‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 40 sur 140 · SECTION IV · texte numérisé non relu

SECTION IV

Les Catilinaires.

Qui croirait que de nos jours Cicéron eût encore, je ne dis pas des critiques ( la gloire de l'homme supérieur est d'occuper l'opinion dans tous les siècles ) , mais des ennemis , des détracteurs , qui calomnient son caractère, et déprécient ses talents , avec une injustice également odieuse et absiu'de? Je sais que, heureusement pour nous, on pourra me répondre : Quels ennemis! quels détracteurs ! leur nom seul est une réponse à leurs injures. Il est vraij mais pourtant c'est une triste observation à faire sur l'humanité, que celte espèce de perversité bizarre qui fait que l'on s'acharne , après deux mille ans , contre un grand hoiume, sans autre intérêt, sans autre motif que cette haine pour la vertu, qui semble être l'instinct des méchants. Sans doute, ils se disent à eux-mêmes en lisant ses écrits : Si nous avions vécu du temps de cet homme , il eût été notre ennemi (car les ouvrages et les actions de l'homme de bien accusent la conscience de celui qui ne l'est pas). Peut-être aussi affecte-t-on aujourd'hui plus que jamais cette déplorable singularité de démentir ce qu'il y a de plus généralement reconnu. Comment explifjuer autrement ce qu'on imprima il y a quelque temps , que la conjuration de Catilina était une chimère que la vanité de Cicéron avait fait croire aux Romains!* Certes, depuis le Père Hardouin , qui , à force de se lever matin pour travaillera ses recherches d'érudition, parvint à rêver tout éveillé , et crut un jour avoir découvert que la plupart des ouvrages des anciens avaient été fabriqués par des moines du moyen âge; depuis ce ridicule fou, qui fut le scandale et la risée du monde httéraire , on n'a rien imaginé de plus étrange , de plus incompréhensible que ce

* c'est un (le*! piraitoxcs de Liuguef.

démenti donné à Ions les historiens de l'anliquité, et en particnlier à Salluste , anteur contemporain, ennemi de Cicéron, et qui apparenunent s'est amusé à écrire tout exprès i'iiisloire d'une conjuration imaginaire. On ne sait quel nom donner à ce genre de démence; mais ce qui est remanpial)Ie et consolant, c'est qu'on est aujourd'hui si accoutumé à cette folie des paradoxes, qu'on n'y fait plus même attention. Celui-ci, que m'ont rappelé les Catilinaires de Cicéron qui vont nous occuper, a passé sans qu'on y prit garde; et à force d'abuser de tout, nous avons du moins obtenu cet avantage , que l'extravagance même n'est plus un moyen de faire du bruit.

Des quatre harangues de Cicéron contre Catilina, il y en a deux([ui sont d'autant plus admirables, qu'on voit, par la nature des circonstances, que l'orateur qui les prononça n'avait guère pu s'y préparer; et quoique en les publiant il les ait sans doute revues avec le soin qu'il mettait à tout ce qui sortait de sa plume, le grand effet qu'elles produisirent dès le premier moment ne doit nous laisser aucun doute sur le mérite qu'elles avaient, lors même que l'auteur n'y avait pas mis la dernière main. On demandera i)eut-ètre comment il pouvait se souvenir des discours que son génie lui dictait sur-le-champ dans les occasions importantes, discours qui ne laissaient pas d'avoir quelque étendue. Les historiens nous apprennent de quel moyen Cicéron se servait. Il avait distribué dans le sénat des copistes qu'il exerçait à écrire , par abréviation , presque aussi vite que la parole. Cet art fut perfectionné dans la suite, et l'on voit que cette invention, long-temps perdue et renouvelée de nos jours , appartient à Cicéron , quoique nous ne sachions pas précisément quel procédé il employait.

Quand l'audacieux Catilina parut inopinément au milieu de l'assemblée du sénat, dans le moment même où le consul y rendait compte de la conjuration , (pii pouvait s'attendre qu'il eût l'impudence d'y paraître? On le conçoit d'autant moins, (pie cette bravade (léses[»érée n'avait aucun objet; cpril ne pouvait se Halterd'en imposer ni au sénat ni au consul ; et([ue cette folle témérité ne pouvait toiu'ner (ju'à sa confusion. L'historien Salluste, dont le témoignage ne saurait être suspect , dit en propres termes :

« C'est alors que Cicéron prononça cet éloquent discours qu'il publia dans la suite. »

S'il y avait eu une différence marquée entre le discours prononcé et le discours écrit, est-ce ainsi (pi'un ennemi se serait exprimé? Les termes de Salluste sont un doge d'autant moins récusable. (pic dans ce ntênie endroit il lui échappe un tniil

de malignité qui décèle son inimitié : i9oJt, dit-il, qu'il craignît la présence de Catilina, soit qu'il fût ému d'indignation. Le second motif est si évident, qu'il y a de la mauvaise foi à supposer l'autre. Quand toute la conduite du consul , ausi^i ferme qu'éclairée et vigilante , ne prouverait pas suffisamment qu'il ne craignit jamais le scélérat qu'il combattait, était-ce au milieu du sénat, que les chevaliers romains entouraient l'épée à la main, était-ce sur le siège de sa puissance e.' de son autorité ({ue Cicéron pouvait craindre Catilina ? On va voir qu'il ne craignit pas même les dangers trop manifestes où sa fermeté patriotique l'exposait pour l'avenir; qu'il connaissait l'envie et s'attendait à l'ingratitude, et (pi'il brava l'une et l'autre. Aussi , dans un bel ouvrage où cette grande ame est fidèlement peinte, où l'exagération n'est jamais à C(jté de la grandeur, ni la déclamation près du sublime , dans la tragédie de Rome sauvée , Cicéron parait avoir dicté lui-même ce vers admirable dans sa simplicité :

Et sauvons les Romains , dussent-ils être ingrats. En effet , pour bien apprécier ces harangues , dont je vais extraire quelques morceaux , il faut se mettre devant les yeux l'état où était alors la république. L'ancien esprit de Rome n'existait plus; la dégradation des âmes avait suivi la corruption des mœurs. Marius et Sylla avaient fait voir que les Romains pouvaient souffrir des tyrans, et il ne man(iuait pas d'hommes dont cet exemple éveillait l'ambition et les espérances. L'amour de la liberté et de la patrie , fondé sur l'égalité et les lois, ne pouvait plus subsister avec cette puissance monstrueuse, et ces richesses énormes dont la conquête de tant de pays avait mis les Romains en possession. César, déjà soupçonné d'avoir eu part à une conspiration , blessé de la prééminence de Pompée et de la prédilection qu'avait pour lui le sénat , ne songeait qu'à faire revivre le parti de ALirius. Pompée , sans aspirer ouvertement à la tyrannie , aurait voulu que les troubles et les désordres nés de l'esprit factieux ([ui régnait partout réduisissent les Pvomains au point de se mettre sous sa protection en le nommant dictateur. Les grands , à qui les dépouilles des trois parties du monde pouvaient à peine suffire pour assouvir leur luxe et leur cupidité , redoutaient tout ce qui pouvait relever l'autorité des loi> et réprimer leurs exactions et leurs brigandages. Un petit nombre de bons citoyens , et Cicéron à leur tête , soutenaient la république sur le penchant de sa ruine; et c'en était assez pour être l'objet de la haine secrète et déclarée de tout ce ({ui était intéressé au renversement de l'état. C'est dans ces conjonctur(>s (pie Catilina. dont Cicéron avait fait échouer

ANCIENS. — ÉLOQUENCE

les prclenlions au consulat , perdu de dettes et de débauches , chargé de crimes de toute espèce , et dont rini[»imité prouvait à (piel excès de licence et de corruption l'on était parvenu , s'associe tout ce qu'il y avait de citoyens aussi déshonorés (jue lui, aussi dénués de ressources; forme le projet de mettre le feu à Rome , et d'égorger tout le sénat et les principaux citoyens; envoie Mallius , un des meilleurs officiers qui eussent servi sous- Sylla , soulever les vétérans, à qui le dictateur avait distribué des terres, et qui ne demandaient qu'un nouveau pillage. Mallius en forme un corps d'armée entre Fézules et Arezzo, promet de s'avancer vers Rome au jour marqué pour le meurtre et l'incendie, et de se joindre à Catilinapour mettre tout à feu et à sang, renverser le gouvernement, et partager les dépouilles. Ces affreux complots commençaient à éclater de toutes parts : on n'ignorait pas les engagements de Mallius avec Catilina; ou savait que les vétérans avaient pris les armes, que les conjurés avaient des intelligences dans Préneste, une des villes qui couvraient Rome. Ce n'é(ait plus le temps où, sur de bien moindres alarmes, on avait fait périr, sans forme de procès, un Mélius , un Cassius, parce qu'alors la première des lois était le salut de la patrie. La consternation était dans Rome : chacun s'exagérait le péril , et Cicérou seul s'occupait de le prévenir. Armé de ce décret du sénat dont la formule , réservée pour les dangers extrêmes , donnait aux consuls un pouvoir extraordinaire , il veillait à la silreté de la ville , fortifiait les colonies menacées , faisait lever des troupes dans l'Italie , opposait à Mallius le peu de forces qu'on avait pu rassembler ; car il faut avouer que Catilina et les conjurés avaient choisi le moment le plus favorable à leur entreprise. Il n'y avait en Italie aucun corps d'armée considérable : les légions étaient en Asie, sous les ordres de Pompée. Ces circonstances, les alarmes déjà répandues, les précautions déjà prises, tout avertissait Catilina qu'il fallait précipiter l'exécution. Il convoque une assemblée nocturne de ses complices les plus affidés , et leur donne se> derniers ordres. A peine étaient-ils séparés, que Cicéron fut instruit de tout par Fulvie , maîtresse de Curius, un des conjurés, qui, pour se faire valoir auprès d'elle , lui avait confié tout le détail de la conjuration. Cette femme en eut horreur, et vint la révéler à Cicéron, qui assembla aussitôt le sénat dans le temple de Jupiter Stator, bien fortifié : c'est là que Catilina , qui était loin de se douter que le consul eût appris ses dernières démarches , osa se présenter. Quaiid on n'est pas très instruit des lutrurs romaines et de l'histoire de ce temps-là , on s'clonne que le constd ne le fil pas arrêter. Le

décret du sénat lui en donnait le pouvoir, mais il aurait révolté tout le corps des nobles , et même beaucoup de citoyens, jaloux à l'excès de leurs privilèges, s'il eût voulu se servir de toute sa puissance pour faire arrêter un patricien qui n'était pas convaincu, ni même accusé. Ce procédé extrajudiciaire était donc très dangereux. Cicéron luimême va nous exposer les autres motifs, non moins importants, qui devaient régler sa conduite; et nous reconnaîtrons dans sa véhémente apostrophe l'orateur, le consul et l'homme d'état.

« Jusques à quand , Catilina, abuseras-tu de notre patience ? Combien de temps encore ta fureur osera-tclie nous insulter ? Quel est le terme où s'arrêtera cette audace effrénée ? Quoi donc ! ni la garde qui veille la nuit au mont Palatin, ni celles qui sont disposées par toute la ville , ni tout le peuple en alarmes , ni le concours de tous les bons citoyens , ni le choix de ce lieu fortifié où j'ai convoqué le sénat, ni même l'indignation que tu lis sur le visage de tout ce qui t'environne ici , tout ce que tu vois enfin ne t'a pas averti que tes complots sont découverts , qu'ils sont exposés au grand jour, qu'ils sont enchaînés de toutes parts? Penses-tu que quelqu'un de nous ignore ce que tu as fait la nuit dernière et celle qui l'a précédée , dans quelle maison tu as rassemblé tes conjurés , quelles résolutions tu as prises ? 0 temps 1 ô mœurs! le sénat en est instruit, le consul le voit , et Catilina vit encore'. II vit! que dis-je? il vient dans le sénat! il s'assied dans le conseil de la république! il marque de l'œil ceux d'entre nous qu'il a désignés pour ses victimes, et nous, sénateurs, nous croyons avoir assez fait si nous évitons le glaive dont il veut nous égorger ! Il y a long-temps, Catilina, que les ordres du consul auraient dû te faire conduire à la mort... Si je le f.iisais dans ce même moment , tout ce que j'aurais à craindre , c'est que cette justice ne parût trop tardive , et non pas trop sévère. Mais j'ai d'autres raisons pour t'épargner encore. Tu ne périras que lorsqu'il n'y aura pas un seul citoyen, si méchant qu'il puisse être, si abandonné, si semblable à toi, qui ne convienne que ta mort est légitime. Jusque-là tu vivras : mais tu vivras comme tu vis aujourd'hui, tellement assiégé ( grâces à mes soins) de surveillants et de gardes , tellement entouré de barrières, que tu ne puisses faire un seul mouvement, un seul effort contre la république. Des yeui toujours attentifs, des oreilles toujours ouvertes, me répondront de toutes tes démarches, sans que tu puisses t'en apercevoir. Et que peux-tu espérer encore quand la nuit ne peut plus couvrir les assemblées criminelles , quand le bruit de ta conjuration se fjit entendre à travers les murs où tu crois te renfermer? Tout ce que tu fais est connu de moi, comme de t(.i-meme. Veux-tu que je t'en dôme la preuve? Te souvient-il que j'ai dit dans le sénat qu'avant le (> des calendes de novembre , ]\Iallius, le ministre de tes forfaits, aurait pris les armes et levé l'étendard de la rébellion ? Eh bien ! me suis-je trompé , uou seulement sur le fait, tout horrible , tout incroyable qu'il est, mais sur le jour? J'ai annoncé en plein sénat quel jour tu avais marqué pour le meurtre des sénateurs : le sou\iens-tu que ce jour-lâ même, où

plusieurs de nos principaux citoyens sortirent deRorae, i)ien moins pour se dérober à tes coups que pour réunir contre toi les forces de la république; te souviens-tu que ce jour-là je sus prendre de telles précautions, qu'il ne te fut pas possible de rien tenter contre nous , quoique tu eusses dit publiquement que , malgré le départ de quelques uns de tes ennemis, il te restait encore assez de victimes ? Et le jour même des calendes de novembre, où tu te flattais de te rendre maître de Préneste , ne t'es-tu pas aperçu que j'avais pris mes mesures pour que celte colonie fût en état de défense ? Tu ne penx faire un pas , tu nas pas une pensée dont je n'aie .•■ur-le-chanip la connaissance. Enfin, rappelle-toi cette dernière nuit, et tu vas voir que j'ai encore plus de vigilance pour le salut de la république que tu n'en as pour sa perte. J"affirnie que cette nuit tu t'es rendu , avec nn cortège d'armuriers, dans la maison de Lecca : est-ce parler c'airement? quun grand nombre de ces malheureux que tu associes à tes crimes s"y sont rendus en même temps. Ose le nier : tu te tais 1 Parle ; je puis te convaincre. Je vois ici, dans cette assemblée, plusieurs de ceux qui étaient avec toi. Dieux immortels 1 où sommes -nous? dans quelle ville, ô ciel! vivonsnous? Dans quel état est la république 1 Ici , ici même , parmi nous, pères conscrits, dans ce conseil, le plus auguste et le plus saint de l'univers, sont assis ceux qui méditent la ruine de Rome et de lempire ; et moi, consul , je les vois et je leur demande leur avis ; et ceux qu'il faudrait faire trainer au supplice, ma voix ne les a pas même encore^atlaqués'. Oui,cettenuit,Catilina, c'est dans la maison de Lecca que lu as di.slribué les postes de l'Italie, quetuasnommé ceux des tiens que tuamèoe rais avec toi,ceuxquc tu laisserais dans ces murs,que tu as désigné les quartiers de la ville où il faudrait meltre le feu. Tu as fixé le moment de ton départ : tu as dit que la seule chose qui pût farrêter, c'est qu? je vivais encore. Deux chevaliers romains ont offert de te délivrer de moi, et ont pi-omis de m'égorger dans mon lit avant le jour. Le conseil de tes brigands n'était pas séparé, que j'étais informé de tout. Je me suis mis en défense : j'ai fait refuser l'entrée de ma maison à ceux qui se sont présentés chez moi , comme pour me rendre visite; et c'était ceux que j'avais nommés d'avance à plusieurs de nos plus respectables citoyens, et l'heure était celle que j'avais marquée.

Ainsi donc, Calilina, poiu'suis ta résolution; sorsenfm de Rome : les portes sont ouvertes : pars. Il y a trop loag-temps que l'armée de ^lallius t'altend pour général. Emmène avec toi tous les scélérats qui te ressemblent, purge cette ville de la contagion que tu y réj)ands ; délivre-la dos craintes que ta présence y fait naître ; qu'il y ait des murs entre nous et foi. Tu ne peux rester plus long-temps : je ne le souffrirai pas, je ne le supporterai pas, je ne le permettrai pas. Ilésitesîuà faire piir mon ordie ce que tu faisais de toi-même? Consul, j'ordonne à notre ennemi de sortir de Rome. Et (pii pourrait encore t'y arrêler? Comment peux-tu supporter le séjour d'une ville où il n'y a pas un seul habitant , excepté les complices , pour qui tu ne sois un objet d'iioireur et d'effroi ? Quelle est l'infamie domestique (Iitnt la vie n'ail pas été chargée? Quel est l'allcn-

tat dont tes mains n'aient pas été souillées? Enfin, quelle est la vie que tu mènes? Car je veux bien te parler un moment, non pas avec l'indignation que tu mérites, mais avec la pitié que tu mérites si i)eu. Tu viens de paraître dans celte assemblée : eh bien '. dans ce grand nombre de sénateurs, parmi lesquels tu as des parents, des amis, des proches , que! est celui de qui tu aies obtenu un salut, un regard? Si tu es le premier qui aies essuyé un semblaiile affront, attends-tu que des voix s'élèvent contre toi , quand le silence seul, quand cet arrêt , le plus accablant de tous , t'a déjà condamné, lorsqu'à ton arrivée les sièges sont restés vides autoiir de toi , lorsque les consulaires, au moment où tu l'es assis , ont aussitôt quitté la place qui pouvait les rapprocher de toi? Avec quel front , avec quelle contenance peux-tu supporter tant d'humiliations? Si mes esclaves me re(!outaient comme tes concitoyens te redoutent , s'ils me voyaient du même œil dont tout !e monde te voit ici , j'abandonnerais ma propre maison : et tu balances à abandonner ta patrie , à fuir dans quelque désert , à cacher dans quelque solitude éloigoéecette vie coupable réservée aux supplices ! Je l'entends me répondre que tu es prêt à partir, si le sénat prononce l'arrêt de ton exil. >'on , je ne le proposerai pas au sénat ; mais je vais te mettre à portée de connaitr:' ses disposilions à ton égard, de manière quetu n'en puisses douter. CatiHna, sors de Rome ; et puisque tu attends le mot d'exil , exiletoi de ta patrie. Eh quoi; Caiilina, remarques-tu ce silence? et t'en faut-il davantage? Si j'en disais autant à Sextins, à Marcellus, tout consul que je suis, je ne serais pas en sûreté dai s le sénat. Mais c'est à toi que je m'adresse , c'est à toi que j'ordonne l'exil ; et quand le sénat me laisse parler ainsi , il m'approuve ; quand il se tait, il prononce: son silence est un décret.

« J'en dis autant des chevaliers romains , de ce corps honorable qui entoure le sénat en si grand nombre, dont tu as pu , en entrant ici , reconnaître les sentiments et entendre la voix , et dont j'ai peine à retenir la main prête à se porter sur toi. Je te suis garant qu'ils te suivront jusqu'aux portes de cette ville que depuis si longtemps (u brûles dedétruire.... Pars donc : tu as tant dit que tu attendais un ordre d'exil qui pût me rendre odieux. Sois content ; je l'ai donné : acliève , en t'y rendant, d'exciter contre moi cette inimitié dont tu te promets lant d'avantages. Mais si tu veux me fournir un nouve m sujet de gloire, sors avec le cortège de brigands qui t'est dévoué; sors avec la lie des citoyens ; va dans le camp de Mallius; déclare à l'état une guerre impie; va te jeter dans ce repaire où t'appelle depuis long-temps ta fureur insensée. Là, combien Inséras satisfait 1 Quels plaisirs dignes de toi tu vas goûter ! A quelle hoiriblejoie tu vas te livrer lorsque , en regardant autour de loi, tu ne pourras plus ni voir ni cntendreunseul himune de bien!... Et vous, pères conscrits , écoutez avec attention , et gravez dans votre mémoire la réponse que je crois devoir faire à des plaintes qui semblent, je l'avoue, avoir quelque justice. Je crois entendre la patrie, cette patrie qui m'est plus chère que ma vie, jecrois l'entendre me dire: Cicéron, (iuefais-tii ? Quoi ! celui que tu reconnais pour mon ennemi , celui ([ni va porlor la guerre dans mon sein »

xlNCIENS. — ÉLOQUENCE.

qu'on attend dans un camp de rebelles, l'auteur du crime , le chef de la conjuration , le corrupteur des citoyens , tu le laisses sortir ite Rome ! tu l'envoies prendre les armes conlre la l'épublique? tu ne le fais pas charger de fers, traîner à la mort! tu ne le livres pas au plus affreux supplice! Qui farrétc? Est-ce la discipliuide nos ancêtres ? mais souvent des particuliers mémt s ont puni de mort des citoyens séditieux. Sont-ce les lois qui ont borné le châtiment des citoyens coupables ? mais ceux qui se sont déclarés contre la république n'ont jamais joui des droits de citoyen. Crains-tu les reproches de la génération suivante ? mais le peuple romaiu , qui t'a conduit de si bonne heure par tous les degrés d'élévation jusqu'à la première de ses dignités, sans nulle recommaudatioii de tes ancêtres, saus te connaître autrement que par toi-même , le peuple romain obtient donc de toi bien peu de reconnaissance, s'il est quelque considération , quelque crainte qui te fasse oublier le salut de ses citoyens !

« A cette voix sainte de la république , à ces plaintes qu'elle peut m'adresser, pères conscrits, voici quelle est ma réponse. Si j'avais cru que le meilleur parti à prendre fût de faire périr Catilina , je ne l'aurais pas laissa vivre un moment. En effet , si les plus grands hommes de la république se sout honorés par la mort de riaccus , de Saturninus , des deux Gracques , je ne devais pas craindre que la postérité me condaiimàt pour avoir fait mourir ce brigand, cent fois pins coupable , et meurtrier de ses concitoyens ; ou s'il était possible qu'une action si juste excitât contre moi la haine , il est dans mes principes de regarder connue des litres d.î gloire les ennemis qu'on se fait par la vertu, Mais il est dans cet ordre même, il est des hommes qui ne voiei'.t pas tous nos dangers et tous nos maux, ouqui ne veulent pas les voir. Ce sont eux qui , eu se montrant trop faibles , ont nourii les espérances de Catilina ; ce sont eux qui ont fortifié la conjuration en refusant d'y croire. Entraînés par leur autorité, beaucoup decitoyeùs aveuglés ou méchants, si j'avais sévi contre (]atilina , m'auraient accusé de cruauté et de tyrannie. Aujourd'hui, s'il se rend , comme il l'a résolu , dans le camp de îiallius , il u'y aura personne d'assez insensé pour nier qu'il ait conspiré contre la patrie. Sa mort aurait réprimé les complots qui nous menacent , et ne les aurait pas entièrement étouffés. Mais s'il emmène avec lui tout cet exécrable ramas d'assassins et d'incendiaires , alors , non seulement nous aurons détruit cette peste qui s'tst accrue et nourrie au milieu de nous , mais même nous aurons anéanti jusqu'aux semences de la corruption.

« Ce n'est pas d'aujourd'hui, pères conscrits, que nous sommes environnés de pièges et d'embûches; mais il semble que tout cet orage de fureur et de crimes ne se soit grossi depuis long-temps que pour éclater sous mon consulat. Si parmi tant d'ennemis nous ne frappions que Catiiina seul, sa mort nous laisserait respirer, il est vrai ; mais le péril subsisterait, et le venin serait renfermé dans le sein de la république. Ainsi donc, je le répète, que les méchants se séparent des bons; que nos ennemis se rassemblent en nue seule retraite, qu'ils cessent d'assiéger le consul dans sa maison , les magistrats sur leur tribunal, les pères de Rome dan:; le séa,-:t;

d'amasser des flambeaux pour embraser nos demeures ; enfin , qu'on puisse voir écrits sur le front de chaque citoyen ses sentiments pour la république. Je vous réponds, pères conscrits, qu'il y aura dans vos consuls assez de vigilance, dans cet ordre assez d'autorité, dans celui des chevaliers assez de courage, parmi tous les bons citoyens assez d'accord et d'union , pour qu'au départ de Catilina tout ce que vous pouviez craindre de lui et de ses complices soit à la fois découvert, étouffé et puni.

« Va donc, avec ce présage de notre salut et de ta perle, avec tous les satellites que tes abominables complots ont réunis avec toi; va , dis-je, Catilina , donner le signal d'une guerre sacrilège. Et toi , Jupiter Stator, dont le temple a été élevé par Romulus, sous les mêmes auspices que R.ome môrae ! toi , nonnué dans tous les temps le soutien de l'empire romain ! tu préserveras de la rage de ce brigand tes autels ,rces murs, et la vie de tous nos ciloyens ; et tous ces ennemis de Rome , ces déprédateurs de l'Italie , ces scélérats liés entre eux par les mêmes forfaits , seront aussi , vivants et morts , réunis à jamais par les mêmes supplices. »

Ce fat sans doute la première punition de Catilina, d'avoir à essuyer cette foudroyante liarangue. En venant au sénat, il s'exposait à cette tempête. II n'y avait aucun moyen d'interrompre un consul parlant au milieu des sénateurs, et l'usage ne permettait pas même d'interrompre un sénateur opinant. Cependant , ni la voix de Cicéron , ni celle de la conscience , ne purent intimider assez Catilina pour lui ôter le courage de répliquer. Il prit une contenance hypocrite , et se leva pour répondre ; mais à peine eût-il dit quelques phrases vagues , que Salluste nous a conservées , et qui portent sur l'opinion que doit donner de lui sa naissance opposée à celle de Cicéron, que les murmures , s' élevant de tous les côtés , lui firent bien voir qu'on ne reconnaissait plus en lui les privilèges d'un sénateur. Bientôt un cri général l'empêcha de poursuivre; les noms de parricide et d'incendiaire retentissaient à ses oreilles. Il fallut, alors jeter le masque; et, n'étant plus maître de lui , il laissa pour adieux au sénat ces paroles furieuses , citées par plusieurs historiens , et dont l'énergie est remarquable :

or Puisque je suis poussé à bout par les ennemis qui m'environnent, j'éteindrai sous des débris l'incendie qu'on allume autour demoi. »

L'événement justifia la politique de Cicéron. La nuit suivante , Catilina sortit de Rome avec trois cents hommes armés , et alla se mettre à la tête des troupes de Mallius. On sait quelle fut ris-3ue de celte guerre , et que , dans cette sanglante bataille où il fut défait, ses soldats se firent presque tous tuer, et délivrèrent Rome et l'Italie de ce (lu'elles avaient de plus vicieux et de plus à

craindre pour leur repos. Si l'on demande pourquoi Catilina , devant (pii Cicéron avait manifesté ses intentions et ses vues, prend précisément le parti que le consul désirait qu'il prit, c'est qu'il n'y en avait pas un autre pour lui ; c'est que, tout étant découvert , et Rome si bien gardée qu'il ne lui était guère possible d'y rien entreprendre , il n'avait plus de ressource que la force ouverte et l'armée de IMallius.

Dès qu'il fut parti , Cicéron monta à la tribune aux harangues , et rendit compte au peuple romain de tout ce qui s'était passé : c'est le sujet de la seconde Catilinaire. L'orateur s'y propose principalement de dissiper les fausses et insidieuses alarmes que les partisans secrets de Catilina affectaient de répandre, en exagérant ses ressources et le danger de la républ:(iue. Cicéron oppose à ces insinuations aussi lâches (jue perlides le tableau fidèle des forces des deux partis , et le contraste de la puissance romaine et d'une armée de brigands désespérés. En effet, il était évident qu'on ne pouvait craindre de Catilina qu'un coup de main , qu'un de ces attentats subits et imprévus qui peuvent bouleverser une ville. Ce n'était que dans Rome qu'il était réellement redoutable : réduit à faire la guerre , il devait succomber. Ainsi tout concourt à faire voir que les vues de Cicéron furent aussi justes que sa conduite fut noble et patriotique.

Celle des conjurés fut si imprudente, qu'elle précipita leur perte long- temps avant celle de leur chef. Il avait laissé dans Rome Lentulus et Céthégus , et quelques autres de ses principaux confidents, pour épier le moment de se défaire, s'il était possible, de cet infatigable consul, le plus grand obstacle à tous leurs desseins ; pour mettre le feu dans Rome , et attaquer le sénat à l'instant où Catilina se montrerait aux portes avec son armée; enfin, pour grossir jusque-là leur parti par tous les moyens imaginables. Ils essayèrent d'y entraîner les députés des Allobroges, et leur remirent un plan de la conjuration avec leur signature. Tout fut porté sur-le-champ à Cicéron. Muni de ces pièces de conviction, il convoque le sénat, mande chez lui Lentulus, Céthégus , Céparius , Gabinius et Statilius , qui , ne se doutant pas qu'ils fussent trahis , se rendent à ses ordres. Il s'empare de leur persoime , et les mène avec lui au sénat , où il fait introduire d'abord les députés des Allobroges. On entend leur déposition; on ouvre les dépèches : les preuves étaient claires. Les coupables sont forcés de reconnaître leur seing et leur cachet. C'est à celte occasion que l'on rapporte une bien belle parole de Cicéron à Lentulus. Ce conjuré était de la famille des Cor-

néliens, la plus illustre de Rome. Lui-même était alors préteur. Son cachet représentait la tète de son aïeul , qui avait été un excellent citoyen. Le reconnaissez-vous ce cachet ? hù dit le consul, c'est l'imarje de votre aïeul, qui a sibien mérité de la république. Comment la seule vue de cette tète vénérable ne vous a-t-elle pas arrêté au moment oit vous alliez vous en servir pour signer le crime?

Le sénat décerne des récompenses aux Allobroges, des actions de grâces et des honneurs sans exemple au consul : on ordonne les fêtes appelées supplications, qui, après le triomphe, étaient le prix le plus bonorable des victoires. Cicéron harangue le peuple et lui expose tout ce qui s'est fait dans le sénat, et de quel péril Rome vient d'être délivrée : c'est la troisième Catilinaire. Enfin , il ne s'agissait plus que de décider du sort des coupables. Silanus, désigné consul pour l'année suivante, opine à la mort. Son avis est suivi de tous ceux qui parlent après lui , jusqu'à César , qui op'.ne à la prison perpétuelle et à la confiscation des biens. Il avait déjà un grand crédit, et son opinion pouvait entraîner d'autant plus de voix, que ceux mêmes (pii étalent les plus attachés à Cicéron craignant que (pielque jour on ne lui demandât compte du sang des citoyens , qui , dans les formes ordinaires, ne pouvaient être condamnés à mort que par le peuple, paraissaient incliner à l'indulgence, pour ne pas exposer un grand homme qu'ils chérissaient. Ils semblaient chercher dans ses yeux l'avis qu'ils devaient ouvrir. Cicéron s'aperçut du danger nouveau (pie courait la république dans ce moment de crise : il savait que les amis et les partisans des conjurés ne s'occupaient qu'à se mettre en état de forcer leur prison ; et si le sénat eût molli dans une délibération si importante, c'en était assez pour relever le parti de Catilina. I,'intré[iide consul prit la parole, et c'est dans cette harangue, qui est la quatrième Catilinaire, qu'il a le plus manifesté l'élévation de ses sentiments , et ce dévouement d'une ame vraiment romaine , qui n'ignorait pas ses propres périls, et qui les bravait pour le salut de l'état.

<( Je m'aperçois , pères conscrits , que tous les ycii\ sont tournés sur moi, que vous êtes occupes, non seulement des dangers de la rr pulilique , mais des miens. Cet intérêt particulier qui se mêle au sentiment de nos malheurs communs est sans doute un témoijinagehi; n doux et 1 ien flatteur; mais, je vous en conjure .nu nom des dieux , oul)liez-le entièrement, et, laissant à part ma i)ro])re sûreté, ne songez qu'à la vôtre et à celle de vos enfants. Si telle est ma condition , que tous les maux, toutes les afflictions , tous les revers doivent se ras.semï)ler sur moi seul . je la supporterai non seulement avec

ANCIENS. - ÉLOQUENCE

courage, mais avec joie, pourvu que par mes travaux j'assure voire dignité et le salut du peuple romain. Depuis qu'il m'a décerné le consulat, vous le savez, les tribunaux, sanctuaires de la justice et dis lois; le Clianip-de-Mars, consacré par les auspices ; l'assemblée du sénat , qui est le refuge des nations ; l'asyle des dieux pénales , regardé comme inviolable ; le lit domestique , où tout citoyen repose en paix ; enfin ce siège d'honneur, cette chaise curule , ont été pour moi un théâtre de dangers renaissants et d'alarmes continuelles : c'est à ces conditions que je suis consul. J'ai souffert, j'ai dissimulé, j'ai pardonné : j'ai guéri plusieurs de vos blessures en cachant les miennes; et si les dieux ont arrêté que ce serait €^ ce prix que je sauverais du fer et des llammes, de toutes les horreurs du pillage et de la dévastation , Rome et l'Italie , vos femmes, vos enfants , les prétresses de Vesta , les temples et les autels, quel que soit le sort qui m'attend, je suis prêt à le subir. Lentulus a bien pu croire que la destruction de la république était attachée à sa destinée et au nomCornéiien: pourquoi ne m'applaudirais- je pas que l'époque de mon consulat ait été fixée par les destins pour sauver la république. Ne pensez donc qu'à vous-mêmes , pères conscrits, et cessez de penser à moi. D'abord je dois espérer que les dieux , protecteurs de cet empire , m'accorderont la récompense que j'ai méritée ; mais s'il en arrivait autrement, je mourrai sans regret; car jamais la mort ne peut être ni honteuse pour un homme courageux, ni prématurée pour un consulaire, ni à craindre pour le sage. Ce u'est pas que je me fasse gloire d'être insensible aux larmes de mon frère qui est ici présent , à la douleur que vous me témoignez tous; que ma pensée ne se reporte souvent sur la désolation où j'ai laissé chez moi une épouse et une fille également chères, également frappées de mes dangers ; un fils encore enfant , que Rome semble porter dans son sein , connue un garant de ce que lui doit mon consulat; que mes yeux ne se tournent sur un gendre qui, dans cette assemblée, attend, ainsi que vous, avec inquiétude l'événement de cette journée : je suis touché de leur situation et de leur sensibilité, je l'avoue; mais c'est une raison de plus pour que j'aimemieux les sauver tous avec vous, même quand je devrais périr, que de les voir enveloppés avec vous dans une même ruine. En effet, pères conscrils, regardez l'orage qui vous menace, si vous ne le prévenez. Il ne s'agit point ici d'un Tibérius Graccbus , qui ne voulait qu'obtenir un second tribunal; d'un Caïus , qui ameutait dans les comices les tribus rustiques ; d'un Saturninus, qui n'était coupable que du meurtre d'un seul citoyen , de Memmius : vous avez à juger ceux qui ne sont restés dans Rome que pour l'incendier, pour y recevoir Catilinî, pour vous égorger tous. Vous avez dans vos mains leuis lettres , leur signatures , leur aveu. Ils ont voulu soulever les Allobroges , armer les esclaves, introduire Catilina dans nos murs. En un mot, leur dessein était qu'après nous avoir fait périr tous il ne restât pas un seul citoyen qui pût pleurer sur les débris de l'état. Voilà ce qui est prouvé , ce qui est avoué ; voilà sur quoi , pères conscrits, vous avez déjà prononcé vous-mêmes. Et que faisiez-vous , en effet , quand vous avez porté en ma faveur un décret d'actions de grâces

pour avoir découvert et prévenu une conspiration de scélérats armés contre la patrie; quand vous avez forcé Lentulus à se démettrede la préture; quand vous l'avez mis en prison lui et ses complices; quand vous avez ordonné une supplication aux dieux, honneur qui, jusqu'à moi, n'a jamais été accorde qu'aux généraux vainqueurs ; enfin quand vous avez honoré des plus grandes récompenses la fidélité des Allobroges ?Tous ces actes si solennels, si multipliés, ne sont-ils pas la condamnation des conjurés? Cependant, puisque j'ai cru devoir mettre l'affaire en délibération devant vous , puisqu'il s'agit de statuer sur la peine due aux coupables , je vais vous dire , avant tout , ce qu'un consul ne doit pas vous laisser ignorer. Je savais bien qu'il régnait dans les esprits une sorte de vertige et de fureur, que l'on cherchaitjà exciter des troubles, que l'on avaitde pernicieux desseins ; mais je n'avais jamais cru , je l'avoue , que des citoyens romains pussent former de si abominables complots. Si vous croyez que peu d'hommes y aient trempé, pères conscrits, vous vous trompez : le mal est plus étendu que vous ne le croyez. Il a non seulement gagné l'Italie , il a passé les Alpes ; il s'est glissé sourdement dans les provinces. Les lenteurs elles délais no peuvent que l'accroître ; vous ne sauriez trop lot l'étouffer; et, quelque parti que vous choisissiez , vous n'avez pas un moment à perdre : il faut prendre votre résolution avant la nuit. » (IV, 1-3.)

Il discute en cet endroit l'avis de Silanns et celui de César , toujours avec les plus grands ménagements pour ce dernier. Il a même l'adresse de faire sentir qu'il ne faut pas croire que son avis ait été dicté par une indulgence criminelle. Il entre habilement dans la pensée de César, qui, ne voulant pas avoir l'air d'épargner les conjurés, avait paru regarder la captivité perpétuelle comme une peine l^eaucoup plus sévère que la mort , qui n'est que la lin de tous les maux. Il appuie sur cette idée , et n'insiste sur la peine de mort que parce que les circonstances et l'intérêt de l'état la rendent nécessaire. Après ce détail , il semble prendre de nouvelles forces pour donner au sénat tout le courage dont il est lui-même animé ; et cette dernière partie de son discours inspire cet intérêt mêlé d'admiration , qui est un des plus beaux effets de l'éloquence.

« Je ne dois pas vous dissimuler ce que j'entends tous les jours : de tous côtés viennent à mes oreilles les discours de ceux qui semblent craindre que je n'aie pas assez de moyens, assez de force pour exécuter ce que vous avez résolu. iNe vous y trompez pas , pères conscrits : tout est préparé, tout est prévu , tout est assuré, et par mes soins et ma vigilance, cl plus encore par le zèle du peuple romain, qui veut conserver sou empire, ses biens et sa liberté. Vous avez pour vous tous les ordres de l'état ; des f itoyens de tout âge ont rompU la place publique et les temples, et occupent toutes les avenues qui conduisent au lieu de cette assemblée. C'est qu'en effet cette cause est la première , depuis la fonda-

lion de Rome , oti tons les citoyens n'aient eu qu'un même sentiment, (ju'un niémc intérêt, escepté ceux qui, trop sûrs du sort que leur réservent les lois, aiment mieux tomber avec la république que de périr seuls. Je les excepte volontiers, je les sépare de nous : ce ne sont pas nos concitoyens , ce son! nos plus mortels ennemis. Mais tous les autres , grands dieux ! avec quelle ardeur, avec quel couraj^e, avec quelle afîluonce ils se présentent pour assurer la dignité et le salut de tous! Vous parlerai-je des chevaliers romains, qui, vou.-; cédant le premier ranj; dans l'élat , ne dispiitt nt avec vous que de zèle et d'amoju- puur la patrie? Après les longs débats qui vous ont divisés , ce jour de danger, la cause omnmne , vous les a tous attachés ; et j'ose vous répondi-e que toutes les parties de l'administration publique ne doivent [ius redouter aucune atteinte, si celte union établie pendant mon consulat peut être à jamais affermie. Je vois ici i)armi vous , je vois , remplis du même 2èle, les tribuns de l'épargne, ces dignes citoyens <iui , d.ms ce mèuie jour, pour concourir à la défense générale, ont quitté les fonctions qui les appelaient, ont renoncé au profit de leurs charges , et sacrifui tout autre intérêt à celui qui nous rassemble. Et quel est, en«ffe4;, le Romain à qui l'aspect de la patrie et le jour de la liberté ne soient des biens chers et précieux ? jN'oubliez pas dans ce nombre les affranchis, ces hommes qui, parleurs trovaus. et leur mérite, se sont rendus dignes de partager vos droits , et dont Rome est devenue la môrc, tandis que ses enfants les plKS illustres par leur nom et leur naissance ont voulu l'anéantir. Mais que dis-je , desaff-^anchis? il n'y a pas même nu esclave , pour peu que son maître lui rende la servitude supportable , qui n'ait les conjurés en horreur, qui ne désire que la république subsiste , et qui ne soit prêt à y contribuer de tout son pouvoii'. iN'ayez donc aucune inquiétude , pères co.icrits, de ce que vous avez entendu dire qu'un agent de Lenlulns cherchait à soulever les artisans et le petit peuple. Il l'a tenté , il est vrai , mais vainement; il ne s'en est pas trouvé un seul assez dénué de ressources , ou assez dépravé de caractère, poiu" ne pas désirer de jouir tranquillement du fruit de son travail journ;<ber , de sa demeure et de son lit. Toute cette classe < "hommes ne peut même fonder sa subsistance que sur la tranquilliié publique. Leur gain diminue quand les ateliers sont fermés : que serait-ce s'ils étaient embrasés? INe craignez donc pas que le peuple romain vous manque : craignez vous-mêmes de m;mquer au peuple romain. Vous avez un cousul que les dieux , en l'arrachaut aux embûches et à la mort , n'ont pas conservé pour luimême, mais pour vous. La patrie commune, menac('e des glaives et des flam'oeaux par une onjnration impie, vous tend des mains suppliantes; elle vous recommaude le Capitole , les feux éternels de \'esla , gnrants de la durée de cet empire; elle vous recommande ses nmrs , ses dieux, ses habitants. Enfin, c'est sur votre i)ropre vie, sur celle de vos femmes et de vos enlants, sur vos biens, sur la conservation de vos foyers, que vous av; z à prononcer aujourd'hui. Songez combien il s'en est peu fallu que cet édifice de la grandeur romaine, fondé |)ar tant de travaux, élevé si haut i)ar les dieux , n';:it

été renversé dans une unit. C'est à vous de pourvoir à ce que désormais un send)!al)le attentat ne puisse , je ne dis pas être commis , mais même être médité. Si je vous parle ainsi , pères conscrits , ce n'est pas pour exciter votre zèle, qui va sans doute au-devant du mien; c'est afin que ma voix , qui doit êire la première entendue , s'acquitle en votre présence desdevtiirs de voire consul. Je n'ignore pas que je me fais autant d'ennemis implacables qu'il existe de conjurés , et vous savez quel en est le nombre; mais ils sont ions, à mes yeux, vils, faiLks, et abjects; et, quand même il arriverait qu'un jour leur fureur, excitée et soutenue par quelque ennemi plus puissant , prévalût contre moi sur vos droits et sur ceus de la république, jamais je ne me repentirai de mes actions ni de mes paroles. La mort, dont ils me menacent, est réservée à tous les hommes; mais la gloii-e dont vos décrets m'ont couvert n'a été i-éservée qu'à moi. Les autres ont été honoi'és pour avoir servi la patrie ; mais vos décrets n'ont attribué qu'à moi seul l'honneur de l'avoir sauvée. Qu'ils soient à jamais célèbres dans vos fast-s, ce Scipion qui arracha l'Italie des mains d'Annibnl; cet aulre Scipion qui renversa Carthage et >'umance, les deux plus cruelles ennemies de Rome; ce Paul Emile, dont un roi puissant suivit le char de triomphe; ce ^larius, qui délivra l'Italie des Cim.bres et des Teutons; que l'on mette au-dessus de tout le grand Pompée , dont les exploits n'ont eu d'autres bornes que celles du monde , il restera encore une place assez honorable à celui qui a conservé aux vainqueurs des nations une patrie ou ils puissent venir triompher. Je sais que la victoire élrangère a cet avantage sur la victoire domestique, que, dans l'une, les vaincus deviennent des sujets soumis ou des aUiés fidèles; dans l'autre, ceux qu une fureur insensée a rendus ennemis de l'état ne peuvent , quand v ous les avez empêchés de nuire , être réprimes par les armes ni fléchis par les bienfaits. Je m'attends donc à une guerre éternelle avec les méclianls. Je la soutiendiai avec le secours de tous les bons citoyens ; et j'espère que la réuaiou du sénat et des chevaliers sera , dans tous les temps , une barrière qu'aucun effort ne pourra renverser.

« Maintenant , pères conscrits , tout ce que je vous demande eu récompense de ce que j'ai sacrifié pour vous, du gouvernement d'une province et du commandement d'une armée où j'ai renoncé pour veiller à la sûreté de l'état , de fous les honneurs et de tous les avantages que j'ai négligés pour ce seul motif, de tous les soins que j'ai pris , de tout le fardeau dont je me suis chargé; lout ce que je vous demande, c'est de garder un souvenir fidèle de mon consulat. Ce souvenir, tant qu'il sera présent à votre esprit, sera le plus ferme rempart que je puisse opposer à la haine et à l'envie. Si mes espérances sont trompées, si les méchants l'emportent , je vous reoonnnande l'enlimce de mon fils ; et je n'aurai rien à craindre pour lui ; rien ne doit manquer un jour ni à sa sûnié ni même à sa dignité, si vous vcms souvenez qu'il est le fils d'un homme qui, à ses propres périls , vous a garantis de ceux qui vous menaçaient.

« Ce qui vous reste ;^ fair en ce moment, c'est de statuer avec pronqililude et fermeté sur la caus • de

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Rome et de l'eiiipin'; et, quoi que vous puissiez décider , croyez que le consul saura maintenir votre autorité, faire respecter vos décrets, et en assurer l'exécution. )>(IV, 7'ii.)

C'est avec ce langage qu'on intimide les méchants, qu'on rassure les faibles, qu'on encourage les bonsj en un mot, que l'anie d'un seul homme devient celle de toute une assemblée , de tout un peuple. La sentence de mort fut prononcée d'une voix presque unanime , et exécutée surle-champ. Cicéron , un moment après , trouva les partisans , les amis , les parents des conjurés, encore attroupés dans la place publique : ils ignoraient le sort des coupables, et n'avaient pas perdu toute espérance. Ils ont vécu, leur dit le consul , en se tournant vers eux ; et ce seul mot fut un coup de foudre qui les dissipa tous en un instaHt. Il était nuit : Cicéron fut reconduit chez lui aux acclamations de tout le peuple , et suivi des principaux du sénat. On plaçait des flambeaux aux portes des maisons pour éclairer sa marche. Les femmes étaient aux fenêtres pour le voir passer , et le montraient à leurs enfants. Quelque temps après , Caton devant le peuple , et Catulus dans le sénat, lui décernèrent le nom de Père de la patrie , titre si glorieux , que dans la suite la flatterie l'attacha à la dignité impériale , mais que Rome libre, dit heureusement Juvénal, n'a donné qu'au seul Cicéron.

Roma palrein patricp. Clccronem libéra clixit.

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