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Lyon à l'Exposition universelle de 1889

ous arrivons un peu tard, sans doute. Il n'a pas tenu à nous d'arriver plus tôt.

Lorsque nous avons conçu l'œuvre que nous présentons au publie, nous n'avions pas songe' tout d'abord lui donner la forme quelle a actuellement. Noire Livre d'or, pour employer son titre primitif, était plutôt, dans notre idée, un ^catalogue raisonné de l'œuvre lyonnaise à l'Exposition. Puis, l'étude plus approfondie des matériaux dont elle était constituée, du grand mouvement intellectuel et industriel qui se produit depuis quelques années dans notre ville, et l'amour profond du clocher nous poussant, nous comprimes bientôt qu'il fallait faire plus grand pour mériter un peu de notre vieille devise : Avant, avant, Lyon le melhor.

Mais, alors, les difficultés pratiques surgirent : il fallait réunir les documents les plus précis, recueillir tous les éléments décoratifs possibles pour rendre notre œuvre attrayante, mettre en jeu toutes les bonnes volontés, et ce fut une tâche — agréable sans doute — mais interminable, quelque complaisance que chacun y ait apportée, de constituer un dossier à peu près complet et de lui donner sa forme définitive.

Nous y sommes arrivés et devons tout d'abord en remercier chacun de nos collaborateurs directs ou indirects :

L'Administration centrale, l'Administration municipale, la Chambre de Commerce nous ont puissamment secondés et nous leur en] sommes profondément reconnaissants ;

Nos artistes, comme les meilleures plumes de notre cité, nous ont apporté leur contingent ; les exposants enfin se sont groupés autour de nous avec une bienveillance dont nous leur savons le plus grand gré.

Il serait trop long de relater ici les noms de ceux qui ont apporté leur pierre à

noire édifice. Qu'ils nous permettent de les remercier en bloc. La table des matières de cet ouvrage, qui contient plus de 700 noms pour le premier volume seul, dira asse? à combien de bons vouloirs nous avons dû nous adresser et nous excusera d'avoir tant tardé à mettre au jour le résumé de tous ces concours.

Encore quelques mots seulement pour expliquer le plan de notre œuvre.

Nous avons suivi l'ordre des groupes et des classes adopté pour le Catalogue officiel de l'Exposition, En tête de chacun de ces groupes, nous avons mis une étude générale demandée aux hommes de notre ville les mieux qualifiés pour les présenter à nos lecteurs. Les notices particulières n'ont pas été traitées avec moins de soins ; et sur les questions d'art, d'enseignement, d'industrie, des écrivains d'une compétence reconnue ont bien voulu y exprimer leurs points de vue personnels.

Citer les noms de MM. Ed. Aynard, Gaspard André, Emile Bourgeois, J. Coste-Labaume, Marins Morand, Léo Vignon, Bleton, etc., c'est asseç dire quelle brillante pléiade a bien voulu participer à notre travail.

Enfin, dans chaque groupe, nous avons donné la liste complète de nos exposants et les récompenses qu'ils ont obtenues. Si des erreurs se sont glissées, nous prions les intéressés de nous les signaler, nous les rectifierons à la fin de notre ouvrage.

Les décorations seules ne sont point mentionnées. Nous nous réservions de les faire figurer ici.

A l'occasion de l'Exposition universelle un certain nombre de croix ont été distribuées à nos concitoyens:

M. Aynard a été promu officier de la Légion d'Honneur. MM. Bresson, Bouvard, Emery, Hedin. Gourd, Henry, A.- A. Hirsch, Gillet, Romain, Tresca, ont été nommés chevaliers. Combien d'autres méritaient cette distinction qui ont dû s'effacer ou attendre, en présence de la multitude des compétitions ou de mérites non plus éclatants mais mieux appuyés.

Enfin disons aussi que l'aspect typographique a été l'objet de soins spéciaux. Nos Litres ornées, dessinées spécialement, sont prises dans Les mondes célestes, terrestres et infernaux, imprimé à Lyon en 1580, et faisant partie de la bibliothèque du docteur Lacassagne. Les culs-de-lampe sont des dessins de Berjon ou de Genod. En un mot, il n'est rien dans notre œuvre qui ne soit Lyonnais. Nous avons tâché de n'être point inférieurs à ce titre, dont nous nous recommandons. Au public de décider si nous avons été à la hauteur de notre ambition.

Lyon en 1889

Lyon 89. — 1

Lyon

en i

Par M. Edouard AYNARD

'est à bon droit qu'on s'elTorce de compléter le sens de ces grandes revues du travail humain qui s'appellent des Expositions, par des recherches sur les conditions générales dans lesquelles ce travail s'accomplit. Tel est le but de l'Exposition particulière d'Economie sociale. Si la vue du produit est belle ou intéressante, il est non moins digne d'intérêt de savoir en vertu de quelle organisation il a été obtenu; de rechercher si cette organisation est bonne ou mauvaise, et si les vices ou accidents, qui accompagnent toute œuvre humaine, sont rachetés ou atténués, dans le monde infini du travail, par des institutions témoignant d'une

Cotte étude a été publiée comme introduction aux rapports du Comité départemental du Rhône pour l'Exposition universelle, section d'Economie sociale et d'Assistance. Nous ne pouvions présenter un meilleur tableau d'ensemble de l'état moral et matériel de Lyon en 18S9. M. Aynard a bien voulu nous autoriser à le mettre en tête de notre ouvrage. Nous lui adressons, de nouveau, nos bien vifs remercîments.

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préoccupation profonde de l'état des plus faibles et des plus souffrants. Jamais étude n'aura été plus à sa place que dans une Exposition destinée à célébrer le centenaire de 1789; au moment où les uns accusent la Révolution française d'avoir transformé notre société de fond en comble, et où les autres lui reprochent amèrement de n'avoir pas tenu ses promesses d'amélioration du sort populaire. Peut-être oublie-t-on des deux côtés que la révolution scientifique qui s'est opérée au xixe siècle, a plus agi sur les conditions du travail que la révolution politique. Quoi qu'il en soit, il demeure plus important que jamais, tout en admirant les résultats de notre labeur, de découvrir à quel prix ils ont été obtenus. C'est pour ainsi dire l'inventaire moral qui est à dresser à côté de l'inventaire matériel; chacun dans nos provinces, nous avons dû en préparer les éléments. Nous nous sommes efforcés de le faire à Lyon, avec un succès moindre sur divers points que nous ne l'eussions souhaité, parce que nos compatriotes n'aiment pas à faire connaître leurs affaires, et surtout à montrer le bien qu'ils font. En raison de cette insuffisance, et pour l'intelligence même des travaux et des documents que nous avons pu réunir et envoyer à l'Exposition d'Economie sociale, il nous a semblé utile de les faire précéder d'un court essai de monographie lyonnaise, sorte de commentaire, qui pourra aider à en découvrir la véritable signification.

Les questions s'engendrent les unes les autres; il serait difficile, surtout lorsqu'il s'agit d'apprécier l'état social et économique d'une ville dont la grandeur remonte à dix-neuf siècles, de ne pas retracer quelques traits de son esprit et de son caractère. Sur notre vieille terre lyonnaise, ce n'est point seulement par des constatations officielles, des statistiques, des comparaisons, et des chiffres qu'on peut bien juger de notre condition générale. Outre l'état matériel, il faut étudier l'état moral qui procède des traditions, des anciennes moeurs ; il faut respirer l'air ambiant, consulter la nature et le génie du lieu. En appelant, au reste, par quelques brèves paroles, l'attention sur l'esprit lyonnais et ses éléments de formation, on goûtera peut-être l'attrait d'une nouveauté, car jusqu'à présent, rien n'a été plus indéterminé.

Il est à remarquer que le type lyonnais n'a point encore été entrevu, ni par le théâtre, ni par la littérature, ni par l'opinion vulgaire, ou même par le préjugé courant. Tout le monde a une idée faite, ou acceptée, sur ce qu'est le Normand, le Gascon, l'Auvergnat, le Breton, le Picard, le Bourguignon ou le Marseillais. On perçoit même un sentiment vague de cet être complexe qui s'appelle le Parisien, quoique M. Alexandre Dumas fils ait prétendu que « Dieu a créé le

Parisien pour que l'étranger ne sût jamais à quoi s'en tenir sur le Français », mais l'homme de Lyon, où retrouver ses traits ? On ne le met point à la scène, on ne l'y berne pas, on l'ignore. C'est un être non pénétré, qu'on prend au sérieux, mais qui inquiète comme l'inconnu; il faut convenir qu'il n'attire pas, parce qu'il ne se livre pas. Bien des gens seraient disposés à émettre ce jugement sommaire : Lyon, la ville de la soierie et des émeutes. Les écrivains nombreux qui ont parlé de Lyon, n'ont point fait d'observations assez prolongées pour le deviner. Louis Blanc, dans son Histoire de dix ans, n'a parlé de Lyon qu'animé par l'esprit de parti le plus violent; Lamartine, dans les Girondins, ne veut y voir qu'un coin de république commerçante, d'importation italienne; Michel Chevalier et Louis Reybaud se bornent à bien apprécier notre industrie et notre classe des tisseurs; Sainte-Beuve (i) forme des jugements d'une fausseté charmante sur nos femmes lyonnaises réservées et charitables, dans lesquelles il ne voit que des Louise Labbéou des Récamier; M. Emile Montégut (2) fait de Lyon, de sa nature et de ses habitants, des descriptions aussi remplies de '.aient que d'inexactitudes; Alphonse Daudet (3) nous a maudits parce qu'il a passé son enfance perdu dans nos brouillards ; Edgard Quinet (4), dans son discours d'ouverture de coursa la Faculté des Lettres de Lyon, apprécie notre ville en des termes de grande noblesse et de rare pénétration; Renan (5) découvre bien nos origines spirituelles ; mais c'est Michelet(6) seul qui, par sa divination poétique, a pénétré en partie notre secret, en résumant Lyon dans la grande opposition de ses deux montagnes : la montagne mystique et la montagne qui travaille ; Fourvières et la Croix-Rousse.

C'est bien là notre image; le mysticisme et l'activité coexistent, luttent et vivent ensemble ici : dans Lyon et le Lyonnais tout est opposition. La nature dans ses effets n'y est pas égale, l'homme ne s'y montre pas seulement variable comme partout, il y est plutôt fait de violents contrastes.

Un écrivain délicat (7) a émis cette considération un peu bouddhique, que le paysage est un état de l'âme. Peut-être faudrait-il se borner à dire que, selon les dispositions de notre âme, le paysage apparaît différemment et que le ciel bleu peut sembler un nouvel outrage à une âme triste ; mais pour ce qui regarde Lyon, on peut dire que sa nature est à l'unisson de son esprit. Lyon vit sous un

(1) Poitrails contemporains, tome Y. (2) Impressions de vo\age et d'art. Souvenirs du Lyonnais et du Forc~. (3) Le Petit Chose. (4) 10 avril 1839. (5) Marc-AureU et la fin du inonde antique. L'Eglise chrétienne. (6) Le Banquet.

(7) Amiel.

ciel ou très sombre ou très radieux; son climat est dans les extrêmes. Assis à la porte du midi, il est enveloppé de ses brouillards légendaires pendant une partie de l'année ; lorsque le soleil brille, c'est avec une ardeur plus intense que dans beaucoup de régions méridionales. La cité proprement dite se trouve resserrée dans une étroite presqu'île, entre deux cours d'eau qui sont d'allure contraire ; la Saône fainéante, mollis Arar, semble à peine trouver la force de s'unir au Rhône, fleuve de vertige et de désordre qui reste jusqu'au bout de sa course un torrent agrandi.

La ville, dominant le beau spectacle du confluent, se développe dans une situation merveilleuse qui rappelle celle d'Edimbourg avec plus d'ampleur. L'antique cité romaine est peu à peu descendue de la montagne; elle s'installe au moyen âge au pied de Fourvières, passe la Saône à la Renaissance, et s'arrange à vivre dans la presqu'île jusqu'à la fin du xvme siècle. A la veille de la Révolution, elle franchit le Rhône et y établit une ville nouvelle, marchant à l'est, contrairement à ce qui est observé pour toutes les grandes cités.

L'aspect de ses constructions est sombre et colossal. La ville principale, trop étreinte par sa ceinture d'eau, a dû se bâtir en hauteur, mais depuis qu'elle peut s'épandre dans la plaine du Dauphiné qui paraît sans confins, ce goût pour les maisons trop élevées, rapprochant du ciel mais absorbant la lumière, a persisté. Dans le relief du paysage lyonnais, on distingue deux masses placées front contre front. Ce sont celles qui ont frappé l'imagination de Michelet; la colline de Fourvières, avec la cathédrale gothique à sa base et la basilique de la Vierge à son faîte, vraie pyramide de couvents, de séminaires et d'hospices, forme comme un grand décor religieux toujours étalé aux yeux de la ville basse; elle regarde l'autre colline, celle de la Croix-Rousse, qui apparaît surchargée de ses ruches industrielles, dont quelques-unes ont neuf étages et des centaines de fenêtres.

Dans ce milieu vit le Lyonnais, qui semble une race du nord égarée dans le sud, race de travailleurs pensifs qui, tout en portant haut ses regards, s'entend à exploiter la terre. Le Lyonnais s'agite dans les contraires, c'est pourquoi il paraît énigmatique. Tout se heurte en lui. 11 est actif et contemplatif; c'est un mystique intermittent, secoué par le rude travail ; il est mélancolique et crée Guignol, ce maître railleur plus profond que Polichinelle; envieux et compatissant, prenant autant de soin d'empêcher ses semblables de mourir que de grandir, très intéressé et probe, de cœur chaud et d'aspect froid; aspirant très haut, osant parfois beaucoup et se résignant facilement à la

médiocrité obscure, le Lyonnais entrevoit, rêve les grandes choses, se met en marche pour les atteindre et s'arrête. C'est un inachevé. Rien ne se complète ici, ni les monuments, ni les idées. C'est la cité du rêve et du réel, du chrétien austère, du visionnaire et du sectaire, de la folie soudaine et de la raison coutumière. En religion, Lyon est ardemment janséniste au xvme siècle, puis il se partage entre l'ultramontanisme et la négation fanatique; il fournira de nombreux adeptes au spiritisme (i) et à l'athéisme. Tous illuminent pour la fête de l'Immaculée-Conception et la municipalité a pu briser sans révolte les croix des places publiques et des cimetières. C'est Lyon qui a créé la Propagation de la Fol et couvert le monde de missionnaires; l'esprit contraire s'y révèle en ce que notre démocratie, raisonnable à tant d'égards, ne devient aveugle que lorsqu'il s'agit de questions religieuses. C'est la ville couverte d'institutions de bienfaisance qui semble allier dans la charité la douceur infinie (2) du chancelier Gerson qui a enseigné et est mort chez nous, au socialisme pieux de Valdo et des « pauvres de Lyon », aux méthodes pratiques de saint Vincent de Paul. C'est en même temps le lieu où la fortune discrète est assise sur une âpre économie. En politique, mêmes contradictions; notre histoire est toute de soumission et de révoltes. Le vieux Lyon conquiert dès le xme siècle sa liberté sur ses archevêques, mais il garde quelques-uns des caractères d'une propriété ecclésiastique; il n'a jamais été possédé par aucun seigneur; il n'a connu ni gens de robe, ni gens d'épée, ni Parlement, ni chevaliers; point de noblesse, si ce n'est la noblesse municipale de l'échevinage. C'est pourquoi l'on a pu dire chez nous, avec ironie comme avec vérité, que nos véritables gentilshommes descendaient de la Croix-Rousse.

Le commerce énorme auquel se livrait Lyon au moyen âge' en faisait une place internationale, et jcomme une ville de la Hanse. Lyon était constamment pénétré par les étrangers qui y jouissaient de privilèges considérables; groupés en « nations », ils avaient la licence d'entretenir des gardes; des maisons déjà souveraines en Italie, les Médicis et les Sforza, avaient établi chez nous des banques puissantes aux xv' et xvie siècles. Dans ce singulier état, Lyon reste très fidèle à ses rois, et cependant paraît comme une enclave de petite

(1) Cagliostro eut un temple à Lyon vers la fin du dernier siècle.

(Renan, l'Eglise chrétienne),

(2) M. Montégut 3 observé que dans les descriptions antiques de Lyon, les épithètes sont de nuance religieuse ou de sentiments de douceur morale, au lieu des ; époux incomparables et très chères épouses des inscriptions romaines habituelles, ce ne sont à Lyon que pieux époux, épouses saintes, filles très pieuses.

république municipale dans la monarchie française. Ainsi que tous les autres pouvoirs intermédiaires, l'indépendance lyonnaise est abattue sous Richelieu; mais cet ancien esprit, à la ibis loyal et particulariste, se réveille sous la Convention. Lyon risque son existence dans un siège héroïque, il lutte, non point pour la monarchie et contre la France, mais contre les Jacobins. Précy et les officiers royalistes qui commandent, ne sont que des épées empruntées pour la défense. Dans notre siècle, passant toujours du repos complet à l'agitation violente, Lyon se révolte en 185 1 et 1834, l'insurrection menace encore d'éclater en 1848; il se vante d'avoir proclamé la République au 4 septembre, avant Paris; il ébauche un plan de Commune et de Fédération du Midi, qui est déjoué par l'héroïsme du préfet Valentin, puis tout se calme et depuis dix-huit ans, nous n'avons connu que l'ordre ininterrompu. Les esprits paraissent plus raisonnables que dans d'autres grandes villes, la presse révolutionnaire n'a pu trouver jusqu'à présent une clientèle pour la faire vivre, et tout cela ne garantit point la paix sociale du lendemain.

11 en est de même dans nos affaires; on ne connaît que la sagesse rasant la terre, ou bien l'audace allant parfois jusqu'à la déraison. L'ordre et la prévoyance, un bon sens un peu plat, sont les maîtres ordinaires des affaires lyonnaises. Il n'en est pas moins vrai que c'est à Lyon que l'illustre Marc Seguin a trouvé les collaborateurs et les capitaux pour faire le premier chemin de fer français et les premiers ponts suspendus ; que c'est l'argent et le travail lyonnais qui ont exploité le bassin houiller de la Loire et participé à la création de sa grande métallurgie, développé des premiers l'industrie du gaz d'éclairage, cultivé et desséché les Dombes, créé le port de Saint-Louis ; qui ont fourni de nombreux explorateurs, qui ont été les pionniers de l'Algérie, les chauds partisans du canal de Suez, qui ont enlevé à la toute-puissance de Londres le marché des soies delà Chine et du Japon qui, récemment, achetaient et mettaient en valeur de nombreuses propriétés en Tunisie et fondaient au Tonkinla première entreprise importante : la Société des Docks d'Haïphong.Mais à tous ces actes de louable hardiesse, il faut ajouter ceux de la folie spéculative qui vient parfois s'abattre sur tous. On pourrait en citer d'étranges exemples : vers 1857, une machine dite Pascal, du nom de l'inventeur, devait réaliser des merveilles, ses actions de 500 fr.,que des hommes d'affaires graves se sont passées de main en main, ont valu 18.000 francs. 11 y a quelques années, un aventurier décora du nom de similisoie un textile commun qu'un agent chimique mystérieux devait transformer en soie ; une Société s'est formée, entre chefs de grandes industries, pour réaliser

ce miracle; nous avons vu s'ébaucher une autre Société pour la transmutation des métaux. En 1876, un mouvement de folie faisait monter la soie de 200 0/0 ; en 1881 ,des entreprises trop connues, dans lesquelles la finance ne se séparait pas d'une dévotion spéciale, avaient changé Lyon en une vaste rue Quincampoix, où toutes les classes de la société se ruaient au jeu ; nous y avons couru le risque le plus sérieux d'y laisser l'honneur et la fortune. Les affaires n'en sont pas moins parfaitement rétablies et Lyon conserve la réputation, méritée et incontestée, d'être l'une des places commerciales les plus solides du monde ; seulement sa sagesse habituelle lui semble de temps à autre trop lourde à porter, et il se met au régime de l'excès accidentel recommandé par Hippocrate.

Sur les hauts sommets de l'esprit lyonnais, les mêmes contrastes s'observent. Avant la Révolution, aucun nom illustre ne se détache de notre histoire; il semble que la grandeur véritable de Lyon soit une œuvre anonyme, collective et non individuelle, que, dans cette sorte de congrégation municipale, chacun y ait travaillé obscurément pour la gloire de la communauté (1). Mais dans ce siècle, où l'on ne dédaigne point de se mettre en lumière, nous connaissons ceux qui ont illustré le nom lyonnais. Est-il bien difficile de découvrir ces courants contraires de vague et grandiose rêverie, puis d'activité et de précision, dans nos poètes, nos philosophes, nos hommes de guerre, nos savants et nos artistes ? Il est frappant, qu'Ampère, Ballanchc et Laprade; Soulary et Jean Tisseur ; J.-B. Say, Camille Jordan et Gérando; le maréchal Suchet; Hippolyte Flandrin, Paul Chenavard, Puvis de Chavannes et Meissonier ; Pierre Dupont et Jacquard, représentent notre double esprit dans ses manifestations élevées. Est-il malaisé de retrouver notre goût pour les hautes spéculations et les rêves chez le grand Ampère qui ajoute à des découvertes immortelles, ces livres radieux de jeunesse, d'amour candide et de noble amitié qui s'appellent son Journal et sa Correspondance ; dans la Palingénésie du « doux » Ba Hanche et sa croyance au progrès indéfini; dans Psyché et les Poèmes évangéliques de Laprade; dans l'idéalisme de Chenavard qui retrace par le pinceau la philosophie de l'histoire avec d'autres clartés que celles de ses rivaux allemands, Cornélius et K.aulbach; dans les compositions douces et grises d'Hippolyte Flandrin; dans la poésie profonde et le noble naturalisme de Puvis de Chavannes? Les autres tendances de l'esprit lyonnais s'accusent en Suchet qui fait la guerre comme un Fabius Cunctator; qui, ses mémoires nous le disent, dresse chaque jour son compte

(1) Lyon a montré souvent un grand peuple; rarement de grands hommes. (Lamartine, les Girondins, tome V. Edit. Furne, p. 277),

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d'avantages et de revers, comme le ferait un de nos négociants de ses profits et de ses pertes, qui est modéré, estime le vaincu, aime le soldat, et représente en un mot la raison militaire; en J.-B. Say, l'un des illustres maîtres de la science économique qui découvre avec tant de netteté les grandes lois des échanges; en Gérando pour qui la science est l'instrument de la bienfaisance; dans Camille Jordan, le bon sens et la probité en politique; dans Soulary, dont on peut rapprocher la perfection poétique de celle de Meissonier, deux maîtres de cet art minutieux que nous retrouverons chez le tisseur de soie; et jusque chez l'inégal Pierre Dupont, noble ou bas, doux ou révolté selon ses jours; enfin dans le bon Jacquard qui ne recherchait par sa grande découverte, qu'à diminuer les fatigues de l'ouvrier?

Après ces observations générales, nous procéderons à l'examen très sommaire de ce qui constitue l'organisme de notre grande ville de travail, de ce qui contribue directement ou indirectement à lui donner le mouvement et la vie. Les causes indirectes se trouvent : dans les affaires municipales, les institutions d'assistance et de prévoyance, les moyens généraux de transport et d'alimentation, les ressources en forces motrices et dans l'état de l'enseignement public à tous ses degrés. Nous parlerons ensuite de notre travail en lui-même, de sa constitution financière, de nos industries et commerces divers, et enfin de l'industrie capitale de Lyon, c'est-à-dire de la fabrique de soierie.

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