JOAS
Princesse , quel est donc ce spectacle nouveau ? Pourquoi ce livTC saint , ce glaive , ce bandeau ? Depuis que le Seigneur m'a reru dans son temple , D'un semblable appareil je n'ai point vu d'exemple.
Il n'y en avait point non plus stir le théâtre français. Et ce n'est pas , comme il arrive trop souvent, une vaine décoration qui ne parle qu'aux yeux; celle-ci parle au cœur; elle tient à l'action; et la pompe religieuse du style répond à celle des objets. C'est le couronnement de Joas, qui se prépare au moment où ses ennemis conspirent sa perte : ce bandeau , c'est celui de David, que Josabeth essaie , en pleurant , sur le front de son jeune héritier. C'est à cet enfant, dérobé à la mort, que la couronne et l'épée de David sont destinées. Ce livi-e est celui de la loi de Dieu, sur lequel on va jurer de défendre le dernier rejeton de Juda, sur lequel il va jurer lui-même d'être fidèle à cette loi. Ce n'est qu'après ce serment que le pdntif tombe à ses pieds , le reconnaît pour son roi , et lui apprend ce qu'il est , de quel péril il a été
sauvé dans son enfance , et quel péril nouveau le menace encore. Il fait rentrer alors les lévites qui étaient sortis.
Roi , votlà vos vengeurs contre vos ennemis.
Prêtres , voilà le roi que je vous ai promis.
On s'écrie :
Quoi! c'est Éliacin!... Quoi! cet enfant aimable.'
JOAD
Est des rois de Juda l'héritier véritable , Dernier né des enfants du triste Okosias, Nourri , vous le savez , sous le nom de Joas.
Il répète en ce moment à la tribu sacrée tout ce qui était jusqu'alors un secret entre Josabeth et lui , et ce que le spectateur sait depuis le premier acte. La légitimité des droits de Joas, et la justice de ce qu'entreprend le grand-prêtre au péril de sa vie , est-elle assez constatée dans cette proclama^ tion solennelle? Et a-t-on pu dire que Joad était un rebelle qui donnait un dangereux exemple? Un archevêque de Cantorbéry, qui aurait couronné de cette manière Charles II dans la cathédrale de Saint-Paul, du temps de l'usurpation de Cromwell, et qui , après avoir fait jurer au jeune roi de conserver les droits de la nation , aurait armé le clergé anglais contre l'assassin de Charles I'^"', eût-il donc été un rebelle , ou un citoyen respectable, vengeur du trône et de la patrie?
La harangue du pontife montre à la fois tous ses dangers et tout son courage , le glaive d'Athalie levé pour frapper cet enfant royal, et le bras de Dieu levé pour le proléger.
Voilà donc votre roi , votre unique espérance.
J'ai pris soin jusqu'ici de vous le conserver;
Ministres du Seigneur, c'est à vous d'achever.
Bientôt de Jézabel la fille meurtrière ,
Instruite que Joas voit encor la lumière ,
Dans l'horreur du tombeau viendra le replonger;
Déjà , sans le connaître elle veut l'égorger.
Prêtres saints, c'est à vous de prévenir sa rage :
Il faut finir des Juifs le honteux esclavage,
A'enger vos princes morts , relever votre loi ,
Et faire aux deux tribus reconnaître leur roi.
L'entreprise, sans doute, est grande et périlleuse :
J'attaque sur son trône une reine orgueilleuse ,
Qui voit sous ses drapeaux marcher un camp nombreux
De hardis étrangers , d'infidèles Hébreux ,
Mais ma force est au Dieu dont l'intérêt me guide :
Songez qu'en cet enfant tout Israël réside.
Déjà ce Dieu vengeur commence à la troubler;
E(éjà trompant ses soins j'ai su vous rassembler.
Elle nous croit ici sans armes . sans défense :
Couronnons, proclamons Joas en diligence.
De là , du nouveau prince intrépides soldats ,
Marchons en invoquant l'arbitre des combats;
Et , réveiilant la foi dans les cœurs endormie ,
Jusque dans son palais cherchons notre ennemie.
Et quels cœurs si plongés dans un lâche sommeil ,
Nous voyant avancer dans ce saint appareil ,
Ne s'empresseront pas à suivre notre exemple?
Un roi que Dieu lui-même a nouni dans son temple ,
Le successeur d'Aaron , de ses prêti-es suivi ,
Conduisant au combat les enfants de Lévi ,
Et dans ces mêmes mains des peuples révérées,
Les armes au Seigneur par David consacrées !
Dieu sm- ses ennemis répandra sa terreur.
Dans l'infidèle sang baignez-vous sans borreur:
Frappez et Tyriens et nicrne Israélites.
Ne descendez-vous pas de ces fameux lévites
Oui, lorsqu'au Dieu du Nil le volage Israël
Rendit dans le désert un culte criminel ,
De leurs plus cliers parents saintement bomicides ,
Consacrèrent leurs mains dans le sang des perfides ,
Et par ce noble exploit vous acquirent l'bonneur
D'être seuls employés aux autels du Seigneur ?
Mais je vois que déjà vous bn'dez de me suivre.
Jurez donc avant tout sur cet auguste livre,
A ce roi que le ciel vous redonne aujourd'hui ,
De vivre , de combattre , et de mourir pour lui.
Il semble qu'il n'y ait rien au-dessus de ce spectacle et de cette éloquence. Mais enfin cette action intéressante et majestueuse , c'est le sujet même fourni par l'Ecriture , et que le talent de Racine n'a fait qu'embellir : ce qui suit est au-dessus de tout , et il ne le doit qu'à lui-même.
Le grand-prêtre demande à Joas s'il promet d'observer les préceptes contenus dans le livre divin. L'enfant répond :
Pourrais-je à cette loi ne me pas conformer?
Alors Joad reprend la parole :
O mon fils ! de ce nom j'ose encor vous nommer , Souffrez cette tendresse , et pardonnez aux larmes Que m'arracbent pour vous de trop justes alarmes. Loin du trône nourri , de ce fatal honneur , Hélas ! vous ignorez le charme empoisonneur. De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse , Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse : Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois, Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois; Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volo'nté même ; Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême ; Qu'aux larmes , au travail , le peuple est condamné , Et d'un sceptre de fer veut être gouverné ; Que , s'il n'est opprimé , tôt ou tard il opprime. Ainsi de piège en piège , et d'abime en abime , Corrompant de vos mœurs l'aimable pureté, Ils vous feront enfin haïr la vérité ; Vous peindront la vertu sous une affreuse image : Hélas ! ils ont des rois égaré le plus sage. Promettez sur ce livre , et devant ces témoins , Que Dieu sera toujours le premier de vos soins ; Que , sévère aux méchants , et des bons le refuge , Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge; Vous souvenant , mon fils , que , caché sous ce lin , Comme eux vous fûtes pauvre, et comme eux orphelin.
Et c'est un ministre des autels, aux pieds d'un enfant de buit ans, son élève et son roi , qui, dans la situation la plus périlleuse , quand les moments sont comptés, quand le fer est sur sa tête, s'occupe , avant tout , à retracer ces leçons si grandes et si simples, (jue répéterait l'bumanité entière, si elle pouvait ne former (|u'un mèuie cri pour se faire entendre aux arbitres des nations! A-t-on présenté aux hommes rassemblés un spectacle plus
auguste , plus instructif et plus touchant? Joad est sublime, et il n'est pas au-dessus d'un enfant! C'est à un enfant qu'il parle , et il instruit tous les rois ! Ce prodige n'a été réservé qu'à Racine, et je ne pense pas que jamais rien de plus beau soit sorti de la main des hommes.
Quand on se souvient que le principe de la disgrâce de Racine , et des chagrins qui le conduisirent au tombeau , fut un mémoire sur l'état malheureux des peuples, qu'il eut la courageuse imprudence de confier à une favorite , et dont la vérité offensa le souverain cju'elle n'aurait dû qu'affliger, on reconnaît que la même aine conçut et dicta ce mémoire patriotique et le morceau que nous venons d'admirer. L'on comprend qu'un talent supérieur dans les arts de l'imagination est inséparable d'une sensibilité vive qui se porte sur tous les objets; et l'on a une raison de plus pour honorer la mémoire d'un grand écrivain, victime de cette sensibilité qui produisit sa gloire et ses chagrins , ses chefs-d'œuvre et sa mort.
Le couronnement de Joas , les serments qu'on exige de lui , le pouvoir du grand-prêtre , la conformité de toutes ces circonstances avec ce que nous savons des anciennes mœurs des Juifs, tout contribue à prouver que Racine a fait de Joad ce qu'il devait en faire. Joad élait le protecteur naturel d'un roi orphelin et opprimé , chez une nation qui avait eu plusieurs fois ses pontifes pour chefs et pour conducteurs , qui les regardait comme les organes des volontés du ciel , comme des hommes divins , dont les rois mêmes devaient écouter la voix , parce que c'était pour eux la voix de Dieu. Ce n'est donc point, comme on l'a prétendu , «ii esprit factieux et enireprenant , c'est im homme qui remplit les devoirs de sa place ; et , si quelque chose est capable de les faire respecter et chérir, c'est de mettre au nombre de ces devoirs celui de plaider la cause des peuples au moment où il leur donne un roi.
A l'instant même où Joas est proclamé , le péril redouble, et le temple est assiégé, comme on doit s'y attendre, après que Joad a refusé de livrer l'enfant qu'Athalie demandait.
. . L'airain menaçant frémit de toutes parts :
On voit luire des feux parmi des étendards;
Et sans doute Athalie assemble son armée.
Déjà même au secours toute voie est fermée ;
Déjà le sacré mont où le temple est bâti
D'insolents Tyriens est partout investi :
L'un d'eux en blasphémant vient de nous faire entendre
Qu'Abner est dans les fers . et ne peut nous défendre.
Joad, au commencement du cinquième acte, voit avec surprise ce même Abner mis en liberté et envoyé vers lui par Athalie. On [teul s'étonner, en effet , qu'elle ait délivré sitôt ce guerrier, dont
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
elle connaît les sentiments, et dont elle doit se défier ; et des critiques l'ont reproché à l'autenr. On peut le justifier en disant que la reine, suivant toutes les vraisemblances , ne doit rien craindre de lui ni de personne : elle doit croire ses ennemis dans l'épouvante et dans l'abandon. On a dit, dès le troisième acte , que tout avait déserté le temple , excepté les lévites.
Tout a fui , tous se sont séparés sans retour : Misérable troupeau qu'a dispersé la crainte ; Et Dieu n'est plus servi que dans la Iribu sainte.
Dans cette consternation générale , elle vent tirer des mains de Joad ces trésors qu'elle croit cachés dans le temple , et dont on lui a dit que le grand-prêtre seul avait connaissance. Ces trésors peuvent périr dans la destruction et le pillage du temple , ou n'être pas découverts : elle veut se les assurer; et, connaissant l'inflexible fermeté de Joad , elle lui envoie l'homme qu'elle croit le plus capable de l'ébranler. Elle l'envoie désarmé, et ne doit pas supposer même qu'il puisse trouver des armes chez les lévites ; car ils n'en auraient pas , si Joad ne leur avait distribué celles que David avait consacrées au Seigneur après les avoir enlevées aux Philistins , et qui étaient cachées dans le temple. C'est un moyen que l'Ecriture ' a fourni à Racine , et dont il nous instruit dans ces vers ([ui terminent le troisième acte :
Et vous , pour vous armer, suivez-moi dans ces lieux Où se garde caché , loin des profanes yeux , Ce formidable amas de lances et J'épées , Qui du sang philistin jadis furent trempées , Et que David vainqueur, d'ans et d'honneurs chargé , Fit consacrer au Dieu qui l'avait pi'otégé. Peut-on les employer pour un plus noble usage? Venez , je veux moi-même en faire le partage.
Athalie ignore cette ressource , et quand elle la connaîtrait, pourrait-elle la redouter, ayant à ses ordres une armée nombreuse et aguerrie? Pourrait-elle craindre ces ministres des autels dont Josabeth a dit au premier acte :
Suffira-l-il de vos ministres saints , Qui , levant au Seigneur leurs innocentes mains , Ne savent que gémir et prier pour nos crimes , Et n'ont jamais versé que le sang des victimes?
Tout concourt à prouver qu' Athalie doit être dans une pleine sécurité ; que l'auteur a prévu toutes les objections , et surtout qu'il s'est constamment occupé de mettre d'un côté tous les moyens de la puissance humaine armée pour le crime, et de l'autre la faiblesse et l'innocence n'ayant d'appui que Dieu seul. Aussi, dans la première scène du cinquième acte , l'auteur a représenté la confiance d'Athalie et l'effroi de Josabeth. Il fait dire à Zacharie :
' P.-îral. II , 25, 9.