes la colère du ciel. Il attend à tout moment Créon, qui devrait être de retour. Ce prince paraît, et annonce que l'oracle ordonne de rechercher les auteurs du meurtre de Laïus, et de venger sa mort. OEdipe s'engage à donner tous ses soins

POESIE

à cette recherche, et prononce par avance les plus terribles imprécations contre le meurtrier; imprécations dont l'effet est d'autant plus grand pour le spectateur, qu'elles retomlient sur celui qui les prononce. Voltaire les a rendues en beaux vers :

Et vous dieux des Thébains , dieux qui nous exaucez . Punissez l'assassin , vous qui le connaissez. Soleil , cache à ses yeux le jour t[ui nous éclaire ! Qu'en horreur à ses fils , exécrable à sa mère , Errant , abandonné , proscrit dans l'univers , Il rassemble sur lui tous les maux des enfers , Et que son corps sanglant, privé de sépulture. Des vautours dévorants devienne la p.iturc.'

Toute la marche de ce premier acte est parfaite. Voltaire n'a point fait usage de cette belle exposition ; et, ce qu'il y a de pis, c'est qu'au lieu de regretter le parti qu'il aurait pu en tirer, il en parle avec un mépris très injuste, dans des lettres qui parurent à la suite de la première édition d'OEdipe , et que lui-même supprima dans toutes les éditions générales de ses œuvres, mais qu'on a remises dans celles qui ont paru pendant ses dernières années, et dont il avait laissé le soin à des libraires. Ce n'est pas que ces lettres ne soient curieuses et très dignes de l'impression, puisqu'elles contiennent une très bonne critique de son OEdipe faite par lui-même , et des réflexions judicieuses sur ce sujet. Il est à présumer que, quand il les retrancha , c'est qu'il sentit qu'il n'avait pas parlé d'un ton convenable de ce même Sophocle à cpii depuis il rendit plus de justice dans la préface d'Oreste- etj'ose croire que, s'il avait relu ces lettres quand on les réimprima, il n'aurait pas laissé subsister les censures très déplacées qu'il hasarde contre cette exposition de V OEdipe grec, qu'il eût mieux fait d'imiter. Voici comme il en parle, sans donner à l'auteur la plus légère louange.

a La scène ouvre par un chœur de Thébains prosternés au pied des autels. Œdipe , leur libérateur et leur roi, parait au milieu d'eux. Je suis OEdipe, leur dit-il , si rantépar tout le monde. Il y a quelque apparence que les Thébains n'ignoraient pas qu'il s'appelait Œdipe. »

Non, ils ne l'ignoraient pas; mais Voltaire ignorait la langue grecque ; et, faisant dire à Sophocle ce qu'il ne dit pas, il s'est exposé à tomber dans des méprises qui avertissent de ne juger que de ce que l'on sait. Que dirait-on d'un critique qui, entendant ce premier vers d'Iphicjônie,

Oui, c'est Agameuiuou , c'est ton roi qui t'éveille , reprocherait à Racine d'avoir dit. Je suis ^(jamemnon , je suis ton roi; et ajouterait: Il y a quelque apparence qu'Arcas connaissait son roi, connaissait Açjameninon? On lui dirait que c'est une manière de parler très convenable et très reçue, et (pi'il est tout naturel qu'Arcas étant surpris d'être éveillé par son roi, celui-ci l'assure

(ju'il ne se trompe pas , que c'est bien Agamemmm , que c'est son roi ([ui l'éveille ; ce qui , poulie dire en passant, annonce déjà une situation crili<[ne qui nécessite une pareille démarche. Cette explication même est si claire, (pi'on ne la croirait nécessaire que pour un étranger, moins instruit que nous des tournures de notre langue. Eh bien! le versd'Agamemnonest précisément celui d'OEriipe, et l'un n'est pas plus ridicule que l'autre.

« Je suis sorti (dit-il) au bruit de vos gémissements, et n'ai pas voulu m'en rapporter à d'autres. Je suis venu moi-même, moi, cet Œdipe dont le nom est dans la bouche de tous les hommes. »

Remarquez que l'énigme du Sphinx l'avait rendu très célèbre, et que les anciens ne faisaient nulle difficulté d'avouer que leur nom était fort connu ; témoin ce que dit à la reine de Carthage le mo- <lesteEnée, de tous les héros le moins accusé d'orgueil :

a Je suis le pieux Enée dont la renommée s'élève jusqu'anx cieux. »

Cette extrême réserve qu'imposent les bienséances sociales , et qui défend à l'amour-propre de chacun de se montrer en quoi que ce soit, tle peur de blesser celui de tous, celle modestie de convention et de raffinement n'était point un devoir dans des mœurs plus simples et plus franches , et tous les héros de l'anliquilé en sont la preuve. Il n'y a donc point d'orgueil dans ce (pi'OEdipe dit de luimême, comme il n'y a point de simplicité (jros- .si ère dans la manière dont il se nomme, comme il n'y a rien de déplacé à faire la peinture des uîaux qui accablent les Thébains; car, quoique OEdipe n'ignore pas que la peste règne dans Thèbes, ces sortes de développements naturels au malheur ne sont point hors de propos, et font plaisir au spectateur en peignant à l'imagination tout C3 qu'il y a d'affreux dans la situation des |)ersonnages. Qu'on juge d'après cela si Voltaire était fondé à terminer ainsi ses critiques inconsidérées. « Tout cela n'est gaére une preuve de cette perfection où l'on prétendit, il y a quelques années, (jue Sopliocle avait porté la tragédie. (C'étaient Racine et Boile:ui (|ui l'avaient prétendu.) II ne parait pas qu'on ait grand tort dans ce siècle de refuser son admiration à un poêle qui n'emploie d'antre artifice pour faire connaîtie ses persoimages , que de faire dire : Je suis OEdipe. Celte çirossibclé ne s'appelle plus une noble simplicité.»

On est un peu étonné que Voltaire refuse son ndmiraiion à Sophocle dans le temps où il lui emprunte toutes les beautés ([ui ont fait le succès de sa tragédie. Tout ce cpi'on peut dire pour son excuse, c'est (pi'alors il était 1res jeune, et que luimôme probablement s'était condamné depuis, puisqu'il avait jugé » propos de retrancher ces

/ettrM de tontes les éditions dont il a é(é le rédacteur.

Il me semble aussi aller beaucoup trop loin (piand il soutient (pie la pièce de Sophocle est finie au second acte, et que les paroles du devin Tirésias sont si claires , qu'OEdipe ne peut manquer de s'y reconnaître. Pour juger de ce reproche, voyons ce que dit le devin. C'est le clueur qui conseille au roi de le faire venir, et le roi répond que Créon lui a déjà donné le même avis ; qu'en conséquence il a déjà envoyé deux fois chercher cet interprète des dieux si révéré dans Thèbes, et qu'il s'étonne (pie '^l'irésias tarde si long-temps. Le vieillard aveugle, à (pii le ciel a donné la connaissance de ce qu'il y a de plus secret, et qui est parmi les mortels ce qu'Apollon est parmi les dieux, est amené sur la scène; et j'avoue que ce personnage me paraît mieux adapté au sujet, et produire plus de curiosité et de terreur que celui du grand-prêtre dans la pièce française , rôle beaucoup moins caractérisé que celui de Tirésias. Tous les deux tiennent d'abord le même langage, tous deux résistent long-temps avant que de parler, et ne se déterminent (pi'à regret à nommer (3Edipe comme le meurtrier de Laïns. Il s'emporte également dans les deux pièces, et le grand-prêtre et Tirésias sont également traités d'imposteurs. Mais voici comme Voltaire , dans la fin de la scène , a restreint son imitation :

Vons me trailcz toujours de traître cl d'impostenr ; Votre père, autrefois , me croyait plus sincère.

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