LA SOIE ARTIFICIELLE
Le rôle d’appoint et de modérateur des prix, que les schappes et bourrettes jouent dans les industries soyeuses, est aujourd’hui largement dépassé par un produit d’origine toute récente, la soie artificielle.
Il était naturel que l’on cherchât à reproduire artificiellement un textile de grande valeur, comme la soie. La synthèse de la bave du bombyx n’est pas impossible, mais elle est subordonnée à celle des matières albuminoïdes, qui la composent et qui ne sont pas d’une reconstitution facile. Sous le nom de soie artificielle (1), on désigne en réalité des produits très divers, qui n’ont rien de commun avec la soie naturelle et dont les catégories les plus importantes sont à base de cellulose. Ce sont donc des contrefaçons de textiles végétaux, à rapprocher du coton plutôt que de la soie.
C’est Réaumur qui, en 1743, aurait lancé cette idée. Mais c’est seulement vers le milieu du siècle dernier, en Suisse, en Suëde et en Angleterre, que des précurseurs montrèrent la possibilité de rendre Ja cellulose soluble et de la passer dans des filières très fines. Vers 1885 le comte de Chardonnet tira de ces découvertes les premiérs résultats pratiques et fonda à Besançon la première usine, qui ait produit dans le monde de la soie artificielle, de telle sorte que l’on peut considérer cette découverte comme française.
(1) Cf. Egalement Vignon et Bay, op. cit.
Depuis cette époque plusieurs méthodes ont été essayées. Le procédé Chardonnet est à base de nitrocellulose ou collodion. Il utilise le bois ou mieux le coton, transformé d’abord en coton-poudre, puis en collodion dans un mélange d’alcool et d’éther. La soie au collodion se tisse facilement, mais elle est d’un prix-relativement élevé en raison de l’évaporation inévitable de l’alcool et de l’éther, qu’on ne parvient pas à récupérer complètement. On lui préféra bientôt les soies au cuivre, c’est-à-dire des celluloses de coton, traitées avec un réactif cupro-ammoniacal. Le prix de revient était plus faible. Enfin, vers 1892, les Anglais Cros et Bewan découvrirent la viscose, en traitant la cellulose par un alcali. La soie de viscose, simplement issue de la pâte de bois, valait avant la guerre de 9 à 12 francs le kilo, la soie au cuivre de 11 à 13 francs, la soie au collodion de 13 à 15 francs. La soie de viscose, moins chère que les autres, tendait à dominer le marché.
Ces produits artificiels n’ont pas la prétention de valoir la soie naturelle. Ils ont un éclat plus accentué, mais métallique et criard. Ils sont plus lourds et moins souples. La finesse des fibres est bien moindre. Alors que le diamètre des fils du bombyx est seulement de 9 à 15 millièmes de millimètre, celui de la soie artificielle atteint souvent 45 et 50. La ténacité et l’élasticité n’ont rien de comparable. Enfin et surtout, les premières soies artificielles craignaient l’humidité et s’accommodaient très mal de la transpiration, De même elles s’enflammaient facilement et certaines opérations de teinture donnaient des résultats désastreux.
On s’est efforcé d’atténuer ces défauts, de rapprocher le plus possible la fibre artificielle de la fibre naturelle. Si, pendant la guerre, les recherches des chimistes ont été généralement interrompues, elles ont été reprises ensuite et presque chaque jour on annonce de nouveaux procédés, qui ne dépassent pas toujours, il est vrai, les limites du laboratoire. L’un de ceux, qui font le plus de bruit à l’heure actuelle, est le procédé par l’acétate de cellulose. Cette nouvelle soie se rapproche de la soie naturelle. Elle est plus fine et plus souple que les variétés précédentes. Son éclat est moins métallique. Elle résiste à l’humidité., Mais son prix de revient est assez élevé et elle « garnit » moins les étoffes, en raison même de sa finesse, Des méthodes plus perfectionnées encore
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peuvent apparaître dans l'avenir. D’autre part on utilise maintenant les déchets de la soie artificielle, comme ceux de la soie naturelle.
L'emploi de tous ces produits artificiels, a pris, surtout depuis la guerre, une formidable extension, à mesure que les prix de la soie devenaient plus excessifs et plus instables. Il s’est développé non seulement dans les tissus à mailles lâches, où leur manque de souplesse présentait peu d’inconvénients, par exemple dans la broderie, les garnitures et tous les articles de tricot, mais dans les rubans et les tissus, où ils ont formé la trame de certaines étoffes de soie naturelle, de laine ou de coton. Plus encore que la schappe, la soie artificielle permet d’élargir le nombre des articles à bon marché et de satisfaire l’appétit de luxe ou de faux luxe, déchaîné par la guerre. Elle peut s’employer, soit mélangée à d’autres textiles, soit absolument seule, et tend à remplacer les soies de Chine de qualité inférieure. Mais dans l’état actuel des choses, elle ne peut avoir la prétention de supplanter la véritable soie. Il y a juxtaposition plutôt que substitution, La vogue du textile artificiel est d’ailleurs, comme toutes choses, soumise aux caprices de la mode. .
La soie artificielle a soulevé dans nos régions séricicoles des colères, qui ne sont pas près de s’apaiser. Les populations rhodaniennes et leurs représentants au Parlement aiment à parler de la « concurrence déplorable et déloyale » que ce nouveau textile fait à leurs éducations. Ils ont demandé à diverses reprises de prohiber l’appellation de soie artificielle et sont toujours d’avis de gêner le plus possible l’arrivée en France des fils de fabrication étrangère.
Il n’est pas plus surprenant de constater que la fabrique lyonnaise, toujours préoccupée d’obtenir de beaux tissus et de bon aloi, ait d’abord fait grise mine à la soie artificielle. Nombreux sont les fabricants, qui avaient juré que jamais elle n’entrerait dans leurs tissages. Mais, depuis la guerre, avec les prix si élevés et si variables des matières soyeuses, le textile artificiel a rendu de grands services. La production lyonnaise en tissus entièrement artificiels a progressé rapidement dans ces dernières années: 4 millions de francs en 1913, 40 en 1919, 80 en 1920 et 1921. La soie artificielle a été plus envahissante encore à Saint-Etienne et surtout à Saint-Chamond. Elle est aujourd’hui employée, à titre exclusif, dans les
lacets et garnitures de vêtements, à tel point que ces fabrications sont maintenant entièrement perdues pour les marchands de soie de Lyon.
Le marché de Paris s’est tourné plus vite que Lyon du côté de la soie artificielle. De même les centres textiles du nord et de l’est, centres soyeux comme Calais, cotonniers où lainiers, comme Mulhouse, Roubaix ou Troyes, utilisent autant que Lyon, et même davantage, le filament artificiel dans tous leurs tissus mélangés, de telle sorte que cet article est loin d’être en France du domaine exclusif du marché de Lyon. ,
Il a fallu se préoccuper de recevoir la soie artificielle dans les Conditions, au même titre que les autres textiles. C’est d’ailleurs un problème compliqué, le pouvoir hygrométrique ‘étant très variable suivant les modes de fabrication. Il a donc fallu rechercher les coefficients d'humidité constitutive de chaque produit. C’est ce que les directeurs des Conditions ont décidé de faire dans leur réunion de Brünnen en 1922. Des études sont en cours dans les laboratoires de Lyon et de Milan. La fibre artificielle peut subir aux mains des mouliniers des torsions analogues à la fibre naturelle.
Plus encore que son emploi, la fabrication de la soie artificielle n’a rien de spécialement lyonnais. La première usine fut celle de Besançon. Ensuite la fabrique de Givet employa le procédé cupro-ammoniacal. Puis celle d’Arques la bataille produisit la viscose. Toutefois plusieurs usines ont été créées dans la région lyonnaise, utilisant soit le procédé cuproammoniacal, comme à Izieux et à Saint-Chamond, soit la viscose, comme à Vals. La Société chimique des Usines du Rhône vient de constituer une nouvelle organisation pour la fabrication de la soie Rhodiaseta, à base d’acétate de cellulose (1). Enfin, on annonce la formation d’une Société lyonnaise de soie artificielle qui doit s'installer dans la banlieue de Lyon. Des marchands de soie sont intéressés dans cette entreprise. C’est un signe des temps.
La production française, avant la guerre, était évaluée à 1.500.000 kilos. La guerre a fait tomber l’usine de Givet aux mains des Allemands et désorganisé les autres centres, dont tout le personnel spécialiste a été enrôlé dans les fabrica-
(1) En Angleterre un produit identique a été appelé « célanèse ».