CURIACE
Je vous connais encore , et c'est ce qui me tue. Mais cette nprc vertu ne m'était pas connue : Comme notre malheur, elle est au plus haut point ; Souffrez que je l'admire et ne limile point.
Ecoutons encore Voltaire sur cette imposante et superbe scène : c'est au génie qu'il appartient de sentir et de louer le génie.
« A ces mots, Je ne vous connais plus. ... Je vous connais encore , on se récria d'admiration. On n'avait jamais rien vu de si sublime. Il n'y a pas dans Longin un seul exemple d'une pareille grandeur. Ce sont ces traits qui ont mérité à Corneille le nom de grand , non seulement pour le distinguer de son frère , mais du reste des hommes. Une telle scène fait pardonner mille défauts. »
C'est ainsi que s'exprime le grand détracteur de Corneille.
Il relève avec le même plaisir des beautés d'un ordre inférieur, mais encore étonnantes par rapport au temps où l'auteur écrivait; par exemple , le récit du combat des Horaces et des Curiaces , imité de Tite-Live, et comparable à l'original. Ce n'est pas un petit mérite d'avoir su exprimer alors avec élégance et précision des détails que la nature de notre langue et de notre versification reiidait très difficiles. C'est une observation que je ne dois pas omettre dans un article oiije me suis proposé de marquer tous les genres d'efforts et de succès qui sont autant d'obligations que nous avons à Corneille.
Resté seul contre ti-ois, mais en cette aventure '
Tous trois étant blessés et lui seul sans blessure.
Trop faible pour eux tous , trop fort pour chacun d'eux,
n sait bien se tirer d'un pas si hasardeux.
Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse
Divise adroitement trois frères qu'elle abuse.
Chacun le suit d'un pas ou plus ou moins pressé,
Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins blessé.
Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite ;
Mais leurs coups ' inégaux séparent leur poursuite.
Horace . les voyant l'un de l'autre écartés ,
Se retourne , et déjà les croit demi domptés.
Il attend le premier, et c'était votre gendre.
■ Hémistiche lait pour la rime.
' l.e mot propre était leur force inégale.
L'autre , tout indigné qu'il ait osé l'attendre .
En vain , en l'attaquant , fait paraître un grand cœur :
Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur.
Albe à son tour commence à craindre un sort contraire;
Elle crie au second qu'il secoure son frère :
Il se hâte et s'épuise en efforts superflus ;
Il trouve en les joignant que son frère n'est plus.
. . . Tout hors d haleine, il prend pourtant sa place.
Et redouble ' bientôt In victoire d'Horace.
Son courage sans force est un déliile appui ;
Voulant venger son frère , il tombe auprès lui.
L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie.
Comme ' notre héros se voit près d'achever. C'est peu pour lui de vaincre , il veut encor braver. >' J'en viens d'immoler deux aux mânes de mes frères ; « Rome aura le dernier de mes trois adversaires : « C'est à ses intérêts que je veux l'immoler, » Dit-il , et tout d'un temps on le voit y voler. La victoire entre eux deux n'était pas incertaine; L'Albain percé de coups ne se traînait qu'à peine, Et, comme une victime aux marches de l'autel. Il semblait présenter sa gorge au coup mortel. Aussi le reçoit-il , peu s'en faut , sans défense , Et son trépas de Rome établit la puissance.
Ceux qui connaissent les entraves de notre poésie sentiront tout ce qu'il y avait ici de difficultés à surmonter , surtout dans un temps où la langue n'était pas à beaucoup près ce qu'elle est devenue depuis, et avoueront que Corneille ne fut pas étranger à cet art d'exprimer et d'ennoblir les petits détails que Pxacine porta depuis au plus haut degré de perfection. C'est ce que fait remarquer le commentateur, à propos d'un autre morceau qui n'est aussi qu'une traductionde Tite-Live, je veux dire le discours du général des Albains , qui a pour objet d'empêcher le combat entre les deux nations, en remettant leur querelle entre les mains de trois guerriers choisis dans chacun des deux partis.
« J'ose dire que le discours de l'auteur français est au-dessus du romain , plus nerveux, plus touchant; et quand on songe qu'il était gêné par la rime , et par un langage embarrassé d'articles et qui souffre peu d'inversions, qu'il a surmonté toutes ces diflicultés , qu'il n'a employé le secours d'aucune épithète, que rien n'arrête l'éloquente rapidité de son discours, c'est là qu'on reconnaît le grand Corneille. »
Finissons ce qui regarde les Horaces par cette intéressante apostrophe de Sabine , d'abord à la ville d'Albe où elle était née , ensuite à celle de Rome où elle avait pris un époux. Ce morceau, d'un pathétique doux, se fait remarquer d'autant plus , qu'il contraste avec le ton de grandeur qui domine dans le reste de la pièce.
Albe , où j'ai commencé de respirer le jour,
' Redouble la victoire , ijeminatd Victoria, expression plus latine que française.
' Comme , eic, construction peu faite pour la vivacité d'un récit.
COURS DE LITTÉUATLKE.
Albe , mou cher pays et mon premier amour. Lorsque eutre nous et toi je vois la guerre ouverte , Je cTiiius notre victoire autant q^ue notre perte. Rome , si lu te plains que c'est là te trabir, Fais-toi des ennemis que je puisse haïr. Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre . Mes trois frères dans l'une et mou époux dans l'autre , Puis-je former des vœux, et sans impiété Importuner le ciel pour ta félicité ?
Je sais que ton état , encore en sa naissance , >'e saurait sans la guerre affermir sa puissance ; Je sais qu'il doit s'accroître , et que tes grands destins iNe se borneront pas chez les peuples latins; Oue les dieux t'ont promis l'empire delà terre, Kt que tu n' en peux voir l'effet que par la guerre. Bien loiu de m' opposer à cette noble ardeur Oui suit l'arrêt des dieux et court à ta grandeur, Je voudrais déjà voir tes troupes couromiées D'un pas victorieux, franchir les Pyrénées. Va jusqu'en Orient pousser tes bataillons ; \ a sur les bords du Rhin planter tes pavillons ; Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule; Mais respecte mie ville à qui tu dois Uonmle. lugratc , souviens-toi , ([ue du sang de ses rois Tu tiens ton nom , tes murs et tes premières lois. Albe est ton origine : arrête et considère Que tu portes le fer dans le sein de ta mère. Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants , Sa joie éclatera dans l'heur de ses enfants ; Et, se la'issant ravir à l'amour maternelle, Ses vœux seront pour toi , si tu n'es plus contre elle. (linua, qui suivit /es Iloraces, est un drame beaucoup plus régulier. L'unité d'action, de temps et de lieu, y est observée : les scènes sont liées entre elles, bors en un seul endroit où le théâtre reste vide, et l'action ne finit (ju'avec la pièce.
Le pardon généreux d'Auguste, les vers qu'il prononce, qui sont le sublime de la grandeur tl'ame; ces vers que l'admiration a gravés dans la mémoire de tous ceux (jui les ont entendus , et cet avantage attaché à la beauté du dénouement, de laisser au spectateur une dernière impression (jui est la plus heureuse et la plus vi\ e de toutes celles qu'il a reçues, ont fait regarder assez généralement cette tragédie comme le chef-d'œuvre île Corneille: et si l'on ajoute à ce grand mérite du cinquième acie le discours éloquent de Cinna dans la scène où il fait le tableau des proscriptions d'Octave; celte autre scène si Ihéàlrale où Auguste délibère avec ceux qui ont résolu de l'assassiner ; les idées profondes et l'énergie de style qu'on remarque c^aiis ce dialogue, aussi frappant à la lecture qu'au théâtre; le monologue d'Augusle an <iualriènie acte; la fierté du caractère d'Emilie elles traits beuteux dont il est semé; cette préférence paiailra suflisamment justifiée. Avant de détailler les raisons peiit-èlre non nuins puissantes (ju'on peut y opjioser, j'ai cru devoir traduire le récit de Sénèque d'où l'auteur de Cimia a tiré son sujet. Il l'avait imprime avec la pièce, mais en latin; et comme tout le monde sait à peu près par
cœur la scène du pardon, on sera plus aisément à portée, en écoutant la traduction de Sénècpie, de se rappeler ce que le poète a emprunté au philosophe. Ce morceau se trouve dans le Traité de la Clémeuce.
«Auguste fut un prince doux et mf)déré,si l'on n'examine (jue son règne. Il est vrai que, n'étant que simple citoyen, à l'âge de vingt et un ans, il avait déjà plongé le poignard dans le sein de ses amis, et cherché à faire périr le consul '\Iarc-Antoine ; il avait partagé le crime des proscriptions. Mais, dans la suile, et lorsqu'il avait passé l'âge de quarante ans , pendant un séjour qu'il fit dans la Gaule, on vint lui rapporter que L. Cinna, homme d'un esprit ferme, conspirait contre lui. Il sut en quel lieu , en quel moment et de quelle façon l'on se proposait de l'attaquer : c'était un complice qui était le dénoncialeur. Il résolut de se venger, et fit venir ses amis pour les consulter.
a Dans cet intervalle, il passa une nuit fort agitée, en réfléchissant qu'il allait condamner à la mort un jeune lionnne d'une naissance illustre , d'ailleurs irréprochahle, et petit-fds du grand Pompée. Quel changement ! On l'avait vu , triumvir avec Marc-Antoine, donner à lahle des édits de proscription , et maintenant il lui en coûtait pour faire périr un seul homme. Il s'entretenait avec lui-même en gémissant , et prononçait de temps à autre des paroles qui te contredisaient. Quoi donc! laisxrni-je vUre mon assassin ! Sera-t-ileu repos tandis que je serai dans les alarmes! Il ne serait jids puni, lui qui, dans un temps oit j'ai rétabli lapait dans le vwnde entier , veut , je ne dis pas seulement frapper, mais immoler a^i pied des autels une tète échappée à tant de combats sur terre et sur mer , et que tant de guerres civiles ont vainement attaquée.' Ensuite, après quelques instants de silence , et s'emportant contre luimême plus que contre Cinna : Pourquoi rAvre, si tant de gens ont intirct que tu meures? Quel sera le terme des suppl ces.' Comuien de sang faut-il encore verser .' Ma tite est donc en butte aux couj)s de toute la jeune noblesse dt liomc! C'est contre moi qu'ils aiguisent leurs poignards! Ma vie n'est pas d'un si grand prie, qu'il fiulle que tant d'autres périssent pour la conserver !Son épouse ! i\ie l'interrompit enfin : f^oulez-vous recevoir, dil-elle, /e co/ucii rf'une femme .' imitez les médecim : quand les remèdes usités ne réussissent pas , ils essaient les contraires. Jusqu'ici la sévérité ne vous a servi de rien. Lépide a pris la place de Salviditnus, Muruna celle de Lépide , Ccep-, on, celle de Mura-na , Egnatius celle de Cœpion . pour ne pas parler d'ennemis plus obscu)'s ., que j'aurais honte de citer après de pareils noms. Essaijcz aujourd'huisi la clémence vous réussira. Pardonnez à Cinna. U est découvert : il ne peut plus vous nuire. Il peut vous servir en vous faisant une ré- ])Utation de ^OHté". Ch;irmé de ce conseil, Auguste en rendit grâces à Livie, lit contremander ses amis, et oidoima (}ue Cinna se rendit chez lui. Alors a^ant fait sortir tout le monde de sa chambre, et approcher un siège pour Cinna : Je te pr'ie avant tout, lui di!-il, de me laisser parler sans nVinterromprc , de ne pas viéme t''uubler mes discours })ar le moindre cri : fit auras
SIÈCLE DE LOUIS XIY. - POÉSIE
api (S toute liberté de parler. Tu as été mon ennemi en naissant; je t'ai trouré dans le camp de mes cnmmis , vtjcl\n laissé vivre. Je t'ai laissé tous tes biens. Aujourd'hui ta richesse et ton bonheur sont au poirit que les vainqueurs sont jaloux des vaincus. Tuas désiré la dignité de grand pontife : tu l'as obtenue au préjiidice de ceux dont les parents ont combattu sous mes enseignes, roità les obligations que tu m'as : et tu veux m'assassiner? A ce mot , Cinua se récria que cette fureur insensée était loin de son esprit. Tu tiens mal ta parole, reprit l'empereur. Nous étions convenus que tu ne m'interromprais prs. Tu veux m'assassiner. Et tout de suite il lui détailla les circonstances du complot, le nom des conjurés, le lieu, 1 heure, les mesures prises, celui qui devait tenir le glaive; et voyant Cinna muet, moins par obéissance que par confusion: Quel Cft ton dessein ? poursuit-il. Est-ce de régner? Jeplains la république s'il faut qu'excepté moi il n'y ait rien qui l 'empêche d'y tenir le premier rang. Ce n'est pas ta considération qtii impose ; tu n'as pas même assez de crédit pour tes affaires domestiques , et en dernier lieu tu as perdu un procès contre un affranchi. Crois tu qu'il te soit plus facile de te porter pour concurrent de César? Je le veux bien , si je suis le seul obstacle à tes prétentions. Mais t'imagines-tu que les Paul-Émile , les Cossus, les Servilius, les Fabius, tant d'autres citoyens illustres, qui n'ont pas seulement de grands noms, mais qwi les soutiennent et les honorent; t'imagines-tu qu'ils consentiront à l'avoir pour maître? 11 serait trop long de répéter tout son discours; car on dit qu'il parla deux heures, comme s'il eût voulu prolonger ce seul châtiment qu'il lui imposait. Il finit ainsi : Je te donne la vie, Cinna, une seconde fois. Je te l'arais donnée comme à mon ennemi ; je te la donne comme à mon assassin. Commençons dès ce moment à être amis , et voyons lequel de nous deux sera de mdllcurc foi avec l'autre, ou moi qui te laisse la vie, ou toi qtii me la devras. Bientôt après, il lui déféra le consulat , se plaignant que Cinna ne l'eût pas osé demander. Il Iccorapta depuis au nombre de ses plus fidèles amis, et fut institué son unique héritier. Depuis cetie époque, il n'y eut plus aucune conspiration contre lui. »
Quoiqu'on ait dû reconnaître dans ce morceau toutes les idées principales , et souvent même les expressions dont Corneille s'est servi dans le monoloi^ue d'Auguste et dans la fameuse scène du cinquième acte, je ne crois pas qu'on me soupçonne d'avoir voulu diminuer eu rien le mérite de l'ouvrage ni celui de l'auteur. Je me suis, au contraire, assez souvent expliqué sur l'honneur attaché à ces heureux emprunts, qui ne profitent que dans des mains habiles. Il y a loin d'une conversation à une tragédie. J'ai voulu faire connaître bien précisément le fonds que Corneille a fait valoir, ce qui est à autrui et ce qui n'est qu'à lui. Cette connaissance est nécessaire pour apprécier le degré d'invention qu'il a mis dans chacun de ses ouvrages; et cet exemple peut servir on même temps à repousser les reproches injustes tant re-
flétés par les détracteurs de Racine et de Voltaire, (pii , [)Our leur refuser le génie , rappellent sans cesse ce qu'ils nonunent leurs larcins, comme s'il n'y avait qu'eux qui s'en fussent permis de semblables, comme s'il eût existé depuis la renaissance des lettres un esprit qui ne dût rien à l'esprit des aulres; enfin, comme si cette iinportalion lies richesses anciennes ou étrangères n'était [ws, à proprement parler, le conunerce du talent, espèce de commerce cpii ne peut comme beaucoup d'autres se faire avec succès que par des hommes déjà fort riches de leur propre fonds, et capables d'améliorer celui d'autrui. ]N 'oublions pas surtout de remarquer combien l'auteur de Cinna a embelli les détails qu'il a puisés dans Sénèque. Tel est l'avantage inappréciable des beaux vers, telle est la supériorité qu'ils ont sur la meilleure prose, que la mesure et l'harmonie ont gravé dans tous les esprits et mis dans toutes les bouches ce qui demeurait comme enseveli dans les écrits d'un philosophe , et n'existait que pour un petit nombre de lecteurs. Cette précision , commandée parle rhythme poétiipie, a tellement consacré les paroles que Corneille prête à Auguste , qu'on croirait qu'il n'a pu s'exprimer autrement; et la conversation d'Auguste et de Cinna ne sera jamais autre chose que les vers qu'on a retenus de Corneille.
Après avoir exposé ce qui a fait la réputation et le succès de Cinna, il faut voir ce que Voltaire et avec lui tous les juges ont trouvé d'essentiellement vicieux dans l'intri^^ue et les caractères.
Le premier acte présente une conspiration contre Auguste, formée par Cinna , petit-lils du grand Pompée ; par Maxime , ami de Cinna; par Emilie, fille de Toranius, qui est le tuteur d'Octave, et (pii fut proscrit par son pupille. Emilie aime Cinna et enestaimée; maiselle ne veut consentira l'épouser qu'après qu'il l'aura vengée du meurtrier de son père , et sa main est à ce prix. Cinna paraît iaiimé contre Auguste, et par l'horreur qu'un Romain a naturellement pour la tyrannie, et par l'indignation que doit inspirer le souvenir des cruautés d'Octave. C'est la peinture énergique de ces sanglantes proscriptions et des crimes du triumvirat qui lui a servi , plus que tout le reste , à exciter la fureur des conjurés, qu'il vient de rassembler pour prendre les dernières mesures , et liéterminer le moment de l'exécution . Cet effrayant t;\bleau, tracé par Cinna dans la troisième scène du premier acte , met dans son parti les spectateurs , (jui ne voient dans son entreprise qu'une vengeance légitime, et le dessein toujours imposaut de rendre la liberté à Rome et de punir un tyran (jui a été barbare. Il importe de se rendre uii
compte fidèle de ces premières impressions qui s'établissent dans l'exposition du sujet : elles sont les fondements nécessaires de l'intérêt que la pièce doit produire; elles dépendent absolument du poète, elle spectateur les reçoit telles qu'on veut les lui donner , pour peu qu'elles aient un degré suTlisant de probabilité morale, et sans doute elles l'ont ici. C'est un principe de l'art fondé sur la nature du cœarbumain, (pie tout le reste du drame ne doit être que le développement successif de ces premières dispositions que l'art du poète a fait naître dès le commencement; et c'est ce qui constitue l'unité d'intérêt. Voyons comment cette règle si essentielle est observée dans Cinna.
L'ouverture du second acte nous fait voir Auguste entre les deux chefs de la conspiralion, qui sont en même temps ses deux confidents les plus intimes , délibérant avec eux sur le dessein qu'il a d'abdiquer. Il s'en rapporte entièrement à leur avis sur le parti qu'il prendra de déposer ou de garder la souveraine puissance. Cette idée est grande et dramatique; elle est d'un homme de génie , et il n'y a personne qui n'en ait été frappé. Voltaire voudrait que ce projet d'abdication ne fiU pas si subit , parce que rien ne doit l'être au théâtre; il voudrait que cette délibération fût amenée par quelque motif particulier, et qu'Auguste rappelât à ses confidents qu'il a déjà eu plusieurs fois la même pensée : et en effet , dans l'histoire lors(pie Auguste traite cette question avec Agrippa et Mécène, c'est à propos d'une nouvelle conspiration qu'il vient de découvrir, et des périls dont sa vie est continuellement menacée. La remarque du commentateur est juste; mais il est le premier à reconnaître que ce défaut n'affaiblit point le grand intérêt de curiosité que produit cette belle scène ; et l'on peut ajouter que c est Racine qui a connu le premier cette observation exacte de toutes les convenances, qui ne laisse lieu à aucune objection : c'est le complément de la théorie draraati- «pie , et il appartient naturellement au génie qui perfectionne ce (pie le génie a créé.
Voilà donc Cinna et Maxime , deux républicains décidés , maîtres du sort de Rome et de celui d'Auguste. Que vont-ils faire? Maxime ne balance pas à conseiller à l'empereur de renoncer à im pouvoir toujours odieux aux Romains et toujours dangereux pour lui. Clinna prend le parti contraire , et le soutient par les meilleures raisons possibles; et, ce qui est très remarquable, c'est (|u'il ne les appuie pas sur l'intérêt particulier d'Auguste , niais sur celui de ]\ome qui a besoin de lui. Tl dcmonlic que, dans l'état où sont les choses, l'emitire ne peut se passer d'un maître, et qu'il ne peut en avoir un meilleur ([u'Augusle. Il soutient
que l'autorité de l'empereur est légitimement acquise, qu'il ne la doit qu'à ses vertus; il affirme que le gouvernement démocratique est le plus mauvais de tous; enfin il le conjure à genoux , comme le génie tutélaire de Rome , de veiller à sa conservation, et de ne pas l'abandonner aux guerres civiles et à l'anarchie. Il va jusqu'à dire que les dieux mêmes ont voulu que Home perdit sa liberté; et sa politique est si bien raisonnée, si persuasive qu'elle entraîne Octave, qui finit par hii dire :
cinna , par vos conseils . je retiendrai l'empire ;
Mais je le retiendrai pour vous en faire part.
Il lui donne pour épouse Emilie, à laquelle il tient lieu de père depuis qu'il lui a ôté le sien.
On est déjà un peu étonné du parti que prend Cinna, et des discours qu'il tient; de voir le même homme que tout à l'heure il a pei-nt comme un monstre exécrable , comme un tigre enivré de sang, devenu tout-à-coup pour lui un souverain légitime, le bienfaiteur des Romains et leur appui nécessaire. IMais ce n'est pas encore le moment d'examiner s'il a dit ce qu'il devait dire, si ses paroles s'accordent avec le caractère de son rôle. Je n'en suis pas à l'examen des caractères : je ne considère (jue les ressorts de l'action et la marche de la pièce. On peut être surpris que Cinna ait changé de langage jusqu'à ce point. Mais lorsque Maxime, dans la scène suivante, lui dit.
Quel est votre d{;ssein après ces beaux discours ? et qu'il répond ,
Le même que j'avais et que j'aurai toujours,
on voit que du moins il n'a pas changé de sentiment. Il ne veut pas qu'Auguste en soit quitte pour l'effet d'un remords; que la tyrannie soit impunie. Il ne veut épouser Emilie que sur la cendre d'Octave : ce serait un supplice pour lui de la tenir d'un tyran. Il n'a donc dissimulé que par un excès de haine et de rage ; il est altéré du sang d'Auguste : il ne lui suffit plus que Rome soit libre, il faut que l'opiuesseur périsse. Cette fureur peut paraître atroce, si l'on considère <pi'il a montré dans le premier acte beaucoup moins de ressentiment personnel contre Auguste, qui d'ailleurs le comblait de bienfaits , que d'ardeur pour la liberté, ])Our l'honneur (le la rendre à sa patrie, et enfin pour l'hymen d'Emilie, qu'il ne peut obtenir qu'à ce prix. On pourrait donc croire (jue, puisque l'abdication d'Octave et l'offre de la main d'Emilie lui donnaient ce (pi'il désirait le plus, il ne l)ouvait s'acharner à vouloir la mort d'un homme (pii ne lui a fait aucun mal , et (jui même ne lui a iait (pie du bien. Mais on peut encore le justifier en ne voyant en lui qu'un inflexible républicain , t\\n veut, a (juwhpie prix ipie ce soit, venger sa pa-
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE
(rie et le sang de ses concitoyens. Le spectateur, accoutumé à la férocité des maximes romaines , peut encore se prêter à cette disposition de Cinna. Tj'ailleurs, il persiste dans ses résolutions, ei le danger reste le même , puisque l'empereur n'est instruit de rien. L'intrigue est donc soutenue jusque-là , sans que la vraisemblance morale soit absolument blessée. Mais l'intérêt a déjà souffert, parce qu'au premier acte, on s'intéressait à la conspiration du petit-fils de Pompée et de l'amant d'Emilie contre un usurpateur représenté comme le bourreau des Romains, et qu'après le second acte on commence à s'intéresser davantage à Auguste , dont on a entendu Cinna lui-même légitimer l'usurpation, excuser les cruautés comme nécessaires, et exalter les vertus comme la sauvegarde de l'empire. Ce nouvel intérêt s'augmente encore par la confiance intime qu'Auguste vient de montrer pour Cinna et pour Maxime , par les témoignages d'amitié dont il les a comblés , par les grâces qu'il leur a prodiguées : de plus , il n'est guère possible de voir encore dans leur conspiration l'intérêt de la liberté publique, puisqu'il n'a tenu qu'à eux qu'elle fût rétablie sans effusion de sang. L'intrigue , sans s'être arrêtée , est donc au moins affaiblie , parce que l'intérêt a cbangé d'objet. Le troisième acte va nous offrir bien d'autres fautes , d'une nature plus grave , et qu'il est difficile de justifier. Dans la première scène, Maxime nous apprend qu'il est amoureux d'Emilie : il sait que Cinna en est aimé, et que c'est pour elle qu'il conspire. Il est balancé entre la répugnance (pi'il sent à servir son rival , et la bonté de trahir ses amis en révélant leur complot à l'empereur. Il ne peut d'ailleurs se cacher à lui-même que c'est un très mauvais moyen pour obtenir Emilie que de perdre son amant. L'esclave Euphorbe , son confident, avoue que la conjoncture est embarrassante. Cependant il espère qu'à force d'y rêver.... La scène finit à cette suspension , par l'arrivée de Ciuna. Avouons , avant d'aller plus loin , que cet incident , qui va produire une révolution, est froid et mal imaginé.
D'abord ces sortes d'amours qu'on vient annoncer au troisième acte comme une nouvelle indifférente, et sans qu'on ait dit jusque-là un mot qui pût nous y préparer, sont opposées à l'esprit de la tragédie, qui exige que tous les ressorts dont se compose l'intrigue aient un degré d'intérêt sufiisant pour attacher le spectateur. Et qui peut en prendre le moindre à cet amour subit de Maxime, qu'on voit déjà délibérer avec lui-même sur une action infâme , en homme tout prêt à la faire ? II n'y a rien de moins tragique. On voit que l'auteur avait besoin de ce moyen pour révéler la
conspiration; mais on voit aussi qu'il fallait absolument en trouver un autre. La scène suivante amène une surprise bien extraordinaire. Cinna paraît : mais ce n'est plus ce Cinna que l'on a vu jusqu'ici furieux de patriotisme et avide du sang d'Auguste, c'est un homme tourmenté des plus vifs remords, se condamnant lui-même, et ne pouvant, malgré tout son amour pour Emilie, se résoudre à une action qu'il regarde à présent comme un crime abominable, et qui tout à l'heure lui paraissait la plus belle et la plus glorieuse qui pût immortaliser un Romain. Qui donc l'a pu changer à ce point ? Que s'est-il passé qui puisse tout-à-coup le rendre si différent de lui-même? Les remords sont dans la nature, sans doute, mais c'est lorsqu'on se résout à une action que l'on regarde soi-même comme un crime j et Cinna nous a parlé jusqu'ici de son entreprise comme d'un acte de vertu. Ecoutons-le maintenant.
Je sens au fond du cœur mille remords cuisants , Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents. Cette faveur si pleine , et si mal reconnue , Par un mortel reproche à tout moment me tue. Il me semble surtout incessamment le voir lléposer en nos mains son absolu pouvoir. Ecouter mes avis , m'applaudir, et me dire : « Cinna , par vos conseils je retiendrai l'empire; « Mais je le retiendrai pour vous en faire part.... » Et je puis en son sein enfoncer le poignard!
Quel est l'homme qui dans le fond du cœur ne lui réponde pas aussitôt :
et Puisque vous êtes susceptible d'un attendrissement si naturel , comment n'avez-vous pas ressenti ces émotions dans le moment où Auguste venait d'avoir avec vous cette effusion de cœur si touchante? Comment, loin d'être attendri , avez-vous paru plus endurci que jamais dans votre haine pour lui et dans la résolution de lui arracher la vie? Je vous ai cru un Romain forcené, et ce n'est que sous ce rapport que votre conduite me paraissait concevable ; mais puisque vous êtes capable d'être ému à ce point, c'était alors que vous deviez l'être , ou la nature n'est pas en vous ce qu'elle est dans les autres hommes. »
Ce n'est pas tout : on pourrait croire que ce mouvement , quoique inattendu et déplacé , n'est au moins que passager; mais non : c'est désormais le sentiment qui domine dans Cinna. Sa manière de voir est changée en tout; ce n'est pas une faiblesse involontaire qu'il se reproche, c'est le cri de sa conscience, qu'il n est plus en lui de repousser. x\uguste n'est plus à ses yeux un monstre abominable; il ose le justifier, l'exalter en présence même d'Emilie, qui persiste à demander sa mort. La conspiration lui parait désormais un attentat odieux et inexcusable; il ne balancerait pas à renoncer à ses desseins , s'il n'était encore retenu par son amour pour Emilie; et quand, à force de
reproches , elle est parvenue à recouvrer tout son empire sur lui, ce n'est qu'avec le désespoir dans l'ame (pi'il se dtlermiuc à lui obéir; c'est en lui annonçant que sa propre mort suivra celle d'Auguste.
Vous le voulez , j'y cours ; ma parole est donnée : Mais ma main, aussitôt contre mon sein tom-néc. Aux mânes rl'un tri prhirc immolant votre amant, A mon rrime forcé joindra mou cliàtiment , Et par cette action dans l'autre confondue , Recouvrera ma gloire aussitôt que perdue. Adieu.
OÙ sommes-nous? lu ici prince! mon rrime! ma gloire perdue! Pour faire sentir combien ce contraste inconcevable doit renverser toules les idées que le poète avait inq)rimées daus res()rit des spectateuis , opposons (piehpies moieeaux des premiers actes à ceux qui les coutredisent d'une manière si formelle dans les suivants.
Plût aux dieux que vous-même eussiez w\ de qnelzùlc Cette troupe entreprend «iic action si belle!
•S'il est pour me trahir des esprits assez bas . Ma verhi pour le moins ne me trahira pas : Vous la verrez, brillante au bord des précipices. Se couronner de gloire eu bravant les supplices.
C'est ainsi que Cinna parlait à Emilie dans le premier acte. Au deuxième , il disait à Maxime , après la scène avec Auguste :
Octave aura donc vu ses fureurs assouvies ,
Pillé jusqu'aux autels, sacrilié nos vies.
Rempli les champs d'horreur, comblé Rome de morts ,
Et sera quitte après pour l'effet d'un remords! IMaxime lui objectant en valu l'offre que venait de faire Auguste de rendre la liberté à Piome , que réiK)ndait-il?
Ce ne peut être im bien qu'elle daigne estimer.
Quand il vient d'une main lasse de l'opprimer.
Elle a le cœur trop bon pour se voir avec joie
Le rebut du tyran dont elle fut la proie. Assurément il ne s'est rien passii de nouveau depuis qu'il s'exprimait ainsi. Que dit-il actuellement ?
O coup: ô trahison trop indisne d'un honnue!
Pure, dure à jamais l'esciavase de Rome:
Périsse mou amour, périsse mon espoir.
Plutôt que de mamaiu parle un crime si noir!
Comment accorder ensemble des idées si disparates?
Il avait dit . en parlant d'Octave :
Quand le ciel par nos mains à le punir s'apprête, Vn lâche repentir garantira sa tête;
Et dans l'acte suivant, il dit :
Le ciel a trop fait voir, en de tels attentats , Qu'il hait les assassins et punit les ingrats.
Que croire? Voilà Je ciel qui veut punir Oclave; voilà le ciel qui le défend et qui le vengera ! Et (pi'on ne dise pas que les remords et les combats qu'il éprouve, quoique venant trop lard pom- être vraisemblables, l'autorisent cependant à varier à ce point dans ses pensées et dans ses sentiments. Non, (piand même ce repentir serait à sa place, (|uand même la confiance et les bienfaits d' Auguste auraient fait sur lui leur impression au moment oii ils devaient la faire, il ne peut raisonnablement rien dire de ce qu'il dit ici. Les choses en elles-mêmes n'ont pas pris une autre nature depuis qu'Auguste lui a coniîé le dessein d'abdiquer, et lui a donné Emilie. Si c'était auparavant une belle chosede tuer un tyran etd'affranchir Rome, comme il le disait , rien n'est changé; Octave est encore un tyran , et Rome est encore esclave. Que devait-il donc dire ?
« Il est l)eau, il est glorieux de délivrer sa palii 'd'un tyran ; c'est la verlii d'un Romain : mais ce qu'Auguste a fait pour moi m'oie la force d'exercer une vertu si cruelle. »
Voilà ce que pourrait dire un homme que l'on n'aurait pas aimoncé comme un Brutus. Mais appeler la même action, tantôt un effort de magnanimité, tantôt une lâche trahison; refuser jusipi'à la liberté (piand il finit la tenir d'im tyran, et dire ensuite , en propres termes , que c'est ëirc esclnre avec honneur que de i être (V Octave , et rassembler dans un même personnage un tissu continuel de contradictions si choquantes ; c'est violer trop ouvertement l'unité de caractère, ce précepte tpi'Aristote, Horace et Despréaux ont puisé dans la
droite raison.
Servelur ad imvm
Qualis ah inrwpto j^roecsserit , et silri constet.
An premier acte il disait :
Ainsi d'un conp mortel la victime frappée Fera voir si je suis du sang du gi-and Pompée.
Au troisième , il dit :
Les douceurs de l'ammir, celles de la vengeance , La gloire d'affranchir te lieu de ma naissance, ^'ont point assez d'appas \wur flatter ma raison. S'il les faut acquérir par une Iraliison , S'il faut percer le (laut: tVun prince magnanime , Qui du peu que je suis fait une telle estime.
Du peu que je suis! Le sang du grand Pompée!
Qu'en tout avec lui-même il se montre d'accord , Et qu'il soit à la fin tel qu'on l'a vu d'abord.
Il faut se figurer que le spectateur dit au personnage qu'il voit sur le tliéàtre : Qui êles-vons et que voulez-vons ? Je ne puis prendre d • vos actions que l'idée (\ne vous m'en donne/ vousntème; car à cette idée est attaché rintcrêt (pie je puis éprouver. Venons donc de cpioi il s'agit. Augusic est-il im lyran qu'il faut punir, et ceux (|Mi le tueront seront-ils de bons citoyens, vengeurs de la patrie? Vous, Cinna, êtes-vous ce citoyen ? ète^-vous ce vengeur? est-ce là votre opi-
SIÈCLE DE LOUIS XlV. - POESIE.
nion ? esl-fie là votre caractère ? Je le veux bien. Ce parti est très plausible , je m'y ran^c , et sons ce point rie Vue je m'intéresse à ce ([ue vous allez faire. Mais si au bout de deux actes vous devenez tout-à-coup un autre bonnne, s'il faut l)lànier ce que j'approuvais, et aimer ce (pie je baissais, je ne peux plus vous suivre : et comment m'intéresser à ce que vous pouvez vouloir, quand vousmême ne le savez pas ?
Il est inutile d'avertir (jue ce principe n'est pas applicable quand il s'agit des passions violentes , telles que l'amour et la jalousie , qui sont faites pour bouleverser l'ame et la porter sans cesse d'un mouvement à un autre. Non seulement alors l'unité de caractère n'est point violée , mais cette variation même est de l'essence du caractère établi : et quand le spectateur vous a dit , Je sais que vous aimez avec fureur, je sais que vous êtes jaloux avec rage, il s'attend à tout ce que peuvent faire la jalousie et l'amour. Mais ce n'est pas ici le cas; ce n'est point l'amour qui cbange les dispositions de Ciuna à l'égard d'Auguste : au contraire , cet amour a si peu de pouvoir sur lui, qu'il ne veut point d'Emilie , si elle lui est donnée par Auguste, et qu'ensuite elle peut à peine obtenir de lui de ne pas renoncer à la conspiration. Il a donc toute sa raison ; l'amour ne lui a point renversé la têle , et ses contradictions n'ont point d'excuse, .le n'aurais pas même songé à prévenir cette objection si improbable, s'ii n'était pas très commun d'élever sur les cboses les plus claires des difficultés entièrement étrangères à la cpiestion.
Concluons que le rôle de Cinna est essentiellement vicieux , en ce qu'il manque à la fois , et d'unité de caractère, et de vraisemblance morale. Ajoutons maintenant qu'il manque aussi de celle noblesse soutenue, convenable à un personnage principal , <iui ne doit rien dire ni rien faire d'avilissant. Or, actuellement que nous avons appris, en voyant ce qu'il est au troisième acte, que ce n'est rien moins qu'un républicain féroce , et que ce n'était pas la soif du sa. g d'Auguste qui l'engageait à parler contre son sentiment , l'excès de dissimulation où il s'est porté peut-il ne pas l'avilir aux yeux du spectateur ? N'a-t-il pas fait le rôle d'un malhonnête homme quand il s'est jeté aux genoux d'Auguste pour le déterminer à garder l'empire ? Et qui l'obligeait à tant d'hypocrisie ? On n'en conçoit pas la raison , et il paraissait bien plus simple de laisser cette bassesse hypocrite à Maxime, qui n'est dans la pièce qu'un personnage entièrement sacrifié.
Nous avons vu déjà combien son amour était froid : sa conduite dans le quatrième acte est quelque chose de bien pis. Il fait révéler la coii-
spiration à l'empereur par l'esclave Euphorbe, qui dit en même temi)S à Auguste que Maxime s'est tué de désespoir; et cependant ce même Maxime vient chez Emilie lui dire que tout est découvert , que Cinna est mandé au palais, ({u'elle va être arrêtée par l'ordre d'Auguste; mais que celui qui est chargé de cet ordre se trouve heureusement être un des conjurés, que cet homme attend Emilie dans la maison de Maxime, et que tous trois ils peuvent prendre la fuite. Emilie répond , avec la fermeté qui lui convient , qu'elle suivra en tout le sort de Cinna. Là-dessus il répond que c'est wi autre Cinna qu'elle doit regarder eu lui; que le ciel lui rend Vanuuit quelle a perdu; que des mêmes ardeurs dont il fut embrasé... Elle l'interrompt fort à propos.
Maxime, en voilà trop pour un homme avisé. Elle n'a que trop raison. A-t-il pu croire qu'elledonnât dans un piège si grossier ? et jamais déclaration d'amour fut-elle plus déplacée? Voltaire remarque qu'elle est comique, et qiV elle achève de rendre le rôle de Maxime insupportable. On est forcé d'en convenir : ce rôle est indigne de la tragédie. Malheureusement ces défauts dans les caractères, les invraisemblances de l'un et les ridicules de l'autre, achèvent aussi de détruire l'intérêt de l'action, dont les ressorts ne sont plus tragiques. La trahison de Maxime, qui n'est motivée que par un amour de comédie dont personne ne peut se soucier, est un incident par lui-même très considérable dans la pièce, puisqu'il change la situation de tous les personnages ; mais il est amené par de trop petits moyens. Ses propositions à Emilie révoltent par leur maladresse. Cinna, qui a perdu tou'e cette grandeur qu'il avait au premier acte, et qui s'appelle lui-même un lâche et un parricide, ne peut plus nous attacher à une conspiration qu'il condamne. Que reste -t-il donc pour soutenir la pièce jusqu'au cinquième acte ';' Le seul intérêt de curiosité : c'est un grand événement entre de grands personnages. La pièce est intitulée la Clémence d'^^uguste. Il est informé de tout : il a mandé Cinna : il paraît incertain du par! i qu'il doit prendre; il est violemment agité. On veut voir ce qui arrivera, et tel est l'avantage qui résulte de l'unité d'objet. Le spectateur, que l'on a toujours occupé de la même action , veut en voir la fin. Le poète, malgré tant de fautes, se soutient donc ici par son art. Mais il se soutient aussi passon génie : c'est l'énergique fierté du rôle d'Emilie qui ne se dément jamais; c'est la scène vive et animée qu'elle a au troisième acte avec Cinna , le contraste de sa fermeté avec la faiblesse et les irrésolutions de son amant, et sa sortie brillante qui termine l'acte [»ar ces beaux vers :
Qu il achève, et dégage sa foi , Et qu'il clioisisse après, de la mort ou de moi.
C'est ensuite le monologue d'Auguste au quatrième acte , rempli de traits de force et de vérité , heureusement imités de Sénèque. Ce sont ces beautés réelles qui , mêlant par intervalles l'admiration à la curiosité , soutiennent l'allention des spectateurs jusqu'au cinquième acte, dont le sublime les transporte assez pour leur faire oublier ([ue jus(|ue-là l'émotion et l'intérêt ont souvent faibli et varié.
Je ferai ici, à l'avantage de Corneille, une obsenation sur ce rôle d'Emilie , qui , dans le troisième et le quatrième acte, est certainement le grand appui de cet édifice dramatique dont plusieurs parties sont si défectueuses. Voltaire , en avouant qu'il êtiuceUe de traits admirables , en fait la critique de celte manière :
« On demande pourquoi celle Emilie ne louche point ; pourquoi ce personnage ne fait pas au théâtre la grande impression qu"y fait Hermione. Elle est l'arae de toute la pièce , et cependant elle inspire peu d'intérêt. !S'est-ce point parce qu'elle n'est pas malheureuse? n'est-ce point parce que les sentiments d'un Brutus , d'un Cassius, conviennent peu à une fille?.... C'est Emilie que Racine avait en vue lorsqu'il dit dans une de SCS préfaces qu'il ne veut pas mettre sur le théâtre de ces femmes qui font des leçons d"héroismc aux hommes. »
Ces réflexions sont d'un goût fin et délicat ; mais ce rapprochement d'Hermione et d'Emilie ne me parait pas exact. L'une ue devait pas ressembler à l'autre. Il est bien vrai que toutes deux exigent de leur amant une vengeance et un meurtre; mais leur injure, et par conséipienl leur silualion , n'est pas la même , et ne devait pas produire le même effet. Emilie poursuit la vengeance de son père Toranius , tué , il y a vingt ans , dans le temps des proscriptions. Ce sentiment est légitime j mais personne n'a connu ce Toranins. La perte qu'a faite Emilie est bien ancienne ; Auguste même l'a réparée autant qu'il l'a pu, en traitant Emilie comme sa fille ad'ofjtive ; elle a reçu ses bienfaits : sa situation , comme le reraarcjue très bien le commentateur, n'est point à plaindre. Ainsi donc, lorsqu'elle demande la tête d'Auguste, c'est im sentiment tout au moins aussi républicain que filial . ennobli surtout par le dessein de rendre la liberté aux Romains : c'est un des sentiments auxquels on peut se prêter, mais que le speclateur n'embrasse pas comme s'ils étaient les siens, qu'il ne partage pas avec toute la vivacité de ses afTections; ces sortes de rôles sont plutôt des moyens d'action que des mobiles d'intérêt. Il n'en est pas de même d'Hermione. Son injure est récente, elle est sous les yeux tlu s])ectateur : c'est une fennne. une princesse cruellement outragée et fortement
passionnée. L'offense qu'elle reçoit est de celles que tout son sexe partage, et son infortune est de celles qui excitent la pitié du nôtre. Sa vengeance n'est pas un devoir; c'est une passion, et une passion si aveugle et si forcenée, que l'on sent bien qu'Hermione se fait illusion à elle-même , et qu'elle sera plus à plaindre encore dès qu'on l'ain-a vengée. Il résulte de cette différence essentielle entre les deux rôles , que celui de Racine est infiniment plus théâtral, mais que Corneille , en faisant l'autre pour un plan différent , n'était pas obligé de produire la même impression. Il ne faut donc pas exiger qu'Emilie nous *ouc/ie , mais seulement qu'elle nous attache; et c'est à quoi l'auteur a réussi en lui donnant le mérite qui lui est propre, celui d'une noblesse d'ame que rien ne peut abaisser , d'une résolution intrépide que rien ne peut ébranler. De ce côté , ce me semble , Corneille a bien comm son art, en ce qu'il a senti, ce qu'on peut poser pour principe , que , toutes les fois qu'un caractère ne peut pas nous émouvoir par des sentiments que nous i>artagions, il ne peut nous subjuguer que par une énergie et une grandeur qui nous imposent. Un pareil personnage ne peut pas vouloir trop décidément ce qu'il veut ; car ce n'est que par celte volonté forte qu'il peut suppléer à l'intérêt qui lui manque. C'est à quoi Corneille a réussi dans le rôle d'Emilie ; et s'il voulait en offrir le contraste dans celui de Cinna , les principes de l'ai't exigeaient qu'il le peignit, dès le commencement , balancé entre le pouvoir que sa maîtresse a sur lui, et l'horreur d'un assassinat, comme, dans la tragédie de Brutus, le jeune Titus est continuellement partagé entre son amour et son devoir.
Je ne parle pas du rôle de Livie , que l'on a retranché à la représentation , comme l'Infante dans le Cid. Il était non seulement inutile , mais il affail)li>sait le mérite de la clémence d'Auguste, en lui faisant suggérer par les conseils d'autrui une belle action que la générosité seule doit lui dicter. Ici l'exactitude historique trompa l'auteur, qui ne s'aperçut pas que ce conseil de Livie était du nombre des faits que le poète dramatique est le maître de sujiiirimer.
A l'égard du cinipiième acte , un siècle et demi de succès l'a consacre. La beauté des vers et la simplicité sublime du slyie font voir que, si l'auteur est redevable à Sénè(pie de tout le fond de celte scène immortelle , il avait dans son ame le sentiment de la vraie grandeur , et en connaissail l'expression. Il n'y avait qu'Auguste, mis en scène par Corneille, qui pût dire :
Je suis raaitrc de moi comme de l'univers.
Je le suis, je veux l'clrc : ô siccies: 6 mémoire 1
SIÈCLE DE LOUIS XIV
POÉSIE
Conservez à jamais ma dernière victoire. Je trioni|)lie aujourd'hui du plus juste courroux, Uc qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous. Soyons amis, Cinna, c'est moi qui l'en convie. Connue à mon ennemi je t'ai domié la vie; Et , malgré la fureur de ton lâche dessein , Je te la donne encor comme à mon assassin.
Ces paroles à jamais mémorables font couler des larmes d'admiration et d'attendrissement; et ce mélange est une des émotions les plus douces que notre ame puisse éprouver.
Lorsqu'un moment auparavant Auguste dit à Cinna :
Apprends à te connaître , et descends en toi-même. On t'honore dans Rome , on te courtise , on t'aime ; Chacun tremiile sous toi, chacun t'offre des vœux; Ta fortime est bien haut; tu peux ce que tu veux : Mais tu ferais pitié même à ceux qu'elle irrite, Si je t'abandonnais à ton peu de mérite.
Voltaire rapporte à ce sujet le mot connu du maréchal de La Feuillade : Tii, me gâtes le Soyons amis, Cinna. Si le roi m'en disait autant, je le remercierais de son amitié. Cette remarque fait honneur à la délicatesse et au goiU du courtisan ; elle est certainement fondée. 3Iais comme il faut toujours que la saine critique considère les objets sous toutes les faces , pourquoi ne nous apercevons-nous pas que cet endroit nuise en rien au plaisir que nous fait toute la scène? C'est qu'au fond, le spectateur n'est pas fâché devoir Cinna humilié devant Auguste , qui devient alors si grand, qu'il attire à lui tout l'intérêt : disons plus , il attire toute l'attention , et , tant qu'il parle, ù peine prend-on garde à celuiqui l'écoute. De plus, Cinna lui-même a parlé de lui précédemment dans les mêmes termes; il a dit d'Auguste :
Ce prince magnanime , Qui du 'peu que je suis fait une telle estime.
Depuis la fin du second acte , on s'est accoutumé à n'avoir pas une grande idée de Cinna. On n'est donc pas étonné que l'empereur ne fasse pas de lui plus de cas qu'il n'en fait lui-même. On ne voit que la bonté qui pardonne, et l'on oublie tout le reste. Sans doute la bienséance dramatique eût été mieux observée , si ces vers n'y étaient pas ; mais ce n'est pas un de ces défauts qui blessent les convenances essentielles : tant il y a de nuances dans les fautes connne dans les beautés !
Voltaire remarque , en parlant du grand succès de Cinna, que les idées qui dominent dans cet ouvrage , les discussions politiques sur la meilleure forme de gouvernemt nt , l'espèce de gloire attachée à l'habileté et au courage des conspirateurs, devaient plaire à des esprits occupés des factions et des troubles qui avaient éclaté pendant le nii-