CHAPITRE V. — Des deux Pline
L'éloquence romaine, entraînée dans la chute de la liberté publique , perdit tout ce qu'elle en avait emprunté , sa dignité , son élévation , son énergie , son audace , son importance. Elle ne pouvait plus se montrer la même dans les assemblées du peuple , qui n'avait plus de pouvoir : dans les délibérations d'un sénat esclave , elle devait rester muette , ou ne s'exercer qu'à l'adulation et à la bassesse : les tribunaux n'étaient plus dignes de sa voix depuis que les jugements publics, avaient perdu leur crédit et leur majesté , qu'on n'y discutait plus que de petits intérêts, et que tout le reste dépendait de la volonté d'un seul. C'est quand il s'agit de subjuguer toutes les volontés que l'orateur triomphe : (piand tout est soumis à un maître, le talent de flatter devient le premier de tous ; car les talents des hommes tiennent toujours plus ou moins à leurs intérêts. Un état libre est le vrai champ de l'éloquence : il lui faut des adversaires, des combats, des dangers, des triomphes. C'est alors que ses efforts sont en proportion de ses espérances , que le génie trouve naturellement sa place : il aime à écarter la foule pour arriver à son but , à marcher au milieu des obstacles et des difficultés eu voyant de loin les récompenses et les honneurs. C'est ainsi que les hommes sont tout ce qu'ils peuvent êlre ; qu'ils prennent leur rang à différents degrés , selon leurs facultés et leur mérite. Mais, dans l'esclavage, tout est sur la même ligne, tout se range au même niveau ; l'on ne peut s'en écarter sans trouver im précipice : la vie civile et politique n'est plus ime carrière immense ouverte de tous côtés , oii chacun cherche à devancer ses concurrents ; c'est un délilé étroit et escarpé , où tout le monde marche en silence et les yeux baissés. Telle était la condition des Romains depuis Auguste, dont le règne, il est vrai, a donné son nom à celte épo(;îie brillante de la j)eifection du goi'it dans le langage et dans les arts de l'imagination, mais ((ui vit aussi périr la véritable éloquence avec la république et Cicéron.
ANCIENS, — ÉLOQUENCE
La poésie, quoiqu'elle ail , comme tous les arts, besoin de liherlé , en est pourtant un peu moins dépendante que l'éloquence; elle est moins effrayée des tyrans , parce qu'elle-même les effraie un peu moins. Sa voix , moins austère , est plus consacrée au plaisir qu'à l'instruction , aux illusions qu'à la vérité; et le charme de ses jeux et de ses fables peut se faire sentir aux tyrans mêmes, s'ils ne sont pas slupides : encore faut-il c[u'elle ait soin d'écarter de son langage et de ses inventions tout ce qui pourrait alarmer de trop près la conscience des méchants. Virgile , dans aucun de ses ouvi'ages , n'a fait l'éloge de la liberté : Lucain l'a osé faire ; mais on sait comme il a fini. Ce n'est donc pas l'asservissement des Romains qui a porté le coup fatal à la poésie comme à l'éloquence : c'est seulement cette décadence presque inéntable qui suit de près la perfection ; c'est celle con-uption de goût et de principes , effet nécessaire de l'inquiétude et de la faiblesse naturelle à l'esprit humain , qui , ne pouvant se fixer dans le bien , s'égare en cherchant le mieux.
Cependant , lors même que l'éloquence et la poésie étaient déjà fort dégénérées , plusieurs hommes de mérite leur conservèrent encore quelque gloire , et formèrent comme le troisième âge des lettres chez les Romains : en vers , Perse , Jnvénal , Silius Italiens , Stace , Martial , et surtout Lucain; dans la prose , Quintilien , Sénèque, et les deux Pline. Je ne parle pas ici de Tacite , homme bien supérieur à tous ceux que je viens de nommer , homme à part , et qui seul , dans ce dernier âge , fut digne d'être comparé aux plus beaux génies de celui d'Augusle : j'en parlerai à l'article des historiens. Quintilien a déjà passé sous nos yeux ; nous avons vu les poètes : il reste à nous occuper des deux Pline , et d'abord de Pline le jeune , parce que son Panégyrique de Tiajan est le seul monument qui nous reste de ce siècle , et le seul qui puisse servir d'objet de comparaison avec le siècle précédent. Il se plaint souvent , dans ses ouvrages , de la décadence des lettres et du goût, ainsi que Tacite, son ami , qui même écrivit sur ce siijet un ouvrage en dialogue, dont nous avons perdu une partie. Mais Tafite a l'avantage de n'être inférieur à personne dans le genre où il a travaillé : Pline , à qui l'on reprochait de son temps son admiration pour Cicéron , et sa sévérité pour ses contemporains ; Pline, qui s'était proposé Cicéron pour modèle, est bien loin de l'égaler. Nous ne pouvons pas apprécier ses plaidoyers , que nous n'avons plus ; mais , à jug< r par son Panégyrique , s'il suivait son goût en admirant Cicéron , il avait , en composant , une manière toute différente , et qui a déjà l'em-