Juillet
A ce moment on attendait à Lyon trois ambassadeurs (Mohamed-Durvesk-Khan, Akber-Aly-Khan et Mohammed Olchman-Khan), du célèbre et
malheureux nabab Typoo-Saïb, souverain des royaumes de Maïssour, Canara, Calicut, Bisnagar, et Travançor, dans la presqu'île de l'Inde, accompagnés de M. Monneron, capitaine de la corvette du roi l'Aurore et de M. Piveront de Morlat, commissaire du gouvernement. « M. Tolozan de Montfort, dit le procès-verbal de leur réception transcrit dans les registres consulaires, n'ayant reçu aucun avis direct de la marche des ambassadeurs, ni aucune espèce d'ordre de la cour sur la nature des honneurs que le roi entendoit qui leur fussent rendus, prit diverses mesures pour être informé du jour où LL, EE. arriveroient à Lyon.
Il fut successivement instruit que les ambassadeurs étoient partis le 28 juin d'Avignon, qu'ils alloient à petites journées, ne marchoient à peu près que depuis trois heures du matin jusqu'à six heures de l'après midi, qu'ils avoient couché le i juillet à Saint-Vallier et le 2 à Vienne, et qu'ils dévoient partir le 3 de cette ville sous l'escorte de la maréchaussée pour arriver dans l'après-midi à Lyon, où 18 à 20 cipayes composant leur garde avoient récemmment passé, continuant leur route jusqu'à Paris.
D'après cette connoissance de la marche des ambassadeurs, Monsieur le Prévôt des Marchands fit les dispositions que leur prochaine arrivée dans la ville lui parut nécessiter.
En conséquense deux brigades de la maréchaussée à la résidence de Lyon furent placées à la porte de
la Guillotière pour y remplacer celle de Vienne au moment de l'arrivée des ambassadeurs, et les escorter dans la ville jusqu'au logement qui leur avoit cté préparé à l'Hôtel de la Croix de Malte, place Louis le Grand. Cet hôtel fut gardé par des détachemens de la compagnie du guet, à l'effet d'empêcher qu'il ne se jetât trop de monde dans l'hôtel jusqu'au moment de l'arrivée des ambassadeurs et que leurs équipages fussent en sûreté.
La compagnie franche, détachée du régiment Lyonuois et préposée à la garde des portes de la ville, fut placée sur le pont de la Guillotière ; elle étoit soutenue au-dessus de la ville, aux abords du pont, par des détachemens de la compagnie des arquebu.siers et de celle du guet. Le reste de cette dernière compagnie, ainsi que la cavalerie, étoient disposés de manière à prévenir tous les accidents auxquels les engorgemens du peuple pourroient donner lieu.
Une garde d'honneur de cinquante hommes de bourgeoisie, vêtue uniformément, commandée par ses officiers et ayant un drapeau de couleurs, étoit postée au-devant de l'hôtel de la Croix de Malte, place Louis le Grand, et attendoit les ambassadeurs.
A six heures et demie de l'après midi du même jour, jeudi 3 juillet, LL. EE. placées, ainsi que leur suite dans diverses voitures, entrèrent à Lyon au bruit des tambours et des instruments militaires e^ aux acclamations d'un peuple immense accouru sur
leur passage. Elles suivirent la rue de la Barre et entrèrent dans la place Louis le Grand, d'où elles se rendirent à leur hôtel où la maréchaussée les quitta.
Le quartier de bourgeoisie de la place Louis le Grand qui fournissoit la garde d'honneur rendit à LL. EE. les honneurs militaires; les boîtes furent tirées, et le public témoigna par de nouveaux et très vifs applauûissemens le plaisir que lui causoit l'arrivée de LL. EE. qui, de leur côté annoncèrent par leurs gestes être très sensibles au bon accueil qu'elles recevoîent. Elles firent remercier la garde et la prier de se retirer ; mais la bourgeoisie montra le plus vif désir de pourvoir exclusivement à la sûreté de leurs personnes et de tout ce qui leur appartenoit pendant la durée de leur séjour à Lyon.
M. le Prévôt des marchands permit en conséquence que la garde restât, qu'elle fût successivement relevée par un autre quartier, et que les factionnaires du guet, postés dans l'intérieur de l'hôtel pour la sûreté des équipages, rejoignissent leur compagnie.
Aussitôt que M. le Prévôt des marchands fut informé à Lyon de l'arrivée des ambassadeurs, il se transporta à leur hôtel avec les officiers de l'état-major pour les complimenter, prendre leurs ordres et leur offrir tout ce qui pouvoit dépendre de lui. MM. les officiers du régiment de Piémont, infanterie, de passage en cette ville, et qui avoient dîné chez lui, demandèrent à l'accompagner dans cette visite; il les présenta à LL. EE.
Le lendemain vendredi, M. le Prévôt des marchands
envoya quatre corbeilles des plus beaux fruits de la saison aux ambassadeurs, à qui ils parurent faire beaucoup de plaisir.
A onze heures, il alla leur faire visite,accompagné d'un bon nombre d'officiers de la garde et milice bougeoise ayant à leur tête M. Berruyer aîné, capitaine-colonel du quartier de la place Confort. M. le Prévôt des marchands présenta ces Messieurs à LL. EE.
Les ambassadeurs ayant témoigné le désir de voir des manufactures ou étoffes de Lyon, M. le Prévôt des marchands le conduisit chez M. Desvignes, pour voir dorer des lingots, et ensuite chez M. Pernon, fabricant de meubles pour le service de la Cour et de diverses étoffes de goût; tout ce que le fabricant se trouva avoir de beau fut mis sous leurs yeux.
L'après-midi, vers les quatre heures, MM. Fayolle aîné et Imbert-Coloraès, deuxième et troisième échevins, Prost de Grange-Blanche, (avocat du roi et procureur général de la ville), se rendirent en députation au nom du Consulat, auprès des ambassadeurs. M. Fayolle, portant la parole, complimenta LL. EE. au nom du corps municipal.
A cinq heures, LL. EE. honorèrent M. le Prévôt des marchands de leur visite ; il se trouva chez lui une nombreuse société de personnes choisies de l'un et de l'autre sexe; LL. EE. firent à tout le monde l'accueil le plus gracieux; elles acceptèrent quelques rafraîchissemens ; elles remarquèrent avec attention et attendrissement deux bustes en marbre qu'on leur
fit connoître être ceux du roi et de la reine; elles se portèrent sur le balcon de l'hôtel de M. le Prévôt des marchands, y reçurent de la part du peuple qui s'étoit rendu avec afflueiice sur la terrasse et sur les quais des applaudissemens vifs et réitérés qui parureut les flatter infiniment, y jouirent pendant quelque temps de la beauté du coup d'oeil et se rendirent ensuite, dans la voiture de M. le Prévôt des marchands, à la Comédie où l'on avoit préparé l'opéra-comique de la Mélomanie, et un ballet héroïque en trois actes à grand spectacle, intitulé Actius et Fiilvie. Avant de sortir de chez M. le Prévôt des marchands, LL. MM. acceptèrent un plan qu'il leur offrit de la ville de Lyon, vue du côté de Fourvières ainsi que la gravure de la statue équestre de Louis XIV, érigée sur la place de Bellecour.
A la Comédie, LL. EE. furent placées, sur un très grand sopha, sur le devant de l'amphithéâtre ; Aga Saheb, fils du second ambassadeur; Ghoulamy Saheb, neveu du troisième, quelques personnes de leur suite et les officiers du roi qui les accompagnoient, étoient placés, savoir : les deux premiers sur des fauteuils, et les autres sur des chaises à quelque distance du sopha; M. l'Intendant qui s'étoit rendu chez M. le Prévôt des marchands pendant la visite des ambassadeurs, occupoit un fauteuil à côté le troisième, et M. le Prévôt des marchands, un autre à côté le premier, ces deux fauteuils joignant le sopha.
Les autres places de l'amphithéâtre qui avoient été
gardées jusqu'au moment de l'arrivée des ambassadeurs, étoient en grande partie occupées par les officiers du régiment d'Enghien-infanterie, arrivé ce même jour à Lvon. et que M. le Prévôt des marchands avoit présentés à LL. EE. dans leur hôtel.
Un tapis de velours, bordé d'un large galon d'or, étoit tendu au devant de l'amphithéâtre ; un très gros lustre étoit placé au dessus; tous les corridors par où LL. EE, dévoient passer étoient éclairés de bougies, Le public, qui garnissoit complètement le spectacle, réitéra ses applaudissemens lors de l'arrivée et de la sortie de LL. EE. qui témoignèrent leurs remerciments par leurs saluts et leurs gestes.
Le samedi 5 au matin, M. le Prévôt des marchands alla visiter LL. EE; l'après-midi, il retourna auprès d'elles, les accompagna dans la visite qu'ils firent de la bibliothèque du Grand-Collège et de l'Hôtel-de- Ville, d'où elles se rendirent à pied dans la salle des spectacles, où il y avoit bal paré.
Le dimanche 6 au matin, M. le Prévôt des marchands envoya à LL. EE. divers présens en glaces et en corbeilles de fruits.L'après-midi,entre trois et quatre Iteures elles allèrent faire une visite à M. Terray, intendant, chez qui M. le Prévôt des marchands se trouvoit ; après quoi elles montèrent dans la voiture de M. le Prévôt des marchans et se rendirent aux Brotteaux: Aga-Saheb et Ghoulamy-Saheb prirent place dans la voiture de M. l'Intendant.
Après avoir joui de la beauté de la promenade et
du coup d'œil brillant et varié qu'elle offrait, LL. EE. se rendirent dans la maison du sieur Antoine Spréafîco, située aux Brotteaux ; une société distinguée et nombreuse s"y étoit à l'avance rendue ; une forte garde de la compagnie franche, commandée par ses officiers, y étoit postée, et l'on s'y étoit disposé à lancer trois ballons aérostatiques de la hauteur de vingt-cinq pieds construits en papier à Annonay et apportés de cette ville par M. Monneron. Les dispositions pour le départ de ces ballons étoient dirigées par le sieur Fontaine, l'un des aéronautes qui montèrent le grand ballon Montgoljîcr au mois de janvier 1784.
Au sortir des Brotteaux, LL. EE. furent conduites à la Comédie, où l'on donna une représentation de Rose et Colas, (ï A miette et Luhin et d'un grand ballet, spectacle qu'elles avoient demandé. Dans les deux opéras-comiques, la dame Dugazon, pensionnaire du roi, première actrice de la Comédie Italienne de Paris, remplit les rôles de son emploi.
Le jour du lundi 7 ayant été fixé pour le départ des ambassadeurs, on fit les dispositions nécessaires pour la sûreté et les honneurs de leur marche dans l'intérieur de la ville jusqu'à la porte de Vaise, par où ils dévoient sortir pour continuer leur route jusqu'à Paris, passant par le Bourbonnois.
A une heure après-midi du même jour, M. le Prévôt des marchands se rendit à l'hôtel des ambassadeurs, leur présenta ses hommages, les remercia de l'honneur qu'ils avoient fait à cette ville, leur sou-
haita un bon voyage, et prit congé d'eux. Il reçut les remercimens les plus affectueux exprimés tant par leurs gestes que parla bouche de Mohamed- A ssard- Oulah, interprète du roi à l'île de France, chargé des fonctions d'interprète de l'ambassade. »
Arch. de la ville de Lyon, BB. 348 publ. dans la Ti^eviie du Lyonnais Yl, 127-133.
Grimod de la Reynière, dans une ((Lettre à M. Mercier » , insérée par lui dans l'ouvrage qu'il intitule modestement Peu de chose, (Neufchâtel et Paris 1788, in 8° p. 49), fait de notre ville une description intéressante au moment où la Révolution était sur le point de la bouleverser :
« Vous voulez savoir, mon ami, mon sentiment sur la ville de Lyon : c'est comme si vous demandiez à un amant ce qu'il pense de sa maîtresse. J'ai reçu tant de marques d'estime, de bienveillance et d'affection depuis que j'habite cette aimable cité, que je n'ose en porter un jugemenc, car plus il se rapprocheroit de l'exacte vérité, et plus vous pourriez croire qu'il ne m'est dicté que par la plus expansive reconnoissance.
Il faut cependant essayer de contenter votre curiosité qui ne se paieroit point d'une excuse plus spécieuse que solide. Il faut tâcher de vous faire connoître un peuple qui me paroît avoir les agrémens de nos compatriotes sans partager leurs vices, et ce
tableau consolant pour les mœurs et l'humanité ne déplaira pas au philosophe courageux et sensible qui a peint avec tant de grâces et d'énergie nos travers et nos ridicules.
Cette ville est tout entière au commerce, et c'est peut-être à l'activité qu'il commande qu'elle doit ses vertus. L'oisiveté amène le désordre, mais l'amour du travail enfante nécessairement celui de ses devoirs, et lorsqu'on ne songe qu'à les remplir, il est rare qu'on pense à troubler l'ordre moral de la société. Paris, vous le savez, est peuplé d'êtres oisifs, et leur existence est un problème dont une industrie coupable peut seule donner la solution. ... Là
Tout flatlein- vit aux dépens de celui qui l'écoute...
L'âme y est flétrie par le besoin, le cœur altéré par l'exemple; le germe de chaque vice s'y trouve développé par la facilité de les satisfaire, et de ce concours de turpitudes sans cesse renaissantes sort cette foule d'êtres corrompus qui végètent dans la honte et meurent sans avoir commencé de vivre.
Q.u'ici le tableau est différent 1 Si les fortunes y sont moins excessives, les besoins y sont moins impérieux ; si chacun n'a pas l'abondant superflu, tous jouissent au moins de l'exact nécessaire. La fainéantise n'ose point se montrer dans un lieu où tout homme se trouve honoré par le travail.
Comme chacun y est occupé de ses affaires, personne n'a le temps d'être dupe, et les chevaliers d'industrie vont exercer un talent qui ne leur attireront
ici que l'attention des magistrats et des dangers sans profit et sans gloire ; je dis sans gloire, car vous savez que dans ce siècle philosophe, les filous ont aussi la leur. Ce n'est peut-être pas la plus usurpée.
De cette activité qui se porte à tous les endroits de la ville, il résulte un tableau fait pour intéresser l'observateur. A Paris, on court, on se presse, parce qu'on y est oisif, ici l'on marche posément, parce que l'on y est occupé. Le négociant, le marchand, l'artisan, l'ouvrier, tous songent à leurs affaires en les faisant ; tous portent sur leur visage l'empreinte de la réflexion ; et l'on voit que, si leur intérêt les occupe, cet intérêt n'est pas fondé sur le malheur des autres. Le commerçant doit aimer sa patrie, le rentier n'aime que lui même.
L'industrie est poussée ici au dernier degré de perfection. La main d'oeuvre y est à bas prix, et l'on y exécute des ouvrages admirables avec des sommes modiques. L'ouvrier se contente d'un léger bénéfice , le fahiicant aime mieux accroître modérément ses fonds par une prompte circulation, que de les doubler par les risques inséparables d'une longue attente. Les affaires s'y font avec une promptitude et une confiance, une bonne foi, que je n ai vues qu'ici et qui peut-être ne pourroient exister ailleurs. Les faillites y sont très rares, et plutôt l'effet du malheur que l'ouvrage de la cupidité ; enfin l'on peut dire que si le dieu du commerce a fondé à Lyon son principal temple, il n'y est honoré que par des mains pures, et n'y reçoit que des victimes 5an-> taches.
IjO LYON A LA VEILLE Dli LA RÉVOLUTION
Si de l'état du commerce nous passons à celui des sciences, des lettres et des arts ; vous serez assez surpris de leurs progrès au milieu des calculs de l'intérêt et des soins du négoce. Le Lyonnois a naturellement de l'esprit. Il conçoit facilement ; il s'exprime avec grâce ; il a pour les étrangers cette affabilité qui naît d'un cœur confiant et facile, et qu'il fiiut distinguer de cette politesse étudiée, masque d'une âme éteinte qu'on donne et qu'on prend si souvent à Paris pour un véritable intérêt. De ces dispositions heureuses naît une aptitude, un désir de s'instruire, qui, lorsqu'il trouve à les satisf;iire, le rend sensible aux charmes de l'étude et de la littérature. C'est surtout dans la génération actuelle que l'on remarque ce besoin d'apprendre, la source des jouissances les plus durables, et qui parle si impérieusement à ceux qui, comme vous, sont nés pour être les bienfaiteurs du monde qu'ils instruisent et qu'ils éclairent.
Vous attendez, mon ami, que je vous parle aussi des femmes, et je n'aurai garde d'omettre un article sans lequel mon tableau seroit imparfait. Le sexe est ici beaucoup plus beau qu'à Paris ; les femmes y ont de la fraîcheur et de la grâce, et de cette finesse qui rend aimable jusqu'à la laideur ; leurs yeux sont très expressifs, leurs gestes animés, leur langage doux et séduisant ; elles annoncent dès leur plus tendre enfance un esprit très actif, des grâces qui n'appartiennent qu'à elles et dont elles tirent un merveilleux parti. Elles paroissent aimer beaucoup ia parure, mais
plus encore la propreté ; c'est donc en elles moins un projet de séduire qu'un besoin de plaire, sentiment naturel à leur sexe, et qui relève le prix des autres vertus, quand il est, comme ici, contenu dans les bornes de la décence. Les ménages y sont très unis, et l'on n'y connoît point cette classe de femmes désignée à Paris par un nom qui leur convient moins qu'à tout autre ; dont les pièges, sans cesse tendus à la jeunesse et à l'opulence, cachent les plus odieuses manœuvres, qui n'existent que par l'artifice, ne vivent que par le crime, et dont la corruption est portée au degré où elle cesse d'être dangereuse par l'excès même de son audace. S'il en est ici quelques unes, elles rendent hommage aux moeurs, soit en se cachant sous le voile de la plus profonde obscurité, soit en tâchant de se faire prendre pour les épouses de ceux dont elles ne sont que les concubines. Ces efforts ne vous semblent-ils pas une victoire de la vertu sur le vice ?
Le luxe a fait ici comme ailleurs de très grands progrès, mais c'est plutôt un luxe de commodité que d'ostentation. Je connois des villes où la table est sacrifiée à la parure, où, pour me servir d'une de vos expressions heureuses et pittoresques, «on jeûne pour avoir du g:.]on. o A Lyon, chacun est vêtu avec beaucoup d'élégance, les sociétés même les moins opulentes de la société s'annoncent par un extérieur très séduisant, et ce coup d'œii plaît à l'étranger dont les yeux ne se reposent que sur d'agréables objets.
Mais' l'éclat de la garde-robe ne nuit point ici à la solidité de la cuisine. Les tables y sont servies avec abondance et délicatesse ; les maîtres en font les honneur avec plaisir, les femmes avec grâce, et l'on voit à la gaîté qui y règne que ce plaisir n'est point factice et que cette grâce n'est pas étudiée.
Le souper paroît être ici le repas le plus agréable ; toutes les affaires étant finies avec le jour, chacun se livre plus volontiers à la joie de se retrouver ensemble. D'ailleurs la lumière inspire une certaine ivresse que le soleil le plus brillant ne produit jamais Les femmes sont plus aimables ; elles sentent mieux toute l'étendue de leur empire, parce que l'heure s'approche où elles seront moins avares de leurs plus chères faveurs.
J'ai assisté à quelques uns de ses soupers, et je vous avoue, mon ami, que je les préfère aux plus brillants de la capitale. Il y règne une aisance, une aménité, un ton de bonhomie, qui n'exclut ni les grâces, ni la saillie, ni même l'épigramme, mais sou tranchant est émoussé par la gaîté. La sotte médisance, l'odieuse calomnie, l'envie au teint pâle et livide, ne trouvent point à s'asseoir à ces tables occupées parle bonheur, la joie, le sentiinent et la beauté : car vous savez que les gens heureux ne s'occupent ni d'envier ni de déchirer les autres.
Le jeu paroît être ici moins un besoin qu'un usage auquel on n'ose pas encore se soustraire. Vous savez combien je hais cette invention , née pour mettre
l'homme d'esprit de niveau avec les sots; ce puérile ou dangereux emploi du temps qui fait perdre les plus belles heures du jour à remuer de grossières images, ou qui mine en peu de temps les fortunes les mieux établies. J'ai vu avec plaisir qu'on ne connoissoit point ici les excès de cette passion stupide avec tant de moyens de la satisfaire. On joue pour s'amuser, mais joue qui veut. Dans une assemblée de quinze personnes, je n'ai vu que deux tapis verts, et leurs acteurs même prennent souvent part à la conversation des assistants. Voilà comme j'aime la société, et cette liberté laissée à chacun de s'amuser comme il lui plaît prouve un grand nsage du monde et un grand savoir des convenances dans la maîtresse de maison qui permet qu'elle existe chez elle. Le spectacle est ici le principal et presque le seul amusement; c'est le rendez -vous diurne de tous les gens occupés ; c'est là qu'ils viennent se délasser l'esprit et lier pour le soir quelques soupers aimables Ce spectacle présente un bon ensemble ; mais vous savez que l'opéra-comique a chassé Melpomène et Thalie de presque tous les théâtres de province. Le public, qui fait de la comédie plutôt une récréation qu'une étude, prétère une jolie ariette bien chantée à une belle tirade quelque fois mal rendue. Je suis trop poli pour décider à Lyon qu'il ait tout à fait tort, mais je gémirai avec vous sur ce goût exclusif qui ne permet plus aux sujets de se former, et qui amènera tôt ou tard la décadence d'un art, qui depuis
longtemps est pour vous une occasion de gloire, et qui a toujours été pour moi une source de plaisirs.
Afin de contenter tous les goûts, il a donc fallu faire ici marcher de front les trois genres : la déclamation, le chaut et la chorégraphie. Ces deux dernières parties du spectacle laissent peu de chose à désirer ; la première offre plusieurs sujets remplis de zèle et d'intelligence, et auxquels il ne manque que de bons conseils et plus d'encouragemens pour développer des lalens très réels et faits pour honorer l'art dramatique. Le directeur, (M. Collot d'Herbois), est votre ami : ce mot renferme son éloge, et me dispense de vous répéter combien il est fait pour être celui de tous les gens de lettres par les qualités de son cœur et de son esprit.
Voilà, mon ami, une lettre bien longue, et cependant je ne vous ai point parlé du physique de la ville dont j'ai entrepris de vous crayonner l'esquisse. Mais cet objet n'est point de mon ressort. Assez d'autres sauront vous conter l'agrément de sa situation, la beauté de ses édifices, l'étendue de ses superbes quais, la propreté de ses rues, l'ordre admirable qui règne dans la poUce, l'excellente administration de ses hôpitaux, etc., etc. Si je joignois à ces tableaux celui plus intéressant encore des vertus civiques et vraiment aimables de M.Tolozan de Monifort, prévôt des marchands et commandant de cette ville, mon épître formeroit un volume, et c'est une lettre que je voulois vous écrire.
Je ne la terminerai pas sans vous parler de l'Académie. Elle renferme un grand nombre de savans et de littérateurs illustres, et j'avoue que j'ai été surpris de ne point vous trouver inscrit sur cette honorable liste. Les gens de lettres les plus célèbres de la capitale sont au nombre de ses associés, et les noms des Académiciens résidens prouvent combien l'on chérit ot l'on cultive à Lyon les arts, les sciences et la littérature. Les savans sont ici, comme à Paris, aimables, studieux et communicatifs : mais l'Académie n'a ni la morgue, ni la charlatanerie de plusieurs de nos sociétés littéraires. Si les lumières et les connoissances ont tait autant de progrès ici que chez vous, l'on peut assurer que l'esprit d'indulgence, d'aménité et de véritable philosophie y en a fait davantage.
Adieu, mon ami. Je pars ou plutôt je m'arrache sous peu de cette ville déhcieuse. Mes regrets seroient moins vifs, si c'étoit pour me rapprocher de vous. Mais hélas! je vais encore m'en éloigner davantage. Il faut suivre sa destinée. Mais si l'on ne peut commander aux circonstances, on dispose au moins de ses sentimens, et vous savez combien ceux que je vous ai voués sont inaltérables.
J'ai l'honneur d'être etc.
Grimod de la Reynière.