‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 84 sur 140 · JOSABETH · texte numérisé non relu

JOSABETH

Ah ! de nos bras sans doute elle vient l'arracher. Et c'est lui qu'à l'autel sa fureur vient chercher.

Il n'y a pourtant jusqu'ici aucune raison de craindre pour lui; mais ce pressentiment est très natu^r rel , et il va être justifié par l'événement : c'est la marche dramatique.

Bientôt Athalie vient occuper la scène avec Abner et Mathan, Le songe dont elle fait le récit est un morceau achevé : jamais on n'a su narrer et peindre une foule d'objets différents avec des traits plus vrais, plus variés, plus énergiques; et ces traits expriment non seulement les choses, mais le caractère du personnage. C'est peu de tant de perfection : ce songe a un mérite unique, que Voltaire le premier a relevé il y a long- temps. Tous les autres songes qui se rencontrent dans nos tragédies ne sont que des hors-d'œuvre plus ou moins l)rillants : celui d'Athalie seul est le principal mobile de l'action. Il motive la venue d'Athalie dans le temple , le désir ([u'elle a de voir Joas , et les frayeurs qui l'engagent ensuite à demander cet enftmt. Il amène cette discussion, où la bassesse féroce de ftlathan est mise en opposition avec la bonté courageuse et compatissante d'Abner. Enfin il donne lieu à celte scène aussi neuve que touchante , où Athalie interroge Joas. Elle a été si souvent louée, elle est toujours si universellement sentie, que tout détail serait superflu. J'observerai que rien n'est ni plus adroit ni mieux placé que le mouvement de pitié que donne l'auteur à Alhalie , lorsqu'elle dit :

Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse ?

La douceur de sa voix , son enfance , sa grâce ,

Font insensiblement à mon inimitié

Succéder... Je serais sensible à la pitié!

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

Ce mouvement est si naturel , si involontaire et si rapide, qu'Athalie peut l'éprouver sans sortir de son caractère; et d'ailleurs, le repi'oche qu'elle s'en fait la rend sur-le-champ à elle-même. Mais ce qu'il y a de plus heureux, c'est que l'impression qu'elle manifeste confirme celle du spectateur en la justiliant. Bien des gens seraient peutêtre tentés de se reprocher l'effet que produit sur eux la naïveté du langage d'un enfant; mais lorsque Athalie elle-même n'y résiste pas, qui pourrait avoir honte d'y céder ? Ici Voltaire fait une nouvelle critique.

« Je ne vois pas , dit-il , pour quelle raison Joad s'obstine à ne vouloir pas qu'Athalie adopte le petit Joas. Elle dit en propres termes : 3c n'ai point d'hcri-

iier /e prétends vous traiter (omme mon propre (ils.

Athalie n'avait certainement alors aucun intérêt à faire tuer Joas : elle pouvait lui servir do mère, et lui laisser son petit royaume. Il est très naturel qu'une vieille femme s'intéresse au seul rejeton de sa famille. »

En conséquence, il voudrait que Josabelh la prit au mot, et lui dit :

« Cet enfant est votre petit-fils. Soyez donc sa mère.» Il me semble que des raisons pcrenq»toires, prises dans les mœurs, dans la religion, dans le caractère des personnages et dans la situation , ne permettaient pas que Racine fît prendre ce parti à Josabeth et à Joad. C'est ici qu'il faut se rappeler celte aversion réciproque, celte horreur mutuelle entre la maison d'Achab et celle de David , dont l'une était l'objet de la protection du ciel , et l'autre de ses vengeances ; et se souvenir en même temps de ces vers que dit Mathan en parlant de Joad:

Plutôt que dans mesraains par Joad soit livré Un enfant qu'à son Dieu Joad a consacré , Tu lui verras subir la mort la plus terrible.

Ce n'est pas un homme de ce caractère qui doit livrer Joas entre les mains d' Athalie. Voilà une raison de convenance : en voici une de nécessité. Joad et Josabeth pouvaient-ils être sûrs, pouvaientils même supposer raisonnablement qu'Athalie aurait pour Joas, pour l'héritier légitime du trône qu'elle occupe, les mêmes sentiments qu'elle montre pour un orphelin dont la naissance est inconnue? Ce qu'elle avait fait était-il fort rassurant sur ce qu'elle pouvait faire ? Était-il très naturel qu'elle n'eût aucune inquiétude , aucune frayeur d'un enfant dont le ciel l'avait menacée, d'un enfant qui lui présageait un si funeste avenir? Pouvait-elle se croire sans danger dès que Joas serait reconnu ? Et alors n'avait-elle pas lieu de craindre que le seul rejeton de David qui fût échappé à la proscription ne servît de motif et de moyen pour venger tous les autres? Enfin, quels

sont les sentiments qu'elle manifeste dans cette même scène, après qu'elle a entendu les réponses de Joas ?

Enfin de votre Dieu l'implacable vengeance Entre nos deux maisons rompit toute alliance. David m'est en liorreur, et les fils de ce roi , Quoique nés de mon sang , sont étrangers pour moi.

Et Joad et Josabeth auraient dû remettre Joas à celte femme ! En vérité, plus je réfléchis sur cet assemblage des motifs les plus puissants qui font d'Athalie l'ennemie naturelle de Joas , sa religion, sa politique, son ambition, sa sûreté, moins je conçois que Voltaire ait eu une opinion si peu conforme à cette supériorité de lumières et de jugement qui lui était naturelle. Quand nous verrons quelques autres paradoxes aussi peu soutenables , avancés dans ses dernières années , il faudra nous dire à nous-mêmes que le plus grand espi'it peut errer, et même gravement, quand il est vieux et qu'il a de l'humeur.

Le grand-prêtre , lorsque Abner lui remet Joas après son entretien avec Athalie , soutient un caractère bien différent de celui qu'on voulait lui donner ici. Il finit l'acte par ces vers :

Que Dieu veille sur vous , enfant dont le courage Vient de rendre à son nom ce noI)le témoignage 1 Je reconnais , Aliner, ce service important : Souvenez-vous de l'heure où Joad vous attend. Et nous, dont cette femme impie et meurtrière A souillé les regards et troublé la prière , Rentrons, et qu'un sang pur par mes mains épanché Lave jusques au marbre où ses pas ont touché.

Si la reine , après avoir interrogé Joas , eût exigé sur-le-cliamp (ju'on le lui remît , il n'eût pas été possible de prolonger l'action jusqu'au cinquième acte. Il était essentiel de conduire le second de manière qu'Athalie pût sans invraisemblance ne pas faire alors cette demande que son caractère et les alarmes qu'elle a montrées pouvaient naturellement faire attendre : c'est à quoi le rôle d' Abner a servi. Il fait à la reme une sorte de honte de la frayeur que lui inspiraient un songe et un enfant : quand il la voit émue un instant , et comme malgré elle , de l'innocente candeur de Joas , il se hâte de lui dire :

Madame , voilà donc cet ennemi terrible !

De vos songes menteurs l'imposture est visible.

L'effet de cette observation d'Abner est d'autant plus sûr ([ue cette femme altière montre ellemême quelque confusion du trouble et de l'inquiétude qu'elle éprouve ; aussi ne prend-elle aucun parti dans ce moment ; mais son orgueil se console en s'applaudissant de tout le sang qu'elle a versé, en insultant avec dédain à l'abjection et à l'impuissance de ses ennemis . aux frivoles espérances dont ils se repaissent.

Ce Dieu , depuis long-temps votre unique refuge , Que deviendra l'effet de ses prédictions? Qu'il vous donne ce roi promis aux nations , Cet enfant de David, voire espoir, votre attente... Mais nous nous reverrons. Adieu. Je sors contente. J'ai voulu voir : j'ai vu.

Elle soutient la hauteur de son caractère. Mais remarquez que ces liravades , ces insultes au dieu des Juifs font pressentir avec quelque plaisir que ce dieu sera vengé. Le spectateur sait qu'il existe, cet enfant de David qu'elle croit avoir fait périr : il est dans le secret des vengeances célestes , des desseins du pontife et du sort de Joas , et n'en est que plus porté à se ranger de leur parti contre une fenime coupable et odieuse , qui se vante de ses forfaits et de leur iinpinùté. Remarquez encore que cette expression familière , nous nous reverrons, qui pourrait faire rire ailleurs, ici ne fait point un mauvais effet , parce qu'elle succède à une figure familière à l'ironie ; et que de plus, dans la bouche d'nne femme telle qu'Athalie , elle ne peut annoncer rien que de sinistre. A peine est-elle sortie , que l'auteur a soin de faire sentir au spectateur tout le danger que Joas a couru , et tout ce qu'on peut redouter d'Athalie. Josabeth encore effrayée dit à Joad :

Avez-vous entendu cette superl)C reine, Seigneur ?

JOAD

J'entendais tout, et plaignais votre peine. Ces lévites et moi , prêts à V(jus secourir, Nous étions avec vous résolus de périr.

Une des difficultés du sujet que traitait Racine, c'est que dans son plan nécessairement donné , le secret de la naissance de Joas, caché jusqu'au dénouement, rend son danger moins prochain, moins direct que celui d'Astyanax dans Andromaque. Le glaive est levé sur celui-ci dès le commencement de la pièce , et sa mère seule peut le détourner : Joas n'est menacé que dans le cas où il sera reconnu par Athalie , et livré entre ses mains. C'était donc ce qu'il fallait faire craindre sans cesse , et il fallait en même temps accroître le danger d'acte en acte, et pourtant le balancer et le suspendre jusqu'à la dernière scène, quoique l'action, renfermée dans l'intérieur d'un temple, ne permît aucune de ces révolutions violentes qui servent à varier une intrigue. L'auteur, obligé de tirer tous ses moyens du caractère des personnages, s'est habilement servi de celui de Mathaii, qui a essuyé beaucoup de critiques, et (pii me paraît mériter beaucoup d'éloges. Sa haine personnelle pour Joad , sa malignité cruelle et avide de vengeance, excitent sans cesse la cruauté d'Athalie, éveillent ses soupçons, et par conséquent augmentent le péril.

On apprend , à l'ouverture du troisième acte ,

tout ce qu'il vient de mettre en usage pour irriter Athalie , et la porter aux résolutions les plus violentes ; et en même temps il achève d'expliquer la conduite indécise qu'elle vient de tenir.

Ami , depuis deux jours je ne la connais plus.

Ce n'est plus cette reine éclairée , intrépide ,

Elevée au-dessus de son sexe timide ,

Qui d'abord accablait ses ennemis surpris,

Et d'un instant perdu connaissait tout le prix :

La peur d'un vain remords trouble cette grande ame;

Elle flotte , elle hésite ; en un mot , elle est femme.

Voilà encore une expression familière et méprisante , qui pourrait déplaire dans un autre personnag^ et dans d'autrcs circonstances. Je n'ai jamais observé que ce trait de satire , qui paraît fait pour la comédie, fit rire au théâtre. C'est qu'il ne signifie rien autre chose , si ce n'est qu'Athalie n'est pas aussi méchante que Mathan le voudrait : c'est toujours la situation qui détermine le caractère et l'effet des expressions.

3Iais ce n'est pas seulement pour mettre dans tout son jour la perversité de Mathan que le poète le fait parler ainsi : celte peinture du changement qui s'est fait dans Athalie rappelle la prière de Joad qui demandait à Dieu de répandre sur cette reine l'esprit d'imprudence et d'erreur. Cette prière n'était pas une vaine déclamation : tout est moyen, tout est ressort dans la machine du drame , quand elle est construite par un véritable artiste. Le spectateur comprend pourquoi cette reine outragée par Joad , cette femme si terriWe , à qui le sang et le crime ne coiitent rien , ne se sert pas de tout son pouvoir , et ne précipite pas des violences qui lui sont si faciles. Il voit , au gré du poète , l'arbitre invisible qui dirige tout : il le reconnaîtra lorsqu'il entendra, au cinquième acte, Athalie s'écrier dans son désespoir :

Impitoyable Dieu! toi seul as tout conduit! C'est toi qui , me flattant d'une vengeance aisée , M'as vingt fois en un jour à moi-même opposée; Tantôt pour nn enfant excitant mes remords , Tantôt m'éblouissant de tes riches trésors , Que j'ai craint de livrer aux flammes , au pillage.

Telle est la chaîne des rapports secrets qui doit embrasser et lier toute une pièce : c'est ainsi que tout se tient, que tout s'explique, que toutes les parties d'un drame se correspondent et s'affermissent les unes par les autres, et produisent cette illusion complète , qui est la vérité dramatique. ]\Iais ce mérite des grands artistes n'est jamais connu (|ue quand ils ne sont plus : comme il prouve la supériorité de l'esprit et du talent, ceux qui sont le ])lus à portée de le sentir ont le plus d'intérêt à le dissimuler ou même à le nier , et les autres l'ignorent.

IMathan continue :

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

J'avais tantôt rempli d'amertume et de fiel

Son coeur, déjà saisi des menaces du ciel :

Elle-même , à mes soins confiant sa vengeance ,

M'avait dit d'assembler sa garde en diligence.

Mais , soit que cet enfant devant elle amené ,

De ses parents , dit-on , reijut infortuné,

Eût d'un songe effrayant diminué l'alarme ,

Soit qu'elle eiît même en lui vu je ne sais quel charme,

J'ai trouvé son courroux chancelant , incertain,

Et déjà remettant sa vengeance à demain :

Tous ses projets semblaient l'un l'autre se détruire.

Du sort de cet enfant je me suis fait instruire ,

Ai-je dit : on commence à vanter ses aïeux;

Joad de temps en temps le montre aux factieux ,

Le fait attendre aux Juifs comme un autre Moïse,

Et d'oracles menteurs s'appuie et s'autorise.

Ces mots ont fait monter la rougeur sur son front :

Jamais mensonge heureux n'eut un effet si prompt.

Ce mensonge est une vérité, et Mathau a deviné sans le savoir. L'impression qu'il fait sur Athalie va remplacer la découverte du secret que le poète devait cacher.

Est-ce à moi de languir dans cette incertitude ? Sortons, a-t-elledit, sortons d'inquiétude. Vous-même à Josabeth prononcez cet arrêt : Les feux vont s'allumer, et le fer est tout prêt ; Rien ne peut de leur temple empêcher le ravage , Si je n'ai de leur foi cet enfant pour otage.

Le danger est donc ici dans sa progression naturelle, grâce au rôle de Mathan, que des critiques n'ont pas trouvé assez essentiel. On voit qu'il l'est assez : et quel autre personnage aurait pu avoir un intérêt plus particulier et plus probable à imaginer tout ce qui peut hâter la perte de Joad, la ruine du temple et des dernières espérances du peuple juif?

On lui a reproché , avec plus d'apparence de raison , de dire trop de mal de lui-même ; mais ce reproche , bien examiné , ne me paraît pas avoir plus de fondement. Il n'est pas naturel qu'un homme, quel qu'il soit, parle de lui de manière à s'avilir à ses propres yeux ni aux yeux d'autrui ; et si Racine avait commis cette faute contre les bienséances morales et dramatiques, elle serait d'autant plus remarquable qu'aucun auteur ne les a plus parfaitement observées. Mais on n'a pas fait attention qu'il y a des choses odieuses et basses par elles-mêmes, et qu'un personnage peut dire de lui sans s'avouer ni vil ni odieux , pourvu qu'il les montre sous un point de vue différent , et analogue à son caractère, à ses prétentions , à ses desseins. Ainsi l'ambition, la politique, la haine, peuvent faire des aveux que la morale condamne , mais dont ces mêmes passions tirent une sorte d'orgueil, malheureusement très concevable et très commun. Voyons sous ce rapport quelle peut être l'intention de Mathan dans ce qu'il dit à Nabal : il me semble qu'elle n'est pas équivoque. Nalial lui demande si c'est le zèle de la religion qui l'anime contre Joad

et contre les Juifs : Mathan commence par repousser cette idée avec mépris :

Ami , peux-tu penser que d'un zèle frivole Je me laisse aveugler pour une vaine idole , Pour un fragile bois que , malgré mon secours, Les vers sur son autel consument tous les jours ? Né ministre du dieu qu'en ce temple on adore , Peut-être que Mathan le servirait encore , Si l'amour des grandeurs , la soif de commander, Avec son joug étroit pouvaient s'accsmmoder.

Certainement , en bonne morale, rien n'est plus méprisable que l'hypocrisie d'un prêtre qui professe un culte auquel il ne croit pas. Mais l'orgueil et l'ambition qui dominent Mathan lui font voir les choses bien différemment. Il se croirait offensé au contraire si son ami le jugeait capable d'une crédulité imbécile : il met son amour-propre à lui paraître ce qu'il est, c'est-à-dire un homme uniquement occupé de son élévation , et fort au-dessus des préjugés de son sacerdoce. C'est son intérêt qui l'a fait apostat j c'est son intérêt qui l'a fait pontife de Baal. Ce caractère , l'opposé de celui de Joad, est très bien adapté au plan de l'auteur. Il convenait qtie Joad fut rempli de la crainte de son dieu , et que Mathan méprisât le sien. C'est mettre d'un côté la vérité , et de l'autre le mensonge ; et c'est par conséquent un moyen de plus de décider les affections du spectateur : c'est ôter toute excuse à Mathan , qui n'en doit point avoir dans ses crimes , et en préparer une à Joad , qui peut dans la suite en avoir besoin , malgré la justice de sa cause. Jusqu'ici tout rentre dans les vues de l'auteur : le reste du discours de Mathan n'y est pas moins conforme, et ne s'éloigne pas davantage des convenances.

Qu'est-il besoin, Nabal, qu'à tes yeux je rappelle

De Joad et de moi la fameuse querelle ,

Quand j'osai contre lui disputer l'encensoir;

Mes brigues, mes combats , mes pleurs, mon désespoir?

Vaincu par lui , j'entrai dans une autre carrière.

Et mon ame à la cour s'attacha tout entière.

J'approchai par degrés de l'oreille des rois ,

Et bientôt en oracle on érigea ma voix.

J'étudiai leur cœur, je flattai leurs caprices;

Je leur semai de fleurs le bord des précipices.

Près de leurs passions , rien ne me fut sacré :

De mesure et de poids je changeais à leur gré.

Autant que de Joad l'inflexible rudesse

De leur superbe oreille offensait la mollesse ,

Autant je les charmais par ma dextérité,

Dérobant à leurs yeuv la triste vérité ,

Prêtant à leurs fureurs des couleurs favorables ,

Et prodigue surtout du sang des misérables.

Enfin , au dieu nouveau qu'elle avait introduit ,

Par les mains d'Alhalie un temple fut construit.

Jérusalem pleura de se voir profanée : , • j

Des enfants de Lévi la troupe consternée

En poussa vers le ciel des hurlements affreux.

Moi seul , donnant l'exemple aux timides Hébreux ,

Déserteur de leur loi , j'approuvai l'entreprise ,

Et par là de Baal méritai la prêtrise :

i'ar là je me rendis terrible à mon rival ; 4e ceignis la tiare , et marcliai son égal ".

Qui peut méconnaître à ce langage la satisfaction intérieme d'un homme qui se félicite de ses succès , (jui se vante d'être l'arlisan de sa fortune, d'être un politique habile, un homme profond dans la science de la cour ; qui oppose avec orgueil son adresse et ses talents à la rudesse d'un rival devant qui d'abord il avait été humilié , et dont il est depuis devenu Vérjal ? Tout cela n'est - il pas dans le cœur humain? Sans doute il y a un côté très odieux , et si c'était celui-là qu'il eût présenté, c'est alors qu'on pouvait l'accuser de dire trop de mal de lui ; mais il n'envisage et ne fait envisager que ce (jui l'élève à ses propres yeux , et ce qui n'empêche pas que le spectateur ne condamne tout ce dont Mathan s'applaudit : c'est faire précisément tout ce que l'art exige. Ce qui suit achève de développer le caractère de Mathan et le principe de ses fureurs :

Toutefois , je l'avoue , en ce comble Ac gloire , Du dieu que j'ai quitté l'importune mémoire Jette encore en mon ame un reste de terreur; Et c'est ce qui redouble et nourrit ma fureur : Heureux si , sur son temple achevant ma vengeance , Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance , Et parmi les débris , le ravage et les morts , A force d'attentats perdre tous mes remords !

Voltaire semble regarder ces vers comme une espèce de déclamation. Ils me paraissent la peinture instructive et fidèle du cœur d'un méchant, toujours mal avec lui-même au milieu de ses succès , et cherchant à étourdir ses remords par de nouveaux crimes. C'est une vérité que le théâtre ne saurait trop souvent remettre sous nos yeux , et qui de plus a ici un but particulier à la pièce , celui de donner une idée terrible du pouvoir de ce dieu qu'a trahi Mathan , et qui le punit déjà par sa conscience avant l'instant de son supplice. Plus Mathan est accusé par son propre cœur , plus le spectateur est contre lui , parce que ses remords sont d'une ame absolument perverse , et ne servent qu'à le rendre plus furieux. Voltaire reproche à Joad un fanatisme trop féroce , lorsque, apercevant Mathan avec Josabeth , il s'écrie : Où suis-je? De Baal ne vois-je point le prêtre? Quoi ! fille de David , vous parlez à ce traître ! Vous souffrez qu'il vous parle , et vous ne craignez pas Que du fond de l'abime entr' ouvert sous ses pas Il ne sorte à l'instant des feux qui vou embrasent, Ou fjii'ea tombant sur lui ces murs ne vous écrasent? Que veiit-il ? De quel front cet eimemi de Dieu \ ient-il Infecter l'air qu'on respire en ce lieu ?

Ce n'est pas là, dit Voltaire, parler avec la bienséance convenable. Il me semble que Joad ne

* Marchai son égal rappelle l'expression de Virgile .

Ast ego, qua; Uivûm inccdo rogina.

devait pas parler autrement. Il faut songer que le poète a dt'i supposer dans tous les spectatem-s la même croyance que celle de Joad , et non pas une philosophie à qui tous les cultes sont indifférents. Dans cette supposition , Joad peut-il montrer trop d'horreur pour un lâche apostat, à qui l'ambition a fait quitter le ^Tai Dieu pour sacrifier à l'idole de Baal ? Un apostat est odiei}x dans toutes les religions, à plus forte raison dans celle des Juifs , qui faisaient profession de détester toute autre croyance que la leur. Le langage de Joad n'est-il pas celui des livres saints , et doit-il en avoir un autre? A Dieu ne plaise que je prétende justifier le fanatisme ! mais il ne faut pas le confondre avec l'esprit religieux , qui s'en distingue par ses motifs comme par ses effets. Si Joad avait pris le ton «l'im inspiré pour abuser la crédulité, outrager la vertu , ou commander le crime , il eût été un fanatique féroce. Mais à qui a-t-il affaire? A un scélérat reconnu pour tel. Sa cause est légitime , ses motifs sont purs , ses projets sont nobles et généreux. Cet enthousiasme qu'on lui reproche , et qui est si bien soutenu dans tout son rôle , est ce qui en fait la principale beauté : il est l'ame de la pièce , l'espèce de passion qui seule y tient lieu de toutes les autres, et sans laquelle tout serait froid.

Combien ce feu divin , cette élévation de sentiments , se communiquent aux spectateurs , lorsqu'à l'approche du danger , au milieu des alarmes de Josabeth , qui dit à son époux ,

L'orage se déclare ; Atbalie en fureur demande liliacin

à la vue d'une troupe de femmes et de lévites qui se résignent à la mort , le grand-prêtre adresse au Tout-Puissant celle sublime apostrophe :

Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle ! Des prêtres , des enfants 1 ô sagesse éternelle ! Mais si tu les soutiens , qui peut les ébranler? Du tombeau , quand tu veux , tu sais nous rappeler; Tu frappes et guéris , tu perds et ressuscites. Ils ne s'assurent point en leurs propres mérites, Mais eu ton nom sur eux invoqué tant de fois , En tes serments jurés au plus saint de leurs rois, En ce temple oti tu fais ta demeure sacrée , Et qui doit du soleil égaler la durée.

Cette espèce d'invocation amène le morceau fameux des prophéties , dont un écrivain qu'on n'a pas accusé d'être enlhonsiaste de Racine , M. Marniontel, a dit dans sa Poétique , que notre langue n'^rien dans le genre lyrique qui puisse en approcher. Le conunenlateur remarque aussi que rien n'est mieux amené que ce transport prophétique de Joad. qui sert à prévenir le découragement des lévites. On peut ajouter qu'annonçant les hautes destinées attachées au salut de Joas, il étale toute la grandeur dq suje^ et eu fortifie l'in- :?;■ .') <;iiii(it/: Il '. ii'.i-ji;'i il •. '

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

térêt. Un ouvrage où l'aiitenr a trouvé le moyen de faire entrer des beautés si neuves , et de les rendre dramatiques , ne porte-t-il pas en tout l'empreinte du génie ? Ces détails si imposants ont un autre avantage , celui de remplir et de soutenir ce troisième acte , le seul où le manque d'action se fasse un peu sentir. La demande que fait Mathan du petit Joas au nom d'Athalie est le seul pas que fasse la pièce dans cet acte : c'est un défaut , je l'avoue ; mais je crois qu'il était inévitable dans un sujet qui fournissait si peu par lui-même. L'auteur a su d'ailleurs le couvrir , autant qu'il était possible , par des beautés d'un genre unique. Enfin, sans ce défaut , AthaJie démentirait l'axiome malheureusement incontestable, que la perfection absolue n'appartient point aux ouvrages de l'homme.

Dans les deux derniers actes , l'auteur enchérit encore sur tout ce qui a précédé , et déploie'phis que jamais toutes les ressources et toute la richesse de son talent. L'ouverture du quatrième est de la dignité la plus auguste. Salomith , la sœur de Zacharie , s'adresse aux jeunes filles qui composent le chœur :

D'un pas majestueux, à côté de ma mère ,

Le jeune Éliacin s'avance avec mon fi'ère.

pans ces voiles, mes sœurs, que portent-ils tous deux ?

Quel est ce glaive enfin qui marche devant eux ?

Josabeth dit à son fils Zacharie :

Mon fils , avec respect posez sur cette table De notre sainte loi le livre redoutable. Et vous aussi, posez, aimable Eliacin, Cet auguste bandeau près du livre divin. Lévite , il faut placer , Joad ainsi l'ordonne , Le glaive de David auprès de sa couronne.

Page 1