TOME ï
nistère de Richelieu , et produit des révoltes et des guerres civiles. On peut dire aiîssi de Polyeucte , qui suivit Cinna , que les maximes sur la grâce divine, qui reviennent en plus d'un endroit de cette pièce , pouvaient avoir un intérêt particulier à cette époque, où les querelles du jansénisme commençaient à diviser la France. Néarque, dès la première scène, dit, en parlant du Dieu des chrétiens :
Il est toujours tout juste et tout bon ; mais sa grâce Ne descend pas toujours avec même efficace. Après certains moments que perdent nos longueurs , Elle quitte ces traits qui pénètrent les cœurs. Le nôtre s'endurcit , la repousse , l'égaré : Le bras qui la versait en devient plus avare , Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien Tombe plus rarement ou n'opère plus rien.
Personne n'ignore que le christianisme , qui fait le fond de cet ouvrage, était une des choses qui l'avaient fait condamner par l'hôte! de Rambouillet. Il est également concevable qu'on y ait regardé le morceau qu'on vient d'entendre, et beaucoup d'autres du même genre, comme plus faits pour la chaire que pour le théâtre, et que la multitude, qui entendait parler tous les jours de ces mêmes matières , se soit trouvée par avance familiarisée aAec ces discussions théologiques, et n'ait pas été blessée de les retrouver dans une tragédie. Mais ce qni est certain, c'est que la disposition des esprits, soit par rapport à la politique , soit par rapport à la religion, ne fit, ni le succès de Cinna, ni celui de Pohjfucte. Nous avons vu ce qui fit réussir l'un; voyons ce qui procura la même gloire à l'autre. Corneille a dit dans l'examen de Polyeucte: a Je n'ai point fait de pièce où l'ordre du théàlre soit plus beau, et renchaiaemeut des scènes mieux mé- . nagé. »
Il dit vrai : c'est, de toutes ses intrigues , la mieux menée ; c'est aussi une de celles oîi il a mis le plus d'invention, et cette invention est en partie très heureuse. Il s'en faut de beaucoup pourtant que cette tragédie soit sans défauts ; elle en a d'assez grands. L'intrigue, nouée avec art, ne l'est pas toujours avec la dignité convenable au i enre , et le choix des ressorts n'est pas toujours tragique , parce qu'il y a un personnage qui ne l'est pas ; et comme toutes les parties d'un drame réagissent réciproquement les unes sur les autres, la disconvenance d'un caractère forme im défaut dans l'intrigue. C'est ce qu'il y a de plus important à observer dans cet ouvrage, et ce que je vais développer.
Le martyre de saint Polyeucte, rapporté par Surins, n'a fourni à Corneille que la liaison étroite de ce jeune néoî»hyte avec Néai'que, qui l'avait converti au christianisme; son mariage avec Pau-
Mne, fille de Félix, proconsul romain, qui avait ordre de l'empereur Dèce de poui-suivre les chrétiens ; l'action hardie de Polyeucle , qui déchire en puhlic l'éditde l'empereur contre le christianisme , et brise les idoles que portaient les prêtres; et la vengeaiwe qu'en tira Félix, qui, après avoir inutilement employé les prières de Pauline pour ramener son gendre à la religion de son pays, fut obligé de le condamner à mort. Tout le reste appartient au poète.
Sa faWe , (pioi(|ue en général bien conçue , est fondée sur quelques invraisemblances assez fortes, mais qui heureusement portent sur ravant-scènt" plus que sur l'aclion même qui se passe sur le théâtre; et ce sont celles que le spectateur excuse toujours le plus aisément. Sans doute il est peu vraisemblable que Sévère arrive jusque dans le palais du gouverneur d'Arménie , et jusque dans l'appartement de Pauline, sans savoir qu'elle vient d'être mariée à Polyeucle cpiinze jours auparavant, sans qu'un événement si récent, et qui l'intéresse plus que personne, soit parvenu jusqu'à lui. Il ne l'est pas non plus que l'empereur, après sa victoire sur les Perses, dont il lui est redevable, l'envoie en Arménie, comme on le dit, pour faire un sacrifice aux dieux. Il ne l'est pas davantage que Félix, qui craint tant ses ressentiments et son crédit auprès de l'empereur, n'aille pas au-devant de lui, et que Pauline le voie avant qu'il ait vu son père. Mais ces circonstances sont à peu près indifférentes à l'effet théâtral , parce qu'elles ne portent ni sur les caractères ni sur les situations. Le poète a déjà mis le spectateur dans l'attente de ce que produira la Mie de Sévère, qui est aimé de Pauline , et qui a voulu l'épouser : il n'examine pas trop comment ni pourquoi il arrive, parce qu'il est très satisfait de le voir; et il faut bien distinguer entre les fautes qui ne sont que pour les criticpies et les juges de l'art, et celles qui sont pour tout le monde. Celles-ci influent sur le sort de la pièce ; les autres ne concernent que le plus ou moins do .perfection.
On convient unanimement que cet amour de Sévère et de Pauline forme un nonid intéressant, parce que le péril de Polyeucte les met tous deux dans une situation respective, propre à déployer cette noblesse de sentiments qui nous attache aux personnages de la tragédie, et nous fait partager des infortunes (pi'ils n'ont pas méritées. C'est une des créations qui font le plus d'homieur au laleni de CoriUMile, et dont il n'avait trouvé le modèle nulle part. Polyeucte est sur le point d'être conduit à la mort , s'il ne renonce point au christianisme. Les larmes de Pauline n'ont pu rien sur lui. Elle s'adresse, pom- le sauver, à celui même
qui est le plus intéressé à ce qu'il meure , à son rival, à celui qu'elle aime encore, et àqui elle l'a même avoué; à celui à qui Polyeucte même, en chrétien élevé au-dessus de tous les objets terrestres , vient de la résigner en se préparant à mourir. Elle croit qu'un homme qui lui a paru digne d'elle doit être capable de ce trait de générosité, et elle ne se trompe pas. C'étaient là des beautés neuves et originales, dont personne n'avait donné l'idée. Cette délicatesse de sentiments ne se trouvait ni dans les théâtres anciens ni dans ceux des modernes; elle était dans l'ame de Corneille.
Vous êtes généreux , soyez-le jusqu'au bout.
Mon père est en élat de vous accorder tout :
Il vous craint , et j'avance encor cette parole,
Que s'il perd mon époux , c'est à vous qu'il riinniole.
Sauvez ce malheureux, employez- vous pour lui ;
Faites-vous un effort pour lui servir d'appui.
Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande ;
Mais plus {'effort est grand , plus la gloire en est grande.
Conserver un rival dont vous êtes jaloux ,
C'est un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous;
Et si ce n'est assez de votre renommée ,
C'est beaucoup qu'une femme autrefois tant aimée ,
Et dont l'amour peut-être encor vous peut toucher ,
Doive à votre grand cœur ce qu'elle a de plus cher,
Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère.
Adieu. Résolvez seul ce que vous dcve^ faire :
Si vous n'êtes pas tel que je l'ose espérer.
Pour vous priser encor, je le veux ignorer.
Le caractère de Polyeucte, quoique d'une espèce très différente, n'est pas moins bien conçu ni moins bien tracé. Il est plein de cet enthousiasme religieux, nécessaire pour justifier ses violences , et qui convient parfaitement à un chrétien qui court au martyre. L'hôtel de Rambouillet avait craint qu'il ne fût ridicule : il est théâtral , comme toute grande pas ion; et ce zèle exalté qui va chercher la mort , et que la religion ne propose nullement poiu' modèle , mais regarde comme une exception que le martyre seul a consacrée, est une des passions natuielles à l'homme. Elle a dans Polyeucte toute la chaleur qu'elle doit avoir. S'il n'eût été qu'un homme persuadé et résigne, il eût paru froid ; mais il est enlhousiaste à l'excès ; il entraine. Cest là le cas où l'extrême est nécessaire, et où la vraie mesure est de n'en pas garder. La conduite de Sévèi'e répond à l'estime (jue Pauline lui a témoignée. Il s'emploie de tout son pouvoir auprès de Félix, pour l'engager à attendre du moins des ordres précis de l'empereur avant de se résoudre à faire périr son gendre, un homme considérable, qui descend des rois d'Arménie, et à qui tout le peu|»le s'intéresse au point qu'on craint une révolte en sa laveur. Cette demande est si bien motivée, ([u'il semble très difficile que Félix s'y refuse, et d'autant plus qu'il a la plus grande déférence pour Sévère, (pi'il regarde comme l'ar-
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
bilretîe sa destinée. Cepemlantil ne se rend point, et ordonne le siip|tlice de Polyencle, parce ([n'il fallait ([ue la mort du saint martyr fût le dénouement de la pièce. C'est ici qu'elle pèche à la fois par l'intrigue et par un caractère dégradé. Quels sont en effet les motifs que l'auteur prête à Félix ? Sont-ils naturels? sont-ils sufiisanls? sont-ils tragiques? Félix se met dans la tète (pie toutes les démarches de Sévère en faveur de Polyeucte ne sont qu'une feinte; que c'est un piège qu'on lui tend, afin de le perdre ensuite auprès de l'empereur , comme ayant contrevenu à ses ordonnances. Mais d'abord, pourquoi Félix s'imagine-t-il que Sévère, qui n'a montré jusciu'ici qu'un caractèie fort noble, s'abaisse jusqu'à cet indigne arlilice dont il n'a nul besoin? De plus, comment peut-il croire qu'on lui fasse un crime capital d'avoir demandé des ordres pour faire mourir son gendre? Rien n'est moins naturel que ce raffinement de politique : il n'y a qu'à l'entendre pour en être convaincu. Il ouvre ainsi le cinquième acte avec son confident :
Albin , as-tu bien vu la fourbe de Sévère ? As-tu bien vu sa haine, et vois-tu ma misère?
ALBIX.
Jcne vois rien en lui qu'un rival généreux , Et ne vois rien en vous qu'un père rigoureux.
FÉLIX
Que tu discernes mal le cœur d'avec In mine ! Dans l'amc il hait Félix, et dédaigne Paulijie : Et s'il l'aima jadis , il estime aujourd'hui Les restes d'un rival trop indignes oe lui. Il parle en sa faveur , il me prie , il menace , Et me perdra , dit-il . si je ne lui fais grâce : Tranchant du généreux , il croit m'épouvanter. L'artifice est trop lourd pour ne pas l'éventer : ,Ie sais des gens de cour quelle est la politique; J'en connais mieux que lui la plux fine pratique. C'est eu vain qu'il tempête, et feint d'être en fureiu-; Je vois ce qu'il prétend auprès de l'empereur : De ce qu'il me demande il m'y ferait un crime , Epargnant son rival , je serais sa victime; Et, s'il avait affaire à quelque maladroit. Le piégc est bien tendu , sans doute il le perdrait. Mais im vieux courtisan est lui peu moins crédule; 1) voit quand on le joue et quand on dissimule ; Et moi , j'en ai tant vu de toutes les façons , Qu'à lui-même au besoin j'en ferais des leçons.
Ces vers réunissent tous les genres de fautes. Comparons-les à ceux que l'on vient d'entendre de Pauline, et affirmons, comme une chose constante, que le style de Corneille , quoi qu'on en ait dit , est ordinairement analogue à ses idées. Quand il pense bien, il s'exprime bien. Quand sa pensée est mauvaise, sa diction l'est encore plus. Toute cette scène fait voir dans Félix un homme aussi bas que maladroit: bas, parce qu'il ne se résout à faire périr son gendre que dans la crainte de perdre sa place j maladroit, parce qu'il se persuade sans raison tout le contraire de la vérité. Il est im-
possible de ne pas concevoir du mépris pour un bomme qui va commettre une cruauté par des vues si petites, et qui se pique d'être fin lorsqu'il se trompe si lourdement. Ce caractère n'est pas digne de la tragédie , et le langage ne l'est pas non plus. On a pu voir la même chose dans Maxime, et l'on peut faire la même épreuve sur toutes les pièces de Corneille. C'est l'ame , a dit un ancien, qui nous fait éloquents : pectus est quod disertum facit. Il l'est toutes les fois que son ame l'inspire bien. Quand son esprit s'égare, il ne l'est plus.
Je ne prétends pas relever toutes les fautes du morceau que je viens de citer : elles sont assez sensibles. Mais il y a dans les ternies mêmes, à huit vers de distance , une contradiction choquante, qui prouve combien l'auteur mettait de négligence dans cette partie de sa composition. L'artifice est trop lourd pour ne pas l'éventer.
Et un moment après :
Le piège est bien tendu....
Si l'artifice est trop lourd , conunent le piège eftt-il bien tendul C'est nne étrange inadvertance. Voltaire, que l'on accuse de relever trop minutieusement de petites fautes , n'a pourtant rien dit de celle-là; et il en a passé bien d'autres.
Mais en supposant que les motifs de Félix fussent naturels, sont-ils suffisants? Non. Il manque ici cette proportion nécessaire entre les moyens et l'action. Il s'agit de savoir si Félix fera mourir im des personnages les plus importants de la pièce , s'il enverra son gendre à l'échafaud. Il y répugne , car on ne le peint ni cruel ni fanatique. Quel est donc le contre-poids qui le fera pencher vers la rigueur? Il n'y en a point d'autre que le calcul erroné d'une très mauvaise et très lâche politique, et la possibilité très incertaine de |)erdre le gouvernement d'Arménie. Ce n'est pas là un ressort suffisant pour la tragédie , où il faut toujours que chaque personnage ait un degré d'intérêt proportionnel, relativement à l'intérêt général.
Si les motifs de Félix ne sont ni naturels ni suffisants, ils ne sont pas plus tragicjues. Un personnage qui, dans tout le cours d'ime pièce, placé entre sa fille et son gendre, dont il faut envoyer l'ini à la mort et laisser l'autre dans le deuil , ne s'occupe que de savoir s'il sera plus ou moins grand seigneur, ne peut inspirer aucun des sentiments que demande la tragédie. Quand il dit,
Polyeucte est ici l'appui de ma famille; Mais si , par son trépas , l'autre épousait ma fille , J'acquerrais bien par là de plus puissants appuis . Qui me mettraient plus haut cent fois que je ne suis ; quand il parle ainsi, il parait vil : et lorsqu'il dit. Je sais des courtisans la plus fine pratique.... Et mfÀ.j'en ai tant vu de toutes les façons , Qu'à lui-même an besoin j'en ferais des leçons .
Je spectateur, qui n'a rien aperçu qui puisse excuser la méprise, (iiii le voit juger si mal ce Sévère fpie tout le monde connaît si bien , et se vanter de son îiabileté quand il mancpie de sens , trouve ici ce qu'il y a de pis, le ridicule joint à la bassesse.
Voltaire pense que Corneille aurait dû peindre Félix comme un païen entêté de sa religion , et vengeant sur un sacrilège la cause des dieux de l'empire. Je crois qu'il a entièrement raison, et que cette idée aurait fait disparaître de la tragédie de Pohjeucie un défaut très considérable, qui gâte une pièce, d'ailleurs la mieux conduite de celles de l'auteur.
Elle a encore un autre mérite : c'est celui du dialogue, en général plus naturel que ne l'est ordinairement celui de Corneille, et souvent d'une rapidité et d'une vivacité qui lui sont particulières. Voyez la scène entre Polyencte et Néarque.
MÉARQL'E.
Ce zèle est trop ardent : souffrez ([u'il se modère.
POLTELCTE.
On lien peut avoir trop pour le dieu qu'on révère.
NÉARQLE.
A'ous trouverez la mort.
POLYEUCTE
Je la cherche pour lui.
NÉAUQUE.
Et si ce cn;ur s'ébranle?
POLTEUCTE.
Il sera mon appui.
RÉABQLE.
11 ne commaudc point que l'on s'y précipite.
POLÏEUCTE.
Plus elle est voloiitaire , et plus elle mérite.
AÉAROLE.
Il suffit sans chei-clier d'attendre et de souffrir.
POLÏELCTE.
On souffre avec regret quand on n'ose s'offrir.
KÉARQIE.
Mais dans ce temple enfin la mort est assurée.
POLYELCTE.
Mais dans le ciel déjà la palme est préparée , etc. Et la scène entre Félix et sa fille, quand elle lui demande la grâce de son époux :
PALLIEE.
Ne l'abandonnez pas aux fiu-eurs de sa secte.
FÉLIX
Je l'abandonne aux lois , qu'il faut que je respecte.
PAULINE
Est-ce ainsi (jue d'un gendre un beau-père est l'appui?
FÉLIX
Qu'il fasse autant pour soi romane je fais pour lui.
PALUNE.
Mais il est aveuglé....
FÉLIX
Mais il se plaît à l'être.
Qni chérit son erreur ne la veut pas coanaitre.
PAILINE.
Mon père, au nom des dieux....
FÉLIX
Ne les réclamez pas , Ces dieux , dont l'intérêt demande sou trépas.
Ils écoulent nos vu-ux.
Eh bien! qu'il leur en fasse .
PAULINE
Au nom de l'empereur dont vous tenez la place...
FÉLIX
J'ai son pouvoir en main ; mais, s'il me l'a commis , C'est pour le déployer contre ses emieinis.
PAULINE
Polyeucte l'est-il ?
FÉLIX
Tous chrétiens sont rebelles.
PAULINE
N'écoutez point pour lui ces maximes cruelles. En épousant Pauline , (/ i'est fait votre sang.
FÉLIX
Je regarde sa faute , et ne vois pas son rang. Quand le crime d'état se mêle au sacrilège , Le sang ni l'amitié n'ont plus de privilège.
PAULINE
Quel excès de rigueur!
FÉLIX
Moindre que son forfait , etc.
Si le rôle de Félix était fait de manière que l'on pût croire (pi'il est de bonne foi , l'effet de la scène répondrait à la beauté du dialogue; mais dans les scènes avec son confident , il s'est montré à découvert, et l'on ne peut pas s'y tromper.
Un dialogue encore supérieur à tout ce que j'ai cité, c'est celui qui termine la scène où Polyeucte ne quitte le théâtre que pour être mené au supplice.