‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 39 sur 140 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

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tachygraphes, que l'on nommait en latin Hoiori» et /i&rani. Ainsi, quoique l'élocution fût également regardée par les Grecs et par les Romains comme la partie la plus essentielle et la plus difficile de l'art oratoire , parce qu'on y comprenait, dans le langage des rhéteurs , non seulement^toutes les figures de diction qui en sont l'ornement , mais toutes les figures de pensées qui en sont l'ame, je conçois que Cicéron ait pu mettre plus de soin que Démosthènes dans ce qu'on appelle le fini des détails, et qu'il ait recherché la parure et la richesse d'expression en raison de ce qu'on attendait de lui. Cela est si vrai que ceux qui se piquaientd'être amateursde l'atticisme reprochaient à Cicéron d'être trop orné; et Quintilien, son admirateur passionné, s'est cru obligé de le justifier sur ce point, et de réfuter ces prétendus attiques, qui en effet, allaient trop loin. L'atticisme consistait principalement dans une grande pureté de langage , un entier éloignement de toute affectation, et une certaine simplicité noble qui devait avoir l'aisance de la conversation , quoiqu'elle fût en effet beaucoup plus soutenue et plus relevée : c'est en cela qu'excellait Démosthènes. Mais cette simplicité n'excluait point les ornements naturel ment amenés , comme le prétendaient ces critiques trop délicats , qui auraient rendu la diction maigre et nue à force de la rendre simple. Cette simplicité n'excluait que l'affectation et jamais Cicéron n'a rien affecté. Chez lui tout coule de source; et s'il ne paraît pas , au même point que Démosthènes, s'oublier tout-à-fait comme orateur, pour ne laisser voir que l'homme public , il sait cacher son art , et vous ne vous en apercevez que par le charme que son élocution vous fait éprouver.

La gravité des délibérations du sénat , nécessairement différentes de celles du peuple , toujours un peu tumultueuses , ne comportait pas d'ordinaire toute la véhémence , toute la multiplicité de mouvements qui était nécessaire à Démosthènes pour fixer l'attention et l'intérêt des Athéniens. Aussi les Philippiqxiesde Cicéron sont-elles généralement beaucoup moins vives que celles de l'orateur grec. La seconde, qui est la plus forte de toutes, ne fut pas prononcée. Elle n'est pas du même genre que les autres : c'est une violente invective contre Antoine, en réponse à celle que le triumvir avait vomie contre lui en son absence, au milieu du sénat. Dans les autres, qui ont pour objet de faire déclarer Antoine ennemi de la patrie, et d'autoriser Octave à lui faire la guerre , Cicéron n'avait pas, à beaucoup près, autant d'ob stades à vaincre que Démosthènes. Le sénat , au moins en grande partie, était contre Antoine , et

il ne s'agissait guère que de diriger ses mesures, de lui inspirer de la f<'rmeté et de la résolution, et de le rassurer contre la défiance qu'on pouvait avoir d'Octave. Cicéron fit tout ce qu'il voulut et rédigea tous les décrets.

S'il se rapprocha quelquefois, dans les délil)cralions du sénat, de la véhémence de Démosthènes, c'est quand il eut en tète des ennemis déclarés, tels que Catilina, Clodius , Pison, Valinius. Il réservait d'ailleurs les foudres de l'éloquence pour les combats judiciaires; c'est là qu'il avait devant lui une carrière proportionnée à l'abondance et à la variété de ses moyens ; c'est là le triomphe de son talent. Mais , en cette partie même, il diffère de Démosthènes , en ce que celui-ci va toujours droit à l'ennemi, toujours heurtant et frappant ; au lieu que Cicéron fait, pour ainsi dire, un siège en forme, s'empare de toutes les issues, et se servant du discours comme d'une armée, enveloppe son ennemi de toutes parts, jusqu'à ce qu'enfin il l'écrase. Mais, avant d'entrer dans le détail de ses ouvrages, il faut voir ce que l'éloquence romaine avait été jusqu'à lui.

SECTION II. — Des orateurs romains qui ont précédé Cicéron , et des coinmencemenls de cet orateur.

Cicéron , dans son Traité des Orateurs célèbres, où il s'entretient avec Atticus et Brutus , après avoir parlé des Grecs qui se distinguèrent dans l'éloquence , depuis Périclès jusqu'à Démétriusde Phalère, qui, avec beaucoup de mérite, commença pourtant à faire sentir quelque altération dans la pureté du goût attique, et marqua le premier degré de la décadence , vient à ceux des Tlomains qui, dès les premiers temps de la république, s'étaient fait un nom par le talent de la parole. Il en trace une énumération assez étendue pour nous faire comprendre combien cet art avait été cultivé sans faire de progrès remarquables, jusqu'au temps de Caton le censeur et jusqu'aux Gracques, les seuls qu'il caractérise de manière à laisser d'eux une grande idée , non pas celle de la perfection (ils en étaient encore loin) , mais celle du génie (pii n'est pas encore guidé par l'art, ni poli par le goût. La véhémence et le pathétique étaient le caractère des Graccpies ; la gra>ité et l'énergie, celui de Caton : mais tous trois manquaient encore de cette élégance , de cette harmonie , de cet art d'arranger les mots et de construire les périodes, toutes choses qui occupent une si grande place dans l'art oratoire, non moins obligé (|ue la poésie de regarder l'oreille comme le chemin du cœur. Les Gractpies paraissent avoir été du nombre de ceux qui fiuent instruits les premiers dans les lettres grecques, que Ton com-

mençait à connaître dans Rome. L'histoire nous apprend qu'ils durent cette instruction, alors assez rare, à l'excellente éducation qu'ils reçurent de leur mère Cornélie. Mais la langue latine n'était pas encore perfectionnée ; elle ne le fut (ju'au septième siècle de Rome, à l'époque où fleurirent Antoine, Crassus, Sce.vola, Suipicius , Cotta, que nous avons vus tous jouer un grand rôle dans les dialogues de Cicéron sur ï Orateur. L'éloge qu'il en fait n'est fondé en partie que sur une tradition qui se conservait facilement parmi tant d'auditeurs et de juges ; car plusieurs n'avaient rien écrit, et ceux dont les ouvrages étaient entre les mains de Cicéron n'ont pu échapper à l'injure des temps. Nous ne les connaissons que par le témoignage honorable qu'il leur rend : en sorte ([ue toute l'histoire de l'éloquence romaine et tous les monuments qui nous en restent sont , pour nous, renfermés à la fois dans les écrits de Cicéron.

Lorsfju'il parut dans la carrière oratoire , Ilortensius y tenait le premier rang : on l'appelait h roi duharreau. Cicéron, dès les premiers pas qu'il fit, rencontra cet illustre adversaire , eut la gloire de lutter contre lui avec avantage; et de mériter son estime et son amitié. IMais lui-même nous apprend (et son impartialité bien connue le rend très-croyable ) qu'IIortensius ne soutint pas sa réputation jusqu'au bout. Il ne s'aperçut pas que l'éclat et l'ornement, qui étaient le principal mérite de ses discours, son action, plus faite pour le théâtre que pour les tribunaux , toutes ces séductions qui avaient fait applaudir sa jeunesse, convenaient moins à un âge ]>lus mùr, dont on exige des qualités plus importantes, et qui doit mettre dans ses paroles tout le poids , toute la dignité qui appartient à l'expérience. On vit Hortensius baisser à mesure que Cicéron s'élevait. Cette concurrence inégale jeta quelques nuages dans leur liaison. Cicéron crut avoir à se plaindre de lui dans le temps de son exil ; ce qui ne l'empêcha pas de lui payer, à sa mort , le tribut de regrets qu'un aussi bon citoyen que lui ne pouvait refuser au mérite d'un rival et à l'intérêt de l'état qui les avait souvent réunis dans le même parti.

Le'plus beau triomphe qu'il remporta sur lui fut dans l'affaire de Verres, dont je me propose de parler en détail. Mais il faut observer auparavant, pour la gloire de notre orateur, que, dans cette cause, comme dans beaucoup d'autres dont il se chargea, il y avait autant de courage à entreprendre (pie d'hoiuieur à réussir. Il était venu dans des tenqts de trouble et de corruption : la brigue, le crédit, le pouvoir , l'emportaient souvent dans les tribunaux sur l'équité; souvent l'oppresseur était si puissant que l'opprimé ne trouvait point de dé-

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fenseiir. C'esl ce qui ôlait arrivé , par exemple, dans le procès de Roscius d'Améric, qui , dans le temps où les proscriptions de Sylla faisaient taire toutes les lois, avait été dépouillé de ses biens par deiix de ses parents qui avaient assassiné son père, quoiqu'il ne fût pas au nombre des proscrits, et qui craignant ensuite que le fils ne revendiquât ses biens , avaient osé le charger du meurtre qu'eux-mêmes avaient commis, et intenter contre lui une accusation de parricide. Ils étaient soutenus du crédit de Chrysogon, qui avait partagé les dépouilles : c'était un affranchi de Sylla, tout puissant auprès de son njaître, qui était alors dictateur. Aucun avocat n'avait osé s'exposer aux ressentiments d'un ennemi si formidable. Cicéron, âgé de vingt-six ans, eut cette noble hardiesse. Plein de cette indignation qu'inspire l'injustice, et qu'une prudence timide refroidit trop souvent dans l'âge de l'expérience, mais qui allume le sang d'un jeune homme bien né , peut-être aussi emporté par celte ardeur de se signaler, un des plus heureux attributs de la jeunesse, il osa seul parler quand tout le monde se taisait : résolution d'autant plus étonnante que c'était la première cause publique qu'il plaidait (I).

Un autre mérite non moins admirable , c'est qu'il ait mis dans son plaidoyer toute l'adresse et toute la réserve que le courage n'a pas toujours. En attaquant Chrysogon avec toute la force dont il était capable , en le rendant aussi odieux qu'il était possible, il a pour Sylla tous les ménagements imaginables, et prend toujours le parti le plus prudent, lorsque l'on combat l'autorité , celui de supposer qu'elle n'est point instruite , et même qu'elle ne saurait l'être. Nous ignorons quel fut l'événement du procès; mais nous savons que peu de temps après, il eut encore la même confiance, et défendit le droit de quelques villes d'Italie à la bourgeoisie romaine , contre une loi expresse de Sylla qui la leur ôlait. Plutarque, qui écrivait plus d'un siècle après Cicéron , croit que son voyage dans la Grèce, et son absence, qui dura deax ans, eurent pour véritable cause , non pas le besoin de rétablir sa santé , comme il le disait, mais la crainte des ressentiments de Sylla. Cette opinion de Plutarque est démentie par d'autres témoignages beaucoup plus authentiques , d'après lesquels on voit que Cicéron demeura un an dans Pvome après le procès de Roscius. La conduite noble et courageuse qui marfjua son entrée au barreau fut ensuite un des plus doux souvenirs qui aient fiattc sa vieillesse. Il en parle à son fils avec complaisance

' On appelait causes puliliques celles qui étaient portées «levant les sénateurs ou les clicvaliers. et on les distinguait lies rauscs fi-ive'es , jugées dans les tribunaux inférieurs.

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et lui cite son exemple, comme une leçon pour tous ceux qui se destinent au même ministère , et qui doivent être bien convaincus que rien n'est plus propre à leur mériter de bonne heure la considération publique que ce dévouement généreux (jui ne connaît plus de danger dès qu'il s'agit de protéger l'innocence. C'est le sentiment qui l'anime dans l'accusation contre Verres. Il est vrai qu'il apportait dans cette cause de grands avantages. Il était dans la force de l'âge et dans la route des honneurs. Il avait exercé la questure en Sicile avec éclat, et venait d'être désigné édile. Le peuple romain, charmé de son élotiuence et persuadé de sa vertu, lui prodiguait dans toutes les occasions la faveur la plus déclarée. Les applaudissements publics le suivaient partout ; mais il n'est pas moins vrai qu'en attaquant Verres , il avait de grands obstacles à vaincre. Verres, tout coupable qu'il était, se sentait appuyé du crédit de tout ce (pi'il y avait de puissant dans Rome. Les grands, qui regardaient comme un de leurs droits d*^ s'enrichir dans le gouvernement des pro\inces par les plus criantes concussions , faisaient cause commune avec lui , et ne voyaient dans la punition qui le menaçait qu'un exemple à craindre pour eux. On employait tous les moyens possibles pour le soustraire à la sévérité des lois. Cicéron , à qui les Siciliens avaient adressé leurs plaintes comme au protecteur naturel de cette province, depuis qu'il y avait été questeur , était allé sur les lieux recueillir les témoignages dont il avait besoin contre l'accusé. Il avait demandé trois mois pour ce voyage ; mais il apprit qu'on s'arrangeait pour traîner l'affaire en longueur jusqu'à l'année suivante, où M. Métellus devait être préteur, et Q. Métellus et Hortensius, consuls. C'étaient précisément les défenseiu's de Verres, et ce concours de circonstances leur aurait donné trop de moyens de le sauver. Cicéron fit tant de diligence que son informat ion fut achevééen cinquantejours. Il revint à Rome au moment où on l'attendait le moins, et considérant que la pliidoierie pouvait occuper un grand nombre d'audiences, et consumer un temps précieux, il fit procéder tout de suite à la preuve testimoniale, et ne prononça qu'un seul discours, dans lequel à chaque fait il citait les témoins qu'il présentait à son adversaire Hortensius , qui devait les interroger. Les preuves furent si claires, les dépositions si accablantes, les murmures de toutlepeuple romain , qui était présent , se firent ententlre avec tant de violence qu'Hortensius , attéré, n'osa prendre Ja parole pour combattre l'évidence, et conseilla lui-même à Verres de ne pas attendre le jugementetde s'exiler de Rome. Quand on lit dans Cicéron le détail de ses crimes atroceset ijinombra-

blés, dont un seul aurait mérité la mort, on est indigné que la jurisprudence romaine, digne d'éloges à tant d'aut res égards, ait eu plus de respect pour le titre de citoyen romain que pour celte justice distribulive qui proportionne le châtiment au délit, et (lu'elle ait permis que tout citoyen (jni se condamnait lui-même à l'exil fût regardé comme assez puni. Verres cependant eut une fin malheureuse; mais ses crimes n'en furent que l'occasion et non pas la cause. Après avoir mené dans son exil une vie misérable dans l'abandon et le mépris, il revint à Rome dans le temps des proscriptions d'Octave et d'Antoine; mais , ayant eu l'imprudence de refuser à ce dernier les beaux vases de Coinnthe et les belles statues grecques qui étaient le reste de ses déprédations en Sicile, il fat mis au nombre des proscrits , et Verres périt comme Gicéron,

C'est la seule fois que ce grand homme, occupé sans cesse de défendre des accusés , se porta pour accusateur ; et c'est aussi par cette remarque intéressante qu'il commence sa première Verrine. La tournure que [irit cette affaire fut cause que de sept harangues dont elle est le sujet, il n'y eut que les deux premières de prononcées. Cicéron écrivit les autres pour laisser un modèle de la manière dont une accusation doit être suivie et soutenue dans toutes ses parties. Les deux dernières Verrines , regardées généralement comme des chefsd'œuvre , ont pour objet , l'une , les vols et les rapines de Verres, l'autre ses cruautés et ses l)arbaries. L'une est remarquable par la richesse des détails, la variété et l'agrément des narrations, par tout l'art que l'orateur emploie pour prévenir la satiété, en racontant une foule de larcins dont le fond est toujours le même ; l'autre est admirable par la véhémence et le pathétique , par tous les ressorts que l'orateur met en œuvre pour émouvoir la pitié en faveur des opprimés , et exciter l'indignation contre le coupable. C'est cette dernière dont j'ai cru devoir traduire quelques morceaux : en nous fîtisant seiitir l'éloquence de l'orateur, ils ont encore \»()ur nous l'avantage précieux de nous donner une idée du pouvoir arbitraire (ju'exerçaieut les gouverneurs romains ddns les provinces qui leur étaient confiées, et de l'abus horrible qu'ils en firent trop souvent, lorsque la corruption des mœurs l'eut emporté sur la sagesse des lois. C'est en jetant les yeux sur ces tableaux qui révoltent l'humanité , que, malgré tout l'éclat dont la grandeur romaine frappe l'imagination, on rend grâces au ciel de l'anéantissement d'une puissance si naturellement lyrannique (pi'à quelques excès (ju'elle se portât, il fallait absolument les souffrir, jusipi'à ceiiue, le terme du gou-

vernement expiré , on pût aller à Rome solliciter une vengeance incertaine, faible, tardive, qui n'expiait point les forfaits et ne réparait point les maux. C'est aussi par cette raison que, sans m'arrêter aux discours relatifs à des causes particulières, et dont les détails ne peuvent guère nous intéresser en eux-mêmes, j'ai choisi de préférence tous les exemples que je me propose de citer dans les harangues où l'intérêt pul)lic est mêlé , et où l'éloquence et l'histoire se réunissent ensemble pour nous instruire et nous émouvoir.

SECTION ni.

Les Verrinos.

Au moment où Verres fut chargé de la préture de Sicile , les pirates infestaient les mers qui baignent cette île et les côtes d'Italie. Son devoir était d'entretenir la flotte que la républicpie armait pour les combattre et protéger son commerce. Mais l'avarice du préteur ne vit dans ces moyens de défense qu'un nouvel objet de rapines et d'exactions; et, faisant acheter leur congé aux soldats et aux matelots qui devaient servir sur les galères , vendant aux villes alliées et tributaires la dispense de fournir ce qu'elles devaient suivant les traités , et laissant manquer de tout le peu d'hommes qu'il se crut obligé de garder sur le petit nombre de vaisseaux qu'il eut en mer , il ne se mit pas en peine d'exposer la Sicile aux incursions des pirates , pourvu qu'il s'enrichit aux dépens de l'état et de la province. Il mit à la tète de cette misérable escadre, non pas un Romain , mais , ce (|ui était sans exemple, un Sicilien nommé Cléomène , dont la femme était publi(iuement la maîtresse du préteur. Il arriva ce qui devait arriver : la flotte romaine s'enfuit à la vue des pirates, et Cléomène le premier s'empressa de débarquer. Les autres commandants de galères, qui n'avaient que quelques soldats exténués par le ])esoin , ne purent faire autre chose que de suivre l'exemple de l'amiral. Les pirates brûlèrent les vaisseaux abandonnés , à la vue de Syracuse , et entrèrent jusque dans le port. Cet affront fait aux armes romaines , cette alarme portée par des corsaires jusque dans ime ville aussi puissante que Syracuse, retentirent bientôt jusqu'à Rome. Venès craignit les suites d'un si fâcheux éclat, et, pour ne pas paraître coupable de ce désastre, il forma le dessein le plus abominable qui soit jamais entré dans la pensée d'un tyran également lâche et cruel. Il imagina d'accuser de trahison les couiniandants siciliens, dont l'innocence était connue, et qui n'avaient pu faire que ce qu'ils avaient fait ; et, sans la plus légère preuve, il les condamna au dernier siqiplice. Toute la Sicile frémit de cet attentat. Cicéron en (ionianda vengeance. On va

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voir de quelles couleurs il a su le peindre , et avec «luelle énergie il en détaille toutes les horreurs.

'( Verres sort de son palais , animé de toutes les fureurs du crnie et de la barbarie. Il paraît dans la place publique , et fait citer les commandants à sou tribunal. Ils viennent saus soupçon et sans crainte. Il fait soudain charger de fers ces malheureux qui se fiaient à leur innocence, qui réclament la justice du préteur , et lui demandent la raison de ce traitement. C'est, leur dit-il , pour avoir livrri par trahison nos vaisseaux à l'en fierai. Tout le monde se récrie; tout le monde s'étnnne qu'il ait assez dMmpiulence pour imputer à dau- (resqu'à lui la cause d'un malheur qui n'était que l'ouvrage de sou avarice ; qu'un homme tel que Verres , rais par l'opinion publique au rang des brigands et des corsaires , ose accuser quelqu'un d'être d'inteUigence avec eux ; qu'enfin celte étrange accusation n'éclate que quinze jours après l'événement. On demande où est Cléomène , non pas qu'on le crût plus digne de châtiraent que les autres : qu'avait-il pu faire avec des vaisseaux dénués de toute défenss ? Mais enfin sa cause était la même : où est Cléomène ? On le voit à cote du préleur, lui parlant familièrement à l'oreille , corarae il avait coutume de faire. L'indignation est générale, que les hommes les plus honnêtes, les plus distingués de leur ville soient mis aux fers, tandis que Cléomène, pour pris de ses complaisances iufames , est l'ami et le confident du préteur. Il se présente cependant un accusateur : c'était un misérable, nommé Turpion , flétri sous les gouvernements précédents , bien fait pour le rôle abject dont on le chargeait , et connu pour être l'instrument de toutes les iniquités, de toutes les bassesses , de toutes les extorsions de Verres. Les parents, les proches de ces infortunés accourent à Syracuse , frappés de cette funeste nouvelle ; ils voient leurs enfants accablés sous le poids des chaînes, portant, ô Verres 1 la peine de ton exécrable avarice. Ils se présentent, réclament leurs enfants , les défendent à grands cris, implorent (a foi, ta justice, comme si tu en avais eu jamais. C'est là qu'on voyait Dexiou de Tyudaris, un homme de la première noblesse , qui t'avait logé chez lui , que tu avais appelé ton hôte ; et ni l'hospitalité, ni son malheur, ni le rang qu'il tient parmi les siens , ni sa vieillesse , ni ses larmes , n'ont pu te rappeler un moment à quelque sentiment d'humanité. On voyait Eubulyde, non moins considérable et non moins respecté , qui , pour avoir dans ses défenses prononcé le nom de Cléomène , vit par tes ordres déchirer ses vêtements , et fut laissé presque nu sur la place. Et quel moyen de justification restait-il donc? Je défends, dit Verres , de nommer Cléomène. — Mais ma cause m'y oblige. — Vous mourrez , si vous le nommez. — ]\Iais je n'avais point de rameurs sur mon navire. — Vous accusez le préteur I Licteurs , que sa tète tombe sous la hache. Juges, voilà le langage de Verres. Jamais il ne fit de moindres menaces. Ecoutez, au nom de l'humanité , écoutez les outrages faits à nos aUiés ; écoutez le récit de leurs malheurs. Parmi ces innocents accusés paraissait aussi lléraclius de Ségesie , Sicilien de la plus haute naissance , que la faiblesse do sa vue avait

empêché de s'embarquer sur son vaisseau , et qui avait eu ordre de rester à Syracuse. Certes ,^ Venès , celui-là n'a pu être coupable; il n'a pu nilisrer ni abandonner le navire où il n'était pas. N'importe: on metaunonibie des criminels celui qu'on ne peut accuser, même faussement, d'aucun crime. Enfin, de ce nombre était aussi Furius d'Héraclée, homme célèbre pendant sa vie , et qui l'est devenu bien plus après sa mort : c'e t lui qui eut le courage , non seulement d'adresser en face à Verres tous les reproches qu'il méritait (sûr de moiu'ir, il n'avait plus rien à ménager), mais même d'écrire son apologie dans la prison , en présence de sa mère, qui , tout en larmes, passait les jours et les nuits auprès de lui. Toute la Sicile l'a lue , cette apologie , l'h'.itoire de tes forfaits et de tes cruautés : on y voit combien chaque commandant de galère a reçu de matelots de la ville qui devait les fournir, et combien ont acheté de toi leur congé. Et lorsqu'à ton tribunal il alléguait ses moyens dedéfense, tes licteurs lui frap[iaient les yeux à coups de verges, tandis que cet homme courageux, résolu à la mort, et insensible à ses douleurs , s'écriait qu'il était indigne que les larmes de sa mère eussent moins depouvoirsur toi pour le sauver, que les caresses d'une prostituée pour sauver l'iufame Cléomène. « Verres enfin les condamne fous , de l'avis de sou conseil ; mais pourtant , dans une cause de cette nature, dans une affaire capitale, il ne fait venir ni son questeur Vettius, ni son heutenant Cervius. Ce prétendu conseil n'était que le ramas des brigands qu'il avait à ses ordres. Juges, représentez-vous la consternation dis Siciliens, nos plus fidèles et nos plus anciens alliés , si souvent comblés des bienfaits de nos ancêtres. Chacun tremble pour soi , personne ne se croit en sûreté. On se demande ce qu'est devenue cette ancienne douceur du gouvernement romain , changée en cet excès d'inhumanité; comment tant d'hommes ont pu être condamnés en un moment , saus être convaincus d'aucun crime ; comment ce préteur indigne a pu imaginer de couvrir ses brigandages par le supplice de tant d'innocents. Il semble en effet qu'on ne puisse rien ajouter à taut de scélératesse, de démence, et de cruautés. Mais Verres veut se surpasser lui-'méme; il veut enchérir sur ses propres forfaits. Je vous ai parlé de Phalargus, excepté de la condamnation générale , parce qu'il commandait le navire que montait Cléomène. Timarchide , un des agents de Verres, fut instruit que ce jeune homme , ne croyant pas sa cause différente de celle des autres, avait montré quelque crainte. Il va le trouver, lui déclare qu'il est à l'abri de la hache, mais qu'il court risque d'être battu de verges, s'il ne se rachète de ce suppHce; et vous l'avez entendu vous spécifier la somme qu'il avait comptée pour se dérober aux verges des licteurs. ]\Iais à quoi m'arrêté-je? Sonl-ce là des reproches à faire à Verres? Un jeune homme noble , uu commandant de vaisseau se rachète des verges à prix d'argent : c'est dans Verres un trait d'humanité. * Un

* M. Gueroult , dans sa traduction des deux dernières Verrines , remarriue avec raison que La Harpe s'est trompé dans cet endroit, et il prouve que ces mots, humanum est, chap. XLIV, veulent dire, c'est une chose toute simple,

r'r.sl mt Irait (le l'hiimainr ffdblrsse.

nuire, au même pris , se dérobe à la hache : Verres nous y a accoutumés ; ce n'est pas à lui qu'il faut reprocher de tels crimes , ce n'est rien pour hii. Le peuple romain attend des horreurs nouvelles, des attentats inouïs ; il sait que ce n'est pas un magistrat prévaricateur qu'on a mis en jugement devant vous, mais le plus abominable des tyrans : vous allez le reconnaître. Les innocents sont condanmés , on les traîne dans les cachots , on prépare leur supplice. Mais il faut que ce supplice commence dans leurs malheureux parents : on \euT interdit la vue de leurs entants ; on défend de leur porter des vêtements et de la nourriture. Ce? pères infortunés , qui sont ici devant vous , étaient étendus sur le seuil de la prison ; des mères déplorables y passaient la nuit dans les pleurs, sans pouvoir obtenir les derniers embrassemeuts de leurs enfants : elles demandaient pour toute grâce (|u'il leur fût permis de recueillir leurs derniers soupirs , et le demandaient en vain. Là veillait le gardien des prisons, le ministre des barbaries de Verres , la terreur des citoyens , le licteur Seslius, qui s'établissait un revenu sur les douleurs et les larmes de tous ces malheureux. — Tant pour visiter votre fils , tant pour lui donner de la nourriture. Personne ne s'y refusait. — Que me donnerez-vous pour faire mourir votre fils d'un seul coui), jK)ur qu'il ne souffre p»s long-temps, pour qu'il ne soit pas frappé plusieurs fois? Toutes ces grâces étaient taxées. O condition affreuse', ô insupportable tyrannie', ce n'était pas la vie que l'on marchandait, c'était une mort plus prompte et moins cruelle! Les prisonniers eux-mêmes composaient avec Sestius pour ne recevoir qu'un seul coup ; ils demandaient à leurs parents , comme une dernière marque de leur tendresse , de payer cette faveur à l'inflexible Sestius. Est-ce assez de tourments ? la mort en sera-t-elle au moins le terme? la barbarie peut-elle s'étendre au-delà ? Oui : quand ils auront été exécutés , leurs corps seront exposés aux bêtes féroc«s. Si c'est pour les parents un malheur de plus, qu'ils paient le droit de sépulture. Vous le savez , vous avez entendu Onase de Ségeste vous dire quelle somme il avait payée à Timarchide pour ensevelir Iléraclius. Et qui , dans Syracuse , ignore que ces marchés pour la sépulture se traitaient entre Timarchide et les prisonniers eux-mêmes ; que ces marchés étaient pubhcs ; qu'ils se concluaient en présence des parents; que le prix des funérailles ét^it arrêté et payé d'avance ?

« Le moment de l'exécution est arrivé : on tire les prisonniers de leurs cachots, on les attache au poteau ; ils re<,oivcnt le coup mortel. Quel fut alors l'homme assez insensible pour ne i)as se croire frappé du même coup, j)our ne pas être touché du sort de ces innocents, de leur jeunesse, de leur infortune, qui devenait celle de tons leurs concitoyens? Et toi, dans ce deuil général , au milieu de ces gémissements, tu triomphais sans doute; lu te livrais à ta joie insensée; tu t'applaudissais d'avoir anéanti les témoins de ton avarice. Tu te trom- |);iis, \errès, en cioyant effacer tes souillures et laver les crimes dans le sang de l'innocence. Tu t'accusais loi -même, en te persuadant que tu pourrais, à force de barbarie , l'assurer l'impunité de tes brigandages. Ces innocciils sont morts, il est vrai ; mais leuispaiciils

vivent, mais ils poursuivent la vengeance de leurs enfants , mais ils poursuivent la puuition. Que dis-je? Parmi ceux que tu avais marqués pour tes victimes , il en est qui sont échappés ; il en est que le ciel a réservés pour ce jour de la justice. Voilà Philarque qui n'a pas fui avec Cléomène; qui, heureusement pour lui, a été pris par les pirates , et que sa captivité a sauvé des fureurs d'un brigand plus inhumain cent fois que ceux qui sont nos ennemis. Voilà Phalargus qui a payé sa délivrance à ton agent Timarchide. Tous deux déposent du congé vendu aux matelots, de la famine qui régnait sur la flotte , de la fuite de Cléomène. Eh bien 1 Romains , de quels sentiments étes-vous affectés? qu'attendez-vous encore? où se rcfugierontvos alliés? à qui s'adresseront-ils? dans quelle espérance pourront-ils encore soutenir la vie, si vous les abandonnez?... C'est ici le port, l'asile, l'autel des opprimés. Ils ne viennent pas y redemander leurs biens , leur or, leur argent , leurs esclaves, les ornemcntsqui ont étéeulevés de leurs temples et de leurs cités. Hélas I dons leur simplicité, ils craignent que le peuple romain ne fasse plus un crime à ses prétems de les avoii* dépouillés. Ils voient que depuis long-temps nous souffrons en silence que quelques particuliers absorbent les richesses des nations; qu'aucun d'eux , même , ne se met en peine de cacher sa cupidité et ses rapines ; que leurs maisons de campagne sont toutes remplies, toutes brillantes des dépouilles de nos alliés , tandis que, depuis tant d'années , Rome et le Capitole ne sont ornés que des dépouilles de nos ennemis. Où sont , en effet , les trésors arrachés à tant de peuples soumis, aujourd'hui dans l'indigence? Où sontils', le demandez-vous, quand vous voyez Athènes, Pergaœe, Milet, Samos, l'Asie, la Grèce, englouties dans les demeures de quelques ravisseurs impunis?Mais non , Romains , je le répète, ce n'est pas là l'objet de nos plaintes et de nos prières. Vos alliés n'ont plus de biens à défendre. Voyez dans quel deuil , dans quel dépouillement, dans quelle abjection i!s paraissent devant vous. Voyez Sthénius de Therme, dont Verres a pillé In maison : ce n'est pas sa fortune qu'il lui redemande ; c'est sa propre existence que Verres lui a ravie en le bjnnissant de sa patrie , où il tenait le prcmierrang par ses vertus et par ses bienfaits. Voyez Df xion de Tyndaris : il ne réclamera point ce que Verres lui a pris ; il réclame un fils unique; il veut, après avoir pris nue juste vengeance de son bourreau , porter quelque consolation à ses cendres. Voyez Eul)ulide, ce vieillard accablé d'années, qui n'a entrepris un pénible voyage que pour voir la condamnation de ce monstre après avoir vu le supplice de son fils. Vous verriez ici avec eux , si l\Iétcllus , le successeur et le protecteur de Verres, l'eût permis, vous verriezies raèrcî, les femmes, les sœurs de ces malheureux. Une d'elles , je m'en souviens , comme j'approchais d'IIéraclée au milieu de la nuit, vint à ma rencontre , suivie de toutes les mères de famille , à la clarté des flambeaux ; et m'appelant .son sauveur, appelant Verres son bourreau, répétant le nom de son fils . elle restait prosternée à mes pieds , comme si j'avais pu le lui rendre et le rappeler à la vie. Jai été reçu de même dans toutes les autres ville» où la vieillesse et l'ealance, également dignes de pilie, ont

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ëgalenicnt sollicité mes soins , mon zèle et ma fidélité. Non , Romains , celte cause n'a rien de commun avec aucune autre. Ce n'est pas un vain désir de gloire qui m'a conduit comme accusateur à ce tribunal ; j'y suis venu appelé par les larmes ; j'y suis venu pour empêcher (ju'à l'avenir les injustices de l'autorité, la prison , les chaînes , les haches , les supplices de vos fidèles alliés, le sang des innocents, enQn la sépulture même des morts et le deuil des parents, ne soient pour les gouverneurs de nos provinces l'objet d'un trafic abominable; et si, par la condamnation de ce scélérat, par l'arrêt de votre justice, je délivre la Sicile et vos alliés de la crainte d'un semblable sort, j'aurai satisfait à leurs vœux et à mon devoir. » ( De ^•((jjij/. XLI,XLIX.)

Cicéron, fidèle aux règles de la progression oratoire , réserve pour la fin de ses différents plaidoyers le plus grand des crimes de Verres , celui d'avoir fait mourir ou battre de verges des citoyens romains; ce qui était sévèrement défendu par les lois, à moins d'un jugement du peuple ou d'un décret du sénat , qui donnait aux consuls un pouvoir extraordinaire. L'orateur s'étend principalement sur le supplice de Gavius. On ne conçoit pas, après ce qu'on vient d'entendre, qu'il trouve encore des expressions nouvelles contre Verres ; mais on peut se fier à l'inépuisable fécondité de son génie. Il semble se surpasser dans son élo- (juence, à mesure que Verres se surpasse lui-même dans ses attentats. Souvenons-nous seulement, pour avoir une juste idée de l'indignation qu'il devait exciter, souvenons-nous du jespect profond , de la vénération religieuse qu'on portait dans toutes les provinces de l'empire , et même dans presque tout le monde connu , à ce nom de citoyen romain. C'était un titre sacré qu'aucune puissance ne pouvait se flatter de violer impunément. On avait vu plus d'une fois la république entreprendre des guerres lointaines et périlleuses , seulement pour venger un outrage fait à un citoyen romain : politique sublime, qui nourrissait cet orgueil national qu'il est toujours si utile d'entretenir, et qui de plus imposait aux nations étrangères , et faisait respecter partout le nom romain.

« Que dirai-je de Gavius, de la ville municipale de Cosano? Où trouverai -je assez de paroles, assez de vois, assez de douleur?... Ma sensibilité n'est pas épuisée , Romains ; mais je crains que mes expressions n'y r;'pondent pas. INIoi-même , la première fois qu'on me parla de ce forfait, je crus ne pouvoir le faire entrer dans mon accusation. Je savais qu'il n'était que trop réel , mais je sentais qu'il n'était pas vraisemblable. Enfin , cédant aux pleurs de tous les citoyens roma ns qui font le commerce en Sicile , appuyé du témoignage de toute la ville de Rhège et de plusieurs chevaliers romains qui par hasard étaient alors à Messine, j'ai exposé le fait dans mon premier plaidoyer, et de manière

à porter la vérité jusqu'à l'évidence. Mais que puis je faire aujourd'hui? Il y a déjà si long-temps que je vous entretiens des cruautés de Verres 1 Je n'ai pas prévu, je l'avoue, les efforts qu'il me faudrait faire pour soutenir votre attention, et ne pas vous fatiguer des mêmes horreurs. Il ne me reste qu'un moyen , c'est de vous dire simplement le fait : il est tel , que le seul récit suffira. Ce Gavius, jeté, comme tant d'autres , dans les prisons souterraines de Syracuse , bâties par Denys-le- Tyran , trouva, je ne sais comment, le moyen de s'échapper de ce gouffre, et vint à Messine. Là, près des murs de Rhège et des cotes d'Italie , sorti des ténèbres de la mort, il se sentait renaître en revoyant le jour pur delà hberté; il était comme ranimé parce voisinage bienfaisant qui lui rappelait Rome et ses lois. Il parla tout haut dans Messine , se plaignit qu'un citoyen romain eût été jeté dans les fers. Il allait, disait-il, droit à Rome, il allait demander justice contre Verres. Le malheureux ne se doutait pas que s'exprimer ainsi devant les Messinois, c'était comme s'il eût parlé dans le palais du préteur. Je vous l'ai dit, et vous le savez , Romains, qu'il avait choisi les Messinois pour être les complices de tous ses crimes , les receleurs de ses vols, les associés de son infamie. Gavius est conduit aussitôt devant les magistrats de Messine, et par malheur Verres y vint lui-même ce jour-là. On l'informe qu'un citoyen romain se plaint d'avoir été plongé dans les cachots de Syracuse; qu'au moment où il mettait le pied dans le vaisseau , en proférant des menaces contre Verres, il avait été arrêté ; qu'on le gardait, afin que le préteur décidât de son sort. Il les remercie de leur zèle et de leur fidélité, et, transporté de fureur, arrive à la place publique : ses yeux étiucelaient ; tous ses traits exprimaient la rage et la cruauté. Tout le monde était dans l'attente de ce qu'il allait faire, quand tout-acoup il ordonne qu'on saisisse Gamins, qu'on le dépouille , qu'on l'attache au poteau , et que les licteurs préparent les instrumensdu supplice. L'infortunés'écrie qu'il est citoyen romain , qu'il a servi avec Prétius , chevaher romain , en ce moment à Palerme , et qui peut rendre témoignage à la vérité. Verres répond qu'il est bien informé que Gavius est un espion envoyé en Sicile par les esclaves fugitifs, restes de l'armée de Spartacus; imputation absurde, dont il n'existait pas le moindre soupçon , le moindre indice. Il ordonne aux licteurs de l'entourer et de le frapper. Dans la place publique de Messine, on battait de verges un citoyen romain, tandis qu'au milieu des douleurs, au milieu des coups dont on l'accablait, il ne faisait entendre d'autre cri, d'autre gémissement que ce seul mot, Je suis citoijcn romain ! Il pensait que ce seul nom devait écarter de lui les tortures et les bourreaux ; mais, bien loin de l'obtenir, loin d'arrêter la main des licteurs pendant qu'il répétait en vain le nom de Rome, une croix , une croix infâme , l'instrument de la mort des esclaves , était dressée pour ce malheureux , qui jamais n'avait cru qu'il existât au monde une puissance dont il put craindre ce traitement. O doux nom de liberté! ô droits augustes de nos ancêtres 1 loi Porcia ! loi Sempronia ! puissance tribunitienne si amèrement regrettée, et qui vient enfin de nous cire rendue, est-ce là

votre pouvoir? Avez-vous donc été établie pour que dans une province de l'empire , dans le sein d'une ville alliée, un citoyen romain fût livré aux verges des licteurs par le maîjistrat même qui ne tient que du peuple romain ses licteurs et ses faisceaux? Quedirai-je desfeux, des fers brûlants dont on se servait pour le tourmenter? Et cependant Yeriès n'était tnuciié ni de ses plaintes, ni des larmes de tout ce qu'il y avait à Messine de nos citoyens présents à cet affreux spectacle! loi. Verres, toi , tu as osé attacher à un gibet celui qui se disait citoyen romain ! Je n'ai pas voulu, vous m'en êtes témoins , je n';ii pas voulu , le premier jour, me livrer it ma juste indigiialinn : j'ai craint celle du peuple qui m'écoutait ; j"ai craint le soulèvement général qui s'annonçait de toutes parts ; je nie suis contenu, de peur que la fureur publique , assouvie sur ce monstre , ne le dérobât à la vengeance des lois. J'ai applaudi à la prudence du préteur Glabrion, qui, voyant ce mouvement général , fit promptemcnt écarter de l'audience le témoin que l'on veniit d'entendre. ^lais aujourd'hui. Verres , que tout le monde sait l'état de la cause et quelle en doit être l'issue, je me renferme avec toi dans un seul point , je m'en tiens à ton propre aveu : cet aveu est ta sentence mortelle. Vous vous souvenez , juges, qu'au moment de l'accusation, Verres, effrayé des crisqu'il entendait autour de lui, se leva tout-à-coup, et dit que Gavius n'avait prétendu être un citoyen romain que pour retarder son supplice ; mais qu'eu effet ce Gavius n'était qu'un espion. Il ne m'en faut pas davantage ; je laisse de côté tout le reste. Je ne te demande pas sur quoi tu fon:!es cette imputation; je récuse mes propres témoins : mais tu le dis toi-même, tu l'avoues, qu'il criait , Je mis citoiien romain! Eh bien 1 répondsmoi , misérable, si tu te trouvais parmi des nations barbares, aux extrémités du monde, près d'être conduit au sup.plice, que dirais-tu? que crierais -tu? si ce n'est , Je suis citoyen romain ! Et s'il est vrai que, ])artout où le nom de Rome est parvenu , ce titre sacré suffirait pour ta sûreté, comment cet homme, quel qu'il fût, invoquant ce titre inviolable, l'invoquant devant un prêteur romain, n'a-l-il pu , je ne dis pas échapper au supplice , mais même le retarder d'un moment ?

« Otez cet appui à nos citoyens, ôtez-leur ce garant de leur salut, et les provinces , les villes libres, les royaumes , le monde entier, où ils voyagent avec sécurité, va désormais être fermé pour eux.... Mais pourquoi m'arrêter sur Gavius, comme si lu n'avais été l'ennemi que de lui seul , et non pas celui du nom romain, des droits de Rome, des droits des nations et de la cause commune de la liberté? Eu effet, cette croix que les Messinois , suivant leur usage , avaient fait dresser dans la voie Pompéia , pourquoi l'as-tu fait arracher? pourquoi l'as-tu fait transporter à l'endroit qui regarde le détroit qui sépare la Sicile de l'Italie? Pourquoi ? C'était, tu l'as dit toi-même , tu ne peux le nier, tu l'as dit pubMipienicnt , c'était afin que Gavius , qui se vantait d'être citoyen romain, put, du haut de son gibet, regarder, en expirant, sa patrie. Cette croix est la seule, depuis la foii'Iaf'ou de Messine, qui ait été pla- <'ée sur le détroit. "J'u as choisi ce lieu afin (jue cet in- /orluné, mourant dans les tourments , vît. pourcorab'e

d'amertume , quel espace étroit séparait le séjour où la liberté règne, et ce'ui où il mourait en esclave ; afin que l'Italie vît un de res enfants attaché au gibet , périr dans le supplice honteux réservé pour la servitude.

« Enchaîner un citoyen romain est un attentat; le battre de verges est un crime ; le faire mourir est presque un parricide : que sera-ce de l'attacher à une croix? L'expression manque pour cette atrocité, et pourtant ce n'a pas été assez pour Verres. Qu'il meure, dit-il , en regardant l'Italie ; qu'il meure à la vue de la liberté et des lois. Non , Verres , ce n'est pas seulement Gavius , ce n'est pas un seul homme, un seul citoyen que tu as attaché à cette croix ; c'est la liberté elle-même , c'est le droit commun de tous, c'est le peuple romain tout entier. Croyez tous, croyez que s'il ne l'a pasdresséeau milieu du forum, dans l'assemblée des comices, dans la tribune aux harangues, s'il n'en a pas menacé tous les citoyens romains, c'est qu'il ne le pouvait i)as. ^Miis au moins il a fait ce qu'il pouvait, il achoisi le lieu le plus fréquente de la province , le plus voisin de l'Italie, le plus exposé à la vue; il a voulu que tous ceux qui naviguent sur ces mers vissent à l'entrée même de la Sicile, et comme aux portes de l'Italie, le monument de son audace et de son crime. » ( De Suppl. LXI — LXVI.)

La péroraison fait voir de quelle fermeté Cicéron s'armait contre l'orgueil et la tyrannie des grands , jaloux de la fortune et de l'élévation de ceux qu'ils appelaient des hommes nonveaux, c'est-à-dire qui n'avaient d'autre recommandation que leur mérite. Cicéron, qui devait tout au sii^n et à la justice que lui rendait le peuple romain, ne croyait pas pouvoir mieux lui marquer sa reconnaissance qu'en soutenant avec courage cette guerre naturelle et interminable qui subsiste entre l'homme de bien et les méchants. Il menace hautement les juges de les traduire devant le peuple , s'ils se laissent corrompre par l'argent de Verras. Cet audacieux brigand avait dit publiquement qu'il avait fait le partage des trois années de son gouvernement de Sicile, qu'il y en avait une pour lui , une pour ses avocats, une pour ses juges. Il avait compté beaucoup , non seulement sur l'éloquence mais sur le crédit d'Hortensius, qui n'était pas, à beaucoup près, aussi délicat que Cicéron sur les moyens qu'il employait pour gagner ses causes. Cicéron s'adresse à lui, et l'avertit qu'il aura les yeux ouverts sur sa conduite, et qu'il lui en fera rendre compte. Il faut se souvenir que ces harangues , (]uoiqu'eilcs n'aient pas été prononcées , furent rendues publicpies , et que par conséquent l'orateur n'ignorait pas à combien de ressentiments et de dangers l'exposait son incorriiutible fermeté.

(' Mais quoi! me dit a-t-on , voulez-vous donc vous charger du fardeau do tant d'inimitiés? Je réponds qu'il n'est ni dans mou caractère ni dans mon intention de

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les cheichei' ; mais qu'il ne m'est pas permis d'imiter ces nobles qui attendent dans le sommeil de l'oisiveté les bienlaits du peuple romain. ^la condition est tout autre que la leur. J'ai devant les yeux lexemplede Caton , de Marius , de Fimbria , de Celius, qui ont senti comme moi que ce n'était qu'à force de travaux supportés,;» force de périls surmontés, qu'ils pouvaient parvenir aux mêmes honneurs où ces nobles , heureux f^ivoris de la fortune, sont piirtés sans qu'il leur en coûte rien. Voilà les modèles que je fais gloire d'imiter. Je vois avec quel œil d'envie on regarde l'avancement des hommes nouveaux , qu'on ne nous pardonne rien, qu'il nous faut toujours veiller, toujours agir. Et pourquoi craindrais-je d'avoir pour emicmis déclarés ceux qui sont secrètement mes envieux ; ceux qui, parla différence des intérêts et des principes, sont nécessairement mes adversaires et mes détracteurs? Je le déclare donc : si j'obtiens la réparation due au peuple romain et à la Sicile, je renonce au rôle d'accusateur; mais si l'évéoement trompe l'opinion quej'aide mes juges, je suis résolu à poursuivre jusqu'à la dernière extrémité et les corrupteurs et les corrompus. Ainsi, que ceux qui voudraient sauver le coupable, quelques moyens qu'ils emploient, artifice, audace ou vénalité, soient prêts à répondre devant le peuple romain ; et s'ils ont vu en moi quelque chaleur, quelque fermeté , quelque vigilance dans une cause où je n'ai d'ennemi que celui que m'a fait l'intérêt delà Sicile, qu'ils s'attendent à trouver en moi bien plus de vivacité et d'énergie quand je combattrai les ennemis que m'aura faits l'intérêt du peuple romain, j, ( LXX — LXXII.)

Il finit par une apostrophe , aussi brillante que pathétique, à toutes les divinités dont Verres avait pillé les temples. Cetîe énumération religieuse , dont l'effet est fondé sur les idées que ces noms réveillaient chez les Romains, ne peut être du même poids auprès de nous , (jui ne sommes pas accoutumés à respecter Jupiter et Junon. Je me contenterai donc d'en citer les dernières phrases.

« Et vous , déesses vénérables , qui présidez aux fontaines d'Enna , aux bois sacrés de la Sicile , dont la défense m'a été confiée 1 vous à qui Verres a déclaré une guerre impie et sacrilège; vous dont les ter.ples et les autels ont été dépouillés par ses brigandages ! je vous atteste et vous implore. Si dans cette cause je n'ai eu en vue que le salut de nos provinces et la dignité du peuple romain ; si j'ai rapporté à ce seul devoir fous mes soins , toutes mes pensées, toutes mes veilles, faites que mes juges, en prononçant leur sentence , aient dans le cœur les sentiments qui ont toujours été dans le mien ; que Verres , convaincu de tous les crimes que peuvent commettre la perfidie, l'avarice et la cruauté réunies ; que Verres , condamné par les lois, comme il l'est par sa conscience, trouve une fin digne de ses forfaits ; que la république, contente de mon zèle dans cette accusation , n'ait pas à m'imposer une seconde fois le même devoir, et qu'il me soit permis désormais de m'occuper plutôt à défendre les bons cit<iyens qu'à poursuivre les nivchqnts. » (LXXII.)

Il était d'usage chez les Romains, comme parmi nous , que la partie plaignante fixât l'estimation des dommages (ju'elle répétait : apparemment aussi que les juges avaient coutume, ainsi qu'aujourd'hui , de rabattre beaucoup de cette estimatlion, qu'il est assez naturel de supposer un peu exagérée. Ce qui est certain, c'est que, selon le rapport d'Asconius, auteur contemporain dont nous avons d'excellents commentaires sur les Harainjves de Cicér-on, Yerri's ne fut condamné à restituer aux Siciliens qu'une somme qui équivaut à peu près à cinq millions de notre monnaie actuelle; et que, suivant l'évaluation de Cicéron , qui avait demandé douze millions cinq cent mille livres, les dommages qu'il obtint n'étaient pas la moitié de ce que Verres avait volé dans la Sicile.

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