À $ 3. — LAINES ET COTONS
Les laines et cotons se mêlent de plus en plus à la soie dans les tissus. Le coton est même susceptible d'emplois très particuliers. Sous l’action de la soude ou de la potasse caustique, agissant sur la cellulose qui est le principal élément des fibres végétales, il prend une transparence et un brillant,
qui le rapprochent de la soie artificielle. Cest ce qu 6n appelle le coton mercerisé.
Pendant la guerre, de véritables industries lainières ont été organisées à Lyon, par des réfugiés du nord, dont la plupart, il est vrai, ont, après l’armistice, regagné leurs pays avec leurs installations. Il y eut même au syndicat des Fabricants de Soieries une catégorie nouvelle : des lainages. Les tissus de laine pure ont fait, comme les tissus de soie artificielle, de grands progrès dans ces dernières années. En 1913 ils n’apparaissaient pas encore dans les statistiques lyonnaises. Or, ils représentaient une valeur de 10 millions en 1915, puis de 100 millions en 1919, de 150 en 1920. Ils retombaient à 60 millions en 1921.
Laines et cotons, insignifiants avant la guerre dans le mouvement de la Condition des soies, ont pris depuis 1914 une certaine importance.
l'OS ARTS 1918 1040 4192071921 Laines .. 4.438 10.296 192.205 129.018 40.255 87.080 Cotons .. 14:401 12.282 40.358 28.903 21.833 15.315
A la demande de l’intendance militaire de Vienne, afin de permettre le contrôle des nombreux marchés de laines en suint passés par l’armée, la Condition de Lyon a même employé pendant quelque temps le procédé en usage à Mazamet pour le conditionnement des laines grasses et leur dégraissage, bien que le matériel ne fût pas facile à trouver et que la place fit défaut.
Certains marchands de soie de Lyon vendent aussi des filés de cotons, mais il est évident que ce trafic est tout à fait en dehors de leur commerce habituel.
Marius MoRaND écrivait en 1906 : « Le marché des soies de Lyon est encore le grand marché cosmopolite, le vrai marché universel, en un mot le marché-synthèse de la soie. Et s’il venait à s’éclipser un jour, non seulement la fabrique de soieries perdrait, avec lui, l’un des principes de sa vitalité séculaire, mais il y aurait quelque chose d’essentiel de changé dans le commerce international de la soie. »
Après comme avant la guerre, il est certain que Lyon, avec son marché et sa fabrique, reste, de l’aveu même de ses con currents, la cité par excellence de la soie (1), la métropole mondiale, dont le rayonnement économique et moral est le plus considérable. Il est certain que la réputation d'aucun centre soyeux ne peut lui être comparée. Cependant il est indiscutable aussi que depuis 20 ou 30 ans le rôle de Lyon dans le monde a diminué.
Comme marché de consommation, il ne peut que suivre le rythme de la fabrique lyonnaise. Sans doute cette fabrique reste « la plus haute personnification de l’industrie des soieries, des plus modestes aux plus somptueuses ». Un instant menacée avant la guerre par des concurrences européennes, elle a repris de très loin la tête du mouvement soyeux en Europe et de beaux jours lui sont encore assurés pour longtemps. Mais elle est maintenant largement dépassée en quantité par la fabrique américaine. Elle n’est plus l’élément essentiel de la consommation mondiale, et si le marché de Lyon, grâce à elle, est sûr de ne pas décliner en tant que mar-
(1) Léo Duran, Raw Silk, p. 80. : e En
ché de consommation, il ne peut pas non plus, avec le seul secours de la fabrique lyonnaise, dominer le monde.
Peut-il du moins s’assurer, en tant que centre de répartition, la fourniture des fabriques rivales en Europe et dans les autres continents ? Avant la guerre le marché de Milan grandissait dans la tutelle de Lyon, pour mieux s’assimiler ses méthodes et mieux accaparer sa clientèle. Mais, en même temps le commerce de la soie, comme la plupart des autres grands commerces, entrait dans une phase nouvelle. Les fabriques européennes, complètement organisées, prétendaient conquérir leur indépendance commerciale, Au lieu de s’astreindre à payer le courtage d’un grand marché’ de distribution, elles cherchaient à s’alimenter elles-mêmes. Elles allaient jusqu’en Extrême Orient s'initier à l’importation des soies et des déchets. On était en marche vers un état de choses nouveau, où des marchés nationaux de consommation se substituaient aux grands marchés internationaux de distribution.
La guerre a paralysé cette évolution en Europe. Le marché de Milan, réduit à ses soies italiennes, n'est plus vraiment un centre répartiteur, bien que ses exportations de grèges et d’ouvrées soient encore considérables. Le trafic des soies asiatiques, élément fondamental du commerce de la soie, passe plus que jamais par la France. Mais en raison même de ce fait que la guerre a porté un coup sensible à certaines fabriques, en particulier aux industries suisses et allemandes, le marché de Lyon, lui-même, se trouve atteint au milieu d’une Europe affaiblie et dont les capacités d’achat ne sont plus aussi grandes qu’autrefois.
En admettant que Lyon puisse redevenir le grand marché européen de distribution de la soie et que les fabriques du continent réalisent dans l'avenir de nouveaux progrès, il n’en est pas moins vrai que dans l’histoire du commerce de la soie, la phase européenne, qui était tout à l'avantage de Lyon est dès maintenant terminée et qu’une phase américaine a commencé.
Le marché de New-York est devenu pleinement indépendant et la dernière guerre a accéléré cette indépendance. Lyon ne pouvait avoir la prétention de l’alimenter en soies d’Extrême Orient, et de lui expédier par les voies européennes des marchandises qui avaient avantage à traverser direc-
tement le Pacifique. Une fois initiés à ce trafic, les Américains ont pris l’habitude d'acheter eux-mêmes dans toutes les régions de production, y compris l’Europe.
Non seulement New-York s’est émancipé, mais il s’est élevé au premier rang. Obligés de subvenir aux appétits formidables d’une fabrication démesurée, les Américains sont devenus les plus grands acheteurs de soie du globe. Par là même, sans avoir à déployer des qualités et des initiatives particulières, ils ont joué le rôle d'’arbitres du commerce universel de la soie, en face du plus grand pays producteur, le Japon. Entre cet orient et cet occident, que pouvait faire le marché de Lyon ? Il ne pouvait que voir diminuer son importance relative dans le monde.
Une telle évolution était fatale, car qui peut empêcher les nations étrangères de s’émanciper, de se créer les rouages commerciaux et les organisations industrielles.qui leur manquent, à l’abri des barrières de douanes, ou à la faveur du change ? Il arrive à Lyon ce qui est arrivé par exemple à Londres, en tant que grand marché mondial des laines. Les nations, étrangères venaient s’approvisionner dans les docks de la Tamise, Puis elles se sont émancipées. Des marchés nationaux sont apparus : Roubaix, Tourcoing, en France; Anvers, en Belgique ; Hambourg en Allemagne. Si le marché de Lyon a perdu son hégémonie, ce n’est pas la faute des marchands lyonnais, c’est le résultat de circonstances, contre lesquelles ils ne pouvaient rien.
Il est inutile de dire qu’une telle évolution est fâcheuse. Elle lest d’autant plus qu'elle s’est compliquée d’éléments qui ont un caractère moins obligatoire et qui, tarissant des sources précieuses de leur approvisionnement, obligent les négociants lyonnais à subir plus durement la loi de l’étranger. La production séricicole française a presque disparu. Le marché de Lyon est devenu complètement tributaire de régions lointaines.
Au point de vue national, les inconvénients d’un tel état de choses sont graves. En raison du prix toujours croissant des matières premières, il y a là chaque année un chiffre formidable de millions, qui passent nos frontières, au lieu d’enrichir nos populations paysannes du Midi et d'assurer du travail à nos filatures et à nos moulinages, Sans prétendre ressusciter les anciennes théories du mercantilisme, il est cepen-
dant clair qu’il vaudrait mieux retenir en France cet argent et ce travail. Les conditions actuelles du change, en doublant ou triplant les dettes contractées à l’étranger, ont donné à ces théories vieillies une valeur nouvelle. D’ailleurs partout nous assistons à des tentatives systématiques de toutes les nations pour vivre d’une vie économique autonome et indépendante. La théorie de l’économie nationale est à la mode, reprise de List plus encore que du mercantilisme.
Au point de vue lyonnais, les inconvénients ne sont pas moindres. Le fait d’être ainsi tributaire de nations étrangèeres et lointaines n'est pas sans danger. Une matière première, qui vient de si loin, peut être facilement interceptée. On imagine ce qui serait arrivé, si pendant la dernière guerre les Alliés n’avaient pas eu la maîtrise des mers, ou si les sousmarins avaient coupé toutes leurs communications. Qu’une révolution éclate au Japon, qu’une véritable guerre de sécession mette aux prises en Chine les provinces du Sud avec celles du Nord. Qu’arriverait-il ? Une famine de la soie sur les marchés d'Europe, analogue à la famine du coton de 1860. Dans la seconde moitié du siècle dernier les industries cotonnières se sont efforcées de créer des centres nouveaux de culture pour échapper aux dangérs de la domination américaine. Une tactique analogue s’impose aujourd’hui à l’égard de la soie.
A supposer que ces craintes de famine soient chimériques, il n’est pas contestable que la suprématie écrasante du Japon à la production et des Etats-Unis à la consommation enlève au commerce de la soie toute sécurité. Les négociants de Lyon sont obligés de prendre sur les marchés d’origine ce que les Américains veulent bien leur laisser. Ils n’ont plus le choix ni sur les quantités ni sur les qualités. Les Américains enlèvent au prix fort tout ce qu'il y a de meilleur. De même, par suite du change, la soie atteint des cours excessifs sur le marché de Lyon. Les prix sont trop élevés et leur instabilité, qui est une menace à toute heure, empêche la formation de stocks. Les fabricants de soieries ne peuvent plus choisir leurs soies grèges et ouvrées. Ils doivent adapter à tous les usages des soies de Chine souvent inférieures ou mal classées, qui leur font amèrement regretter les belles soies de France. Ils se débattent contre des prix de revient qui grèvent lourdement la vente de leurs tissus. Il est incontestable qu’une cer-
taine mauvaise humeur apparaît aujourd’hui dans la fabrique lyonnaise à l’égard du commerce de la soie. On lui reproche de ne plus remplir aussi bien qu’autrefois ses obligations.
L’emploi de la schappe, de la soie artificielle et des textiles communs, atténue ces inconvénients et c’est la principale cause de leur succès. Mais l’usage intensif de ces produits annexes ne serait pas sans danger pour l’industrie lyonnaise. Elle risquerait de perdre cette supériorité artistique, qui fait sa réputation, et lui permet de dominer ses adversaires.
Quels remèdes faut-il donc chercher ? Alors même que la guerre était en cours, une méthode radicale fut préconisée. Elle consistait à se passer des marchands de soie. Une grande compagnie, fondée en 1917, résolut de mettre directement en contact les fabricants de soieries et la production soyeuse d’Extrême Orient. La fabrique lyonnaise devait demander aux Orientaux ses matières premières et leur vendre ses tissus, en bénéficiant de tout l’argent qui profitait jusque-là aux intermédiaires. Ce n’était d’ailleurs qu’une partie d’un programme plus vaste, comportant l’échange de toutes sortes de marchandises et de fabrications, métallurgie, textiles. La Compagnie aurait servi de lien entre l’Extrême Orient et toute l’industrie française.
Ce programme trop grandiose a échoué. Il n’aboutissait à rien moins qu’à supprimer le marché de Lyon, puisqu’il supprimait les marchands. À supposer que cette Société ait su jouer son rôle d’agent de liaison, comment aurait-elle pu diriger l’œuvre de transformation séricicole qui s’impose, comme on le verra, en Chine et dans les autres pays du monde, c’est ce que l’on conçoit mal. La conséquence la plus claire de cette tentative aurait été sans doute l’émigration du marché de Lyon dans un autre centre, Milan par exemple.
En réalité le remède ne doit pas être cherché en dehors des marchands de soie. Dans des temps difficiles, comme ceux d’après-guerre, ils sont moins que jamais des intermédiaires inutiles. Leur concours est indispensable pour apporter une solution à un problème qui se pose en ces termes. Si Lyon ne peut plus dominer le reste du monde, il faut obtenir qu’il ne soit pas écrasé par lui. Si les quantités, que dans lavenir il manipulera, doivent être relativement restreintes, il faut que la qualité compense la quantité, et
surtout il faut que, les cours devenant plus stables, il puisse, comme autrefois, fournir à la fabrique lyonnaise de la soie à bon marché. Un grand travail d'ensemble s’impose, analogue à celui que la génération de 1860 a si brillamment accompli. La plupart des marchands de soie en admettent aujourd’hui la nécessité et des plans s’élaborent (1). L'heure est favorable, C’est au lendemain des grands bouleversements, provoqués par la guerre, que des initiatives heureuses ont chance d’aboutir.
Le premier article de la politique soyeuse de l’avenir doit être la rénovation de la sériciculture française. Ici pas de change qui puisse fausser l’établissement des prix. Pas de communications lointaines, avec les frais et les risques de
tous genres qu’elles entraînent. Rien que des soies de bonne qualité, dérivant de cocons minutieusement classés et permettant la confection des plus belles soieries. Si l’on songe que le marché de Milan n’existe aujourd’hui qu’en fonction des récoltes italiennes, on comprendra toute la vitalité que le marché de Lyon puiserait dans une production, qui se développerait ainsi à ses portes.
Cette rénovation est une tâche difficile. Elle est presque décourageante, si l’on envisage les résultats de ces dernières années et certains marchands de soie ne sont pas loin de la déclarer chimérique. Elle vaut cependant la peine d’être tentée. Serait-il donc impossible de réaliser en France une œuvre qui a si bien prospéré en Italie ? Evidemment il re faut pas chercher à restaurer les éducations dans les riches régions rhodaniennes. Les primeurs, les vignobles excluent le ver à soie. C’est dans les pays pauvres et montagneux des Alpes, du Massif central et des Pyrénées que la propagande a chance d’aboutir, bien que nos populations soient loin d’être aussi nombreuses qu’en Italie et que leurs exigences sociales soient beaucoup plus grandes. Dans quelques départements, Basses-Alpes, Alpes-Maritimes, Corse, Lozère, l’élevage ne diminue pas ou même il augmente légèrement. C’est une indication.
Quels sont les procédés à employer ? Depuis longtemps
() Cf. des indications d‘ensemble dans un rapport de M. Terrail à la Chambre de Commerce de Lyon : Développement de la sérieiculture en France et dans les colonies, 8 mars 1923.
les services séricicoles les indiquent et prêchent la bonne parole. La première chose à faire est d’assurer le maintien de cours rémunérateurs, les problèmes économiques étant avant tout des problèmes financiers. Avant la guerre on calculait qu'avec les prix, cependant si médiocres de 3 francs, l’éducateur, qui n’avait à payer ni la main-d'œuvre, ni les feuilles de müûrier, gagnait encore 160 francs par once de graines (1). Aujourd’hui, avec l’augmentation du prix des cocons, un éducateur peut, en quelques semaines, gagner 750 francs par once, à condition de réduire les frais au minimum.
Or diverses méthodes très simples permettent d’obtenir ce résultat. Les grandes chambrées, conduites à l’aide d’ouvriers salariés, avec achat de feuilles de mürier, qui ont fait autrefois la fortune des Cévennes, ne correspondent plus aux conditions économiques actuelles. Elles doivent céder la place aux éducations familiales du petit cultivateur, qui possède ses müriers et dont la femme et les enfants surveillent les vers à soie. Pour les mêmes raisons, économie de la main-d'œuvre, simplification de l’élevage, il faut vulgariser le procédé employé dans tous les pays du Levant et qui consiste à donner aux insectes, à partir de la 4° mue, non plus des feuilles détachées, mais des rameaux entiers. Enfin, comme il ne peut y avoir de sériciculture sans müriers, il faut le plus vite possible reconstituer les plantations à l’aide de mûriers nains. Avec les müûriers ordinaires à haute tige, dix années sont nécessaires, avant que la production des feuilles soit suffisante. Au contraire, les müriers nains et en cordons donnent un plein rendement au bout de trois ans. D'autre part les feuilles et les branches sont plus faciles à cueillir.
Ce programme, les marchands de soie-filateurs de Lyon, plus directement intéressés que les autres au maintien d’une production française, ont entrepris de l’appliquer. Au début de l’année 1922, ils ont constitué un Comité national pour le relèvement de la sériciculture. Ce Comité s’est mis à l’œuvre. I1 serait prématuré d’apprécier ses résultats. Souhaitons que sa propagande soit moins administrative et plus pratique. Le paysan ne cherche vraiment à imiter que ce qu’il a sous les yeux et qui lui paraît lucratif.
(1) Marzcor et LAMBERT : traité de sériciculture.
Si la sériciculture française donnait un nouvel appoint, du même coup la filature et le moulinage se trouveraient soutenus. Mais pour que ces trois branches de la production séricicole revivent, il faut qu’elles évoluent en sens contraire, après avoir eu la même origine et pendant longtemps une même destinée. La sériciculture doit reprendre sa place au foyer du paysan et du montagnard. Elle ne peut être qu’une humble occupation agricole. Au contraire, la filature et le moulinage doivent se transformer en industries modernes, avec un outillage aussi perfectionné que possible, sous la direction de quelques entreprises capitalistes.
À supposer que la rénovation de la sériciculture française soit une chimère (1), le marché de Lyon possède encore un moyen de s’émanciper grâce aux colonies françaises. Ici non plus le change n’interviendra pas pour provoquer une hausse factice des prix. Il y a bien, il est vrai, un change de la piastre indo-chinoise, mais une politique douanière appropriée donnerait facilement l’avantage au commerce lyonnais. L’argent, consacré aux achats de matières premières, profiterait à des colons français ou à des entreprises françaises.
Ce programme devrait être d'autant plus facile à réaliser que Lyon est un grand centre colonial, si extraordinaire que cela puisse paraître de la part d’une ville foncièrement terrienne et très éloignée de la mer (2). Ce caractère, que les missions catholiques de la Propagation de la Foi ont contribué à développer, est très ancien. Il peut revendiquer au xvin® siècle des précurseurs, tels que Pierre Poivre, de la Compagnie des Indes. La Chambre de Commerce l’entretient aujourd’hui à l’aide d’un enseignement colonial très prospère. Des entreprises Iyonnaises ont rayonné partout en Algérie, en Tunisie, au Maroc, à Madagascar, en Ethiopie, en Indo- Chine. Les principales personnalités soyeuses appartiennent au Conseil économique des Colonies et la Condition des soies est en relations constantes avec les tentatives séricicoles des administrateurs coloniaux.
Mais à vrai dire, le problème ne se présente pas sous le
(1) On me signale que, cette année, les éducations, encouragées par des prix avantageux, ont été très actives, et que même on a manqué de graines, ce qui semble prouver que le relèvement de la sériciculture en France n’est pas aussi chimérique qu’on le prétend parfois.
(2) G£f. ZIMMERMANN : Lyon Colonial. In Lyon en 1906. Tome II,
même aspect, suivant que l’on envisage nos diverses colonies et nos divers protectorats. Dans certaines régions, telles que Madagascar, qui n’ont jamais eu de sériciculture, tout est à créer, Ce qui revient à dire que c’est une œuvre difficile et de longue haleine.
Ailleurs, comme dans l'Afrique du Nord, les Musulmans avaient encore au début du siècle dernier des éducations prospères, mais l’épidémie de pébrine a tout anéanti. Il faut donc tout reprendre. De vieux mûriers existent à chaque pas au Maroc, mais il n’est déjà plus possible de rencontrer un seul indigène qui ait conservé le souvenir de l’élevage du ver à soie. Une production séricicole serait ici d’autant plus précieuse qu’elle se développerait aux portes mêmes de la France et que les cocons ramassés, après étouffage, pourraient être expédiés sur le marché de Marseille, et de là dans nos filatures, si dépourvues de matières premières. D’après un rapport de M. Levrat, directeur du Laboratoire d'Etudes de la Condition des soies (1), que la Chambre de Commerce envoyait au Maroc dès l’année 1916, le développement de la sériciculture trouve ici des conditions de sol et de climat extrêmement favorables. La région de Sefrou, entre Fez et les grandes chaînes de montagnes, dans la Meseta marocaine, pourrait être le point de départ d’une organisation, que l’on étendrait ensuite à divers cantons de f’Atlas tellien, habités par des tribus berbères, intelligentes et travailleuses, sédentaires et prolifiques et qui s’adapteraient facilement aux plantations de müriers, à l'éducation du ver à soie.
Avec d’autres territoires, comme la Syrie et l’Indo-Chine, la tradition séricicole est non seulement ancienne mais n’a jamais été abandonnée. Des résultats immédiats sont donc certains. En Syrie, malgré les ravages causés par les dernières guerres, l'œuvre de reconstruction serait facile dans un délai assez bref, ainsi que l’a démontré M. Pelosse, que la Chambre de Commerce envoyait l’an dernier en mission (2). Diverses mesures appropriées sont de nature à produire les meilleurs résultats : reconstitution des mûriers, suppression de la dime, que les Turcs avaient établie sur les éducations, et qui permet aux fermiers de l’impôt de pressurer les fel-
(1) La sériciculture au Maroc, son état actuel et son avenir. /n
Laboratoire d’études de la soie, 1918. .
(2) PELoOSssE : Rapport sur la sériciculture en Syrie,
lahs, réorganisation du grainage, qui provoque des fraudes scandaleuses, car on vend des graines de mauvaise qualité dans les boîtes banderolées qui ont servi les années précédentes aux bonnes graines d’origine française, reconstruction des filatures. Non seulement la Syrie doit, dans un avenir très prochain, donner des millions de kilos de cocons, mais en raison de sa situation géographique au carrefour des routes, qui rayonnent autour de la Méditerranée orientale, elle devrait permettre au commerce français de drainer facilement la sériciculture des territoires turcs, dans la mesure où leur pénétration sera possible. Le marché de Lyon regagnerait ainsi tout le terrain, qu’il a perdu dans les pays du Levant au profit de Milan.
En Indo-Chine, plus encore qu’en Syrie, il faut non seulement perfectionner les méthodes d’élevage, mais intensifier et moderniser l’industrie. Avec les récoltes multiples de ces régions tropicales et l'extrême éloignement de la métropole, il est nécessaire de filer immédiatement les cocons sur place et dans les meilleures conditions, si l’on veut que ces grèges aient une valeur marchande. La période des tâtonnements semble maintenant terminée. Une organisation séricicole existe et des filatures à l’européenne fonctionnent. Les résultats actuels sont encourageants. Il suffira de les développer en s'inspirant de ce que le Japon accomplit avec une si grande aisance dans d’autres territoires de civilisation ou d’influence chinoise, comme la Corée ou Formose. Des études récentes (1) indiquent les mesures à prendre: création d’un service séricicole unique pour toutes les subdivisions de l’Indo-Chine, plantations de müûriers dans les terrains communaux, pour donner aux éducateurs la feuille dont ils sont trop souvent dépourvus, distribution de graines sélectionnées, primes à la filature, uniquement basées sur les quantités de soie filée.
Ainsi le marché de Lyon recevrait des catégories variées de soie, avec de bonnes qualités et des prix stables. Il s’acquitterait mieux de son rôle de marché de consommation à Pégard de la fabrique lyonnaise et par là il aurait des chances de ramener à lui toute la clientèle européenne.
(1) PELOSSE et VANEY : La soie et la sériciculture en Indo-Chine : In Lyon colonial 1920. — A. Corre : Rapport sur la sériciculture et
l’industrie en Indo-Chine, In Congrès de la production coloniale. Marseille, 1922.
Même à l'égard des grands centres soyeux d’Extrême Orient, il est encore possible de rendre les événements favorables aux intérêts français, au lieu d’en subir avec passivité les répercussions. Il existe un moyen relativement commode de neutraliser la prépondérance du Japon, c’est de développer celle de la Chine. Il suffirait pour cela d’accentuer et d’accélérer l’œuvre de lInstitut international chinois. Si l’on parvenait à réaliser de proche en proche à l’intérieur de la Chine, ce qui a été accompli déjà dans les régions de Canton et de Shanghaï, amélioration des éducations, filature à l’européenne, les quantités disponibles pour l’exportation seraient immédiatement doublées et triplées.
Mais encore ne faut-il pas se laisser devancer par des concurrences étrangères et laisser drainer ces soies vers d’autres marchés. L'Amérique fait aujourd'hui le même raisonnement que nous. Elle aussi a tout intérêt à ne pas rester sous la domination économique du Japon. Elle est déjà très active en Chine. Or, il serait imprudent d’objecter qu’en travaillant pour eux les Etats-Unis travaillent pour tout le monde. ra fabrique américaine, plus mécanique et plus industrielle qu’artistique, fonctionne avec des types de soie qui ne conviennent pas à la fabrique lyonnaise. Elle emploie du 14/16 ou du 20/22, alors que Lyon demande surtout du 13/15 ou du 18/20.
Cette transformation de la Chine aurait des conséquences incalculables. Que l’on imagine dans un avenir prochain les exportations chinoises atteignant des dizaines de millions de kilos. Ce serait la fin de la prépondérance japonaise. Sur les marchés de la soie, l’offre se trouverait démesurément accrue (1). Ce serait l’abaissement rapide des prix. La soie deviendrait en quelque sorte un textile commun et à bon marché. Par là même les déchets et la soie artificielle perdraient beaucoup de leur intérêt, et peut-être alors n’aurait-on pas plus d'avantage à les utiliser qu’à fabriquer aujourd’hui des laines ou des cotons artificiels. Ces événements équivaudraient à une nouvelle ouverture de la Chine. Les perturba-
(1) I1 semble que déjà la progression des récoltes soit très sensible. Les chiffres rectifiés de l’année 1921 (statistiques de l’Union des Marchands) dépassent 29 millions de kilos, avec 25 millions pour l’Extrême Orient. Les chiffres provisoires de l’année 1922 sont supérieurs à 32 millions et l’on prévoit pour cette année une récolte mondiale encore plus importante.
tions dans le commerce de la soie seraient encore plus profondes que vers le milieu du siècle dernier, avec l’arrivée en Europe des premières grandes cargaisons de soies asiatiques.
LE Le Président de la Thése :
ANTONELLI Lyon, le 17 Mars 1923.
Vu :
Le Doyen :
le 19 Mars 1923 US JOSSERAND
Vu et permis d'imprimer :
le 20 Mars 1923.
Le Recteur de l'Académie, CAVALIER
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