CHAPITRE VIII
$ 1°. — DECHETS DE SOIE. SCHAPPE ET BOURRETTE
En marge du commerce de la soie, il est impossible de ne pas mentionner certains éléments, qui interviennent dans la fabrication des soieries et dont l’influence ne cesse pas de grandir, soit à cause des quantités qu’ils ajoutent à la soie proprement dite, soit à cause de l’action qu’ils exercent dans établissement des prix. Ce sont d’abord les déchets de soie et les filés qui en dérivent après transformation industrielle, c’est-à-dire les schappes et bourrettes.
Ces déchets sont de plusieurs sortes et proviennent tantôt des cocons, tantôt de la soie elle-même. Les premiers sont appelés déchets à la magnanerie. Ce sont d’abord les cocons ouverts ou percés, provenant du grainage ou des vers sauvages, les chiques ou cocons inachevés, les cocons doubles ou douppions. Sauf que le fil est coupé ou enchevêtré, ces cocons donnent une soie absolument analogue à la soie grège ordinaire, Ce ne sont donc pas des déchets, au sens véritable du mot. Il s’agit plutôt d’un défaut de structure qui rend difficile où impossible le dévidage par les procédés ordinaires.
D’autres cocons sont réellement défectueux et la soie avariée pour diverses raisons: cocons tachés, négronés ou
(1) Cf. Vianon et Bay. La soie au point de vue scientifique et industriel,
rouillés, muscardinés, c’est-à-dire couverts de taches noires, jaunes ou blanches, provenant soit de l’humidité des locaux, soit de la décomposition de la chrysalide, mal étouffée ou atteinte par les maladies. Certains cocons sont soufrés, par suite des fumigations d’acide sulfureux, que l’on emploie encore dans certaines éducations. Le passage de tous ces éléments à la bassine achèverait de les détériorer.
Enfin, il faut signaler la bourrasse ou blaze, c’est-à-dire le réseau soyeux qui entoure les cocons. C’est un déchet normal, et non plus exceptionnel, comme dans les cas précédents (1).
La production séricicole a tout intérêt à vendre ses cocons au prix fort pour la filature de grège et non pas au rabais pour les déchets. Le grand principe des méthodes modernes est de diminuer autant que possible les cocons défectueux. Ils ne sont abondants que dans les régions de civilisation inférieure.
Cest l’inverse avec les déchets à la filature. Plus les méthodes de travail se perfectionnent et plus ces déchets sont abondants, car on s’efforce de séparer le fil proprement dit de tous les éléments étrangers. Comme les procédés de filature à l’européenne se propagent dans toutes les régions du monde, les quantités ne cessent pas de croître. Ces déchets à la filature comprennent essentiellement les frisons : c’està-dire les couches superficielles du cocon, relativement grossières, qui se séparent du fil de grège pendant le battage, les telettes, c’est-à-dire au contraire les dernières couches ou vestes, précédant la chrysalide. Enfin certains cocons cessent de se dévider. Ce sont les bassinés. Les frisons sont de beaucoup les plus importants des déchets à la filature et même de tous les déchets. Quant à ceux qui proviennent du moulinage et du tissage, ils sont peu abondants et présentent moins d'intérêt.
On voit ainsi combien ces matériaux sont nombreux et
(1) On s’est même préoccupé de tirer parti des chrysalides. Il ne peut être question d’imiter certaines provinces chinoises, où les indigents, paraît-il, se nourrissent quelquefois des grosses chrysalides de cocons tussah. Mais cet emploi est tout indiqué pour le bétail et la volaille. De plus nos chimistes ont imaginé des emplois industriels. Les chrysalides peuvent donner un excellent engrais azoté, ou bien encore une huile acide, de couleur brun rougeâtre, utilisable dans la fabrication des savons inférieurs. On calculait ainsi que l’Italie serait capable d’extraire 9 à 10.000 quintaux de cette huile. Cf. Columbo,
variés. Ils dérivent non seulement des soies domestiques, mais des soies sauvages, qui dans bien des cas, en raison de leurs caractères spéciaux, ne peuvent être employées que comme déchets. L’ensemble de tous ces éléments forme ce qu’on appelle la bourre de soie en masse.
Que représente en volume et en poids toute cette bourre, comparée à la soie grège ? Des chiffres sensiblement égaux. On admet que 100 kg. de cocons secs représentent en moyenne 60 kg. de chrysalide et 40 kg. de matière soyeuse, Mont 25 de grège et 15 de déchets. Les déchets à la filature, plus ou moins abondants, comme on sait, suivant le procédé employé, européen ou indigène, atteindraient en moyenne une proportion de 60 % du poids de soie grège. Les déchets à la magnanerie, quand ils existent, donnent des chiffres encore bien plus élevés, car il faut additionner tout le poids mort, que représentent les chrysalides. À tous ces éléments s’ajoutent les poussières et les matières terreuses, que les producteurs ne se font pas faute d’amasser, pour augmenter leurs bénéfices, ce qui enfle d’autant les statistiques.
Le poids brut total des déchets produits dans le monde ne serait guère inférieur à celui de la grège, mais il s’en faut que tout soit utilisé. Des quantités considérables seraient perdues par négligence, [1 y a quelques années on signalait que, dans les pays du Caucase, on employait les bourres de soie, en guise d’étoupes, pour nettoyer les machines ou boucher les fentes des toitures. Toutefois les industries de la schappe sont devenues si actives, qu’elles ont été obligées de se livrer à une véritable chasse de la matière première, et que partout où elles étendent leur action, on ne néglige plus rien de ce qui peut fournir seulement un atome de soie.
Ces déchets viennent des mêmes régions que la soie grège. Is passent généralement par les mêmes routes et les mêmes marchés. La production française est devenue insignifiante. En Italie‘elle dépasse 3 millions de kilos, dont 150.000 pour les seules bourres de moulinage. La dernière guerre a restreint la production levantine des déchets, comme celle de la soie, de telle sorte que c’est l’Extrême Orient surtout qui compte. Vers 1875, les exportations de Chine (1) (Shanghaï
(1) D’après les statistiques des associations de marchands éctrangers en Extrême Orient.
‘et Canton) ne dépassaient guère 500.000 kg. et celles de Yokohama 300.000. Depuis cette époque elles ont réalisé des progrès énormes. Dans la campagne 1913-14, Shanghaï a donné 8.132.700 kg., Canton 2.540.468 et Yokohama 5.102.820. Les campagnes d’après-guerre ont été sensiblement plus faibles, surtout 1920-21. (Shanghaï 3.679.980 kg., Canton 1.131.245, Yokohama 3.246.300).
La similitude avec la soie grège n’est donc pas absolue, C’est la Chine qui est en tête des régions de production. Les exportations japonaises ne sont pas les plus importantes, car de grandes industries locales ont été créées, qui retiennent la matière première, tandis que l’accaparement par l’Amérique est beaucoup moins sensible que pour la soie proprement dite.
Les exportateurs d’Extrème Orient, qui expédient la soie grège, peuvent également faire le commerce des déchets. Toutefois certaines maisons sont spécialisées. À Yokohama, pendant la campagne 1921-22, sur 12 entreprises principales d’exportation des déchets, une seule était française, contre 3 suisses, 2 italiennes, 2 anglaises, 3 japonaises, 1 américaine. La maison française exportait à destination de Marseille 5.633 balles, tandis que les maisons suisses, qui étaient largement en tête du trafic, exportaient à-elles seules 16.500 balles, dont 2.000 environ à destination de l'Amérique et le reste à destination de l’Europe. Au total, sur 24.600 balles de trois piculs (environ 180 kg.), plus de 19.000 balles prenaient la direction de l’Europe et 5.000 seulement celle de l'Amérique.
Dans les pays d’origine, la sortie est généralement libre, comme pour les autres matières soyeuses. Les prix varient suivant les qualités et les origines. À la fin du siècle dernier ils avaient, comme ceux de la soie grège, tendance à baisser. Mais ils sont aujourd’hui trois ou quatre fois plus élevés qu'avant la guerre.
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