Tome I
si l'on ne savait quelle prodigieuse facilité de travail il tenait de la nature et de l'habitude , et ce (lue peut l'homme qui s'est accoutumé à faire un usage continuel de son temps et de son génie. D'ailleurs, le premier de tous les intérêts pour Cicéron , celui de l'état , l'appelait à la défense de Licinius Muréna, désigné consul pour l'année suivante , mais alors accusé de brigue , et à qui une condanmation juridique pouvait faire perdre la dignité qu'il avait obtenue. C'était un citoyen plein d'honneur et de courage, qui avait servi avec la plus grande distinction sous LucuUus , et très attaché à Cicéron et à la patrie. Dans le trouble et le désordre où étaient les affaires publiques, il était de la dernière importance que la bonne cause ne perdit pas un tel appui , (pie Muréna entrât en charge au jour marqué , et qu'on ne fût pas exposé aux dangers d'une nouvelle élection. Les circonstances rendaient sa défense difiicile et délicate. Cicéron lui-même , à la prière de tous les honnêtes gens, révolté de la corruption qui régnait dans les comices, avait porté contre la brigue une loi plus sévère que les précédentes. 3Iuréna avait pour accusateiu- un de ses compétiteurs au consulat, Sulpicius, jurisconsulte renommé, et compté aussi parmi les amis de Cicéron. Mais ce qui donnait le plus de poids à l'accusation, c'est ([u'elle était soutenue par un homme dont le caractère était généralement respecté , par Caton , qui , dans ce même temps, était près d'obtenir le triltunat. Pressé de faire un exemple , il avait dit publiquement que l'année ne se passerait pas sans qu'il accusât un consulaire. On peut croire que l'excès de son zèle mit un peu de précipitation et d'humeur dans ses poursuites; car, au rapport des historiens , Muréna , sans être absolument irréprochable , n'était pas dans le cas de la loi , et ne s'était permis que celte espèce de sollicitation passée en usage , et que les plus honnêtes gens ne rougissaient pas d'employer. On ne pouvait lui imputer aucune transgression formelle , et ce n'était pas l'exemple qu'il fallait choisir : aussi fut-il absous par tous les suffrages. Nous avons entendu l'orateur romain tonnant contre Verres et Catilina avec toute la véhémence , tout le pathétique , toute l'énergie de l'éloquence animée par la vertu et la patrie : nous allons voir son talent et son style se plier à un ton tout différent. Nous passons ici du sublime au simple , et nous verrons comme il saisit habilement tous les caractères propres à ce genre de composition oratoire , l'art de la discussion , le choix des exemples , l'agrément des tournures , la finesse , la délicatesse , et même la gaieté , celle du moins que la nature de la cause peut comporter.
Cicéron , après avoir établi , dans un exorcle aussi noble qu'intéressant , les rapports et les liaisons qui l'attachent ù I\ïuréna; après avoir réfuté les imputations de Sulpicius , poursuit ainsi :
« Il est temps d'en venir au plus grand appui de nos adversaires , à celui qu'on peut regarder comme le rempart de nos accusateurs , à Caton ; et quelque grrvité, quelque force qu'il apporte dans cette cause, je crains beaucoup plus, je l'avoue, son autorité que ses raisons. Je demanderai d'abord que la dignité personnelle de Caton , l'espérance prochaine du tribunat , la gloire de sa vie , ne soient point des armes contre nous , et que les avantages qu'il n'a reçus que pour être utile à tous ne servent pas à la perte d'un seul. Scipion l'Africain avait été deux fois consul, avaitrenversé Caiihage et INumance , les deux terreurs de cet empire , quand il accusa Lucius Cotta; il avait pour lui une grande éloquence , une grande réputation de probité et d'intégriié, une autorité telle que devait l'avoir un homme à qui le peuple romain devait la sienne. J'ai souvent ouï dire à nos vieillards que rien n'avait tant servi Cotta auprès de ses juges, que cette prééminence même de Scipion. Ces hommes si sages ne voulurent pas qu'un citoyens uccombàt dans les tribunaux, de manière à faire croire qu'il avait été opprimé par l'excessive prépondérance de son accusateur. ÎS'e savons-nous pas aussi, Caton , que le jugement du peuple romain sauva Scrgius Galba des poursuites d'un de vos ancêtres, citoyen très courageux et très considéré, mais qui semblait trop s'acharner à la perte de son adversaire ? Toujours , dans cette ville , le peuple en corps , et en particulier les juges éclairés et qui regardent dans l'avenir, ont résisté aux trop grandes forces de ceux qui accusaient. Je ne veux point qu'un accusateur fasse sentir dans les tribunaux une supériorité trop marquée, trop de pouvoir, trop de crédit : employez tous ces avantages pour le salut des innocents, pour le soutien des faibles, pour la défensedcs malheureux , oui ; mais pour le péril et la ruiue des citoyens, jamais. Qu'on ne vienne donc point nous dire qu'en se présentant ici contre IMuréna , Caton a jugé la cause ; ce serait poser un principe trop injuste , et faire aux accusés une condition trop dure et trop malheureuse, si l'opinion de leur accusateur était regardée comme leur sentence. Pour moi , Caton , le cas singulier que je fais de votre vertu ne me permet pas de blâmer votre conduite et vos démarches en cette occasion : mais peut-être puis-je y trouver quelque chose à réformer. Vous ne commettez point de fautes , et l'on ne peut pas dire de vous que vous avez besoin d'être corrigé , mais seulement qu'il y a quelque chose en vous qui peut être adouci et tempéré. La nature elle-même vous a formé [)our l'honnêteté, la gravité, la tempérance, la justice, la fermeté d'ame. Elle vous a fait grand dans toutes les verlus; mais vous y avez ajouté des principes de philosophie où l'on voudrait plus de modération, plus de douceur; qui sont enfin , pour dire ce (|ue j'en iKiise , plus sévères et plus rigoureux (pie la nature et la vérité ne le compoi-tent. Et puisque je ne [)arlc pas ici devant une multitude ignorante, vous me permettrez, juges, quelques j-é-
fl exions sur ce genre d'études philosophiques, qui , par lui-même , n'est éloigné ni de votre goût ni du mien.
« Sachez donc que tout ce que nous voyons dans Calon d'excellent, de divin, esta lui, lui appartient en propre ; au contraire , ce qui nous laisse quelque chose i'i dfsirer u'est pas de lui ; niaisdu maître qu'il a choisi, de la secte qu'il a embrassée. Il y a parmi les Grecs un homme de grand esprit, Zenon, dont les sectateurs s'appellent Stoïciens. Voici quelques uns de leurs principes : Que le sage n'a point d'égard pour quelque titre de faveur que ce soit ; qu'il ne pardonne jamais aucune faute ; que la compassion et l'indulgence ne sont que légèreté et folie; qu'il n'est point digne d'un homme de se laisser toucher ni fléchir ; que le sage , même s'il est contrefait , est le plus beau des hommes; le plus riche, même en demandant l'aumône ; roi , même dans l'esclavage ; et que nous tous, qui ne sommes pas des sages, nous ne sommes que des esclaves et des insensés ; que toutes les fautes sont égales; que tout délit est un crime; que celui qui tue un poulet, quand il n'en a pas le droit est aussi coupable que celui qui étrangle son père; que le sage ne se repent jamais , ne se trompe jamais , ne change jamais d'avis.
« Telles sont les maximes que Caton , dont vous connaissez l'esprit et les lumières, a puisées dans de très savants auteurs , et qu'il s'est appropriées, non pas, comme tant d'autres , pour en faire un sujet de controverse, mais pour en faire la règle de sa vie. Les fermiers de la république demandent quelque remise : Prenez garde , dit Calon , n'accordez rien à la faveur. — Des malheureux supplient : — C'est un crime d'écouter la compassion. — Un homme avoue qu'il a commis une faute , et demande grâce : — C'est se rendre conpablc que de pardonner. — Mais la faute est légère ; — Toutes les fautes sont égales. — Avez-vous dit quelque chose sans réflexion, il ne vous est plus permis d'en revenir. — IMais j'ai été entraîné par l'opinion : — Le sage ne connaît que la certitude , et nullement l'opinion. — Vous vous êtes trompé involontairement sur un fait : — Ce n'est point une erreur, c'est un mensonge , une calonuiic. De là une conduite parfaitement conforme à cette doctrine. Pourquoi Caton est-il ici accusateur? C'est qu'il a dit dans le sénat qu'il accuserait un consulaire. — jMais vous l'avez dit dans la colère: — Le sage ne se met point en colère. — Mais c'est un propos du moment , qui ne vous engageait à rien : — Le sage ne peut, sans houle, changer d'avis. Il ne peut, sans crime, se laisser fléchir; toute compassion est mu faiblesse, toute indulgence un forfait.
a Et moi aussi, dans ma première jeunesse, me défiant de mes propres lumières, j'ai recherché, comme Caton, celles des philosophes; mais les maîtres que j'ai suivis , Platon et Aristote, ont des principes différents. Leurs disciples, bonmies mesurés dans leurs opinions, pensent que le sage même peut accorder quelque chose aux circonstances, aux considérations particulières; quo l'homme de bien peut céder à la pitié; qu'il y a des degrés dans les délits et dans les peines; que la vertu et la fermeté peuvent faire grâce; que le sage lui-même peut ître quelquefois entraîné par l'opinion , emporté par la colère, touché iwr ta compassion ; qu'il i>eut sans honte
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revenir, sur ce qu'il a dit, et changer d'avis, s'il en trouve un meilleur ; qu'enfin toutes les vertus ont liesoin de mesure , et doivent craindre l'excès.
« Si , avec le caractère que vous avez , Caton , le hasard vous eût adresse aus mêmes mailres que moi, vous ne seriez pas plus homme de bien , plus courageux , l)lus tempérant, plus juste : cela ne se peut pas ; mais vous seriez un peu plus enclin à la douceur; vous ne vous seriez pas rendu gratuitement l'agresseur et l'ennemi d'un homme plein de modestie dans ses mœurs , plein d'honneur et de noblesse dans ses sentiments. Vous auriez pensé que, la fortune vous ayant tous les deux préposés dans le même temps à la garde de la république , lui , comme consul , et vous, comme tribun , il devait y avoir entre vous une sorte de liaison patriotique. Vous auriez supprimé, vous auriez oublié ce que vous avez dit dans le sénat avec trop de violence, ou vous auriez vous-même tiré de vos paroles une conséquence moins rigoureuse. Croyez-moi , vous êtes maintenant dans le feu de l'âge, dans toute l'ardeur de votre caractère , dans tout l'enthousiasme de la doctrine que vcms avez adoptée ; mais le temps, l'usage, l'expérience, doivent sans doute quelque jour vous calmer, vous modérer, vous fléchir. En effet , ces législateurs de vertu , ces précepteurs que vous avez suivis , ont porté , ce me semble, les devoirs de l'homme au-delà des bornes de la nature. Nous pouvons en spéculation aller aussi loin qu'il nousplait, nous élever jusqu'à Tinfiui; mais dans la pratique, dans la réalité, il est un terme où il faut s'arrêter. INe pardonnez rien , nous dit-on. — Et moi , je réponds : Pardonnez quand il y a lieu à l'indulgence. — N'écoutez aucune considération personnelle : — Et je dis qu'il ne faut y avoir égard qu'autant que le devoir et l'équité le permettent. — Ne vous laissez pas émouvoir à compassion : — Jamais sans doute au point d'affaiblir l'autorité des lois, mais autant que le prescrit la première de toutes, l'humanité. — Soyez fermes dans vos sentiments ; — Oui , si l'on ne vous en propose pas de meilleurs. Ainsi parlait ce grand Scipion , qui eut , comme vous, Caton, la réputation d'un homme très instruit, d'un homme presque divin dans la discipline domestique , mais que la philosophie dont il faisait prolessiou , puisée dans les mêmes sources que la vôtre , n'avait point rendu plus sévère qu'il ne faut l'être, et qui , au contraire , a toujours passé pour le plus doux de tous les hommes. Lélius avait pris ces mêmes léchons : eh 1 qui jamais a eu plus d'aménité dans ses moeurs, et a rendu la sagesse plus aimable? J'en puis dire autant de Gallus , de Philippe ; mais j'aime mieux prendre des exemples dans votre maison. Qui de nous n'a pas entendu parler de Caton le censeur, l'un de vos plus illustres aïeux ? et qui jamais a été plus mesuré dans sa conduite et dans ses principes, plus traitable , plus facile dans le commerce de la vie ? Quand vous l'avez loué dans votre plaidoyer avec autant de justice que de dignité, vous l'avez cité comme un modèle domes- 1 ique que vous vous proposiez d'imiter. Les liens du sang, les rapports de caractère , vous y autorisent, il est vrai, plus qu'aucun de nous; mais pourtant je le regarde comme un exemple pour moi autant que pour vous-même ; et si vous pouviez aussi à votre sévérité naturelle mêler un
peu de sa facilité et de sa douceur, toutes les qualités que vous possédez n'en seraient pas meilleures , mais en deviendraient plus aimables.
« Ainsi, pour en revenir à ce que j'ai dit d'abord, que l'on écarte de cette cause le nom de Caton ; que l'on mette à part sf>n autorité , qui doit être nulle dans un jugement légal , ou n'avoir de crédit que pour faire le bien ; que l'on nous attaque par des faits. Que voulezvous, Caton? que demandez-vous? sur quoi porte votre accusation? Tous vous élevez contre la brigue : je ne la défends pas. Vous me reprochez de justifier dans les tribunaux ce que j'ai proscrit par mes lois : jai proscrit la brigue, et je défends l'incocence. N'accusez-vous que le crime? Je me joins à vous. Prouvez que Muréna l'a commis , et j'avouerai que mes propres lois le condamnent. » ( XXVITI— XXXII.)
Ce seul morceau, parmi tant d'autres, suffirait pour nous faire sentir toute la flexibilité du talent de Cicéron. Il était nécessaire d'écarter de la balance de la justice ce poids que pouvait y mettre un nom tel que celui de Caton. Il ose em|)loyer contre lui le ridicule; mais, pour peu qu'il n'eût [)as su en émousser la pointe, on n'aurait pas souffert qu'il s'en servit contre un liomme si révéré. La cause de Caton serait devenue celle de tous les bonnètes gens, et même de ceux qui ne l'étaient pas; car, lorsque la vertu est généralement reconnue, ceux mêmes qui nel'aiment point veulent qu'on la respecte; c'est un bommage qui coûte peu et qui n'engage à rien. Avec quelle babileté, avec quelle adresse il sépare la personne de Caton de sa doctrine ! Comme il se joue doucement de l'une sans affaiblir en rien la vénération que l'on doit à l'autre ! Ses traits , en tombant sur le stoïcisme de Caton, ne vont jamais jusqu'à lui; c'est en le comblant d'éloges qu'il lui ôte, sans qu'on s'en aperçoive , toute l'autorité de sou opinion ; car, dès qu'une fois il est parvenu à faire rire sans le blesser, sa gravité n'a plus de pouvoir : il n'y a plus de place pour elle. Aussi lui-même ne put la garder : il ne put s'empècber de sourire au portrait que trace Cicéron du rigorisme stoïque; et, moitié riant, moitié grondant, il dit, au sortir de l'audience : En vérité, nous avons ^in consul très plaisant.
C'étaient, d'ailleurs, ces morceaux par lesquels l'orateur tempérait, autant qu'il le pouvait, l'austérité du genre judiciaii-e; c'étaient ces sortes d'épisodes, toujours heureusement placés, qui délassaient les juges de la fatigue des querelles du barreau , de l'amertume des controverses judiciaires et de la criaillerie des avocats. Voilà ce qui rendait l'éloquence de Cicéron si agréable aux Romains, et faisait recueillir avec tant d'avidité toutes ses harangues , dès qu'il les avait prononcées. Nul ne possédait au même degré que lui cet art
de répandre de l'agrément sur les matières les plus sèches ; et la vraie marque de la supériorité, c'est de pouvoir ainsi se rendre maîlre de tous les sujets , et de savoir, en traitant tous les genres , avoir le ton et la mesure de tous.
C'est encore ce qu'il lit en plaidant la cause d'Archias, célèl)re poète grec, à qui l'on contestait fort mal à propos le titre de citoyen romain. Il était né à Antioche, mais il avait reçu le droit de cité à Héraclée , ville alliée , qui jouissait des privilèges de la bourgeoisie romaine. Les archives de cette ville avaient été brûlées dans le temps de la guerre sociale, et, vingt-huit ans après, un nommé Gratins, ennemi d'Archias, voulut tourner contre lui cet accident, qui lui enlevait la preuve de son titre. Heureusement il avait pour lui le témoignage de LucuUus, dont la protection lui avait procuré cette faveur des habitants d'IIéraclée. Il fut défendu par Cicéron , et l'orateur nous apprend dans son exorde les droits qu'avait le poète à son amitié , et même à sa reconnaissance. C'est une observation à faire, que Cicéron, dans chaque cause qu'il plaide, commence par établir les motifs personnels (pii l'ont déterminé à s'en charger; et l'importance qu'il met à les bien fonder prouve (ju'indépendamment de la cause même il y avait des convenances particulières à garder, pour se charger, avec l'approbation générale , du rôle d'accusateur ou de défenseur. C'était pour les hommes considérables une fonction publique, souvent liée aux intérêts de l'état, bien différents de cette foule de petits procès particuliers que les orateurs de réputation et les hommes en place abandonnaient aux avocats subalternes , à ceux qui sont désignés en latin par un mot qui s\gnU]e plaideurs de causes {causidici). Le procès d'Archias semblait devoir être de ce dernier genre. Il n'offrait que la discussion d'un fait très simple, qui dépendait surtout de la preuve testimoniale , et n'exigeait que (pielques minutes de plaidoirie. Le discours de Cicéron n'est tout au plus que d'une demi-heure de lecture, et le fait lui-même n'occupe pas quatre pages. Le reste est un éloge de la poésie et des lettres, des avantages et des agréments ({u'on en retire, et des honneurs (ju'on leur doit. Il semble que Cicéron , qui partout fait profession d'ahner extrêmement la poésie et ceux qui la cultivent, ait été bien aise d'avoir l'occasion de leur rendre un hommage. C'en était un bien llatteur pour Archias, que de prendre sa défense. Nous allons voir que cette démarche ne fait pas moins d'honneur au caractère de Cicéron (ju'au mérite du client.
Il y avait loin d'un consul romain à un poète grec, et la cause ne demandait pas les efforts d'im
orateur. Aussi le plaidoyer n'a-t-il presque rien de commun avec le genre judiciaire. Il tient beaucoup plus du démonstratif; et, après avoir vu Cicéron dans le sublime et dans le simple, je choisis chez lui ce morceau, comme un exemple du style tempéré que caractérisent la grâce , la douceur et l'ornement.
a Si j'ai quelque talent, juges ( et je sens combien j'en ai peu), quelque habitude de la parole (et j'avoue qu'elle est en moi assez médiocre ) , quelque connaissance de l'art oratoire , puisée dans l'étude des lettres, qui ne m'ont été étrangères en aucun temps de ma vie, tous ces avantages , quels qu'ils soient , je les dois à Licinius Archias, qui a droit d'en réclamer le fnu't et la récompense. Aussi loin que ma mémoire peut remonter dans le passé et revenir sur mes premières années, je le vois dirigeant mes premières études, et m'introduisant dans la carrière que j'ai parcourue; et si ma voix , affermie et encouragée par ses leçons, a été quelquefois utile à mes concitoyens, je dois sans doute, autant qu'il est en moi , servir celui qui m'a mis en état de servir les autres. Ce que je dis peut étouner ceux qui ne feraient attention qu'à la différence qu'ils trouvent dans le genre de mes travaux et de ceux d'Archias ; mais l'éloquence n'a pas été ma seule étude, et tous les arts qui tiennent à la culture de l'esprit ont entre eux comme un lien de parenté, et forment, pour ainsi dire, une nifTOe famille.
« Peut-être aussi sera-ton surpris que, dans une question de droit, dans un procès qui se plaide publiquement devant un préteur si distingué et des juges si graves, en présence d'une si nombreuse assemblée , j'emploie un langage tout différent que celui du barreau; mais c'est uaelibertéquej'attendsdel'indulgence de mes juges, et j'espère qu'elle ne leur déplaira pas. Le caractère de l'accusé , homme de lettres, excellent poète , dont le loisir et le travail ont todjours été également éloignés des altercations et du bruit des tribunaux; le concours d'hommes lettrés qu'attire ici sa cause ; votre goût pour les beaux-arts qu'il cultive , et celui du magistrat qui préside à ce jugement ; tout m'autorise à croire que vous uie permettrez de m'écarter un peu de la méthode ordinaire ; et si j'obtiens de vous cette grâce ., je me flatte de vous démontrer que non-seulement Archias ne doit point être retranché du nombre de nos concitoyens, mais même que , s'il n'en était pas , il mériterait d'y être admis,
« Né d'une famille noble d'Antioche , ville anciennement célèbre et opulente , remplie de savants hommes , et florissante par les arts et les lettres, Archias était à peine sorti des études de l'enfance , que ses écrits le placèrent au premier rang. Bientôt il devint si célèbre dans l'Asie et dans la Grèce, que son arrivée dans chaque ville était une fête ; l'attente et la curiosité qu'il excitait allaient encore au-delà de sa renommée ; et , quand on l'avait entendu , cette attente même était surpassée par l'admiration.
« Les lettres grecques étaient alors répandues dans l'Italie, cultivées dans les villes latines plus qu'elles ne le sont aujourd'Imi , et favorisées dans Rome même par
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ia tranquillité dont jouissait la république. Les peuples de Tarente , de llhège et de Naples , s'empressèrent d'honorer Archias du droit de cité et de récompenses de toute espèce; tous ceux qui étaient faits pour juger des talents le regardèrent comme un homme dont l'adoption leur faisait honneur.
« Marias et Catulus étaient consuls lorsqu'il vint à Rome, où sa réputation l'avait devancé. Il y trouvait deux grands hommes , dont l'un pouvait lui fournir de grandes choses à célébrer, et l'autre, joignant à la gloire des exploits militaires le bon goût et les connaissances, était digne d'entendre celui qui pouvait le chanter. Archias, encore revêtu de la robe prétexte, fut reçu dans la maison de Lucullus ; et il doit , non seulement à son génie et à ses écrits, mais encore à son caractère et à ses mœurs , cet avantage honorable , que la maison où sa jeunesse fut accueillie est encore aujourd'hui l'asile de sa vieillesse. Il était bien venu de Métellus le INuniidique et de son fîls ; Emilius l'écoutait avec plaisir ; il vivait avec les deux Catulus , père et fils ; Lucius Crassus le cultivait ; il était étroitement lié avec toute la famille de Lucullus, d'Horlensius, d'Octavius, avec Drusus et Caton : et c'est encore un honneur pour lui que , parmi ceux qui le recherchaient, les uns le faisaient par goût et parce qu'ils savaient l'apprécier et jouir de son talent ; les autres voulaient seulement s'en faire un mérite. » (I— III.)
Suit un détail très court et très clair sur le fond de la cause; et Cicéron pouvait s'en tenir là, s'il n'eût voulu que la gagner ; elle était évidente : mais il avait promis dans son exor Je de faire autre chose qu'un plaidoyer; il tient parole, et, s'adressant à l'accusateur, il continue ainsi :
« Vous me demanderez pourquoi je parais si attaché à Licinius Archias : parce que c'est à lui que je dois chaque jour le délassement le plus doux des travaux du forum et du tumulte des affaires. Et croyez-vous que je pusse trouver dans mon esprit de quoi suffire à tant d'objets différents , si je ne puisais sans cesse de nouvelles richesses dans l'étude des lettres ; ou que je pusse supporter tant de travaux , si les agréments de cette même étude ne servaient à me récréer et à me soutenir? J'avoue que je m'y livre le plus qu'il m'est possible. Que ceux-là s'en cachent , qui n'en savent rien tirer qui appartienne à l'utiUté commune ou qui puisse être produit au grand jour ; mais pourquoi ne l'avouerais-je pas , moi qui , depuis tant d'années ai vécu de manière que jamais ni mon loisir, ni mes intérêts , ni mes plaisirs , ni mon sommeil , n'ont refusé un seul de mes moments aux besoins de mes concitoyens? Qui pourrait me savoir mauvais gré de donner à ce genre d'occupation le temps que d'autres donnent aux spectacles , aux voluptés, aux jeux, aux festins, à l'oisiveté? L'on doit d'autant plus me le permettre, que cet art même dont je fais profession , et qui a été le refuge de mes amis dans tous leurs périls , ce talent de la parole, fait partie de ces études que j'ai toujours aimées ; et si l'on trouve que c'est peu de chose , il est des avantages bien plus grands dont je leur ai obligation. Et en effet , si tout ce que j'ai lu, tout ce que j'ai appris, ne m'avait bien persuadé,
(lès ma jeunesse , que rien n'est plus désirable dans cette \ ie que la gloire et la vertu, qu'il faut leur sacrifier tout, et ne compter pour rien les tourmenis, l'exil et la mort, me serais-je exposé pour le salut public à tant de combats et aux attaques continuelles des méchants ? Mais tous les livres , tous les monuments del'antiquité, toutes les paroles des sages répètent cette grande leçon ; et toutes ces instrucHons seraient ensevelies dans les ténèbres , si ie génie ne leur avait prêté sa lumière. Combien d'excellents modèles se présentent à nous dans ces portraits des grands hommes qu'ont tracés les écrivains de la Grèce et de l'Italie 1 C'est eux que j'ai toujours eus devant les yeux dans l'administration des affaires publiques ; c'est en pensant à eux que mon ame s'élevait et se formait à leur ressemblance.
« Quelqu'un me dira : Ces hommes dont les lettres nous ont conservé la gloire et les vertus étaient-ils euxmêmes lettrés ? Je ne puis l'affirmer de tous : je pense (ju'il y en a eu plusieurs d'un naturel assez heureux pour se porter d'eux-mêmes à tout ce qui est honnête et glorieux, sans avoir besoin de leçon; et j'ajouterai encore que la nature sans l'instruction a communément plus de pouvoir que l'instruction sans la nature : mais aussi , quand on joint à ce qu'on a reçu de l'une tout ce que peut ajouter l'autre , c'est alors qu'il en résulte ce qu'il y a de plus beau, de jflus grand, de plus admirable dans l'humanité.
« De ce nombre étaient Scipion l'Africain , que nos pères ont vu; Lélius, Furius, ces hommes dont la sagesse avait maîtrisé toutes les passions ; ce Caton l'ancien , le citoyen le plus courageux et le plus éclairé de son temps ; et si tous ces illustres personnages avaient cru la culture des lettres inutile à la connaissance et à la pratique de la vraie vertu, en auraient-ils fait une de leurs occupations?
« î\Iais quand on ne la considérerait pas par son utilité et son importance , quand on n'y verrait que l'agrément et le plaisir, ce serait encore celui de tous qui con- \ iendrait le mieux à l'homme bien élevé. Les autres , en effet , ne sont ni de tous las temps ni de tous les lieux , ni faits pour tout âge ; les lettres sont à la fois l'instruclion de la jeunesse, le charme de l'âge avancé, l'ornement de la prospérité , la consolation de l'infortime ; elles nous amusent dans la retraite, ne sont point déplacées dans la société ; elles veillent avec nous , elles nous accompagnent dans nos voyages , elles nous suivent dans les campagnes; enfin, quand nous n'en aurions pas le goût, nous ne pourrions leur refuser notre estime et notre admiration.
a Pour ce qui regarde la poésie eu particulier, nous avons entendu dire aux meilleurs juges que les autres talents s'acquièrent par les préceptes, mais que celui de la poésie est un don de la nature, une faculté de l'imagination, une sorte d'inspiration divine. Aussi notre vieil Ennius appelle les poètes des hommes sainfs, parce qu'ils sont distingués à nos yeux par les présents de la Divinité. Qu'il soit donc saint parmi vous, parmi des hommes aussi instruits que vous l'êtes , ce nom de poète , que les Barbares mêmes n'ont jamais violé. Les rochers et les déserts semblent répondre à la Aoix du poète; les bêles mêmes paraissent sensibles,'! l'harmonie,
el nous y serions insensibles 1 Les peuples de Colophon, deChio, de Salamine, de Sniyrne , et d'autres encore , se disputent Homère , et lui élèvent des autels : ils veulent, long-temps après sa mort, l'avoir pour concitoyen , parce qu'il a été grand poète ; et celui qui est réellement le nôtre par sa volonté et par nos lois , nous pourrions le rejeter ! jSons rejetterions celui qui a employé son génie à chanter la gloire du peuple romain 1 Oui, dès sa première jeunesse , il a composé un poème sur la guerre des Cimhres, et cet hommage flatta Marins même, qui était, vous le savez, assez étranger au commerce des Muses. Cl'est qu'il n'est personne , si dur et si farouche qu'il puisse être, qui ne soit flatté de voir son nom porté par la poésie aux générations à venir. On demandait à ce célèl)re Athénien , Thémistocle , quelle était la voix qu'il entendrait avec le plus de plaisir : Celle, dit-il, qui chantera le mieux ce que f ni fait. Ce même Archias a célébré dans un autre ouvrage les victoires de Lucullus sur ^lithridate , et cette guerre si fertile en révolutions , qui a ouvert aux armes romaines des contrées que la nature semblait leur avoir fermées ; ces batailles mémorables où Lucullus , avec peu de soldats, a défaits des troupes innombrables ; ce siège de Cyzique , où il a sauvé une ville , notre alliée , des fureurs de Mithridate ; cet incroyable combat de Téuédos , où les forces navales de ce puissant roi ont été anéanties avec les généraux qui les commandaient. La gloire de Lucullus est la notre; ce qu'on a fait pour lui , ont l'a fait pour nous ; et dans les chants d' Archias, consacrés à Lucullus , seront perpétués les trophées , les monuments , et les triomphes de Rome.
« Et qui de nous ignore combien Eunius fut cher à Dotre fameux Scipion l'Africain ? La statue de ce poète est élevée en marbre dans le tombeau des Scipions. Son poème de la guerre punique est regardé comme un hommage rendu au nom romain : c'est là que les Fabius , les jïareellus, les Fulvius , les Caton , sont comblés de louanges honorables que nous partageons avec eux, sont couverts d'un éclat qui rejaillit sur nous. Aussi nos ancêtres donnèrent à ce poète , né dans la Cajabre, le titre de citoyen romain : et nous le refuserions à Archias, à qui nos lois l'ont accordé 1 Et qu'on n'imagine pas que ses travaux doivent nous intéresser moins, parce qu'il écrit en vers grecs : ce serait se tromper beaucoup. La langue grecque est répandue dans tout le monde; la nôtre est renfermée dans les limites de notre empire ; et , si notre puissance est bornée aux pays que nous a vous conquis, ne devons-nous pas souhaiter que notre gloire parvienne jusqu'où nos armes n'ont pu parvenir? Si cette espèce d'illustration est agréable et chère aux peuples mêmes dont le poète raconte les exploits, de quel prime doit-elle pas êt-e, quel encouragement ne doit-elle pas donner aux chefs, aux généraux, aux magistrats, qui n'envisagent que la gloire dans leurs travaux etleurs périls ! Alexandre avait à sa suite nn grand nombre d'écrivains chargés de composer son histoire; mais quand il vit le tombeau d'Achille , il s'écria : Heureux Jchille, qui as trouvé un Homère pour te chanter! Et eu effet, sans cette immortelle //iadc , le même tombeau qui couvrit les restes du vainqueur de Troie aurait enseveli sa mémoire. Que dirai-je de notre grand
Pompée, dont la fortune extraordinaire a égalé la valeur ; et qui en présence de son armée a proclamé citoyen romain Théophane et Mitylène, l'historien de ses exploits? Et nos soldats , ces hommes sans lettres, la plupart rustiques et grossiers , sensibles pourtant aux honneurs de leur général, et croyant les partager, ont répondu par leurs acclamations à l'éloge qu'il faisait de Théophane.
a Avouons-le , Romains , osons dire tout haut ce que chacun de nous pense tout bas : nous aimons tous la louange; et ceux qu'elle touche le plus vivement sont aussi ceux qui savent le mieux la mériter. Les philosophes qui écrivent sur le mépris de la gloire mettent leurs noms à leurs écrits , et sont encore occupés d'elle , même en paraissant la mépriser. Décimus Brutus, aussi grand capitaine que bon citoyen, grava sur les monuments qu'il avait élevés les vers d'Accius son ami. Fulvius , que notre Enniusaccompagnaitlorsqu'il triompha des Etoliens , consacra aux Muses les dépouilles qu'il avait remportées. Est-ce donc la toge romaine qui se déclarera leur ennemie , quand les généraux d'armée les révèrent, et qui refusera aux poètes la protection et les récompenses que leur accordent les guerriers ?
« J'irai plus loin; et, s'il m'est permis de parler de mon propre intérêt , si j'ose montrer devant vous cet amour de la gloire , trop passionné peut-être , mais qui ne peut jamais être qu'un sentiment noble et louable , je vous avouerai qu'Archias a regardé comme un sujet digne de ses vers les événements de mon consulat, et tout ce que j'ai fait avec vous pour le salut de la patrie. L'ouvrage est commencé , je l'ai entendu , j'en ai été touché , et je l'ai exhorté à l'achever ; car la vertu ne désire d'autre récompense de ses travaux et de sesdangersque ce témoignage glorieux qui doit passer à la postérité ; et si on veut le lui ôter, que restera-t-il , dans cette vie si rapide et si courte , qui puisse nous dédommager de tant de sacrifices? Certes, si notre amené pressentait pas l'avenir, s'il fallait que ses pensées s'arrêtassent aux bornes de notre durée , qui de nous pourrait se consumer par tant de fatigues, se tourmenter par tant de soins et de veilles , et faire si peu de cas de la vie? Mais il y a dans tous les esprits élevés une force intérieure qui leur fait sentir jour et nuit les aiguillons de la gloire, un sentiment qui les avertit que notre souvenir ne doit pas périr avec nous, et qu'il doit s'étendre et se perpétuer dans tous les âges. Eh 1 nous tous, victimes dévouées à la défense de la république , nous rabaisserions-nous au point de nous persuader qu'après avoir vécu de manière à n'avoir pas un seul moment de repos et de tranquillité, nous devons encore périr tout entiers? Si les plus grands hommes sont jaloux de laisser leur ressemblance dans des images et des statues périssables , combien ne devons-nous pas attacher un plus grand prix à ces monuments du génie qui transmettent l\ nos derniers neveux l'empreinte fidèle de notre ame, de nos sentiments, de nos pensées! Pour moi, Romains, en faisant ce que j'ai fait, je croyais dès ce moment on répandre le souvenir dans toute la terre et dans l'étendue des siècles; et soit que le tombeau doive ui'ôter le sentiment de cette iramortalité, soit, C(unme l'ont cru tous les sages, qu'il doive rester quelque partie de nous qui soit encore ca-
ANCIENS. — K
pablc d'en jouir, aujourd'hui du moins l'on ne peut ni'ôter cette pensée , qui est mon plaisir et ma recompense.
0 Conservez donc, Romains, un citoyen d'un mérite également i)rouvé et par la qualité et par l'ancienneté des liaisons les plus respectables ; un homme d'un génie tel que nos concitoyens les plus illustres ont désiré de se l'attacher et d'en recueillir les fruits ; un accusé dont le bon droit est attesté par le bienfait de la loi , par l'autorité d'une ville municipale, par le lénioignase d'un LucuUus , par les registres d'un Métellus. Faites que celui qui a travaillé pour ajouter, autant qu'il est en lui, à votre gloire , à celle de vos généraux et du peuple romain ; qui promet encore de consacrer à la mémoire ces orages récents et domestiques dont vous venez de sortir ; qui est du nombre de ces hommes dont la personne est regardée connue inviolable chez toutes les nations : faites qu'il n'ait pas été amené devant vous pour y recevoir un affront cruel, mais pour obtenir un gage de votre justice et de votre bonté. » (VI— XII.) On aime, eu lisant ce discours, à voir l'auteur s'y peindre tout entier, à recoiniaître en hii cette sensibilité ft-anclie , cet enthousiasme de gloire , que traitent de vanité et de faiblesse des hommes qui, à la vérité, ne seraient pas capables d'en avoir une semblable. Je sais qu'on peut dire qu'il est beaucoup plus beau de faire de grandes choses sans songer à la louange et à la gloire ; mais il est un peu plus aisé d'en donner le précepte que d'en trouver l'exemple; et cette espèce de vertu sera toujours si rare et si difficile à prouver, (pi'il vaut bien mieux , pour l'intérêt commun, ne pas décrier ce mobile , au moins le plus noble de tous , qui a produit tant de bien„ et (jui en produira toujours. Il serait bien maladroit de décourager ceux qui, en faisant tout pour nous , ne nous démandent que des louanges. Si c'est une vanité, puisse-telle devenir générale ! C'est , ce me semble , le vœu le plus utile et le plus sage qu'on puisse former pour le bonheur des hommes.
Peut-être, en traduisant ce morceau, ai-je cédé,
sans m'en apercevoir, au plaisir de vous montrer
combien Cicéron avait honoré l'art de la poésie ?
Mais j'ai eu un autre motif pour entreprendre la
traduction de ce discours et de plusieurs autres
morceaux choisis dans les harangues de Cicéron ;
c'est qu'il n'y a guère d'auteurs dont les ouvrages
soient moins connus de ceux qui n'entendent pas
sa langue. Il n'en existe point de traduction qui
soit répandue. On ne lit guère dans le monde que
ses lettres , qui ont été assez bien traduites par
l'abbé Mongault. La version des Catilinaires par
l'abbé d'Olivet est très médiocre, et je n'en ai
fait aucun usage, non plus que de celle que Tour-
reil et Auger ont données de Démosthènes et
d'Eschine.
Il m'est doux de pouvoir excepter de cette con-
damnation, avouée par tous les bons juges, la traduction de quelques harangues de Cicéron , formant un volume, qui parut , il y a quelques années , composée par deux maîtres de l'université de Paris, qui ont prouvé leur modestie en venant siéger aujourd'hui parmi nous ' sous le titre d'élèves, après avoir prouvé leur talent pour écrire et pour enseigner, les deux frères Gueroult, que le goût des mêmes éludes unit autant que la fraternité naturelle et civique. Leur ouvrage atteste mie égale connaissance des deux langues et du style oratoire , et ne laisse rien à désirer, si ce n'est la continuation d'un travail qui sera toujours un titre honorable et précieux auprès des amateurs des lettres et de l'antiquité *. Pour moi, désirant de faire connaître par des exemples l'élo- (juence des deux plus grands orateurs de Rome et d'Athènes, je n'ai voulu m'en rapporter qu'à ce que leur lecture m'inspirait, et mon zèle n'a point été arrêté par la difficulté de faire parler dans notre langue des écrivains si supérieurs, et particulièrement Cicéron , dont la singulière élégance et rinexprimal)le harmonie ne peuvent guère être conservées tout entières dans une traduction. Malgré tout ce qui peut manquer à la mienne , au moins en aurai-je retiré ce fruit , que vous pourrez aisément apercevoir combien cette manière d'écrire des anciens est différente de celle qui malheureusement est aujourd'hui trop à la mode. Il n'y a , dans tout ce que vous avez entendu, rien qui sente le moins du monde la recherche, l'affectation, l'enflure ; rien de faux, rien de tourmenté, rien d'entortillé. Tout est sain, tout est clair, tout est senti ; tout coule de source et va au but. Ils n'ont point la misérable prétention d'écrire pour montrer de l'esprit ; ce qui , comme a si bien dit Montesquieu, est hien 2)eu de chose. Ils nous occupent toujours de leur objet , et jamais des efforts de l'auteur. Ce ne sont point de ces éclairs multipliés semblables à ceux des feux d'artifice, qui, après avoir ébloui un moment, ne laissent après eux que l'obscurité et la fumée ; c'est la lumière d'un beau jour qui plaît aux yeux sans les fatiguer, qui éclaire sans éblouir, et s'épanche d'elle-même sans s'épuiser.
Si le talent de la parole est un glaive contre le crime, c'est aussi le bouclier de l'imiocence; et Cicéron savait se servir de l'un et de l'autre avec la même force et le même succès. Nous l'avons vu poursuivre des scélérats : il faut le voir défendre des citoyens purs et courageux. Au reste, les deux espèces de guerre, l'offensive et la défensive, se confondent souvent dans l'ordre civil et politique,
' Aux écoles normales.
' Ce travail a été continué par les deux fières Gueroult.
comme dans la science militaire ; et il faut être également prêt à l'une et à l'autre quand on a dévoué son talent à la cause commune : car l'ami de la vertu est nécessairement l'ennemi du crime, et celui qui croirait pouvoir séparer deux choses si inséparables se tromperait beaucoup, et les méconnaîtrait tontes deux. Qui ne hait peint assez le crime n'aime point assez la vertu : c'est un axiome de morale. Et c'en est un autre en politique , qu'il n'y a point de traité avec les méchants , à moins qu'ils ne soient absolument hors d'état de nuire. Jusque-là leur devise est toujours la même :
a Qui n'est pas pour nous est contre nous, v Voilà leur principe; et leur conduite y est conséquente. On peut être sûr que, dès qu'ils se croient les plus forts , ils n'épargnent pas plus l'homme feible qu'ils méprisent que l'iiomme ferme qu'ils redoutent. La faiblesse, d'ailleurs (qu'il faut bien distinguer de la prudence : l'une est l'absence de la force, l'autre n'en est que la mesure); la faiblesse, on ne saurait trop le dire, soit dans l'autorité publique , soit dans le caractère particulier, est le plus grand de tous les défauts et le plus mortel de tous les dangers. Voltaire la caractérisée dans ce vers :
Tyran qui cède au crime , et détruit les vertus.
Tyran est une expression juste; car la faiblesse, comme la tyrannie, anéantit les droits naturels (le l'homme, et lui ôte ses facultés. Cicéron, qui fut généralement très prudent, fut aussi quelquefois ftùble ; il est si naturel et si commun d'avoir le défaut qui est le plus près de nos bonnes qualités ! Caton et Brutus commirent des fautes par un excès d'énergie, et Cicéron en commit par un excès de circonspection; maisCicéron du moins ne fut jamais faible comme homme public ; il ne le fut que comme particulier. Aussi ses fautes ne nuisirent guère qu'à sa gloire, et celles de Brutus et de Caton nuisirent à la chose commune. Je ne connais (ju'une occasion où Cicéron , pour avoir eu un moment de pusillanimité, perdit la cause d'un citoyen généreux, d'un de ses meilleurs amis, de Milon. S'il y eûtmontré autantde fermeté quedans celle de Sextius, il eût triomphé de même. Ce sont ces deux causes qui vont nous occuper aujourd'hui.
Un des plus beaux plaidoyers de Cicéron est celui qu'il prononça pour le tribun Sextius. Qu'on juge s'il élevait se porter à sa défense avec chaleur : c'était en quelque sorte sa propre cause tpi'il plaidait. Il satisfaisait à la fois deux sentiments très légitimes , sa haine pour Clodius , le plus furieux de tous ses ennemis, et sa reconnaissance envers Sexiius, l'un de ses plus ardents d('fenseurs. Il faut se rappeler (pie Cicéron, (piatre ans après son consulat, éprouva le sort qu'il avait
prévu. Il fut obligé de céder à la faction de Clodius, soutenu assez ouvertement par César, qui voulait dompter la liberté républicaine de Cicéron, et secrètement par Pompée lui-même , qui était jaloux de la réputation et du crédit de l'orateur. Il prit le parti de s'éloigner, et fut rappelé seize mois après, avec tant d'éclat, qu'on peut dire qu'il dut à sa disgrâce le plus beau jour de sa vie. Mais il en coûta du sang pour obtenir son retour. Quoique alors tous les ordres de l'état fussent réunis en sa faveur, quoique toutes les puissances de Rome se déclarassent pour lui, le féroce Clodius, que rien n'intimidait, s'étantmis à la tête d'ime troupe de gladiateurs salariés et de brigands échappés à la déroute de Catilina , assiégeait le forum, et prétendait, à force ouverte, empêcher les tribuns de convoquer l'assemblée du peuple , où devait se proposer le rappel de Cicéron. Milon et Sextius, voyant qu'il fallait absolument repousser la force par la force , se mirent en défense , et bientôt les rues de Rome et la place publique devinrent le théâtre du carnage. Dans une de ces rencontres tunniltueuses , Sextius fut laissé pour mort, et le frère de Cicéron courut risque de la vie. Vous jugez par là quelle espèce de désordre anarchique s'était introduit dans Rome depuis les guen-es de Marins et de Sylla, et imposait de temps en temps silence aux lois. J'en indiquerai tout à l'heure la cause, quand je parlerai du procès de Milon. IMais on peut observer dès ce moment que ces querelles sanglantes ne ressemblaient en rien à ces horreurs des premières journées de septembre, qui, parmi tant de circonstances inimaginables, n'offrent rien de plus extraordinaire que leur longue impunité, ^'ous voyez que ce Clodius était du moins un brave scélérat , marchant à la tête de bandits déterminés comme lui , accoutumés aux combats, qui risquaient tout en osant tout, attaquaient, les armes à la main, des gens armés, et exposaient leur vie en menaçant celle d'autrui. L'asyle domestique ne fut jamais violé ; le sexe , l'enfance , la vieillesse , ne furent pas même insultés. Clodius salariait de vieux soldats devenus brigands, des gladiateurs devenus assassins; mais il ne s'avisa pas de mettre en œuvre un bataillon de femmes pour proclamer le massacre et le pillage au nom de la liberté ; il n'eut pas recours à ce lâche moyen, pour que la force répressive , ménageant la faiblesse du sexe , même dans celles (pii ont perdu tous ses droits en l'abjurant, permît au désordre et à la révolte de s'accroître, de s'enhardir, et d'essayer sans danger ce qu'on serait capable de supporter. Quand les lois sont sans pouvoir, la pire espèce de scélérats n'est pas crile (|ui petit tout braver ; c'est celle qui ne rou-
ANCIENS. - ÉLOQUENCE
git de rien. Mais aussi c'est la plus facile à réprimer dès que la loi reprend son glaive. Ceux qui se vantent d'avoir fatigué leurs bras à tuer des malheureux sans défense , ne croiseraient pas le fer contre le fer ; et ceux qui boivent du sang ne risquent guère le leur; ou plutôt ce n'est pas du sang qui est dans leurs veines, c'est de la boue : dès que la force publique les signale et les environne, elle n'a pas même besoin de les frapper ; la mort ne doit les atteindre qu'à l'échafaud.
Toutes les violences de Clodius n'empêchèrent pas le retour de Cicéron, parce que l'autorité légale se rendit bientôt assez forte pour rétablir l'ordre, et en imposer à Clodius. Mais ce forcené eut l'impudence , un an après , de faire accuser Sextius de violence (de vi) par Albinovanus, un de ses affidés, tandis que lui-même se préparait à accuser Milon. Il n'en eut pas le temps, et périt misérablement, comme il le méritait : mais auparavant il eut encore la douleur de se voir arracher par Cicéron une victime qu'il n'avait pu égorger de son propre glaive , et qu'il voulait faire périr par celui des lois. Si jamais Cicéron parut égaler la A-^éhémence impétueuse de Démosthènes , c'est dans cette harangue, et surtout dans l'endroit où il rappelle le combat qui pensa être si fatal à Sextius. Il peint des couleurs les plus vives un tribun du peuple percé de coups, et n'échappant à ses meurtriers que parce qu'ils le croient mort.
« Et c'est Sextius, c'est lui qui est accusé de violence! Pourquoi? quel est son crime ? C'est de vivre encore. Mais Clodius ne peut pas même le lui reprocher. S'il vit, c'est qu'on ne luia pas porté le dernier coup, lecoup qui devait être mortel. A qui t'en prends-tu , Clodius ? Accuse donc le gladiateur Lentidius, qui n'a pas frappé où il fallait. Accuse ton satellite Sabinius de Réate , qui cria si heureusement , si à propos pour Sextius : Il est mort ! Mais lui , que lui reproches-tu ? S'est-il refusé au glaive ? Ne l'a-t-il pas reçu dans ses flancs , comme les gladiateurs du cirque à qui l'on ordonne de recevoir la mort? De quoi donc est-il coupable, Romains ? Est-ce de n'avoir pu mourir? d'avoir couvert du sang d'un tribun les marches du temple de Castor ? Est-ce de ne pas s'être fait reporter sur la place lorsqu'il fut rendu à la vie , de ne s'être pas remis sous le glaive ? Mais je vous le demande, Romains, s'il eût péii dans ce malheur, si cette troupe d'assassins eût fait ce qu'elle voulait faire , si Sextius, que l'on crut mort , fût mort en effet, n'auriez-vous pas tous pris les armes pour venger le sang d'un magistrat dont la personne est inviolable et sacrée, pour venger la répubhque des attentats d'un brigand? Verriez-vous tranquillement Clodius paraître devant votre tribunal? Et celui dont la mort vous eût fait pousser un cri de vengcRuce, pour peu que vous vous fussiez souvenus de vos droits et de vos ancêtres , peut-il craindre quelque chose de vous quand vous avez à prononcer entre la victime et l'assassin ?» (XXXVII, XXXVIU.)
On a plus d'une fois mis en question ( car ces grands événements nous intéressent encore comme s'ils venaient de se passer) si le parti (jue prit Cicéron de quitter Rome lorsqu'il fut poursuivi par Clodius était en effet le meilleur; si , se voyant soutenu par tout le sénat qui avait pris le deuil , par tout le corps des chevahers qui avait pris les armes , il devait abandonner le champ de bataille. Sans doute, s'il n'avait eu à le disputer qu'à Clodius, il eût pu compter sur le succès; mais lui-même va nous faire entendre assez clairement ce qu'on aperçoit en lisant l'iiistoire avec un peu de réflexion, que Clodius n'était pas pour lui l'ennemi le plus à craindre. César, prêt à partir pour les Gaules , était aux portes de la ville avec une armée; et si, dans ces circonstances, le carnage eût commencé dans Rome , si l'on eût versé le sang d'un tribun , peut-on douter que César ne se fût bientôt mêlé de la querelle , et n'eût saisi une si belle occasion de prendre les armes et de se rendre maître de la république ? Rome eût été asservie dix ans plus tôt. Voilà le danger dont la préserva le généreux dévouement de Cicéron, qui s'applaudit avec raison, dans cette harangue, d'avoir sauvé deux fois la patrie. Il faut l'entendre lui-même nous développer ses motifs.
« Je vais vous rendre compte , Romains , de ma conduite et de mes pensées , et je ne manquerai pas à ce qu'attend de moi cette assemblée, la plus nombreuse que j'aie vue jamais entourer ces tribunaux. Si , dans la meilleure de toutes les causes , quand le sénat me montrait tant d'attachement , tous les bons citoyens tant de zèle et d'union ; quand l'Italie eutière était prête à tout faire, à tout risquer pour ma défense ; si avec tant d'appuis j'ai pu craindre les fureurs d'un tribun , le plus vil des hommes, et la folle audace des deux consuls , aussi méprisables que lui, j'ai manqué sans doute à la fois et de sagesse et de fermeté. Métellus s'exila lui-même, il est vrai ; mais quelle différence 1 Sa cause était bonne , je l'avoue, et approuvée partons les honnêtes gens; mais le sénat ne l'avait pas solennellement embrassée ; tous les ordres de l'état , toute l'Italie , ne s'étaient pas déclarés pour lui par des décrets puhhcs Il avait affaire à Marins, au hbérateur de l'empire, alors dans son sixième consulat, et à la tête d'une armée invincible ; à Saturninus , tribun factieux, mais magistrat vigilant et populaire, et de mœurs irréprochables.... Et moi , qui avais-jeà combattre ?Ce n'était pas une armée victorieuse; c'était un amas d'artisans stipendiés, qu'excitait l'espoir du pillage. Qui avais-je pour ennemis? C& n'était point Marins , la terreur des Barbares , le boulevard de la patrie ; c'étaient deux monstres odieux, qu'une honteuse indigence et une dépravation insensée avaient faits les esclaves de Clodius ; c'était Clodius lui-même, un compagnon de débauche de nos baladins , un adultère , un incestueux , un ministre de prostitution , un fabricateur de testaments, un brigand, un assassin, un empoisonneur ; et si j'avais employé les armes pour
écraser de tels advci-saires, comme je le pouvais aisément, et comme tant d'honnêtes gens m'en pressaient , je n'avais pas à craindre qu'on me reprochât d'avoir opposé la force à la force , ni que quelqu'un regrettât la perte de si mauvais citoyens, ou plutôt de nos ennemis domestiques; mais d'autres raisons m'arrêtèrent. Ce forcené Clodius , cette furie, ne cessait de répéter dans ses harangues que tout ce qu'il faisait contre moi c'était de l'aveu de Pompée, de ce grand homme, aujourd'hui monami , etqui l'aurait toujours été , si on lui avait permis de l'être. Clodius nommait parmi mes ennemis Crassus , citoyen courageux, avec qui j'avais les plus étroites liaisons; César, dont jamais je n'avais mérité la haine. 11 disait que c'étaient là les moteurs de toutes ses actions, les appuis de tous ses desseins; que l'un avait une armée puissante dans l'Italie, que les deux autres pouvaienten avoir une dès qu'ils le voudraient, et qu'ils l'auraient en effet. Enfin ce n'étaient pas les lois , les jugements , les tribunaux dont il me menaçait ; c'étaient les armes, les généraux, les légions, la guerre. Mais quoi ! devais-je faire si grand cas des discours d'un ennemi qui nommait si témérairement les plus illustres des Romains ? Non, je n'ai pas été frappé de ses discours, mais de leur silence ; et quoiqu'ils eussent d'autres raisons de le garder, cependant , aux yeux de tant d'hommes disposés à tout craindre , en se taisant , ils seml)!aipnt se déclarer; en ne désavouant pas Clodius, ils semblaient l'approuver.... Que devais-je faire alors? Combattre ? Eh bien ! le bon parti l'aurait emporté; je le veux. Qu'en serait-il arrivé? Avez- vous oublié ce que disait Clodius dans ses insolentes harangues, qu'il fallait me résoudre à périr ou à vaincre deux fois? Et qu'était-ce que vaincre deux fois? N'était-ce pas avoir à combattre, après ce tribun insensé , deux consuls aussi méchants que lui , et ceux qui étaient tout prêts à se déclarer ses vengeurs? Ah ; quand le danger n'eût menacé que moi seul , j'aurais mieux aimé mourir que de remporter cette seconde victoire, qui était la perte de la république. C'est vous que j'en atteste, ù dieux de la patrie! dieux domestiques : c'est vous qui m'êtes témoins que , pour épargner vos temples et vos autels , pour ne pas exposer la vie des citoyens , qui m'est plus chère que la mienne , je n'ai pu me résoudre à cet horrible combat. Etait-ce donc h mort que je pouvais craindre? Et lorsqu'au milieu de tant d'ennemis je m'étais dévoué pour le salut public , n'avais-je pas devant les yeux l'exil et la mort? TS'avaisje pas dès lors prédit moi-même tous les périls qui m'attendaient?.... Mon éluignoment volontaire a écarté de vous les meurtres , l'incendie, etl'oppression. J'ai sauvé deux fois la patrie : la première fois avec gloire , et la seconde avec douleur; car je ne me vanterai point d'avoirpu me priver, sans un mortel regret, de tout ce qui m'«;tait ciier au monde, de mon frère, de mes enfants , de mon épouse , de l'aspect deces murs , de la vue de mes concitoyens qui me pleuraient , de celte Rome qui m'avait honoré. Je ne me défendrai pas d'être homme , et sensible : et quelle obligation m'auriez-vous donc , si tout ce que j'abandonnais pour vous , j'avais pu le perdre avec indifférence? Jevousai donné, Romains, la preuve la plus certaine de mon amour pour la patrie , lorsque , me résiguant au plus douloureux saorifice , j'ai
mieux aimé l'achever que de vous livrer à vos ennemis, n (XVI— XXII.)
Ce plaidoyer eut le succès qu'avaient ordinairement ceux de l'orateur : Sexlius fut absous d'une voix unanime.
Il semblait qu'il fût de la destinée de Cicéron d'avoir à défendre tous ceux qui l'avaient défendu lui-même ; mais il fut moins beureux pour Milon qu'il ne l'avait été pour tant d'autres. Ce n'est pas que sa cause fût plus mauvaise ; mais il faut avouer d'abord (pie les circonstances politiques , qui avaient tant d'influence sur les affaires judiciaires , ne lui furent pas favorables. J'ai déjà parlé de la guerre ouverte que Clodius et Milon se faisaient au milieu de Rome : on ne doutait pas que l'un des deux ne dût périr. Cicéron, dans plus d'un endroit , parle de Clodius comme d'une victime qu'il abandonne à Milon. Celui-ci demandait le consulat, et Clodius lapréture; et ce dernier qui avait tant d'intérêt à ne pas voir son ennemi revêtu d'une magistrature supérieure, avait dit publiquement , avec son audace ordinaire , que , dans trois jours , Milon ne serait pas en vie. Milon paraissait déterminé à ne pas l'épargner davantage. Ce fut pourtant le basard, et non aucun projet de part ni d'autre , qui amena la rencontre où périt Clodius. Il revenait de la campagne avec inie suite d'environ trente personnes : il était à cbeval ; et Milon , qui allait à Lanuvium , étart dans un cbariot avec sa femme; mais sa suite était plus nombreuse et mieux armée. La querelle s'engagea ,: Clodius, blessé, et se sentant le plus faible , se retira dans une liôtellerie , comme pour s'en faire un asyle. Riais Milon ne voulut pas manquer une si belle occasion : il ordonna à ses gladiateurs de forcer la maison, et de tuer Clodius. Dans un état tranquille et bien policé , ce meurtre n'aurait pas été excusable; mais, quand les lois ne sont pas assez fortes pour protéger la vie des citoyens , cliacun rentre dans les droits de la défense naturelle , et c'était là le cas de Milon. Cependant celui qu'il avait tué était unbomme trop considérable pour que ses parents et ses amis ne poursuivissent par la vengeance de sa mort. Milon fut accusé , et ce procès fut , comme tout le reste , une affaire de parti. Pompée , qui était alors le citoyen le plus puissant de Rome, n'était pas fâché (|u'on l'eût défait de Clodius, qui ne ménageait personne; mais en même temps il laissa voir qu'il serait bien aise aussi qu'on le défit de I\Iilon, dont le caractère ferme et incapable de plier ne pouvait manquer de déplaire à quiconque affectait la domination. Ce fut d'abord cette disposition de Pompée trop bien connue, qui nuisit beaucoup à Milon. Cette cause fut plaidée avec un appareil
ANCIENS. - ÉLOQUENCE
extraordinaire , et devant une multitude innombrable qui remplissait le forum. Le peuple était monté jusque sur les toits pour assister à ce jugement, et des soldats armés, par l'ordre du consul Pompée, entouraient l'enceinte où les juges étaient assis. Les accusateurs furent écoutés en silence ; mais, dès que Cicéron se leva pour leur répondre, la faction de Clodius , composée de la plus vile populace, poussa des cris de fureur. L'orateur, accoutumé à des acclamations d'un autre genre , se troubla : il fut quelque temps à se remettre , et parvint avec peine à se faire écouter ; mais il ne put jamais revenir de cette première impression qui affaiblit toute sa plaidoirie , et ne lui permit pas de déployer tous ses moyens.
De cinquante juges , Milon n'en eut que treize pour lui; tous les autres le condamnèrent à l'exil. Il est vrai (jue , parmi les voix qui lui furent favorables, il y en eut une qui valait seule plus que toutes celles qu'il n'eut pas. Caton fut d'a\is de l'absoudre ; et si quelquefois on accusa Caton de trop de sévérité , jamais on ne lui a reproché trop d'indulgence. Il pensait que Milon avait rendu service à la république en la délivrant d'un si mauvais citoyen. Ce fut aussi l'opinion de Brutus, qui publia un mémoire où il soutenait que le meurtre de Clodius était légitime. Il avait même conseillé à Cicéron de ne désavouer ni le fait ni l'intention, et de soutenir que Milon , en voulant tuer Clodius , et en le tuant , n'avait fait que ce qu'il devait faire. Cicéron trouva cette défense trop hasardeuse, et dans l'état des choses, il avait raison. Il prit donc une autre tournure , et se servit habilement de toutes les circonstances de l'action pour prouver que Clodius avait tendu des embûches à Milon sur la voie Appienne , et pour rejeter tout l'odieux du meurtre sur les esclaves , qui avaient agi sans l'ordre de leur maître. Son discours passe pour un de ses chefs-d'œmTemiais celui que nous avons n'est pas celui qu'il prononça. Il était trop intimidé pour avoir tant d'énergie. Aussi, lorsque IMilon , qui soutenait son exil avec beaucoup de courage , reçut le plaidoyer que Cicéron lui envoyait , tel qu'il nous a été transmis , il lui écrivit : Je vous remercie de n'avoir pas fait si bien d'abord: si vous aviez- parlé ainsi , je ne mangerais pas à Marseille de si bons poissons. Un homme qui prenait son parti avec tant de résolution méritait le suffrage de Caton et de Brutus.
Quoique Cicéron n'eût pas voulu établir sa défense sur le plan qu'on lui avait proposé , cependant il ne le rejeta pas tout entier; et, après avoir démontré , autant qu'il le peut , dans la première partie de son discours . que c'est Clodius qui était
intéressé à faire périr Milon, et qui en a eu le dessein , dans la seconde il va plus loin : se servant de tous ses avantages , et rappelant tous les forfaits de Clodius, il soutient que, quand même Milon l'eût poursuivi ouvertement comme un ennemi public , bien loin d'être puni par les lois, il mériterait la recomiaissance du peuple romain. ÎNIais il me semble avoir choisi ses moyens en orateur habile , lorsqu'il a préféré de mettre cette assertion en hypothèse , et non pas en fait : elle en a bien plus de force. II y avait quelque chose de trop dur à dire crûment, J'ai voulu le tuer, et je l'ai tué : au lieu qu'après avoir présenté son adversaire comme l'agresseur , comme l'insidiateur , on est reçu bien plus favorablement à dire . Quand même j'aurais voulu sa mort, il m'en avait donné le droit. On parle alors à des esprits préparés , qui peuvent plus aisément se laisser persuader, ce qui aurait pu les révolter d'abord. Cette progression dans les idées qu'on présente, et dans les impressions qu'on veut produire , est un des secrets de l'art oratoire. On obtient, avec des ménagements et des préparations , ce qu'on ne pourrait pas emporter de vive force. Mais, après toutes les précautions qu'il a prises, Cicéron paraît triompher lorsqu'il dit :
« Si dans ce même moment Milon, tenant en sa main sonépéeencore sanglante, s'écriait .- Romains, écoutezmoi ; écoutez-moi , citoyens : oui , j'ai tué Clodius ; c'esl avec ce bras, c'est avec ce fer que j'ai écarté de vos tètes les fureursd'un scélérat que nul frein ne pouvait plus retenir, que les lois ne pouvaient plus enchaîner; c'est par sa mort que vos droits , la liberté , l'inuoceoce , l'honneui-, sont en sûreté : si Milon tenait ce langage aurait-il quelque chose à craindre? Et en effet, aujourd'hui, qui ne l'approuve pas? Qui ne le trouve pas digne de louange? Qui ne pense pas , qui ne dit pas tout haut que jamais homme n'a donné au peuple romain un plus grand sujet de joie ? De tous les triomphes que nous avons vus , nul , j'ose le dire , n'a répandu dans ces mui's une plus vive allégresse , et n'a promis des avantages plus durables. Je me flatte, Romains, que vous et vos enfants êtes destinés à voir dans la république les plus heureux changements ; persuadez-vous bien que vous ne les verriez jamais, si Clodius vivait encore. Tout nous autorise à espérer qu'avec un consul tel que le grand Pompée , cette même année verra mettre uu frein à la licence, verra la cupidité réprimée , les lois affermies ; et ces jours de salut que nous attendons, quel homme assez insensé se serait flatté de les voir luire du vivant de Clodius ? Que dis-je? Quelle est celle de vos possessions domestiques dont vous eussiez pu vous promettre une jouissance assurée et paisible, tant que ce furieux aurait pu faire sentir sa domination? Je ne crains pas qu'on impute à mes ressentiments particuliers démettre dans mes atcusations plus de violence que de vérité. Quoique j'eusse plus que tout autre le droit de le haïr, cependant ma haine personnelle ne pourrait pas être
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au-dessus de l'horreur universelle qu'il inspirait.... Enfin, juges , je vous le demande , il s'agit de prononcer sur le meurtre de Clodius : imaginez-vous donc (car la pensée peut nous représenter un moment les objets comme si l'on en voyait la réalité), imaginez-vous, disje , que l'on me promet d'absoudre Milon , sous la condition que Clodius revivra ! Tous frémissez tous ! Eh quoi! si cette seule idée, tout mort qu'il est, vous a frappés d'épouvante, que serait-ce donc s'il était vivant?»
(xxvin,xxix.)
On regarde assez généralement la péroraison de ce discours comme la plus belle qu'ait faite Cicéron. L'objet le phis ordinaire de cette dernière partie des plaidoyers , est , comme on sait, d'exciter la pitié des juges en faveur de l'accusé j et celte métbode est celle des modernes, comme des anciens. Si l'on avait une idée exacte de la justice et du ministère de ceux qui la rendent, on ne verrait pas les orateurs de tous les temps et de toutes les nations se mettre avec les accusés, aux pieds des juges , et employer , pom- les émouvoir , tout l'art des supplications. N'est-ce pas en effet une espèce d'outrage à des juges , de les supplier d'être justes ? Est-il permis de demander à la compassion ce qu'on ne doit attendre que de l'équité ; de faire parler ses pleurs comme si l'on se défiait de ses raisons ; d'oublier enfin que le ministre de la loi , celui dont le premier devoir est d'être impassible comme elle, ne doit point venger l'innocent parce qu'il le plaint, mais parce qu'il le juge ? Voilà ce que pourrait dire une philosopbie rigoureuse. Mais l'éloquence a trop bien entendu ses intérêts pour les fonder sur une perfection presque absolument idéale. L'orateur a pensé que, si la pliilosopliie, dans ses spéculations, peut sans risque ne voir dans les juges que la loi vivante, il était bien plus sur pour lui et pour sa cause de n'y voir autre chose que les hommes. Il s'est souvenu qu'il est dans notre nature d'aimer à n'accorder que comme une grâce ce qu'on peut exiger comme une justice, qu'on se rend à la conviction comme à la force , mais qu'on cède à l'attendrissement comme à son plaisir; qu'un peu de sensibilité est plus facile et plus commun que beaucoup d'équité et de lumières; que l'on dispute contre sou cœur beaucoup moins que contre sa raison; et que, quand tous les deux peuvent décider du sort de l'accusé, le défenseur ne peut mieux faire que de s'assurer tous les deux.
C'est ce que Cicéron entendait mieux que personne , mais ce que le caractère et li conduite de Milon rendaient très difficile. Il ne fallait pas que l'avocat parût en contradiction avec son client; et le fier Milon, intrépide dans le danger, n'avait rien fait de ce ([n'avaient coutume de faire les accusés pour se rendre leurs juges favorables. Il
n'avait point pris le deuil, n'avait fait aucune sollicitation , ne témoignait aucune crainte. Il y avait là de quoi déranger beaucoup le pathétique d'un orateur vulgaire : le nôtre s'y prend si bien, qu'il tourne en faveur de son client cette sécurité qui ])ouvait indisposer contre lui , en ressemblant à l'orgueil.
« Que me reste-t-il à faire , si ce n'est d'implorer en faveur du plus courageux des hommes la pilié que luimême ne demande point , et que je demande même malgré lui ? Si vous ne l'avez pas vu mêler une larme à toutes celles qu'il vous fait répandre ; si vous n'avez remarqué aucun changement dans sa contenance ni dans ses discours, vous ne devez pas pour cela prendre moins d'intérêt à son sort ; peut-être même est-ce une raison pour lui en devoir davantage. Si, dans les combats de gladiateurs, quand il s'agit du sort de ces hommes de la dernière classe , nous ne pouvons nous empéciier d'avoir de l'aversion et du mépris pour ceux qui se montrent timides et suppliants , qui nous demandent la vie; si , au contraire, nous nous intéressons au salut de ceux qui fout voir un grand courage , et s'offrent hardiment à la mort; si nous croyons alors devoir noire compassion à ceux qui ne l'implorent pas, combien cette disposition est-elle encore plus juste et mieux placée quand il s'agit de nos meilleurs citoyens ! Pour moi, je l'avoue, je suis péuélré de douleur quand j'entends ce que Milon me répète tous les jours, quand j'entends les adieux qu'il adresse à ses concitoyens. Qu'ils soient heureux, me dit-il ; qu'ils vivent dans la paix et la sécurité; que la république soit florissante ; elle me sera toujours chère , quelque traitement que j'en reçoive. Si je ne puis jouir avec elle du repos que je lui ai procuré, qu'elle en jouisse sans moi et par moi. Je me retirerai , je m'éloignerai, content de trouver unasyle dans la première cité libre et bien gouvernée que je rencontrerai sur mon passage. O travaux inutiles et mal récompensés ; s'écrie-t-il ; ô espérances trompeuses ! ô trop vaincs pensées 1 Moi qui , dans ces temps déplorables, marqués par les attentats de Clodius, quand le sénat était dans
I nbattemeut, la république dans l'oppression, les chevaliers romains sans pouvoir, tous les bons citoyens Fans espérance , leur ai dévoué , leur ai consacré tout ce que le tribunal me donnait de puissance, me serais-je attendu à être un jour abandonné par ceux que j'avais défendus ? Moi qui t'ai rendu à ta patrie , Cicéron (car c'est à moi qu'il s'adresse le plus souvent), devais-je ( roire qu'il ne me fût pas permis d'y demeurer? Où est maintenant ce sénat dont nous avons pris en main la cnuse ? Où sont ces chevaliers romains qui devaient toujours cire à toi? Où sont ces secours que nous promettaient les villes municipales, ces recommandations de toute l'Ilalie? Enfin , où est ta voix , ô Cicéron ! qui n sauvé tant de citoyens ? Ta voix ne peut donc rien |)our mon salut, après que j'ai tout risqué pour le lien 1
« Ce que je ne puis répéter ici qu'avec des gémissements , il le dit avec le même visage que vous lui voyez.
II ne croit point ses concitoyens capables d'ingratitude; il ne les croit que faibles et limidos. Il ne se rei)ent
ANCIENS. - ÉLOQUENCE
point d'avoir prodigué son patrimoine pour s'attaclieicette partie du peuple que Clodius armait contre vous ; il compte, parmi les services qu'il tous a rendus , ses libéralités, dont le pouvoir, ajoutant à celui de ses vertus , a fait votre sûreté. Il se souvient des marques d'intérêt et de bienveillance que le sénat lui a données dans ce moment même; et dans quelque endroit que son destin le conduise, il emporte avec lui le souvenir de vos empressements, de votre zèle, et de vos regrets... Il ajoute , et avec vérité , que les grandes âmes n'envisagent dans leurs actions que le plaisir de bien faire, sans songer au prix qui les attend; qu'il n'a rien fait dans sa vie que poui' l'honneur ; que , si rien n'est plus beau, plus désirable que de servir sa patrie et de la délivrer du danger, ceux-là sans doute sont heureux envers qui elle s'est acquittée par des honneurs publics ; mais qu'il ne faut pas plaindre ceux envers qui leurs coucitoyens demeurent redevables ; que si l'on apprécie les récompenses de la vertu , la gloire est la première de toutes; que c'est elle qui console de la brièveté de la vie par la pensée de l'avenir, qui nous reproduit quand nous sommes absents , nous fait revivre quand nous ne sommes plus, et sert aux hommes comme de degré pour s'élever jusqu'aux cieux.
« Dans tous les temps, dit-il, le peuple romain, toutes les nations parleront de Milon : son nom ne sera jamais oublié. Aujourd'hui même que tous les efforts de nos ennemis se réunissent pour irriter l'envie contre moi, partout la voix publique me rend hommage ; partout où les hommes se rassemblent , ils me rendent des actions de grâces. Je ne parle pas des fêtes que l'Etrurie a célébrées et établies en mon honneur : il y a maintenant plus de trois mois que Clodius a péri , et le bruit de sa mort , eu parcourant toutes les provinces de l'empire , y a répandu la joie et l'allégresse. Et qu'importe où je sois désormais , puisque mon nom et ma gloire sont partout ?
« Voilà ce que tu me dis souvent , Milon , en l'absence de ceux qui m'écouteut , et voici ce que je te réponds en leur présence : Je ne puis refuser des éloges à ce grand courage ; mais plus je l'admire , plus ta perte me devient amère et douloureuse. Si tu m'es enlevé , si l'on t'arrache de mes bras , je n'aurai pas même cette consolalion de pouvoir haïr ceux qui m'auront porté un coup si sensible. Ce ne sont pas mes ennemis qui me priveront de toi ; ce sont ceux-mémes que j'ai le plus chéris , ceux qui m'ont fait à moi-même le plus de bien. Non , Romains , quelque chagrin que vous me causiez (et vous ne pouvez m'en causer un plus cruel ), jamais vous ne me forcerez à oublier ce que vous avez fait pour moi ; mais si vous l'avez oublié vous-mêmes , si quelque chose en moi a pu vous offenser, pourquoi ne pas m'en punir pluôt que Milon ? Quoi qu'il m'arrive , je m'estimerai heureux si je ne suis pas le témoin de sa disgrâce.
« La seule consolation qui puisse me rester, Milon , c'est qu'au moins j'aurai rempli envers toi tous les devoirs de l'amitié, du zèle et de la reconnaissance. Pour toi j'ai bravé l'inimitié des hommes puissants , j'ai exposé ma vie à tous les traits de tes ennemis ; pour toi j'ai pu même les supplier, j'ai regardé ton danger comme le mien , et mon bien et celui de mes enfants comme le
tien propre. Enfin, s'il est quelque violence qui menace ta tête, je ne crains pas de l'appeler sur la mienne. Que me reste-t-il encore? que puis-jedire? quepuis-je faire, si ce n'est de lier désormais mon sort au tien , quel qu'il soit , et de suivre en tout ta fortune? J'y consens, Pvomainsjjeveux bien que vous soyez persuadés que le salut de Milon mettra le comble à tout ce que je vous dois , ou que tous les bienfaits que j'ai reçus de vous seront anéantis dans sa disgrâce. Mais pour lui , toute cette douleur dont je suis pénétré, ces pleurs que m'arrache sa situation, n'ébranlent point son incroyable fermeté. Il ne peut se résoudre à regarder comme un exil quelque lieu que ce soit où puisse habiter la vertu : la mort même ne lui paraît que le terme de l'humanité, et non pas une punition. Qu'il reste donc dans ces sentiments qui lui sont naturels. Mais nous, Romains , quels doivent être les nôtres? Voulez-vous ne garder de Milon que son souvenir, et le bannir en le regrettant? Est-il au monde quelque asile plus digne de ce grand homme que le pays qui l'a produit ? Je vous appelle tous , ô vous , braves Romains , qui avez répandu votre sang pour la patrie l centurions, soldats, c'est à vous que je m'adresse dans les dangers de ce citoyen courageux. Est-ce devant vous , qui assistez à ce jugement les armes à la main , est-ce sous vos yeux que la vertu sera bannie, sera chassée, sera rejetée loin de nous? Malheureux que je suis ! c'est avec le secours de ces mêmes Romains , ô Milon , que tu as pu me rappeler dans Rome , et ils ne pourront m'aider à t'y retenir ! Que répondrai-je à mes enfants , qui te regardent comme un second père ? à mon frère aujourd'hui absent, mais qui a partagé autrefois tous les maux dont tu m'as délivré ? Je leur dirai donc que je n'ai rien pu pour ta défense auprès de ceux qui t'ont si bien secondé pour la mienne ! Et dans quelle cause 1 dans celle qui excite un intérêt universel. Devant quels juges? devant ceux à qui la mort de Clodius a été le plus utile. Avec quel défenseur? avec Cicéron. Quel si grand crime ai-je donc commis , de quel forfait inexpiable me suis-je chargé , quand j'ai recherché , découvert, étouffé cette fatale conjuration qui nous menaçait tous, et qui est devenue pour moi et pour les miens une source de maux et d'infortunes? Pourquoi m'avez- vous rappelé dans ma patrie? Est-ce pour en chasser sous mes yeux ceux qui m'y ont rétabli ? Voulez-vous donc que mon retour soit plus douloureux que mon exil : ou plutôt, comment puis-je me croire en effet rétabli, si je perds ceux à qui je dois mon salut? Plût aux dieux que Clodius ( pardonne, ô ma patrie ! pardonne : je crains que ce vœu que m'arrache l'intérêt de Milon ne soit un crime envers toi), plût aux dieux que Clodius vécût encore, qu'il fût préteur, consul, dictateur, plutôt que de voir l'affreux spectacle dont on nous menace; Odieux immortels! ô Romains! conservez un citoyen tel que Milon ! — Non, me dit-il , que Clodius soit mort comme il le méritait , et que je subisse le sort que je n'ai pas mérité. — C'est ainsi qu'il parle : et cet homme, né pour la patrie , mourrait ailleurs que dans sa patrie! Sa mémoire sera gravée dans vos cœurs, et lui-même n'aura pas un tombeau dans l'Italie ! et quelqu'un de vous pourra prononcer l'exil d'unhommeque toutes les nations vont appeler dans leur sein ! O trop
heureuse la ville qui le recevra 1 0 Rome ingrate , si elle le bannit! malheureuse, si elle le perdl Mes larmes ne me pennettent pes d'en dire davantage , et Milon no veut pas être défendu par des larmes. Tout ce que je vous demande , c'est d'oser, en donnant votre suffrage, n'en croire que vos sentiments. Croyez que celui qui a choisi pour juges les hommes les plus justes et les plus fermes, les plus honnêtes gens de la république, s'est engagé d'avance, plus particulièrement que personne, à approuver ce que vous auront dicté la justice, la patrie, et la vertu. » (XXXIY— XXXVIIl.)
Plus je relis cette admirable harangue , plus je me persuade, comme Milon, que si en effet Cicéron avait paru dans cette cause aussi ferme qu'il avait coutume de l'être , il l'aurait emporté sur toutes les considérations timides ou intéressées qui pouvaient agir contre l'accusé. C'est un coup de l'art , un trait unique que celle péroraison, où l'orateur , ne pouvant appeler la pitié sur celui qui la dédaignait , prend le parti de l'implorer pour lui-même, prend pour lui le rôle de suppliant, afin d'en répandre l'intérêt sur l'accusé, et rend à Milon toutes les ressources qu'il refusait, en lui laissant tout l'honneur de sa fermeté.
Si l'orateur manqua de résolution dans cette conjoncture , il en montra beaucoup contre Antoine , qui n'était pas moins l'ennemi de la république que le sien ; et ce double hitérèt lui dicta les fameuses harangues publiées sous le titre de Philippiqnes. Il les appela aiasi, parce qu'elles ont pour objet d'animer les Romains contre Antoine, comme Démosthènes animait les Athéniens contre Philippe. Elles sont au nombre de quatorze, et toutes d'une grande beauté. Mais la seconde surtout était fameuse chez les Romains ; elle passait pour une ceuvre divine : c'est ainsi que l'appelle Juvénal. Elle ne fut pourtant jamais prononcée ; mais elle fut répandue dans Rome et dans l'Italie, et lue avec avidité. Antoine ne la pardonna jamais à l'auteur , et ce fut la f>rincipale cause de sa mort. Antoine cependant avait été l'agresseur; lui-même avait provoqué cette terrible représaille , en venant dans le sénat déclamer avec violence contre Cicéron, qui était absent. L'orateur n'avait pas coutume d'endurer ces sortes d'injures; il était trop sûr de ses armes. Ce n'est pas que ce genre d'éloquence soit le plus difficile, à beaucoup près : l'improhation et le reproche ont naturellement de la véhémence, et les peintures satiriques piquent la malignité. Mais ce genre ac(|uicrt de l'importance et de la gravité quand il s'agit d'intérêts publics. La guerre contre les méchants est alors la mission de l'homme honnête , et il appartient à l'orateur citoyen de parler aux ennemis de la patrie de manière à les intimider, et de les peindre avec des traits qui les fassent
rougir d'eux-mêmes. C'est ce que faisait Cicéron dans cette immortelle Philippiqne où il trace l'exposé de la vie d'Antoine depuis ses dernières années. Ces sortes d'exécutions morales sont une vengeance publique que le talent seul peut exercer quand il est joint au courage. On ne peut reprocher à Cicéron d'en avoir manque à cette époque vraiment périlleuse, puisque alors Antoine était tout puissant.
« Jeune encore, j'ai défendu la république; je ne l'abandonnerai pas dans ma vieillesse. J'ai bravé les glaives de Catilina , je ne redouterai pas les tiens. »
C'est ainsi qu'il s'exprime à la fin de son discours; et ce n'était pas une vaine jactance, c'était un sentiment vrai. Il paraît que dès ce moment Cicéron s'était dévoué à la mort. Pendant toute la guerre de Modène , il fut l'ame de la république , et gouverna entièrement le sénat , dont tous les décrets furent rédigés sur ses avis. On sait que cette guerre finit par la réconciliation d'Antoine et d'Octave , et qu'une des premières conditions fut la mort de Cicéron, qui fut aussi glorieuse que sa vie.
Les autres PMUppiqiief; sont du genre qu'on appelle délibératif , et la plupart ne sont que les avis {|ue Cicéron énonçait dans le sénat , lorsqu'on y délibérait sur la conduite que l'on devait tenir à l'égard d'Antoine , qui assiégeait alors Décimus Brutus dans Modène. Pour bien saisir le mérite de ces discussions politiques , il faut avoir la connaissance la plus exacte et la plus détaillée de l'histoire du temps; et l'extrait qu'on en pourrait faire exigerait des commentaires trop frécpients pour ne pas affaiblir l'effet oratoire, qui ne peut être senti vivement quand le sujet a besoin d'explication. D'ailleurs, il faut bien se borner, et je finirai cette analyse par quelques morceaux tirés du discours adressé devant le sénat, à César dictateur, au moment où il venait d'accorder le rappel de Marcellus , qui avait été un de ses plus violents ennemis. Une partie de ce discours n'est autre chose que l'éloge de la clémence de César. Il est fait avec intérêt et noblesse , sans exagération et sans flatterie; et ce (|ue dit l'orateur en finissant est la meilleure réponse ([u'on puisse faire à ceux qui lui ont reproché trop de complaisance pour César.
« C'est avec regret , César, que j'ai entendu souvent de votre bouche ce mot qui , par lui-même , est plein de sagesse et de grandeur: J'ai assez vécu, soit pour la 7iatt(re , soit pour la gloire. Assez pour la nature, si vous voulez ; assez même pour la gloire , j'y consens ; mais non pas pour la pairie, qui est avant tout. Laissez donc ce langage aux philosophes qui ont mis leur gloire à mépriser la nsort : celle sagesse ne doit point être la vôtre; elle coiiiernit trop A la république. Sans doute
ANCIENS. - ÉLOQUENCE
vous auriez assez vécu , si vous étiez né pour vous seul ; mais aujourd'hui que le salut de tous les citoyens et le sort de la république dépendent de la conduite que vous tiendrez, vous êtes bien loin d'avoir achevé le grand édifice qui doit être votre ouvrage : vous n'en avez pas même jeté les fondements. Est-ce donc à vous à mesurer la durée de vos jours sur le peu de prix que peut y attacher votre grandeur d'ame , et non pas sur l'intérêt commun ? Et si je vous disais que ce n'est pas assez pour cette gloire même que, de votre propre aveu, et malgré tous vos principes de philosophie, vous préférez à tout i* Quoi donc ! me direz-vous , en laisserai-je si peu après moi ? Beaucoup, César, et même assez pour tout autre; trop peu pour vous seul , car à vos yeux rien ne doit être assez grand , s'il reste quelque chose au-dessus. Or, prenez garde que , si toutes vos grandes actions doivent aboutir à laisser la république dans l'état où elle est , vous n'ayez plutôt excilé l'admiration que mérité la véritable gloire , si celle-ci consiste à laisser après soi le souvenir du bien qu'on a fait aux siens, à la patrie , et au genre humain. Voilà ce qui vous reste à faire; voilà le grand travail qui doit vous occuper. Donnez une forme stable à la république, et jouissez vous-même de la paix et de la tranquillité que vous aurez procurées à l'état.... N'appelez pas votre vie celle dont la condition humaine a marqué les bornes, mais celle qui s'étendra dans tous les âges, et qui appartiendra à la postérité. C'est à cette vie immortelle que vous devez tout rapporter. Elle a déjà dans vous ce qui peut être admiré; mais elle attend ce qui peut être approuvé et estimé. On entendra , on lira avec étonnement vos triomphes sur le Rhin , sur le INil , sur l'Océan. Mais si la république n'est pas affermie sur ime base solide par vos soins et votre sagesse, votre nom se répandra au loin , mais ne vous donnera pas dans l'avenir un rang assuré et incontestable. Vous serez chez nos neveux , comme vous avez élé parmi nous, un sujet de division et de discorde • les uns vous élèveront jusqu'au ciel : les autres diront qu'il vous a manqué ce qu'il y a de plus glorieux , de guérir les maux de la patrie; ils diront que vos grands exploits peuvent appartenir à la fortune, et que vous n'avez pas fait ce qui n'aurait appartenu qu'à vous. Ayez donc devant les yeux ces juges sévères qui prononceront un jour sur vous , et dont le jugement , si j'ose le dire , aura plus de poids que le nôtre , parce qu'ils seront sans intérêt , sans haine , et sans envie. » ( VIII — IX.)
Maintenant , je le demande à tous ceux qui ont fait un crime à Cicéron des louanges qu'il a données à César : Est-ce là le langage d'un adulateur, d'un esclave? N'est-ce pas celui d'un homme également sensible aux vertus de César et aux intérêts de la patrie, et qui rend justice à l'un , mais qui aime l'autre ; qui , en louant l'usurpateur de l'usage qu'il fait de sa puissance , l'avertit que son premier devoir est de le soumettre aux lois ? Fallait-il qu'il fût insensible à cette clémence qui nous touche encore aujourd'hui? Je sais qu'un républicain rigide , qu'un Brutus, un Caton, répondra qu'il ne faut rien louer dans un tyran; que
sa clémence même est un outrage; que le premier de ses crimes est de pouvoir pardonner. Je conçois cette fierté dans des hommes nés libres , en qui l'amour de la liberté, sucé avec le lait, étouffe tout autre sentiment. IMais ce dernier excès de l'inflexibilité républicaine est-il un devoir indispensable ? ne tient-il pas plutôt au caractère qu'à la morale ? ne peut-on y mettre quelque restriction , quelque mesure , sans se rendre vil ou coupable ? ne peut-on aimer la liberté et son pays sans fermer entièrement son ame aux impulsions de la sensibilité et de la reconnaissance ? Tous ces sénateurs , qui bientôt après assassinèrent César , se jetaient alors à ses pieds pour en obtenir la grâce de Marcellus. S'il était coupable à leurs yeux de pouvoir l'accorder, pourquoi la lui demandaientils ? Il faut être conséquent : si tout ce qu'on reçoit d'un tyran déshonore, il est abject de lui rien demander. Mais il est bien difficile de s'accorder avec soi-même dans des principes outrés et excessifs. Cicéron, que l'on a taxé d'inconséquence, ne me paraît pas avoir mérité , comme eux , ce reproche. Quand on l'entendit dans la suite applaudir aux meurtriers de César comme aux vengeurs de Rome et de la liberté , était-ce donc , comme on l'a dit , se démentir ? Il pouvait répondre : J'ai loué dans un grand homme ce qu'il avait de louable; j'ai blâmé sa tyrannie publiquement, et l'ai exhorté lui-même à y renoncer; je voulais qu'il fût le meilleur , s'il eût vécu : on l'a immolé à la liberté de Rome ; je suis Romain , je remercie nos vengeurs. Mais quand César me rendait mon ami, j'étais homme , et je remerciais celui qui faisait le bien avec le pouvoir de faire le mal.
On voit avec plaisir , dans l'histoire , les témoignages multipliés de cet attrait réciproque que César et Cicéron eurent toujours l'un pour l'autre. Ces deux grandes âmes devaient se connaître et s'entendre , quoique César ne pût aimer dans Cicéron le défenseur des lois et de la république, et que Cicéron ne pût aimer dans César leur ennemi et leur oppresseur. Ils se rapprochaient par le caractère , quoiqu'ils s'éloignassent par les principes. Ils avaient le même amour pour la gloire, le même goût pour les lettres, le même fonds de douceur et de bonté. Il y a sans doute une autre sorte de mérite , une autre espèce de grandeur. Je ne prétends rien ôter à Caton et à Brutus; je les révère. Mais ils ont eu quelquefois besoin d'excuse dans leurs vertus rigides : pourquoi n'en accorder aucune à Cicéron dans ses ver- \ tus modérées , et même à César dans ses fautes héroïques et éclatantes? Rien n'est parfait dans l'humanité : tout a été donné à l'homme avec me-
sure; gardons-la dans nos jugements. N'exaltons pas une vertu pour en humUier une autre. Toutes sont plus ou moins précieuses , toutes honorent la nature humaine ; et c'est l'honorer soi-même que de leur rendre à toutes le respect qui leur est dû.
L'apologie de Cicéron m'a entraîné : je reviens à ses talents. Ce que vous avez entendu de lui le fait mieux connaître et le loue mieux que tout ce que j'en pourrais dire ; et d'ailleurs , pour bien louer Cicéron , a ditïite-Live , il faut un autre Cicéron. A son défaut, écoutons Quintilien, qui, dans un résumé sur les auteurs latins, s'exprime ainsi :
« C'est surtout dans l'éloqueuce que Rome peut se vanter d'avoir égalé la Grèce. En effet, à tout ce que celle-ci a de plus grand j'oppose liaixiinient Cicéron. Je ulguore pas quel combat j'aurai à soutenir contre les partisans de Déraostliènes ; mais mon dessein n'est pas d'entreprendre ici ce parallèle inutile à mon objet, puisque moi-même je cite partout Démosttiènes comme un des premiers auteurs qu'il faut lire, ou plutôt qu'il faut savoir par cœur. J'observerai seulement que !a plupart des qualités de l'orateur sont au même degré dans tous les deux , la sagesse , la métbode , l'ordre des divisions, l'art des préparations, la disposition des preuves, euGn tout ce qui tient à ce qu'on appelle invention. Dans i'élocution il y a quelque différence. L'un serre de plus près son adversaire, l'autre prend plus de champ pour combattre. L'un se sert toujours de la pointe de ses armes, l'autre en fait souvent sentir aussi le poids. On ne peut rien ôter à l'un , rien ajouter à l'autre. Il y a plus de travail dans Démostènes, plus de naturel dans Cicéron. Celui-ci l'emporte évidemment pour la plaisanterie et le patliétique, deux puissants ressorts de l'art oratoire. Peut-être dira-t-on que les mœurs et les lois d'Atliènes ne permettaient pas à l'orateur grec les belles péroraisons du notre ; mais aussi la langue atlique lui donnait des avantages et des beautés que la nôtre n'a pas. TN'ous avons des letlres de tous les deux : il n'y a nulle comparaison à en faire. D'un autre côté, Démosthènes a un grand avantage ; c'est qu'il est venu le premier, et qu'il a contribué en grande partie à faire Cicéron ce qu'il est. Il s'est attaché à imiter les Grecs, et nous a représenté , ce me semble , en lui seul , la force de Démosthènes, l'abondance de Platon , et la douceur d'Isocrate. Mais ce n'est pas l'étude qu'il en a pu faire qui lui a donné ce qu'il y a dans chacun d'eux : il l'a tiré de lui-même, et de cet heureux génie né pour réunir toutes les qualités. On dirait qu'il a été formé par une destination particulière de la Providence , qui voulait faire voir aux hommes jusqu'où l'éloquence pouvait aller. En effet , qui sait mieux développer la vérité ? qui sait émouvoir plus puissamment les passions? quel écrivain eut jamais autant de charme? Ce qu'il arrache de force, il semble l'obtenir de plein gré; et quand il vous entraine avec violence, vous croyez le suivre volontairement. 11 y a dans tout ce qu'il dit une telle autorité de raison que l'on a honte de n'être pas de son avis. Ce n'est point un avocat qui s'emporte , c'est un témoin qui dépose, un juge qui prononce ;et cependant tous ces différents mérites , dont chacun coûterait un
long travail à tout autre que lui, semblent ne lui avoir rien coûté , et dans la perfection de son style il conserve toute la grâce de la plus heureuse facilité. C'est donc à juste titre que , parmi ses contemporains , il a passé pour le dominateur du barreau, et que dans la postérité son nom est devenu celui de l'éloquence. Ayons-le donc toujours devant les yeux , comme le modèle que l'on doit se proposer, etque celui-là soit sûr d'avoir profité beaucoup qui aimera beaucoup Cicéron. » (X , 1.)
J'ai cité cet excellent morceau d'autant plus volontiers ([u'il semble exprimer fidèlement ce que la lecture de Cicéron nous a fait éprouver à tous. Il paraît qu'il en était du temps de Quintilien , comme du nôtre, où l'on dit un Cicéron pour un homme éloquent, comme nous disons aussi un César pour donner l'idée de la plus grande bravoure. Ces sortes de dénominations , devenues populaires après tant de siècles, n'appartiennent qu'à une prééminence liien généralement reconnue et sentie. Fénélon donne cependant l'avantage à Démosthènes sur Cicéron; il n'est pas, comme on voit , le seul de cet avis , puisque, au temps ou Quintilien écrivait , bien des gens pensaient de même. Voici le passage de Fénélon, qui mérite d'être cité.
« Je ne crains pas de dire que Démosthènes me parait supérieur à Cicéron. Je proteste que personne n'admire Cicéron plus que je fais. Il embellit tout ce qu'il touche; il fait honneur à la parole ; il fait des mois ce qu'un autre n'en saurait faire ; il a je ne sais combien de sortes d'esprit ; il est même court et véhément toutes les fois qu'il veut l'être , contre Catihna , contre Verres, contre Antoine. Mais on remarque quelque parure dans son discours. L'art y est merveilleux, mais on l'entrevoit. L'orateur, en pensant au salut de la république , ne s'oublie pas , et ne se laisse point oublier. Démosthènes paraît sortir de soi , et ne voir que la patrie. Il ne cherche point le beau , il le fait sans y penser : il se sert de la parole, comme un homme modeste de son habit pour se couvrir. Il tonne, il foudroie. C'est un torrent qui entraine tout. On ne peut le critiquer, parce qu'on est saisi. On pense aux choses qu'il dit, et nou à ses paroles. On le perd de vue ; on n'est occupé que de Philippe, qui envahit tout. Je suis charmé de ces deux orateurs ; mais j'avoue que je suis moins touché de l'art infini et de la magnifique éloquence de Cicéron que de la rapide simplicité de Démosthènes. » {Lettre à l'Acad. franc.')
Démosthènes et Cicéron sont deux grands orateurs; Quintilien et Fénélon, deux grandes autorités : qui oserait se rendre leur juge? Assurément , ce ne sera pas moi. Je crois même qu'il serait difficile de réduire en démonstration la préférence qu'on peut donner à l'orateur de Home ou à celui d'Athènes. C'est ici (pie le goût raisonné n'a plus de mesure bien certaine, et qu'il faut s'en rapporter au goût senti. Quand le talent est dans un si haut degré de part et d'autre , on
ANCIENS. -
ne peut plus décider , on ne peut que choisir : car enfin cliacnn peut suivre son penchant, pourvu qu'il ne le donne pas pour règle; et , loin de mettre , comme on fait trop souvent , la moindre humeur dans ces sortes de discussions , il faut seulement se réjouir qu'il y ait dans tous les arts des hommes assez supérieurs pour qu'on ne puisse pas s'accorder sur le droit de primauté. Et qu'importe en effet qui soit le premier , pourvu «in'il faille encore admirer le second ? Je les admire donc tous les deux; mais je demande qu'il me soit permis, sans offenser personne, d'aimer mieux Cicéron. Il me paraît l'homme le plus naturellement éloquent qui ait existé; et je ne le considère ici que comme orateur, je laisse à part ses écrits philosophiques et ses lettres : j'en parlerai ailleurs. Mais, n'eût-il laissé que ses harangues, je le préférerais à Démoslhènes : non que je mette rien au-dessus du plaidoyer jjour ia Couronne, de ce dernier , mais ses autres ouvrages ne me paraissent pas en général de la même hauteur; ils ont de plus une sorte d'uniformité de ton qui tient pent-être à celle des sujets; car il s'agit presque toujours de Philippe. Cicéron sait prendre tous les tons; et je ne saurais sans ingratitude refuser mon suffrage à celui qui me donne tous les plaisirs. Ce n'est pas qu'il me paraisse non plus sans défauts : il ahuse quelquefois de la facilité (pi'il a d'être abondant; il lui arrive de se répéter : mais ce n'est pas comme Sénèque , dont chaque répétition d'idée est un nouvel effort d'esprit; on pourrait dire de Cicéron qu'il déborde qneUiuefois , parce qu'il est trop plein. Ses réj)étitions ne nous fatiguent point, parce qu'elles ne lui ont pas coûté. Il est toujours si naturel et si élégant, qu'on ne sait ce qu'il faudrait retrancher : on sent seulement qu'il y a du trop. On a remarqué aussi qu'il affectionne certaines formes de construction ou d'harmonie qui reviennent souvent ; qu'excellant dans la plaisanterie, il la pousse quelquefois jusqu'au jeu de mots : on ahuse toujours un peu de ce dont on a beaucoup. Ces légères imperfections disparaissent dans la multitude des beautés ; et , à tout prendre , Cicéron est à mes yeux le plus l>eau génie dont l'ancienne Rome puisse se glorifier.
APPENDICE*, ou nouveaux éclaircissements surrÉloquence ancienne , sur l'Erudition des quatorzième , quinzième et seizième siècles ; sur le dialogue de Tacite, de CAusis corrupt.e eloquentitE ; sur Démostlièues et Cicéron , etc.
Lu aux écoles uormales en 1794.
La discussion contradictoire met la vérité dans
• On a cru devoir remettre ici ce morceau , comme un Tome I".
LOQUENCE. 28i)
un nouveau jour. J'ai promis de répondre à des objections que le temps ne m'avait pas permis de résoudre entièrement, et de vous montrer de nouveaux exemples de celle liberté à la fois décente et courageuse , qui est , dans Démosthènes , le vrai modèle des orateurs répulilkaios , ainsi que de la manière noble et franche dont il peut leur être permis de parler d'eux-mêmes quand les circonstances les y obligent. Les bornes d'une séance ne m'avaient pas laissé les moyens de remplir ces différents objets, et vous allez d'abord retrouver le dernier dans ce qui me rest& à traduire de la harangue sur la Chersonése, que je n'eus pas le loisir de vous lire tout entière. C'est à la fois un combat entre Démosthènes et ses adversaires , auxquels il porte les derniers coups , et le résumé des mesures qu'il propose aux Athéniens , et qui furent toutes adoptées dans le décret qu'il rédigea.
« J'admire l'inconséquence de vos orateurs : ils ne vous permettent pas de vous défendre , quand on vous attaque ; ils vous prescrivent de rester eu repos , et ils ne s'y tiennent pas eux-mêmes, quand on ne leur fait aucun mal. J'entends d'ici le premier d'entre eux qui va monter à la tribune. — Vous ne voulez pns , me dit-il , prendre sur vous un décret en votre nom ? Etes-vous donc si faible et si timide? — Je n'ai pas du moins leur audace importune et insolente ; mais j'ose dire que j'ai plus de courageque ces indignes ministres qui se mêlent de la chose publique pour la perdre. Certes, il ne faut aucun courage pour prodiguer les accusations , les ca lomnies, la corruption, aux dépens de vos intérêts. Ils savent se procurer auprès de vous un gage certain de leur sécurité ; il leur suffit, pour ne courir aucun danger, de ne vous dire jamais que ce qui peut vous flatter, et de ne se mêler en rien de ce qui peut péricliter dans la république. Mais l'homme courageux , c'est celui qui, pour la défendre , ose à tout moment contrarier vos erreurs ; qui ne cherche pas à vous plaire, mais à vous servir ; qui ne craint pas de traiter devant vous les parties de l'administration les plus dépendantes des caprices de la fortune , et qui veut bien s'exposer à ce qu'un jour on lui en demande compte. Yoilà le vrai citoyen, et non pas ces charlatans de popularité , qui , pour obtenir une faveur d'un jour, ont fait tomber les plus grands appuis de votre liberté. Je suis si loin de vouloir me comparer à ceux qui m'apostrophent, si loin de les regarder comme dignes du nom de citoyens , que , s'ils me disaient , Qu'as- tu fait pour la république ? je ne citerais pas les navires que j'ai équipés , les sommes que j'ai données pour les contributions, pour les jeux publics, pour la rançon des prisonniers , et autres choses semblables qui entrent dans les devoirs de l'humanité: non; je dirais , J'ai fait tout ce que vous ne faites pas, et n'ai rien fait de ce que vous faites. Je pourrais , comme tant
tlévcloppemcnt ulite pour tout ce qui précède. Il fut la suile A'xme confcrcnce usitée aux écoles normales , et qui avait été interrompue.
d'autres , accuser, proscrire , corTOmpre; mais ce n'est ni l'ambition , ni la cupidité, qui m'ont amené dans les affains ])ubli(iues. Quand je monte à celle tribune, Athéniens , ce n'est pas pour augmenter mon crédit auprès de vous par des paroles complaisantes ; c'est pour augmenter votre puissancopardes avis salutaires. C'est un témoignage que j'ai droit de nie rendre , et dont l'envie ne peut pas s'offenser. Je serais un mauvais citoyen , si je vous parlais de manière à devenir le premier parmi vous , tandis que vous seriez les derniers parmi les Grecs. J"ai pour principe qu'il fîiut que l'état el ceux qui le gouvernent s'élèvent et s'agrandissent ensemble et par les mêmes moyens ; qu'il s'agit ici de vous dire , non jias ce qu'il y a de plus favorable auprès de vous , car chacun y est assez porté , mais ce qui vous est le plus utile ; car pour vous le conseiller il faut de la sagesse , et de l'éloquence pour vous le persuader. TN'ai-je pas entendu un de ces hommes s'écrier : <( Vos conseils « sont excellents , mais on n'a jamais de vous que des c< dis -ours, et non pas des actions. » Il se trompe : ce n'est pas à moi qu'il doit adresser celle parole , c'est à vous. Quand l'orateur vous a montré le meilleur parti qu'il y ait à prendre , il a fait tout ce qu'on doit exiger de lui. Lorsque Timothée vous disait , Athéniens, vous délibérez , etlesThébiiins sont dnns l'iled'Eubéel levezvous, armez une flotte, montez sur vos vaisseaux, on le crut, on suivit ses conseils: il avait bien parlé, vous agites bien; chacun fit son devoir, etl'Eubée fut sauvée, niais si vous fussiez restés oisifs, les paroles de Timothée et les affaires de la république étaient également perdues.
«Je me résume , et je conclus qu'il faut ordonner des contribulions , entretenir une armée dans la Chersonèse, y réformer les abus, s'il y en a eu, ne rien détruire, et ne pas donner aux calomniateurs le plaisir de vous voir travailler vous-mêmes à votre ruine ; qu'il faut envoyer des ambassadeurs dans toutes les conirées rie la Grèce, pour préparer, discuter, hâter les mesures nécessaires au salut de la république ; mais principalement, et avant tout, punir les traîtres salariés par vos ennemis pour vous enchaîner ici par leurs perfides manœuvres : leur châtiment fera détester leur exemple, et encouragera les bons citoyens. Si vous prenez sérieusement ces résolutions , si l'exécution les suit sans délai , voas avez toute espérance de réussir; mais, si vous vous contentez d'applaudir l'orateur, sans rien faire de ce qu'il vous conseille, je vous le déclare encore, il n'est [)as en moi de vous snuver par mes paroles , quand vous ne voulez pas vous sauver vous-mêmes. »
Je viens à présenta la distinction que m'a proposée mi de mes collègues {M. Garât) entre l'élo- (juence el l'art oratoire, distinction qui ne m'a point paru, je l'avoue, avoir l'importance ([u'il semblait y mettre. On saitassez en effet que l'éloquence, considérée en elle-même, est une faculté naturelle, et que l'art oratoire est la théorie dos moyens que l'étude et rexpéricnce ajoutent à celte faculté. Je me suis donc contenté d'indiquer, en commençant , celte différence suflisamment connue , el j'ai suivi d'aillems l'usage reçu , même
dans le langage didactique, dédire indifftaemment ou l'éloquence, ou l'art oratoire, parce qu'on sait qu'il s'agit ici de cette espèce d'éloquence qui fortifie les dons de la nature par le secours des préceptes.
Mon collègue avait remarqué, et avec raison , qu'il y avait des ouvrages où l'éloquence se trouvait sans l'art oratoire , et d'autres où était l'art oratoire sans l'éloquence. Il en résulte seulement que le talent naturel se manifeste (pielquefois sans le secours de l'art , et que l'art ne donne pas le talent. Mais il faut convenir aussi (pie le talent sans culture ne produit guère que quelques morceaux épais el imparfaits , et que la réunion de l'un et de l'autre peut seule faire éclore les chefsd'œuvre qui sont ici l'objet de nos étudesj c'est encore une vérité reconnue.
J'avais dit que la grande éloquence, celle que les anciens appelaient par excellence l'éloquence des orateurs , eloq%ientiam oratoriam , celle qui se signale dans les assemblées politi(|ues et dans les tribunaux, n'avait pu fleurir parmi -nous, comme à Rome el dans Athènes , avant l'époque de notre révolution; mais j'avais rappelé en même temps les beaux élans qne l'esprit de liberté avait produits, depuis trente ans , sous la plume de nos célèbres écrivains, et j'avais remarcjné spécialement l'influence ([u'eut sur l'esprit public l'éloquence du panégyrique, lorscpie l'Académie Française mit au concours l'éloge des grands hommes. Si je n'ai pas insisté là-dessus autant que l'a fait ensuite mon collègue , c'est que plusieurs raisons de circonstance m'engageaient à passer rapidement sur ce genre de mérite , qui me paraissait aujourd'hui fort oublié; et d'ailleurs je l'avais développé plus d'une fois dans mes écrits , lorsque j'ai cru devoir défendre l'Académie Française contre des détracteurs ignorants on envieux, et montrer qu'il entrait dans leurs reproches, non seulement de l'injustice , mais même de l'ingratitude , comme , peu de temps auparavant , dans le sein de cette même Académie, j'avais relevé les abus de son institution. Ces faits sont publics , et ils déposeront, au besoin , de l'invariable égalité de mes principes ; mais aujourd'hui qu'il n'y a plus d'Académie , j'avais cru ne pas devoir même prononcer un nom qui avait été long-temps un litre de proscription, et qui est encore un texte d'injures pour des aboyeurs forcenés , (pii ne la nomment jamais (pi'avec une horreur slupide ou un mépris fort ridicule. Je ne passerai pas mon temps à les réfuter; mais j'observerai seulement, comme une vérité générale, dont on profitera si on veut , que, si la nature du gouvernement conseille ou même prescrit l'abolition des sociétés
ANCIENS. -
lilloraires tlonl les formes ne paraissent pins convenables , (inoiqne le fond n'en soit pas vicieux , on n'est pas obliîïé de fouler aux pieds ce qu'on a cru devoir abattre; <iuerc(iuitc, la première des lois, défend d'oublier et de méconnaître ce qui a été utile dans un temps, et a cessé de l'être ; ([u'on ne détruit pas le mérite en roul)liant, et qu'on n'étouffe pas la vérité en la forçant au silence ; car l'oppression est passagère, et la vérité éternelle. L'iiistoire ira plus loin sans doute , quand elle peindra de sa main indépendante et incorruptible ce qu'ont été , sous tous les rapports, et spécialement sous celui du patriotisme, les gens de lettres de l'Académie, et leurs calomniateurs et leurs assassins; mais ici j'en ai dit assez, et ce n'est pas devant vous qu'il est besoin de plaider la cause des talents et du génie.
Quant à ce qu'ajoutait mon collègue , de Thomas en particulier, qu'en réclamant les droits de l'homme il avait parlé comme du haut d'une tribune ; ce qui pourrait se dire de même de Rousseau et de Raynal, de l'un quand il n'est pas sophiste , de l'autre quand il n'est pas déclamateur ; et ce qu'on y)ourrait dire encore de plusieurs écrivains de nos jours , éloquemment patriotes , j'observerai que leur composition , mocliiiée et limitée par la nature des objets qu'ils ont traités, était plutôt celle de moralistes éloquents que de véritables orateurs , si nous ne donnons ce litre , avec les anciens, qu'à ceux qui se signalent dans la lice brillante et périlleuse des délibérations et des jugements publics; qui soutiennent des combats corps à corps , et , après avoir terrassé leurs adver.-^aires , entraînent les hommes rassemblés à la suite de leurs triomphes.
Un autre objet m'a paru aussi mériter quelque attention , c'est celui où nous sommes restés à la fin de la séance, et qui regardait le règne de l'érudition. Mon collègue a prétendu qu'il avait plus contribué à étouffer le génie qu'à le développer. Cette opinion parait plausible à (pielques égards : il est sûr que la culture assidue des langues grecque et latine a dû conduire à une sorte de prédilection pour ces mêmes langues; et le latin en particulier devint celle de la plupart des écrivains de l'Europe : Allemands , Français, Espagnols, tous écrivirent en latin. Mon collègue a cru y voir une des causes principales qui ont retardé les progrès du génie : j'avoue que cette opinion n'est pas la mienne. Voici les objections que je voulais lui faire , que la réflexion n'a fait que confirmer , et dont vous jugerez. D'abord il y a un fait remai'ipiable , c'est que le Dante, Boccace et Pétrarque, ceux qui, parmi les Italiens , donnèrent les premiers l'essor à leur talent, dans leur propre lan-
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gue, avaient beaucoup écrit en lalin ; et c'est même en latin (pie Pétrarque a composé le plus grand nombre île ses écrits. Il est donc à présumer (|ue l'étude des langues anciennes , bien loin d'étouffer leur talent, n'a servi qu'à le développer. On sait qu'ils florissaient tous tn^s au quatorzième siècle, au temps de la prise de Constantinople * , lorsque tout ce qui restait des lettres anciennes t reflua vers l'Italie. Pétrarque fut même un des i modernes qui s'occupa le plus laborieusement de ' la recherche des anciens manuscrits, et à ([ui l'on i eut en ce genre le plus d'obligation. îMaintenant , j si Bembo , Sadolet , Sannazar, Ange-Politien , ! Pontanus, et autres, ne furent guère que des humanistes latins , et s'ils n'ont eu de réputation qu'à I ce titre , n' est-il pas extrêmement probable que le I génie a manqué à leur science , puis([ue avec les i mêmes moyens (pie le Dante, Boccace et Pétrarque, ! ils n'ont pas eu les mêmes succès ? On en peut i dire autant de Muret , notre plus fameux latiniste, j et de ceux qui l'ont suivi.
Si nous passons aux Anglais, les (pierelles de ! religion et les troubles politiques paraîtront avoir I retardé chez eux la littérature et la langue , sans : qu'on puisse s'en prendre à la culture des langues anciennes, qui n'a fleuri chez eux qu'au moment où le génie national prenait l'essor; et ce génie ! même ne s'est poli que par un commerce plus lia- : bituel avec les anciens et avec nous , au temps de j Charles II.
! Chez les Espagnols, Lopez de Vega, Cervantes , I ce dernier surtout , n'étaient rien inoins qu'étranj gers à l'érudition.
I Pour ce qui regarde les Allemands , une disposition d'esprit particulière , qui les attache excUi- I sivement aux sciences , a dû les détourner longtemps des lettres et des arts de l'imagination ; et 1 depuis qu'ils s'y sont essayés, on convient que . leurs progrès y ont été médiocres.
i Pour ce qui nous concerne , Ainyot et Monj taigne , (pii n'attendirent pas pour écrire que leur I langue fût formée, et qui imprimèrent à leurs i écrits un caractère ([ue le temps n'a pu effacer , ■■ étaient des hommes très versés dans la littérature ancienne. Les écrits de IMontaigne sont enrichis partout et même ciiargés des dépouilles des anciens; et Ainyot ne s'est immortalisé (pi'en tra- • duisant un historien grec , précisément à la même j époque où Ptonsard s'efforçait si ridiculement de transporter en français le grec et le latin. La vo- I gue passagère de ce poète put égarer un moment
! * La Harpe commet ici une erreur clironologique vraiment singulière dans un homme instruit. La prise de Con-
] slantinople est de 14.j3. Or, le Dante était mort en IÔ-2I ; Boccace en 137o; Pétrarque en 1374.
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ceux qui auraient peut-cire été capables de contribuer tiux progrès de leur propre langue : mais cette contagion fut de peu d'effet et de peu de durée , puisqu'un moment après , IMalherbe découvrit noire rhylhme poétique : d'où il suit que Malherbe eut assez de génie pour bien sentir celui de sa langue, et que ce génie manquait à Ronsard et anx autres poètes qui composaient alors ce qu'on appelle la Pléiade française.
Je me résume , et je conclus de l'examen des faits qui doivent guider tous les raisonnements et éclairer toutes les spéculations , que les hommes supérieurs , en France et en Italie , qui les premiers dégrossirent le langage encore brut, lui donnèrent les premières beautés d'expression, les premières formes heureuses , les premiers procédés réguliers, non seulement ne trouvèrent pas d'ol> slacles mais trouvèrent même de grands secours dans l'érudition. Sans doute ils faisaient exception par rapport au reste de leurs contemporains, qui étaient si loin d'eux : les bons ouM'ages ne parurent en foule , surtout parmi nous , que lorsque la langue se forma. C'est une vérité reconnue qu'a rappelée mon collègue , quand il a dit avec Condillac que le génie des écrivains ne se déploie tout entier que dans une langue qui est déjà fixée. Mais pour aniver jusque-là , je persiste à croire (|ue l'étude des langues anciennes , non seulement n'a pu nuire à ce progrès , mais y a été utile et nécessaire ; que le génie n'étend ses vues et ses moyens qu'autant ({u'il a devant lui un grand nombre d'objets de comparaison ; que l'étude des langues, qui ne paraît d'abord que celle des mots, conduit, par une suite naturelle, à celle des choses ; qu'en un mot , l'érudition , si elle n'entre pas communément dans le temple du goût , dn moins en aplanit le chemin et en ouvre le vestibule.
L'antiquité a donc été et a dû être notre véritable nourrice : son lait est fort et nourrissant ; et il ne faut pas s'étonner si des hommes d'une constitution faible ne pouvaient pas le digérer : aussi demeurèrent-ils languissants et infirmes; mais des nourrissons d'un tempérament plus heureux y ont puisé la santé , la force, et la beauté. Et qui peut ignorer que Port-Royal , cette fameuse école, héritière des anciens, où se formèrent Pascal, Racine, Despréaux, fut celle (pii, parmi nous, commenta le règne du bon goût ? Je sais que des hommes supérieurs , en France et en Italie , s'étaient élevés seuls au-dessus de leur siècle, comme des jets hardis et abondnnts (ju'une végétation s[)onîanée pousse ([uel(|ucfois dans un sol inculte et désert; mais dans l'ordre général , il faut (|ue le long travail du défrichement et de la culture
dompte le terrain , le féconde par degrés pour en faire sortir ces récoltes régulières, ces riches moissons qui nourrissent des peuples entiers , et ces forêts soignées et renaissantes qui préparent d'éternels ombrages à une longue suite de générations.
Voyons maintenant ce dialogue , qui a été cité ici à l'occasion de la question élevée sur la ligne de démarcation entre les anciens et les modernes; question qui n'en est pas une pour nous, puis([u'à notre égard les anciens sont évidemment les Grecs et les Latins , dont nous avons tout appris et tout emprunté.
Je dois remercier mon collègue de m'avoir rappelé ce dialogue, et de m'avoir donné par là l'occasion de le relire; car je l'ai relu avec un très grand plaisir. Il n'est pas complet, il y a des lacunes; et ce que nous en avons fait regretter ce que nous avons perdu. Les uns l'attribuent à Quintilien, les autres à Tacite : l'opinion la plus générale l'a laisse à ce dernier '. Mais la question qui regarde les anciens et les modernes n'y est traitée qu'épisodiquement et sous un point de vue tout antre. On y compare les Romains aux Romains , et un âge des lettres latines à un autre âge; comme nous pouiïions comparer le siècle présent au siècle dernier, ou bien le siècle dernier à celui de Mardi, de î\lontaigne, de Ronsard. Ce dialogue présente quatre interlocuteurs : un amateur de la poésie , un amateur de l'éloquence , un détracteur des anciens , représenté comme un homme qui fait de ses opinions un jeu d'esprit , et un quatrième , Messala , qui vient vers le milieu du dialogue , et qui se range du côté des deux premiers. Mon collègue , qu'apparemment sa mémoire a trompé, nous disait que la question mcidemment traitée dans ce dialogue n'y était pas résolue. Il m'a paru (ju'elle l'était , c'est-à-dire réduite à sa juste valeur, et écartée en fort peu de mots, pour revenir à ce qui fait proprement le sujet du dialogue. Je vais lire ce passage , et ensuite quelques autres , comme un objet d'instruction et d'agrément : car il est souvent question, dans cet écrit, de matières qui se sont présentées ici ou qui peuvent s'y présenter , et il s'y rencontre des vérités applicables dans tous les temps.
'( Je vous demande d'abord (c'est Aper qui parle, l'antagonisle des anciens) ce que vous entendez par mifiens, quel âge do l'éloquence vous prélcudcz marquer pai' celte dénomination ; car, pour moi , lorsque j'en- Icnds parler d'anciens , je me rcprésenîe ceux qui sont nés dans des siècles reculés ; et je me figure aussitôt
' Jlorabin, à la tète de sa ti'aduction française, pulilicc en 1722. aUriituc cet onvrase à Maternus, un dcsintcrlociilcins tlu (liiilosno. Voyez aussi sur coIIl- queslion les reclierclies de M. Seliulzc. tVIitiou de Leipsick , 1788.
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Ulysse et .Nestor, qui existaient il y a environ treize cents ans; et vous, vous nous parlez d'abord d'un Déruosthèncs , d'un Ilypéride , qui ne nous sont antérieurs que d'environ quatre siècles , etc. »
On voit que ceci n'est qu'une espèce de badinage , un abus de mots fort bien placé dans la bouche d'un interlocuteur, que l'on donne comme un lioniuie à paradoxes. Il passe tout de suite aux Latins , dont il s'agit spécialement dans ce dialogue , iiuisque l'auteur avait pour objet de prouver que rélotjuence romaine était extrènienient dégénérée depuis la mort de Cicéron ; et ceci m'oblige d'entrer dans quelques éclaircissements nécessaires pour l'intelligence de ce qui va suivre.
On comptait ordinairement, au temps oîi ce dialogue fut composé , trois âges dans les lettres latines: celui d'Ennius d'Accius, de Pacuvius, de Caton le censeur , etc. , lorsque la langue était encore rude et grossière; celui des Gracques, qui, les premiers , tempérèrent un peu la gravité romaine par la politesse des lettres grecques ; enfin celui de Cicéron , dans lequel on comprend Crassus , Antoine , César , Célius , Ilortensius , et Cicéron, qui les surpassa tous , donna son nom à cette époque , que depuis on regarda généralement comme celle du bon goût. Mais lorsque Tacite écrivait ce dialogue sous le règne de Vespasien, le goût était extrêmement corrompu , et Sénèque y avait contribué plus que personne. Il avait séduit presque toute la jeunesse romaine par l'attrait de la nouveauté et le piquant de son style , dont elle ne sentait pas tous les défauts : la suite de ce Cours nous mettra à portée de les développer. Aper se montrait partisan zélé de ce nouveau goût, qu'il met ici au-dessus de l'ancien , conmie beaucoup plus agréable et plus amusant. Il traite fort durement les orateurs qu'on nommait alors anciens , et ne )nénage pas même Cicéron. Il règne dans sa discussion , comme on doit s'y attendre , un esprit de controverse plutôt qu'un esprit de critique. Il n'oublie pas de chicaner sur les mots , et c'est ce qui amène la question épisodique sur ce qu'on entend par ancien. Il ne manque pas d'intéresser, autant qu'Q le peut, l'amour-propre de ses ailversaires, Maternus et Secundus, qui cultivaient en effet l'éloquence et les lettres avec beaucoup de succès. Mais les louanges qu'il leur donne n'égarent point leur jugement , et Maternus dit à ftiessala , en l'invitant à réfuter Aper :
« ISous ne vous demandons i)as précisément de défendre les anciens; car, quelque mal qu'en ait dit Aper, et quelques louanges qu'il nous ail données, nous persistons à ne leur comparer personne de nos contempornias , et Aper lui-même , au fond , n'est pas d'un autre
avis ; mais, suivant la méthode usitée dans les écoles de philosophie , il a pris pour lui le rôle de contradicteur. ISe vous étendez doue |)as sur leur renommée ; mais expliquez-nous pourquoi nous sommes si fort éloignés de leur éloquence, lorsqu'il ne s'est pas écoulé plus de cent vingt ans depuis la mort de Cicéron jusqu'à nous. »
IMessala répond :
« Je suivrai le plan que vous me tracez ; je ne combattrai point ce qu'a dit Aper, qui n'a , ce me semble , élevé qu'une dispute de mots , comme si l'on ne pouvait pas appeler anciens ceux qui sont morts il y a plus d'un siècle. Je ne contesterai point sur l'expression : ceux dont il s'agit serout ou nos aïeux ou nos anciens, comaiie on voudra , pourvu que l'on convienne que l'éloquence ,de leur temps fut la meilleure qui ait jamais été parmi nous. )i
Voilà donc la question réduite à ses véritables termes , et par conséquent résolue pour les Romains , qui avaient raison de donner le nom d'anciens aux orateurs et aux écrivains qui , plus d'un siècle auparavant , avaient formé tous ensemble cette grande époque oii la littérature romaine atteignit une perfection dont on avait depuis descendu par degrés , jusqu'à la corruption dont se plaignaient tous les bons esprits.
IMessala continue :
« Parmi les Athéniens , on douue le premier rang à Démoslhèues ; Eschine , Ilypéride , Lysias , Lycurgue , sont ceux qui passent les premiers après lui , et l'on s'accorde à regai'der cet âge de l'éloquence comme celui des vrais modèles. De même , parmi nous, Cicéron passe, dans l'opinion générale, tous les orateurs de son temps; et, si on le préfère à Calvus , à César, à Brutus, à Célius, à Asinius, on préfère ceux-ci à tous les orateurs qui les ont précédés ou suivis. Ce n'est pas que chacun d'eux n'ait eu sa manière propre ; mais tous se sont accordés sur les principes du hou goût : ainsi, Calvus est plus serré, Asinius plus nombreux, César plus brillant, Célius plus amer, Brutus plus grave , et Cicéron plus véhément , plus abondant , plus vigoureux ; mais tous ont une éloquence pure et saine : de façon qu'en lisant leurs ouvrages, on reconnaît entre eux, malgré la diversité naturelle des esprits , comme une sorte de parenté , qui consiste dans la ressemblance de jugement et de dessein. »
Et voilà aussi ce que l'on peut répondre à ceux qui opposent la disparité des esprits à l'unité des principes. Oui , sans doute , les principes sont les mêmes , quoique les esprits soient différents , comme les règles du chant et de la musique sont les mêmes , quoique chacun ne puisse chanter que selon ce qu'il a de voix et d'expression. J'en dis autant des règles du goût; elles sont universelles , puisqu'elles sont fondées sur la nature , qui est toujours la même ; mais chacun les applicjue suivant son caractère et ses moyens. Leur observation n'est point l'imitation servile des auteurs :\m
les ont le mieux pratiquées : ne faites pas ce qu'ils ont fait, mais pénétrez- vous bien des mêmes préceptes, si vous voulez faire aussi bien qu'eux. Ils ontmaniué la bonne route; mais cbacun y marche suivant ses forces , s'avance plus ou moins loin , suivant ses facultés , et choisit différents sentiers , selon son caractère et ses dispositions.
Messala en vient aux causes de la décadence , et il en assigne quatre :
« Qui peut ignorer, dit-il , que l'éloquenceet le.sarts sont fort déclius dcicur ancienne gloire , non par la di- .solte de lalcnls , mais [)ar la paresse des jeunes gens , la négligence des parents, l'incapacilé des maîtres , et l'oubli des mœurs antiques. »
Il détaille ces quatre causes, mais il oublie, conune de raison , la première de toutes , la perte de la liberté : ce dialogue était écrit sous un empereur.
Cependant, s'il n'ose pas tout dire , il fait tout entendre. En effet, dans le dernier morceau que je vais lire , il présente la concurrence des intérêts politiques , la rivalité des deux ordres de la vépubli(pie romaine , leur lutte continuelle , l'imporiance des délibérations du sénat , les débals des tribunaux , la majesté de la tribune aux harangues , comme les mobiles et les instruments de la grande éloquence.
« Elle est connue' le feu , dit-il , qui a besoin d'aliments , que le mouvement allume, et qui brille en eni- Lrasant. C'est ce qui l'a pnriée si haut dans Tancienne république. Elle a en, de nos jours, tout ce (|ue peut comporter un gouvernement réglé, tranquille et heureux; mais elle a été bien plus rctleviil)le aux troubles et même à la licence de ces temps où tout élait pour ainsi dire péle-mélc, et où, n'ayant point de modérateur unique, chaque orateur avait de l'autorité en raison de ses moyens de persuasion sur une multitude égarée ; de laces luis multipliées, ces réputations populaires, ers harangues des magistrats qui passaient la nuit à la tribune , ces accusations contre les puissances, ces inimitiés héréditaires dans les familles, ces factions des grands , ces discordes continuelles du sénat et du peuple, toutes choses qui remplissaient la république d'agitations, mais qui exerçaient l'éloquence et lui offraient des mobiles puissants et de grands iniéi'èLs. »
Il est (ristesans doute pour des amis des lettres, comme l'étaient les inlerlocuteurs de ce dialogue , d'être obligés d'avouer que ce (jui trouble un état est ce (jui favorise le plus l'éloquence ; mais enlin c'est ime vérité : telle est la nature des choses humaines; et, connue il est dit dans la suite de cet écrit , la médecine ne serait pas un art , s'il n'y avait pas de maladies. L'éloquence peut servii' les passions , mais il faut de l'éloquence pour les combaltre : et l'on sait «pie le bien et le mal se confondent dans tout ce <iui cslderiiomme.
Au reste, sur ce tableau des désordres politiques de Rome, il ne faut pas croire qu'il y ail jamais eu dans cette ville ni dans ci^lle d'Athènes rien de semblable à ce que nous avons vu pen dant trop long-temps. L'art oratoire n'était pas exempt de dangers , mais il ne connaissait ni obstacles ni entraves. Les Gracipies et Cicéron finirent par une mort violente, parce ([u'un des partis qui se combaltaient finit par écraser l'autre. Mais, outre que ces accidents Iragiques ont été très rares , et sont de nature à ne devoir pas entrer dans les calculs de la prudence , et encore moins dans ceux du courage , nous voyons dans l'histoire qu'un certain ordre légal, toujours conservé dans toute nation policée, et une certaine décence de mœurs qui ne fut jamais violée chez les anciens , laissèrent en tout temjis un champ libre au talent oratoire ; au lieu que ce talent a dû disparaître parmi nous quand la parole même a été interdite : il est à croire qu'elle ne peut plus l'être.
.l'ai promis de répondre à d'autres difficultés que l'on m'a proposées par écrit , et je vais m'ac- (piillerde cet engagement.
.le parlerai d'abord de ceux qui , rappelant les abus de l'éloquence , ont mis en question si elle faisait plus de bien que de mal, et s'il ne fallait pas la proscrire plutôt rpie l'encourager ; et j'observerai qu'il ne faudrait jamais poser de ces questions absolument oiseuses , et résolues d'avance , il y a long-temps, par ce principe bien connu de tous les lionnnes (pii ont réiléchi , que l'abus possible des meilleures choses est un vice attache à la nature humaine, et même, que l'abus est d'autant plus dangereux, <pie la chose en elle même est meilleure , suivant cet axiome des anciens : Convpiio opiiini pes!'vmi. Ainsi , dans le moral, on a abusé de la religion , de la philosojjhie , de la liberté, de l'élocpience, toutes choses excellentes en elles-mêmes ; ainsi , dans le physique , on abuse de la force , de la santé , de la beauté , toutes choses excellentes en elles-mêmes. Souvenons-nous de ce qu'a dit Rousseau en connneuçant son J^ mile :
« Tout est bien , sortant dos mains de l'auteur des êtres : tout se dégrade et se dénature entre les mains de l'honnne *. »
En effet, si vous y prenez garde , le mal n'est pas dans la chose : laissez-lui sa destination et sa mesure, tout sera bien. Le mal est dans l'hounne (pii abuse. Ainsi (pour appliquer le principe) la religion , c'est-à-dire . la communication entre le
' llonsscau ilil avec i>liis de cuncisiun : « Tout est bien , sortant des mains de I Auteur des choses; tout dègénèif oniro les mains <\c VUoinmo. »
ANCIENS. - I
Cicaleur el la crcatiire, <iui liii doit hommage et reconnaissance , est non seulement bonne en elle-même , mais le besoin universel de tous les peuples ; et il n'y en a pas une qui n'enseigne une bonne morale : l'abus est dans le prêtre , quand il est superstitieux , fanaticjue etambitieux. J.a philosophie , qui n'est que la recherche du vrai , est une ctude digne de l'homme : l'artifice ou l'orgueil du sophiste en fait un abus détestable j niais le mal est dans le sophiste. Qu'y a-til de plus précieux que la lilierté , qui consiste à n'obéir qu'aux lois? Et qu'y a-t-il de plus exécrable que l'hypocrisie démagogique , qui flatte une partie du peuple aux dépens de l'autre, pour les asservir et les dévorer toutes deux ? mais le mal est dans les démagogues. Quoi de plus beau (jue le talent de la parole , qui donne à la raison et à la vérité toute la force dont elles sont susceptibles ? Tant [lis pour (jui le fait servir à l'erreur et au mensonge. Mais eu conclura-t-on qu'il faut que , parmi les hommes , il n'y ait plus ni religion , ni philoso[)hie , ni autorité légale , ni instruction? Si la Providence eût permis qu'un si monstrueux délire eût existé une fois chez un peuple , ce ne pourrait être que pour faire voir , par les monstrueux effets qui en auraient résulté , ce qui doit arriver à l'homme quand il veut sortir de sa nature , (piaiid il prétend anéantir ou créer , oubliant que l'un et l'autre lui est également impossible , et qu'il doit tendre sans cesse à régler et à mesurer ce qui est à jamais de l'homme , au lieu de vouloir refaire l'homme ; et l'histoire et la philosophie profiteraient sans doute, pour l'instruction des races futures, de cette leçon terrible donnée une fois à l'orgueil humain.
Que faut-il donc faire pour obvier , autant du moins qu'on le peut, à ces abus de ce ({ui est bon ? D'abord renoncer à l'idée folle de détruire ou la chose ou l'abus; l'un et l'autre est également hors de notre pouvoir : ensuite diriger l'usage de la chose de manière à ce que l'abus nécessaire et inévitable soit le moindre qu'il se pourra. La sagesse humaine ne va pas plus loin. Vous craignez l'abus de la religion : vous avez raison. Faites que le prêtre n'ait de pouvoir que sur le spirituel , et de richesses que pour les pauvres : ce qui a été pendant plusieurs siècles peut encore être aujourd'hui. Vous craignez les abus de la liberté : elle en aura toujours; vous devez y compter; mais elle n'en aura que de très supportables , si , sous quelque prétexte que ce soit , vous ne permettez jamais l'arbitraire ; si vous vous souvenez que le comble de l'extravagance est d'attenter à la liberté pour mieux l'établir; si l'autorité légale est rigoiueusement conséquente dans ses actes , comme
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la logique dans ses procédés ; c'est-à-dire , si le glaive ne frappe que quand la loi a parlé, et ne frappe jamais autrement. C'est au crime à menacer, parce qu'il tremble : l'autorité légale , qui ne doit rien craindre , ne menace point ; elle agit dès que la loi a prononcé.
Quant aux abus de la philosophie et de l'éloquence , la source en est inépuisable : c'est à la raison de les combattre sans cesse : l'erreur et la raison se disputent le monde depuis son origine , et cette lutte durera autant que le monde. Le partage de l'une et de l'autre a varié suivant les siècles. Le nôtre , qui s'était extrêmement vanté de ses lumières , est parvenu en ce moment , il faut l'avouer , au »)j«.Tniiu»i de la démence. Les extrêmes se touchent : qui sait si nous n'atteindrons pas au maximum de la raison? Cela dépend du gouvernement et de l'éducalion , qui influent puissanmient sur les mœurs publitiues , comme les mœurs publiques influent sur l'art de penser et de parler. IMais d'ailleurs on ne peut ni ordonner ni défendre d'être éloquent , comme on ne peut ni ordonner ni défendre de raisonner bien ou mal. On nous cite l'Aréopage , qui avait interdit aux avocats les moyens oratoires. Je réponds que nous ne pouvons pas savoir à quel point une pareille défense était observée ; car où fixer précisément la limite qui sépare la simple discussion de l'éloquence ? Un de ceux qui m'ont écrit me demande si l'éloquence est autre chose que la raison elle-même. Oui , assurément , sans quoi tout homme raisonnable serait orateur : l'élo- (jucnce est la raison armée; et la raison a besoin (f armes , elle a tant d'ennemis ! Il prétend que la raison suflit pour conduire les hommes , et il oublie que les hommes ont des passions , et que le but (;e l'éloquence est d'exciter les passions nobles contre les passions basses. Le méchant fait le contraire , je l'avoue ; mais vous ne pouvez pas plus empêcher l'un ([ue l'autre. Au reste, j'ai peine à comprendre l'à-propos de cette question , soit en général , soit en particulier. En général , dans ce que nous connaissons des orateurs anciens ou modernes , le bon usage de l'éloquence l'emporte de beaucoup sur l'abus ; et pour ce qui nous regarde depuis la révolution, s'il croit que l'éloquence est pour (pielque chose dans la masse de nos maux, il est loin de la vérité. Mais, si, d'un autre côté , elle n'a pas fait , là ou elle s'est rencontrée , tout le bien qu'elle pouvait faire ; si elle n'a pas empêché tout le mal qu'ont fait la scélératesse et l'ignorance, c'est que l'élotiuence seule ne suffit pas. Cicéron , s'il n'eût été qu'orateur, n'eût pas triomphé de Catilina. Il fut honmie d'état ; il eut à la fois et de la fermeté el de la po-
lilique : il mil dans ses aclions et dans ses moyens la même énergie (lue dans ses paroles , et Rome fut sauvée.
L'article le plus important de nos dernières discussions regarde la personne de Cicéron, .Te ne prétends sûrement pas qu'il n'y ait aucun reproche à lui faire ; mais tous les griefs articulés ici contre lui sont si peu conformes à la vérité historique, que la meilleure manière d'y répondre doit être un exjwsé clair et précis des ftiits véritables. Chacun pourra connaître alors facilement ce qu'on peut hlàmer dans la conduite de Cicéron, ce qu'on peut excuser, ce qu'on doit louer ; chacun sera dès lors à portée de prononcer avec connaissance de cause, et de fonder son jugement sur des résultats positifs. Celte courte discussion , qui entre naliirellement dans un cours de littérature , peut à la fois nous intéresser et nous instruire.
Il ne fallait pas dire que c'est à l'époque la plus éclatante de la vie de Cicéron, celle où il fut nommé père de la patrie, que commencent ses fautes, et que sa gloire se ternit. Depuis cette opo({ue jusqu'à son exil, dans un intervalle de quatre années, je ne crois pas qu'il ait commis aucune faute, et celles qu'on lui attribue ici sont des suppositions gratuites.
Il ne fallait pas demander si un homme aussi habile que lui avait démêlé les vues ambitieuses de César : de moins clairvoyants que lui ne s'y trompaient pas; là-dessus tous les historiens sont d'accord. On demande ensuite poKrqiioi */ n'épia point ce jeune ambitieux , pourquoi il ne s'opposa point à ses prétentions. Voyons donc si ce qu'il a fait n'était pas tout ce qu'il pouvait faire.
On parait oublier ici que César n'était pas encore alors celui qui menaçait de plus près la liberté : c'était Pompée tout puissant dans Rome, Pomiiée qui aurait pu , au retour de la guerre de Mithridate, s'emparer sans obstacle de tout le pouvoir qu'avait eu Sylla. Il ne le voulut pas. Son ambition affectait le litre de premier citoyen de Rome, cl redoutait celui île tyran ; il congédia son ai-mée, et cette démarche le rendit d'abord l'idole du sénat et du peuple. Il n'avait contre lui que le parti rél»ul»licain, ceux qu'on appelait vpiimates, mol (jui répondait àl'expression grecque d'aristocrates. C'est pour nous un étrange blasphème; mais, en parlant des anciens, nous sommes obligés d'adopter leur langue et leurs idées. Parmi nous, un aristocrate est un partisan d'une noblesse proscrite, et parconséciuenl un ennemi de notre démocratie. Chez les Romains, oii le gouvernement élail entre les mains d'un sénat permanent , <pioi- «pie la souveraineté fût dans le peuple ; chez les }v>niains, qui avaient conservé le patriciat, quoi-
([ue les plébéiens fussent susceptibles de toutes les charges sans exception, les aristocrates étaient les amis et les soutiens de la constitution, les ennemis de toute puissance arbitraire , soit qu'on y parvhit en flattant le peuple , comme IMarius ; soit cju'ou s'en emparât en s'attachant au sénat, comme Sylla. Les optimates étaient, au temps dont nous parlons , les meilleurs et les plus illustres citoyens de Rome , les Catulus , les Domilius , les Marcellus, les Hortensius, etc. , et Cicéron à leur tête, tiepuis son consulat, quoiqu'il ne fût pas patricien. IMais Caton ne l'était pas non plus ; et je suis sûr que la plupart de ceux qui citent le plus souvent ces deux grands noms de Caton et de Brutus seraient bien étonnés, si on leur apprenait ce que du moins tout le monde doit savoir ici ' , ([ue Caton et lîrutus étaient les plus déterminés aristocrates (jui aient jamais existé. La raison n'a pu que rire de pitié de voir pendant long-temps des gens qui savaient à peine lire vouloir jeter toutes les nations du monde dans un même moule politique, etùijurier même celles qui x»rétendaient être libres et républicaines à leur manière. On est enfin revenu, quoique un peu tard, de cette démence inouïe, qui malheureusement a été quelque chose de pis qu'un ridicule : on s'est aperçu que ceuxqu' avaient proclamé les droits de l'homme devaient respecter ceux des peuples, qui tous ont le droit de se gouverner comme il leur plaît; et que , s'il y a un moyen légitime d'influer sur les autres gouvernements, c'est de donner dans le sien l'exemple de la sagesse et du bonheur.
Crassus, ennemi de Pompée, parce qu'il n'avait que des richesses à opposer à sa gloire, ne laissait pas de balancer à un certain point son crédit par une opulence énorme qui offrait tant de ressources dans ime république con'ompue , où tout était vénal. Leurs divisions troublaient un peu l'état, mais maintenaient du moins la liberté. César, qui en savait plus qu'eux deux; César, que sa haute naissance et ses grands talents faisaient déjà remarquer j qui s'était rendu agréable à la multitude l)ar ses profusions et sa popularité ; (pii s'était contiuit dans son gouvernement d'Espagne de manière à mériter un triomphe; César sentit qu'il avait besoin de ces deux hommes , qui lui étaient supérieurs par l'âge et le crédit, et il se rendit médiateur entre eux, pour s'en servir, les tromper, et les renverser. Apprenons des historiens les niotifs qu'il employa auprès d'eux. Que faitesvous, leur disail-il , par vos dissensions éternelles, si ce n'est d'augmenter la puissance de Cicéron et
' Les écoles normales étaient composées de douze ccnls iivliuilctus de in-ofcssion.
ANCIENS. -
de Caton ? Lujums-nous ensemble : nous subjuguerons tout ; nous ferons disparaître toute autre autorité, et nous serons seuls maîtres de la république.
Cicéron, eu effet, depuis son consulat, avait dans le ^gouvernement nue influence assez prépondérante pour que Pompée lui-même en fût jaloux. Les détracteurs de Cicéron, c'est-à-dire, les restes impurs de la conspiration de Catilina , tous ceux qui en avaient été les fauteurs secrets ; en un mot , tous les mauvais citoyens traitaient de tyrannie celle autorité que Cicéron ne devait qu'à ses talents, à ses vertus, à ses services, et dont l'exercice élait toujours légal ; et remarquons , en passant, que les méchants traitent toujours la loi de tyrannie , et ne donnent jamais le nom de liberté qu'à l'anarchie, parce que, sous le règne de la loi , ils ont tout à craindre , et dans l'anarchie tout à gagner. Il semblerait qu'on ne dût plus se laisser prendre à des pièges connus depuis tant de siècles, et que l'application de ces vieilles vérités dût être un sûr préservatif contre des abus si grossiers. Mais la plupart des gouvernés ignorent ces vérités, la plupart des gouvernants manquent de courage pour les appliquer; et c'est ainsi que se vérifie le mot de Fontenelle, que les sottises des pères sont perdues pour les enfants.
Cicéron et Caton virent venir le coup , et réunirent leurs efforts pour s'y opposer, Cicéron surtout, qui aimait Pompée, et dont Pompée faisait profession d'être l'ami, n'caiblia rien pour lui ouvrir les yeux sur la politique de César, et sur les suites funestes qu'elle pouvait avoir, si Pompée et Crassus s'unissaient à lui pour le porter au consulat. Pompée ne voulut rien entendre : cet homme, qui n'eut rien dans un haut degré , si ce n'est les talents militaires, trop exaltés d'abord en lui parce que sa fortune fut encore au-dessus, trop rabaissés ensuite parce qu'elle l'abandonna devant César, qui était supérieur à tout; cet homme, plein de petites passions qui lui faisaient oublier de grands intérêts , dissimulé sans être fin , et toujours dupe de sa vanité infiniment plus que Cicéron , à qui peut-être on ne l'a tant reprochée que parce qu'elle se mêlait en lui à l'amour de la véritable gloire ; Pompée ne vit que l'assurance de ne plus trouver d'obstacles à ses volontés, et repoussa toute idée de danger par la confiance présomptueuse d'être toujours à portée d'arrêter César quand il le voudrait. Ainsi se forma le premier triumvirat : on sait quelles en furent les suites. Pompée ne pardonna pas à Cicéron d'avoir voulu l'empêcher : César lui en sut très mauvais gré. Devenu consul, il fit passer, avec l'appui de Pompée et des tribuns , les lois les plus pernicieuses , et obtint enfin ce qu"il
désirait , comme le grand moyen de domination , le commandement d'une armée dans une province à conquérir, dans les Gaules. Tous deux abandonnèrent aux fureurs du tribun Clodius, Cicéron, qu'ils voulaient absolument éloigner de Rome, ainsi que Caton , pour y dominer sans résistance. Cicéron alla en exil pour ne pas exciter une guerre civile ; et , n'ayant point de prétexte contre Caton, ils s'en défirent en lui donnant le gouvernement de l'île de Chypre.
Qu'on nous dise maintenant que Cicéron devait éclater, tonner, sonner le tocsin dans Rome, etc.; cela prouve seulement qu'on ne comiaît pas assez les mœurs de Pvome et de l'histoire. Quelques observations en donneront une plus juste idée. Il faut se souvenir qu'à Rome tous les grands pouvoirs, tous les moyens d'action , étaient dans les magistratures , dans l'usage ou l'abus plus ou moins étendu que l'on pouvait faire d'une autorité qui n'avait de frein que le danger d'être mis en jugement en sortant de charge ; danger qae ces magistratures mêmes mettaient souvent en état de prévenir. Tout se faisait donc par des formes légales, si ce n'est quand on recourait ouvertement aux armes ; ce qui , depuis Sylla , n'arriva que lorsque César passa le Rubicon. On nous dit : Que faisait Cicéron quand César se perpétuait dans son commandement, au mépris des lois? Point du tout, ce ne fut pas au mépris des lois, mais en vertu des lois , en vertu d'un décret rendu par le sénat , et soutenu par les tribuns et par Pompée, que César se fit renouveler pour cinq ans le conmaandement dans les Gaules. Et que pouvait faire Cicéron contre l'autorité du sénat et du peuple? Son accusateur a l'air de croire qu'il en était de Rome comme de la petite république d'Athènes, où le peuple, peu nombreux, traitait par lui-même toutes les grandes affaires, où le crieur public disait au nom du peuple : Qui veut parler? Il a l'air de croire en conséquence que Cicéron pouvait faire avec la parole tout ce qu'a fait Démosthènes. Nullement. A Rome , tout était subordonné aux magistrats : au sénat, tout dépendait primitivement des consuls; dans l'assemblée du peuple, tout dépendait des tribuns. Ces magistrats pouvaient convoquer ou dissoudre à leur gré les assemblées : les tribuns particulièrement pouvaient empêcher qui que ce fût de parler au peuple sans leur permission ; c'était un des droits de leur charge . Ainsi, quand les triumvirs étaient assurés des consuls et des tribuns ( et ils en avaient les moyens) , rien ne pouvait leur résister. Caton voulut une fois s'opposer à une loi de César, alors consul. César, qui était à la tribune aux harangues avec les tribuns , fit conduire Caton en prison. Il y a plus : les con-
suis el les tribuns étaient les maîtres de suspendre toute espèce d'assemblée, et, par conséquent, toute élection de magistrats. C'est ce qui arriva quand Pompée voulut forcer les Romains à le nommer dictateur. La faction dont il disposait arrêta toute élection, et l'on finit par le nommer seul consul; ce qui était sans exemple, et ce que Caton luimême approuva , parce qu'un gouvernement irrégulier, disait-il, valait encore mieux ([ue l'anarchie.
Vous concevez maintenant que l'éloquence et la vertu même ne pouvaient pas tout faire, et qu'il fallait de la politique. Quelle était celle de Cicéron? De balancer et de contenir, les uns par les autres , ces citoyens ambitieux qui se disputaient le pouvoir; et certes, il n'y avait rien de mieux à faire. Il connaissait parfaitement Pompée et César ; il vit bien que ce dernier voulait aller plus loin que l'autre; (pie l'un voulait dominer dans la républi'jue sans la renverser, mais (pie l'autre foulerait aux pieds toutes les lois, et voulait décidément régner. Il resta donc attaché constanunent à Pompée, quoiqu'il eût beaucoup à s'en plaindre. Il ne cessa de le mettre en garde contre l'ambition de César ; il prévit parfaitement tout ce qui arriverait, jugea parfaitement les hommes et les choses : ses lettres, que nous avons, en font foi. Quand César eut levé le masque et passé le Rubicon, Cicéron ne llécinl point le (jciwu devant l'idole, comme on le lui reproche ici. Il s'en faut de tout. Voici ce qui se passa :
Convaincu que la guerre civile finirait par donner un maître à Rome, il avait tout fait ponr prévenir la rupture entre César et Pompée, comme il avait tout fait auparavant pour empêcher leur coalition. En effet , le triumvirat laissait du moins une apparence de gouvernement légal et républicain, et la guerre civile devait infailliblement amener le pouvoir absolu. Quand les maux sont inévitables, la prudence ne peut que choisir le moiiulre : Miiiima de inalis est sa devise. La jactance et l'imprévoyance de Pompée , également insensées, avaient tout perdu. Il se vit obligé de quitter en fugitif Home et l'Italie : et pourtant l'autorité légale était de son côté ; et tous les républicains le suivirent, en le condamnant. Cette é|)oque est une de celles ipii ont attiré le plus de reproches à Cicéron sur les irrésolutions dont ses lettres nous ont rendus confidents avec Atticus. Je ue crois [las qu'ils soient fondés; car l'irrésolution n'est pas toujours de la faiblesse. Cicéron n'hésitait pas sur le [larti qu'il devait prendre; mais il eût voulu le prendre le plus tard possible, parce {piil en prévoyait l'issue. 11 ap|)rocie les deux partis en deux mois. D'un cote, dit-il, .void tous les
droits; de l'autre, toutes les forces. César, qui affectait autant de modération cpie Pompée affectait d'orgueil , faisait des propositions de paix assez plausibles, et Cicéron eût désiré qu'on s'y prêtât; mais Pompée ne voulait rien entendre. César avançait toujours vers Pvome , et se proposait de convoquer ce qui était resté dans la ville de sénateurs et de magistrats, afin de donner à sa cause cette apparence de légalité, toujours si importante dans les mœurs romaines. Il se détourne de sa route , et va, suivi de quatre ou cinq cents hommes, demander à souper à Cicéron , retiré dans une de ses maisons de campagne. Vous allez juger, par cette visite et par le résultat qu'elle eut , de quelle haute considération jouissait Cicéron, sans autre puissance que celle de son nom , de ses talents, de ses vertus , et en même temps si cette faiblesse dont on l'accuse alla jamais jusqu'au sacrifice de ses devoirs. César, qui lui rendait plus de justice (jue nous, n'essaya même pas de l'engager dans son parti; il se bornait à lui demander de garder la neutralité, qui convenait, disait-il, à l'âge tlà la dignité d'un homme tel que lui, seul en état de se rendre médiateur entre les deux partis, s'il y avait lieu à un accommodement. Il promettait d'en faire les ouvertures au sénat, et pressait Cicéron de s'y trouver. Mais si j'y vais , dit l'orateur, me sera-t-il })ermis de dire lua pensée! — Sans doute. Alors Cicéron énonça un avis directement (Contraire aux vues de César. Celui-ci s'écrie : f^oilà précisément ce que je ne veu.v pas qu'on dise. — Je n'irai donc pas au sénat, reprend froidement Cicéron, car je n'y saurais dire autre chose. César répliqua aigrement, et même avec menace. Tous deux se (piiitèrentfort mécontents l'un de l'autre; et, peu de jours après, Cicéron se rendit au camp de Pompée.
Que ceux qui le taxent de faiblesse se supposent eux-mêmes dans une pareille conférence avec César, et (ju'ils n'oublient pas son cortège, qui, an rapport de Cicéron et des historiens, faisait frémir. Il était tel que peut-être on eût excusé celui qui en aurait eu quelque effroi. Cicéron en eut horreur, et conclut ([u'il valait encore mieux être vaincu avec Pompée que de vaincre avec ces gens-là.
Passons à ce qui suivit la journée de Pharsale, el d'abord écoutons l'accusateur qui s'écrie : P^ous vir'iez, Cassius el IJrutus, et vous viviez pour Home: vous aviez reçu la vie du tyran, mais la mort était le pri.v dont vous vouliez payer son odieux bienfait.
Ke croirait-on pas, sur ces expres-;4ons , que Hrutus et (Cassius ne s'étaient résoltis à vivre (jue pour tuer César? Nullement. Ouvrez l'histoire,
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el vous verrez que tous deux s'étaient empressés , lie se réconcilier avec lui de très bonne loi ; que j tous deux étaient au raiiJj de ses amis , et pavticu- j lièrement Brutus; (jue tous deux lui avaient écrit j après la défaite de Pliarsale , poiir prendre ses or- \ dres, et se rendre auprès de lui; que Brutus même | pressa beaucoup Cicéron pour en faire autant : S celui-ci du moins attendit que César lui écrivît le | premier. Rien de tout cela ne doit nous étonner. | 7\ucun d'eux ne désespérait encore de la chose pu- j bli(|ue, et tous voulaient voir comment César use- ' rait de sa victoire. On n'avait pas oublié l'abdication de Sylla : César était capable de faire plus. Sa conduite , dans les premiers moments, fut si magnanime, (ju'elle dut relever toutes les espérances. Brutus et Cassius s'y livrèrent plus que personne; ils ne quitlaient presque point le diclateiu\ Ils en reçurent toutes sortes de bienfaits, et jouirent d'un grand crédit auprès de lui. Cicéron, que l'âge et l'expérience rendaient plus défiant, s'était renfermé chez lui, et n'alla qu'une fois chez César pour rendre service à un ami. La foule était si grande qu'on lit attendre Cicéron quelque temps dans une antichambre. César sortit un moment, l'aperçut, lui fit des excuses; et, rentrant chez lui, dit ces paroles très remarquables : Comment essayez-vous de ine persuader que ma puissance est agréable aux Jiomains , quand je vois un consulaire tel que Cicéron que l'on fait utiendre dans mes antichambres? Dans les assemblées du sénat, il garda un profond silence jusqu'à l'affaire de iVlarcellus. Qu'on reproche ici à Cicéron , comme la dernière des bassesses, d'avoir partagé en cette occasion la sensibilité et la reconnaissance du sénat , et d'avoir prodigué des louanges au tyran ; voici ma réponse :
Jugeons toujours les choses à leur place; voyons les temps, les mœurs et les hommes. Pour accuser Cicéron, il faut ou condamner ici le sénat entier, sans excepter ceux qu'on nous oppose sans cesse , Brutus et Cassius, ou pouvoir citer quelqu'un dont la conduite fit un contraste avec celle de Cicéron; car enfin, puisqu'il y avait des républicains, et entre autres, les soixante sénateurs qui conspirèrent quel(|ue temps après, pourquoi ne s'en serait-il pas trouvé un seul qui se conduisit autrement que Cicéron? pourquoi au contraire en fit-il beaucoup moins que tous les autres , comme le prouve le détail de celte séance, qui nous a été conservé ? C'est que nous confondons tout, faute d'attention. La manière dont César se comporta ce jour-là à l'égard du plus liéterminé républicain et de son plus mortel ennemi, Marcellus, dont il accorda le retour aux instances et aux supplications du :iénal, enchanta tous les es-
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prits , et confirma l'opinion où l'on était encore (|ue César pouvait être assez grand pour rétablir la république. Cicéron, sensible également, et conmie citoyen et comme ami , ne se défendit pas de cet enthousiasme général. Il rompit pour la première fois le silence ; il loua , non pas le tyran , puisqu'il faut le dire , mais César , mais le grand homme : ce titre n'était pas contesté; l'autre était encore douteux , et César n'exerçait qu'une magistrature légale. Et pourquoi donc Cicéron n'aurait-il pas remercié et loué César , quand le sénat entier avait demandé et obtenu le retour de Marcellus? C'est ici qu'il faut répondre sur le motif de iamiiié, que l'accusateur rejette entièrement. Sans doute elle ne peut jamais autoriser ni un crime ni une bassesse. Mais d'abord, il est clair que , dans les idées et les mœurs de ce temps-là , nul ne se croyait a\ ili en adressant des prières el des remerciements au premier magistrat de Rome : on sait jusqu'où on descendait quelquefois en ce geiKC, et sans rougir , devant les juges. Je n'examine point ici ces mœurs; ce n'est pas la question : j'en rends un compte fidèle, et personne n'ignore que partout les actions des particuliers sont jugées en raison des mœurs publiques. J'ajoute que les devoirs de l'amitié allaient, chez les Romains, beaucoup plus loin que parmi nous; el, quelque opinion qu'on puisse en avoir, il est constant qu'il faut juger un Romain sur les mœurs de son pays,
A présent voulez-vous voir dans ce même remerciement pour Marcellus la preuve des intentions et des espérances de Cicéron ? Voulez-vous voir de quel ton il parle au vainqueur de Pharsale et au maître du monde ? Pielisez un morceau de celle harangue , sur laquelle heureusement le temps n'a point passé l'éponge de l'oubli ; et dans ce morceau sublime vous verrez que l'orateur dit au héros , en propres termes , qu'il n'a rien fait de vraiment grand s'il ne rétablit pas la liberté publique sur des fondements solides ', Est-ce là le langage d'un esclave cl d'un adulateur ? Jusqu'à ce qu'on me cite quelqu'un qui ait parlé ainsi à César , on me permeltra d'admirer Cicéron. Je sais qu'il donne à la vérité des formes douces et attirantes; mais quand on veut rappeler à la véritable gloire un homme que l'on en croit digne , doit-oii se servir de paroles dures? Voltaire, dont on a cité des vers sur lescjuels je vais m'expliquer lotit à l'heure, en a fait d'antres où il semble avoir deviné l'ame et les intentions de Cicéron. C'est dans la tragédie de Rome sauvée où Cicéron dit à Caton, (jui voudrait (jue l'on traitât César connue Catilina :
' \dycz ce morceau dans le cUapiU'c prt-céclcnt.
Apprends à distinguer l'ambitieux du traître : S'il n'est pas vertueux , ma voix le force à l'être. Un courage indompté dans le cœur des mortels Fait ou les grands héros ou les grands criminels. Qui du crime à la terre a donné des exemples. S'il eût aimé la gloire , eu t mérité des temples ; Catilina lui-même , à tant d'horreurs instruit , Eût été Scipion, si je l'avais conduit.
Cicéroii se trompa clans son espoir : tous les autres se Uompèreut. Pourquoi l'accuser seul ? C'est après cette séauce , où le sénat avait paru si satisfait déjà déférence de César et de ses dispositions pour la république , que Cicéron écrivit à Atticus qu'il commençait à espérer pour elle, puisqu'elle avait paru reprendre quelque chose de son ancienne dignité. Ce fut alors (ju'il parla pour Ligarius et Déjotarus, et il était impossible qu'il s'en dispensât. Qu'aurait-on dit de lui , s'il eût refusé de parler pour un ami et pour un client , quand César paraissait s'étudier à lui complaire, et, pour me servir des termes d' Atticus, semblait courtiser Cicéron ? IMais quel fut donc le mouient oii ses espérances s'évanouirent, et où se forma la conspiration? Tous les historiens sont d'accord là-dessus : c'est lorsque César, enivré de sa fortune , fit rendre ou du moins accepta des décrets honorifiques, qui allèrent bientôt jusqu'à la plus basse adulation ; quand il permit que sa statue fût portée avec celle des dieux; quand il blessa la fierté du sénat en ne se levant pas devant une députation de cette compagnie; enfin, quand il eut laissé apercevoir ses prétentions à la royauté, le jour qu'Antoine eut la lâcheté de vouloir essayer le diadème sur son front. Dès ce moment sa mort fut résolue. Des billets adressés à Brutus lui avaient déjà rappelé ce que Rome attendait d'un homme de son nom, et ce fut Cassius qui le détermina. Comment l'accusateur de Cicéron peut-il dire que , s'il ne fut pas du complot , c'est que ses complaisances pour le dictateur le leur avaient rendu suspect? Connnent, sur un pareil motif, Brutus et Cassius auraient-ils pu suspecter ou méconnaître le républicanisme de Cicéron, sans s'accuser eux-mêmes , puisijue leur conduite avait été beaucoup moins réservée que la sienne ? Depuis que César avait laissé voir en lui un tyran, les sentiments de Cicéron furent très connus : la liberté de ses discours alarma ses anus; et l'on sut que César en était offensé. Cicéron avait tout récemment publié im éloge de Caton, l'homme que le tyran haïssait le plus : cet éloge fit la sensation la plus vive , et César crut devoir y répondre par un écrit intitulé l'AnU- Caton. Les vers d'une tragédie {fM Mort (le César) où l'on fait parler Brutus ne sont nullement une auloiilé contre Cicéron. i Bruliis, eu effet, lui sut très mauvais gré , dans j
la suite de ses liaisons avec le jeune Octave; mais au temps dont nous parlons, il était fort attaché à Cicéron. On croit avec raison que, si les conjurés ne le mirent pas dans leur secret , c'est qu'il ne leur parut pas qu'un homme de son âge (et il avait soixante-quatre ans) fût propre pour un coup de main, et qu'ils craignirent, ou que la timidité d'un vieillard ne nuisît à la vigueur de leurs mesures , ou que son expérience ne le mit naturellement à la tête d'une entreprise dont ils ne voulaient pas lui laisser l'honneur.
Au reste, ceux qui voudront approfondir tous ces détails n'ont qu'à lire le précieux recueil de sa correspondance avec Atticus; on y voit son ame à nu : on pourra juger si ses vertus ne l'emportaient pas sur ses faiblesses. Il se les reproche plus sévèrement que personne, celles du moins qui touchent à la chose publique; car, pour ce qui est de son abattement dans l'exil , et de son excessive douleur de la mort de sa fille , il ne veut pas se rendre sur ces deux articles , et oppose sa sensibilité à tous les reproches : ce qui n'empêche pas que je ne sois de l'avis de ses contemporains, qui pensèrent avec raison que les sentiments les plus justes ont leur mesure, et que rien ne doit ôter à l'homme le courage qui sied à l'homme. Je condamne aussi avec eux et avec lui-même les complaisances que lui arracha la funeste amitié de Pompée , qui le compromit plus d'une fois, surtout lorsqu'elle l'engagea à défendre en justice deux hommes aussi méchants que Gabinius et Valinius , que dans plusieurs de ses harangues il avait couverts d'opprobres.
Il reste à lejustifiersur le jeune Octave, et c'est ce qui sera le plus facile et le plus court. Je n'ai besoin que de la vérité historique , que l'accusateur a violée à toutes les lignes d'une manière vraiment étrange. Il fait mourir Brutus et Cassius avant Cicéron, et la guerre n'était pas même commencée quand ce grand homme fut la première victime du glaive triumviral.il le fait trawquille spectateur des grands débats qui suivirent la mort de César, et il y fut le premier acteur, le plus ferme appui de la liberté, l'ame du sénat, et le plus terrible ennemi d'Antoine. C'est là qu'il redevint ce qu'il avait été contre Catilina, et que ses derniers travaux, couronnant une vie glorieuse , furent couronnés par une belle mort.
Je conclus en affirmant, l'histoire à la main, que Cicéron , quolipie en général la politicpie ait dominé dans son caractère plus que l'énergie, quoique sa conduite ait offert des inégalités , n'a jamais trahi un moment la cause publique ; et . sans vouloir rép('lt'r ici tous les éloges (pio les an- <"icns lui ont prodigués on prose et en vers sur
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ses vérins patriotiques, je m'en tiendrai an témoignage d'un homme (jui ne pouvait pas être soupçonné de llalter la mémoire d'un républicain dont la mort devait le faire rougir. Ce même Octave, devenu empereur sous le nom d'Auguste, surprit un jour son petit-fils Drusus lisant les ouvrages de Cicéron. Le jeune homme voulut cacher le livre sous sa robe, craignant de faire mal sa cour à César, en lisant les écrits d'un républicain. Lisezle , mon fils, lui dit Auguste : c'était un beau (jéhie, et un excellent citoyen qui aimait bien sa patrie.
Vous avez dû voir qu'une des sources les plus fécondes de ces préventions , aujourd'hui si communes , contre tant de grands hommes , et de cet esprit détracteur que l'on signale contre eux comme à l'envi, c'est une ignorance de l'histoire, qui prouve combien toute espèce d'étude est négligée, et toute espèce d'instruction devenue rare. Il en résulte souvent des conséquences bien autrement graves que celles que je viens de relever, puisqu'il tout moment l'erreur et le mensonge soîit cités comme des autorités , et dans des occasions de la plus haute importance. Ce même Cicéron , dont nous venons de nous occuper , m'en rappelle un exemple aussi déplorable que honteux. Lorsqu'il s'agissait d'établir ces tribunaux sanguinahes que l'on déteste aujourd'hui tout haut, depuis qu'on les a vus tomber , mais qu'alors on osait à peine censurer, qui croirait que , sur queUiues représentations qui s'élevèrent contre ce code inouï qui permettait de condamner, sans preuves, un membre de la Convention cita du ton le plus imposant la conduite de Cicéron dans le jugement des complices de Catilina?
« Cicéron , s'écria-t-il , eut-il l)esoin de preuves pour envoyer à la mort Catilina et ses complices ? »
Je veux croire que, si personne ne releva cette grossière imposture, c'est qu'on n'osait pas même démentir les tyrans sur un fait historique aussi connu que celui-là devait l'être; et pourtant j'ai vu , depuis , cette même fausseté répétée dans des écrits qui n'étaient pas voués au mensonge. C'est un des motifs qui m'engagent à répéter aussi devant des hommes faits ce que savent , au collège , des écoliers de douze ans , que jamais la conviction juridique n'a pu aller plus loin que dansl'atfaire dont il s'agit , puisque le sénat romain prononça sur la signature et l'aveu des conjurés. Pour ce qui est de Catilina lui-même, qui ne fut jamais mis en jugement, et qui périt les armes à la main , l'erreur au moins est indifférente; et je n'en parlerais même pas , si tout à l'heure encore on n'avait pas entendu parler dans la Convention de \'échafa^^d de Catilina.
Mais ceci me ramène au dernier engagement que j'ai pris de tirer de Cicéron, comme j'ai fait de Démosthènes, quelques rapprochements des exemples anciens avec ceux de la tyrannie, heureusement enfin abattue. Ceux qui observent la théorie du crime dans tous les temps et dans tous les pays, et qui surmontent le dégoût de cette pénible étude en faveur de l'utilité dont elle peut être pour connaître et traiter les maladies morales et politiques, comme la médecine interroge les poisons et jusqu'aux excréments pour y chercher des remèdes aux maladies du corps , ceux-là remarqueront quelques rapprochements sensibles entre les moyens de rapine et d'oppression que tira Verres de la guerre des pirates , et ceux que la guerre de la Vendée a fournis si long-temps aux tyrans de la France. Il est vrai que Verres n'avait du moins aucune part à cette piraterie maritime, qui existait long-temps avant lui; qu'il ne l'avait ni excitée ni entretenue , non plus que celle de Spartacus, dont les faibles restes servirent aussi de prétexte à ses cruautés. Mais, au lien d'employer la force publique qu'il avait entre les mains à combattre et repousser les corsaires , il prit pour lui l'argent de l'état, dépouilla ses défenseurs , et , après les avoir mis hors d'état d'agir, les assassina juridiquement, de peur qu'ils ne déposassent contre lui. Notre histoire dira aussi que dans cette abominable guerre de la Vendée , qui n'a existé que parce qu'on l'a voulu, dans cette guerre qu'on a soigneusement nourrie parce qu'elle servait à tout, nos tyrans ne choisirent guère pour commandants que des complices; (pi'ils les envoyèrent moins pour combattre des ennemis armés , que pour piller et massacrer nos concitoyens fidèles et paisibles. Nous avons lu dans les Verrines que le proconsul romain , qui avait juré une (juerre àmort aux négociants , faisait arrêter tous les commerçants riches et tous les connnandants de navires qui appori aient des denrées dans les ports de Sicile, et qu'il confisquait leurs marchandises parce qu'ils étaient, disait-il, dupartides esclaves fugitifs, etqu'ils leur avaient fourni des vivres ; qu'il fit même périr une foule de ces innocents, éloigna des côtes de sa province tous les marchands épouvantés du bruit de ses fureurs , mit la famine sur la flotte, et l'aurait mise dans sa province, s'il l'eût gouvernée plus long-temps. El c'est ainsi que, parmi nous, l'opulent commerce de Lyon , de Nantes , de Bordeaux , de Marseille , etc., qui faisait envie au reste de l'Europe, a été anéanti par ceux qui avaient proscrit lenégociantisme, crime a-issi nouveau que le terme, et le seul crime de ces hommes laborieusement utiles, dont l'active industrie approvisionne un
empire , qui généralemenl ne peuvent s'enrichir qn'en faisant du bien , ne peuvent élaiilir leur cré- <iit que par une répulalion de probilé, ne peuvent î^agner qu'en raison de ce qu'ils risquent , dont la profession el les talents sont honorés partout , encouragés partout où l'on a les premières notions de gouvernement ; qui d'ailleurs sont naturellement les premiers amis de la liberté et des lois , puisque la liberté et les lois sont les premiers appuis de leur commerce et de leurs travaux; enfin, qui, dans tous les temps et chez toutes les nations, ont été mis par la philosophie au nombre des bienfaiteurs du genre humain.
Cicéron n'a pas dédaigné de faire mention d'un Seslius, d'un geôlier des prisons de V^errès, d'un des derniers satellites du préleur; et pourquoi? C'est (ju'il savait que le caractère des commandants devient celui des subalternes, et qu'on peut juger des uns par les antres. Il y a dans l'esprit de tyrannie une bassesse naturelle, une abjection particulière qui peut dépraver jus(|u'aux boiuieaux; et un honnne qui n'aurait vu cpie nos échafauds et nos prisons aurait pu juger alors de notre gouvernement. Mais Cicéron ne parle que d'un Sestius, et nous en avons eu des milliers, dont l'histoire ne dédaignera pas non plus de faire mention. Et combien ils ont surpassé Sestius ! Ce misérable rançonnait l'inforlune, il est vrai, il faisait payer la sépulture ; et ce genre de commerce était interdit à nos Sestius , puisqu'il n'y avait plus même de sépulture parmi nous : mais on ne nous dit point «pi'il se fit un devoir et un [)laisir d'insulter à tout moment le sexe, la vieillesse , le besoin , la maladie, l'agonie, les cadavres Que de détails affreux (pie je ne fais qu'indiquer à vos souvenirset à vos réllefions! Ici je n'en dois pas faire davantage; je connais la mesure de mes fonctions et de mes paroles. Mais ces détails ne sont pas perdus pour l'instruction de la postérité. Non , ils ne le seront pas : j'en jure ' par l'iumianité outragée comme elle ne l'avait été jamais; et si la nature a donné quelque force à mes crayons, si un profond sentiment des droits de Thomme peut suppléer à ce qui manque au talent, tous ces traits, toujours divers et toujours les mêmes , épars jus(pi'ici dans (luelques feuilles accusatrices, seront rassemblés et coloriés pour en former un tableau d'horreur et de \ érilé , où les yeux ne s'arrêteront pas sans laisser tomber (jucUiues larmes. Ces larmes ne seront pas inutiles : m^lilier tout ce (ju'a
■ On croira sans peine que ce n'esl pas par amour-propre que je rappelle ici les acclamations multipliées qui suivirent ce serment prononré aux éei.les normales et aux lycées. De l'anKMU'-propre, linnnien! dans un panil sujet 1 j'allestnis riunnanité. el l'Iiumanilc me répondait.
pu faire l'immoralité populairement érigée en principes dans un langage nouveau , c'est avertir l'homme de ne jamais dénaturer les expressions de la morale sous peine de tout dénaturer à la fois. Quelle leçon contre les brigands et les oppresseurs qui ont fait de ce travestissement monstrueux une arme si terrible , grâce à l'ignorance et aux vices de la multitude ! Et c'est bien en vain qu'ils prétendraient arrêter la main capable de les présenter au monde entier dans toute leur épouvantable difformité. Le glaive même des assassins viendrait trop tard : le tableau déjà tracé repos'e dans l'ombre en attendant le jour de toutes les vérités, et si le peintre n'est pas à l'abri de leurs coups , l'ouvrage est à l'abri tle leurs aîteinles.
Tous avez applaudi avec transport, dans le beau plaidoyer pour Archias , le magnifique éloge des lettres et des arts , digne du sujet et de Cicéron : et vos applaudissements étaient une sorte d'hommage expiatoire que vous leur rendiez après le règne de l'ignorance et de la barbarie. Mais (juand Cicéron , dix-huit siècles avant le nôtre, parlait avec tant d'intérêt et d'élévation de ce respect universel pour les talents de l'esprit, comme d'un caractère naturel à toutes les nations policées; (|uand ilcitait la poésie en particulier conune l'objet d'iuie espèce de consécration, même chez des peuples barbares ; quand le monde entier attestait la vérité de ces paroles, si on lui eût dit(|u'au bout il'une longue suite de siècles, et dans un temps où cette lumière des arts, alors renfermés chez les Grecs et les Romains, se serait répandue dans l'Europe entière , ces mêmes arts, ces mêmes lalents, chez une nation qui en aurait porté le goût el la perfection plus loin qu'aucune aulre, seraient solennellement déclarés un litre de proscription, dévoués à l'opprobre, aux fers, aux supplices; leurs monuments foulés aux pieds, trahies dans la boue , mutilés par le fer, livrés aux flammes, dans toute l'étendue d'un grand empire, sans la moindre réclamation; qu'aurait-il pensé de cette prophétie ? ne i'ent-il pas regardée comme une chimère qui ne pouvait jamais se réaliser, ù moins que des extrémités du globe il n'arrivât quelque horde sauvage et dévastatrice qui mît tout à feu et à sang chez cette nation subjuguée , ou que la colère du ciel ne la frappât tout entière d'un noir esprit de vertige, d'un délire atroce, dernier terme de la dégradation de l'espèce, el avantcoureur de sa destruction? El, si on lui eût dit encore (pie ces extra vangantes horreurs se commettraient au nom de la pitilosophie , au nom de la liberlé, au nom de Véfjulité, au nom de Vhumanitc, au nom des droits de t'Iwtume, ne se serait-il [)as tenu plus que jamais à celte seconde stqiposi-
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lion d'une démence absolue et d'nne punition divine, comme à la seule qui pût expliquer ce bouleversement inouï de toutes les idéis humaines.
Nous l'avons vu !.... et peu d'années auparavant nous étions aussi loin de le prévoir et de l'imaginer que Cicéron lui-même il y a près de deux mille ans. Nous l'avons vu ! et nous nous demandons encore s'il est bien vi-aique nous l'ayons vu : que sera-ce de la postérité ? Nous savons aujourd'hui que dans les pays étrangers on a d'abord refusé toute croyance à ce que l'on racontait de nous; qu'on imagina, non sans vraisemblance, que ces récils incroyables étaient semés par les plus furieux ennemis de la France ; et c'étaient bien eux en effet (pii avaient inventé , non pas les récits mais les crimes. Il a bien fallu se rendre enfin à la quantité , à l'uniformité, à l'authenticité des témoignages; ils étaient malheureusement pour nous trop publics. Il en sera de même des âges suivants : l'incrédulité la plus déterminée ne pourra former le moindre doute, quand on verra tous les crimes revêtus de l'appareil des formes légales dont les monuments originaux sont trop nombreux pour périr jamais; quand on lira les actes publics de toutes les autorités (pielconques, les discours , légalement inqirimés , de tous les agents du pouvoir, depuis ceux qui s'appelaient les représentants du peuple , ']im[u' aux derniers bandits des sociétés populaires; quand on lira seulement ces paroles que je transciùs textuellement d'une lettre écrite à la Convention par un de ses membres , et consignée dans les bulletins, datée d'une des villes jadis les plus florissantes de la France, et (jui n'est plus (ju'un monceau de ruines , L'esprit public est îenwnté dans ce département; les savants, les beaux esprits, les plumes élégantes ne sont jjJus; quand on lira la réponse d'un autre de ces représentants , so\ennellement attestée par une administration tout entière, qui avouait qu'elle n'avait fait arrêter personne , parce qu'elle n'avait trouvé personne de suspect :
« Eb quoi ! vous n'avez donc chez vous ni propriétaires ni hommes ini>trvils? »
Le travail de l'historien sera donc d'une espèce toute nouvelle : ordinairement il consiste à établir la vérité des faits, quand ils sortent un peu de l'ordre commun , ou que les circonstances en ont été peu connues ou mal exposées. Ici la difficulté sera de fonder la vraisemblable , malgré la plus éc'atante publicité, et malgré le noml)re et la clarté des témoignages. On n'y parviendra que par un esprit d'observation , propre à marquer l'enchaînement et la progression des causes et des effets, et capable de remonter jusqu'au premier
principe, sans lequel encore on ne pourrait rien expliquer.
Vous avez vu enfin avec quel plaisir Cicéron s'abandonne à l'encourageante idée , à la consolante perspective d'un avenir; avec quel ravissement il embrasse cette immortalité qui appartient à l'être qui pense ; et il est tout simple qu'une ame telle que la sienne , telle que celle d'un Platon, d'un Socrate , d'un Marc Aurèle ( car je ne veux citer que des païens) ne cherche pas à démentir le sentiment intime de son excellence, l'instinct de sa grande destination , et que , de la nuit même de sa demeure terrestre, elle s'avance , à la clarlé des idées morales et divines, jusque dans l'avenir immense et dans les années éternelles. Celui qui n'a pas déshonoré son origine et son espèce ne cherche pas un terme à son existence ; celui qui ne craint pas les regards du ciel ne demande pas à la lerre de le couvrir pour jamais. Mais pourquoi l'athéisme a-t-il fait en peu de temps de si affreux ravages , et devient-il un symbole de croyance , même pour l'ignorance la plus grossière ? Auparavant du moins la plupart des athées ne l'étaient guère qu'en paroles ; et la conviction , si elle existait chez des hommes instruits , n'était qu'un de ces traits de folie particulière , donl une tête d'ailleurs raisonnable peut devenir susceptible à force de vanité , comme on devient un illuminé , un prophète , un thaumaturge, à force d'exaltation, ou de curiosité; car toute passion forte peut donner à l'esprit un trait de démence : nous en avons des preuves fréquentes , et la folie en elle-même n'est guère que l'extrême préoccupalion d'une seule idée qui brouille toutes les autres. C'est ainsi du moins que j'ai toujours expliqué l'athéisme réel, <iui de toute autre manière me semble impossible. Mais aujourd'hui si cette funeste doctrine est presque devenue vulgaire , c'est qu'en détruisant toute moralité en actions et eu paroles , on a fait tomber la base de toute morale raisonnée , la croyance d'un Dieu: c'est qu'en accoutumant les hommes à se jouer sans scrupule et sans pudeur des mots de crime et de vertu , toujours employés en sens inverse, ou leur a enfin persuadé (jue tout ce que la nature et l'éducation leur avaient appris sur les devoirs de l'homme n'était qu'une illusion et un mensonge. Et avec quelle avidité des âmes qu'on a déjà corrompues doivent-elles se saisir d'une doctrhie qui met le dernier sceau à toute corruption , achève d'étouffer toute conscience , et de justifier tous les forfaits ! Que peut-il en coûter à des hommes de cette trempe , pour vouloir mourir comme des brutes , après avoir vécu comme des monstres? Des scélérats peuvent-ils envisager un
autre asile , un aulre espoir , uu autre partage que le néant?
D'ailleurs, il faut l'avouer , tous ces milliers de brigands dominateurs , qui en peu d'années ont plus ravalé la nature humaine- ([ue n'ont jamais pu faire les tyrans de tous les siècles , ont bien pu croire que , puisque la terre était à eux , ils n'avaient point de maître dans le ciel : ce raisonnement est à leur portée et très digne d'eux. Il y a plus , cette fête abominable , réellement consacrée à Robespierre sous le nom de l'Être suprême, a pu les persuader , plus que tout le reste , que cette proclamation si étrange n'était qu'une de ces farces révolutionnaires que la tyrannie étalait tous les jours en spectacle ; et ce qui était vrai et trop vrai de cette prétendue fête, ils l'ont cru du Dieu qu'on y outrageait. Et en effet, fut-il jamais pUis outragé ? Je ne parle pas seulement de l'opprobre que ce vil charlatan répandait sur la France entière, en lui ordonnant d'avertir l'univers que la nation française, au dix-huitième siècle, reconnaissait encore un Dieu. Il était juste que le même homme mît la Divinité en écriteau à la porte des églises , comme il avait mis la liberté en enseigne à la porte des maisons ; il était fait pour croire à l'une comme à l'autre, et pour les traiter de même toutes les deux. Je baisse les yeux de honte et d'horreur toutes les fois que j'aperçois, en passant, sur ces édifices qui furent autrefois des temples, ces inscriptions qui ne subsistent ' que pour déshonorer la nation. Mais qu'est-ce encore que ce scandale , si on le compare à l'appareil sacrilège dont Paris fut forcé d'être le témoin et le complice , quand un Robespierre ( car le mépris ne peut rien trouver de plus abject (pie son nom ) osa élever insolemment l'autel de son orgueil vis-à-vis l'échafaud de ses victimes , osa présenter au Dieu qu'il blasphémait une nation esclave et flétrie qu'il égorgeait chaque jour, et lever ses regards vers le ciel en foulant sous ses j)ieds le sang innocent? Sans doute ses innombrables agents se dirent alors ciu'apparemment il n'y avait point de Dieu qui l'entendît, puisqu'il n'y en avait point qui le foudroyât. Je sais qu'au moment de sa chute et de son supplice , on lui criait de toutes paris qu'il y avait un Dieu; mais il ne faut pas s'y tromper, ceux qui le lui disaient alors n'en avaient jamais douté. Au contraire , ceux qui voudraient lui succéder , malgré cet exemple , disent seulement que la fortune lui a manqué enfin, et qu'il n'a eu d'autre tort que de ne pas répandre assez de sang.
' Elles subsistaient alors au comnieiiccment de 94 ; et laiileur est le premier qui, devant douze cents auditeurs, se soit élevé contre cet excès de ridicule et de scandale qui avait encore des partisans.
On ne saurait trop le redire : la plaie la plus profonde que la tyrannie ait faite à la France , c'est cette perversité avouée, cette immoralité épidémi([ue (pii a rompu tous les liens de l'ordre social. C'est là le grand mal qu'il faut guérir avant tout , et c'est au zèle ardent pour la morale qu'on peut reconnaître désormais les amis de la chose publique. C'est à nos tyrans qu'il appartenait de détruire les mœurs; c'est aux amis de l'ordre à les rétablir , et à faire d'abord des honmies pour avoir des citoyens.