‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 73 sur 140 · SI · texte numérisé non relu

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. . . C'en est trop : il faut que sa ruine Me délivre à jamais des fureurs d'Agrippine. Tant qu'il respirera, je ne vis qu'à demi : Elle m'a fatigué de ce nom ennemi , Et je ne prétends pas que sa coupable audace Une seconde fois lui promette ma place.

Avant la fin du jour, je ne le craindrai plus.

Parler ainsi à Burrlius , c'est montrer tout Néron. Il n'y a qu'un scélérat consommé qui puisse, sans rougir, se montrer tel qu'il est devant un honnête homme : c'est une preuve qu'il a tout surmonté, même la conscience. Les autres scélérats se démasquent devant des confidents dignes d'eux ; il n'y a que Néron qui puisse se démasquer devant Burrhus. Cet exemple est unique au théâtre , et c'est un trait de génie. Mahomet ne cache pas à Zopire sa politique et son amhition ; mais il y a de la grandeur dans ses projets, tout criminels qu'ils sont ; il espère de gagner Zopire , et il en a les moyens. Ici rien de tout cela : Néron avoue le plus lâche des forfaits , et n'a nul besoin de Burrhus pour l'exécuter. Cette confidence sans nécessité , et faite pour ainsi dire d'abondance de cœur , serait d'ailleurs un grand défaut : ici c'est le coup de pinceau d'un grand maître. Il est évident que Néron ne croit pas même faire un crime : c'est à ses yeux la chose du monde la plus simple que d'empoisonner son frère ; et ce qui le prouve, c'est qu'il est tout étonné que Burrhus ne l'approuve pas; c'est que, dans la scène suivante, il dit à Narcisse , comme la seule chose qui l'arrête : Ils mettront ma vengeance au rang des parricides.

Ce dernier mot n'est pas d'un tyran , mais d'un monstre.

Ici commence ce grand spectacle si moral et si ilramatique, ce combat du vice et de la vertu, sous les noms de Narcisse et de Burrhus se disputant l'ame de Néron; et c'est ici que vont se développer ces deux caractères, aussi parfaitement tracés que ceux de Néron et d'Agrippine. Burrhus est le modèle de la conduite (|ue peut tenir un homme vertueux placé par les circonstances auprès d'im mauvais prince et dans une cour dépravée. Il est entouré de passions, d'intérêts, de vices, et les combat de tous côtés. Il ne prononce pas une seule sentence sur la vertu , non plus que Néron sur le crime; mais il représente l'une dans toute sa pureté , comme Néron représente l'autre dans toute son horreur. Il résiste à l'ambition inquiète d'Agrippine et à la perversité de son maître , et dit la vcirilé à tous les deux, mais sans ostentation, sans bravade , avec ime fermeté noble et modeste , ne cherchant point à offenser et ne craignant point de. déplaire. Il parle à l'un comme à son empereur, à l'autre comme à la mère de César. Il remplit tous

ses devoirs et observe toutes les bienséances. Mais lorsque son coupable élève ose lui découvrir lin projet horrible, alors cet homme si calme devient tout de feu : sa tranciuillité le rendait grand , son indignation le rend sublime. L'élofjuence est dans sa bouche ce qu'est la vertu dans son ame , sans faste , sans effort , mais toute pleine de cette chaleur qui pénètre, de cette vérité ({ui terrasse, de cette véhémence qui entraîne. Il émeut jusqu'à Néron même, et sort plein d'espérance et de joie, pour aller consommer près de Britannicus une réconciliation qu'il croit sûre. A l'instant même entre Narcisse : au pathétique , à l'enthousiasme d'une belle ame va succéder tout l'art de la bassesse et de la méchanceté ; et dans ces deux peintures contrastées l'auteur est également admirable. Mais poiu- les placer ainsi l'une auprès de l'autre , il fallait être bien sûr de sa force. Plus l'effet de la première était grand et infaillible, plus l'autre était dangereuse. L'expérience du théâtre apprend combien il y a de danger à remplacer tout de suite des sentiments doux et chers , auxquels le spectateur aime à se livrer, par ceux qu'il hait et qu'il repousse. Ceci ne s'applique pas aux scélérats hardis qui ont de l'énergie et de l'élévation , mais aux personnages vils et méprisables ; et Narcisse est de ce nombre. Ces sortes de caractères , quelquefois nécessaires dans la tragédie, sont très difficiles à manier. Le spectateur veut bien haïr, mais il ne veut pas que le mépris se joigne à la haine , parce que le mépris n'a rien de tragique. Voltaire, en blâmant sous ce point de vue les rôles de Félix, de Prusias et de Maxime dans Corneille, cite celui de Narcisse comme le modèle qu'il faut suivre quand on a besoin de personnages de cette espèce. Il admire la scène de Narcisse avec Néron; mais, remar(iuant le peu d'effet qu'elle produit toujours, il croit qu'elle en ferait davantage si Narcisse avait un plus grand intérêt à conseiller le crime. Je ne sais si cette réflexion est bien juste. Sans doute si Narcisse, pour tenir la conduite qu'il tient, avait à surmonter quelqu'un des sentiments de la nature, comme Félix, qui se détermine à faire périr son gendre de peur de perdre son gouvernement, la proportion des moyens manquerait. Mais Narcisse, (jui cherche à gouverner Néron connue il a gouverné Claude, en flattant ses passions, n'a aucun intérêt à sauver Britannicus. Dans son caractère établi, tous les moyens lui doivent être bons; il ne fait (pie suivre son naturel bas et pervers ; et si la scène entre lui et Néron, malgré la jjerfection dont elle est, n'est pas, à lieaucoui» près, cipplaudie connue celle de Burrhus, c'est que , dans aucun cas, dans auciuie supposition, elle ne peut faire le même plaisir : et j'en trouve la raison dans

SIÈCLE DE LOUIS XIV

POESIE

le cœur humain. L'ame vient de s'épanouir en écoutant Bunlius; elle se resserre et se flétrit en voyant Narcisse. Le rôle qu'il joue est un de ceux qui ne peuvent être que supportés et qui ne peuvent jamais plaire. Ne reprochons pas aux hommes assemblés un sentiment qui leur fait honneur , la répugnance invincible pour ce qui est vil. Ces caractères-là, dans le drame, peuvent être placés pour les moyens, et jamais pour les effets. Le plus grand effort de l'artiste , c'est de les faire tolérer au théâtre, et admirer du connaisseur qui ne juge que l'exécution ; et il ne peut en venir à bout qu'en leur donnant au plus haut degré ce que peut avoir un homme bas et méchant, l'artifice et l'adresse. C'est ce que Racine a fait dans le rôle de Narcisse. Quelle entreprise que celle de ramener Néron après l'impression qu'il vient d'éprouver, et que le spectateur a si vivement partagée ! Quel chemin il y a du moment où il envoie BuitIius près de son frère pour consommer la réconciliation, à celui oîi il sort avec Narcisse pour aller empoisonner son rival ! Et cependant tel est l'art détestable de Narcisse, ou plutôt tel est l'art admirable du poète, que celte révolution, l'ouvrage de quelques instants , paraît vraisemblable , naturelle , et même nécessaire. Le venin de la malignité est si habilement préparé, (ju'il doit pénétrer l'ame du tyran, et l'infecter sans remède. Cette scène étonnante mérite d'être détaillée.

NARCISSE

Seigneur, j'ai tout prévu pour une mort si juste ;

Le poison est tout prêt : la fameuse Locuste

A redoublé pour moi ses soins officieux :

Elle a fait expirer un esclave à mes yeux ;

Et le fer est moins prompt pour trancher une vie ,

Que le nouveau poison que sa main me confie.

NÉBON.

Narcisse , c'est assez : je reconnais ce soin , Et ne souhaite pas que vous alliez plus loin.

NARCISSE

Quoi! pour Britannicus votre haine affaiblie Me défend...

NÉRON

Oui , Narcisse : on nous réconcilie.

NARCISSE

Je me garderai bien de vous en détourner. Seigneur. Mais il s'est vu tantôt emprisonner : Cette offense en son cœur sera long-temps nouvelle. Il n'est point de secrets que le temps ne révèle : Il saura que ma main lui devait présenter Un poison que votre ordre avait fait apprêter. J-es dieux , de ce dessein puissent-ils le distraire ! Mais peut-être il fera ce que vous n'osez faire.

NÉRON

On répond de son cœur, et je vaincrai le mien. Il a déjà attaqué Néron par la crainte : la crainte n'a pas réussi. Il se retourne sur-le-champ, et l'attaque par la jalousie.

Et l'hymen de Junie en cst-il le lien?

Seigneur, lui faites-vous encor ce sacrifice ?

C'est prendre trop de soin. Quoi qu'il en soit, Narcisse, Je ne le compte plus parmi mes ennemis.

Ce moment est critique pour Narcisse : voilà déjà deux attaques repoussées. Il ne perd pas de temps ; il cherche à irriter Néron par la jalousie du pouvoir.

Agrippine , seigneur, se l'était bien promis : Elle a repris sur vous son souverain empire.

NÉRON

Quoi donc? Qu'a-t-elle dit? et que voulez-vous dire?

NARCISSE

Elle s'en est vantée assez publiquement.

NÉRON

De quoi ?

NARCISSE

Qu'elle n'avait qu'à votis voir un moment; Qu'à tout ce grand éclat , à ce courroux fmieste , On verrait succéder un silence modeste ; Que vous-même à la paix souscririez le premier : Heureux que sa bonté daignât tout oublier.

NÉRON

Mais, Narcisse, dis-moi : Que veux-tuque je fasse?

Remarquons ici la vérité du dialogue et la simplicité de la diction : elle n'est pas au-dessus de la conversation soutenue , et ne devait pas en effet aller au-delà. D'un côté, c'est un scélérat froid et réfléchi, qui ne songe pas à parer son langage ; les fripons ne se passionnent guère : de l'autre , un homme intérieurement agité , ([ui ne ré[X)nd que par quelques mots pénibles. Toute ligure poétique devait disparaître. Nos critiques du jour, qui affectent de ne pas reconnaître d'antre poésie , ne manqueraient pas, si Racine était vivant, de le trouver bien froid et bien faible.

« Quels vers , diraient-ils , que ceux-ci : Agrippine, seigneur, se l'était bien promis.

Elle s'en est vantée assez publiquement.

Mais , Narcisse . dis-moi ; que veux-tu que je fasse ? « S'exprimerait -on autrement en prose? » Et c'est [irécisénient pour cela qu'ils sont excellents , car ils sont ce qu'ils doivent être. Le dernier, tout simple qu'il est , fait trembler; le tigre va se réveiller :

Je n'ai que trop de pente à punir son audace ;

Et, si je m'en croyais, ce triomphe indiscret

Serait bientôt suivi d'un éternel regret.

Mais de tout l'univers quel sera le langage?

Sur les pas des tyrans venx-lu que je m' engage ,

Et que Rome , effaçant tant de titres d'honneur,

Me laisse pour tout nom celui d'empoisonneur?

Ils mettront ma vengeance au rang des parricides.

Ici Narcisse commence à être plus à son aise. Il a voulu sonder l'ame de Néron. Elle s'ouvre, et il voit que la nature n'y a pas jeté un cri , qu'il n'y a pas un remords , pas un sentiment de vertu ; que Néron ne fait rien , ni pour son frère , ni pour sa mère, ni pour Burrims, mais seulement qu'il craint encore l'opinion publi(}ue, le dernier frein

de l'homme pervers et puissant, quand il a de l'amour-propre. Néron en a encore, et c'est par son amour-propre même que Narcisse va se ressaisir de lui.

Et prenez-vous , seigneur, leurs caprices pour guides? Avez- vous prétendu qu'ils' se tairaient toujours ? Est-ce à vous de prêter l'oreille à leurs discours ? De vos propres désirs perdrez-vous la mémoire ? Et serez-vous le seul que vous n'oserez croire ? Mais , seigneur, les Romains ne vous sont pas connus ; Non , non : dans leurs discours ils sont plus retenus. Tant de précaution affaiblit votre règne : Ils croiront, en effet, mériter qu'on les craigne.

Voilà , de toutes les suggestions , la plus perfide et la plus sûre auprès des mauvais princes ; c'est d'irriter en eux l'orgueil du pouvoir. Qui peut savoir combien de fois l'adulation a répété dans d'autres termes ce que dit ici Narcisse ? Il ne lui reste plus qu'à rassurer bien pleinement Néron sur l'opinion et les discours des Romains.

Au joug , depuis long-temps , ils se sont façonnés ; Ils adorent la main qui les tient enchaînés : Vous les verrez toujours ardents à vous complaire. Leur prompte servitude a fatigué Tibère. Moi-même , revêtu d'un pouvoir emprunté , Que je reçus de Claude avec la liberté , J'ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée, Tenté leur patience , et ne l'ai point lassée. D'un empoisonnement vous craignez la noirceur? Faites périr le frère , abandonnez la sœur ; Rome , sur les autels prodiguant les victimes. Fussent-ils innocents , leur trouvera des crimes. Vous verrez mettre au rang des jours infortunés Ceux où jadis la sœur et le frère sont nés.

C'est en effet ce qui arriva après le meurtre d'Agrippine , et l'abjection des Romains est peinte ici avec l'énergique fidélité des crayons de Tacite. Néron, délivré , non pas de ses scrupules, mais de ses craintes, ne se défend plus que bien faiblement.

Narcisse , encore un coup, je ne puis l'entreprendre.

J'ai promis à Burrhus ; il a fallu me rendre.

Je ne veux point encore , en lui manquant de foi ,

Donner à sa vertu des armes contre moi.

J'oppose à ses raisons un courage inutile;

Je ne l'écoute point avec un cœur ti-anquille. •

Il ne reste donc plus à détruire qu'un reste d'égard pour Burrhus, exprimé de manière à faire voir que les conseils d'un vertueux gouverneur pèsent étrangement à Néron, impatient de secouer toute espèce de joug. C'est l'instant de porter le dernier coup ; et Narcisse emploie l'arme si familière aux méchants , la calomnie. Il attribue à Burrhus, à Sénè(|ue, à tous ceux qui s'efforçaient encore de contenir les vices de Néron, les propos les plus injurieux et les plus amers. Cet artifice des flalteins ne manque presque jamais son effet. Ils mettent dans la bouche de celui qu'ils veulent perdre tout le mépris (ju'ils ont au fond du cœur pour le maître qu'ils veulent tromper.

Burrhus ne pense pas , seigneur, tout ce qu'il dit ;

Son adroite vertu ménage son crédit ,

Ou plutôt ils n'ont tous qu'une même pensée ;

Ils verraient par ce coup leur puissance abaissée.

Vous seriez libre alors , seigneur ; et devant vous

Ces maîtres orgueilleux fléchiraient comme nous.

Quoi donc! ignorez-vous tout ce qu'ils osent dire?

« Néron, s'ils en sont crus, n'est point né pour l'empire;

« II ne dit . il ne fait que ce qu'on lui prescrit :

« Burrhus conduit son cœur, Sénèque son esprit.

« Pour toute ambition, pour vertu singulière,

<r II excelle à conduire un char dans la carrière ,

« A disputer des prix indignes de ses mains,

« A se donner lui-même en spectacle aux Romains ,

« A venir prodiguer sa voix sur un théâtre,

« A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre;

« Tandis que des soldats , de moments en moments ,

« Vont anaclier pour lui des applaudissements. »

Ah ! ne voulez-vous pas les forcer à se taire ?

Pour le coup , il est impossible que Néron résiste à cette adresse infernale. Chaque mot est un trait qui le perce. On le prend à la fois par toutes ses faiblesses : il faut qu'il succombe.

viens , Narcisse ; allons voir ce que nous devons faire.

Il ne dit pas positivement quel parti il prendra , mais on voit que son parti est déjà pris.

Cette scène est peut-être la plus grande leçon que jamais l'art dramatique ait donnée aux souverains. On assure que l'endroit qui regarde les spectacles fit assez d'impression sur Louis XIV pour le corriger de l'habitude où il était, dans sa jeunesse, de représenter sur la scène dans les fêtes de sa cour. C'était une chose de peu d'importance; mais cette scène bien méditée peut donner de tout autres leçons : et pour ce qui regarde la politique des cours, dont Corneille parle si souvent, et que Fontenelle et tant d'autres prétendent si supérieurement peinte dans Otho» , je crois que c'est ici qu'il faut la chercher ; qu'il n'y en a que quelques traits généraux dans ce petit nombre de vers qu'on a retenus d'Of/ioii , pièce que d'ailleurs on lit si peu ; mais que le tableau entier se trouve dans les rôles d'Agrippine , de Burrhus , et de Narcisse.

Je ne parlerai du beau récit de la mort de Britannicus que pour observer le seul endroit où Racine , égal à Tacite dans tout le reste (et c'est ce qu'on peut dire de plus fort) , parait être resté au-dessous de lui. Il s'agissait de peindre les différentes impressions que produisit sur les courtisans le moment ou Britannicus expire empoisonné.

La moitié s'épouvante et sort avec des cris -. Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage. Sur les yeux de César composent leur visage.

Peut-être ne désirerait-on rien de plus , si Ton ne connaissait pas le texte de Tacite.

« At quibus, altior intellecUis , rrsistunt dell.x'i, et Cœsaremintuentes. Mais ceux qui a oient de plus loin restent immobiles , les yeux attachés sur Ccsar. »

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POESIE

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Rien n'est plus frappant que cette immobilité absolue clans un événement de cette nature. Demeurer maître de soi à un semblable spectacle, au point de n'avoir pas un mouvement avant d'avoir vu celui du maître, est le dernier effort de l'habitude de servir , et le sublime de l'esprit de courtisan. C'est ainsi que Tacite sait peindre. Mais Racine , un moment après , se rapproche de lui dans ces vers qu'il ne doit point à l'imitation : Son crime seul n'est pas ce (jui me désespère ; Sa jalousie a pu l'armer contre son frère. Mais, s'il vous faut, madame , expliquer ma douleur. Néron l'a vu mourir sans changer de couleur : Ses yeux indifférents ont déjà la constance D'un tyran dans le crime endurci dès l'enfance.

Quel nerf d'expression! Tel est dans cent endroits le style de cet homme à qui l'on ne voulait accorder que le talent de peindre l'amour.

Un des caractères du génie, et surtout du génie dramatique, est de passer d'un sujet à un autre sans s'y trouver étranger, et d'être toujours le même sans se ressembler jamais. Nous avons vu quel pas étonnant Racine avait fait lorsque, malgré le succès d'Alexandre , revenant par sa propre force à la nature et à lui-même , il fixa , à l'âge de vingt-sept ans , une époque aussi glorieuse pour la France que pour lui , en offrant dans j4ndromai[ue un nouveau genre de tragédie. On pouvait dire alors ; Quelle distance d'Alexandre à Andromaque ! On put dire ensuite : Quelle différence d'^^ndromaque à Britannicus ! On passe dans un monde nouveau , et ia fable et l'histoire ne sont pas plus loin l'une de l'autre que ces deux pièces. Mais comment , parmi des beautés si sévères, a-t-il pu placer la tendresse ingénue et naïve de deux jeunes amanis tels que Britannicus et Junie, et se préserver de ces disparates qui nous ont si souvent blessés dans Corneille? C'estparce que le sort de ces deux amants qui nous intéressent dépend sans cesse de ces personnages imposants qui se meuvent autour d'eux; c'est surtout par l'art des nuances et de la gradation insensible des couleurs. Junie n'est que tendre avec Brilannicus ; mais quand elle paraît devant Néron , qui lui offre l'empire , elle n'est pas seulement une amante fidèle , elle devient noble : elle refuse les offres de Néron et le trône du monde , sans faste, sans efforts , avec une modestie touchante ; elle ne brave point Néron, comme tant d'autres n'auraient pas manqué de le faire; elle ne met point d'orgueil dans ses refus; elle s'exprime de manière à se faire estimer de Néron, siNéron pouvait estimer la vertu, et aie fléchir en faveur de Britannicus, s'il était susceptible d'un sentiment honnête et louable. Il l'exhorte à 2)asser du côté de l'empire, à oublier Britannicus, déshérité par Claude. Elle répond : Tor.iE l'.

Il a su me toucher.

Seigneur, et je n'ai point prétendu m'en cacher. Cette sincérité , sans doute , est peu discrète ; Mais toujours de mon cœur ma bouche est l'interprète Absente de la cour, je n'ai pas du penser. Seigneur, qu'en l'art de feindre il faillit m'exercer. J'aime Britannicus ; je lui fus destinée , Quand l'empire devait suivre son hyménée. Mais ces mêmes malheurs qui l'en ont écai'té, Ses homieurs abolis , son palais déserté , La fuite d'une cour que sa chute a bannie , Sont autant de liens qui retiennent Junie. Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs; Vos jours toujours sereins coulent dans les plaisirs; L'empire en est pour vous l'inépuisable source : Ou si quelque chagrin en interrompt la course , Tout l'univers, soigneux de les entretenir, S'empresse à l'effacer de votre souvenir. Britannicus est seul : quelque ennui qui le presse , Il ne voit à son sort que moi qui s'intéresse, Et n'a pour tout plaisir, seigneur, que quelques pleurs Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.

Ce langage ferme et décent, ce désintéressement généreux, ces pleurs qui consolent un prince infortuné du trône qu'il a perdu , élèvent l'amour de Junie à la dignité de la tragédie. Elle n'est point abaissée devant le maître du monde : ce n'est pomt là parler d'amour pour en parler ; c'est l'amour tel que nous le sentons , naturellement mêlé à de grands intérêts, et s'expliquantd'un ton qui ne les dément pas. Tel est le mérite des convenances propres à chaque sujet.

Cet amour n'émeut pas fortement comme celui d'Hermione; mais il plaît, il attache, il intéresse, et c'en est assez dans un ouvrage qui produit d'autres effets : l'essentiel était qu'il n'y parût pas déplacé. De même, Britannicus, surpris pai- Néron aux pieds de sa maîtresse, offre, à la vérité, une situation qui peut appartenir à la comédie comme à la tragédie; mais le péril de Britannicus et le caractère connu de Néron relèvent cette situation; et la scène qui en résulte entre les deux rivaux est un modèle de ces contrastes dramatiques où deux caractères opposés se heurtent avec violence, sans que l'un soit écrasé par l'autre. Le dialogue est parfait : on y voit avec plaisir la vivacité libre et fière d'un jeune prince et d'un amant préféré lutter contre l'ascendant du rang suprême et contre l'orgueil féroce d'un tyran jaloux. Le caractère de Britannicus et l'avantage de plaire à Junie le maintiennent dans un étatd'égalité devant l'empereur , et le speclateur est toujours content de voir la puissance injuste humiliée. C'est ainsi que, dans cette pièce, les intérêts de la politique et ceux de l'amour se balancent sans se nuire, et que des teintes si différentes se tempèrent les unes par les autres , loin de paraître se repousser.

SECTION III. — Bérénice.

On sait que, dans Bérénice, Racine lutta con-

COURS DE LITTÉUATURE.

Ire les flifficiillés d'iin sujet qui n'était pas de son choix ; et , s'il n'a pu faire une véritable tragédie de ce qui n'était en soi-même qu'une élégie héroKiue , il a fait du moins de cette élégie un ouvrage charmant, et tel que lui seul pouvait le faire. On proposa un jour à Voltaire de faire un commentaire de Racine comme il faisait celui de Corneille. Il répondit ces propres mots :

« Il n'y a qu"à mettre au bas de toutes les pages , beau , jiaihétique , harmonieux, admirable, etc. » Il se présenta une occasion de faire voir combien ce sentiment était sincère. Il a commente la Bérévice de Racine, imprimée dans un même volume avec celle de Corneille; et quoique Bérénice soit la plus faible des pièces dont l'auteur a enrichi le théâtre, le commentateur, en relevant quelques endroits où le style se ressent de la faiblesse du sujet , ne cesse d'ailleurs de faire remarquer dans ses notes l'art infini que le poète a employé et les ressources inconcevables (pi'il a troiivées dans son talent pour remplir cinq actes avec si peu de chose , et varier , par les nuances délicates de tous les sentiments du cœur , une situation dont le fond est toujours le même. La seule analyse possible d'im sujet si simple jiorte tout entière sur les détails, et se trouve complète dans les excellentes notes de Voltaire , auxquelles on ne peut rien ajonter. Voici comme il s'exprime dans la troisième scène un second acte :

« La résolulioii de l'empereur ne fait attendre qu'une seule scène. Il peut renvoyer Bérénice avec Antinchiis, et la pièce sera bientôt finie. On conçoit 1res difficilement comment le sujet pourra fournir encore quatre actes. 11 n'y a point de nœud, point d'obstacle, point d'intrigue. L'empereur est le maître ; il a pris son parti; il veuf, et il doit vouloir que Bérénice parte. Ce n'est que dans ces seutimenls inépuisables du cœur, dans le passage d'un mouvement à Tautre, dans le développement des plus secrets ressorts de l'ame , que l'auteur a pu trouver de quoi fournir la carrière. C'est un mérite prodigieux, et dont je crois que lui seul était capable. » On aime d'autant plus à entendre l'auteur de Zaïre parler ainsi, qu'on est sûr qu'il ne l'eût pas dit s'il ne l'avait pas pensé. Je puis ajouter qu'il ne s'excluait pa> lui-même du nombre de ceux qui n'auraient pu faire ce qu'ici Racine avait fait. Quand un grand artiste parle de son art, il mesure, même involontairement, ses jugements sur sa force. Ce n'est pas que Voltaire ignorât la sienne; il savait même qu'au théâtre il avait porté encore plus loin que Racine les effetsde la tragédie. IMais il s'agit ici d'une espèce particulière de talent où Racine n'a point d'égal , et qui était nécessaire poiu" faire Hérémre : c'est la connaissance parfaite des replis les plus cachés et les plus intimes d'un cœur tendre , l'art de les peindre avec la

' vérité la plus pure, et celui de relever les plus pei tites choses par le charme inexprimable de ses ! vers. Le commentateur en remarque un exemple

bien frappant ; c'est l'endroit où Phénice dit à la

reine :

1 Laissez-moi relever ces voiles détachés ,

Et ces cheveux épars dont vos yeux sont cachés. I Souffrez que de vos pleurs je répare l'outrage.

I « Rien n'est plus petit que de faire paraître une sui-

I vante qui propose à sa maîtresse de rajuster son voile

i et ses cheveux. Otez à ces idées les grâces de la diction ,

I il ne reste rien. »

: En rapportant cette obser\-ation au vers qui

I suit , j'achèverai de faire sentir combien cet art

que le commentateur admire était nécessaire pour

amener des beautés propres au sujet. Bérénice

répond :

Laisse , laisse , Phénice , if verra son ouvrage.

Ce vers si attendrissant ne manque jamais d'être applaudi ; c'est une beauté de sentiment : elle était perdue si l'auteur n'avait pas eu le secret d'ennoblir par la poésie ce que Phénice'avait à dire. A la fin du quatrième acte , le conmientateur dit encore :

« Cette scène et la suivante, qui semblent être peu de chose, me paraissent parfaites. Antiochus joue le rôle d'un homme qui est supérieur à sa passion. Titus est attendri et ébranlé comme il doit l'être, et dans le moment le sénat vient le féliciter d'une victoire qu'il craint de remporter sur lui-même. Ce sont des ressorts presque imperceptibles , qui agissent puissamment suil'ame. Il y a mille fois plus d'art dans cette belle simplicité que dans cette foule d'incidents dont on a chargé tant de tragédies. »

Citons encore le résultat de ce commentaire. Je ne connais rien de plus intéressant que d'entendre Voltaire parler de Racine.

« Je n'ai rien à dire de ce cinquième acte, sinon que c'est en sou genre un chef-d'n^uvre , et qu'en le relisant avec des yeux sévères , J!> suis encore étonné qu'on ait pu tirer des choses si touchantes d'une situation qui est toujours la même , qu'on ait trouvé encore de quoi attendrir, quand on paraît avoir tout dit ; que même tout paraisse neuf dans ce dernier acte, qui n'est que le résumé des quatre précédents. Le mérite est égal à la difficulté, et cette difficulté était extrême. La pièce finit par un hilas '. Il fallait être bien sur de s'être rendu maitre du cœur des spectateurs pour oser finir ainsi. »

Briiunnicus n'avait eu que huit représentations dans sa nouveauté; Bérénice en eut quarante. C'est que l'un était de nature à ne pouvoir être apprécié qu'avec le temps, et (pie l'autre se reconnnandait d'elle-même par celui de tous les mérites dramati(iues qui est à la portée du plus grand nombre , et dont le triomphe est le plus prompt , le plus sûr , le plus difficilement contesté , le don de faire

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POESIE

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verser tics larmes. Ccpemlant, aujounl'lmi, qui est-ce qui comparerait Bérénice à BriUtimicus? La place de ces deux ouvrages , fixée par le temps et les comiaisseurs , est bien différente, et Br'dannit'us est représenté bien plus souvent que Bérénice. Cet exemple, parmi tant d'autres, prouve non seulement qu'il y a dans les ouvrages d'imagination un mérite bien important attaché au choix du sujet, mais encore que le nombre des représentations d'une pièce nouvelle n'a jamais dû décider de son prix. Ce nombre dépend d'une foule de circo nslances, souvent étrangères à la pièce. Une ac • Irice d'une figure aimable, et dont l'organe sera fait pour l'amour, tel qu'était celui de la célèbre Gaussin, attira la fonle à Bérénice; mais tout l'effet tenant à ce seul rôle , si l'exécution n'y répond pas , la pièce n'aura qu'un succès médiocre : au lieu qu'une tragédie telle que Britannicus , une fois établie, se soutient par des beautés toujours plus senties , et gagne toujours à être revue.

Mais où sont ceux qui ont tant répété , sans connaissance et sans réflexion, que Racine est toujours le même, que tous ses sujets ont les mêmes couleurs et les mêmes traits ? Je voudrais bien qu'ils me dissent ce qu'il y a de ressemblance entre Britnnnicus et Bérénice. Qu'elle distance de l'entretien de Néron avec Narcisse aux adieux de Titus et de son amante ! Et qui pourra dire dans laquelle de ces deux compositions Racine a le mieux réussi ? Peut-être rapprochera-(-on Bérénice d'Andrommuie, et dira-t-on que l'amour règne dans toutes les deux. Oui. Mais c'est ici qu'il faut reconnaître l'art où excellait l'auteur de rendre cette passion de l'amour si différenied'ellemème dans les tableaux qu'il en trace. Hermione et Bérénice aiment toutes deux; toutes deux sont abandonnées : mais l'amour de Bérénice ressemble-t-il à l'amour d'IIermione? Racine avait déployé dans celle-ci tout ce que la passion a de plus funeste , de plus violent , de plus terrible ; il développe dans l'autre tout ce que cette passion a de plus tendre , de plus délicat, de plus pénétrant. Dans Hermione il fait frémir ; dans Bérénice il fait pleurer. Est-ce là se ressembler? Oui, sans doute , R^acine a dans toutes ses tragédies un Irait de ressemblance , une manière qui le caractérise; et cette manière, c'est la perfection.

Il ne s'agit pas de prouver ce qui est suffisamment reconnu ; mais rien n'est plus propre à le bien faire sentir que la variété des morceaux que j'ai eu occasion de citer, et de ceux que je pourrai citer encore ; ils offrent tous des beautés absolument différentes. Vous avez entendu, par exemple, Hermione et Junie. Prenons quelques vers dans Bérénice, Yovons l'enthousiasme de l'amour

occupé d'un bonheur prochain, rempli d'un seul

objet, et y rapportant tous les autres.

De cette nuit, Pliéiiicc, as-tii vu la splendeur? Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur? Ces tiambcaux, ce bûclier, cette nuit enflammée. Ces aigles , ces faisceaux , ce peuple , cette armée , Cette fonle de rois , ces consuls . ce sénat , Qui tous de mon amant empruntaient leur éclat ; Cette pourpre , cet or (jue reliaussait sa gloire , Et CCS lauriers encor témoins de sa victoire ; Tous ces yeux qu'on voyait venir de toutes parts Confondre sur lui seul leurs avides regards ; Ce port majestueux , cette douce présence... Ciel, avec quel respect et quelle complaisance Tous les cœurs en secret l'assuraient de leur foi'. Parle : peut-on le voir sans penser, comme moi . Qu'en quelque obscurité que le sort l'eût fait naître. Le monde en le voyant eût reconnu son maître !

N'est-ce pas là l'ivresse de l'amour, qui se persuade si aisément (jue tout le monde a les mêmes yeux que lui ? Bérénice est-elle assez convaincue que tous les cœurs sont à Titus autant que le sien? On sait que les derniers vers furent appliqués à Louis XIV, alors dans tout l'éclat de sa jeunesse, de sa beauté, et de sa gloire. Si c'était une flatterie, il faut avouer qu'elle était bien habilement placée, car qu'y a-t-il de i)lus naturellement flatteur que l'amour , qui l'est toujours sans le savoir? Nous venons de voir toute sa vérité, tout son abandon dans la joie ; il n'en a pas moins dans la douleur. Mais ce n'est plus cette vivacité de mouvement, qui entraînait, i)Our ainsi dire, les vers; ils tombent languissamment les uns après les autres, comme les accents de l'affliction , quand elle n'a que ce qu'il lui faut de force pour se plaindre. Pas une inversion; et le retour marqué des mêmes idées et des mêmes mots , parce que dans cette situation, il y en a qui reviennent toujours.

Je ne dispute plus. J'attendais , pour vous croire. Que cette même bouclic, après mille serments D'un amour qui devait unir tous nos moments , Cette bouche , à mes yeux s'avouant infidèle , M'ordonnât clle-niéiue une absence éternelle. Moi-même j'ai voidu vous entendre en ce lieu : Je n'écoute plus rien, et, pour jamais, adieu! Pour jamais! Ali! seigneur, songez-vous en vous-même Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ? Dans un mois , dans un an , comment souffrirez-vous , Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ? One le jour recommence , et que le jour finisse Sans que jamais Tilns puisse voir Bérénice ? Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?

On reconnaît bien la même femme qui disait tout à l'heure à Titus, lorsqu'elle était loin de prévoir son infortune, et qu'elle le revoyait après huit jours d'absence :

Votre deuil est fini , rien n'arrête vos pas ; Vous êtes seul enfin , et ne me cherchez pas. J'entends que vous m'offrez un nouveau diadème , Et ne puis cependant vous entendre vons-mênie. Hélas ! plus de repos , seigneur, et moins d'éclat;

Voire amour ne iiout-il paraître qu'au sénat ?

Ah ! Titus (car enfin l'amour fuit la contrainte

De tous CCS noms que suit le respect et la crainte),

De quel soin votre amour va-t-il s'importuner ?

îS'a-t-il que des états qu'il me puisse donner?

Depuis quand croyez-vous que ma grandeur me touche?

Un soupir, un regard, un mot de \oti-c bouche ,

Voilà l'ambition d'un cœur comme le mien.

Voyez-moi plus souvent , et ne me donnez rien.

Tous vos moments sont-ils dévoués à l'empire ?

Ce cœur, après huit jours , n'a-t-il rien à me dire ?

Qu'un mot va rassurer mes timides esprits !

Mais parliez-vous de moi quand je vous ai surpris?

Dans vos secrets discours étais-jc intéressée

Seigneur ? Étais-je au moins présente à la pensée !

Le mérite de ce style ( et il est bien rare), c'est de dire en vers parfaits ce qu'ont senti tous les cœurs qui ont aimé , ce que senliront tous les cœurs qui aimeront ; de le dire sans que les difficultés de la versification amènent un seul mot inutile , un seul hémistiche faible; et le privilège de l'harmonie poéliqtie est de graver dans la mémoire tout ce qu'elle exprime, ce que ne peut faire la meilleure prose.

« Quel dieu avait donc donné à Racine cette diction flexible et mélodieuse qni exerce tant d'empire sur Tame et sur les sens! Faut-il s'étonner que la cour de Louis XIV , cette cour si polie et si brillante , ait admiré ce langage enchanteur qu'on n'avait point encore entendu ? Beautés à jamais célèbres , dont les noms sont placés dans nos annales avec ceux des héros de ce siècle fumeui , combien vous deviez aimer Racine '. Combien vous deviez chérir l'écrivain qui paraissait avoir étudié son art dans votre cœur, qui semblait être dans tous vos secrets, qui vous entretenait de vos penchants, de vos plaisirs , de vos douleurs , en vers aussi doux que la voix de la beauté quand elle prononce l'aveu de la tendresse! Ames sensibles, et presque toujours malheureuses , qui avez un besoin conliimel d'émotion et d'attendrissement, c'est Racine qui est votre poète et qui le sera toujours ; c'est lui qui reproduit en vous toutes les impressions dont vous aimez à vous nourrir ; c'est lui dont l'imagination amoureuse répond toujours à la vôtre ; qui peut en suivre l'activité et les mouvements, en remphr lavidilé insatiable; c'est avec lui que vous aimerez à pleurer ; c'est à vous qu'il a confié le dépôt de sa gloire, et vous le défendrez sans doute, pour prix des larmes qu'il vous fait répandre. » Éloge de Racine.

SECTION IV. — Bajazet.

Racine avait lutté, dans Bérénice, contre un sujet {{u'on lui avait prescrit , et il était sorti triom{)hant de cette épreuve si dangereuse pour le talent, qm veut toujours être libre dans sa marche, et se tracer à lui-même la route qu'il doit tenir, liujazet fut un ouvrage de son choix. Les mœurs, nouvelles pour nous, d'une nation avec qui nous avions eu long -temps aussi peu de communication que si la nature l'eût placée à l'extrémilé du globe ; la politique sanglante du sérail ; la

servile existence d'un peuple innombrable enfermé dans cette prison du despotisme ; les passions des sultanes qui s'expliquent le poignard à la main , et qui sont toujours près du crime et du meurtre , parce qu'elles sont toujours près du danger ; le caractère et les intérêts des vizirs qui se hâtent d'être les instruments d'une révolution , de peur d'en être les victimes; l'inconstance ordinaire des Orientaux , et cette servitude menaçante qui rampe aux pieds d'un despote , et s'élève tout-à-coup des marches du trône pour le frapper et le renverser : voilà le sujet absolument neuf qui s'offrait au pinceau de Racine , à ce même pinceau qui avait si supérieurement colorié le tableau de la cour de Néron , et de Rome dégénérée et avilie sous les Césars. Celte science des couleurs locales , cet art de marquer un sujet d'une teinte particulière qui avertit le spectateur du lieu où le transporte l'illusion dramatique , le rôle fortement passionné de Roxane, le grand caractère d'Acomat , une exposition regardée par tous les connaisseurs comme le chef-d'œ'uvre du théâtre dans cette partie; tels sont les principaux mérites qui se présentent dans l'analyse de la tragédie de Bajazet. J'expliquerai ensuite ce qui me parait défectueux dans les autres parties de ce drame; et si ma crititiue parait stvère , elle prouvera du moins mon entière impartialité, et que mon admiration pour Racine, en me passionnant pour ses beautés , ne me ferme point les yeux sur ses défauts.

Le détail où j'entrerai sur la première scène a pour objet principal de faire voir que Racine a très bien connu ce devoir essentiel du poète dramatique , d'être un peintre fidèle des mœurs. Nous avons VU comme il a peint les Romains dans Britannicus; nous verrons bientôt comme il peint les Juifs dans Athalie : voyons comme il peint les Turcs dans Bajazet. Je cite de préférence ces trois tableaux si différents , parce qu'ils lui appartiennent en propre , et qu'ils n'ont point été surpassés. Je n'insiste pas sur la peinture des mœurs grecques ; d'autres que lui les ont très bien peintes, et particulièrement l'auteur d'Oresie, qui peutêtre même en ce genre a été plus loin que lui.

ÂconÀT.

^'iens , suis-moi. La sultane en ce lieu se doit rendre : Je pourrai cependant te parler et t'entendra.

0SMI.\.

Et depuis quand , seigneur, entre-t-on dans ces lieux , Dont l'accès était même interdit à nos yeux ? Jadis une mort prompte eût suivi cette audace.

Le secret impénétrable du sérail est déjà caractérisé , et la curiosité excitée. La réponse d'Acomat va l'augmenter.

Quand tu seras instruit de tout ce qui se passe , Mon entrée en ces lieux ne te surprendra plus.

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

Mais , laissons , cher Osmin , les discours superflus. Que ton relour tardait à mou impatience '. Et que d'un œil content je te vois dans Byzance ! Instruis-moi des secrets que peut t'avoir appris Un voyage si long , pour moi seul entrepris. De ce qu'ont vu tes yeux , parle en témoin sincère ; Songe que du récit , Osmin , que tu vas faire Dépendent les destins de l'empire ottoman. Qu'as-tu vu dans l'armée , et que fait le sultan ?

On conçoit déjà toute l'importance du sujet, et le spectateur n'en sera instruit que parce qu'il faut bien que le vizir le soit. C'est donc une explication nécessaire, et non pas une conversation indifférente , oîi les acteurs ne parlent que pour le spectateur. Toutes les scènes d'une tragédie doivent contenir une action et avoir un objet marqué. On s'est cru trop souvent dispensé de ce devoir dans l'exposition ; et quand on parvient à le remplir , le mérite en est plus grand. Ici , Osmin ne fait que d'arriver : il faut qu'il rende compte au vizir d'un voyage entrepris par son ordre. Le vizir ne l'écoute qu'en attendant la sultane dans l'intérieur du sérail , jusqu'alors inaccessible. Ce que va dire Osmin doit décider du sort de l'empire ; l'action commence avec la pièce, et l'on ne peut en moins de vers annoncer de plus grands intérêts.

Babylone , seigneur , à son prince fidèle , Voyait , sans s'étonner , notre armée autour d'elle ; Les Persans rassemblés marchaient à son secours, Et du camp d'Amurat s'approchaient tous les jours. Lui-même , fatigué d'un long siège inutile , Semblait vouloir laisser Babylone tranquille ; Et , sans renouveler ses assauts impuissants , Résolu de combattre, attendait les Persans. Mais , comme vous savez , malgré ma diligence , Un long chemin sépare et le camp et Byzance. Mille obstacles divers m'ont même traversé , Et je puis ignorer tout ce qiii s'est passé.

Ce détail si simple n'est pas mis sans dessein. D'après ce que dit Osmin des retarderaents qu'il a éprouvés , on ne sera pas surpris que , dans la même jcin'née, Orcan vienne apporter la nouvelle de la victoire d'Amurat, Un premier acte doit être fait de manière à fonder et motiver tout ce qui suit.

Que faisaient cependant nos braves janissaires? Rendent-ils au sultan des hommages sincères? Dans le secret des cœurs , Osmin , n'as tu rien lu ? Amurat jouit-il d'un pouvoir absolu ?

Ces questions d'Acomat préparent à de grands projets. Il n'y a pas jusqu'ici un mot inutile et qui n'attire une grande attention.

Amurat est content , si nous le voulons croire , Et semblait se promettre une heureuse victoire. Mais en vain par ce calme il croit nous éblouir; Il affecte un repos dont il ne peut jouir. C'est en vain que , forçant ses soupçons ordinaires , Il se rend accessible à tous les janissaires ; Il se souvient toujours que son inimitié Voulut de ce grmid corps retrancher la moitié ,

Lorsque, pour affermir sa puissance nouvelle, Il voulait, disait-il, sortir de leur tutelle. Moi-même, j'ai souvent entendu leurs discours : Comme il les craint sans cesse, ils le craignent toujours. Ses caresses n'ont point effacé cette injure. Votre aljsence est pour eux un sujet de murmure ; Ils regrettent le tenjps, à leur grand cœur si doux, Lorsque assurés de vaincre ils combattaient sous vous.

On reconnaît à ces traits cette milice impérieuse et effrénée qui fut toujours redoutable à ses maîtres, accoutumée à décider de leur sort, également à craindre pour eux , soit qu'elle méprisât leur faiblesse, soit qu'elle redoutât leur fermeté, et qu'enfin l'on ne pouvait contenir que par l'ascendant que donnent la victoire et la renommée. On voit qu'une haine secrète, une jalousie et une défiance réciproques régnent entre eux et le sultan. Leur estime et leur affection pour Acomat donnent une haute idée de ce vizir , et montrent un homme capable des grands projets (pi'il va nous révéler. Tout se prépare par degrés : et comme l'ame d'un vieux guerrier s'enflamme tout-à-coup au récit d' Osmin 1

Quoi ! tu crois , cher Osmin , que ma gloire passée Flatte encor leur valeur, et vit dans leur pensée? Crois-tu qu'ils me suivraient encore avec plaisir, Et qu'ils reconnaîtraient la voix de leur vizir?

OSMIN

Le succès du combat réglera leur conduite.

Il faut voir du sultan la victoire ou la fuite.

Quoique à regret , seigneur, ils marchent sous ses lois ,

Ils ont à soutenir le bruit de leurs exploits :

Ils ne trahiront point l'honneur de tant d'années.

Mais enfin le succès dépend des destuiées.

Si l'heureux Amurat , secondant leur grand cœur ,

Aux champs de Babylone est déclaré vainqueur.

Vous les veiTcz soumis , rapporter dans Byzance

L'exemple d'une aveugle et basse obéissance.

Mais si , dans le combat, le destin, plus puissant.

Marque de quelque affront son empire naissant ,

S'il fuit, ne doutez point que , fiers de sa disgrâce ,

A la haine bientôt ils ne joignent l'audace ,

Et n'expliquent, seigneur, la perte du combat

Conmie un arrêt du ciel qui réprouve Amurat.

Toute l'histoire des Turcs prouve combien ils sont ici fidèlement représentés. La destinée des empereurs ottomans a toujours dépendu plus ou moins de leurs succès dans la guerre , des intrigues de leurs ministres, et des mouvements du peuple et des janissaires. Cette nation féroce et fanatique, à la fois esclave et conquérante, animée d'une haine religieuse contre tout ce qui n'est pas Musulman, semblait ne vouloir pour maîtres que ceux qui , en faisant trembler les autres peuples , la faisaient trembler elle-même. La crainte et le fanatisme sont les seuls ressorts d'un gouvernement qui n'est pas fondé sur les lois. Les sultans n'étaient obéis qu'en se faisant redouter et de leurs sujets et de leurs ennemis. Une défaite les faisait mépriser, ébranlait leur trône, et exposait leuf vie

Le dogme de la fatalité , établi par la croyance générale, autorisait à penser (luiin prince malheureux à la guerre était condamne par le ciel. Toutes ces notiotis politiques et religieuses auraient pu foiu'nir à Racine de très beaux vers qu'il ne s'est pas permis, parce qu'ils n'auraient été faits que pour les spectateurs , et qu'ils auraient exprimé des idées trop familières aux personnages pour qu'ils dussent prendre la peine de les développer. Il se conteiile de les faire parler conformément à ces idées reçues , quand il dit :

.Ne doutez iioiiit....

Qu'ils n'cxpliiiuent , seigneur, la perte ilu combat Coninic uu arrêt tin ciel qui réprouve .Ajnurat.

Si Osmin eût voulu dire pourquoi , c'etit été le poète français qui aurait parlé , car il y en avait assez entre des Turcs ({ui s'entendent. Ce n'est pas que des détails de cette nature ne puissent ailleurs être bien amenés ; mais ils seraient déplacés dans une scène telle que celle-ci , dont l'importance ne permet f)as un mot qui ne suit absolument nécessaire. Racine s'en est tenu au trait qui peint les mœurs , et a joint encore à ce mérite celui qui n'a])partient (pi'aux grands écrivains, de s'interdire les beautés hors de i»lace. Osmin coninue :

Cependant , s'il en faut croire la renommée , Il t. depuis trois mois fait partir de l'armée Un esclave chargé de quelque onlre secret. Tout ie camp interdit trcniMait pour Bajazct : Ou craignait qu'Amurat, par un ordre sévère, >"envoy;'it demander la tète de son frère.

ACOMAT

Tel était son dessein. Cet esclave est venu ; Il a montré son ordre, et n'a rien obtenu.

OSMIN

Quoil seigneur, le sultan reverra son visage Sans que de vos respccls il lui porte ce gage?

ACOMAT

Cet esclave n'est plus : un ordre, cher Osmin, L'a fait précipiter dans le fond de l'Euxin.

O.-MIN

Mais le sriltan , sin'pris d'une trop longue absence , En cherchera bientôt la cause et la vengeance? Que lui répondrcz-vous?

La tête de Bajazet demandée , la mort de cet esclave, ladfsobéissance formelle d'Acomat, tout fait pressentir la révolution qu'on médite dans le sérail, et prépare en même temps les vengeances d'Ainurat, dont Orcan, dans !a suite de la pièce, sera l'exécuteur. Chaque mot contient le germe des événements qui doivent éclore , et la politique d'Acomat va se montrer tout entière.

l'cut-ctn" avant ce temps Je sjiurai l'occnpei- de soins plus importants. Je sais bien (|u'Aimuat a juré ma ruine ; Je sais à son retour l'accueil qu'il nie destine. Tn vol» . pour m'arracher du ctrur de ks soldats i Vit'll va çhcrrtict «auK moi le* sicjrc? , les c.'tnbatg t

Il commande l'armée; et moi, dans une ville, Il me laisse exercer un pouvoir inutile. Quel emploi, quel séjour. Osmin, pour un vizir! Mais j'ai plus dignement employé ce loisir : J'ai su lui préparer des craintes et des veilles. Et le bruit en ira bientôt à ses oreilles.

0SMI?i.

Quoi donc? qu'avez-vous fait?

ACOMAT

J'espère qu'aujourd'hui Bajazet se déclare , et Roxane avec lui.

0SMI\.

Quoi! Roxane, seigneur, qu'Amurat a choisie Entre tant de beautés dont l'Europe et l'Asie Dépeuplent leurs états et remplissent sa cour? Car on dit cpi'elle seule a fixé son amour; Et même il a voulu <|ue l'heureuse Roxane Avant qu'elle eût un fils , prit le nom de sultane.

La réponse d'Acomat va faire connaître successivement tous les personnages , leur caractère et leurs intérêts : et cette explication est naturellement amenée ; car Osmin, absent depuis longtemps , ignore tout ce qui se passe , et Acomat parle à son confident intime , à un homme qui lui est dévoué et nécessaire.

Il a fait plus pour elle, Osmin. 11 .i voulu

Qu'elle eût dans son absence un pouvoir absolu.

Tu sais de nos sultans les rigueurs ordinaires :

Le frère rai-ement laisse jouir ses frères

De l'honneur dangereiLX d'être sortis d'un sang

Qui les a de trop près approchés de son rang.

L'imbécile Ibrahim , sans craindre sa naissance,

Traîne , exempt de péril , une éternelle enfance ;

Indigne également de vivre et de mourir.

On labaudoune aux mains qui daignent le nourrir.

Il n'est pas question d'Ibrahim dans la pièce. L'auteur n'a tracé ici son portrait que pour former un contraste qui fasse ressortir davantage le personnage de Bajazet j et ce portrait est fini eu ([uatre vers , qui sont au nombre des plus beaux de notre langue. C'est un modèle de la véritable force de style , qui consiste à réunir la plus grande étendue d'idées avec la plus grande précision de mots. Il n'y en a pas un qui ne porte coup. Boileau citait souvent ces quatre vers comme une preuve que Racine possédait encore plus que lui le style satirique.

L'autre , trop redoutable et trop digne d'envie , Voit sans cesse Amurat armé contre sa vie. Car enfin Bajazet dédaigna de tout tinnps La molle oisiveté des enfants des sultans. Il vint chercher la guerre au sorlir de l'enfance. Et même eu fit sous moi la noble expérience. Toi-même tu l'as vu courir dans les combats , Emporter après lui tou.s les c(purs des a)ldat.s . MX goûter, tout sanglant, le plaisir et lu gloire Que donne aux jeunes cœurs la première victoire.

Il fallait disposer le spectateur en faveur de Bajazet, destiiK', dans le plan de la jiièc^, à ne j(»uer qu'un rôle purement passif. Ce qu'on en dit ici commence à intéresser pour lui ; et dans la suite on le verra sa»» cçfs? ne demandff qttc des

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POESIE

armes et les moyens de s'en servir. Sous ce rapport, le rôle de Bajazet est tout ce qu'il devait être.

Mais , malgré ses sonprons , le cruel Amiirat , Avant qu'un fils naissant eût rassuré l'état , N'osait sacrifier ce frère à sa vengeance , Ni du sang ottoman proscrire l'espérance. Ainsi donc , pour un temps , Amurat désarmé Laissa dans le sérail Bajazet enfermé.

Il partit, et voulut que, fidèle à sa haine , Et des jours de son frère arbitre souveraine , Roxane , au moindre bruit , et sans autres raisons , Le fît sacrifier à ses moindres soupçons.

Acomat met ici le spectateur dans le secret de la politique sanguinaire des sultans , et des raisons qui ont arrêté quelque temps la cruauté jalouse d' Amurat. On devine aussi , ce que la suite de la pièce confirmera , qu'il a été averti des complots qui se tramaient dans le sérail. L'ordre qu'il avait envoyé de faire périr Bajazet en est une preuve , et quand on verra Roxane elle-mênie tuée par Orcan , l'on concevra sans étonnement qne le sultan a été instruit de son infidélité. Tous les ressorts de la pièce sont dans cette première scène.

Pour moi , demeuré seul , une juste colère Tourna bientôt mes vœux du côté de son frère. J'entretins la siUtane, et, cachant mon dessein, Lui montrai d' Amurat le retour incertaiu , Les murmures du camp, la fortune des armes. Je plaignis Bajazet; je lui vantai ses charmes. Oui, par un soin jaloux, dans l'ombre retenus, Si voisins de ses yeux , leur étaient inconnus. Que te dirai-je enfin , la sultane éperdue N'eut plus d'autre désir que celui de sa vue.

Ses charmes : cette expression est remarquable. Partout ailleurs que dans cette pièce , Racine ne s'en serait pas servi j et je n'en connais même aucun autre exemple , si ce n'est dans la Fable. On dit bien d'un bomme qu'il est char.! ant , mais on ne parle guère de ses charmes : c'est une expression que notre langue a réservée pour les femmes, tant les nuances du langage tiennent aux niœiu's. Celles du sérail autorisent l'expression de Racine : on sentira aisément, sans que j'en dise les raisons, qu'on peut parler des charmes d'un liomme dans un pays oii les femmes sont esclaves et renfermées.

OSJUN.

Mais pouvaient-ils tromper tant de jaloux regards , Qui semblent mettre entre eux d'invincibles remparts ?

ACOMAT

Peut-être il te souvient qu'un récit peu fidèle De la mort d' Amurat fit courir la nouvelle. La sultane , à ce bruit , feignant de s'effrayer, Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer. Sur la foi de ses pleurs , ses esclaves tremblèrent ; De l'heureux Bajazet les gardes se troublèrent; Et les dons achevant d'ébranler leur devoir, Leurs captifs , dans ce trouble , osèrent s'entrevoir.

Avec quelle mesure et quel choix d'expressions l'autear a rendu ces détails si diftitllç^ et si néces*

saires pour fonder les liaisons de Bajazet et de Roxane dans une demeure oii il ne devait pas leur être possible de communiquer ensemble ! Tout est motivé , tout est vraisemblable. Mais combien il fallait d'art et d'invention pour arranger si bien toutes ces circonstances qu'il ne reste pas une objection à faire ! La multitude ne se rend pas ordinairement si difficile sur tous ces moyens de l'avant-scène ; elle reçoit sans peine tout ce qu'on lui présente, et le vulgaire des auteurs ne mnnque pas d'en profiter. Mais celui qui voit plus loin que le moment présent , et qui travaille pour les connaisseurs et la postérité, ne néglige pas l'espèce de mérite qui est la moins sentiej et quand le temps de la justice est arrivé , ce soin , qui n'appartient qu'au vrai talent , fait un poids dans la balance.

Roxane vit le prince ; elle ne put lui taire L'ordre dont elle seule était dépositaire. Bajazet est aimable : il vit que son salut Dépendait de lui plaire, et bientôt il lui plut. Tout conspirait pour lui : ses soins , sa complaisance, Ce secret découvert , et cette intelligence , Soupirs d'autant plus doux qu'il les fallait celer. L'embarras irritant de ne s'oser parler, Même témérité, périls, craintes communes, Lièrent pour jamais leurs cœurs et leurs fortunes. Ceux mêmes dont les yeux les devaient éclairer. Sortis de leurs devoir, n'osèrent y rentrer.

Un commentateur de Racine a trouvé ces vers déplacés dans la bouche d' Acomat. Il ne s'est pas aperçu qu'ils étaient non seulement convenables , mais absolument nécessaires. Ce vers,

L'embarras irritant de ne s'oser parler, nous apprend, ce qu'il est très important de savoir, que Bajazet et Roxane ne se sont vus qu'avec la plus grande contrainte. Quoique on aitenfreint un moment les lois terribles du sérail au bruit de la mort d'Amurat, il serait trop peu vraisemblable que depuis elles eussent été si long-temps et si ouvertement violées : cela serait trop contraire aux mœurs; et, déplus, donnerait d'étranges soupçons sur le commerce amoureux du prince avec la sultane ; enfin une troisième raison , plus forte que toutes les autres , c'est qu'à moins de cette difficulté de se voir et de se parler , on ne concevrait pas ce que va dire Acomat, que Roxane s'est servie d'Atalide pour communiquer , par son entremise, avec Bajazet. Une sultane favorite ne pouvait, sans se perdre, le voir et l'entretenir habituellement; et si dans la pièce elle prend ce parti , c'est que l'instant de la révolution est arrivé , et qu'elle ne veut la consommer qu'après s'être assurée par elle-même du cœur de l'amant qu'elle va couronner. Toutes ces convenances étaient indispensables : elles tiennent au nœud de rintrigue , qui est la passion secrète et uuitueîlede Bajazet et d'Atalide, <>i là rivalité de celle pHis-

cesse et de la sultane. Les vers qu'on vient d'entendre sont nécessaires pour fonder ces convenances , et c'est un commentateur de Racine qui n'y aperçoit que des détails amoureux vus avec trop de finesse, et qui ne convieuneui pas au caractère d'Acomat! On ne peut pas du moins faire le même reproche au commentateur ; on ne l'accusera pas de voir avec trop de finesse. Achevons l'examen de cette scène , qui va prouver ce que je viens de dire.

Quoi! Roxaue , d'abord leur découvrant son ame , Osa-t-elle à leurs yeux faire éclater sa flamme?

ACOMAT

Ils l'ignorent encore ; et, jusques à ce jour,

Atalide a prêté son nom à cet amouK.

Du père d'Amurat Atalide est la nièce;

Et même , avec ses fils partageant sa tendresse ,

Elle a vu son enfance élevée avec eux.

Du prince , en apparence , elle reçoit les vœux ;

Mais elle les reçoit pour les rendre à Roxane ,

Et veut bien sous son nom ([u'il aime la sultane.

Cependant, Cher Osmin, pour s'appuyer de moi,

L'un et l'autre ont promis Atalide à ma foi.

On pourrait demander comment Atalide a plus de facilité pour un commerce secret avec Bajazet que n'en aurait Roxane. Atalide nous l'apprend dans l'acte suivant. Elle a été élevée avec Bajazet, et la mère de ce prince le lui destinait pour époux. Depuis la mort de cette princesse , cet hymen a été rompu , et on les a séparés l'un de l'autre ; mais leur intelligence a continué secrètement , et l'on conçoit que cette jeune parente de Bajazet , protégée par Roxane , pouvait être surveillée avec moins de rigueur que la favorite d'Amurat. Osmin , sur ce que dit Acomat du mariage projeté entre Atalide et lui , s'écrie avec surprise :

Quoi ; vous l'aimez , seigneur ?

C'est ici que le vizir achève de déployer toute l'austérité de son caractère.

A'oudrais-tu qu'à mon âge Je fisse de l'amour le vil apprentissage ? Qu'un cd'ur qu'ont endurci la fatigue et les ans Suivît d'un vain plaisir les conseils imprudents? C'est par d'autres attraits qu'elle plait à ma vue; J'aime en elle le sang dont elle est descendue : Par elle Bajazet, en m'approchant de lui , Me va , contre lui-même , assurer un appui.

Les vers qui suivent , et qui sont encore un détail des mœurs ottomanes , ne sont pourtant pas ici dans cette seule vue ; ils servent à fonder les défiances que témoigne Acomat de ce même Bajazet qu'il sert avec tant de zèle, défiances qui peuvent étonner avec quel(iue raison.

Un vizir aux sultans fait toujours (piclquc ombrage ; A peine ils l'ont choisi , qu'ils craignent leur ouvrage : Sa dépouille est un bien qu'ils veulent recueillir, Et jamais leurs chagrins ne nous laissent vieillir. Bajazet aujourd'hui m'honore et me caresse ; ses périls tous les jours réveillent sa tendresse ;

Ce même Bajazet, sur le trône affermi.

Méconnaîtra peut-être un inutile ami.

Et moi , si mon devoir, si ma foi ne l'arrête , S'il ose quelquejour me demander ma tête... Je ne m'explique point. Osmin; mais je prétends Que du moins il faudra la demander long-temps. Je sais rendre aux sultans de fidèles services ; Mais je laisse au vulgaire adorer leurs caprices, Et ne me pique point du scrupule insensé De bénir mou trépas quand ils l'ont prononcé.

Combien de vérités historiques dans ces vers! la fin tragique de presque tous les vizirs ; leur dépouille portée au trésor des sultans , qui ont le droit d'hériter de quiconque a été chargé d'une administration ; la coutume d'envoyer le lacet à ces victimes du despotisme, de leur demander leur tête , suivant l'expression du poète ; et le dévouement religieux des Turcs , qui leur fait regarder la volonté du sultan comme un ordre du ciel. Je demande si un homme qui ne connaîtrait cette partie des mœiu's turques que par les vers de Racine n'en aurait pas une idée très fidèle : et la pièce est pleine de morceaux semblables.

Voilà donc de ces lieux ce qui m'ouvre l'entrée, Et comme enfin Roxane à mes yeux s'est montrée. Invisible d'abord , elle entendait ma voix , Et craignait du sérail les rigoureuses lois ; Mais enfin , bannissant cette importune ''rainte , Qui dans nos entretiens jetait trop de contrainte , Elle-même a choisi cet endroit écarté , Où nos cœurs à nos yeux parlent en liberté. Par un chemin obscur une esclave me guide, Et... Mais on vient. C'est elle, et sa chère Atalide.

Cette scène est d'une étendue peu ordinaire au théâtre; elle a plus de deux cents vers j elle n'est point passionnée ; ce n'est qu'une simple exposition, c'est-à-dire ce qu'on entend avec le moins d'intérêt, et ce que la plupart des spectateurs , aujourd'hui surtout , voudraient qu'on abrégeât le plus qu'il est possible ; et cependant elle ne paraît pas trop longue, parce qu'il n'y a rien d'inutile. On a vu tout ce qu'elle contient de choses : il serait bien plus long de détailler les beautés de style. Un commentaire fait dans cet esprit tiendrait plus de place que l'ouvrage.

Nous retrouverons , en poursuivant l'examen de la pièce, ce rôle d'Acomat toujours semblable à lui-même. Celui de Roxane, quoique moins original , n'est pas moins beau ni moins soutenu , dans un genre tout différent , ni moins conforme aux mœurs turques. C'est un mélange d'amour et d'ambition , qui tient naturellement à la place qu'elle occupe et aux circonstances où elle est. Une intrigue d'amour dans le sérail entraîne de si grands dangers, qu'il doit s'y mêler néces.sairement une intrigue de politique. Roxane est chargée des ordres d'Amurat contre Bajazet : elle est maîtresse du sort de ce prince; elle l'aime, et voit

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d'ailleurs dans l'absence du sultan et dans les ressentiments d'un vizir tel qu'Aconiat l'occasion et les moyens d'une de ces révolutions si communes à Constantinople. Cette révolution peut la placer sur le trône et la faire monter au rang d'impératrice , qui est l'objet de tous ses désirs , et qui flatte d'autant plus son orgueil que jusque-là Roxelane seule l'avait obtenu. Elle veut donc couronner Bajazet pour se couronner elle-même ; elle veut le sauver , sous la condition qu'il l'épousera , sinon elle l'abandonne à la mort. C'est faire l'amour le poignard à la main , il est vrai ; et un amour de cette espèce ne peut pas être très touchant. Mais le danger qu'elle court elle-même lui sert d'excuse ; et toute passion fortement tracée produit de l'effet. La sienne l'est avec toute l'énergie dont Racine était capable ; et il parvient à la faire plaindre au quatrième acte , lorsqu'elle tient la fatale lettre qui lui découvre sa rivale et l'amour de Bajazet pour Atalide.

Avec quelle insolence et quelle cruauté Ils se jouaient tous deux de ma crédulité ! Quel penchant, quel plaisir je sentais à les croire! Tu ne remportais pas une grande victoire , Perfide , en abusant ce cœur préoccupé , Qui lui-même craignait de se voir détrompé : Tu n'as pas eu besoin de tout ton artifice ; Et , je veux bien te faire encor cette justice , Toi-même, je m'assure, as rougi pli\s d'un jour Du peu qu'il t'en coûtait pour tromper tant d'amour. Moi qui , de ce haut rang qui me rendait si fière , Dans le sein du malheur t'ai cherché la première , Pour attacher des jours tranquilles , fortunés , Aux périls dont tes jours étaient environnés : Après tant de bonté , de soins , d'ardeurs extrêmes , Tu ne saurais jamais prononcer que tu m'aimes! Mais dans quel souvenir me laissé-je égarer ! Tu pleures , malheureuse ! Ah ! tu devais pleurer Lors([ue , d'un vain désir à ta perte poussée , Tu conçus de le voir la première pensée. Tu pleures ! et l'ingrat , tout prêt à te trahir, Prépare les discours dont il veut t'éblouir. Pour plaire à ta rivale , il prend som de sa vie. Ah traître! tu mourras.

Voilà le cri de la passion : les fureurs de Roxane et le danger de Bajazet rendent la situation tragique. Une scène qui ne l'est pas moins, c'est celle où , lui reprochant son infidélité , dont elle a la preuve en main , elle consent encore à lui pardonner. Mais à quel prix !

Laissons ces vains discours ; et , sans m'importuner,

Pour la dernière fois, veux-tu vivre et régner?

J'ai l'ordre d'Amurat, et je puis t'y soustraire.

Mais tu n'as qu'un moment. Parle.

BAJAZET

Que faut-il faire ?

ROXANE

Ma rivale est ici : suis-moi sans différer ; Dans les mains des muets viens la voir expirer; Et , libre d'un amour à ta gloire funeste , Viens m'engager ta foi : le temps fera le reste. Ta grâce est à ce prix , si tu veux l'obtenir.

BAJAZET

Je nel'acce'pterais que pour vous en punir ; Que pour fay-e éclater aux yeux de tout l'empire L'horreur et le mépris que cette offre m'inspire.

Bajazet répond comme il doit répondre. La proposition est atroce; mais elle est conforme au caractère , à la situation et aux mœiu's : ce n'est pas dans le sérail qu'on épargne une rivale dont on peut se défaire. Bajazet, qui sait de quoi Roxane est capable , revient bientôt de ce premier mouvement d'indignation , et s'efforce de la fléchir en faveur d'Atalide : c'est le moyen de hâter sa perte. Aussi la sultane lui répond par un seul mot, sortez; mot terrible : elle vient de dire que s'il sortait il était mort, et l'on sait que les muets l'attendent.

Le rôle d' Acomat et celui de R^oxane sont: donc ce qu'ils doivent être ; ils sont dignes et de la tragédie et de Racine. Le quatrième acte et la scène du cinquième entre Roxane et le prince sont tragiques. Mais Bajazet et Atalide le sont-ils ? Dans tout ce que nous avons vu , les mœurs et les convenances sont fidèlement observées : nous étions parmi des Turcs et dans le sérail. Nous y retrouvons-nous avec Bajazet et Atalide? Il faut être juste; il faut, quoique à regret , dire la vérité, même lorsqu'elle condaiinie un grand homme. Ici du moins j'ai pour moi l'avis d'un autre grand homme, de Corneille, qui peut, il est vrai, ne pas faire loi en matière de goût , mais dont l'opinion a été , sur ce point , confirmée par tous les connaisseurs. On sait qu'assistant à une représentation de Bajazet , il dit à Segrais qui était à côté de lui , et qui rapporte le fait dans ses 3Iémoires : Avoxiez que xoilà des Turcs bien francisés. Je vous le dis tout bas, car on me croirait jaloux. Homme sublime , qui avez donné tant de grandeur aux Horaces , à Auguste , à Cornélie , non , l'on ne vous croira pas jaloux! On croira que vous vous trompiez , quand vous avez conseillé à l'auteur d'Alexandre de ne pas faire de tragédies (le rôle seul de Porus annonçait qu'il pouvait en faire), quand vous appeliez l'auteur d'Andromaque un doucereux qui affadissait la tragédie, tandis que dans le fait il créait un art que vousmême n'aviez pas connu. IMais quand Atalide et Bajazet vous ont paru des Français habillés en Turcs , je crois que vous aviez trop raison ; et je dois d'autant plus en convenir , que c'est , à mon gré , la seule fois que Racine est tombé dans cette faute.

Examinons quel est le nœud de l'intrigue , et rappelons-nous ce grand principe auquel tout doit se rapporter dans un plan dramatique , la nécessité de proportionner les moyens aux effets ; priii-

cipe sur lequel j'insiste d'autant plus souvent, que jamais je ne l'ai vu expliqué dans tout ce qu'on a écrit sur la tragédie en général, 'encore moins dans les critiques journalières, où l'ignorance prononce arbitrairement sur tous les ouvrages. Le sujet est le péril de Bajazet , dont la vie proscrite par Amural dépend de la volonté de Roxane, qui peut le perdre ou le couronner. Il ne s'agit donc pour lui de rien moins que de l'empire et de la vie. Ce qui fait le nœud de la situation , c'est l'amour de Bajazet pour Atalide , amour qui l'erapéche de répondre à celui de Roxane. D'abord cet amour est-il assez intéressant par lui-même pour balancer les grands intérêts qu'on lui oppose, et qui, supérieurement exposés dans la première scène, s'emparent de toute l'attention du spectateur ! Je ne le crois pas : c'est une petite intrigue obscure , conduite par la fourberie et la dissimulation; c'est Bajazet qui feint d'aimer Roxane ; c'est Atalide qui prête son nom à cet amour prétendu , et qui trompe la sultane , de concert avec Bajazet. Un amour de cette espèce n'a aucun des caractères qui peuvent faire june grande impression sur les spectateurs, surtout près des grands objets placés en opposition : et les incidents qui en sont la suite démentent trop ouvertement les mœurs connues et les idées établies. Roxane veut que Bajazet l'épouse, et l'on ne peut nier qu'elle n'ait toutes les raisons et tous les droits possibles de l'exiger. Il la refuse en se fondant sur cette raison , que ce n'est pas l'usage des princes ottomans de prendre une épouse. Elle lui répond par l'exemple de Soliman , qui prouve assez que les sultans peuvent , quand ils le veulent , se mettre au-dessus de cet usage , qui n'est point une loi ; et si jamais on fut autorisé à s'en dispenser , c'est aS' sûrement dans une situation aussi pressante que celle de Bajazet, Aussi, quand le vizir , justement étonné de sa querelle avec Roxane, lui en demande la raison , et qu'il répond par ce vers , qui fait trop sentir tout le faible de cette intrigue ,

Elle veut, Acomat, que je l'épouse!

Acomatne manque pas de lui dire, avec beaucoup de raison , ce me semble :

RI) bien !

L'usage (les sultans à ses vœux est contraire; Mais eel usage enfin est-ce une loi sévère Qu'aux dépens de vos jours vous deviez observer? La plus sainte des lois , ali ! c'est de vous sauver, Kt d'arraclier, seigneur, d'une mort manifeste Le sang des Ottomans dont vous faites le reste.

Quelle est la réplique de Bajazet ?

Ce reste malliciu'cux serait trop adieté, S'il faut le conserver par une lâcheté.

Pourquoi donc serait-ce une Jdchêté d'épouser ftoKoni? , à qui Bt«ja«ei dfMn l'einpite et l« vl«. et

de faire par reconnaissance ce que fit Soliman par caprice ou par un scrupule de religion ? Acomat le lui fait observer fort judicieusement.

Et pourquoi vous en faire une image si noire? L'hymen de Soliman ternit-il sa mémoire ? Cependant Soliman n'était point menacé Des périls évidents dont vous êtes pressé.

BAJAZET

Et ce sont ces périls et ce soin de ma vie Qui d'un servile hymen feraient l'ignominie.

Ce sont là de vaines subtilités plutôt que des raisons , surtout devant un bomme tel que le vizir Acomat, qui doit les trouver bien étranges, dans l'opinion où il est que Bajazet aime la sultane.

Mais vous aimez Roxane ?

BAJAZET

Acomat , c'est assez -.

Je me plains de mon sort moins que vous ne pensez.

On voit qu'il ne veut pas avouer la véritable raison de ses refus , son amour pour cette même Atalide, promise au vizir, en récompense de ses services. Ainsi le même bomme qui croirait faire une Idcheté d'épouser Roxane quand il lui doit tout , cet bomme (jui a des scrupules si déplacés, ne s'en fait aucun de tromper depuis si long - temps , et cette même Roxane , et un serviteur aussi fidèle que le vizir ! Il faut l'avouer : tout cela est faux et petit.

On le sent encore davantage par le contraste que présente ici le grand sens d'Acomat , et sa politique aussi juste que conforme aux mœurs et aux circonstatices. Ce vieux ministre , qui va toujours au fait, insiste auprès du prince.

Promettez : affranchi du péril qui vous pressé , Vous verrez de quel poids sera votre promesse. — Moi!

dit Bajazet avec une sorte d'indignation qui pourrait être noble , si, jusqu'ici et dans tout le cours de la pièce , comme on le verra , il ne trompait continuellement la sultane et le vizir. Il ne s'agit donc que de tromper plus ou moins : ce n'est pas la peine de faire tant de bruit. Puisqu'il veut bien laisser croire à Roxane qu'il l'aime, qu'importe de lui laisser croire qu'il l'épousera ? Il n'y a pas plus de mal à l'un qu'à l'autre. Mais écoutons Acomat :

Ne rougissez point. Le sang des Ottomans JSc doit point en esclave obéir aux serments. Consultez ces héros que le droit de la guerre Mena victorietix jusqu'au bout de la terre : Libres dans leur victoire , et maîtres de leur foi , L'inti'rèt de l'état fut leur unique loi ; Et d'un trône si saint la moitié n'est fondée Que sur la foi promise et rarement gardée. Je m'emporte, seigneur. ,

Voilà parler en vrai Turc, et ce correctif si bien placé , je m'emporte., seigneur, avertit que c'est à ri^gret qu'il e?» forcé de dlfc devant un pdtm oi^

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

toman de semblables vérités. En effet , la bonne foi dut toujours être comptée pour peu de chose dans un gouvernement où tout est fondé sur la force : c'est une suite inévitable du despotisme , attestée par toute l'histoire des Turcs. Cela n'empêcherait pas, il est vrai, qu'il ne fût possible d'établir un personnage d'un caractère opposé à ces maximes : il se peut qu'une grande ame s'élève au-dessus des préjugés de son pays. Mais d'abord il faudrait que ce personnage fût décidément héroïque; et Bajazet ne l'est pas : il faudrait qu'il fût incapable de tromper en quoi que ce soit ; et Bajazet trompe Roxaneet Acomat : il faudrait enfin qu'il fût question d'une de ces choses qui sont partout déshonorantes , comme la violation de la foi publique , un assassinat , une trahison. Mais , dira-t-on , n'en est-ce pas une très coupable que de faire une promesse de mariage qu'on ne veut pas tenir ? Oui , dans les pays où les femmes sont libres, respectées, et jouissent de tous leurs droits naturels; mais chez une nation où elles sont esclaves ! dans le sérail, où elles le sont plus que partout ailleurs ! mais aux yeux d'un prince ottoman ! C'est ici qu'il fallait appliquer cette grande règle de la convenance des mœurs et de la proportion des objets. Voir d'un côté Bajazet placé entre l'empire qu'on lui offre et la mort qui le menace, et de l'autre, le scrupule de faire à Roxane, dont il dépend et qu'il trompe , une tromperie de plus; je le demande : où est la proportion ? Comment se persuader qu'un prince ottoman , élevé dans le sérail , plutôt que de faire une fausse promesse de mariage, consente à perdre l'empire , la vie, Acomat, et tous ses amis ? Cette supposition n'est pas admissible. Et qu'est-ce encore que cette femme qu'il craint d'abuser ?Qu'est-elle à ses yeux? Il n'y a qu'à l'entendre lui-même :

Une csclavp attachée à ses seuls intérêts ,

Qui présente à mes yeux les supplices tout prêts ,

Qui m'offre son tiyuien ou la mortinfailliljle.

Tout ce qu'il dit est la condamnation de sa conduite.

Cependant le poète fait dire au vizir, qui ne peut rien obtenir du prince :

O courage héroïque , ô trop constante foi , Que , même en périssant , j'admire malgré moi !

C'est uniquement dans le dessein de relever Bajazet aux yeux des spectateurs que Racine met dans la bouche d'Acomat ces paroles , les seules qui ne soient pas dans son caractère. Il est évident qu'il devait dire : Un prince qui , dans la situation où nous sommes, a des scrupules si étranges et si déplacés , n'est pas fait pour régner , et ne mérite guère qu'on se perde pour lui.

Cependant Atalide, effrayée du péril, oinieht

de son amant qu'il apaisera la sultane , qu'il prendra plus de soin de lui plaire, et que ses soupirs daigneront lui faire pressentir qu'un jour... il fera tout ce qu'elle souhaite. Roxane, toujours facile à abuser , se rend à ces marq-ies de retour et de soumission. Tout est réparé. Elle fait rentrer le vizir, et lui donne des ordres pour préparer la révolution. Il vient, plein de joie, informer Atalide de cet heureux changement. Qu'arrive-t- il ? Elle croit voir dans le récit d'Acomat que Bajazet a parlé un peu trop tendrement à la sultane ; la jalousie s'éveille et amène une scène de reproches, Bajazet ne peut les supporter; et quand Roxane vient le chercher pour le faire couronner , il lui fait une réponse glacée ; et , au lieu de la suivre , il la quitte en lui disant qu'il va attendre les effets de ses hontes. J'ai entendu dire souvent que ces inconséquences d' Atalide étaient dans la nature. Oui : mais cette nature est ici très déplacée, et l'objet des beaux-arts est de choisir et de placer convenablement l'imitation de la nature. Je vois ici d'un côté des inquiétudes amoureuses, des raffinements de tendresse, qui pourraient amener une scène d'explication dans une comédie, et de l'autre les poignards, le cordon, et les muets. La disparate est trop forte , et il ne faut pas se perdre pour si peu de chose. Bajazet n'aurait pas été moins amoureux, et eût paru beaucoup plus raisonnable, s'il eût dit à sa maîtresse : Madame , je suis fort touché de vos craintes , mais je le suis encore plus de vos dangers. Vous êtes perdue, ainsi que moi, si Roxane décou\Te notre intelligence. Encore un moment, et je suis empereur; et j'aurai alors tout le temps de vous prouver que je suis fidèle. Cela, dit en vers tels que Racine savait les faire, eût été , ce me semble, plus convenable à la situation, et n'empêchait pas que l'intrigue d' Atalide et de Bajazet ne pût être découverte un moment après.

Il me paraît que , dans cette pièce, Racine s'est trop laissé aller au plaisir de peindre les déUcatesses de l'amour, qu'il entendait si bien , et ces petites choses qui tiennent une si grande place dans le cœur des amants. Elles étaient pai'faitement bien placées dans Bérénice, où il ne s'agit que d'une séparation ; mais il a oublié qu'elles ne l'étaient pas dans un sujet d'une tout autre importance, et dans une pièce où tous les personnages périssent, excepté Acomat. Ce n'est pas par des idylles qu'il faut amener des meurtres; et l'on ne peut nier qu'en général les discours de Bajazet et d' Atalide ne soient plus faits poiu- l'idylle que pour la tragédie. Mais , je le répète , celle-ci est la seule de Racine où l'amour ait un langage au-dessous de la dignité du genvf . et h neuie dont k plan mi Videu*}

Le cinquième acte doit s'en ressentir : c'est une complication de meurtres qui ne peuvent guère nous toucher. Roxane, égorgée par ordre d'Ainurat, reçoit le prix que méritent sou infidélité et son ingratitude; et pour Bajazet et Atalide, on sent trop qu'ils périssent parce qu'ils l'ont voulu.

Toutes ces fautes prouvent que, dans un art aussi difficile que celui de la tragédie, l'esprit le plus judicieux et le goût le plus éclairé peuvent quelquefois se tromper. ]\Iais puisque Bajazet est resté au théâtre, c'est une preuve aussi que, même en se trompant, l'homme supérieur peut trouver dans son talent les moyens de se faire pardonner ses fautes , et cent ans de succès décident , en faveur de Bajazet, que les beautés l'emportent sur les défauts. Acomat et Roxane font excuser tout le reste. L'intrigue, quoique menée par de trop faibles ressorts, est cependant conduite de manière à soutenir la curiosité et à faire naître quelquefois de la terreur. Il y a deux scènes qui pi-oduisent cet effet : celle du cinquième acte dont j'ai déjà parlé, où Roxane finit par envoyer Bajazet à la mort; et celle du quatrième , où elle essaie d'intimider Atalide pour arracher son secret.

Madame , j'ai reçu des lettres de l'armée. De tout ce qui s'y passe êtes-vous iuformée ?

Le premier vers fut relevé par les critiques , comme étant de la conversation familière : la situation le rend admirable. Des lettres de l'armée, dans les circonstances où l'on est , ne peuvent apporter qu'un arrêt de mort contre Bajazet. Ce seul mot doit épouvanter Atalide; et quand l'expression n'a rien d'ignoble en elle-même, c'est un mérite vraiment dramatique de faire trembler avec les mots les plus ordinaires , et qui , partout ailleurs , seraient la chose du monde la plus simple. Le même mérite se retrouve dans ces mots de ftlonime à Mithridate , admirés par Voltaire :

Seigneur, vous changez de visage !

Ils sont aussi familiers , et le moment ou on les dit les rend terribles. C'est ainsi que la haine aveugle ou de mauvaise foi s'attaque souvent à ce qu'il y a de plus louable , et par des critiques spécieuses en impose à la multitude, jusqu'à ce que les connaisseurs aient parlé. Continuons cette scène , dont le dialogue a autant d'art que de simplicité.

AT.VtlDE.

On m'a dit que du camp un esclave est venu : Le reste est un secret qui ne m'est pas connu.

ROXANE

Amurat est heureux ; la fortune est changée . Madame , et sous ses lois Bahylone est rangée.

ATAI.IDE.

Hé quoi! madame, Osniin...

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