OEDIPE
Arrête : que dis-tu? Qui? Polybe? mon pércî...
LE CBAIND-PRÈTRE.
Vous apprendrez h'op tôt votre funeste sort : Ce jour va vous donner la naissance et la mort.
Ce vers prophétique est admirable. Le vers de Sophocle peut faire connaître combien la langue grecque était plus hardie que la nijtre dans son expression : Cr jour vous enfaniera et vous tuera: et le vers de Voltaire fait voir comme il faut traduire.
Vos destins sont comblés : vous allez vous coimaître. Malheureux! savez-vous quel sang vous donna l'ctro? liiitouré de forfaits à vous seul réservés, Savez-vous seulement avec qui vous vivez?
Jusqu'ici le poète français traduit : là il s'arrête el termine ainsi la scène :
O Corintlic ! ô Phocide , exécrable liyménéc : .le vois naître une race impie , infortunée . nignc de sa naissance . et de qui la fureur Remplira l'univers d'épouvante et d'Iiorreur. Sortons.
Tirésias en dit beaucoup davantage .
« Je vous le dis pour la dernière fois : cet homme que vons cherchez, ce criminel, ce meurtrier est dans Thèbes. On le croit étranger; mais on saura bien((*it qu'il
ANCIENS
est Tliébaiii. Sa fortune va s'évanouir connue un songe. Aveugle, réduit h l'indigence, courbé sur un bâton , on le verra errer dans les contrées étrangères. Quelle confnsion quand il se reconnaîtra frère de ses fils, époux de sa mèie, incestueux et parricide! Allez, prince, éclaircissez ces terribles paroles , et si vous les trouvez trompeuses, je consens de passer pour un faux prophète. »
Je conviens qu'il y a plus d'art dans le poète français, ({ui se borne d'abord à ne faire voir dans OEdipe que le meurtrier de Laïus , et enveloppe le reste dans des paroles vagues et obscures qui ne peuvent faire naître que des soupçons. C'est se conformer aux règles de la progression dramatique, que de développer par degrés toutes les horreurs de la destinée d' OEdipe, et de ne le montrer incestueux et parricide qu'à la fin de la pièce. Le moderne a mieux observé ce précepte que l'ancien, et c'est en partie surtout que le Français de vingt-quatre ans , comme l'a écrit Rousseau, cpii dans ce temps était juste, l'a emporté sur le Grec de quatre-vingts. C'est un progrès que l'art a dû faire; mais est-il vrai que les paroles de Tirésias, qui en apprennent trop aux spectateurs , révèlent tout le sort d'OEdipe si clairement, qu'il faut, dit Voltaire, que la tête lui ait tourné, s'il ne regarde pas Tirésias comme un véritable propliètc? Cet arrêt me paraît beaucoup trop sévère ; car enfin OEdipe, qui se croit toujours et qui doit se croire fils de Polybe , roi de Corinthe ; OEdipe , à qui l'on n'a pas encore dit un seul mot qui puisse lui faire connaître qu'il est le fils de Laïus ; OEdipe peut-il deviner tout cela, parce qu'on lui a dit que le meurtrier de Laïus se trouvera le mari de sa mère et le frère de ses enfants ? Ce qui est vrai , c'est qu'il devait être frappé du rapport qui se trouve entre les paroles du devin et l'oracle de Delphes, qui lui a prédit autrefois, à lui OEdipe (comme il va l'avouer tout à l'heure à Jocaste), précisément les mêmes choses dont le menace Tirésias : ce rapport devrait l'inquiéter, et ici la critique est juste. Mais de ce qu' OEdipe ne fait pas ce qu'il y a de mieux à faire, et ne dit pas ce qu'il y a de mieux à dire, il ne s'ensuit pas que son destin soit si manifestement dévoilé, que la pièce est ciifiéremcnî^nie; et conclure que Sophocle ne savait pas même préparer les événements et cacher sous le voile le plus mince la catastrophe de ses pièces , et qu'il viole les règles du sens commun pour ne pas manquer en apparence à celles du théâtre, c'est joindre, ce me semljle, beaucoup d'injustice dans les jugements à beaucoup de dureté dans les termes.
Un tort plus grand, et qui paraît à peine concevable, c'est d'avoir lu avec tant de précipitation l'ouvTage qu'il imitait, ou d'en parler de mémoire
POESIE
si légèrement, qu'il trouve dans Sophocle ce qui n'y est pas , et qu'il n'y voit pas ce que tout le monde peut y voir.
« Lorsque Œdipe ( dit-il) apprend de Jocaste que le seul témoin de la mort de Laïus , Phorbas, vit encore, il ne songe seulement pas à le faire chercher. Le chœur lui-même, qui donne toujours des conseils à Œdipe, ne lui donne pas celui d'interroger ce témoin. Il le prie seulement d'envoyer chercher Tirésias. »
Rien de tout cela n'est conforme à la vérité. C'est au troisième acte qu'OEdipe apprend de Jocaste que Phorbas est vivant ; et le chœur ne peut pas lui donner là-dessus le conseil d'envoyer chercher Tirésias, car ce conseil a été donné dès le premier acte et exécuté au second , et Jocaste ne voit OEdipe qu'apiès la scène où le devin a parlé au roi. Le chœur ne peut pas lui conseiller de faire venir Phorbas; il n'en a pas le temps, car le premier mot d'OEdipe, dès que Jocaste lui a parlé, est celui-ci : Faites venir Phorbas au plus vite. Jocaste s'en charge ; et avant de la quitter il lui répète encore : Songez-, je vous en conjure, à faire venir ce Phorbas q%d peut seul éclaircir mon sort. C'est par là que finit le troisième acte ; et Phorbas, (pii est retiré à la campagne, arrive à la scène quatrième du quatrième acte. Il ne paraît pas qu'il y ait de temps perdu, suivant les règles de la vraisemblance; car il faut observer que les anciens n'avaient pas , comme nous , d'entr'actes proprement dits, qui laissent le théâtre vide pendant un certain temps , et permettent de supposer un intervalle tel à peu près qu'on le veut pour les événements qui se passent derrière le théâtre. Leurs actes n'étaient séparés que par des intermèdes que chantait le chœur, qui ne quittait point la scène , et qui , par conséquent , rendait la règle d'unité de temps beaucoup plus rigoureuse que parmi nous. Aussi arrive-t-il que dans leurs pièces les événements paraissent quelquefois précipités. D'après l'exposé fidèle qu'on vient d'entendre, que deviennent les critiques de Voltaire , qui reproche à Sophocle de n'avoir pas fait précisément tout ce qu'il a fait ?
Ailleurs il lui fait dire ce qu'il n'a pas dit : (t On avait prédit à Jocaste que son fils porterait ses crimes jusqu'au lit de sa mère , et lorsque Œdipe lui dit. On m'a prédit que je souillerais le lit de ma mère , elle doit répondre sur-le-cliarap , On en avait prédit autant à mon fils. »
Non , elle ne saurait faire cette réponse; car elle ne dit nulle part qu'on lui ait prédit cela de son fils : elle dit seulement que ce fils , suivant l'oracle, devait être le meurtrier de son père. Voltaire a ajouté , il est vrai , dans sa pièce , et le mari de sa mère. Mais sur ce qu'il fait dire à son OEdipe,
il ne doit pas juger celui de Sophocle, qui n'en a pas dit un mot. Il prétend (ju'« moins d'un aveuglement inconcevaile. la conformité qui se trouve entre les prédictions faites à son fils et celles que l'oracle a faites à OEdipe, et celles de Tirésias , doit lui fiùre connaître manifestement la vérité. Mais Jocaste croit mort ce fils qu'elle a fait exposer ; mais OEdipe croit que Polybe est son père : mais Sophocle a eu soin de donner à Jocaste, dans tout son rôle , un mépris marqué pour les oracles, depuis qu'on a vu périr par la main de brigands inconnus ce même Laïus (pii devait périr par la main de ce même fils qu'elle a exposé et qu'elle croit mort. J'ose penser encore que toute cette intrigue est fort bien nouée, que les incertitudes et les obscurités y sont suffisamment ménagées, et que ce n'est pas sans raison qu'on a regardé V OEdipe comme ce que les anciens avaient faitde mieux en ce genre. Il n'y a de défaut réel que celui qui est inhérent au sujet, et qui se trouve dans le poète français comme dans le poète grec ; c'est le peu de vraisemblance que Jocaste et OEdipe n'aient fait depuis si long-temps aucune recherche sur la mort de Laïus. Mais heureusement ce défaut est dans l'avant-scène , et c'est à ce propos (ju' Aristote obsene que quand un sujet a des invraisemblances inévitables , il faut au moins les placer avant l'action. Voltaire convient lui-même qu'à moins de perdre un très beau sujet il faut passer par-dessus cette invraisemblance; et l'on remarque en général que le spectateur ne se rend pas difficile sur ce qui a précédé l'action : il permet au poète tout ce que celui-ci veut supposer, et ne se montre plus sévère que sur ce qui se passe sous ses yeux.
A ce vice du sujet, qui n'est pas, après tout, fort important, il faut ajouter une faute réelle, qui est celle du poète; c'est la querelle très mal fondée qu'OEdipe fait à Créon, et l'accusation intentée si légèrement contre lui d'avoir suborné Tirésias pour accuser le roi. Cet épisode très mal imaginé remplit tout le troisième acte de Sophocle. OEdipe y tient un langage et une conduite également indignes d'un roi; il accuse et condamne Créon avec une témérité inexcusable , et il faut que Jocaste obtienne de lui , avec beaucoup de peine , de ne pas sévir contre un prince innocent. C'est encore là un de ces incidents épisodiques qui , ne produisant rien, sont vicieux dans tout système dramatique, j)arce ([u'il ne font qu'occuper une place qu'ils ôtent àl'action principale. C'est probablement parce que celle d' OEdipe est en elle-même extrêmement simple (jue Sophocle, j)0ur y remédier, est tombe dansée défaut, que Voltaire n'a fait (jue remplacer par un autre en introduisant son Pliiloctèle, plus étranger encore au sujet (juc Créon.
A l'égard du cinquième acte de Sophocle , Voltaire le trouve entièrement hors d'œuvre, et soutient que la pièce est finie quand le destin d'OEdipe est déclaré. Cela peut être vTai pour nous , mais je ne pense pas qu'il en fût de même pour les Grecs; et ce que nous avons déjà vu de leur théâtre confirme assez cette opinion. Ce cinquième acte contient la punition d'OEdipe , la mort de Jocaste, qui se tue elle-même, elles adieux que vient faire à ses enfants ce père infortuné, qui s'est condamné à l'exil et à l'aveuglement. J'avoue que je ne vois rien là que j'aie envie de rejeter ; et en supposant , ce dont je doute encore , que la scène du père et des enfants nous parût superflue au théâtre, il est sûr au moins qu'on ne peut la lire sans attendrissement. La voici. Il a recommandé ses fils à Créon qui va régner pendant leur minorité , et il demande ses deux filles qui sont encore dans l'enfance.
Que je les touche encore de mes mains paternelles :
Laissez-moi la douceur de pleurer avec elles ,
O généreux Créon ! C'est mon dernier espoir.
Oui , que je les embrasse , et je croirai les voir.
Que dis-je? Vous avez exaucé ma prière;
Vous avez eu pitié de ce malheureux père :
Ne les enlends-je pas?