INSTITUTIONS DE PREVOYANCE
On ne saurait énoncer les moyens toujours douteux et restreints de soutenir la misère et de la relever, sans signaler les moyens autrement efficaces de la prévenir. La puissance humaine est bien faible contre la misère acquise, mais l'admirable prévoyance est bien forte pour l'empêcher de naître. Les institutions d'épargne et de prévoyance, les associations tendant à améliorer la vie par ces mêmes moyens, 'sont nombreuses à Lyon et se sont beaucoup développées, depuis que la liberté d'association, quelque mal réglée et incomplète qu'elle soit,
existe à peu près en fait. Deux grandes caisses d'épargne fonctionnent à Lyon ; l'une dite de Lyon, l'autre de la Croix-Rousse. La première compte 56 millions de dépôts et 182,21 5 livrets; la seconde, qui dessert 30 à 40,000 âmes seulement, possède environ 6 millions de dépôts et 16,800 livrets; soit ensemble 62 millions de dépôts et 199,065 livrets, dont 56 millions de dépôts et 169,790 livrets appartiennent à Lyon, le reste provient du département. Les 169,790 livrets de Lyon représentent donc plus d'un livret par famille. Il faut cependant signaler ce fait très fâcheux que, grâce aux taux excessifs payés par l'Etat, la Caisse d'épargne de Lyon compte dans le chiffre de ses dépôts plus de 20 millions qui proviennent d'une tout autre source que celle de l'économie populaire. Ce qui est meilleur à noter, c'est le million qui est fourni par la Caisse d'épargne scolaire ouverte en 1878; les petits sous de nos écoliers, recueillis depuis dix ans, représentent plus d'un million, répartis en 34,000 livrets et effectués en versements dont la moyenne représente 4 francs. C'est bien de l'épargne enfantine. Ces résultats sont merveilleux si l'on songe qu'avant 1822, date de la création de la Caisse d'épargne de Lyon, le peuple n'avait d'autre attraction pour ses épargnes que celle de la loterie (1).
(1) Il convient d'attirer l'attention de ceux qui douteraient de la nécessité et de l'efficacité des institutions d'épargne, sur le tableau comparatif qui suit, des versements faits à Lyon dans les bureaux de loterie et dans la caisse d'épargne pendant les douze dernières années de l'exploitation de la loterie :
ANNÉES LOTERIE CAISSE d'ÉPAKGNE
1822 4.501.489 francs. »
1823 5.778.563 » 79.208 francs.
Totaux 46.793 .437 francs. 2.137. 131 francs.
Moyenne annuelle. 3.899.453 francs. 194.273 francs.
soit un rapport de 1000 à 41.
A cette époque, la contribution foncière du département du Rhône entier, centimes additionnels compris, était de 2.876.000 francs, c'est-à-dire qu'elle ne représentait que 73 °/0 des recettes de la loterie.
Lyon- 89.
Les valeurs mobilières sont très répandues parmi le peuple; elles ne lui arrivent pas toujours par des mains scrupuleuses. De plus les combinaisons véreuses, consistant à faire payer des obligations à lots ou des marchandises par versements successifs, dépouillent beaucoup de pauvres gens; c'est de la contreépargne. En heureuse opposition, nous pouvons signaler une vingtaine de Sociétés d'épargnes accumulées, se rapprochant plus ou moins du type de la Fourmi, et qui font l'opération contraire; c'est-à-dire qui réunissent de petits capitaux pour les faire profiter par le groupement, d'intérêts d'argent supérieurs, et des chances mises en commun pour les tirages de titres à lots.
Les Sociétés de Secours mutuels au nombre effectif de deux cent vingt, réunissent environ soixante-trois mille personnes. La plupart d'entre elles assurent des retraites variant de 60 à 300 fr. Cinquante Sociétés coopératives de consommation, dont la moitié environ ont une existence remontant à 20 ou 25 ans et ont ainsi leurs preuves faites, sont généralement prospères (1); tout en rendant service à leurs adhérents, elles sont utiles à tout le monde en exerçant une influence sur le prix des principales denrées, faussé chez nous comme ailleurs, par la mauvaise organisation du commerce de détail et la multiplicité croissante des intermédiaires. On ne cesse de déclamer contre les patrons dont les bénéfices se réduisent de plus en plus; on se tait sur le détaillant qui enlève au consommateur le bénéfice de ce bon marché, créé par le travail supérieur de l'industrie et du grand commerce. On parle sans cesse d'augmentation de salaires, sans réfléchir à son contre-coup ruineux sur l'industrie et on ne voit pas qu'actuellement, le moyen d'améliorer la condition de l'ouvrier, c'est de ne lui faire payer les choses que ce qu'elles valent. De cet ordre d'idées, est sortie la Société de Logements économiques, créée en 1886, au capital d'un million, avec la participation de la Caisse d'épargne, ce qui lui donne son caractère d'institution de prévoyance. Cette œuvre est jusqu'à présent couronnée d'un plein succès. Tout en assurant à ses actionnaires le revenu normal de 4 °/0, la Société donne aux ouvriers des logements beaucoup plus décents et plus confortables, avec une baisse de prix de 30%, au moins sur les prix courants des loyers de cette catégorie. On capitalise
Le notable abaissement des quatre dernières années n'est pas le résultat d'un retour à la raison des classes ouvrières qui alimentaient la loterie; il correspond au développement de loteries clandestines dont le siège était à Genève.
L'état des choses qui se reflète dans les chiffres ci-dessus est celui qui a précédé l'insurrection de 1834.
(Louis Reybaud. Élude sur le régime des manufactures. Conditions des ouvriers eu soie. 1859.) (1) L'une d'elles, la Touche, est une merveille du genre.
à Lyon des maisons occupées par les ouvriers au taux de 10 à 1 2 "/„ e'1 calculant 40 à ?o "A de non-valeurs; les bons payent pour les mauvais. Les opérations de la Société de Logements économiques, qui seront largement poursuivies (car on annonce dès à présent le doublement du capital qui sera porté à deux millions), pourront exercer une influence capitale sur la question du logement de nos ouvriers.
Les Sociétés coopératives de crédit n'existent pas à proprement parler, à Lyon. La Caisse de Prêts aux chefs d'ateliers, l'Assistance Mutuelle Lyonnaise, tiennent de la bienfaisance en ce qu'elles aident leurs clients par des prêts dont elles exigent le remboursement; la seconde sans intérêts. Dans cette catégorie d'associations mixtes, tenant à la fois de la prévoyance et de la bienfaisance, il faut signaler avant tout la grande Société de secours mutuels des ouvriers en soie, qui compte près de six mille membres, et qui reçoit annuellement une subvention de cent vingt mille francs de la Chambre de Commerce, subvention destinée à former un fonds de retraites d'une importance exceptionnelle. Les patrons de la soierie, par l'intermédiaire de la Chambre de Commerce qui les représentent, ont donc doté leurs ouvriers d'un instrument de prévoyance d'une puissance unique, et qui permet à ceux qui le veulent, d'assurer le repos de leurs vieux jours (1).
Les Sociétés coopératives de production ont échoué ; deux Sociétés coopératives d'imprimerie s'efforcent de vivre, sans grande prospérité.