‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 25 sur 140 · CHAPITRE IX. — De la Satire ancienne · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX. — De la Satire ancienne

SECTION PREMIÈRE. — Parallèle d'Horace et de

Juvénal.

Quiulilien dil, en jiropres termes, (jue la satire

' l'A non (Uibi'uis, comme le portent la plupart des édi- (ioiis. Du reste, c'est le grammairien Ignatius Magistcr ((iii a ii^iliiil il quaU-c vers ianilùqnes chacune des fables de Babrias; il ne 110118 rii rrste que six piidèrcs.

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appartient tout entière aux Romains : Satyra quidem tota nostra est. Sans doute il veut dire seulement qu'en ce genre ils n'ont rien emprunté des Grecs ; car il ne pouvait pas ignorer qu'Hipponax et Arcliiloque ne s'étaient rendus que trop fameux par leurs satires, qui pouvaient plutôt s'appeler de véritables libelles, si l'on en juge par les effets horribles qui en résultèrent, et par la punition de leurs auteurs. Hipponax fut chassé de son pays, et Archiloque fut poignardé. Ce dernier avait si cruellement diffamé Lycambe , qui lui avait refusé sa fille, que le malheureux se donna la mort. Archiloque fut l'inventeur du vers ïambe, dont les Grecs et les Latins se servirent dans leurs pièces de théâtre. Mais dans ses mains ce fut, dit Horace, l'arme de la rage '. Le lyrique latin avoue qu'il s'est approprié cette mesure de vers dans quelques unes de ses odes ; mais il ajoute avec raison qu'il est bien loin d'en avoir fait un si détestable usage. Ses satires, ainsi que celles de Juvénal et de Perse, sont écrites en vers hexamètres. Ainsi , l'assertion de Quintilien se trouve suffisamment justifiée , puisque les satiriques latins n'imitèrent les Grecs, ni dans la forme des vers, ni dans le genre des sujets.

La satire, suivant les critiques les plus éclairés, est un mot originairement latin. Il n'a rien de commun avec le nom que portent dans la Fable ces êtres monstrueux qu'elle représente entièrement velus, et avec des pieds de chèvre. Il vient du mot satura, qui, dans les auteurs de la plus ancienne latinité, signifiait un mélange de toutes sortes de sujets. Dans la suite on l'appliqua plus particulièrement aux ouvrages qui avaient pour objet la raillerie et la plaisanterie. Enfin Ennius et Lucilius déterminèrent la nature de ce genre d'écrire, et l'on ne donna plus le nom de satires qu'aux poésies dont le sujet était la censure des mœurs. Lucilius surtout s'y rendit très célèbre ; et quoiqu'il eût écrit du temps des Scipions, il avait encore dans le siècle d'Auguste des partisans si zélés , qu'on murmura beaucoup contre Horace , qui, en louant le sel de ses écrits et sa courageuse hardiesse à démasquer le vice, avait comparé son style incorrect , diffus et inégal , à un fleuve qui roule beaucoup de fange avec quelques parcelles d'or. Quintilien lui-même trouve ce jugement d'Horace trop sévère. Il nous est impossible de savoir au juste à qui l'on doit s'en rapporter : il ne nous reste que quelques vers de Lucilius.

Heureusement nous sommes à portée de confirmer l'opinion de ce même Quintilien sur Horace,

' J rchilochum pioprio rabies armavit iamho.

(De Art. poet., v. 79.)

qui, selon lui, est infiniment plus pur et plus châtié (lue Lucilius, et a excellé surtout dans la connaissance de l'homme.

Horace , l'ami du bon sens ,

Philosophe sans verbiage ,

Et poète sans fade encens ,

a dit Gresset ; et il est vrai qu'on ne peut, ni railler plus finement , ni louer avec plus de délicatesse. Sa morale est à la fois douce et pure ; elle n'a rien d'outré, rien de fastueux; rien de farouche. Nul poète n'a mieux connu le langage qui convient à la raison; il ne prêche pas la vérité, il la fait sentir ; il ne commande pas la sagesse, il la fait aimer. Il connaît les dangers du rôle de censeur, et il trouve en lui-même de quoi les éviter tous. Vous ne pouvez l'accuser de morgue ; car, en peignant les travers d'autrui, il commence par avouer les siens, et s'exécute lui-même de la meilleure grâce du monde. Vous ne pouvez vous plaindre qu'il prêclie, car il converse toujours avec vous. Il y a trop de gaieté pour être taxé d'humeur ni de misantropie. Enfin le plus grand inconvénient de la morale , c'est l'ennui ; et il a tout ce qu'il faut pour y échapper : une variété de tons inépuisable, des épisodes de toute espèce, des dialogues, des fictions, des apologues, des peintures de caractères, et l'usage le plus adroit de cette forme dramatique, toujours si heureuse partout où elle peut entrer, et dont, à son exemple. Voltaire, parmi les modernes, a le mieux senti tous les avantages. C'est à lui qu'il appartenait de bien apprécier Horace; c'est à lui qu'il sied bien de dire dans cette charmante épître , un des meilleurs ouvrages de sa vieillesse :

Jouissons , écrivons , vivons, mon cher Horace ,

Sur le bord du toml)eau je mettrai tous mes soins

A suivre les leçons de ta philosophie ,

A mépriser la mort en savourant la vie ,

A lire tes écrits pleins de grâce et de sens ,

Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens.

Avec toi l'on apprend à souffrir l'indigence ,

A jouir sagement d'une homiête opulence ,

A vivre avec soi-même , à servir ses amis ,

A se moquer un peu de ses sots ennemis ,

A sortir d'une vie ou triste ou fortunée ,

En rendant grâce aux dieux de nous l'avoir donnée.

Voilà le meilleur résumé de la lecture des satires et des épitres d'Horace; car on peut joindre ensemble ces deux ouvrages, qui ont, à beaucoup d'égards , le même caractère , si ce n'est que les épitres, avec moins de force dans la pensée, ont cette aisance et ce naturel qui est du genre épistolaire; mais le résultat est le iv.ême; c'est que l'auteur est le plus aimable des poètes moralistes, et par cela même le plus utile, parce que ses préceptes , dont la vérité est à la portée de tous les

esprits, dont l'application est de tous les moments, renfermés dans des vers pleins de précision et de facilité , vous accoutument à faire sur vous le même travail, le même examen qu'il fait sur lui , et qui a pour but , non pas de vous mener à une perfection dont l'homme est bien rarement capable, mais de vous apprendre à devenir chaque jour meilleur, et pour vous-même et pour les autres.

M. Dusaulx, de l'académie des Inscriptions, à qui nous devons la meilleure traduction en prose qu'on ait encore faite de Juvénal, a mis à la tète de son ouvrage un très beau parallèle de ce satirique et d'Horace son devancier. Je vais le rapporter en entier , quoique un peu étendu : il est trop bien écrit pour paraître long. Mais , en rendant justice au talent de l'écrivain , je me permettrai quelques observations en faveur d'Horace , qu'il me semble avoir traité un peu rigoureusement , en même temps qu'il montre pour Juvénal un peu de cette prédilection si excusable dans un traducteur qui s'est pénétré comme il le devait du mérite de son original.

« Comme on a coutume, pour déprimer Juvéual , de le comparer avec Horace , je vais essayer de faire sentir que ces deux poètes ayant en quelque sorte partagé le vaste champ de la satire , l'un n'en saisit que l'enjouement, l'autre la gravité, et chacun d'eux, fidèle au but qu'il se proposait, a fourni sa carrière avec autant de succès, quoiqu'ils aient employé des moyens contraires. Celte manière de les envisager, plus morale peut-être que littéraire , n'en est pas moins capable de les montrer par le côté le plus intéressant. Voyons dans quelle ; circonstances l'un et l'autre peignirent les mœurs , et ce qui CJuslitue la différence de leurs caractères.... Avec autant de sagacité, plus de goût , mais beaucoup moins d'énergie que Juvénal , Horace semble avoir eu plus d'envie de plaire que de corriger. Il est vrai que la sanglante révolution qui venait d'étouffer les derniers soupirs de la liberté romaine n'avait pas encore eu le temps d'avilir absolument les âmes; il est vrai que les mœurs n'étaient pas aussi dépravées qu'elles le furent après Tibère, Caligula et îséron. Le cruel mais politique Octave semait de fleurs les routes qu'il se frayait sourdement vers le despotisme. Les beaux-arts de la Grèce , transplantés autour du Capitole , fleurissaient sous ses auspices ; le souvenir des discordes civiles faisait adorer l'auteur de ce calme nouveau ; on se félicitait de n'avoir plus h craindre de se trouver à son réveil inscrit snr des tables de proscription ; et le Romain en tutèle oubliait, à l'ombre des lauriers de ses ancêtres, dans les amphithéâtres et dans le cirque , ces droits de citoyen dont ses pères avaient C'ic si jaloux pendant plus d huit siècles. Jamaisiatyraunien'eul des prémicjs plus séduisantes : l'illusion était générale ; ou si quelqu'un était tenté de demander au petit-neveu de César de quel droit il s'éiigeait en maître, un regard de l'usurpateur le réduisait au silence. Horace , aussi bon courtisan qu'il avait été nrauvais soldat ; Horace, éclairé par son propre

intérêt, et se sentant incapable de remplir avec distinction les devoirs pénibles d'un vrai républicain , sentit jusqu'où pouvaient l'élever sans efforts la finesse, les grâces et la mesure de son esprit , qualités peu considérées jusqu'alors chez un peuple turbulent et qui n'avait médité que des conquêtes. Ainsi la politesse , l'éclat et la fatale sécurité de ce règne léthargique n'avaient rien d'odieux pour un homme dont presque toute la morale n'était qu'un calcul de volupté , et dont les différents écrits ne formaient qu'un long traité de l'art de jouir du présent , sans égard aux malheurs qui menaçaient la postérité. Indifférent sur l'avenir, et n'osant rappeler la mémoire du passé , il ne songeait qu'à se garantir de tout ce qui pouvait affecter tristement son esprit, et troubler les charmes d'une vie dont il avait habilement arrangé le système. Estimé de l'empereur , cher à Virgile, accueilli des grands, et partageant leui-s délices, il n'affecta point de regretter l'austérité de l'ancien gouveinemcnt : c'eût été mal répondre aux vues d'Auguste et de iMécène , qui s'étaient déclarés ses protecteurs. Le premier, dit-on, feignit de vouloir abdiquer; le second l'en détourna. Il fit bien pour le prince et pour luimême. Que seraient-ils devenus tous deux au milieu d'un peuple libre , l'un avec son caractère artificieux et n'ayant plus de satellites, l'autre avecsa vaine urbanité? Dès lors il fallut se taire ou parler en esclave. ]\Iais Horace, bien sûr que les races futures, enchantées de sa poésie , affranchiraient son nom , vit qu'il pouvait impunément être le flatteur et le complice d'un honmie qui régnait sans obstacles. Aussi les éloges qu'il distribuait étaient-ils uniquement relatifs à l'étal présent des choses, et au crédit actuel des personnes dont il ambitionnait le suffrage. On ne trouve en aucun endroit de ses écrits ni le nom d'0\ide, flétri par sa disgrâce, ni celui de Cicéron, que Rome encore libre, dit Juvénal, avait appelé le dieu lutélaire, le père de b patrie. Mais il n'a point oublié de chanter les favoris de la fortune ; ceuxlà n'avaient rien à craindre de sa nmse : plus enjouée que mordante, elle ne s'égayait qu'aux dépens de cette partie subalterne de la société , dont il n'attendait ni célébrité ni plaisir. INul ne connut mieux que lui le pouvoir de la louange ; nul ne sut l'apprêter plus adroitement, ni gagner avec plus d'art la bienveillance des premiers de l'empire ; et c'est par-là surtout que son livre est devenu cher aux courtisans. Avouons-le cependant : tout homme qui pense ne peut s'empêcher d'en faire ses délices. Le client de Mécène joignait des qualités éminentes et solides à des talents agréables. iSon moins philosophe que poète, il dictait avec une égale aisance les préceptes de la vie et ceux des arts. Comme il aimait mieux capituler que de combattre , comme il attachait peu d'importance à ses leçons, et qu'il ne tenait à ses principes qu'autant qu'ils favorisaient ses inclinations épicuriennes , ce Protée compta pour amis et pour admirateurs ceux mêmes dont il critiquait les opinions ou la conduite.

ff Juvénal conmiença sa carrière où l'autre avait fini la sienne , c'est-à-dire qu'il fit pour les mœurs et pour la liberté ce qu'Horace avait fait pour la décence et le bon goût. Celui-ci venait d'appiendre à supporter le jodg d'un maître , et de |iréparer l'apothéose des tyrans.

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Juvénal ne cessa de réclamer contre un pouvoir usurpé, de rappeler aux Uomains les beaux jours de leur indépendance. Le caractère de ce dernier fut la force et la verve; son but, de consterner les vicieux, et d'abolir le vice presque lépilimé. Courageuse mais inutile entreprise'. Il écrivait dans un siècle détestable , où les lois de la nature étaient impunément violées , où l'amour de la patrie étaitabsolunientéteint dans le cœur de presque tous ses concitoyens ; de sorte que cette race, abrutie par la servitude , par le luxe , et par tous les crimes qu'il a coutume de trainer à sa suite , méritait plutôt des bourreaux qu'un censeur. Cependant l'empire, ébranlé jusque dans ses fondements, allait bientôt s'écrouler sur lui-même. Le caractère romain était tellement dégradé, que personne n'osait proférer le mot de liberté. Chacun n'était sensible qu'à son propre malheur, et ne le conjurait souvent que par la délation. Parents, amis, tout, jusqu'aux êtres inanimés, devenait suspect. 11 n'était pas permis de ideurer des proscrits; on punissait les larmes. Finissons : car , excepté quelques instants de relâche, l'histoire de ces temps déplorables n'est qu'une liste de perfidies , d'empoisonnements , et d'assassinats. Dans ces conjonctures , Juvénal méprise l'arme légère du ridicule , si familière à son devancier. Il saisit le glaive de la satire, et court du trône à la taverne, frappant indistinctement quiconque s'est éloigné du sentier de la vertu. Ce n'est pas, comme Horace, un poète souple et muni de cette indifférence faussement appelée philosophique , qui s'amuse à reprendre quelques travers de peu de conséquence , et dont le style, voisin du langage ordinaire, coule au gré d'un instinct voluptueux. C'est un auteur incorruptible, c'est un poète bouillant qui s'élève quelquefois avec son sujet jusqu'au ton de la tragédie. Austère et toujours conséquent aux mêmes principes, chez lui tout est grave, tout est imposant , ou s'il rit , son rire est encore plus formidable que sa colère. Il ne s'agit partout que du vice et de la vertu , de la servitude et de la liberté, de la folie et de la sagesse. Il eut le courage de sacrifier à la vérité tant de bienséances équivoques et tant d'égards pohtiques, si chers à ceux dont toute la morale ne consiste qu'en apparences. ÎN'e dissimulons point qu'il a mérité dejustes reproches, non pas pour avoir dénoncé de grands noms déshonorés, mais pour avoir alarmé la pudeur: aussi n'ai-je pas dessein de l'en justifier. J'observerai seulement qu'Horace, tant vanté pour sa délicatesse, est encore plus licencieux , et qu'il a le malheur de rendre le vice aimable; au lieu qu'en révélant des horreurs dont frémit la nature, on voit qu'il entrait dans le plan de Juvénal de montrer à quel point l'homme peut s'abrutir quand il n"a plus d'autre guide que la mollesse et la cupidité. Sans ces taches , qui sont du siècle, et non de l'auteur , on ne trouverait rien à reprendre dans ses écrits : l'esprit qui les dicta ne respire que l'amour du bien public : s'il reprend les ridicules , ce n'est qu'autant qu'ils tiennent au vice ou qu'ils y mènent. Quand il sévit, quand il immole, on n'est jamais tenté de plaindre ses victimes, tant elles sont odieuses et difformes. Je sais qu'on l'accuse encore d'avoir été trop avare de louanges; mais quand on connaît le cœur humain, quand on ne veut ni se faire illusion à soi-même , ni

tromper les autres, en peut-on donner Leaucoup? Il a peu loué : le malheur des temps l'en dispensait. Ce qu'il pouvait faire de plus humain était de compatir à la servitude involontaire de quelques hommes secrètement vertueux , mais emportés par le torrent. Au reste , if était trop généreux pour fiatter des tyrans, et pour mendier les suffrages de leurs esclaves. Les éloges ne sont donnés le plus souvent qu'en échange : il méprisait ce trafic. Il aimait trop sincèrement les hommes pour les flatter ; mais ce qui pouvait leur nuire l'indignait ; et nous devons à cette noble passion la plus belle moitié de son ouvrage, je veux dire la plus sentencieuse et la plus intéressante en tout temps, en tous lieux. Après avoir combattu les vices reconnus pour tels , il comprit qu'il fallait encore remonter à la source du mal , et dissiper le prestige des fausses vertus ; car il faut , dit Montaigne, ôter le masq^'e nuf:si bien des chnsrs que des ])ersonnes. De là ces satires ou plutôt ces belles harangues contre nos vains préjugés , plus forts et bien autrement accrédités que la saine raison.

(( Il est aisé maintenant de sentir pourquoi Horace a plus de partisans que Juvénal. On sait que depuis longtemps la vertu sans alliage n'a plus de cours ; que ceux qui la professent dans toute sa pureté ont toujours plus d'adversaires que de disciples, et qu'ils révoltent plus souvent qu'ils ne persuadent. Supposé que les riches, presque toujours insatiables , fussent sans pudeur et sans humanité quand il s'agit de devenir encore plus riches ; supposé que l'or , au lieu de circuler également dans tous les membres de l'état, et d'y porter la vie, ne servît plus qu'à fomenter le luxe insolent des parvenus : quel serait , je vous prie , le sort de deux orateurs , dont l'un plaiderait la cause du superflu , et l'autre celle du nécessaire? Il est évident que le premier triompherait auprès de nos Crésus ; mais le second n'ayant pour amis que lesiuforlunés, je tremblerais pour lui. Le grand talent d'un écrivain chez les peuples arrivés à ce déclin des mœurs qu'on appelle l'exquise politesse , est moins de dire la vérité que ce qui plait aux honmies puissants. Si ces réflexions sout justes , on m'accordera que les ambitieux , les hommes sensuels et ceux qui flottent au gré de l'opinion , n'ont que trop d'intérêt à préférer à l'àpre censure de Juvénal la douceur et l'urbanité d'un poète indulgent , qui , non content d'embellir les objets de leurs goûts, et d'excuser leurs caprices , sait encore autoriser leurs faiblesses par son exemple. Souvent, dit Horace, je fais, au préjudice de mon bonheur, ce que ma propre raison désavoue. Il convient encore qu'il n'avait pas la force de résister à l'attrait du moment, et que ses principes variaient selon les circonstances. Il faut l'entendre exalter tour à tour et la modération de l'ame , et son activité dans la poursuite des honneurs ; tantôt vanter la souple se d'Aristippe, tantôt l'inflexibilité de Caton ; et, comme si le cœur pouvait suffire en même temps aux affections les plus contraires, approuver dans le même ouvrage et la modestie qui se cache , et la vanité qui brûle de se produire au graud jour. S'fl est vrai que l'humanité s'affaiblit et s'altère à mesure qu'elle se polit, le plus grand nombre doit aujourd'hui donner la préférence à celui qui sait le mieux amuseil'esprit, et flatter l'indolence du cœur, sans pajaitre

toutefois déroger aux qualités essentielles qui constituent l'homme de bien. C'est principalement à ces titres qu'Horace ne peut jamais cesser d'être d'âge en âge le confident et l'ami d'une postérité que de nouveaux arts , et par conséquent des besoins nouveaux, éloigneront de plus en plus de la simplicité naturelle. ÎMais l'homme libre, s'il en est encore, celui qui s'est bien persuadé que le vrai bonheur ne consiste que dans nous-mêmes ; que , excepté les relations de devoirs, de bienveUlance et d'humanité , toutes les autres sont chimériques et pernicieuses : celui qui s'est fait des principes constants , qui ne connaît qu'une chose à désher, le bieu ; qu'une chose à fuir, le mal; et qui se dévouerait plutôt à l'opprobre , à la mort, que de trahir sa conscience , dont le témoignage lui suffit; celui-là, n'en doutez pas, préférera sans hésiter la rigueur d'une morale invariable à tous les palliatifs d'un auteur complaisant. Ainsi Juvénal serait le premier des satiriques, si la vertu était le premier besoin des hommes; mais , comme il le dit luimême, on vante la probité, tandis qu'elle se morfond. « Je conclus de ces considérations qu'Horace écrivit en courtisan adroit , Juvénal en citoyen zélé ; que l'un ne laisse rien à désirer à un esprit délicat et voluptueux , et que l'autre satisfait pleinement une ame forte et rigide, a

Voilà sans doute un morceau d'une éloquence austère et digne d'un traducteur de Juvénal. Mais est-il bien réfléchi ? Horace mérite-t-il tous les reproclies qu'on lui fait , et Juvénal tous les éloges qu'on lui donne ? Enfin , les motifs de la préférence assez généralement accordée au premier sont-ils en effet ceux que l'on nous présente ici ? C'est ce que je vais me permettre d'examiner , sans autre intérêt que celui de la vérité , qui doit , aux yeux d'un littérateur philosophe , tel que celui qui a écrit ce morceau , l'emporter sur toute autre considération ; et , comme il ne s'est fait aucun scrupule de réfuter , dans un autre endroit de son discours , l'opinion d'un de ses confrères sur Juvénal , j'espère qu'il ne trouvera pas mauvais que je combatte la sienne. Dussé-je me tromper , une discussion de cette nature, avec un homme du mérite de M. Dusaulx , ne peut qu'être honorable pour moi , et intéressante pour tous les amateurs des lettres.

D'abord nos deux auteurs sont-ils suffisamment caractérisés par celte première phrase , qui sert de fondement à tout le reste du parallèle :

« L'un n'a saisi que l'enjouement de la satire, l'autre que la gravité. »

J'avoue qu'Horace est très enjoué : c'est chez lui tout à la fois un don de la nature et un principe de goût. C'est d'après un de ses vers , cité partout , «|ue s'est établie celte maxime qui n'est pas contestée , que souvent le ridicule , même dans les sujets les phis inq>orlaiits , a plus de force et d'eflicacité(|ue la vélKiuence. Des exenq)U's sans nombre pourraient le prouver ; mais il n'y eu a point

de plus frappant que celui qu'a domié Montesquieu. L'auteur de l'Esprit des Lois savait autre chose que plaisanter , et c'est pourtant avec la seule arme du ridicule qu'il a attaqué l'Inquisition. Croira-ton pour cela qu'il en sentît moins toute l'horreur ? On en peut juger par celle qu'il inspire pour le monstre qu'il terrasse en riant. JMais quel rire ! C'est bien le cas d'appliquer ici ce mot heureux que M. Dusaulx loue avec tant de raison dans Juvénal :

« Quand Dieu regarde les méchants , il en rit et les déteste. »

C'est qu'en effet il y a un rire mêlé de mépris et d'indignation , qui exprime le sentiment le plus amer que l'excès du vice et du crime puisse inspirer à l'homme de bien. Ce n'est pas là, il est vrai, le rire d'Horace; mais aussi ce n'est pas l'Inquisition qu'il combat. M. Dusaulx convient lui-même qu'à l'époque où Horace écrivait, les mœurs étaient beaucoup moins dépravées , moins scandaleuses , moins atroces qu'elles ne le devinrent depuis Tibère jusqu'à Domitien. Il aurait pu ajouter, à la louange d'Auguste , que les sages lois de ce prince contribuèrent à rétablir une sorte de décence , et à réprimer une partie des désordres qu'avaient entraînés les guerres civiles. iMais il semble que M. Dusaulx ne veuille pas rendre plus de justice à Auguste qu'au poète dont il fut le bienfaiteur ; et c'est encore , à mon gré , un petit tort que j'oserai lui reprocher.

Horace a donc très bien fait d'être enjoué dans ses satires , non seulement parce que les traits de la plaisanterie sont à craindre pour le vice , mais parce que c'est un agrément de plus dans ce genre d'écrire , et que , pour instruire et corriger , il faut être lu. Mais n'a-t-il été qu'enjoué? Ne sait-il pas donner souvent à la raison et à la vérité le sérieux qui leur est propre ? N'a-t-il pas assez de goût pour savoir que la satire demande et comporte tous les tons, qu'en tout genre il faut en avoir plus d'un, et qu'un poète moraliste ne doit pas toujours rire ? Est-il plaisant lorsqu'il met dans la bouche d'Ofcllus un si bel éloge de la tempérance et de la frugalité, opposées à ce luxe de la table qu'il reproche aux Romains de son temps? Peut -on mieux marquer le juste milieu qui sépare l'avarice de l'économie , et la sordide épargne de la sage simplicité ? Peut-on mettre dans un jour plus intéressant les avantages d'une vie saine et active, si propre à faire aimer les mets les plus vulgaires et la nourriture la plus modeste ? Est-il plaisant dans la satire sur la noblesse, où il parle d'une manière si touchante de rédticalion ipi'il a renie de son père l'affranchi, et du tendre souvenir (|u'il conserve de ce père

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respectable ? N'est-ce pas d'après lui qu'on a fait ce vers de Métope ?

Je n'aurais point aux dieux demandé d'autre père.

Je pourrais citer cent autres endroits remplis de cette excellente raison , de ce grand sens qui nous ramène à ses écrits : on y verrait qu'il sait fort bien se passer du mérite de la plaisanterie , comme il sait ailleurs s'en servir à propos. Mais je m'en rapporte à M. Dusaulx lui-même, qui dit plus bas :

« Tout homme qui pense ne peut s'empêcher d'en faire ses délices. Le client de Mécène joignait des qualités éminentes et solides à des talents agréables. INon moins philosophe que poêle , il dictait avec une égale aisance les préceptes de la vie et ceux des arts. »

Je n'ai rien à ajouter à cet éloge si juste et si complet. Mais ce portrait est-il celui d'un écrivain qui n'a saisi que l'enjouement de la satire? Ce n'est point à moi de concilier M. Dusaulxavec lui-même. Il me suffit de me sei'vird'une de ses phrases pour réfuter l'autre , et je suis trop heureux de le combattre avec ses propres armes.

Mais, d'un autre côté, est-il vrai que Juvénal n'ait saisi que la gravité du genre satirique ? Il en a sans doute ; niais si j'osais hasarder mon opinion contre celle de son élégant traducteur , qui doit , je l'avoue, être d'un grand poids , je croirais que les caractères dominants de ce poète sont plutôt l'humeur , la colère , et l'indignation. Ce sont là du moins les mouvements qui se manifestent le plus souvent dans ses écrits. Il dit lui-même que l'inclignf'tion a fait ses vers, et l'on n'en peut douter en le lisant. Cette disposition naturelle s'était encore fortifiée par l'habitude de ces déclamations scolastiques qui avaient occupé sa jeunesse , et i\m ont fait dire à Boileau avec tant de vérité :

Juvénal , élevé dans les cris de l'école , Poussa jusqu'à l'excès sa mordante hj-perbole.

C'est là qu'il s'était accoutumé à ce style violent et emporté qui nuit très certainement à la meilleure cause, en conduisant à l'exagération. Son traducteur en est convenu : il reconnaît que son zèle est quelquefois excessif. Il n'en faudrait pas d'autre témoignage (pie son épouvantable satire contre les femmes , (pie Boileau n'aurait pas dû imiter , d'abord parce qu'un grand écrivain doit se garder d'un sujet (pii, comme tous les lieux communs , eu prouvant trop , ne prouve rien ; ensuite parce qu'en atta(iuant indistinctement une des deux moitiés du genre humain, il faudrait songer combien la récrimination serait facile , et si une femme (jui aurait le talent des vers , ne ferait pas tout aussi aisément contre les hommes une satire qui ne prouverait pas plus ([ue celle qu'on

a faite contre les femmes ; enfin , parce que la justice, qui est dérègle en toute occasion, exigerait qu'en disant le mal on dît aussi le bien qui le balance , et qu'on n'allât pas envelopper ridiculement tout un sexe dans la même condamnation. Boileau, du moins, pousse la complaisance jusqu'à dire qn'il en est jusqu'à trois (ju'il pourrait excepter. Juvénal n'est pas si mixléré : il n'en excepte aucune. Il en suppose une qui ait toutes les qualités :

« Eh bien ! dit-il , elle sera insupportable par son orgueil , et mettra son mari au désespoir sept fois par jour. »

Quoi donc ! est-ce ainsi que l'on instruit, que l'on reprend , (pie l'on corrige ? Est-ce là la gravité de la satire , dont le but doit être si moral ? et doitelle n'être qu'un jeu d'esprit et une déclamation de rhéteur? Je me rappelle à ce propos un mot très sensé d'une femme devant qui un jeune homme parlait de tout le sexe avec un ton de dénigrement qu'il croyait très philosophique :

(< Ce jeune homme , dit-elle , ne se souvient-t-il pas qu'au moins il a eu une mère ? »

« Horace semble avoir eu plus d'envie de plaire que de corriger. »

D'abord tout poète , tout écrivain doit , jusqu'à un certain point , désuer de plaire , car ce n'est qu'en plaisant qu'il peut être utile. Ce fut certainement le but principal d'Horace dans ses odes , dans ses épîtres ; et l'on peut y joindre l'envie de s'amuser , quand on connaît son goût pour la poésie , et la tournure de son caractère. Mais, dans ses satires , sa composition me parait plus sévère , plus morale , et suffisamment adaptée au genre. Cettedistinction, qui est réelle, est ici d'autant plus importante , que M. Dusaulx , pour juger Horace comme poète satirique, ne cite jamais ([ue ses épîtres , quoique , pour être conséquent , il ne fallût citer (jue ses satires.

« Éclairé par son propre intérêt , et se jugeant incapable de remplir avec distinction les devoirs pénibles d'un vrai républicain , il sentit jusqu'où pouvaient s'élever sans efforts la finesse , les grâces et la cullure de son esprit, qualités peu considérées jusqu'alors chez un peuple turbulent , qui n'avait médité que des conquêtes, n

Ces suppositions sont peut-être plus raffinées que solides. Il est probaiile que , même sous le gouvernement républicain , le caractère doux et modéré d'Horace , son goût pour les lettres , pour le loisir et l'indépendance, l'auraient écarté des em^^lois publics, puisque sa faveur même auprès d'Auguste ne l'engagea pas à les rechercher. Mais rien ne nous prouve que, dans le cas où il en eût été cjiarg é, il s'en fût mal acquillc. Il avait de la probité et de

im

l'esprit : pourquoi n'aurait-il pas été capable de faire ce que fit Otlion, qui , plongé dans toutes les débauches imaginables (ce qui est fort au-delà d'Horace ) , fut , dans son gouvernement de Portugal , de l'aveu de tous les historiens , un modèle de sagesse et d'intégrité? Mais, dans tout élat de cause , cela n'était point nécessaire au bonheur d'Horace ni à sa considération; car il n'est pas vrai que les talents de l'esprit en eussent si peu chez les Romains avant Auguste. Térence avait vécu dan^ la société la plus intime avec Scipion et Lelius, les deux hommes les plus considérables de leur temps ; et l'on peut croire qu'Horace n'aurait pas été moins bien traité par les principaux citoyens de la république.

« La politesse , l'éclat et la fatale sécurité de ce règne léthargique n'avaient rien d'odieux pour un homme dont presque toute la morale n'était qu'un calcul de yoluptés, et dont les différents écrits ne formaient qu'un long traité de l'art de jouir du présent , sans égard aux

malheurs qui menaçaient la postérité 11 n'affecta

point de regretter l'amtérité de l'ancien gouvernement.... il vit qu'il pouvait être impunément le flatteur et le complice d'un homme qui régnait sans obstacles. »

J'ai peine à concevoir quels reproches on prétend faire ici à Horace. Veut-on dire que, s'il avait été un vrai républicain. In politesse et l'éclat du règne d'Auguste l'auraient indigné? Mais pourquoi vent-on qu'il ait pensé autrement (pie tout le reste des Romains? C'est M. Dusaulx lui-même qui vient de nous dire, vingt lignes plus haut , ces jnopres paroles :

« Le souvenir des discordes civiles faisait adorer l'auteur de ce calme nouveau.... L'illusion était générale. » En quoi donc Horace est-il répréhensible d'avoir partagé les sentiments de tous ses concitoyens? Pourquoi voudrait-on qu'il eût été seul républicain quand il n'y avait plus de république ? Il ne reste «ju'une seule réponse possible, c'est de soutenir cpie tout le monde avait tort, et qu'il fallait abhorrer le pouvoir d'Auguste. Mais cette dernière réponse nous obligera seulement à répéter ce qui depuis long-temps est démontré , que les Romains ne pouvaient ni ne devaient avoir une autre façon de penser. Que peut signifier la fatale sécurité de ve régne lélhartjique, et cette austérité de l'ancien (jouvernement que l'ou voudrait (pi'Horace eût regrettée? Certes, il y avait long-temps (pi'il n'était plus question d'austérité ni du gouvernement ancien. C'est cinquante ans auparavant, c'est dans le temps des guerres de Marius et de Sylla que l'on pouvait encore regretter ([uelque chose. Mais après cinq ou six guerres civiles , toutes plus sanglantes les iines (|ue les autres , ta sécurité du règne (P. \uguste était-elle /(7/f(^r ou sahitaire?l\

n'y a pas de milieu : ou il faut convenir que les Romains eurent raison de se trouver très heureux sous le gouvernement d'Auguste, ou il faut prouver (pie Rome pouvait encore être libre. îMais M. Dusaulx sait aussi bien que moi que ce n'est plus une question. S'il existe dans l'histoire un résultat bien avoué, bien reconnu, c'est qu'il était moralement et politiquement impossible qu'une républi(iue riche et corrompue , (pii envoyait des armées puissantes dans les trois parties du monde, sans aucun pouvoir coactif capable d'en imposer aux généraux qui les commandaient , ne fût pas à la merci du premier ambitieux qui voudrait régner. 3Iarius et Sylla l'avaient déjà fait : Pompée, au retour de la guerre de Mithridate , pouvait être le maître de Rome ; et c'est pour ne l'avoir pas voulu qu'il devint l'idole du sénat. César et Antoine avaient régné. M. Dusaulx nous dit lui-même (pie tous les défenseurs de la liberté avaient péri , que tous les Romains étaient enchantés de respirer enfin sous une autorité tranquille. Que deviennent donc les reproches qu'il adresse au poète ? Pourquoi l'appelle-t-il esclave et jlatteur ? Quand tout le monde est content du gouvernement ; quand il est bien avéré que Rome , ne pouvant plus se passer d'un maître, n'a rien à désirer que d'en avoir un bonj quand elle l'a trouvé, celui (pii prend sa part du bonheur général , comme tous les autres, est-il un escla ve ou seulement un homme raisonnable ? et celui qui loue son bienfaiteur n'est-il qu'il» jlatteur ou bien un homme reconnaissant ? Ces louanges , d'ailleurs , étaient-elles dénuées de fondement ? i\L Dusaulx , dans ses notes , traite Auguste avec beaucoup de mépris : ce n'est pas ainsi qu'en parlent les historiens. Il avait de l'esprit, des talents , et du caractère : c'en est assez pour rendre sa haute fortune conceval)le. Il manqua de courage dans plusieurs occasions, mais il en montra dans beaucoup d'autres ; ce qui prouve seulement que la bravoure n'était pas chez lui une qualité naturelle, mais une affaire de raisonnement et de calcul , et qu'il ne s'exposait que quand il le croyait nécessaire. A l'égard de son règne, il semble consacré par le suffrage de tous les siècles. Il faut sans doute détester Octave , mais il faut estimer Auguste. Il y a en véritablement deux hommes en lui, que, parmi les modernes, l'on n'a |)as toujours assez distingués; et il ne faut pas (pie l'un de ces deux hommes nous rende injustes envers l'autre. M. Dusaulx dit que son caractère a ('lé dévoilé depuis (lue les philosophes ont écrit l'histoire. Il suffisait de la lire dans les anciens pour avoir une idée très juste de ce caractère, (|ui u'a jamais été une énigme. Aucun d'eux n'a reproché aux écrivains de son temps les éloges qu'An-

lo'

gusle en a reçus, et c'est une injustice du nôtre (le faire un crime à Horace et à Vir;;ile d'avoir célébré un règne qui fit pendant (juarante ans le bonheur de Home, et qui valut à Auguste, après sa mort, l'hommage le moins équivoque de tous , les regrets et les larmes de tout l'Empire. On veut toujours confondre ce règne avec les proscriptions d'Octave. On peut contester les louanges; mais jusqu'ici l'on n'a pas , ce me semble, démenti les regrets; et quand les peuples pleurent un souverain , il faut les en croire. Songeons que c'est un principe très dangereux de refuser justice à celui qui fait le bien après avoir fait le mal. Soit remords , soit politique , en un mot, quel qu'en soit le motif, il est de l'intérêt général de n'ôter jamais aux hommes l'espérance d'effacer leurs fautes en devenant meilleurs. Je crois avoir assez prouvé qu'Horace ne devait ni regretter le passé ni se plaindre du présent. On l'accuse de n'avoir pas pensé à l'avenir. Assurément c'est l'attaquer de toutes les manières. Mais sous quel point de vue veut-on que cet avenir l'ait occupé? Il pouvait craindre ( ce qui est arrivé ) que des tyrans ne succédassent à un bon maitie. Mais cette crainte peut exister en tout temps dans un gouverne, nent absolu ; et en supposant que la liberté républicaine eût été rétablie mi moment , comme elle pouvait l'être par l'abdication d'Auguste, on devait avoir une autre crainie; c'était que cette liberté ne fût Inentôt troublée par de nouvelles guerres civiles. L'une ou l'autre de ces inquiétudes doit être l'objet des hommes d'état, de ceux (jui peuvent influer sur la chose publique ; mais aucune de ces considérations ne peut déterminer le ton ni le genre de la satire; et peut-être M. Dusaulx a-t-il voulu remonter un peu trop haut poin- tracer les devoirs du satirique, et les différents caractères des deux poètes qu'il a comparés.

Ce qu'il dit d'Horace , (ju'il sentit jusqu'où ses talents pouvaient l'élever sous un empereur, pourrait le faire regarder comme un politique ambitieux. Il est pourtant vrai que jamais homme ne fut plus éloigné ni de l'ambition ni de la cupidité. Il refusa la place de secrétaire d'Auguste , place qui pouvait flatter la vanité et éveiller l'espérance; et sa fortune et ses vœux furent toujours au-dessous des offres de Mécène. On sait que c'est à deux hommes de lettres , Virgile et Varius, (jii'il dut la protection et l'amitié des favoris d'Auguste : ce ne sont pas là les recommandations d'un intrigant.

Est-il juste de dire que toute sa morale n'était qunn calcul de voluptés, et ses écrits un traité de l'art de jouir? On peut aimer et chanter le plaisir, et avoir mie autre morale que le calcul des

jouissances. La sienne aurait-elle été appelée celle de tous les honnêtes gens, si elle n'avait pas eu un autre caractère? Il était épicurien, il est vrai, mais dans le vrai sens de ce mot. Les gens instruits savent combien l'on s'en est éloigné dans l'acception vulgaire. Horace , fidèle à la véritable doctrine d'Epicure , fut toujours loin des excès : on voit par ses écrits, où il se peint avec tant de naïveté, qu'il n'était sujet, ni à la débauche grossière, ni à l'ivresse , ni à la crapule , ni aux folles profusions; qu'U n'avait de luxe d'aucune espèce; que tous ses goûts étaient modérés. Il recommande sans cesse cette modération dans les désirs , cette précieuse médiocrité, la mère du bonhenr et de la sagesse; mais ce qu'il établit comme le fondement de tout , c'est d'avoir la conscience pure , et, pour nie servir de ses expressions, de ne pâlir d'aucune faute, nulldpallescere culpd. Il veut que l'on s'accoutume à se commander à soi-même, à réprimer les penchants déréglés , les passions violentes ; que l'on travaille continuellement à corriger ses défauts, et qu'on pardonne à ceux d'autrui. Indulgence pour les autres , et sévérité pour soi, voilà les deux grands pivots de sa morale. Y en a-t-il de meilleurs? Nul écrivain n'a parlé avec plus d'intérêt des douceurs de la retraite , des attraits et des devoirs de l'amitié, des charmes d'une vie champêtre et paisi'jle , et de cet amour de la campagne qui se mêle si naturellement à cehii des beaux-arts. Tel est l'épicuréisme d'H'race; et s'il avait beaucoup de vrais sectateurs, je crois que la société y gagnerait.

M. Dusaulx reconnaît que nul homme ne sut apprêter plus adroitement la ?oufl»ige. Mais on peut ajouter qu'il n'a loué que tout ce qu'il y avait de plus estimé dans l'empire, Agrippa, Poil ion , Métellus, Quintilius Varus. Son commerce épistolaire avec Mécène respire à la fois l'enjouement le plus aimable et la plus douce sensibilité. C'est, parmi les anciens , celui qui a le mieux saisi ce ton de familiarité noble et décente qui a servi de modèle à Voltaire, et que bien peu d'hommes peuvent atteindre, parce qu'il faut, pom* en avoir la juste mesure , infiniment d'esprit, de grâce et de délicatesse. On conçoit aisément, enlisant Horace, qu'il ait été si cher à ses amis , et qu'Auguste, entre autres , l'ait aimé avec tendresse. Mécène , en mourant , le recommandait à ce prince en peu de mots, mais ils sont remarquables : Souvenez-vous d'Horace comme de moi-ynéme. Augusie ne lui sut pas mauvais gré du refus qu'il avait fait d'être son secrétaire, il se contente d'en plaisanter avec lui dans une de ses lettres :

« J'ai parlé de vous devant votre ami Seplimius : il vous dira que! souvenir j'en conserve; car, quoiqu'il

vous ait plu de faire avec moi le fier et le renchéri , je ne vous en veux pas plus pour cela. »

Une autre fois il lui écrit :

« INe doutez pas de tons vos droits sur moi. Usez-en comme si vous viviez dans ma maison. Vous ne pouvez mieux faire; vous savez que c'est mon intention , et que je veux vous voir toutes les fois que votre santé vous le permettra. »

Je citerai encore une autre lettre ; car il est curieux de voir comment le maître du monde écrivait au filsd'nn affranchi :

(T Sachez que je suis très piqué contre vous, de ce que, dans la plupart de vos écrits , ce n"est pas avec moi que vous vous entretenez de préférence. Avez- vous peur de vous faire tort dans la postérité , en lui apprenant que vous avez été mon ami? »

Horace fut sensible à ce reproche ohUgeant , et lui adressa cette belle épître , la première du second livre : Quumiot sustineas, etc.

Tant de caresses, tant de séductions, ne tournèrent point la tète du poète philosophe, et ne l'empêchèrent point de passer la plus grande partie de sa vie, soit à Tivoli , dont le nom est devenu si célèbre, soit à sa petite terre du pays des Sabins. Il faut l'entendre badiner avec Mécène sur l'opinion qu'on a de son grand crédit , sur la persuasion où l'on est que Mécène s'entretient avec lui des secrets de l'état , tandis que le plus souvent, dit-il , nous parlons de la pluie et du beau temps. Il lui promit une fois , en partant pour la campagne , de n'y être que cinq jours : il y resta un mois, et finit par lui écrire qu'il ne reviendrait à Rome qu'au printemps ; et sa lettre est datée du mois d'août.

« Que voulez-vous? lui dit-il. Je ne suis pas malade , il est vrai ; mais je crains de le devenir. Il faut me prendre comme je suis. Quand vous m'avez enrichi, vous m'avez laissé ma liberté : j'en profite. » On a beaucoup répété qu'Horace était un courtisan : il est sûr qu'il en avait la politesse et les grâces; maison voit qu'il n'en eut ni l'activité, ni l'inquiétude , ni même la complaisance.

Après avoir refusé beaucoup à Horace, M. Dusaulx n'accorde-t-il pas un peu trop à Juvénal?

<i 11 ne cessa de réclamer contre un pouvoir usurpé , de rappeler aux Romains les beaux jours de leur indépendance. »

Je viens de relire toutes ses satires : j'avoue que je n'ai vu nulle part qu'il réclamât contre le pouvoir arbitraire , ni qu'il revendicpiàt les droits de la liberté républicaine. Je sais (ju'il fit une satire contre Domitien , et qu'il peint en traits énergiques l'effroi qu'inspirait ce monstre et la lâcheté (le ses courtisans. Mais Domitien n'était plus; mais tout ce (pi'il dit est personnel au tyran ; mais

il n'y pas un mot qui tende à combattre en aucune manière le pouvoir impérial; et, puisqu'il faut tout dire, ce même Domitien, qu'il déchire après sa mort, il l'avait loué pendant sa vie. Il l'appelle le seul prolecteur, le seul guide qui reste aux arts et aux lettres. Je veux qu'il ait été trompé par cette apparence de faveur accordée aux gens de lettres , qui fut un des premiers traits de l'hypocrisie particulière à Domitien, comme Lucain fut séduit par les trompeuses prémices du règne de Néron; mais Lucain, dans sa Pharsale, n'en élève pas moins un cri continuel et terrible contre la tyrannie.C'est lui qui réclame bien fortement contre le pouvoir usurpé , qui s'indigne que les Pvomains portent un joug que la lâcheté de leurs ancêtres a forgé , qui répète sans cesse le mot de liberté , qui crie aux armes contre les tyrans, qui implore la guerre civile , comme préférable cent fois à la servitude. Voilà parler en républicain , en Romain. Aussi Lucain fut conséquent : sa conduite et sa destinée furent telles qu'on devait l'attendre d'un homme qui écrit de ce style sous Néron. Il conspira contre lui avec Pison, et finit, à vingtsept ans, par s'ouvrir les veines. Je ne reproche point à Juvénal d'avoir eu moins de courage , et d'être mort dans son lit; mais je ne lui donnerai pas non plus des louanges qu'il ne mérite point. Je ne trouve chez lui qu'un seul endroit qui exprime quelque regret pour la liberté : c'est dans sa première satire , lorsqu'il se fait dire :

<f As-tu un génie égal à ta matière ? Es-tu , comme tes devanciers , prêt à tout écrire avec cette franchise animée dont je n'ose dire le nom? »

Ce nom, qu'il n'ose prononcer, est évidemment celui de liberté. Mais ce regret, comme on voit, est enveloppé, et timide , il semble même ne porter que sur la liberté des écrits; enfin, c'est le seul de cette espèce (pi'on remarque chez lui. Cette satire fut écrite , comme presque toutes les autres, sous Trajan ; plusieurs le furent sous Adrien ; une seule fat c» nposée sous Domitien , celle où il eut le malheur de le louer. La date de ses écrits peut donc infirmer à un certain point ce que dit son traducteur des temps où il écrivait pour justifier l'excès d'amertume et d'emportement, qui est le même dans toutes ses satires. Quoi! Juvénal, après avoir vécu sous Domitien, a vu tout le règne de Trajan, l'un des plus beaux que Ihistoire ait tracés; il a vu tour à tour régner un monstre et un grand homme , et ce contraste si frappant, ce contraste que Tacite nous a si bien fait sentir , Juvénal ne l'a pas senti ! C'est après Domitien et sous Trajan qu'il n'a que des satires à faire, qu'il ne trouve pas une vertu à louer, pas un mot d'éloge pour le modèle des princes , lui

ANCIENS. - POESIE

(|iii avait loué Domitien! Il ne profite pas de cette réunion de circonstances , si heureuse pour un écrivain sensible , qui sait combien les tableaux de la vertu font ressortir ceux du vice ; combien ces peintures contrastées se prêtent l'une à l'autre de force et de pouvoir; combien ces différentes nuances donnent au style d'intérêt , de charme et de variété ! Et c'est là , pour conclure , un des vices essentiels de ses ouvrages : une monotonie qui fatigue et qui révolte. La satire même ne doit |)as être une invective continuelle , et l'on ne peut nous faire croire , ni que l'homme sage doive être toujours en colère, ni que la colère ait toujours raison. Qu'est-ce qu'un écrivain qui ne sort pas de fureur , qui ne voit dans la nature que des monstres , qui ne peint que des objets hideux , qui semble s'appesantir avec complaisance sur les peintures les plus dégoûtantes , qui m'épouvante toujourset ne me console jamais, qui ne me permet pas de me reposer un moment sur un sentiment doux ? Joignez à ce défaut capital la dureté pénible de sa diction , son langage étrange , ses métaphores accumulées et bizarres , ses vers gonflés d'épithètes scientifiques , hérissés de mots grecs. Et lorsque tant de causes se réunissent pour en rendre la lecture si difficile , faut-il donc chercher dans la corruption liumaine et dans la dépravation de notre siècle les motifs de la préférence que l'on donne à un poète tel qu'Horace, dont la lecture est si agréable? Est-il bien sxu- que Juvénal soit parmi nous si formidable pour la conscience des méchants ? Les mœurs qu'il attaque sont en grande partie si différentes des nôtres ; il peint le plus souvent des excès si monstrueux, et qui, par notre constitution sociale, nous sont si étrangers ', qu'un homme très vicieux parmi nous pourrait , en lisant Juvénal , se croire un fort honnête homme. N'est-il donc pas plus simple de penser que , s'il est peu lu , c'est qu'il a peu d'attraits pour le lecteur; c'est qu'il a peint beaucoup moins les travers , les faiblesses , les défauts et les vices communs à l'humanité en général, qu'un genre de perversité particulier à un peuple parvenu au dernier degré d'avilissement, de crapule et de dépravation , dans un climat corrupteur , sous un gouvernement détestal)le, et avec la dangereuse facilité d'abuser en tous sens de tout ce que mettaient à sa discrétion les trois parties du monde connu ? Il faut se souvenir que les degrés de corruption tiennent non seulement à l'immoralité, mais aux moyens : si nous ne sommes ni nous ne pouvons être aussi dépravés que les Romains , c'est que nous ne sommes pas les maîtres du monde.

' Ceci était écrit en 1787.

Toutes ces considérations nous autorisent à ne point admettre la conclusion par laquelle M. Dusaulx termine son parallèle : que si Juvénal a peu de partisans , c'est qu'if professe la vertu sansaJijar/e el dans toute sa pureté, et que les ambitieux et les hommes sensuels ont intérêt à lui préférer un poète indulgent, qui embellit les objetsde leurs goûts, excuse leurs caprices et autorise leurs faiblesses par son exemple. Il y a ici une espèce de sophisme que j'ai déjà indiqué, et qui pourrait sans doute, contre l'intention de l'auteur, faire prendre le change à des lecteurs inattentifs. M. Dusaulx peint ici dans Horace, non pas le poète satirique , mais l'auteur d'odes galantes et voluptueuses , et de quelques épîtres badines. Ce n'est pas là montrer les objets sous leur véritable point de vue. Ce n'est pas quand Horace invite à souper Glycère et Lydie , ou plaisante avec ses amis , qu'il faut le comparer à Juvénal. Celui-ci même, tout Juvénal qu'il était, probablement n'écrivait pas à sa maîtresse , s'il en avait tme , du ton dont il écrivait ses satires : il lui aurait fait peur. M. Dusaulx sait bien que chaque genre a son style. Il faut donc nous montrer , dans les satires d'Horace , cette indulgence pour les caprices et les faiblesses: il faut nous faire voir les olyets des passions embellis , la morale mêlée d'alliage, et ce n'est pas ce que j'y ai vu. Que serait-ce donc si nous jugions Juvénal, qu'on nous donne ici pour philosophe si austère , non par ses satires, mais par ce que ses amis disaient de lui? Martial , son ami le plus intime , lui écrit d'Espagne ces propres mots :

« Tandis que, couvert d'une robe trempée de sueur, tu te fatigues à parcourir les antichambres des grands , je vis en bon paysan dans ma patrie. » Est-ce là cet homme si étranger au inonde? Nous venons de voir qu'Horace le fuyait quelquefois , et voilà Juvénal qui le recherche. On ne l'aurait pas cru : c'est que, pour bien juger, pour saisir des résultats sûrs, il ne faut pas s'en tenir à des aperçus vagues , il faut considérer les choses sous toutes leurs faces, lire tout et entendre tout le monde.

Je conclus que les beautés semées dans les écrits de Juvénal , et qui, malgré tous ses défauts, lui ont fait une juste réputation , sont de nature a être goûtées surtout par les gens de lettres, seuls capables de dévorer les difficultés de cette lecture. Il a des morceaux d'une grande énergie : il est souvent déclamateur , mais quelquefois éloquent ; il est souvent outré, mais quelquefois peintre. Ses vers sur la Pitié, justement loués par M. Dusaulx, sont d'autant plus remarquables , que ce sont les seuls où il ait employé des teintes douces. La sa-

lire sur la Noblesse est fort belle : c'est à mon gré la mieux faite , et Boileau en a beaucoup profité. Celle du Turbot , fameuse par la peinture admirable des courtisans de Domitien , a un mérite particulier : c'est la seule où l'auteur se soit déridé. Celle qui roule sm* les Vœux offre des endroits frappants ; mais en total c'est un lieu commun appuyé sur un sopliisme. Il n'est pas vrai qu'on ne doive pas désirer une longue vie ni de grands talents, ni de grandes places, parce que toutes ces choses ont fini quelquefois par être funestes à ceux qui les ont obtenues. Il n'y a qu'à répondre que beaucoup d'hommes ont eu les mêmes avantages, sans éprouver les mêmes malheurs , et l'argument tombe de lui-même : c'est comme si l'on soutenait qu'il ne faut pas désirer d'avoir des enfants, parce que c'est souvent une source de chagrins. Pour répondre à ce raisonnement, il n'y aurait qu'à montrer les parents que leurs enfants rendent heureux, et dire : Pourquoi ne serais-je pas du nombre ? De plus , il est faux qu'un père ne doive pas souhaiter à son fils les talents de Cicéron , parce (|u'il a péri sous le glaive des proscriptions; et quel homme, pour peu ([u'il ait quelque amour de la vM'tu et de la véritable gloire, croira qu'une aussi belle carrière que celle de Cicéron soit payée trop cher par une mort violente , arrivée à l'âge de soixante-cinq ans? Qui refuserait à ce prix d'être l'homme le plus élo([iientde son siècle, et peutêtre de tous les siècles; d'être élevé par son seul mérite à la première place du premier empire du monde; d'être trente ans l'oracle de Rome ; enfin d'être le sauveur et le père de sa patrie? S'il était vrai (jue le fer d'un assassin qui frappe une tête blanchie par les années pût en effet ôter le prix à de si hautes destinées , il faudrait croire que tout ce qu'il y a parmi les hommes de vraiment grand, fie vraiment désirable, n'est qu'une chimère et une illusion.

Au fond, cette satire si vantée se réduit donc à prouver que les plus précieux avantages que l'homme puisse désirer sont mêlés d'inconvénients et de dangers; et c'est une vérité si triviale qu'il ne fallait pas en faire la base d'un ouvrage sérieux.

Horace ne tombe point dans ce défaut, qui n'est jamais celui des bons esprits ; et sans vouloir revenir sur l'énumération de ses différentes qualités, je crois, à ne le considérer même que comme satirique, lui rendre, ainsi qu'à Juvénal, une exacte justice, en disant ([ué l'un est fait pour être admiré quelquefois , et l'autre pour être toujours relu,

SECTION II. — De Perse et do Pôlrone.

La gravité du si vie, la sévérih' de la morale ,

beaucoup de concision et beaucoup de sens , sont les attributs particuliers de Perse. Mais l'excès de ces bonnes qualités le fait tomber dans tous les défauts qui en sont voisins.

Qui n'est que juste est d^r, qui n'est que sage est triste,

a si l)ien dit Voltaire; et cela est vrai des ouvrages comme des hommes. La gravité stoïque de Perse devient sécheresse; sa sévérité, que rien ne tempère, vous attriste et vous effraie; sa concision outrée le rend obscur, et ses pensées trop pressées vous échappent. Aussi est-il arrivé que biendes gens, rebutés d'un auteur si pénible à étudier et si difficile à suivre, l'ont jugé avec humeur, et en ont parlé avec un mépris injuste. D'autres, qui l'estimaient en proportion de ce (pi'il leur avait coûté à entendre , l'ont exalté outre mesure , comme on exagère le prix d'un trésor qu'on a découvert et qu'on croit posséder seul. Un père de l'Eglise le jeta par terre, en disant: Puisque tu lie veux pas être cumpris , reste là. Un autre jeta ses satires au feu, peut-être pour faire cette mauvaise pointe : Brûlons-les pour les rendre claires. Plusieurs savants , entre autres, Scaliger, Meursius , Heinsius , et Bayle , n'ont été frappés que de son obscurité. D'autres l'ont mis au-dessus d'Horace et de Juvénal. Cherchons la vérité entre ces extrêmes, et, quand nous aurons assez travaillé sur cet auteur pour le bien comprendre , nous serons de l'avis de Quintilien , qui dit de Perse : « Il a mérité beaucoup de gloire et de vraie gloire. »

C'est qu'en effet sa morale est excellente , et son esprit très juste; qu'il a des beautés réelles, et propres au genre satirique; que son expression est quelquefois très heureuse ; que ses préceptes sont vraiment ceux d'un sage; que plusieurs de ses vers ont été retenus comme des proverbes de morale. C'en est assez peut-être pour dédommager de la peine qu'il donne au lecteur (jui veut le connaître; car c'en est une, et il faut d abord avouer que c'est là un défaut véritable. L'obscurité est toujours blâmable, puisqu'elle est directement opposée au but de tout auteur, qui est de répandre la lumière. On a dit pour le justifier, que, voulant attaquer Néron indirectement et sans trop s'exposer, il s'enveloppait à dessein. Mais cette apologie e>t insuffisante : elle ne pourrait regarder qu'un petit nombre de vers, où l'on croit, avec assez de vraisemblance, qu'il a voulu désigner le tyran; et l'obscurité de Perse estitartoul à peu près égale. De plus, l'application plus on moins incertaine de tel ou tel endroit ne renil pas la diction en elle-même plus difficile à expliquer. Il faut dire encore à la louange de Perse, (pie ce n'est ni l'embarras de ses ronreptior.s. ni la maii-

ANCIENS. - POESIE

Vaise logique , ni la recherche d'idées alambiquées qui jette des nuages sur son style; c'est la multiplicité des ellipses, la suppression des idées intermédiaires, l'usage fréquent des tropes les plus hardis, qui entassent dans un seul vers un trop grand nombre de rapports plus ou moins éloignés les uns des autres , et offrent à l'esprit trop d'objets à embrasser à la fois; c'est enfin la contexlure même de ses satires, composées le plus souvent d'un dialogue si brusque et si entrecoupé qu'il faut une grande attention pour suivre les interlocuteurs , s'assurer quel est celui qui parle , suppléer les liaisons , et renouer un fil (jui se rompt à tout moment. Mais quand ce travail est fait, on s'aperçoit que tout est juste et conséquent, et l'on se plaint seulement que l'auteur ait eu une tournure d'esprit si extraordinaire , qu'on dirait qu'il ait trouvé trop commun d'être entendu , et qu'il n'ait voulu être que deviné.

Mais , je le répète , il vaut la peine de l'être , et ceux qui ne savent pas sa langue pourront en lisant l'estimable traduction qu'en a faite M. Sélis , et les notes et les dissertations également instructives qu'il y a jointes , s'assurer que Perse est un écrivain d'un vrai mérite, et digne de l'honneur que lui a fait Boileau de lui emprunter plusieurs traits, plusieurs morceaux qin ne sont pas les moins heureux de ses satires. Tel est ce vers si connu , Le moment où je parle est déjà loin de moi ,

qui dans l'original, ne tient que la moitié d'un vers. Telle est cette belle prosopopée de l'Avarice et de la Volupté , dont Boileau n'a imité que la moitié.

Le sommeil sur ses yeux commence à sépancher. Debout , dit l'Avarice ; il est temps de marcher. — Eli! laisse-moi.— Debout.— Un moment.— Tu réplicpies!— A peine le soleil fait ouvrir les boutiques. — N'importe, lève-toi. — Pour quoi faire, après tout? — Pour courir l'Océan de l'un à l'autre bout. Chercher jusqu'au Japon la porcelaine et l'ambre , Rapporter de Goa le poivre et le gingembre. — Maisj'ai des biens enfouie, et je puis m'en passer. — On n'en peut trop avoir, et pour en amasser Il ne faut épargner ni crime ni parjure ; •Il faut souffrir la faim et coucher sur la dure ; Eût-on plus de trésors que n'en perdit Galet , N'avoir en sa maison ni meuble ni valet ; Parmi les tas de blé vivre de seigle et d'orge; De peur de perdre unliard, souffrir qu'on vous égorge.— Et pourquoi cette épargne enfin? — L'ignores-tu? Afin qu'un héritier, bien nourri , bien vêtu , Profitant d'un trésor en tes mains inutile , De son train quelque jour embarrasse la ville. — Que faire? — Il faut partir : les matelots sont prêts.

Mais dans Perse, pendant que l'Avarice éveille cet homme, de l'autre côté du lit, la Volupté l'exhorte à dormir sur l'une et l'autre oreille ; en

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