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LES PRIX

Les prix de vente sur un marché, comme celui de Lyon, constituent le total de plusieurs éléments : prix d’achat des cocons ou prix-matière ; frais de main-d'œuvre industrielle, nécessaires à la transformation de ces cocons en soies grèges ou ouvrées ; enfin, dépenses commerciales variées : emballage, magasinage, transport, assurance, conditionnement, courtage et crédit de cent jours, conformément aux usages de Lyon, taxe sur le chiffre d’affaires, intérêts des sommes immobilisées par ces achats de matières premières, commissions des intermédiaires et du marchand de soie.

De ces trois éléments, le plus considérable est le prix-matière. En supposant une grège de France à 350 francs le kilo, il représente à lui seul de 285 à 290 francs (1), et la filature de 35 à 40 francs. Il reste donc peu de chose pour les dépenses commerciales et les commissions.

Avec les soies ouvrées, il faut encore ajouter les frais de moulinage, soit aujourd’hui une moyenne de 15 francs. Mais il n’y a pas de rapport fixe entre le prix des grèges et celui des ouvrées. Quand la mode favorise les ouvraisons, les prix dépassent facilement ce taux. Dans le cas contraire, le marchand de soie, qui se voit acculé à la mévente, n’hésite pas à faire des sacrifices, afin de ne pas prolonger l’immobilisation de son argent. La marge entre soies grèges et soies moulinées se réduit alors à peu de chose.

Le marchand de soie-filateur, qui achète lui-même ses cocons, est obligé de faire le détail de tous les éléments qui précèdent. Quand il prend la soie sous la forme grège ou ouvrée, les choses sont beaucoup plus simples. Une grège de Chine, vendue à Lyon 350 fr. le kilo, usages (2), représente d’abord un chiffre d’environ 315 fr., qui est, au change de 11 fr. par taël, la « parité » au kilo, d’un prix de 1.700 taëls pour un picul chinois (environ 60 kilos). La différence, 35 fr.

(1) Ces chiffres ne s’établissent pas simplement sur les cours des cocons frais, précédemment indiqués (Cf. chapitres IV et V), mais aussi et surtout sur les marchés de cocons secs, très variables d’une campagne à l’autre suivant les circonstances, et qui peuvent s’écarter ainsi très sensiblement du prix initial des cocons frais. Une boutade du métier dit : « cocons chers, soie bon marché » (il s’agit des cocons frais), ce qui signifie qu’un marchand peut se trouver obligé de vendre sa soie au-dessous du prix de revient. L’expression symbolise tous les risques et toutes les craintes de la profession. Naturellement l'inverse est également vrai.

(2) Cest l’expression consacrée,

environ, correspond aux frais de transport, assurances, taxes, usages et commissions des intermédiaires.

Quels sont maintenant les facteurs, qui influent sur l’établissement des prix, et plus spécialement du prix-matière ? C’est d’abord la qualité des matériaux. Des soies filées à l’européenne ont plus de valeur que des soies natives. D’autre part toutes les grèges n’ont pas les mêmes qualités physiques et chimiques, de telle sorte qu’une grège d'Italie est généralement considérée comme supérieure à une grège du Japon, et plus encore, à une grège de Canton. Mais il ne faut pas exagérer ces différences, car tout est subordonné à l’usage que prévoient les fabricants. Ici encore, quand la mode favorise tel genre de soieries, les soies les mieux appropriées font prime sur les marchés. Plus tard, avec une autre mode, il est possible qu’elles ne retiennent plus l’attention des acheteurs.

Une action plus importante est ici, comme partout, celle de l’offre et de la demande. Mais ces deux forces n’ont plus aucun caractère local. Elles sont devenues mondiales. Toutefois, certains centres, plus importants que d’autres, ont l’initiative des mouvements de hausse ou de baisse. Ils ont un rôle directeur, tandis que les autres sont obligés de subir, d’une manière plus ou moins passive, leur influence.

Enfin, depuis la guerre, le facteur essentiel sur des marchés, comme celui de Lyon, est le change. Pour le démontrer, il suffira de dire que si le yen était resté au pair, la grège du Japon n’aurait pas dépassé, à Lyon, le prix de 170 francs en 1920, à l’époque de la plus forte hausse, au lieu de 430 francs. De même, elle n’aurait coûté que 109 francs au 15 mars 1923, au lieu de 345 francs. Le supplément, formidable, puisqu'il arrive à dépasser les deux tiers du prix effectif, représente la différence des changes et intervient uniquement pour racheter la dépréciation de notre monnaie.

Déjà avant la guerre le change intervenait dans une certaine mesure, Par exemple, il y a toujours eu une légère dépréciation de la devise italienne, par suite de Pabus du papier-monnaie au delà des Alpes. De même, en Extrême Orient, dans l'Inde, la Chine et l’Indo-Chine, lPusage du monométallisme à base d’argent obligeait le commerce étranger à tenir compte des variations de valeur de ce métal. La base de ce change était le cours du métal argent à Londres,

PHYSIONOMIE DU MARCHÉ elT

exprimé en pences, par once. On tenait grand compte à Lyon de ces cours, qu’il était nécessaire de connaître pour établir les prix d’achat,

Tous ces mouvements étaient peu de chose à côté des fluctuations actuelles. D’autre part, en Extrême Orient, le change, au lieu de nous être favorable, nous est devenu tout à fait contraire. Bien que la valeur du métal argent, après avoir subi, comme toutes choses, en 1919-20, une forte augmentation, (90 pences), soit retombée à des prix assez voisins de l’avant guerre (32 ou 33 pences contre 25 et 28), une monnaie d’argent vaut encore mieux qu’une, monnaie de papier. Par là même, ce qui domine aujourd’hui, c’est la relation de monnaie saine à monnaie dépréciée, avec le dollar américain et la livre sterling pour base, la valeur du métal argent n’ayant plus actuellement qu’une influence secondaire sur les variations des changes orientaux.

L'influence de ces changes s’est répercutée dans lé monde entier. L’Extrèême Orient donnant aujourd’hui plus des quatre cinquièmes de la production mondiale, il est évident que le prix des autres soies est obligé de se mettre à l’unisson. Autrefois, les soies asiatiques avaient entraîné tous les prix vers la baisse. Depuis la guerre, elles les ont entraînés vers une hausse fantastique.

Dans l’évolution des prix (1), retracer les fluctuations du marché de Lyon, c’est donc résumer en quelque sorte tout le commerce de la soie. L’ère vraiment moderne commence avec la maladie du ver à soie. D’abord l’anéantissement des récoltes européennes provoqua un violent mouvement de hausse. De 1861 à 1868, les organsins d'Italie, par exemple, passent de 74 francs à 140 francs le kilo. Puis l’arrivée, en grandes quantités, des soies asiatiques, d’abord par Londres, puis par Lyon, détermina une baisse, qui devait se prolonger jusqu'aux environs de l’année 1892. Il y eut bien quelques accidents, comme la crise de 1876, provoquée par une mauvaise récolte italienne. Les organsins d'Italie, partis de 62 francs le kilo en avril, montèrent à 121 francs et retombèrent brusquement à 71 francs l’année suivante. Mais, dans l’ensemble, pendant cette période, les prix se sont caractérisés par une diminution lente et régulière, de moitié ou même des

(1) D’après les chroniques du Bulletin des Soies et les publications de la maison Chabrières, Morel et Ci°.

trois quarts. En 1892, l’organsin de France, premier ordre, 10/12, était à 50 francs ; la grège d’Italie à 42 francs ; celle du Japon filature 1/2 13/15 à 41 francs ; celle de Canton à 36 francs. Cette longüe période, qui correspond à la suprématie incontestée de Lyon dans le commerce mondial, fut dans l’ensemble assez heureuse et Lyon pouvait se féliciter d'avoir donné la soie au monde à meilleur marché.

De 1892 à 1914, la baisse est enrayée. Si les récoltes grandissent avec le développement du Japon, la progression de la demande n’est pas moins rapide. Au-dessus de la fabrique lyonnaise et de la fabrique allemande apparaît la fabrique américaine. Une stabilité très réelle va refléter cet état d’équilibre entre la production et la consommation, avec une légère tendance à la hausse, qui provoque les secousses successives de 1893, 1895, 1899 et surtout de 1907. Mais chaque fois, après un mouvement d’ascension plus ou moins accentué, les prix étaient retombés brusquement, non sans faire des victimes dans le commerce de la soie. En 1914, à la veille de la guerre, les prix n'étaient pas sensiblement supérieurs à ceux de l’année 1892 : organsin de France, 58 francs ; grège d’Italie, 54 francs ; grège du Japon, 48 francs ; grège de Canton, 40 francs.

Pour le marché de Lyon, toute cette période, et plus spécialement les années d’avant guerre, ont laissé le souvenir de temps assez durs. A l’extérieur, dans leur travail de répartition, les marchands lyonnais se heurtaient à la concurrence de Milan. Même sur leur propre place, les circonstances avaient cessé d’être favorables. Longtemps, la mode fut aux costumes de laine. Quand elle revint enfin aux étoffes de soie, l’espoir d’une forte consommation fut déçu par ce qu’on a appelé la crise de l’aunage., La haute couture de Paris avait lancé des robes courtes et peu étoffées. Dans le détail, la mode devenait capricieuse et instable. Le grand article de fond avait disparu. Il n’était plus possible de fabriquer en placard. Les fabricants ne s’approvisionnaient plus qu’au jour le jour. La prudence paraissait d'autant plus nécessaire que les alertes de la politique internationale devenaient continuelles avec l’attitude agressive des empires centraux et qu’en 1912 éclataient les guerres orientales, prélude menaçant de la grande guerre mondiale. Cet état de choses avait un retentissement fâcheux sur les industries de la fila-

ture et du moulinage, obligées de se transformer au cours d’une période de crise. D’ailleurs, ces années d’avant guerre furent difficiles pour toute la vie économique en France.

Avec la guerre commence une phase anormale, une rupture d'équilibre prodigieuse. Ce fut d’abord une véritable panique. Il y eut un moment où tout manqua à la fois : mobilisation des moyens de transport sur terre et sur mer, appel sous les armes de tous les hommes valides, fermeture des grandes Bourses, prorogation des échéances, suppression des avances et des opérations d’escompte, abolition du crédit. L’immense courant habituel des transactions se trouvait comme congelé d’un jour à l’autre dans le monde entier, car les pays neutres eux-mêmes subissaient le contrecoup de ce cataclysme. Le commerce de la soie, plus que tout autre, en raison de son caractère international, devait être victime de ces bouleversements. Il fallut un certain temps pour que les mesures prises par les banques et les gouvernements rendissent aux échanges quelque certitude.

Mais alors, quand on eut compris que la guerre ne serait pas une affaire de quelques mois, et qu’il était impossible d’en prévoir la fin, il y eut à Lyon une période de prévisions très sombres, de pessimisme aigu. Les fabricants, dont la plupart des tissages étaient arrêtés, faute de main-d'œuvre, estimaient que le marché intérieur allait manquer entièrement. La mobilisation et la réduction supposée des gains devaient diminuer les facultés d’achat. Les deuils, frappant un si grand nombre de familles, mettraient fin aux réunions mondaines, indispensables au développement de la mode féminine. Il ne fallait pas davantage compter sur l’exportation, principal ressort du commerce des soieries, car ou bien les clients de la fabrique lyonnaise étaient également en guerre, ou bien les communications avec eux devenaient difficiles. C’est à peine si l’on pouvait prévoir la fabrication de quelques crêpes et de quelques tissus en noir.

En août 1914 commence donc une brusque dépression des prix, qui atteint son minimum dans les premiers mois de l’année 1915, avec les chiffres suivants : organsin de France, 46 francs ; grège d’Italie, 44 francs ; grège du Japon, 38 francs ; grège de Canton, 30 francs.

; Toutefois, dès le début de l’année 1915, on se rendit compte que le plus mauvais moment était passé. Si la con-

sommation, accablée par les deuils et l’anxiété, était réduite à peu de chose, les approvisionnements diminuaient dans des proportions identiques. L’entrée de la Turquie en guerre suspendait les arrivages du Levant et de l’Asie centrale, L'intervention de l’Italie faisait présager un affaiblissement analogue des récoites au delà des Alpes. L’Extrême Orient, et surtout le Japon, ne se souciaient pas de livrer une marchandise à trop bas prix. L’état nippon et les banques se mettaient en devoir d’organiser un groupement semi-gouvernemental, destiné à lutter contre la dépréciation des prix. Un véritable resserrement de la matière première était donc très sensible. La conséquence obligatoire fut, au cours de l’année 1915, une stabilisation des prix. Mais la confiance ne revenait que lentement. On ne pouvait croire qu’un avenir prochain ménageàt une hausse violente au milieu d’événements aussi graves. Les plus optimistes n’osaient pas espérer mieux que le maintien des cours.

Cependant, les derniers mois de l’année 1915 voyaient s’'amorcer une reprise qui allait, en plusieurs étapes, se prolonger pendant toute la guerre. Si la production faisait des progrès sensibles et, sous l’influence des stocks des années précédentes, atteignait le chiffre de 27 millions de kilos, en 1916, la consommation reprenait une activité nouvelle. La mode restait favorable à la soie et ramenait des costumes féminins plus amples. Si les soieries de luxe n'étaient plus de saison, les articles classiques, les velours, les taffetas, les mousselines et surtout les différents genres de crêpes allaient être d’autant plus demandés que, par suite du renchérisse: ment des textiles communs, les soieries devenaient presque des objets de grande consommation. Les industries de guerre édifiaient des fortunes. Les salaires énormes, qu’elles distribuaient aux ouvriers, déterminaient une faculté insoupçonnée de dépenses, À mesure que la guerre se prolongeait, le luxe reparaissait, timide d’abord, puis sans vergogne.

S’il en était ainsi chez les belligérants, à plus forte raison chez les neutres. L’Amérique était dans une situation extraordinaire de prospérité, car l’arrêt des industries européennes multipliait les commandes au dehors. Le rôle des Etats- Unis devenait écrasant dans le commerce de la soie et la fabrication des soieries. Maintenant, ils raflaient presque toute la production d’'Extrême Orient,

En même temps, une véritable paralysie des transports était de plus en plus sensible à destination des marchés européens. Les torpillages de navires, chargés de soie, impressionnaient fâcheusement le commerce. Il fallait contingenter les importations. On parlait même d’arrêter tout trafic avec la Chine et le Japon. La réserve même qui, au début de la guerre, avait réduit à l’extrèême les engagements et les stocks, devenait un puissant levier de hausse avec le retour à lactivité. Le ralentissement ou la cessation des transports étaient de nature à donner le même résultat que l’absence de récoltes. Si la soie ne manquait pas, elle arrivait au prix de difficultés inouïes et l’on pouvait même craindre qu'elle ‘n’arrivât plus. La perspective d’une famine de la soie, analogue à la fameuse famine du coton en 1860, inquiétait les esprits et précipitait la hausse.

D'ailleurs, cette hausse correspondait aussi à une augmentation considérable de tous les prix de revient : progression ininterrompue du fret et des assurances maritimes, dépréciation croissante du franc, particulièrement sensible à partir de 1916. Les changés d’Extrême Orient font alors un véritable bond. Le taël, qui n’avait pas dépassé 4 en 1914, atteignait 5 et 6 ; le dollar mexicain montait de 2,50 à 3,46 et le yen de 2,60 à 3,20. Le marché lyonnais, obligé de payer en yens, en taëls, en dollars mexicains, était ainsi victime d’un renchérissement factice, qui lui enlevait le bénéfice de la stabilité, que les prix avaient gardée, en monnaie indi- ‘gène. Il est vrai que, dans les mêmes délais, le change français en Italie passait de 105,70 à 118,18, mais ce n’était pas ‘une compensation suffisante. Enfin, les prix de toutes choses montaient avec l’insuffisance générale des moyens de production et l’inflation monétaire.

La plupart des causes économiques agissaient donc dans le sens de la hausse, D’autres, il est vrai, agissaient en sens contraire, à savoir toutes les restrictions gouvernementales à la liberté des importations et surtout des exportations, les menaces de mainmise par l'Etat sur tout le commerce des matières premières, les méthodes de guerre économique, destinées à empêcher le ravitaillement des ennemis, à travers les territoires neutres, par exemple le contingentement de la Suisse. Mais l'effet de ces mesures fut toujours atténué par des dérogations et d’ailleurs il n’était pas toujours facile

de se mettre d’accord entre alliés. Par exemple, le contingentement de la Suisse en 1917 provoquait des résistances dela part de l'Italie, qui prétendait que l’arrêt des exportations vers Zurich et Bâle pouvait être à l’égard de Milan un coup terrible et provoquer une baisse dangereuse. On décidait alors qu’un Bureau d'achat interallié achèéterait les soies, quand le prix de lorgansin d'Italie, qualité classique, reculerait à 90 francs. Les cours effleurèrent un instant ce cra& d'arrêt, mais ils remontèrent vite, de telle sorte que le bureau d'achat n'eut pour ainsi dire pas à intervenir. L’influence de ces éléments économiques de baisse était ainsi facilement neutralisée.

Quant aux faits d’ordre politique ou militaire, ils influaient tour à tour dans l’un ou l’autre sens. L’entrée en guerre de l'Amérique, discutée pendant longtemps, prêtait à des inter prétations diverses. À côté des chances de salut qu’elle nous ‘apportait, ne serait-elle pas une cause d’arrêt ou de ralentissement des tissages de Paterson, et par suite de crise économique générale ? Chaque victoire des alliés était un réconfort, qui donnait confiance au-commerce et consolidait les progrès des cours. Au contraire, les succès des empires centraux, le désastre italien de Caporetto en 1917 et l’invasion des provinces séricicoles du nord de l’Italie, les formidables menaces allemandes sur Paris, en 1918, l’évolution de la Russie vers le bolchevisme et la paix séparée, provoquaient des oscillations marquées, mais passagères vers la baisse.

En définitive, le courant ascensionnel, brisant toutes les résistances, porta d’abord les prix aux chiffres suivants, en avril 1916 : organsin de France, 95 francs ; grège d'italie, 85 francs ; grège du Japon, 78 francs ; grège de Canton, 6à francs. Puis, en décembre 1916, les cours de 100 francs étaient atteints et même dépassés, Ce qui ne s'était pas vu depuis la crise de 1876. En septembre 1917, on cotait 120, 110,. 102, 90 ; enfin, aux environs de l’armistice, 145, 135, 110 et 95. Ce fut pour le commerce de la soie une période de gros bénéfices et de grande sécurité. Mais si l’on songe aux difficultés inouïes que marchands et fabricants durent surmonter pour alimenter et mettre en marche les tissages, on admettra que ces gains, arrivant après une longue période de travail ingrat, étaient la juste récompense de leurs efforts.

L’armistice victorieux mettait fin brusquement à quatre années de misère, mais si la joie était d’autant plus intense que l’échéance avait été plus inattendue, une certaine inquiétude se manifestait dans le monde des affaires. Comme enr 1914, les prévisions étaient pessimistes. Désormais, la disette de soie n’était plus à craindre. Les arrivages d’Extrême Orient allaient se faire librement. Les communications avec le Proche et le Moyen Orient pouvaient être rétablies à bref délai. La liberté des importations et des exportations était proche. Une brusque diminution du fret, des assurances et de toutes les dépenses accessoires semblait certaine. Une perturbation analogue troublait les changes. On escomptait une reprise du franc et, par contrecoup, un affaiblissement des monnaies orientales. Avec le retour à l’état normal, la baisse paraissait inévitable. La prudence s’imposait donc.

Du côté de la consommation, l'épidémie de grippe sévissait dans le monde entier et prolongeait dans les familles les deuils, que la paix avait interrompus. D’autre part, l'opinion des acheteurs était unanime à croire que les prix de guerre n’étaient pas destinés à se maintenir. La fabrique de soieries éprouvait de réelles difficultés à faire respecter les engagements d’une partie de sa clientèle, qui cherchait à se dégager par tous les moyens. Les cours tombèrent en mars-avril 1919 à 115 francs (organsin de France), 105 francs (grège d'Italie), 75 francs (grège du Japon) et 65 francs (grège de Canton).

Cependant, au mois d’avril 1919, allait commencer une seconde vague de hausse, moins prolongée que la première, mais plus extraordinaire encore. C’est peut-être la page la plus brillante des annales soyeuses. L’explication d’un tel phénomène, lié du reste à un mouvement général de tous les prix, ne doit pas être cherchée plus que précédemment dans une diminution des récoltes. L’année 1919, avec ses 27.300.000 kilos, était en effet très supérieure à l’année précédente. Des stocks étaient connus, par exemple en Italie. Dans la crainte que le mouvement de baisse, déclanché par l’armistice, ne se transformât en débâcle, et ne ruinât les deux richesses nationales du pays, sériciculture et filature, le gouvernement italien avait créé un Office national d'achat, qui devait ramasser la production à des prix sensiblement supérieurs au taux de sûreté, que l'Office interallié avait établi pour les achats

éventuels de soies ouvrées. L'écoulement de ces stocks italiens était une menace pour l’avenir.

Mais, en 1919, les marchés vont manifester une indifférence complète pour les résultats des récoltes mondiales. Qu'importe l'intensité de la production, si la demande es! plus active encore. L’ampleur démesurée de la demande, tel sera le trait dominant de cette période. La fin victorieuse de cette guerre de quatre ans provoque en France et chez tous les alliés une véritable frénésie de luxe et de bien-être, Il faut à tout prix et le plus vite possible rattraper le temps perdu, prendre sa revanche des heures mauvaises et savourer le plaisir de vivre. Les vaincus eux-mêmes, si longtemps privés de beaux tissus, se rouvrent au commerce et paraissent affamés de soie. Mais surtout les Etats-Unis vont continuer à faire sentir leur action bienfaisante sur les marchés soyeux. En 1919, leurs importations représentent les trois quarts de la production mondiale. Non seulement ils accaparent récolte du Japon et même de la Chine; mais, à la faveur des nouvelles défaillances de la lire, ils envahissent le marché de Milan, de telle sorte que le gouvernement italien peut liquider ses stocks avec une facilité qui déroute toutes les prévisions.

Les éléments de hausse l’emportent d’autant plus que les conditions économiques générales restent mauvaises, par suite de tous les impedimenta que la guerre a laissés, et dont on ne se débarrasse qu’avec une extrême lenteur. Si la mer est devenue libre, la crise des transports se prolonge avec l’embouteillage de toutes les lignes de chemin de fer et se eomplique d’une crise de combustible. La journée de huit heures et les grèves ralentissent le travail des industries. Les salaires, les frais de production et de transformation augmentent, à mesure que tous les prix tendent à s'élever. Enfin et surtout, le change fait en 1919 un nouveau bond formidable. La première année d’après guerre est en France uné année de politique financière néfaste : emprunts à des conditions exorbitantes, émission démesurée de papier-monnaie, balance commerciale, où les importations écrasent les exportations. Toutes les conditions se trouvent réalisées pour amener une inflation des prix à l’intérieur, une dépréciation de notre devise à l’étranger. Après avoir faibli pendant quelque temps, le yen remonte, en 1919, de 3 à 7, le dollar mexicain de

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4,27 à 12,08, le taël de 6,235 à 15. Par contre, en Italie, le change français continue ses progrès et passe à 132,50. Un parallélisme remarquable s'établit ainsi entre le cours de la soie sur le marché de Lyon et le cours des changes, surtout des changes orientaux.

En moins d’un an, une hausse ininterrompue portait les cours du marché de Lyon, en février-mai 1920, à 475 francs (organsin de France), 455 francs (grège d'Italie), 430 francs (grège du Japon), 375 francs (grège de Canton). Certains contrats arrivèrent même au cours invraisemblable de 500 francs. C’était donc de 8 à 10 fois les cours d’avant guerre. Il est vrai que les textiles communs avaient marché plus vite encore et atteint des progressions de 10 à 12. Ce fut pour le commerce de la soie, comme pour tous les commerces, une période bénie, un véritable âge d’or. Les soucis et les ennuis de la guerre avaient disparu. Les affaires, faciles et fructueuses, se traitaient dans une atmosphère de hausse journalière, le vendeur imposant toutes ses conditions à l’employeur, qui achetait à n’importe quel prix.

Mais à toute période de prospérité excessive succède inévitablement une crise, qui est une sorte de reflux nécessaire, Tôt ou tard, les grandes lois naturelles reprennent leurs droits. Les premiers signes précurseurs parurent aux Etats- Unis. Dès le 12 novembre 1919, une panique se produisait à la Bourse de New-York, provoquée par une avalanche de titres, jetés soudain sur le marché. La baisse fut enrayée, mais elle était fatale à bref délai, par l’exagération même de la hausse. Il arrive un moment où la consommation doit s’arrêter en face de prix trop élevés. D’autre part, un élément psychologique eut également son rôle. Aussitôt qu'on parla de vague de baisse, chacun cessa d’acheter ou même essaya d’annuler ses commandes. |

C’est aux Etats-Unis que la crise se développa tout d’abord. Il fallut arrêter les deux tiers des métiers et cesser les achats sur les marchés japonais, où, par contrecoup, éclata une crise non moins redoutable, En présence de l’accumulation des stocks, les détenteurs japonais, qui s’étaient laissés aller à la Bourse de Yokohama à des spéculations effrénées, furent obligés de faire des concessions, A partir du mois de mai 1920, une baisse vertigineuse se répercute rapidement d'Orient en Occident sur tous les marchés. C'était la ruine

du Japon, si le gouvernement de Tokio n’avait pris des mesures énergiques : fermeture de la Bourse et surtout organisation, sur le modèle du Bureau d’achat italien, d’un Syndicat officiel, l'Imperial Raw Silk C°, chargé de rassembler, pendant deux ans, tous les stocks à un prix standard, qui ne devait pas être inférieur à 1.500 yens pour la grège filature 1 % 13/15. Tout l’Extrême Orient résista comme il put. Les départs à Shanghaï se trouvèrent diminués de 52 %, à Canton de 56 %, à Yokohama de 64 %, de telle sorte que les quantités mises à la disposition des fabriques, en 1920, n’atteignirent pas 21 millions de kilos. Cette action, jointe à des bruits tendancieux sur la prétendue faiblesse des récoltes orientales, enrayèrent un instant les cours, de juillet à septembre. Une reprise passagère se dessina sur le marché de Lyon, aux environs de 275 francs (organsin de France), 270 francs (grège d'Italie), 215 francs (grège du Japon), 180 francs (grège de Canton). Puis la baisse reprit, irrésistibie. Vers le milieu de l’année 1921, les prix étaient retombés à 130 francs (organsin de France), 123 francs (grège d'Italie), 120 franc: (grège du Japon), 118 francs (grège de Canton). La descente de l’année 1920 n’était pas moins mémorable que la montée de l’année 1919. Jamais on n’avait vu de telles variations.

A côté de cette débâcle, les oscillations de 1876 et de 1907 paraissent insignifiantes et cependant elles avaient été plus dangereuses. En 1920, il n’y eut pas le moindre accident sur le marché de Lyon. Pas une maison n’a faibli, malgré la baisse des prix, le relèvement du taux de l’escompte et le resserrement des crédits en banque, tandis que des chutes retentissantes ébranlaient d’autres commerces ou d’autres industries. Dès la fin de l’année 1919, les affaires, sur le marché de Lyon, avaient cessé d’être fébriles. Les marchands de soie n’arrivaient plus à proportionner leurs moyens financiers aux exigences d’une matière première dont le prix devenait formidable. Les cours exagérés finissaient par être un frein salutaire. D'autre part, à côté de ce facteur matériel, un facteur moral intervenait aussi. Les vieilles qualités de prudence et de modération, que le caractère lyonnais sait si bien allier à des initiatives souvent audacieuses, ne pouvaient manquer d’être mises en éveil par tout ce qu’il y avait d'anormal dans la situation économique. L’expérience du passé avait appris que les désastres suivent de près les

grandes hausses. A la louange des marchands de soie de Lyon, on peut dire qu’à partir du jour où l’on atteignit les taux de 500 francs, ils furent d’accord désormais pour refuser toute affaire. L’absence de stock rendit la situation intrinsèque du marché absolument saine. La baisse ne pouvait plus avoir aucune conséquence néfaste.

Cette baisse, on l’espérait complète, avec un nivellement général des prix vers la situation d’avant guerre. Mais ce retour à l’équilibre était impossible, car les conditions économiques restaient défavorables, surtout en Europe. La liquidation de la guerre était d’autant plus difficile que les résistances des vaincus rendaient l’avenir incertain. Depuis le milieu de l’année 1921, la tendance générale est à la hausse et la soie n’a pas fait exception.

A part les inévitables oscillations de détail, et une assez forte dépression dans les premiers mois de l’année 1922, un nouveau mouvement ascensionnel s’est poursuivi en deux étapes principales, portant les cours, dès la fin de l’année 1921, à 260 francs (organsin de France), 255 francs (grège d'Italie), 225 francs (grège du Japon), 240 francs (grège de Canton) ; puis, au 15 mars 1923, respectivement à 350, 355, 345 et 325, c’est-à-dire avec quelques inversions en faveur des grèges d’Italie et de Canton, que certaines modes, comme la vogue des crêpes de Chine, ont particulièrement favorisées.

L’avilissement des prix, que l’on avait escompté dans les pays d’origine et surtout au Japon, a été enrayé en 1921. L’intervention de l’?mperial Raw Silk a fini par être efficace. Ses ressources, évaluées à 100 millions de yens, lui permirent de retenir des stocks considérables, qui montèrent jusqu’à 56.000 balles. Pour bien marquer leur intention de ne pas capituler, les Japonais mirent ces soies dans des emballages métalliques, de manière qu’elles pussent attendre, en cas de besoin, sans se détériorer. Ils firent ainsi la loi aux acheteurs. La fabrique américaine, sur une nouvelle poussée d’activité, fut obligée de subir leurs conditions. Les stocks de Yokohama, qui avaient donné tant d’inquiétude au gouver- ‘nement nippon et à tout le commerce de la soie en général, se liquidèrent avec autant de facilité que précédemment ceux du Bureau d'achat italien. Vers le milieu de l’année 1922, le I. R. S. pouvait se séparer. Il avait non seulement tiré d’un

mauvais pas la production japonaise, mais réalisé des bénéfices considérables (8 millions de yens), en revendant à! 1.900 et même 2.000 yens ce qu’il avait acheté à 1.500.

Dans les conditions actuelles, tout dépend des facultés d'absorption de l'Amérique à l’égard du grand réservoir de matière soyeuse qu'est l'Asie. L’Amérique fait les prix avec le Japon. Ces deux puissances ont plus que jamais la maitrise sur l’échiquier du commerce mondial de la soie. La marche le Lyon a perdu son rôle régulateur, car que représentent, à côté des stocks de New-York, les quantités de soie qui passent à Lyon ? Notre marché ne fait qu’enregistrer des influences étrangères. Ses pulsations ne sont que des secousses ‘venues du dehors. Il est ballotté au gré des vents qui soufflent du Japon ou des Etats-Unis. De là des sautes de plus en plus accentuées d’activité ou d’accalmie, ainsi qu’une difficulté de prévision toujours plus grande.

Enfin, les fluctuations du change, encore plus énigmatiques, achèvent de rendre les affaires difficiles. L’un des caractères essentiels de l’année 1922 est la nouvelle dépréciation du franc. A la fin de cette année, le yen s’élève à 7 et 7,50 ; la piastre à 8 ; le taël à 10 et même à 12, et voici que la lire se raffermit brusquement et regagne une partie du terrain perdu.

Après cette nouvelle poussée des changes, un ralentissement est toujours à craindre et pourrait causer de grands ravages avec des taux revenus à une si forte altitude. Voilà pourquoi les marchands de soie restent circonspects et refusent de constituer des stocks. Ces craintes ne sont pas chimériques. C’est ainsi que, du 15 au 30 mars dernier, les prix sont retombés soudains à fr. : 340, 330, 315, 300, par suitc d’une brusque amélioration de notre devise.

Les fluctuations, que nous venons d’énumérer à propos de Lyon, se retrouvent dans les autres marchés de consommation. A New-York, par exemple, la courbe des prix, de 1910 à 1922, est très analogue à celle de Lyon, avec peut-être une légère avance dans les dénivellations, comme il convient à un marché qui est devenu le centre régulateur. La grège filature du Japon était, en 1910, à 3 dollars et demi. Une légère hausse, en 1913, la porte: au-dessus de 4. En 1914, le contrecoup de la guerre européenne la fait descendre un peu au-dessous de 3, mais avec le début de l’année

1915 elle se relève, pour atteindre, dès le milieu de l’année 1917, un niveau de 7, qui ne sera pas dépassé l’année suivante, contrairement à ce qui se passe en Europe, par suite de la mobilisation américaine. En 1919, nouvelle hausse. La grège du Japon arrive à 16 dollars au début de l’année 1920. Elle revient aux environs de 5 avant la fin de cette même année et depuis cette époque un nouveau mouvement de hausse l’entraîne. Le sens des oscillations est donc . le même qu’à Lyon, mais on est frappé des différences d’amplitude. À New-York, les prix de 1920 sont à peine quatre fois plus élevés que ceux d’avant guerre. C’est ce qui se serait produit à Lyon, sans le change. La grège du Japon aurait - valu 170 francs en 1920 contre 45 francs en 1914. On voit par là toute la stabilité que donne à la vie économique d’une nation une monnaie qui est saine.

Le change a introduit des différences apparentes entre les cours des divers marchés, mais, au fond, l’uniformité reste identique, après comme avant la guerre (1).

(1) À condition de calculer sur des unités de poids analogues. Ainsi les prix du marché de New-York, change déduit, semblent deux fois moins élevés qu’à Lyon, car ils sont basés non pas sur le kilo, maïs sur la livre anglaise de 453 grammes.

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