‹ Lyon à l'Exposition universelle de 1889 (volume 2)Chapitre 26 sur 97 · COLLABORATEURS · texte numérisé non relu

COLLABORATEURS

GRAND PRIX

Hédin &«, directeur de l'Ecole des Beaux-Arts, professeur de la classe

d'art décoratif.

MÉDAILLES D'OR

Cahuzac, directeur de l'école municipale du Petit Collège. Castex-Degrange, professeur à l'école nationale des Beaux-Arts. Dufraine, professeur à l'école nationale des Beaux-Arts.

MÉDAILLE D'ARGENT

Bruyas, directeur de l'école municipale de la Croix-Rousse.

ENVOIS DES MUSÉES DE LYON

A L'EXPOSITION CENTENALE

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ENVOIS DES MUSÉES DE LYON

A L'EXPOSITION CENTENALE

os Musées de peinture étaient représentés à l'Exposition universelle par quatre tableaux : la Retraite de Russie, de Charlet, Dante aux Enfers, d'Hippolyte Flandrin, l'Automne, de Puvis de Chavannes, le Chœur d'un couvent, de Granet,et par deux des panneaux de la grande composition de Chenavard : les Catacombes et le Triomphe ^^CP^^M^, romain.

Il n'eût tenu qu'à l'administration de faire figurer au Champ-de-Mars quelques centaines d'objets. Des demandes étaient venues de tous les côtés : Exposition rétrospective du travail, Exposition rétrospective militaire, Exposition du centenaire, etc. Donner satisfaction à toutes ces demandes, en y joignant les instances personnelles des artiste^qui ont de leurs œuvres à Lyon, équivalait à une fermeture de nos Musées pendant l'année 1889. A quoi bon maintenir ouvertes des galeries dépouillées de ce qui en fait la gloire et le principal attrait?1 Le Ministère de la guerre, à lui seul, avait dressé une liste de plus de cent pièces appartenant à notre Musée archéologique et même à notre Musée de peinture !

Mais il y a plus. L'expérience a montré que ces déplacements ne sont pas sans danger pour les objets expédiés. En des circonstances antérieures, des avaries se sont produites. Cette fois encore, la toile de Flandrin a subi un léger accroc, et le châssis, sur lequel est peinte la colonne cannelée qui sépare les deux parties de la composition de Chenavard, n'a pu être retrouvé. Fort heureusement l'accident du Dante a porté sur une partie accessoire. Quant à la colonne, on la découvrira quelque jour dans le dépôt où elle gît sans doute.

Ce n'est donc point sans quelque résistance que l'Administration s'est départie de son non possumus, en faveur des œuvres énoncées plus haut. Ces tableaux, « attribués à titre de dépôt » à nos Musées — c'est la formule officielle — restent la propriété de l'État, et c'eût été risquer de tarir pour l'avenir les libéralités du ministère des Beaux-Arts, que d'opposer un refus formel à sa demande. Les six toiles sont parties pour Paris, en un vagon de dimensions spéciales, requis à cet effet et plombé, sous la garde du conservateur.

Tous les Lyonnais ont pu aisément les retrouvera l'Exposition centenale. Le Charlet captivait particulièrement les nombreux visiteurs. C'est une des deux seules grandes toiles qu'ait peintes le maître, et la meilleure des deux. Dans la Retraite de Russie, le chantre de la vieille garde, le charmant conteur d'anecdotes, s'est élevé à la hauteur de l'épopée. Quelle éloquence sublime et poignante, dans cette page d'une histoire qui est la nôtre, hélas ! La colonne se déroule, luttant contre cette çîeige implacable qui l'enserre de toutes parts et l'ensevelit à mesure que les rangs s'émiettent. L'œil plonge avec angoisse à l'horizon, sentant que les dernières files jalonnent, de loin en loin, le désert silencieux. S'attarder, c'est mourir; continuer, ce ne sera souvent qu'aller tomber un peu plus avant. Ne dirait-on pas que le poète des Châtiments avait ce tableau sous les yeux, lorsqu'il écrivait ces strophes dont le rythme funèbre tinte aussitôt, comme un glas, dans notre pensée?

La solitude, vaste, épouvantable à voir, Partout apparaissait, muette, vengeresse.

Le ciel faisait sans bruit, avec la neige épaisse, Pour cette immense armée, un immense linceul, Et chacun se sentant mourir, on était seul.

BLETON.

ENVOIS DES MUSEES DE LYON

Nous voilà bien loin de la classique peinture militaire du grand siècle et du premier empire, toute de mise en scène et racontant la gloire de nos armes. Cette fois, c'est la guerre en son lugubre appareil. Plus de héros s'apprêtant au retour triomphal! L'artiste nous montre ceux qui ne doivent plus jamais revenir et dont les noms même ne survivront pas. Et, avec quelle sobriété l'auteur nous traduit cette vision sinistre! On la devine autant qu'on la voit, cette armée confuse, aux rangs pressés et innombrables. Le compte y est pourtant, et plus on a conscience du nombre, plus la sensation douloureuse s'accroît.

L'école impressionniste actuelle fait grand bruit de ses façons nouvelles de voir et de ses procédés d'exécution. Il nous semble que rien de tout cela n'était à inventer. Si quelqu'un objecte que Charlet fut un précurseur, mais un timide qui s'est arrêté à mi-chemin, nous pouvons répondre à ce partisan de la tache à outrance : « Que ne vous êtes-vous arrêté au même point que Charlet! »

Avec le Dante aux Enfers, nous nous trouvons en face d'une autre malédiction et d'un autre désespoir. Mais les damnés de Flandrin, il faut bien le dire, conservent une certaine sérénité, et leur douleur ne se départit point de la noblesse d'attitude que comporte une composition classique. Pourtant, regardez-les bien. L'artiste, entre tous les habitants du sombre séjour, a choisi, pour nous les dépeindre, les ombres des Envieux. Couvertes d'un cilice, elles se tiennent entassées le long d'une étroite corniche, immobiles et les yeux clos — ces yeux jaloux qui ont convoité le bonheur d'autrui ! Ce n'est rien, tout d'abord, cette cécité, cette immobilité, cette vie végétative. Mais, au bout d'un moment, vous vous sentez l'âme envahie par une tristesse navrante, et quelque bonne torture, fer ou feu, vous paraîtrait préférable à cette sourde angoisse qui n'aura pas de fin.

L'œuvre est d'un contemplatif. Tout Lyonnais, d'ailleurs, l'est un peu, sous peine de faillir à ses origines. La tonalité générale du tableau est plus neutre qu'harmonieuse; mais l'allure en est magistrale, l'ensemble bien ordonné, le « morceau », comme disent les peintres, est fait savamment. Cette toile, œuvre de la jeunesse du maître — il avait alors vingt-six ans — était une de celles qui avait ses préférences. Aussi la famille avait-elle expressément témoigné le désir que le Dante figurât à l'Exposition centenale.

Il en serait autrement, dit-on, de l'Automne, de M. Puvis de Chavannes. Le glorieux auteur des décorations de Marseille, d'Amiens, de Lyon, de la Sorbonne, n'estimait pas qu'une toile de chevalet pût ajouter quelque chose à sa renommée. Eh bien, qu'il nous soit permis de le lui dire avec tout le respect auquel il a droit, le tableau du Musée de Lyon a été une véritable révélation. Si, de cette exhibition, son nom n'est pas sorti plus grand, ses admirateurs ont au moins eu l'occasion de l'apprécier dans une manière toute différente et peu connue.

Nous pourrions même* ajouter que la révélation n'a pas été moindre pour les Lyonnais que pou/ les autres. L'Automne est, en effet, en si mauvaise place dans notre galerie des Peintres lyonnais, que plus d'un de nos compatriotes, en le voyant à Paris, déclarait ne pas le connaître. Il y a, dans cette composition, une Pomone et deux nymphes qui, pour avoir été nourries d'une ambroisie plus terrestre que leurs sœurs cadettes du Bois sacré, n'en font pas moins honneur à leur père commun.

La toile de Granet est de dimension modeste. Ce peintre brilla par la conscience et la correction, même en un temps où ces qualités étaient moins rares qu'aujourd'hui. A la noblesse de David dont il fut l'élève, il sut mêler une note plus humaine, plus contemporaine. Son Chœur de coupent révèle une entente parfaite des effets de lumière et une grande science dans l'emploi du clairobscur. C'était le temps où les peintres savaient faire et se donnaient la peine de faire leurs tableaux.

Enfin, Chenavard ne pouvait manquer à cette fête de l'art français. Les deux panneaux désignés pour l'Exposition étaient ceux qui, juxtaposés, représentent le Triomphe d'un empereur romain, à la partie supérieure, et en dessous, une réunion de chrétiens dans les Catacombes. Le génie du maître semble avoir eu comme une réminiscence d'un autre âge où, vêtu de la toge patricienne, il aurait promené dans le monde son front olympien.

Le César a bien le port arrogant de l'homme qu'attend l'apothéose et dont on approche en disant : « Votre Eternité ». Les dépouilles des nations vaincues l'environnent, et, des captifs enchaînés qui grossissent son cortège, les uns seront frappés, au moment où il franchira le seuil du Capitole. les autres

BLETON. ENVOIS DES MUSEES DE LYON

serviront aux jeux sanglants de l'amphithéâtre. La foule enthousiaste l'acclame, « se ruant à la servitude », selon la parole de l'historien latin; c'est, hélas! de tous temps, ce que les foules savent le mieux faire. Seuls, quelques disciples de la foi nouvelle, agenouillés auprès de ces tombes dont la possession commune couvre au regard de la loi l'existence de leur association, se préparent dans la Rome souterraine, par la prière et la méditation, à recueillir l'héritage du monde affranchi, que l'avenir leur garde.

Telles sont les œuvres de nos Musées qui ont figuré en place honorable à l'Exposition universelle. Trois de ces peintures sont dues à des artistes lyonnais.

Le nom d'Hippolyte Flandrin appartient à la postérité depuis plus de vingt ans. On peut dire de Chenavard qu'il est déjà entré dans la sienne. Quant à Puvis de Chavannes, il connait sans doute le mot de Diderot : <( La postérité ne commence proprement qu'au moment où nous cessons d'être, mais elle nous parle longtemps auparavant. »

AUGUSTE BLETON.

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