UN ORFEVRE LYONNAIS, M. ARMAND-CALLI AT
grossier mis sous les yeux des fidèles, des œuvres parlant un plus haut langage au sentiment religieux.
Les beaux travaux archéologiques de M. Didron ont formé les premiers éléments de l'éducation artistique de M. Armand-Calliat, mais ses efforts de rénovateur eussent été vains s'ils ne s'étaient produits dans un milieu propice. Lyon était vraiment le seul terrain préparé à la fondation d'une industrie d'art religieux. Dans ce centre du vieux mysticisme indépendant et pratique, les nobles tentatives du catholicisme libéral devaient trouver de nombreux soutiens. Laprade et Frédéric Ozanam y représentaient Montalembert et Lacordaire; les artistes se formaient en confrérie, où l'on jurait de ressusciter l'art chrétien. Hippolyte Flandrin est, devant le siècle, le témoin le plus connu de ces dispositions d'àme ; il est resté célèbre parce qu'il a su s'échapper à temps du grand couvent lyonnais. D'autres, aussi bien, peut-être mieux doués que lui, sont restés inconnus pour la plupart. Que vous disent les noms de Janmot, Frénet, Gaspard Poncet, J. Pagnon, Paul Borel et Richard, peintres (1); de Dufraine, sculpteur; de Bossan et de Clair Tisseur, architectes? Plus tard, cependant, quand la critique, en quête de résurrections, voudra étudier certaines peintures de Janmot, de Frenet ou de Gaspard Poncet dans les églises où elles sont enfouies, et qu'on inventera le sculpteur Dufraine, qui procède de Michel Colombe, on verra qu'entre 1830 et 1850 on a été sur le point de voir s'épanouir à Lyon une grande école d'art chrétien. Pour cela il n'a peut-être manqué que quelque lumière jetée à temps sur ces noms, quelque encouragement donné à des imaginations que l'indifférence a glacées.
M. Armand-Calliat a trouvé dans cette famille d'artistes, pénétrés d'un grave sentiment chrétien, des collaborateurs naturels qui ont décidé de son succès. L'architecte Bossan avait la foi absolue des vieux âges. Son art l'exprimait. Ses églises de Couzon, d'Ars, de la Louvesc sont d'un artiste puissant; sa dernière œuvre, œuvre énorme, la grande basilique de Fourvières, n'est pas la meilleure; sa belle imagination s'y est parfois égarée dans un symbolisme inextricable. Bossan avait été séduit par les édifices élevés en Sicile par les Normands, au douzième siècle, sous l'influence byzantine; son art découle de cette source première, et M. Armand-Calliat, qui se fait grand honneur en
(1) II ne faut pas confondre ce Richard (Irénée) avec Richard (Fleury), le peintre de genre de l'ancienne école Ivonnaise.
sachant appeler Bossan son maître, a suivi les traditions de la même école. Mais, tout en renouant la chaîne des temps avec Montréal et Palerme, l'atelier lyonnais a su préserver son originalité. C'est par un jugement sagace qu'il s'est rattaché, à peu près uniquement, à ce style roman qui sait retourner en Orient et en rapporter ce sentiment de l'éclat et du mystère qui frappe plus que tout autre dans la parure des temples. De plus, ce style restera toujours compris, il est celui des Latins; le gothique est un miracle du cœur chrétien qui ne peut pas se reproduire.
L'atelier d'Armand-Calliat repose sur trois forces : l'unité de sentiment, l'unité de style, l'unité de travail. Ces trois unités se trouvent encore plus rarement réunies dans la production des ateliers d'art que les fameuses unités classiques. L'unité de sentiment dans les œuvres de cet atelier provient d'une même croyance. L'unité de style est un acte de choix, puis de volonté. L'esprit critique, l'amas des connaissances, l'asservissement à la clientèle détruisent la personnalité dans notre architecture et dans nos industries d'art. Qu'attendre d'un architecte infortuné, d'un décorateur ou d'un artiste industriel quelconque, auxquels la fantaisie du client demande de se plier à tous les styles, de produire tour à tour de l'antique, du moyen-âge ou du rococor C'est ainsi qu'on aboutit à un art qui possède une grande intelligence de tout et le vrai sentiment de rien. L'orfèvre lyonnais s'est mis à une seule école dont il s'est bien pénétré, et il s'y est tenu; il a singulièrement limité sa clientèle en lui imposant ses goûts et en ne subissant pas les siens. Les intérêts peuvent en souffrir, mais c'est à ce prix que l'on conserve sa valeur.
Outre l'unité de sentiment et de style, l'atelier formé et dirigé par M. Armand-Calliat donne l'exemple d'un travail discipliné et quasi familial. Le spectacle en est pittoresque; un romantique, s'il en existe encore, serait heureux de le contempler. Après avoir gravi l'une des plus rudes voies de la montagne de Fourvières, au point de partage de la cité romaine et de la ville du moyen-âge, à l'ombre des couvents sans nombre, on découvre avec peine, masquée qu'elle est par une haute muraille et un jardinet de végétation très libre, une pauvre maison, sorte de vaste échoppe à deux étages, qui paraît suspendue aux flancs du coteau. C'est notre atelier. La lumière, le pénétrant sur une seule face, détache vivement sur le fond des pièces obscures, encombrées de modèles noircis et de débris de métaux, des ouvriers graves, silencieux, rappelant les bonnes figures sincères et fines qu'on voit dans les tableaux des primitifs; dans
leurs mains s'anime et brille l'argent des croix, des calices et des monstrances ; un grand séraphin de bronze, qui attend sa dernière parure d'or et d'émail, élève ses bras au milieu d'un groupe d'hommes et semble les bénir. Il n'y a là qu'une quarantaine d'ouvriers artistes; la plupart sont dans ce vieux cadre depuis l'origine de l'atelier. L'un d'eux, Meunier, a quarante ans de services; son fils est assis à côté de lui ; comme pour son père, son rêve de la vie sera suffisamment satisfait en dégageant du métal quelques frissonnements et quelques douces
images.
Le maître lui-même a sa maison jointe à l'atelier; il est toujours au milieu de ses collaborateurs, on pourrait dire de ses amis. Les procédés de travail sont rudimentaires ; pas une machine-outil; seul, un vieux tour représente la mécanique de la plus pauvre manière. Le fin marteau du repousseur, les quelques instruments délicats du ciseleur aident seuls l'action directe de la main. La fonte ne s'emploie que pour les pièces d'une grandeur exceptionnelle, pas d'estampage, de surmoulage, de sujets rapportés, le travail est « pris dans l'oeuvre » ; le procédé du « repoussé » est particulièrement employé, comme se prêtant mieux à l'application des émaux qui décorent presque toutes les pièces.
L'émaillerie elle-même est tout à fait remarquable; on peut dire que l'atelier d'Armand-Calliatest coloriste; c'est là que se révèle plus complètement l'action du chef. Si le mérite de l'esprit dirigeant peut être partagé avec l'architecte Bossan, qui a fourni tant de beaux dessins, ou avec un sculpteur tel que Dufraine, dont la statuaire donne tant d'accent aux compositions, l'émaillerie lui appartient tout entière quant aux emplois si nouveaux de la couleur. M. Armand-Calliat n'use pas de l'émail peint qui flotte au-dessus des surfaces; il préfère à bon droit le vieux procédé du « champ levé », aux tons plus profonds et plus vibrants, qui s'incorpore à l'objet et qui l'épouse. On ne saurait trop recommander aux adeptes de l'art séduisant de l'émail l'étude des pièces exposées par M . Armand- Calliat, et, si l'on veut classer leur mérite, on pourra ensuite aller voir les émaux de Barbedienne ou ceux des orfèvres de Moscou, qui font quelque bruit dans le monde. Il y a dans l'art de l'émailleur lyonnais toute une mine d'effets nouveaux, quelques-uns obtenus par la dégradation de même ton : on observe aussi combien l'équilibre difficile entre les émaux et les gemmes est bien observé. M. Armand- Calliat obtient également des effets tout à fait particuliers par l'emploi des émaux de niellure d'un beau noir profond, servant de fond à des réserves d'argent. On remarquera dans les objets qui composent la « chapelle » de Mgr l'archevêque
LYON A L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE l88o
d'Aix, comment l'émail noir, ainsi traité, forme imparti décoratif d'une richesse originale et sévère.
Ces réflexions permettront peut-être de reconnaître quelques-unes des causes de la supériorité de cette industrie, qui se rattache au passé dans la mesure où il le faut, lui empruntant encore plus ses méthodes de travail individuel que ses modèles. Encore une fois, la part faite à l'archéologie y est modeste. Si l'on constate quelques ressouvenirs dans la construction de ces petits monuments de matières précieuses, il n'y en a point dans ce qui leur donne l'expression et l'aspect, c'est-à-dire dans les figures et dans la couleur; les figures ont de la modernité, de la vie de notre temps; les colorations sont des inventions. En outre, cet art, étant symbolique et sentimental, échappe à la banalité. Chaque pièce raconte son histoire; c'est pourquoi les modèles composés pour l'une ne servent pas pour l'autre. Ce n'est point chez M. Armand-Calliat qu'on retrouve sans cesse répétés ces emblèmes de vente courante et de commerce; ces vertus théologales ou cardinales, ces sacrés-coeurs, ces « gloires » et ces anges qui doivent s'adapter à tous les objets du culte. L'histoire des saints s'écrit sur l'or et sur l'argent dans l'atelier d'Armand-Calliat, et « le jardin délaissé des antiques légendes » refleurit dans ses émaux.
On peut signaler comme les types représentatifs de la fabrication : les pièces malheureusement isolées du grand ensemble décoratif de l'église de Berchem-lez-Anvers, le reliquaire de Saint-Louis de Carthage, ceux de Sainte-Roseline etde Saint-Bernard-de-Menthon, l'ostensoir de Saint-Françoisde-Sales, la chapelle de l'évèque de Monaco, les coffrets de l'Alliance catholique. Le reliquaire de saint-Louis de Carthage a été commandé par le cardinal Lavigerie; il est destiné au lieu où Saint-Louis mourut. C'est un monument d'orfèvrerie de sept pieds de hauteur. L'idée symbolique est tout de suite saisie ; comme dans toutes les grandes choses d'art, l'œuvre claire est embrassée d'un seul coup d'oeil. Sur un socle aux puissants rinceaux fleuris, porté à ses angles par des dragons ailés, deux grands anges, vêtus de la longue et souple cotte de mailles des chevaliers du xine siècle, soutiennent d'un geste superbe une réduction de la Sainte-Chapelle qui doit servir de châsse aux reliques de saint Louis. L'effet de ces anges militaires, élevant dans l'espace le charmant édicule, est vraiment saisissant; une délicatesse inouïe s'ajoute sans dommage à l'ampleur dans l'exécution. L'ostensoir de Saint-François-de-Sales se distingue par sa belle composition, ses délicieuses figurines et la richesse des matières