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LA FABRIQUE LYONNAISE DE SOIERIES IJ
industrie d'élégance raffinée que les autres fabriques cherchent vainement à déposséder en plagiant ses dessins, en soudoyant ses ouvriers, devient au xixe siècle, dans le domaine de la grande production et du bon marché, l'initiative de ces mêmes fabriques. Elle ouvre la voie, soit par les mélanges de divers textiles, soit par l'économie des matières premières; elle provoque les améliorations de son propre outillage et de l'outillage de toutes les industries préparatoires de sa matière première ; ses marchands de soie, commerçants et industriels à la fois, vont initier l'Espagne, les pays du Levant, l'Inde, le Japon, la Chine, aux méthodes les plus perfectionnées de la filature de la soie.
Lyon n'est pas seulement le plus grand atelier du monde pour l'industrie de la soie, il est plus encore : il en est la grande école.
Nulle part, si l'on excepte les fabriques d'importance secondaire comme les vieilles fabriques anglaises, résignées à se cantonner dans certains genres spécialement appropriés à ce mode de travail, et les fabriques américaines créées de toutes pièces par un régime protecteur à outrance ; nulle part, le tissage mécanique n'a acquis une aussi grande ampleur et n'a été appliqué à d'aussi nombreux tissus qu'à Lyon.
Une enquête dont les chiffres ont été puisés aux sources les plus sûres, puisqu'ils ont été relevés sur le rôle des patentes, nous apprend que sur les 8^ à 90,000 métiers qu'elle a occupés en 1888, la Fabrique lyonnaise a fait battre, tant à Lyon que dans les départements voisins, plus de 20,000 métiers mus mécaniquement, savoir :
partements
Nombre de métiers mécaniques
Rhône
Isère
Loire
Savoie
Ardèclie
Drôme
Ain
Haute-Savoie
Haute-Loire
Saôue-et-Loire
Vaucluse
Gard
Puy-de-Dôme
Métiers de tulle
et dentelles de soie
Total 20,154
lyon S9. — 3
Or, d'après les statistiques allemandes, la fabrique de Crefeld, la plus importante de l'Allemagne, qui trouve cependant, pour la fabrication spéciale du velours et de la peluche à bas prix, des conditions particulièrement favorables au tissage automatique, n'a occupé en 1888, que 4,086 métiers mécaniques à côté de 21,692 métiers à la main (1).
A Zurich, d'après la dernière statistique de la Société de l'industrie de la soie, on comptait, au 51 décembre 1889, 6,476 métiers mécaniques seulement à côté de 23,263 métiers à la main (2).
La Fabrique lyonnaise ne s'est donc pas dérobée à la loi de la grande industrie (3). Cependant, et c'est l'un de ces mille traits de mœurs industrielles qui déconcertent tant les étrangers curieux d'étudier notre industrie si insaisissable dans ses contrastes et son originalité, l'antique organisation du travail à
(1) D'après le dernier compte rendu des travaux de la Chambre de commerce de Crefeld, la fabrique de Crefeld a occupé en 1S8S :
Métiers à la main Métiers mécaniques
Velours en pièce 8.568 2.015
Rubans en pièce 238 25
Étoffes 12.886 2.048
àr.778 Rubans à la main et mécanique 77
Totaux 25.855
(2) Statistique des métiers occupés au 31 décembre 1889 dressée par la Société de l'Industrie de la soie du canton de Zurich :
Canton de Zurich 12.448 \
Autres cantons 9-974 Métiers a la main 1 Hors de la Suisse 219 V 23.265 métiers.
Métiers Jacquard 624
Métiers de velours »
( Unis et armures 5-799 )
Métiers mécaniques j Jacquard 501 ! 6.476 métiers.
' Velours 176 )
(3) Eu 1862 l'application du tissage mécanique au travail delà soie était encore très discutée et dans un rapport sur l'Exposition de Londres présenté au Conseil fédéral suisse, le Dr P. -A. Bolley, professeur de technologie chimique à l'École polytechnique de Zurich, attribuait la décadence de la fabrique de soieries de Manchester à l'emploi presque exclusif des métiers mécaniques.
LA FABRIQUE LYONNAISE DE SOIERIES IÇ
Lyon a été respectée. Ces grands établissements sont, pour la plupart, l'œuvre d'industriels intermédiaires exécutant, sur un plus large théâtre, à l'exemple des chefs d'atelier de la Croix-Rousse, le tissage à façon. Des 188 établissements de tissage mécanique de la soie recensés dans notre région, sur le rôle des patentes de 1888, 34 seulement appartiennent en propre aux fabricants lyonnais ; les 154 autres ont été créés par des entrepreneurs de travail à façon.
Les fabricants lyonnais, habitués de longue date à s'affranchir du souci d'un matériel industriel, trouvent dans cette constitution originale qui survitaux petits ateliers, les avantages de la grande manufacture et en même temps une liberté d'allures précieuse pour une industrie dépendante de tous les caprices de la mode. Ainsi est née cette légende, si accréditée à l'étranger, que notre industrie est restée rebelle au régime des vastes organisations de tissage mécanique. Si l'on n'aperçoit pas les panaches de hautes cheminées fumantes sur le plateau de la Croix-Rousse, celles-ci peuplent les campagnes des départements circonvoisins où notre industrie, remontant en quelque sorte à ses origines pastorales — telle qu'on la voit encore chez les peuples de l'Asie — a de nouveau associé la culture des champs au tissage de la soie.
Dès les dernières années de l'Empire, les métiers ne restent plus agglomérés sur certains points de la ville, dans le quartier de Saint-Just et sur les rives de la Saône, du xve au xvine siècle, à la Croix-Rousse, Vaise, la Guillotière, les Brotteaux au xixe siècle. Le jury de l'Exposition nationale de 18 19 constate déjà, à propos des étoffes mélangées « qu'il a fallu associer les campagnes, dans un rayon de plus de deux myriamètres, à cette branche de la prospérité lyonnaise ». Bientôt le mouvement se propage des faubourgs aux communes voisines, et le recensement prescrit par M. de Gasparin, préfet du Rhône, à la fin de 1833. nous apprend que sur les 31,083 métiers recensés dans le département, 5,263 étaient déjà disséminés, à Tarare, à l'Arbresle, à Saint- Genis-Laval, à Neuville, à Limonest, à Saint-Laurent-de Chamousset, à Givors, au Bois-d'Oingt, etc. (1). Et M. Arlès-Dufour, dans une brochure publiée en
(1) Les 31,083 métiers, recensés le Ier novembre 1833 par les soins de M. de Gasparin se divisaient de la manière suivante: Lyon 16,857 métiers, la Croix-Rousse 6.259, 'a Guillotière 2,300, Vaise 404, soit pour l'enceinte de ville actuelle 25,820 métiers.
Cantons de l'arrondissement de Lyon : l'Arbresle 1,022, Saint-Genis-Laval 958, Neuville 784, Vaugneray 390, Limonest 320, Saint-Laurent-de-Chamousset 214, Givors 104, Mornant, 82, Condrieu 50, Saint-Symphorien-sur-Coise 31, total 3,955 métiers.
Cantons de l'arrondissement de Villefranche : Tarare 1,170, ISois-d'Oingt 99, Thizy 26, Anse 11, Villefranche 2, total 1,308 métiers.
1834, estimait que si l'on eût fait la même enquête dans les départements de la Loire, de Saône-et-Loire, de la Drôme, de l'Isère et de l'Ain, etc., on aurait trouvé plus de 9,000 métiers de soieries.
A ce moment, commence cette lutte ouverte entre les tisseurs urbains et les tisseurs de la campagne, qui fait explosion avec les émeutes sanglantes de 1831 et 1834. Mais l'impulsion est donnée et toutes les tentatives que les ouvriers lyonnais renouvelleront, à plusieurs reprises en 1848, en 1869, en 1885. pour l'enrayer, ne feront qu'accélérer cet exode. Il est imposé par les nécessités inexorables d'une concurrence étrangère grandissante et d'une production, moins parfaite mais à bas prix, rendue accessibles aux femmes parles perfectionnements apportés à l'instrument de tissage.
Une évolution, disons le mot, une révolution aussi profonde, ne pouvait pas s'accomplir sans des souffrances et des déchirements pour les ateliers à la ville, doublement frappés. Mais s'il était besoin de la justifier, on pourrait dire que, dès le milieu de ce siècle, le tissage mfra muros avait atteint le summum de sa production. Le rayonnement de notre industrie était tellement une loi de progrès économique que, même dans les périodes de prospérité comme celles qui ont précédé et accompagné la réforme économique de 1860, ou qui ont suivi la guerre de 1870-1871, tous les accroissements de l'outillage, soit à la main, soit mécanique, se feront en dehors de la ville; et tandis qu'aujourd'hui il reste à peine dans notre enceinte urbaine 12 à 13,000 métiers de tissage en activité en temps normal, de 35 à 40,000 qu'on y comptait pendant la plus brillante période des étoffes façonnées et brochées, le nombre des métiers dans les campagnes n'a pas cessé de s'accroître (1).
A l'ancienne et grande unité du travail dans l'enceinte de la ville, la marche du temps a substitué cette trinité du travail à la main, dans la ville, avec 12 à 13,000 métiers; du travail à la main dans les campagnes, avec 55 à 60,000 métiers, et enfin du tissage mécanique avec plus de 20,000 métiers qui forment, aujourd'hui, dans leur étroite alliance, les trois grandes assises de notre production manufacturière.
(1) D'après deux recensements faits à domicile, dans le courant du mois de novembre 1889, sur la demande de la Chambre de Commerce de Lyon, simultanément par la Corporation des tisseurs lyonnais et parla Chambre syndicale des tisseurs, il existait à cette date à Lyon, d'après l'enquête de la Corporation des tisseurs 16,620 métiers répartis entre 7,060 ateliers, et d'après l'enquête de la Chambre syndicale des tisseurs 17,717 métiers, répartis entre 7,859 ateliers; mais le cinquième de ces métiers est