‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 72 sur 140 · XIV. - POÉSIE. o · texte numérisé non relu

XIV. - POÉSIE. o

aux Furies. Ce dénouement est digne d'un des sujets les plus éminemment tragiques que l'on ait mis sur la scène.

Mais n'y a- 1- il point quelques fautes dans ce chef-d'œuvre dramatique ? Il y en a de bien graves, si nous en croyons les auteurs d'un Dictionnaire historique qui a paru de nos jours. A l'article Racine on ht : Cette tragédie serait admirable, si les incertitudes de Pyrrhus , le désespoir d'Oreste , les emportements d'Hermione , n'en ternissaient la beauté. L'arrêt est dur, car c'est précisément ce que nous y avons admiré. Il y a plus : c'est que sans ces mêmes choses qui , selon le critique , ternissent la pièce, la pièce ne subsisterait pas. Voilà comme les talents sont jugés, même après un siècle ! Je ne ferai pas à Racine, et à vous, messieurs, l'injure de réfuter de telles censures. La vérité est qu'on a blâmé dans le rôle de Pyrrhus deux vers dont le sentiment est vrai , mais au-dessous de la

dignité tragique :

Crois-tu , si je l'épouse , Qu'Andromaque en son cœur n'en sera point jalouse ?

Un autre vers qui est un abus de mots :

Brûlé de plus de feux que je n'en allumai. Et, dans le rôle d'Oreste, cet endroit où il dit à

Hermione :

Prenez une victime Que les Scythes auraient dérobée à vos coups , Si j'en avais trouvé d'aussi cruels que vous.

Cette comparaison de la cruauté des Scythes et de celle d'Hermione est dans le goût des exagérations romanesques. Otez ce peu de fautes , et quelques autres moins marquantes d'ailleurs , on peut affirmer que l'on vit pour la première fois dans Audromaque ime tragédie où chacun des acteurs était continuellement ce qu'il devait être, et disait toujours ce qu'il devait dire. Racine , en étalant sur la scène des peintures si savantes et si expressives de celte inépuisable passion de l'amour, ouvrit une source nouvelle et abondante pour la tragédie française. Cet art que Corneille avait principalement établi sur l'étonnement et l'admiration et sur une nature quelquefois trop idéale , Racine le fonda sur une nature toujours vraie et sur la connaissance du cœur humain. Il fut donc créateur à son tour , comme l'avait été Corneille , avec cette différence que l'édifice qu'avait élevé l'un frappait les yeux par des beautés irrégulières et une pompe informe , au lieu que l'autre attachait les regards par ces belles proportions et ces formes gracieuses que le goût sait joindre à la majesté du génie. SECTION II. — Britaonicus.

<( Que le génie est brillant dans sa naissance 1 quel éclat jettent ses premiers rayons 1 C'est l'astre du jour <jui , partant des bornes de l'horizon , inonde d'un jet

âiO

de lumière toute l'étendue des cieux. Quel œil n'en est pas ébloui, et ne s'abaisse pas comme accablé de la clarté qui l'assaille i* Tel est le premier effet du génie. Mais cotte impression si vive et si prompte s'affaiblit par degrés. L'homme , revenu de son premier étonuement , relève la vue, et ose fixer d'un regard attentif ce que d'abord il n'avait admiré qu'en se prosternant. Bientôt il s'accoutume et se familiarise avec l'objet de son respect : il en vient jusqu'à y chercher des défauts , jusqu'à en supposer même: il semble qu'il ait à se venger d'une surprise faite à son amour-propre, et le génie a tout le temps d'expier par de longs outrages ce moment de gloire et de triomphe (jue ne peut lui refuser l'humanité qu'il subjugue en se montrant.

« Ainsi fut traité l'auteur d\indromaque. Ou l'opposa d'abord à Corneille : et c'était beaucoup, si l'on songe à celte admiration si juste et si profonde qu'avait dû inspirer l'auteur du Cid, de Cinna, des Horaces, demeuré jusqu'alors sans rival, maitre de la carrière, et entouré de ses trophées. Sans doute même les ennemis particuliers de ce grand homme virent avec plaisir s'élever un jeune jjoète qui allait partager la France et la renommée : mais ces ennemis étaient alors en petit nombre; sa vieillesse, trop malheureusement féa)nde en productions indignes de lui , les consolait de ses anciens succès. Au contraire , la supériorité de Racine , dès ce moment si décisive et si éclatante, devait jeter l'effroi parmi tous les aspirants à la palme tragique. L'on conçoit aisément combien un succès tel que celui d\indromaque dut exciter de jalousie et humilier tout ce qui prétendait à la gloiie A ce parti nombreux des écrivains médiocres, qui , sans s'aimer d'ailleurs et sans être d'accord sur tout le i-este , se réunissent toujours comme par instinct contre le talent qui les menace, se joignait celte espèce d'hommes qui, emportés par un enthousiasme exclus f, avaient déclaréqu'on n'égalerait pas Corneille , et qui étaient bien résolus à ne pas souffrir que Racine osât les démentir. Ajoutez à tous ces intérêts cjui lui étaient contraires cette disposition secrète qui , même au fond, n'est pas tout-à-fait injuste, et qui nous porte à proportionner la sévérité de notre jugement au mérite de l'homme qu'il faut juger. Voilà quels étaient les obstacles qui atlendaient Racine après Andromaque ; et quand Uriiannicv.s parut, l'envie était sous les armes.

cf L'envie , cette passion si odieuse et si vile qu'on ne la plaint pas , toute uialheureuse qu'elle est, ne se déchaîne nulle part avec plus de fureur que dans la lice du théâtre. C'est là qu'elle rencontre le talent dans tout léclat de sa puissance , et c'est là surfont qu'elle aime à le combattre ; c'est là qu'elle Tatlaque avec d'autant plus d'avantage, qu'elle peut cacher la main qui porte kîs coups. Confondue dans une foule lumulluease, elle est dispensée de rougir : elle a d'ailleurs si peu de chose à fuirc! ; et l'illusion théâtrale est si frêle et si facile à troubler, les jugements des hommes rassemblés sont alors dépendants de tant de circonstances dont l'auteur n'est pas le maitic, et tiennent quelquefois à des ressorts si faibles, que , toutes k's foiscju'il y a eu un parti contre lui bon ousrage de théâtre, le succès en a été troublé ou relardé. Les exemples ne me mauqucraicut

pas; mais quand je n'aurais à citer que celui de Britannicus abandonné dans sa nouveauté , n'en serait-ce pas assez ? » Éloge de Racine.

On voit , par la préface que railleur mil à la lête de la première édition de sa pièce , qu'il ressentil vivement cette injustice. Il n'est que trop ordinaire de faire aux liommes de talent un crime de cette sorte de sensibilité , quoique peut - êlre il n'y en ait point de plus excusable , ni qui soit plus dans la nature. Sans doute il y aurait beaucoup de philosopliie à se détacher entièrement de ses ouvrages , du moment oîi on les a composés ; mais je demanderai à ceux qui connaissent un peu le cœur humain comment cette froide indifférence peut être compatible avec la vivacité d'imagination nécessaire pour produire une belle tragédie. Exiger des choses si contradictoires, c'est être à peu près aussi raisonnable que celte femme dont parle La Fontaine, qui voulait un mai'i poiiit froid et point jaloux ; et le fabuliste ajoute judicieusement : IVoiez ces deux points-ci. Je connais l'objection vulgaire, qu'un auteur ne peut pas se juger soi-même. Non sans doute, (piand un ouvrage vient de sortir de ses mains, et même en aucun temps , s'il n'est qu'un homme médiocre : dans ce cas, il n'est pas plus capable de se juger que de bien faire; il ne voit pas au-delà de ce qu'il a fait. IMais une expérience constatée prouve que, passé le moment de la composition, un homme supérieur par le talent et par les lumières se juge aussi bien et même mieux que qui que ce soit. J'en citerai des preuves bien frappantes , (juand je parlerai de Voltaire. Aujourd'hui , tout ce (|ue je demande , c'est qu'on pardonne à îlacine d'avoir eu raison de se fâcher, cpiand ses juges avaient tort de le condamner.

Le public revint bientôt de sa mépiise : Britannicus resta en possession du théâtre; et Racine , dans l'édition de ses œuvres réunies , supprima cette première préface : on pardonne aisément l' injustice quand elle esl i-éparée. Il ne l'avait pourtant pas oubliée : on s'en aperçoit à la manière dont il s'exprime sur le sort de cette tragédie :

« Voici celle de mes pièces que je puis dire que j'ai le plus travaillée. Cependant j'avoue que le succès ne répondit pas d'abord à mes espérances. A peine elle parut sur le théâtre, qu'il s'éleva quantité de critiques qui semblaient la devoir détruire. Je crus même que sa destinée serait à l'avenir moins heureuse que celle de mes autres tragédies ; mais enfin il est arrivé à cette pièce ce qui arrivera toujours à des ouvrages qui auront (|uelque bouté : les critiques se sont évanouies, la pièce est demeurée. C'est maintenantcellcd-'s miennes que la c(!nr et la ville revoient le plus volontiers ; et si j'ai fait (juelqtie chose de solide et qui mérite quelque louange , la plupart des connaisseurs demeurent d'accord que c'est ce même BritaunicHS. »

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

;ft

Voltaire ne semble pas s'éloigner de cet avis. Il a dit quelque part : Britannicus est la pièce des connaisseurs. Cependant il lui préférait Aihalie pour le mérite de la création et la sublimité du style, et Andromaque et Iplmiènie pour l'effet théâtral. Mais, dira-t-on, si cet effet est le premier objet de l'art, comment se peut-il qu'il y ait quelque chose que les connaisseurs préfèrent? Je réponds : Rien, sans contredit, lorsqu'à cet effet se joignent les autres sortes de beautés que ce même art comporte, comme dans Iphicjénie et Andromaque. Mais ces connaisseurs distinguent dans un ouvrage ce (pie la nature du sujet donnait à l'auteur , et ce qu'il n'a pu devoir ([u'à lui-même. Nous avons des pièces (pii , sur la scène , font verser beaucoup de larmes , et (|ui pourtant n'ont pu valoir à leurs auteurs une grande réputation ; par exemple, Ariane et Inès. Pourquoi ? C'est qu'avec de l'intérêt, elles manquent de beaucoup d'autres qualités qui constituent la perfection dramatique , et la faiblesse des autres productions de ces mêmes auteurs a fait voir qu'un homme d'un talent médiocre, en traitant certaines situations plus aisées à manier que d'autres , et plus facilement intéressantes , pouvait obtenir du succès : au lieu qu'il est d'autres sujets où l'auteur ne peut se soutenir ([ue par une extrême habileté dans toutes les parties de l'art , et par des beautés qui n'appartiennent qu'au grand talent ; et de ce genre est Britannicus.

Ce qui peut émouvoir la pitié dans cette pièce , c'est l'amour mutuel de Britannicus et de Junie , et la mort du jeune prince r mais l'amour est ici bien moins tragique et d'un effet bien moins grand que dans Aiulromaque. Cependant l'union des deux amants est traversée par la jalousie de Néron; la vie du prince est menacée dès que le caractère du tyran se développe , et sa mort est la catastrophe qui termine la pièce. D'où vient donc que l'amour y produit des impressions bien moins vives que dans A)idromaque? Il faut en chercher la raison, et nous verrons que l'étude de la tragédie est en même temps celle du cœur. Je crois avoir remarqué qu'au théâtre l'amour combattu par des obstacles étrangers , quelque intéressant qu'il soit alors, ne l'est jamais autant que par les tourments qui naissent de l'amour même; et, compai'ant ensuite le théâtre à la nature , dont il est l'image, j'ai vu que ce rapport était exact , et (lue les plus grands maux de l'amour n'étaient pas ordinairement ceux ([ni lui viennent d'ailleurs , mais ceux qu'il se fait à lui-même. Rien n'est à craindre pour les amants autant que leur propre cœur. Les difficuités , les dangers , l'absence, la séparation , rien n'approche du supplice de la ja-

lousie, du soupçon de l'inMélitê, de l'horreur d'une trahison. J'aurai occasion d'appliquer et de développer ce principe quand il s'agira d'examiner pounpioi Zaïre et Tancréde sont les deux pièces où l'amour est le plus déchirant , et fait couler les larmes les plus abondantes et les plus amères.

Junie et Britannicus sont deux très jeunes personnes qui s'aiment avec toute la bonne foi, toute la candeur de leur âge. La peinture de leur amour ne peut offrir que des teintes douces : leur passion est ingénue comme leur caractère; ils sont sûrs l'un de l'autre ; et si l'artifice de Néron cause à Britannicus un moment d'inquiétude, elle ne peut le porter à rien de funeste , et , un moment après, il est rassuré. Cet amour n'a donc pas de quoi prendre un très grand empire sur l'ame des spectateurs, dont on ne peut s'emparer entièreaient que par des secousses fortes et multipliées. Aussi la mort de Britannicus , racontée au cinquième acte, en présence de Junie , produit plus d'hoiTeur pour Néron que de compassion pour elle : son amour n'a pas occupé as^ez de place dans la pièce pour que la catastrophe fasse une impression bien vive. Le caractère doux et faible de Junie ne fait rien craindre de sinistre , et le parti qu'elle prend de se mettre au nombre des vestales, quoique assez conforme aux mœurs et aux convenances , n'est pas un dénouement très tragique. Ce cinquième acte est donc la partie faible de l'ouvrage, et c'est ce qui donna le plus de prise aux ennemis de Racine : mais ils fermaient les yeux sur les beautés des quatre premiers; et ces beautés sont telles , que depuis un siècle elles semblent chaque jour plus senties , et excitent plus d'admiration. Les ennemis de l'auteur , pour se consoler du succès d' Andromaque , avaient dit qu'il savait en effet traiter l'amour, mais que c'était là tout son talent ; que d'ailleurs il ne saurait jamais dessiner des caractères avec la vigueur de Corneille , ni traiter comme lui la politique des cours. Telle est la marche constante des préjugés : on se venge du talent qu'on ne peut refuser à un écrivain en lui refusant par avance celui qu'il n'a pas encore essayé. Burrhus, Agrippine , Narcisse , et surtout Néron, étaient une terrible réponse à ces préventions injustes; mais cette réponse ne fut pas d'abord entendue. Le mérite d'une pièce qui réunissait l'art de Tacite et celui de Virgile échappa au plus grand nombre des spectateurs. Le mot politique n'y est jamais prononcé; mais celle qui règne plus ou moins dans les cours, selon qu'elles sont plus ou moins corrompues, n'a jamais été peinte avec des traits si vrais , si profonds , si énergiques , et les couleurs sont dignes du dessin. Boileau et ce (>etit nombre d'hommes de goût qui juge et se tait (|uand la multitude crie

et se trompe , aperçurent dans ce nouvel ouvrage un progrès quant à la diction. Dans celle d'Andromaque , quelque admirable qu'elle soit , il y a encore quelques traces de jeunesse , quelques vers faibles, ou incorrects, ou négligés. Ici tout porte l'empreinte de la maturité : tout est mâle , tout est fini ; la conception est vigoureuse , et l'exécution sans aucune tache. Agrippine est , comme dans Tacite, avide du pouvoir , intrigante , impérieuse, ne se souciant de vivre que pour régner, employant également à ses fins les vices , les vertus , les faiblesses de tout ce qui l'environne , flattant Pallas pour s'emparer de Claude, protégeant Britannicus pour contenir Néron , se servant de Burrhus et de Sénèque pour adoucir le naturel féroce qu'elle redoute dans son fils , et faire aimer son empire , qu'elle partage. Si elle s'intéresse pour l'épouse de Néron, c'est de peur qu'une maîtresse' n'ait trop de crédit. Elle met en usage jusqu'à la tendresse maternelle qu'elle ne sent point, pour regagner Néron , qui lui échappe.

Je n'ai qu'un fils. () ciel, qui m'entends aujourd'hui , T'ai-je fait quelques vœux qui ne fussent pour lui? Remords, craintes , périls, rien ne m'a retenue. J'ai vaincu ses mépris ; j'ai détourné ma vue Des malheurs qui dès lors me furent annoncés ; J'ai fait ce que j'ai pu : vous régnez, c'est assez. Avec ma r»)erté, que vous m'avez ravie, ■ Si vous le souhaitez , prenez encor ma vie , Pourvu que par ma mort tout le peuple irrité Ne vous ravisse pas ce qui m'a tant coûté.

Quelle adresse dans ces deux derniers vers! Elle n'ose pas menacer directement Néron : il a déjà pu la faire arrêter j il peut aller plus loin : il vient de s'expliquer de manière à lui faire entendre (pi'il vent secouer le joug; elle craint de mettre le tigre en fureur. C'est à Burrhus qti'elle disait un peu auparavant : Qu'il songe

Qu'en me réduisant à la nécessité D'éprouver contre lui ma faible autorité , Il expose la sienne , et que dans la balance Mon nom peut-être aura plus de poids qu'il ne pense.

iMais ce n'est pas à Néron qu'elle ose dire : Si vous attentez sur moi, craignez pour vous-même. Elle se contente de le lui faire comprendre sans qu'il puisse s'en offenser, et doime à la menace le ton de l'intérêt et de l'amitié.

Mais à peine Néron, qui dissimule encore mieux qu'elle, lui a-t-il dit ,

lih bien donc prononcez : que voulez-vous qu'on fasse ? elle reprend tout son orgueil , dès qu'elle se croit sûre de son pouvoir; elle dicte des lois.

De mes accusateurs qu'on punisse l'audace ;

Que de Britannicus ou calme le courroux ;

Que Juni(! à son choix puisse prendre un époux ;

Qu'ils soient lii)rcs tous deux , et que Pallas demeure. Le ressort n'était (|ue comprimé; il agit et s'é-

chappe avec plus d'impétuosité. C'est ainsi qu'un caractère se montre tout entier sur la scène. Et quand Junie , toujours occupée des alarmes inséparables de l'amour , parait conserver quelque défiance de la sincérité de Néron , avec quelle hauteur Agrippine le lui reproche !

Doutez- vous d'une paix dont je fais mon ouvrage?

Il suffit . j'ai parlé , tout a changé de face.

N'est-ce pas là cette politique ordinaire à tous ceux qui jouissent d'un pouvoir emprunté ? Un des moyens de le conserver, c'est de faire qu'on y croie. Le détail où elle entre ensuite avec Junie a un double effet ; il fait connaître au spectateur l'ivresse orgueilleuse où s'abandonne Agrippine dans la joie de sa nouvelle faveur, et la profonde dissimulation dont Néron a été capable. Je ne dis rien du style ; il est au-dessus des éloges.

Ah ! si vous aviez vu par combien de caresses 11 m'a renouvelé la foi de ses promesses! Par quels embrasscments il vient de m' arrêter ! Ses bras , dans nos adieux , ne pouvaient me quitter. Sa facile bonté , sur son front répandtie , Jusqu'aux moindres secrets est d'al)ord descendue. 11 s'épanchait en fils qui vient en liberté Dans le sein de sa mère oublier sa fierté. Mais bientôt , reprenant un visage sévère , Tel que d'un empereur qui consulte sa mère , Sa confidence auguste a mis entre mes mains Des secrets d'où dépend le destin des humains.

Quelles superbes expressions ! et comme elles sont faites pour donner une haute idée de sa puissance !

Non , il le faut ici confesser à sa gloire ,

Son cœur n'enferme point une malice noire ;

Et nos seuls emiemis , altérant sa bonté ,

Abusaient contre nous de sa facilité.

Mais enfin , à son tour, leur puissance décline ;

Rome encore une fois va connaître Agrippine.

Déjà de ma faveur on adore le bruit.

On adore le bruit de ma faveur! Quelle heureuse hardiesse dans le choix des mots ! Et celte hardiesse est si bien mesurée , qu'elle paraît toute simple : la réflexian seule l'aperçoit; le poète se cache sous le personnage.

Enfin, quand Britannicus empoisonné a fait voir tout ce qu'on pouvait attendre de Néron, Agrippine , ([ui n'a i)lus rien à mcnager , ne songe plus qu'à l'épouvanter de ses fureurs.

Poursuis, Néron : avec de tels ministres. Par des faits glorieux tu vas te signaler. Poursuis : tu n'as pas fait ce pas pour reculer. Ta main a commencé par le sang de ton frère ; Je prévois que tes coups viendront jusfju'à ta mère. Dans le fond de ton cœur je sais que tu me hais ; Tu voudras t'affranchir du joug de mes bienfaits : Mais je veux que ma mort te suit même inutile. Ne crois pas qu'en mourant je te laisse trau(|uille : Rome , ce ciel , ce jour que tu re(;us de moi , Partout , à tout moment , m'offriront devant toi. Tes remords te suivront comme autant de furies :

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Tu croiras les calmer par d'autres barbaries. Ta fureur, s'irritant soi-même dans son cours , U'un sang toujours nouveau marquera tous tes jours. Mais j'espère qu'enfin le ciel , las de tes crimes , Ajoutera ta perte à tant d'autres victimes ; Qu'après t'étre couvert de leur sang et du mien , Tu te verras forcé de répandre le tien ; Et ton nom paraîtra , dans la race future , Aux plus cruels tyrans une cruelle injure.

Voilà un exemple de cet art si fréquent dans Racine , de donner aux idées les plus fortes l'expression la plus simple. Dire à un homme que son nom sera une injure pour les tyrans est déjà terrible; mais, pour les plus cruels tyrans une cruelle injure! je ne crois pas que l'invective puisse imaginer rien au-delà ; et pourtant il n'y a rien de trop pour Néron : son nom est devenu celui de la cruauté.

Quelle vérité effrayante dans la peinture de ce monstre naissant ! C'est une des productions les plus frappantes du génie de Racine , et une de celles qui prouvent que ce grand homme pouvait tout faire. Néron , comme l'observe fort bien Racine , n'a pas encore assassiné son frère , sa mère, son précepteur; il n'a pas encore mis le feu à Rome ; et pourtant tout ce qu'il dit , tout ce qu'il fait dans le cours de la pièce , annonce une ame naturellement atroce et perverse. Mais combien il a fallu de temps pour que l'on reconniit le prodigieux mérite de ce rôle ! C'est une obligation que l'on eut à l'inimitable Lekain ; et l'ouvrage d'un grand acteur est de mettre à la portée de la multitude ce qui n'était senti que par les connaisseurs. Comme le nom de Néron semble promettre tout ce qu'il y a de plus odieux, et que , dans la nouveauté de Britannicus , les têtes étaient encore montées au ton que Corneille avait introduit pendant trente ans , on fut étonné qu'il n'ei'it pas sans cesse à la bouche des maximes infernales , qu'il ne se glorifiât pas d'être méchant , qu'il eût quelque honte de passer pour empoisonneur ; enfin on le trouva trop bon : c'est le mot dont Racine se sert dans sa préface. Il est vrai qu'il n'a pas la rhétorique du crime , mais il en a bien l'atrocité tranquille et raffinée , la profondeur réfléchie. Examinons sa conduite; il entend parler de la beauté de Junie : son premier mouvement est de l'enlever , avant même de l'avoir vue ; et, sur le seul soupçon que Britannicus pourrait bien en être aimé , son premier mot est de dire :

D'autant plus malheureux qu'il aura su lui plaire , iS'arcisse , il doit plutôt souhaiter sa colère : Néron impunément ne sera pas jaloux.

A peine a-t-il vu Junie un moment , et déjà la mort de son rival et de son frère est prononcée dans son cœur. Mais il lui prépare un autre supplice : il veut que Junie elle-même lui dise ou lui

fasse entendre fju'il faut renoncer à elle, et, pour l'y forcer, il lui déclare que Britannicus est mort , si elle n'obéit pas. On a dit que c'était un petit moyen , et peu digne de la tragédie , de faire cacher Néron pendant l'entrevue des deux amants : cela est vrai ; mais je crois qu'ici l'effet relève et justifie le moyen. Le péril est si prochain et si réel , que la scène est tragique ; et je n'ai besoin , pour le prouver , que d'en appeler à l'effet du théâtre. Ce moment est celui où l'amour de Britannicus et de Junie devient intéressant , parce qu'il y a de la terreur et de la pitié. Leur situation est cruelle , et l'on ne peut s'empêcher de trembler pour eux quand on se souvient de ces vers terribles de Néron :

Caché près de ces lieux , je vous verrai , madame. Renfermez votre amour dans le fond de votre ame : Vous n'aurez point pour moi de langages secrets ; J'entendrai des regards que vous croirez muets , Et sa perte sera l'infaQlible salaire D'un geste ou d'un soupir échappé pour lui plaire.

Avec ce style et cette situation on peut tout ennoblir. Observons , en passant , que l'effet théâtral peut faire pardonner des moyens faux , mais ne les justifie pas; au lieu qu'un moyen commun et petit par lui-même peut être relevé par l'art que l'on met à s'en servir , et n'est plus un défaut.

Néron , sfir de l'amour de Junie pour Britannicus, ne médite plus que des vengeances et des crimes. Il fait arrêter son frère; il donne des gardes à sa propre mère; et, s'apercevant, par l'entretien qu'il a eu avec elle, que les droits de Britannicus à l'empire peuvent être une arme contre lui , il ne balance pas un moment, et donne ordre del'empoisonner. Mais comment! Avec quel sangfroid odieux et quelle fourbe réfléchie ! C'est en paraissant se réconcilier avec Agrippine et Britannicus, en prodiguant les caresses, les soumissions , les embrassements ; en donnant dans son palais une scène de tendresse filiale :

Gardes , qu'on obéisse aux ordres de ma mère ! Voilà de quelle manière il se prépare au fratricide. Et la voilà bien, cette politique des cours corrompues dont Corneille aimait tant à parler. Mais ici elle est en action , et non pas en paroles ; c'est-à-dire qu'elle est dans l'imitation théâtrale la même chose qu'en réalité : c'est la perfection de l'art. Néron ne se conduit pas autrement que Charles IX. A peine Agrippine l'a-t-efle quitté , que sa rage renfermée ne peut plus se contenir. Il se croit siir de Burrhus , parce que Agrippine en est mécontente ; et c'est devant un homme vertueux qu'il avoue le projet d'un crime, d'un empoisonnement.

Elle se hàtc trop, Burrhus , de tiiompher : J'embrasse mon rival , mais c'est pour l'étouffer.

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